4Cette traversée du roman est composée exclusivement d'extraits authentiques du texte de Balzac, copiés mot à mot et cousus dans l'ordre du récit par de brèves liaisons éditoriales (en italique). En vingt minutes de lecture, elle suit tout l'arc du roman : la maison de Saumur et l'avarice du père Grandet, l'arrivée du cousin Charles, l'amour et le don d'Eugénie, la fureur paternelle, les morts, la trahison, et la célèbre dernière page.
8Il se trouve dans certaines provinces des maisons dont la vue inspire une mélancolie égale à celle que provoquent les cloîtres les plus sombres, les landes les plus ternes ou les ruines les plus tristes. Peut-être y a-t-il à la fois dans ces maisons et le silence du cloître et l’aridité des landes et les ossements des ruines. La vie et le mouvement y sont si tranquilles qu’un étranger les croirait inhabitées, s’il ne rencontrait tout à coup le regard pâle et froid d’une personne immobile dont la figure à demi monastique dépasse l’appui de la croisée, au bruit d’un pas inconnu.
10Au haut de la vieille ville de Saumur se cache « la maison à monsieur Grandet », ancien tonnelier devenu le vigneron le plus riche du pays — et son avare le plus redouté.
12D’ailleurs, quatre phrases exactes autant que des formules algébriques lui servaient habituellement à embrasser, à résoudre toutes les difficultés de la vie et du commerce : Je ne sais pas, je ne puis pas, je ne veux pas, nous verrons cela. Il ne disait jamais ni oui ni non, et n’écrivait point.
14Financièrement parlant, monsieur Grandet tenait du tigre et du boa : il savait se coucher, se blottir, envisager longtemps sa proie, sauter dessus ; puis il ouvrait la gueule de sa bourse, y engloutissait une charge d’écus, et se couchait tranquillement, comme le serpent qui digère, impassible, froid, méthodique. Personne ne le voyait passer sans éprouver un sentiment d’admiration mélangé de respect et de terreur.
16Il n’y avait dans Saumur personne qui ne fût persuadé que monsieur Grandet n’eût un trésor particulier, une cachette pleine de louis, et ne se donnât nuitamment les ineffables jouissances que procure la vue d’une grande masse d’or. Les avaricieux en avaient une sorte de certitude en voyant les yeux du bonhomme, auxquels le métal jaune semblait avoir communiqué ses teintes.
18Dans cette maison froide vivent, recluses, sa femme et sa fille unique, Eugénie, servies par la grande Nanon.
20Dans la croisée la plus rapprochée de la porte, se trouvait une chaise de paille dont les pieds étaient montés sur des patins, afin d’élever madame Grandet à une hauteur qui lui permit de voir les passants. Une travailleuse en bois de merisier déteint remplissait l’embrasure, et le petit fauteuil d’Eugénie Grandet était placé tout auprès. Depuis quinze ans, toutes les journées de la mère et de la fille s’étaient paisiblement écoulées à cette place, dans un travail constant, à compter du mois d’avril jusqu’au mois de novembre.
22Nanon faisait tout : elle faisait la cuisine, elle faisait les buées, elle allait laver le linge à la Loire, le rapportait sur ses épaules ; elle se levait au jour, se couchait tard ; faisait à manger à tous les vendangeurs pendant les récoltes, surveillait les halleboteurs ; défendait, comme un chien fidèle, le bien de son maître ; enfin, pleine d’une confiance aveugle en lui, elle obéissait sans murmure à ses fantaisies les plus saugrenues.
24Novembre 1819 : le soir de l'anniversaire d'Eugénie, vingt-trois ans, les deux clans rivaux de Saumur — les Cruchot et les des Grassins — se disputent au loto la main de l'héritière.
26Les acteurs de cette scène pleine d’intérêt, quoique vulgaire en apparence, munis de cartons bariolés, chiffrés, et de jetons en verre bleu, semblaient écouter les plaisanteries du vieux notaire, qui ne tirait pas un numéro sans faire une remarque ; mais tous pensaient aux millions de monsieur Grandet. Le vieux tonnelier contemplait vaniteusement les plumes roses, la toilette fraîche de madame des Grassins, la tête martiale du banquier, celle d’Adolphe, le président, l’abbé, le notaire, et se disait intérieurement : Ils sont là pour mes écus. Ils viennent s’ennuyer ici pour ma fille. Hé ! ma fille ne sera ni pour les uns ni pour les autres, et tous ces gens-là me servent de harpons pour pêcher !
28Au moment où madame Grandet gagnait un lot de seize sous, le plus considérable qui eût jamais été ponté dans cette salle, et que la grande Nanon riait d’aise en voyant madame empochant cette riche somme, un coup de marteau retentit à la porte de la maison, et y fit un si grand tapage que les femmes sautèrent sur leurs chaises.
30C'est Charles Grandet, le cousin de Paris, dandy de vingt-deux ans envoyé à Saumur par son père. Eugénie n'a jamais rien vu de pareil.
32Eugénie, à qui le type d’une perfection semblable, soit dans la mise, soit dans la personne, était entièrement inconnu, crut voir en son cousin une créature descendue de quelque région séraphique. Elle respirait avec délices les parfums exhalés par cette chevelure si brillante, si gracieusement bouclée. Elle aurait voulu pouvoir toucher la peau blanche de ces jolis gants fins. Elle enviait les petites mains de Charles, son teint, la fraîcheur et la délicatesse de ses traits.
34Je ne suis pas assez belle pour lui. Telle était la pensée d’Eugénie, pensée humble et fertile en souffrances.
36Pendant la soirée, Grandet lit la lettre que lui a remise son neveu : son frère de Paris, ruiné, s'est donné la mort et lui confie son fils.
38Quand tu tiendras cette lettre en tes mains, je n’existerai plus. Dans la position où j’étais, je n’ai pas voulu survivre à la honte d’une faillite. Je me suis tenu sur le bord du gouffre jusqu’au dernier moment, espérant surnager toujours. Il faut y tomber.
40Grandet, tu es mon aîné, tu me dois ta protection : fais que Charles ne jette aucune parole amère sur ma tombe !
42Oui, le travail, qui nous a sauvés tous deux, peut lui rendre la fortune que je lui emporte ; et, s’il veut écouter la voix de son père, qui pour lui voudrait sortir un moment du tombeau, qu’il parte, qu’il aille aux Indes !
44Le lendemain matin, en promenade avec le notaire Cruchot, Grandet tranche déjà le sort de sa fille — qui l'entend.
46– Vous... ou... vous êtes so... so... orti de bo... bonne heure pooour me dire ça, reprit Grandet en accompagnant cette réflexion d’un mouvement de sa loupe. Hé ! bien, mon vieux camaaaarade, je serai franc, et je vous dirai ce que vooous voooulez sa savoir. J’aimerais mieux, voyezvooous, je... jeter ma fi... fi fille dans la Loire que de la dooonner à son cououousin : vous pou... pou... ouvez aaannoncer ça. Mais non, laissez jaaser le le mon... onde.
48Cette réponse causa des éblouissements à Eugénie.
50Au déjeuner, Grandet annonce aux siens le suicide de son frère — Charles dort encore.
52– Son père s’est brûlé la cervelle.
54– Mon oncle ?... dit Eugénie.
56– Le pauvre jeune homme ! s’écria madame Grandet.
58– Oui, pauvre, reprit Grandet, il ne possède pas un sou.
60Eugénie cessa de manger. Son cœur se serra, comme il se serre quand, pour la première fois, la compassion, excitée par le malheur de celui qu’elle aime, s’épanche dans le corps entier d’une femme. La pauvre fille pleura.
62– Tu ne connaissais pas ton oncle, pourquoi pleures-tu ? lui dit son père en lui lançant un de ces regards de tigre affamé qu’il jetait sans doute à ses tas d’or.
64À midi, dans le jardin, l'oncle apprend la nouvelle à Charles.
66– Les chevaux et la voiture sont inutiles, répondit Grandet. Charles resta muet, pâlit et les yeux devinrent fixes. – Oui, mon pauvre garçon, tu devines. Il est mort. Mais ce n’est rien. Il y a quelque chose de plus grave. Il s’est brûlé la cervelle...
68– Jamais ! jamais ! mon père ! mon père !
70– Il faut laisser passer la première averse, dit Grandet en rentrant dans la salle où Eugénie et sa mère avaient brusquement repris leurs places et travaillaient d’une main tremblante après s’être essuyé les yeux. Mais ce jeune homme n’est bon à rien, il s’occupe plus des morts que de l’argent.
72Eugénie frissonna en entendant son père s’exprimant ainsi sur la plus sainte des douleurs. Dès ce moment, elle commença à juger son père.
74La nuit, pendant que Grandet part vendre son or à Angers, Eugénie monte veiller son cousin endormi et lit ses lettres d'adieu : il est ruiné, il doit partir aux Indes.
76Ses yeux tombèrent sur deux lettres ouvertes. Ces mots qui en commençaient une : « Ma chère Annette... » lui causèrent un éblouissement. Son cœur palpita, ses pieds se clouèrent sur le carreau.
78– Pauvre Charles, j’ai bien fait de lire ! J’ai de l’or, je le lui donnerai, dit Eugénie.
80Ainsi le père et la fille avaient compté chacun leur fortune : lui, pour aller vendre son or ; Eugénie, pour jeter le sien dans un océan d’affection.
82Elle remonte avec sa bourse — près de six mille francs de pièces d'or rares, tout son trésor.
84– Chut, chut, mon cousin, pas si haut, n’éveillons personne. Voici, dit-elle en ouvrant la bourse, les économies d’une pauvre fille qui n’a besoin de rien. Charles, acceptez-les. Ce matin, j’ignorais ce qu’était l’argent, vous me l’avez appris, ce n’est qu’un moyen, voilà tout. Un cousin est presque un frère, vous pouvez bien emprunter la bourse de votre sœur.
86– Je ne me relèverai pas que vous n’ayez pris cet or ! dit-elle. Mon cousin, de grâce, une réponse ?... que je sache si vous m’honorez, si vous êtes généreux, si...
88En entendant le cri d’un noble désespoir, Charles laissa tomber des larmes sur les mains de sa cousine, qu’il saisit afin de l’empêcher de s’agenouiller. En recevant ces larmes chaudes, Eugénie sauta sur la bourse, la lui versa sur la table.
90En échange, Charles lui confie le nécessaire d'or aux portraits de ses parents.
92Chère Eugénie, vous en serez dépositaire. Jamais ami n’aura confié quelque chose de plus sacré à son ami. Soyez-en juge.
94Dès lors commença pour Eugénie le primevère de l’amour. Depuis la scène de nuit pendant laquelle la cousine donna son trésor au cousin, son cœur avait suivi le trésor.
96À la veille du départ, un baiser et des serments.
98Elle se sauva sous la voûte, Charles l’y suivit ; en le voyant, elle se retira au pied de l’escalier et ouvrit la porte battante ; puis, sans trop savoir où elle allait, Eugénie se trouva près du bouge de Nanon, à l’endroit le moins clair du couloir ; là Charles, qui l’avait accompagnée, lui prit la main, l’attira sur son cœur, la saisit par la taille, et l’appuya doucement sur lui. Eugénie ne résista plus ; elle reçut et donna le plus pur, le plus suave, mais aussi le plus entier de tous les baisers.
100– Chère Eugénie, un cousin est mieux qu’un frère, il peut t’épouser, lui dit Charles.
102– Ne sommes-nous pas mariés, répondit-il ; j’ai ta parole, prends la mienne.
104– À toi, pour jamais ! fut dit deux fois de part et d’autre.
106Aucune promesse faite sur cette terre ne fut plus pure : la candeur d’Eugénie avait momentanément sanctifié l’amour de Charles.
108Puis la diligence de Nantes emporte Charles vers les Indes.
110– Mon neveu, dit Grandet sous la porte de l’auberge, en embrassant Charles sur les deux joues, partez pauvre, revenez riche, vous trouverez l’honneur de votre père sauf. Je vous en réponds, moi, Grandet ; car, alors, il ne tiendra qu’à vous de...
112– Ma mère, je voudrais avoir pour un moment la puissance de Dieu, dit Eugénie au moment où elle ne vit plus le mouchoir de Charles.
114En revenant de la messe où elle alla le lendemain du départ de Charles, et où elle avait fait vœu d’aller tous les jours, elle prit, chez le libraire de la ville, une mappemonde qu’elle cloua près de son miroir, afin de suivre son cousin dans sa route vers les Indes, afin de pouvoir se mettre un peu, soir et matin, dans le vaisseau qui l’y transportait, de le voir, de lui adresser mille questions, de lui dire : – Es-tu bien ? ne souffres-tu pas ? penses-tu bien à moi, en voyant cette étoile dont tu m’as appris à connaître les beautés et l’usage ?
116Au premier jour de l'an 1820, selon son rite, Grandet veut contempler le trésor de sa fille.
118– Écoute, Eugénie, il faut que tu me donnes ton or. Tu ne le refuseras pas à ton pépère, ma petite fifille, hein ?
120Eugénie se leva ; mais, après avoir fait quelques pas vers la porte, elle se retourna brusquement, regarda son père en face et lui dit : – Je n’ai plus mon or.
122– Tu n’as plus ton or ! s’écria Grandet en se dressant sur ses jarrets comme un cheval qui entend tirer le canon à dix pas de lui.
124– Non, je ne l’ai plus.
126– Tu te trompes, Eugénie.
128– Non.
130– Par la serpette de mon père !
132Quand le tonnelier jurait ainsi, les planchers tremblaient.
134Abasourdi par la logique de sa fille, Grandet pâlit, trépigna, jura ; puis trouvant enfin des paroles, il cria : – Maudit serpent de fille ! ah ! mauvaise graine, tu sais bien que je t’aime, et tu en abuses. Elle égorge son père !
136Allez dans votre chambre. Vous y demeurerez jusqu’à ce que je vous permette d’en sortir. Nanon vous y portera du pain et de l’eau. Vous m’avez entendu, marchez !
138Grandet dîna seul pour la première fois depuis vingt-quatre ans.
140La réclusion d'Eugénie dure des mois. Sa mère, brisée par la scène, ne se relèvera pas.
142Pendant quelques mois, le vigneron vint voir constamment sa femme à des heures différentes dans la journée, sans prononcer le nom de sa fille, sans la voir, ni faire à elle la moindre allusion. Madame Grandet ne quitta point sa chambre, et, de jour en jour, son état empira. Rien ne fit plier le vieux tonnelier. Il restait inébranlable, âpre et froid comme une pile de granit.
144Un jour, il surprend la mère et la fille penchées sur le nécessaire d'or laissé par Charles.
146Le bonhomme sauta sur le nécessaire comme un tigre fond sur un enfant endormi. – Qu’est-ce que c’est que cela ? dit-il en emportant le trésor et allant se placer à la fenêtre. – Du bon or ! de l’or ! s’écria-t-il. Beaucoup d’or ! ça pèse deux livres. Ah ! ah ! Charles t’a donné cela contre tes belles pièces. Hein ! pourquoi ne me l’avoir pas dit ? C’est une bonne affaire, fifille !
148– Mon père, si votre couteau entame seulement une parcelle de cet or, je me perce de celui-ci. Vous avez déjà rendu ma mère mortellement malade, vous tuerez encore votre fille. Allez maintenant, blessure pour blessure ?
150– Tiens, ma fille, ne nous brouillons pas pour un coffre. Prends donc ! s’écria vivement le tonnelier en jetant la toilette sur le lit.
152La paix est faite, trop tard : madame Grandet s'éteint.
154Ce fut une mort digne de sa vie, une mort toute chrétienne ; n’est-ce pas dire sublime ? Au mois d’octobre 1822 éclatèrent particulièrement ses vertus, sa patience d’ange et son amour pour sa fille ; elle s’éteignit sans avoir laissé échapper la moindre plainte.
156– Mon enfant, lui dit-elle avant d’expirer, il n’y a de bonheur que dans le ciel, tu le sauras un jour.
158Aussitôt le deuil pris, Grandet fait renoncer sa fille à la succession maternelle.
160– Je ne comprends rien à tout ce que vous me dites, répondit Eugénie, donnez-moi l’acte, et montrez-moi la place où je dois signer.
162– Va, mon enfant, tu donnes la vie à ton père ; mais tu lui rends ce qu’il t’a donné : nous sommes quittes. Voilà comment doivent se faire les affaires. La vie est une affaire. Je te bénis ! Tu es une vertueuse fille, qui aime bien son papa.
164Le lendemain, vers midi, fut signée la déclaration par laquelle Eugénie accomplissait elle-même sa spoliation.
166Cinq ans passent. En 1827, frappé de paralysie à quatre-vingt-deux ans, l'avare agonise devant la porte de son cabinet plein d'or.
168Il attirait à lui et roulait toutes les couvertures que l’on mettait sur lui, et disait à Nanon : – Serre, serre ça, pour qu’on ne me vole pas. Quand il pouvait ouvrir les yeux, où toute sa vie s’était réfugiée, il les tournait aussitôt vers la porte du cabinet où gisaient ses trésors en disant à sa fille : – Y sont-ils ? y sont-ils ? d’un son de voix qui dénotait une sorte de peur panique.
170– Oui, mon père.
172– Veille à l’or, mets de l’or devant moi.
174Eugénie lui étendait des louis sur une table, et il demeurait des heures entières les yeux attachés sur les louis, comme un enfant qui, au moment où il commence à voir, contemple stupidement le même objet ; et, comme à un enfant, il lui échappait un sourire pénible.
176– Ça me réchauffe ! disait-il quelquefois en laissant paraître sur sa figure une expression de béatitude.
178Lorsque le prêtre lui approcha des lèvres le crucifix en vermeil pour lui faire baiser le Christ, il fit un épouvantable geste pour le saisir. Ce dernier effort lui coûta la vie.
180– Mon père, bénissez-moi.
182– Aie bien soin de tout. Tu me rendras compte de ça là-bas, dit-il en prouvant par cette dernière parole que le christianisme doit être la religion des avares.
184Eugénie hérite dix-sept millions — et attend toujours.
186Eugénie Grandet se trouva donc seule au monde dans cette maison, n’ayant que Nanon à qui elle pût jeter un regard avec la certitude d’être entendue et comprise, Nanon, le seul être qui l’aimât pour elle et avec qui elle pût causer de ses chagrins.
188L’estimation totale de ses biens allait à dix-sept millions.
190– Où donc est mon cousin ? se dit-elle.
192– Nanon, nous sommes seules...
194– Oui, mademoiselle ; et, si je savais où il est, ce mignon, j’irais de mon pied le chercher.
196– Il y a la mer entre nous, dit-elle.
198– Comment, Nanon, dit un soir Eugénie en se couchant, il ne m’écrira pas une fois en sept ans ?...
200Pendant ce temps, aux Indes, Charles a fait fortune — et s'est perdu.
202Il vint donc sur les côtes d’Afrique et fit la traite des nègres, en joignant à son commerce d’hommes celui des marchandises les plus avantageuses à échanger sur les divers marchés où l’amenaient ses intérêts.
204Au contact perpétuel des intérêts, son cœur se refroidit, se contracta, se dessécha. Le sang des Grandet ne faillit point à sa destinée. Charles devint dur, âpre à la curée.
206Il se souvenait seulement du petit jardin encadré de vieux murs, parce que là sa destinée hasardeuse avait commencé ; mais il reniait sa famille : son oncle était un vieux chien qui lui avait filouté ses bijoux ; Eugénie n’occupait ni son cœur ni ses pensées, elle occupait une place dans ses affaires comme créancière d’une somme de six mille francs.
208Rentré à Paris en 1827, il vise le nom et le titre des d'Aubrion. Un matin d'août, une lettre arrive à Saumur.
210L’amour, dans le mariage, est une chimère. Aujourd’hui mon expérience me dit qu’il faut obéir à toutes les lois sociales et réunir toutes les convenances voulues par le monde en se mariant.
212Aujourd’hui je possède quatre-vingt mille livres de rentes. Cette fortune me permet de m’unir à la famille d’Aubrion, dont l’héritière, jeune personne de dix-neuf ans, m’apporte en mariage son nom, un titre, la place de gentilhomme honoraire de la chambre de Sa Majesté, et une position des plus brillantes. Je vous avouerai, ma chère cousine, que je n’aime pas le moins du monde mademoiselle d’Aubrion ; mais, par son alliance, j’assure à mes enfants une situation sociale dont un jour les avantages seront incalculables : de jour en jour, les idées monarchiques reprennent faveur.
214« P. S. Je joins à ma lettre un mandat sur la maison des Grassins de huit mille francs à votre ordre, et payable en or, comprenant intérêts et capital de la somme que vous avez eu la bonté de me prêter. J’attends de Bordeaux une caisse où se trouvent quelques objets que vous me permettrez de vous offrir en témoignage de mon éternelle reconnaissance. Vous pouvez renvoyer par la diligence ma toilette à l’hôtel d’Aubrion, rue Hillerin-Bertin. »
216– Par la diligence ! dit Eugénie. Une chose pour laquelle j’aurais donné mille fois ma vie !
218Épouvantable et complet désastre. Le vaisseau sombrait sans laisser ni un cordage, ni une planche sur le vaste océan des espérances.
220– Ma mère avait raison, dit-elle en pleurant. Souffrir et mourir.
222Le soir même, devant tout Saumur assemblé, coup de théâtre.
224– Restez, monsieur le président, dit Eugénie à monsieur de Bonfons en lui voyant prendre sa canne.
226À cette parole, il n’y eut personne dans cette nombreuse assemblée qui ne se sentit ému. Le président pâlit et fut obligé de s’asseoir.
228– Monsieur le président, lui dit Eugénie d’une voix émue quand ils furent seuls, je sais ce qui vous plaît en moi. Jurez de me laisser libre pendant toute ma vie, de ne me rappeler aucun des droits que le mariage vous donne sur moi, et ma main est à vous.
230J’ai dans le cœur un sentiment inextinguible. L’amitié sera le seul sentiment que je puisse accorder à mon mari : je ne veux ni l’offenser, ni contrevenir aux lois de mon cœur. Mais vous ne posséderez ma main et ma fortune qu’au prix d’un immense service.
232– Voici douze cent mille francs, monsieur le président, dit-elle en tirant un papier de son sein ; partez pour Paris, non pas demain, non pas cette nuit, mais à l’instant même. Rendez-vous chez monsieur des Grassins, sachez-y le nom de tous les créanciers de mon oncle, rassemblez-les, payez tout ce que sa succession peut devoir, capital et intérêts à cinq pour cent depuis le jour de la dette jusqu’à celui du remboursement, enfin veillez à faire faire une quittance générale et notariée, bien en forme.
234À Paris, Bonfons paie intégralement les créanciers de Guillaume Grandet et remet à Charles la quittance — avec cette lettre.
236On m’a parlé de faillite !... J’ai pensé que le fils d’un failli ne pouvait peut-être pas épouser mademoiselle d’Aubrion. Oui, mon cousin, vous avez bien jugé de mon esprit et de mes manières : je n’ai sans doute rien du monde, je n’en connais ni les calculs ni les mœurs, et ne saurais vous y donner les plaisirs que vous voulez y trouver. Soyez heureux, selon les conventions sociales auxquelles vous sacrifiez nos premières amours. Pour rendre votre bonheur complet, je ne puis donc plus vous offrir que l’honneur de votre père.
238– Ah ! vous épousez Eugénie. Eh ! bien, j’en suis content, c’est une bonne fille. Mais, reprit-il frappé tout à coup par une réflexion lumineuse, elle est donc riche ?
240– Elle avait, répondit le président d’un air goguenard, près de dix-neuf millions, il y a quatre jours ; mais elle n’en a plus que dix-sept aujourd’hui.
242Charles regarda le président d’un air hébété.
244– Dix-sept mil...
246– Dix-sept millions, oui, monsieur. Nous réunissons, mademoiselle Grandet et moi, sept cent cinquante mille livres de rente, en nous mariant.
248Ainsi va le monde : Eugénie épouse sans amour le président de Bonfons.
250Trois jours après, monsieur de Bonfons, de retour à Saumur, publia son mariage avec Eugénie. Six mois après, il était nommé conseiller à la Cour royale d’Angers. Avant de quitter Saumur, Eugénie fit fondre l’or des joyaux si longtemps précieux à son cœur, et les consacra, ainsi que les huit mille francs de son cousin, à un ostensoir d’or et en fit présent à la paroisse où elle avait tant prié Dieu pour lui !
252Néanmoins monsieur le président de Bonfons (il avait enfin aboli le nom patronymique de Cruchot) ne parvint à réaliser aucune de ses idées ambitieuses. Il mourut huit jours après avoir été nommé député de Saumur.
254Reste la dernière page, l'une des plus célèbres de Balzac.
256Madame de Bonfons fut veuve à trente-six ans, riche de huit cent mille livres de rente, encore belle, mais comme une femme est belle près de quarante ans. Son visage est blanc, reposé, calme. Sa voix est douce et recueillie, ses manières sont simples. Elle a toutes les noblesses de la douleur, la sainteté d’une personne qui n’a pas souillé son âme au contact du monde, mais aussi la roideur de la vieille fille et les habitudes mesquines que donne l’existence étroite de la province. Malgré ses huit cent mille livres de rente, elle vit comme avait vécu la pauvre Eugénie Grandet, n’allume le feu de sa chambre qu’aux jours où jadis son père lui permettait d’allumer le foyer de la salle, et l’éteint conformément au programme en vigueur dans ses jeunes années. Elle est toujours vêtue comme l’était sa mère. La maison de Saumur, maison sans soleil, sans chaleur, sans cesse ombragée, mélancolique, est l’image de sa vie.
258– Il n’y a que toi qui m’aimes, disait-elle à Nanon.
260La main de cette femme panse les plaies secrètes de toutes les familles. Eugénie marche au ciel accompagnée d’un cortège de bienfaits. La grandeur de son âme amoindrit les petitesses de son éducation et les coutumes de sa vie première. Telle est l’histoire de cette femme, qui n’est pas du monde au milieu du monde ; qui, faite pour être magnifiquement épouse et mère, n’a ni mari, ni enfants, ni famille.