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César Birotteau — en 20 minutes

César Birotteau — en 20 minutes
Cette version n’est pas un résumé : c’est une traversée du roman de Balzac faite d’extraits authentiques, cousus par de courtes liaisons éditoriales, pour lire en une vingtaine de minutes l’essentiel de l’ascension, de la chute et de la rédemption de César Birotteau, parfumeur de la rue Saint-Honoré.

I — César à son apogée
Durant les nuits d’hiver, le bruit ne cesse dans la rue Saint-Honoré que pendant un instant ; les maraîchers y continuent, en allant à la Halle, le mouvement qu’ont fait les voitures qui reviennent du spectacle ou du bal. Au milieu de ce point d’orgue qui, dans la grande symphonie du tapage parisien, se rencontre vers une heure du matin, la femme de monsieur César Birotteau, marchand parfumeur établi près de la place Vendôme, fut réveillée en sursaut par un épouvantable rêve. La parfumeuse s’était vue double, elle s’était apparu à elle-même en haillons, tournant d’une main sèche et ridée le bec de canne de sa propre boutique, où elle se trouvait à la fois et sur le seuil de la porte et sur son fauteuil dans le comptoir ; elle se demandait l’aumône, elle s’entendait parler à la porte et au comptoir.
– Il n’existe aucune raison qui puisse faire sortir Birotteau de mon lit ! Il a mangé tant de veau que peut-être est-il indisposé ? Mais s’il était malade il m’aurait éveillée. Depuis dix-neuf ans que nous couchons ensemble dans ce lit, dans cette même maison, jamais il ne lui est arrivé de quitter sa place sans me le dire, pauvre mouton !
Elle jeta les yeux sur le lit, et vit le bonnet de nuit de son mari qui conservait la forme presque conique de la tête.
– Il est donc mort ! Se serait-il tué ? reprit-elle. Depuis deux ans qu’ils l’ont nommé adjoint au maire, il est tout je ne sais comment. Le mettre dans les fonctions publiques, n’est-ce pas, foi d’honnête femme, à faire pitié ? Ses affaires vont bien, il m’a donné un châle. Elles vont mal peut-être ? Bah ! je le saurais.
César prospère : sa parfumerie marche, il vient d’être nommé adjoint au maire, et il rêve d’un coup double — lancer une huile capillaire inventée avec le concours du grand chimiste Vauquelin, et s’associer au notaire Roguin dans un audacieux achat de terrains autour de la future église de la Madeleine. Son jeune commis Anselme Popinot, boiteux et timide, vient de lui avouer un secret.
– Quoi ! vous auriez deviné ma passion pour...
– Pour qui ? dit le parfumeur.
– Pour mademoiselle Césarine.
– Ah ! garçon, tu es bien hardi, s’écria Birotteau. Mais garde bien ton secret, je te promets de l’oublier, et tu sortiras de chez moi demain. Je ne t’en veux pas ; à ta place, diable ! diable ! j’en aurais fait tout autant. Elle est si belle !
– J’ai inventé, Popinot, une huile pour exciter la pousse des cheveux, raviver le cuir chevelu, maintenir la couleur des chevelures mâles et femelles. Cette essence n’aura pas moins de succès que ma pâte et mon eau ; mais je ne veux pas exploiter ce secret par moi-même, je pense à me retirer du commerce.
– Anselme, j’ai jeté les yeux sur toi pour fonder une maison de commerce de haute droguerie, rue des Lombards, dit Birotteau. Je serai ton associé secret, je te baillerai les premiers fonds. Après l’huile Comagène, nous essaierons de l’essence de vanille, de l’esprit de menthe. Enfin, nous aborderons la droguerie en la révolutionnant, en vendant ses produits concentrés au lieu de les vendre en nature. Ambitieux jeune homme, es-tu content ?
Cette offre lui semblait dictée par une indulgente paternité qui lui disait : Mérite Césarine en devenant riche et considéré.
Popinot se lance dans l’aventure, aidé du commis-voyageur Gaudissart et du jeune journaliste Andoche Finot, qui lui rédige un prospectus retentissant.
L’impatient Gaudissart prit le manuscrit et lut à haute voix et avec emphase : Huile Céphalique !
Nul cosmétique ne peut faire croître les cheveux, de même que nulle préparation chimique ne les teint sans danger pour le siège de l’intelligence. La science a déclaré récemment que les cheveux étaient une substance morte, et que nul agent ne peut les empêcher de tomber ni de blanchir. Pour prévenir la Xérasie et la Calvitie, il suffit de préserver le bulbe d’où ils sortent de toute influence extérieure atmosphérique, et de maintenir à la tête la chaleur qui lui est propre.
Cette huile se vend par flacon, portant la signature de l’inventeur pour empêcher toute contrefaçon, et du prix de TROIS FRANCS, chez A. POPINOT, rue des Cinq-Diamants, quartier des Lombards, à Paris.
– Mon cher ami, dit l’illustre Gaudissart à Finot, c’est parfaitement écrit. Saquerlotte, comme nous abordons la haute science ! nous ne tortillons pas, nous allons droit au fait. Ah ! je vous fais mes sincères compliments, voilà de la littérature utile.
Les trois jeunes gens mangeaient comme des lions, buvaient comme des Suisses, et se grisaient du futur succès de l’Huile céphalique.
Le même jour, chez le notaire Roguin, César scelle l’affaire des terrains.
– Après les testaments, les contrats de mariage, dit Birotteau, voilà la vie. Et à propos de cela, quand épousons-nous la Madeleine ? Hé ! hé ! papa Roguin, ajouta-t-il en lui tapant sur le ventre.
– Mais si ce n’est pas aujourd’hui, répondit le notaire d’un air diplomatique, ce ne sera jamais. Nous craignons que l’affaire ne s’ébruite, je suis déjà vivement pressé par deux de mes plus riches clients qui veulent se mettre dans cette spéculation. Aussi est-ce à prendre ou à laisser. Passé midi, je dresserai les actes et vous n’aurez la faculté d’y être que jusqu’à une heure. Adieu.
– Eh ! bien, c’est fait, vous avez ma parole, dit Birotteau en courant après le notaire et lui frappant dans la main. Prenez les cent mille francs qui devaient servir à la dot de ma fille.
Grisé par ses succès, César engage sa fortune, agrandit son appartement, et prépare un bal grandiose pour fêter à la fois la Restauration et sa croix toute neuve — refrain qu’il répète à qui veut l’entendre.
– Je réunis quelques amis... Il se souleva sur les talons, en prenant néanmoins un air humble...
Autant pour célébrer la délivrance du territoire, que pour fêter ma nomination dans l’ordre de la Légion-d’Honneur...
– Peut-être me suis-je rendu digne de cette insigne et royale faveur en siégeant au tribunal consulaire et en combattant pour les Bourbons sur les marches de Saint-Roch au treize vendémiaire, où je fus blessé par Napoléon.
Le bal a lieu. Toute la bourgeoisie du quartier s’y presse, aux côtés de quelques têtes de l’aristocratie et de la haute banque, parmi lesquelles l’énigmatique du Tillet, ancien commis de César, et le petit propriétaire Molineux, qui observe les splendeurs d’un œil mauvais.
– Hé, hé ! c’est affaire à vous, monsieur, lui dit Molineux. Mon premier ainsi garni vaudra plus de mille écus.
Birotteau répondit par une plaisanterie, mais il fut atteint comme d’un coup d’épingle par l’accent avec lequel le petit vieillard avait prononcé cette phrase.
– Je rentrerai bientôt dans mon premier, cet homme se ruine ! tel était le sens du mot vaudra que lança Molineux comme un coup de griffe.
Fatigués, mais heureux, les trois Birotteau s’endormirent au matin dans les bruissements de cette fête, qui, en constructions, réparations, ameublements, consommations, toilettes et bibliothèque remboursée à Césarine, allait, sans que César s’en doutât à soixante mille francs. Voilà ce que coûtait le fatal ruban rouge mis par le roi à la boutonnière d’un parfumeur.
II — César aux prises avec le malheur
Huit jours après cette fête, les mémoires des fournisseurs s’accumulent et la caisse se dégarnit. Puis, un matin, le clerc de notaire Alexandre Crottat croise César dans la rue et lui révèle la catastrophe : Roguin s’est enfui avec les fonds de ses clients, ruiné par une maîtresse.
– Ah ! monsieur, dit le futur notaire, une question : Roguin a-t-il donné vos quatre cent mille francs à monsieur Claparon ?
Roguin est en fuite, il a reçu de moi cent mille francs sur sa charge, dont je n’ai pas la quittance, je les lui ai donnés comme je vous confierais ma bourse. Vos vendeurs n’ont pas reçu un liard, ils sortent de chez moi.
Les pupilles de César se dilatèrent si démesurément qu’il ne vit plus qu’une flamme rouge.
– Mon bal, ma croix, deux cent mille francs d’effets sur la place, rien en caisse. Les Ragon, Pillerault... Et ma femme qui voyait clair !
César cherche du crédit partout dans Paris. Le banquier Adolphe Keller l’écoute avec un mépris à peine dissimulé.
Adolphe Keller riait de Birotteau comme le parfumeur avait ri de Molineux.
Le bonhomme, promené par un faux espoir, se laissa sonder, examiner par Adolphe Keller, qui reconnut dans le parfumeur une ganache royaliste près de faire faillite. Enchanté de voir faillir un adjoint au maire de leur arrondissement, un homme décoré de la veille, un homme du pouvoir, Adolphe dit alors nettement à Birotteau qu’il ne pouvait ni lui ouvrir un compte ni rien dire en sa faveur à son frère François, le grand orateur.
Le riche baron de Nucingen, à qui du Tillet l’a recommandé par une lettre perfide, le reçoit avec une politesse gouailleuse, dans un français à peine francisé.
– Ti Dilet breind lei plis fiffve eindéred à vus, dit-il.
– Afec sa leddre, vis affez tan mâ messon eine grétid ki n’ai limidé ké bar lais pornes te ma brobre forteine...
– Et visse aurez eine gomde gourand. Foici gommend nîs brocéterons, dit avec une bonhomie alsacienne le bon, le vénérable et grand financier.
Birotteau ne douta plus de rien, il était commerçant et savait que ceux qui ne sont pas disposés à obliger n’entrent jamais dans les détails de l’exécution.
– Ai pien, ces Rakkons, reprit le baron en faisant une grimace d’homme mécontent, afaient eine gomde chaise moi, che les ai faforissé t’eine fordine, et ils n’ont bas si l’addentre ein chour te plis.
– Monsieur le baron ! s’écria Birotteau.
Le bonhomme comprend que ses propres amis les Ragon ont été ruinés par ce même argent. Il n’obtiendra rien de Nucingen. César tente encore sa chance auprès de Claparon, l’associé de Roguin dans l’affaire des terrains, personnage haut en couleur qui lui dévoile avec cynisme les rouages de la haute finance.
– C’est le commerce abstrait, reprit Claparon, un commerce qui restera secret pendant une dizaine d’années encore, au dire du grand Nucingen, le Napoléon de la finance, et par lequel un homme embrasse les totalités des chiffres, écrème les revenus avant qu’ils n’existent, une conception gigantesque, une façon de mettre l’espérance en coupes réglées, enfin une nouvelle Cabale !
– Écoutez, dit Claparon après une pause, de semblables coups veulent des hommes. Il y a l’homme à idées qui n’a pas le sou, comme tous les gens à idées. Ces gens-là pensent et dépensent, sans faire attention à rien. Figurez-vous un cochon qui vague dans un bois à truffes ! Il est suivi par un gaillard, l’homme d’argent, qui attend le grognement excité par la trouvaille. Quand l’homme à idées a rencontré quelque bonne affaire, l’homme d’argent lui donne alors une tape sur l’épaule et lui dit : Qu’est-ce que c’est que ça ? Vous vous mettez dans la gueule d’un four, mon brave, vous n’avez pas les reins assez forts ; voilà mille francs, et laissez-moi mettre en scène cette affaire.
Seul du Tillet, son ancien commis devenu riche et rongé d’une haine secrète pour l’homme qui l’avait un jour surpris en flagrant délit de lâcheté, feint de lui tendre la main.
Ses yeux furent éblouis par des dorures, des œuvres d’art, des bagatelles folles, des vases précieux, par mille détails qui faisaient bien pâlir le luxe de l’appartement de Birotteau ; et sachant le prix de sa folie, il se disait : – Il a donc des millions !
Un tigre, gros comme le poing, vint déplier une table que Birotteau n’avait pas vue tant elle était mince, et y apporta un pâté de foie gras, une bouteille de vin de Bordeaux, toutes les choses recherchées qui n’apparaissaient chez Birotteau que deux fois par trimestre, aux grands jours. Du Tillet jouissait. Sa haine contre le seul homme qui eût le droit de le mépriser s’épanouissait si chaudement que Birotteau lui fit éprouver la sensation profonde que causerait le spectacle d’un mouton se défendant contre un tigre.
César s’obstine à espérer. Il tente un dernier recours auprès de l’escompteur Gigonnet, homme du peuple aussi impitoyable que les grands banquiers.
– Vous êtes de l’or en barre, monsieur Pillerault, mais je n’ai pas besoin d’or, il me faut seulement mon argent.
Pillerault et Popinot saluèrent et sortirent. Au bas de l’escalier, les jambes de Popinot flageolaient encore sous lui.
– Est-ce un homme ? dit-il à Pillerault.
– On le prétend, fit le vieillard. Souviens-toi toujours de cette courte séance, Anselme ! Tu viens de voir la Banque sans la mascarade de ses formes agréables. Les événements imprévus sont la vis du pressoir, nous sommes le raisin, et les banquiers sont les tonneaux. L’affaire des terrains est sans doute bonne, Gigonnet veut étrangler César pour se revêtir de sa peau : tout est dit, il n’y a plus de remède. Voilà la Banque, n’y recours jamais.
César doit bientôt tout avouer à sa femme, puis solliciter le sacrifice ultime : les économies du jeune Popinot lui-même. Bouleversé qu’Anselme hésite un instant, César le foudroie d’un mot.
Birotteau, pâle et solennel, se leva, regarda Popinot.
Popinot épouvanté s’écria : – Je les ferai si vous voulez.
– Ingrat ! dit le parfumeur, qui usa du reste de ses forces pour jeter ce mot au front d’Anselme comme une marque d’infamie.
Birotteau marcha vers la porte et sortit. Popinot, revenu de la sensation que ce mot terrible produisit sur lui, se jeta dans l’escalier, courut dans la rue, mais il ne trouva point le parfumeur. L’amant de Césarine entendit toujours ce formidable arrêt, il eut constamment sous les yeux la figure décomposée du pauvre César ; il vécut enfin, comme Hamlet, avec un épouvantable spectre à ses côtés.
Bouleversé, Popinot rassemble malgré tout cinquante mille francs de billets et se précipite chez son ancien patron — mais l’oncle Pillerault, vieux négociant lucide, s’interpose.
– Mon cher et bien-aimé patron, dit-il en s’essuyant le front baigné de sueur, voilà ce que vous m’avez demandé. Il tendit les billets.
– Un instant, dit le terrible oncle Pillerault en arrachant les billets de Popinot, un instant.
Les quatre personnages qui composaient cette famille, César et sa femme, Césarine et Popinot, étourdis par l’action de leur oncle et par son accent, le regardèrent avec terreur déchirant les billets et les jetant dans le feu qui les consuma, sans qu’aucun d’eux ne les arrêtât au passage.
Ce fut quatre voix, quatre cœurs en un seul, une effrayante unanimité. L’oncle Pillerault prit le petit Popinot par le cou, le serra sur son cœur et le baisa au front.
– Tu es digne de l’adoration de tous ceux qui ont du cœur, lui dit-il.
César, éclairé par ce fatal et dernier jet de lumière, vit enfin l’affreuse vérité dans toute son étendue, il retomba sur sa bergère, de là sur ses genoux, sa raison s’égara, il redevint enfant ; sa femme le crut mourant, elle s’agenouilla pour le relever ; mais elle s’unit à lui, quand elle lui vit joindre les mains, lever les yeux et réciter avec une componction résignée en présence de son oncle, de sa fille et de Popinot la sublime prière des catholiques.
« Notre père qui êtes aux cieux, que votre nom soit sanctifié, que votre règne arrive, que votre sainte volonté soit faite dans la terre comme dans le ciel, DONNEZ-NOUS NOTRE PAIN QUOTIDIEN, et pardonnez-nous nos offenses comme nous pardonnons à ceux qui nous ont offensés. Ainsi soit-il ! »
Le lendemain, César signe son bilan de faillite et démissionne de ses fonctions municipales.
– Un moment ! dit-il en détachant sa croix qu’il tendit à l’abbé Loraux. Vous me la rendrez quand je pourrai la porter sans honte.
– Monsieur, dit alors Anselme Popinot, sur le front nuageux duquel il passa un lumineux éclair, Madame, faites-moi l’honneur de m’accorder la main de mademoiselle Césarine.
César qui se leva, prit la main d’Anselme, et, d’une voix creuse, lui dit : – Mon enfant, tu n’épouseras jamais la fille d’un failli.
Anselme regarda fixement Birotteau, et lui dit : – Monsieur, vous engagez-vous, en présence de toute votre famille, à consentir à notre mariage, si mademoiselle m’agrée pour mari, le jour où vous serez relevé de votre faillite ?
– Oui, dit-il enfin.
Les petits créanciers affluent. Madame Madou, marchande de fruits secs de la Halle, fait irruption dans la boutique en menaçant de tout emporter.
– Tas de vermine, il me faut mon argent, je veux mon argent ! Vous me donnerez mon argent, ou je vais emporter des sachets, des brimborions de satin, des éventails, enfin de la marchandise pour mes deux mille francs !
– Laissez cela, madame, dit César en se montrant, rien ici n’est à moi, tout appartient à mes créanciers.
– Mes fonds ont été emportés par un notaire, et je suis innocent des désastres que je cause, reprit César ; mais vous serez payée avec le temps, dussé-je mourir à la peine et travailler comme un manœuvre, à la Halle, en prenant l’état de porteur.
– Allons, vous êtes un brave homme, dit la femme de la Halle.
Puis vient l’humiliation la plus amère : la comparution devant le petit Molineux, ancien invité du bal, devenu syndic de la faillite.
– Quels renseignements voulez-vous ? dit Pillerault. Il n’existe aucune contestation relativement aux créances.
– Oh ! dit le petit Molineux, les créances sont en règle, tout est vérifié. Les créanciers sont sérieux et légitimes ! Mais la loi, monsieur, la loi ! Les dépenses du failli sont en disproportion avec sa fortune... Il constate que le bal...
– Auquel vous avez assisté, dit Pillerault en l’interrompant.
– A coûté près de soixante mille francs, ou que cette somme a été dépensée en cette occasion, l’actif du failli n’allait pas alors à plus de cent et quelques mille francs... il y a lieu de déférer le failli au juge extraordinaire sous l’inculpation de banqueroute simple.
– Vous ne nous avez pas fait venir apparemment pour nous expliquer que nous allons être traduits en Police Correctionnelle ? dit Pillerault. Tout le café David rirait ce soir de votre conduite.
La faillite prononcée, la famille doit tout abandonner — jusqu’aux bijoux personnels de Constance. Césarine trouve une place de caissière dans un grand magasin, Constance tient les livres chez Popinot, et César, réduit à un modeste emploi de commis, va vivre chez son oncle Pillerault.
Pendant cette course, elle rencontra dans un brillant équipage madame Roguin, qui sans doute faisait des emplettes. Ses yeux et ceux de la belle notaresse se croisèrent. La honte que la femme heureuse ne put réprimer en voyant la femme ruinée donna du courage à Constance.
– Jamais je ne roulerai carrosse avec le bien d’autrui, se dit-elle.
Puis la mère et la fille sortirent, à pied, dans une mise simple, et allèrent chez leur oncle Pillerault sans retourner la tête, après avoir demeuré dans cette maison le tiers de leur vie.
– Pour économiser, dit l’oncle, tu logeras avec moi, garde ma chambre et partage mon pain.
– Dieu de bonté, s’écria Birotteau, au fort de l’orage une étoile me guide.
Pendant trois ans, César travaille comme un obscur employé, hanté d’une seule idée : rembourser jusqu’au dernier sou.
Ces trois êtres, unis par le lien d’une probité féroce, devinrent avares, et se refusèrent tout : un liard leur paraissait sacré.
Chaque mois, elle apportait ses appointements, ses petits gains, à son oncle Pillerault. Autant en faisait César, autant madame Birotteau.
Quand d’anciennes connaissances le rencontraient le matin à huit heures, ou le soir à quatre heures, allant à la rue de l’Oratoire ou en revenant, vêtu de la redingote qu’il avait au moment de sa chute et qu’il ménageait comme un pauvre sous-lieutenant ménage son uniforme, les cheveux entièrement blancs, pâle, craintif, quelques-uns l’arrêtaient malgré lui, car son œil était alerte, il se coulait le long des murs à la façon des voleurs.
Au bout de quatorze mois de labeur silencieux, l’oncle Pillerault ménage à la famille une première journée de répit à la campagne, à Sceaux, où César avait autrefois couru, jeune commis amoureux, avec celle qui allait devenir sa femme.
– Enfin, dit Constance à son mari, je te revois, mon pauvre César. Il me semble que nous nous comportons assez bien pour nous permettre un petit plaisir de temps en temps.
– Et le puis-je ? dit le pauvre homme. Ah ! Constance, ton affection est le seul bien qui me reste. Oui, j’ai perdu jusqu’à la confiance que j’avais en moi-même, je n’ai plus de force, mon seul désir est de vivre assez pour mourir quitte avec la terre. Toi, chère femme, toi qui es ma sagesse et ma prudence, toi qui voyais clair, toi qui es irréprochable, tu peux avoir de la gaieté ; moi seul, entre nous trois, je suis coupable.
– Je ne croyais pas, dit-elle, qu’après vingt ans de ménage l’amour d’une femme pour son mari pût s’augmenter.
Peu à peu, grâce à ces sacrifices et au succès grandissant de l’Huile Céphalique lancée par Popinot, les dettes se réduisent. Un jour, le percement du canal Saint-Martin doit traverser d’anciens terrains de César, devenus la propriété de du Tillet — et Popinot tient enfin sa revanche.
– Je ne veux point vous refuser mon désistement du bail, mais il me faut soixante mille francs, et je ne rabattrai pas un liard.
– Signez-moi votre désistement que j’ai fait préparer par Crottat, dit du Tillet en tirant un papier timbré de sa poche de côté, je vais vous donner un bon sur la Banque de soixante mille francs.
– Le compte des bénéfices nets de l’Huile Céphalique se monte à deux cent quarante-deux mille francs, la moitié est de cent vingt-un, dit brusquement Popinot. Si je retranche de cette somme les quarante-huit mille francs donnés à monsieur Birotteau, il en reste soixante-treize mille qui joints aux soixante mille francs de la cession du bail, vous donnent cent trente-trois mille francs.
– Eh ! bien j’ai toujours considéré monsieur Birotteau comme mon associé, reprit-il, nous pouvons disposer de cette somme pour rembourser ses créanciers.
Aucune puissance humaine ne peut m’empêcher de prêter à mon beau-père, en compte sur les bénéfices de l’année prochaine, la somme nécessaire à parfaire les sommes dues à ses créanciers... Et... il... sera... réhabilité.
– Réhabilité, cria madame César en pliant le genou sur sa chaise, joignant les mains et récitant une prière après avoir lâché la lettre.
Dans l’émotion de l’instant, Popinot aperçoit par mégarde une vieille lettre que sa belle-mère brûlait — une lettre signée du Tillet. Un soupçon affreux le traverse ; Constance, digne, préfère tout avouer.
– N’achevez pas, dit madame César en reprenant la lettre et la brûlant aux yeux d’Anselme. Mon enfant, je suis bien cruellement punie d’une faute minime. Sachez donc tout, Anselme : je ne veux pas que le soupçon inspiré par la mère nuise à la fille, et d’ailleurs je puis parler sans avoir à rougir, je dirais à mon mari ce que je vais vous avouer.
Anselme, votre avenir, votre bonheur exigent cette confidence ; mais elle doit mourir dans votre cœur comme elle était morte dans le mien et dans celui de César. Vous devez vous souvenir de la gronde de mon mari à propos d’une erreur de caisse. Monsieur Birotteau, pour éviter un procès et ne pas perdre cet homme, remit sans doute à la caisse trois mille francs, le prix de ce châle de cachemire que je n’ai eu que trois ans après. Voilà mon exclamation expliquée.
Anselme mit un genou en terre et baisa la main de madame César avec une admirable expression qui leur fit venir des larmes aux yeux à l’un et à l’autre.
César, qui l’ignore encore, reçoit ce jour-là même une autre grâce inattendue : le secrétaire du roi vient le trouver à son bureau.
– Monsieur Birotteau, dit le vicomte de Vandenesse, vos efforts pour payer vos créanciers ont été par hasard connus du roi. Sa Majesté, touchée d’une conduite si rare, et sachant que, par humilité, vous ne portiez pas l’ordre de la Légion-d’Honneur, m’envoie vous ordonner d’en reprendre l’insigne. Puis, voulant vous aider à remplir vos obligations, elle m’a chargé de vous remettre cette somme, prise sur sa cassette particulière, en regrettant de ne pouvoir faire davantage.
César va aussitôt porter à du Tillet le remboursement de sa dette.
– Eh ! bien, mon pauvre Birotteau ? dit-il d’un air patelin.
– Pauvre ? s’écria fièrement le débiteur. Je suis bien riche. Je poserai ma tête sur mon oreiller ce soir avec la satisfaction de savoir que je vous ai payé.
– Vous devez une somme énorme à la maison Claparon.
– Hélas ! oui, là est ma plus forte dette, je crois bien mourir à la peine.
– Vous ne pourrez jamais le payer, dit durement du Tillet.
– Il a raison, pensa Birotteau.
Mais grâce à Popinot, tout est enfin remboursé. Une demande en réhabilitation est déposée devant la Cour royale. Le jour de l’audience, l’avocat général lui-même prend la parole.
« Messieurs, dit l’avocat-général, le 16 janvier 1820, Birotteau fut déclaré en état de faillite, par un jugement du tribunal de commerce de la Seine. Le dépôt du bilan n’était occasionné ni par l’imprudence de ce commerçant, ni par de fausses spéculations, ni par aucune raison qui pût entacher son honneur.
« Chacune de ces sommes, intérêts compris, a été payée, messieurs, non par des quittances sous signatures privées qui appellent la sévérité de l’enquête, mais par des quittances authentiques par lesquelles la religion de la Cour ne saurait être surprise, et qui n’ont pas empêché les magistrats de faire leur devoir en procédant à l’enquête exigée par la loi. Vous rendrez à Birotteau, non pas l’honneur, mais les droits dont il se trouvait privé, et vous ferez justice.
La Cour délibéra sans sortir, et le Président se leva pour prononcer l’arrêt. – La Cour, dit-il en terminant, me charge d’exprimer à Birotteau la satisfaction qu’elle éprouve à rendre un pareil Arrêt. Greffier, appelez la cause suivante.
César, porté en triomphe par ses amis, se rend aussitôt à la Bourse pour user de son droit d’y reparaître.
La première personne qui vit les trois négociants, suivis par le vieux Ragon, fut du Tillet.
– Ah ! mon cher patron, je suis enchanté de savoir que vous vous en soyez tiré.
– Vous ne pouvez pas l’être autrement, dit Pillerault. Ça ne vous arrivera jamais.
Le soir même, jour du contrat de mariage de Césarine et d’Anselme, une réception est donnée dans l’ancien appartement de César. Popinot, qui l’a racheté au successeur de Birotteau sans en rien laisser changer, a voulu que tout y fût comme au temps du fameux bal.
Constance avait retrouvé cette robe cerise dans laquelle, pendant un seul jour, elle avait brillé d’un éclat si fugitif ! Césarine s’était plu à faire à Popinot la surprise de se montrer dans cette toilette de bal dont il lui avait parlé maintes et maintes fois. Ainsi, l’appartement allait offrir à Birotteau le spectacle enchanteur qu’il avait savouré pendant une seule soirée.
Lorsqu’en rentrant dans son ancienne maison, il vit au bas de l’escalier, resté neuf, sa femme en robe de velours cerise, Césarine, le comte de Fontaine, le vicomte de Vandenesse, le baron de La Billardière, l’illustre Vauquelin, il se répandit sur ses yeux un léger voile, et son oncle Pillerault qui lui donnait le bras sentit un frissonnement intérieur.
En se retrouvant chez lui, en revoyant son salon, ses convives, parmi lesquels étaient des femmes habillées pour le bal, tout à coup le mouvement héroïque du finale de la grande symphonie de Beethoven éclata dans sa tête et dans son cœur.
Accablé par cette harmonie intérieure, il alla prendre le bras de sa femme et lui dit à l’oreille d’une voix étouffée par un flot de sang contenu : – Je ne suis pas bien !
Un vaisseau s’était déjà rompu dans sa poitrine, et, par surcroît, l’anévrisme étranglait sa dernière respiration.
– Voilà la mort du juste, dit l’abbé Loraux d’une voix grave en montrant César par un de ces gestes divins que Rembrandt a su deviner pour son tableau du Christ rappelant Lazare à la vie.