C

Illusions perdues — en 20 minutes

Illusions perdues — en 20 minutes
Cette version « Lire en 20 minutes » traverse tout l’arc d’Illusions perdues au moyen d’extraits authentiques du texte de Balzac, copiés tels quels — ce n’est pas un résumé paraphrasé. De très courtes liaisons éditoriales en italique, comme ce paragraphe-ci, cousent les extraits entre eux. Lecture : une vingtaine de minutes.

Première partie : « Les deux poètes ». À Angoulême, David Séchard, fils d’un vieil imprimeur avare qui lui a vendu son atelier à prix d’usurier, recueille son ami de collège, Lucien Chardon, poète pauvre et d’une beauté rare.
Quand le hasard fit rencontrer les deux camarades de collège, Lucien, fatigué de boire à la grossière coupe de la misère, était sur le point de prendre un de ces partis extrêmes auxquels on se décide à vingt ans. Quarante francs par mois que David donna généreusement à Lucien en s’offrant à lui apprendre le métier de prote, quoiqu’un prote lui fût parfaitement inutile, sauva Lucien de son désespoir. Les liens de leur amitié de collège ainsi renouvelés se resserrèrent bientôt par les similitudes de leurs destinées et par les différences de leurs caractères. Tous deux, l’esprit gros de plusieurs fortunes, ils possédaient cette haute intelligence qui met l’homme de plain-pied avec toutes les sommités, et se voyaient jetés au fond de la société. Cette injustice du sort fut un lien puissant.
Balzac oppose les deux amis : David, le penseur massif et dévoué ; Lucien, la grâce même.
Lucien se tenait dans la pose gracieuse trouvée par les sculpteurs pour le Bacchus indien. Son visage avait la distinction des lignes de la beauté antique : c’était un front et un nez grecs, la blancheur veloutée des femmes, des yeux noirs tant ils étaient bleus, des yeux pleins d’amour, et dont le blanc le disputait en fraîcheur à celui d’un enfant. Ces beaux yeux étaient surmontés de sourcils comme tracés par un pinceau chinois et bordés de longs cils châtains. Le long des joues brillait un duvet soyeux dont la couleur s’harmoniait à celle d’une blonde chevelure naturellement bouclée. Une suavité divine respirait dans ses tempes d’un blanc doré. Une incomparable noblesse était empreinte dans son menton court, relevé sans brusquerie. Le sourire des anges tristes errait sur ses lèvres de corail rehaussées par de belles dents. Il avait les mains de l’homme bien né, des mains élégantes, à un signe desquelles les hommes devaient obéir et que les femmes aiment à baiser.
David a déjà réparti les rôles.
– Au bœuf l’agriculture patiente, à l’oiseau la vie insouciante, se disait l’imprimeur. Je serai le bœuf, Lucien sera l’aigle.
Mme de Bargeton, reine du petit monde noble d’Angoulême, se fait présenter le jeune poète de l’Houmeau et s’en éprend.
Naïs fut aimée comme tout jeune homme aime la première femme qui le flatte, car Naïs pronostiquait un grand avenir, une gloire immense à Lucien. Madame de Bargeton usa de toute son adresse pour établir chez elle son poète : non seulement elle l’exaltait outre mesure, mais elle le représentait comme un enfant sans fortune qu’elle voulait placer ; elle le rapetissait pour le garder ; elle en faisait son lecteur, son secrétaire ; mais elle l’aimait plus qu’elle ne croyait pouvoir aimer après l’affreux malheur qui lui était advenu.
Elle produit son protégé devant l’aristocratie locale. La grande soirée de lecture tourne à l’humiliation : l’évêque lui-même, manipulé par les jaloux, décoche le mot cruel.
– Annoncer de telles conceptions, répondit Lucien, n’est-ce pas se donner un brevet d’homme de génie ? D’ailleurs ces enfantements sublimes veulent une longue expérience du monde, une étude des passions et des intérêts humains que je ne saurais avoir faite ; mais je commence, dit-il avec amertume en jetant un regard vengeur sur ce cercle. Le cerveau porte longtemps...
– Votre accouchement sera laborieux, dit monsieur du Hautoy, en l’interrompant.
– Votre excellente mère pourra vous aider, dit l’évêque.
Ce mot si habilement préparé, cette vengeance attendue alluma dans tous les yeux un éclair de joie. Sur toutes les bouches il courut un sourire de satisfaction aristocratique, augmenté par l’imbécillité de monsieur de Bargeton qui se mit à rire après coup.
Les médisances vont bon train ; Lucien, surpris aux genoux de Naïs, déclenche un scandale que le vieux mari lave par les armes. Madame Chardon apporte la nouvelle.
– Eh bien ! Lucien, sais-tu la nouvelle dont on parle jusque dans le marché ? Monsieur de Bargeton a presque tué monsieur de Chandour, ce matin à cinq heures, dans le pré de monsieur Tulloye, un nom qui donne lieu à des calembours. Il paraît que monsieur de Chandour a dit hier qu’il t’avait surpris avec madame de Bargeton.
Compromise, Mme de Bargeton décide de fuir à Paris et propose à Lucien de l’accompagner.
Lucien, hébété par le rapide coup d’œil qu’il jeta sur Paris, en entendant ces séduisantes paroles, crut n’avoir jusqu’alors joui que de la moitié de son cerveau ; il lui sembla que l’autre moitié se découvrait, tant ses idées s’agrandirent : il se vit, dans Angoulême, comme une grenouille sous sa pierre au fond d’un marécage. Paris et ses splendeurs, Paris, qui se produit dans toutes les imaginations de province comme un Eldorado, lui apparut avec sa robe d’or, la tête ceinte de pierreries royales, les bras ouverts aux talents.
Il accepte — au prix d’oublier le mariage de sa sœur Ève avec David.
À ces mots : « Ne le voulez-vous pas ? » il répondit par une larme, saisit Louise par la taille, la serra sur son cœur et lui marbra le cou par de violents baisers. Puis il s’arrêta tout à coup comme frappé par un souvenir, et s’écria : « Mon Dieu, ma sœur se marie après-demain ! »
Ce cri fut le dernier soupir de l’enfant noble et pur. Les liens si puissants qui attachent les jeunes cœurs à leur famille, à leur premier ami, à tous les sentiments primitifs, allaient recevoir un terrible coup de hache.
David lui-même, qui a emprunté pour équiper le voyageur, conduit les fugitifs au relais.
Lucien partit le lendemain au petit jour, accompagné de David qui s’était procuré un cabriolet et un cheval en annonçant qu’il allait traiter d’affaires avec son père, petit mensonge qui dans les circonstances actuelles était probable. Les deux amis se rendirent à Marsac, où ils passèrent une partie de la journée chez le vieil ours ; puis le soir ils allèrent au-delà de Mansle attendre madame de Bargeton, qui arriva vers le matin. En voyant la vieille calèche sexagénaire qu’il avait tant de fois regardée sous la remise, Lucien éprouva l’une de plus vives émotions de sa vie, il se jeta dans les bras de David, qui lui dit : « Dieu veuille que ce soit pour ton bien ! » L’imprimeur remonta dans son méchant cabriolet, et disparut le cœur serré : il avait d’horribles pressentiments sur les destinées de Lucien à Paris.
Deuxième partie : « Un grand homme de province à Paris ». À peine débarqué, Lucien mesure sa soudaine petitesse.
À Paris, les masses s’emparent tout d’abord de l’attention : le luxe des boutiques, la hauteur des maisons, l’affluence des voitures, les constantes oppositions que présentent un extrême luxe et une extrême misère saisissent avant tout. Surpris de cette foule à laquelle il était étranger, cet homme d’imagination éprouva comme une immense diminution de lui-même. Les personnes qui jouissent en province d’une considération quelconque, et qui y rencontrent à chaque pas une preuve de leur importance, ne s’accoutument point à cette perte totale et subite de leur valeur. Être quelque chose dans son pays et n’être rien à Paris, sont deux états qui veulent des transitions ; et ceux qui passent trop brusquement de l’un à l’autre, tombent dans une espèce d’anéantissement.
À l’Opéra, dans la loge de la marquise d’Espard, les deux amants de province se jugent l’un l’autre.
Le voisinage d’une femme à la mode, de la marquise d’Espard, cette madame de Bargeton de Paris, lui nuisait tant ; la brillante Parisienne faisait si bien ressortir les imperfections de la femme de province, que Lucien, doublement éclairé par le beau monde de cette pompeuse salle et par cette femme éminente, vit enfin dans la pauvre Anaïs de Nègrepelisse la femme réelle, la femme que les gens de Paris voyaient : une femme grande, sèche, couperosée, fanée, plus que rousse, anguleuse, guindée, précieuse, prétentieuse, provinciale dans son parler, mal arrangée surtout !
Rastignac et de Marsay révèlent que le « grand homme » s’appelle Chardon, fils d’apothicaire. Les deux femmes s’enfuient de la loge.
Il sortit de sa profonde contemplation pour revoir sa nouvelle idole ; mais en tournant la tête, il se vit seul ; il avait entendu quelque léger bruit, la porte se fermait, madame d’Espard entraînait sa cousine. Lucien fut surpris au dernier point de ce brusque abandon, mais il n’y pensa pas longtemps, précisément parce qu’il le trouvait inexplicable.
Renié, ruiné par les tailleurs, réfugié au quartier latin, Lucien rencontre à la bibliothèque un jeune écrivain pauvre et génial, Daniel d’Arthez, qui l’accueille dans son Cénacle de la rue des Quatre-Vents.
– On ne peut pas être grand homme à bon marché, lui dit Daniel de sa voix douce. Le génie arrose ses œuvres de ses larmes. Le talent est une créature morale qui a, comme tous les êtres, une enfance sujette à des maladies. La société repousse les talents incomplets comme la nature emporte les créatures faibles ou mal conformées. Qui veut s’élever au-dessus des hommes doit se préparer à une lutte, ne reculer devant aucune difficulté. Un grand écrivain est un martyr qui ne mourra pas, voilà tout.
Mais la misère presse, et le journalisme tente Lucien. Le Cénacle le met en garde.
– Avant que le coq ait chanté trois fois, dit Léon Giraud en souriant, cet homme aura trahi la cause du Travail pour celle de la Paresse et des vices de Paris.
Étienne Lousteau, journaliste désabusé, lui montre l’envers du métier.
Mon pauvre enfant, je suis venu comme vous le cœur plein d’illusions, poussé par l’amour de l’art, porté par d’invincibles élans vers la gloire : j’ai trouvé les réalités du métier, les difficultés de la librairie et le positif de la misère. Mon exaltation, maintenant concentrée, mon effervescence première me cachaient le mécanisme du monde ; il a fallu le voir, se cogner à tous les rouages, heurter les pivots, me graisser aux huiles, entendre le cliquetis des chaînes et des volants. Comme moi, vous allez savoir que, sous toutes ces belles choses rêvées, s’agitent des hommes, des passions et des nécessités.
Chez Dauriat, le libraire à la mode des Galeries de Bois, les sonnets du poète ne pèsent rien.
– Gabusson, mon ami, à compter d’aujourd’hui, quiconque viendra ici pour me proposer des manuscrits... Entendez-vous ça vous autres ? dit-il en s’adressant à trois commis qui sortirent de dessous les piles de livres à la voix colérique de leur patron qui regardait ses ongles et sa main qu’il avait belle. À quiconque m’apportera des manuscrits, vous demanderez si c’est des vers ou de la prose. En cas de vers, congédiez-le aussitôt. Les vers dévoreront la librairie !
Un article étincelant, écrit en une nuit, ouvre à Lucien le petit journal, les coulisses des théâtres — et le cœur de l’actrice Coralie.
Ainsi, par la bénédiction du hasard, aucun enseignement ne manquait à Lucien sur la pente du précipice où il devait tomber. D’Arthez avait mis le poète dans la noble voie du travail en réveillant le sentiment sous lequel disparaissent les obstacles. Lousteau lui-même avait essayé de l’éloigner par une pensée égoïste, en lui dépeignant le journalisme et la littérature sous leur vrai jour. Lucien n’avait pas voulu croire à tant de corruptions cachées ; mais il entendait enfin des journalistes criant de leur mal, il les voyait à l’œuvre, éventrant leur nourrice pour prédire l’avenir. Il avait pendant cette soirée vu les choses comme elles sont. Au lieu d’être saisi d’horreur à l’aspect du cœur même de cette corruption parisienne si bien qualifiée par Blucher, il jouissait avec ivresse de cette société spirituelle.
Au souper qui suit, le critique Claude Vignon prophétise.
Voilà là-bas, à côté de Coralie, un jeune homme... comment se nomme-t-il ? Lucien ! il est beau, il est poète, et, ce qui vaut mieux pour lui, homme d’esprit ; eh bien ! il entrera dans quelques-uns de ces mauvais lieux de la pensée appelés journaux, il y jettera ses plus belles idées, il y desséchera son cerveau, il y corrompra son âme, il y commettra ces lâchetés anonymes qui, dans la guerre des idées, remplacent les stratagèmes, les pillages, les incendies, les revirements de bord dans la guerre des condottieri. Quand il aura, lui, comme mille autres, dépensé quelque beau génie au profit des actionnaires, ces marchands de poison le laisseront mourir de faim s’il a soif, et de soif s’il a faim.
L’école du métier est expéditive : on commande à Lucien de démolir le beau livre de son ami Nathan — qu’il louera trois jours plus tard sous une autre signature.
– Ah ! çà, mon cher, apprends ton métier, dit en riant Lousteau. Le livre, fût-il un chef-d’œuvre, doit devenir sous ta plume une stupide niaiserie, une œuvre dangereuse et malsaine.
– Mais comment ?
– Tu changeras les beautés en défauts.
Le petit journal le baptise dans une orgie.
Finot, le grand-prêtre, versa quelques gouttes de vin de Champagne sur la belle tête blonde de Lucien en prononçant avec une délicieuse gravité ces paroles sacramentales : « Au nom du Timbre, du Cautionnement et de l’Amende, je te baptise journaliste. Que tes articles te soient légers ! »
Grisé, endetté, passé chez les royalistes pour obtenir l’ordonnance qui le fera « de Rubempré », Lucien reçoit l’ordre d’exécuter le livre de d’Arthez lui-même.
Lucien se vit forcé d’opter entre d’Arthez et Coralie : sa maîtresse était perdue s’il n’égorgeait pas d’Arthez dans le grand journal et dans le Réveil. Le pauvre poète revint chez lui, la mort dans l’âme ; il s’assit au coin du feu dans sa chambre et lut ce livre, l’un des plus beaux de la littérature moderne. Il laissa des larmes de page en page, il hésita longtemps, mais enfin il écrivit un article moqueur, comme il savait si bien en faire, il prit ce livre comme les enfants prennent un bel oiseau pour le déplumer et le martyriser.
Mais à minuit, poussé par son bon ange, il traverse Paris et frappe à la porte de d’Arthez.
– Ton livre est sublime, s’écria Lucien les yeux pleins de larmes, et ils m’ont commandé de l’attaquer.
– Pauvre enfant, tu manges un pain bien dur, dit d’Arthez.
D’Arthez corrige lui-même l’article qui le tue ; mais le Cénacle, lui, ne pardonne pas. Sur le boulevard, Michel Chrestien aborde Lucien.
Michel lui cracha au visage.
– Voilà les honoraires de vos articles contre d’Arthez. Si chacun dans sa cause ou dans celle de ses amis imitait ma conduite, la presse resterait ce qu’elle doit être : un sacerdoce respectable et respecté !
Le duel a lieu le lendemain, au pistolet.
Au troisième coup, Lucien reçut la balle dans le sein et tomba.
– Est-il mort ? demanda Michel.
– Non, dit le chirurgien, il s’en tirera.
– Tant pis, répondit Michel.
– Oh ! oui, tant pis, répéta Lucien en versant des larmes.
Tout s’écroule à la fois : l’ordonnance promise est déchirée, le roman est bradé, les huissiers saisissent tout ; pour payer, Lucien fabrique trois faux billets signés du nom de David Séchard. Coralie, brisée par une cabale, meurt à dix-neuf ans — et il faut payer l’enterrement en écrivant des chansons à boire.
Lucien revint chez lui : il y trouva Coralie étendue droit et roide sur un lit de sangle, enveloppée dans un méchant drap de lit que cousait Bérénice en pleurant. La grosse Normande avait allumé quatre chandelles aux quatre coins de ce lit. Sur le visage de Coralie étincelait cette fleur de beauté qui parle si haut aux vivants en leur exprimant un calme absolu, elle ressemblait à ces jeunes filles qui ont la maladie des pâles couleurs : il semblait par moments que ces deux lèvres violettes allaient s’ouvrir et murmurer le nom de Lucien, ce mot qui, mêlé à celui de Dieu, avait précédé son dernier soupir. Lucien dit à Bérénice d’aller commander aux pompes funèbres un convoi qui ne coûtât pas plus de deux cents francs, en y comprenant le service à la chétive église de Bonne-Nouvelle. Dès que Bérénice fut sortie, le poète se mit à sa table, auprès du corps de sa pauvre amie, et y composa les dix chansons qui voulaient des idées gaies et des airs populaires. Il éprouva des peines inouïes avant de pouvoir travailler ; mais il finit par trouver son intelligence au service de la nécessité, comme s’il n’eût pas souffert. Il exécutait déjà le terrible arrêt de Claude Vignon sur la séparation qui s’accomplit entre le cœur et le cerveau. Quelle nuit que celle où ce pauvre enfant se livrait à la recherche de poésies à offrir aux goguettes en écrivant à la lueur des cierges, à côté du prêtre qui priait pour Coralie ?...
Camusot, l’ancien protecteur de l’actrice, paye la tombe ; Lucien reste seul au Père-Lachaise.
Lucien demeura seul jusqu’au coucher du soleil, sur cette colline d’où ses yeux embrassaient Paris. « Par qui serais-je aimé ? se demanda-t-il. Mes vrais amis me méprisent. Quoi que j’eusse fait, tout de moi semblait noble et bien à celle qui est là ! Je n’ai plus que ma sœur, David et ma mère ! Que pensent-ils de moi, là-bas ? »
Bérénice, la servante, se vend pour lui donner vingt francs de route. Lucien quitte Paris à pied. Troisième partie : « Les souffrances de l’inventeur ».
Le lendemain, Lucien fit viser son passeport, acheta une canne de houx, prit, à la place de la rue d’Enfer, un coucou qui, moyennant dix sous, le mit à Lonjumeau. Pour première étape, il coucha dans l’écurie d’une ferme à deux lieues d’Arpajon. Quand il eut atteint Orléans, il se trouva déjà bien las et bien fatigué ; mais, pour trois francs, un batelier le descendit à Tours, et pendant le trajet il ne dépensa que deux francs pour sa nourriture. De Tours à Poitiers, Lucien marcha pendant cinq jours.
Pendant ce temps, à Angoulême, David a cherché la fortune pour les siens.
Après le départ de son beau-frère pour Paris, David Séchard, ce bœuf, courageux et intelligent comme celui que les peintres donnent pour compagnon à l’évangéliste, n’eut qu’une idée, celle de faire une grande et rapide fortune, moins pour lui que pour Ève et pour Lucien, ces deux charmants êtres auxquels il s’était consacré.
Son idée : fabriquer le papier sans chiffon, à partir de matières végétales. Il s’en ouvre à Ève.
Quelle honte pour notre époque de fabriquer des livres sans durée ! Encore dix ans, et le papier de Hollande, c’est-à-dire le papier fait en chiffon de fil, sera complètement impossible. Je veux y aviser et donner à la fabrication du papier en France le privilège dont jouit notre littérature, en faire un monopole pour notre pays, comme les Anglais ont celui du fer, de la houille ou des poteries communes. Je veux être le Jacquard de la papeterie.
Mais les frères Cointet, papetiers, imprimeurs et banquiers, veulent ce secret. Les faux billets de Lucien leur en donnent le levier.
Or, dans la soirée même, la maison Cointet frères avait reçu de Paris les trois mille francs d’effets faux fabriqués par Lucien. Le grand Cointet avait aussitôt bâti sur cette dette une formidable machine dirigée, comme on va le voir, contre le patient et pauvre inventeur.
Traqués par l’huissier Doublon et trahis par leur propre avoué Petit-Claud, vendu aux Cointet, David et Ève n’ont pour eux que leurs serviteurs. Marion parle pour elle et pour l’Alsacien Kolb.
– Madame, dit-elle, Kolb et moi nous avons su que monsieur et madame étaient bien tourmentés ; et, comme nous avons à nous deux seize cents francs d’économies, nous avons pensé qu’ils ne pouvaient pas être mieux placés qu’entre les mains de madame...
David se cache pour échapper à la contrainte par corps, tandis que Lucien, rentré en haillons, se laisse griser : Petit-Claud lui organise un faux triomphe pour mieux le perdre.
À onze heures du soir, Lucien, sa sœur, sa mère et le père Séchard, Marion et Kolb furent réveillés par la musique de la ville à laquelle s’était réunie celle de la garnison et trouvèrent la place du Mûrier pleine de monde. Une sérénade fut donnée à Lucien Chardon de Rubempré par les jeunes gens d’Angoulême.
Ève seule voit clair.
– Hélas ! dit Ève à sa mère avant de se recoucher et quand elles furent seules, dans un poète il y a, je crois, une jolie femme de la pire espèce...
Lucien croit reconquérir Louise, devenue comtesse du Châtelet et préfète, et sauver David par elle. Mais Cérizet, l’ancien apprenti passé aux Cointet, lave un billet écrit de la main de Lucien et fabrique le piège.
Il lava les quatre lignes écrites par Lucien, et les remplaça par celles-ci, en imitant l’écriture avec une perfection désolante pour l’avenir social du prote.
« Mon cher David, tu peux venir sans crainte chez le préfet, ton affaire est faite ; et d’ailleurs, à cette heure-ci, tu peux sortir, je viens au-devant de toi, pour t’expliquer comment tu dois te conduire avec le Préfet.
« Ton frère,
« LUCIEN. »
David sort de sa cachette et tombe aux mains des gendarmes, sous les yeux de sa femme et de son beau-frère.
– Ah ! dit Ève, c’est mon mari !
– David ! cria Lucien.
– C’est sa femme ! dit la foule en s’écartant.
– Qui donc t’a pu faire sortir ? demanda Lucien.
– C’est ta lettre, répondit David pâle et blême.
– J’en étais sûre, dit Ève qui tomba roide évanouie.
Lucien releva sa sœur, que deux personnes l’aidèrent à transporter chez elle, où Marion la coucha. Kolb s’élança pour aller chercher un médecin. À l’arrivée du docteur, Ève n’avait pas encore repris connaissance. Lucien fut alors forcé d’avouer à sa mère qu’il était la cause de l’arrestation de David, car il ne pouvait pas s’expliquer le quiproquo produit par la lettre fausse. Lucien, foudroyé par un regard de sa mère qui y mit sa malédiction, monta dans sa chambre et s’y enferma.
Dans la nuit, Lucien écrit à Ève une lettre d’adieu et part pour se noyer.
« Ma sœur bien-aimée, nous nous sommes vus tout à l’heure pour la dernière fois. Ma résolution est sans appel. Voici pourquoi : Dans beaucoup de familles, il se rencontre un être fatal qui, pour la famille, est une sorte de maladie. Je suis cet être-là pour vous.
Plus loin, dans la même lettre, il signe son propre portrait.
Je ferais le mal comme je viens de le faire ici, avec les meilleures intentions du monde. Il y a des hommes-chênes, je ne suis peut-être qu’un arbuste élégant, et j’ai la prétention d’être un cèdre. Voilà mon bilan écrit.
Sur la route de Marsac, un bouquet de fleurs jaunes à la main, le poète marche vers la nappe d’eau profonde qu’il s’est choisie. C’est là que le destin l’attend.
Il parvint bientôt au pied d’une de ces côtes qui se rencontrent si fréquemment sur les routes de France, et surtout entre Angoulême et Poitiers. La diligence de Bordeaux à Paris venait avec rapidité, les voyageurs allaient sans doute en descendre pour monter cette longue côte à pied. Lucien, qui ne voulut pas se laisser voir, se jeta dans un petit chemin creux et se mit à cueillir des fleurs dans une vigne. Quand il reprit la grande route il tenait à la main un gros bouquet de sedum, une fleur jaune qui vient dans le caillou des vignobles, et il déboucha précisément derrière un voyageur vêtu tout en noir, les cheveux poudrés, chaussé de souliers en veau d’Orléans à boucles d’argent, brun de visage, et couturé comme si, dans son enfance, il fût tombé dans le feu. Ce voyageur, à tournure si patemment ecclésiastique, allait lentement et fumait un cigare. En entendant Lucien qui sauta de la vigne sur la route, l’inconnu se retourna, parut comme saisi de la beauté profondément mélancolique du poète, de son bouquet symbolique et de sa mise élégante. Ce voyageur ressemblait à un chasseur qui trouve une proie longtemps et inutilement cherchée.
Le voyageur — l’abbé Carlos Herrera, prétendu chanoine espagnol — confesse le désespéré.
– Avez-vous une maladie incurable ?
– Oui, mon père...
– Ah ! nous y voilà, dit le prêtre, et laquelle ?
– La pauvreté.
Le prêtre regarda Lucien en souriant et lui dit avec une grâce infinie et un sourire presque ironique :
– Le diamant ignore sa valeur.
– Il n’y a qu’un prêtre qui puisse flatter un homme pauvre qui s’en va mourir !... s’écria Lucien.
– Vous ne mourrez pas, dit l’Espagnol avec autorité.
Au fil de la route, Herrera déroule son code de l’ambition, puis propose le pacte.
Je vous ai pêché, je vous ai rendu la vie, et vous m’appartenez comme la créature est au créateur, comme, dans les contes de fées, l’afrite est au génie, comme l’icoglan est au sultan, comme le corps est à l’âme ! Je vous maintiendrai, moi, d’une main puissante dans la voie du pouvoir, et je vous promets néanmoins une vie de plaisirs, d’honneurs, de fêtes continuelles... Jamais l’argent ne vous manquera... Vous brillerez, vous paraderez, pendant que, courbé dans la boue des fondations, j’assurerai le brillant édifice de votre fortune. J’aime le pouvoir pour le pouvoir, moi !
Contre quinze mille francs aussitôt promis pour délivrer David, Lucien se donne.
– Mon père, je suis à vous, dit Lucien ébloui de ce flot d’or.
À Angoulême, l’argent arrive avec ces lignes.
« Ma chère sœur, voici quinze mille francs.
« Au lieu de me tuer, j’ai vendu ma vie. Je ne m’appartiens plus : je suis plus que le secrétaire d’un diplomate espagnol, je suis sa créature.
« Je recommence une existence affreuse. Peut-être aurait-il mieux valu me noyer.
« Adieu. David sera libre, et, avec quatre mille francs, il pourra sans doute acheter une petite papeterie et faire fortune.
« Ne pensez plus, je le veux, à
« Votre pauvre frère,
« LUCIEN. »
David, libéré, cède son invention aux Cointet contre quinze mille francs et la paix ; le vieux Séchard meurt en laissant enfin son or. L’épilogue distribue les fortunes : au spoliateur, les honneurs.
Riche de plusieurs millions, nommé député, le grand Cointet est pair de France, et sera, dit-on, ministre du commerce dans la prochaine combinaison.
Quant à l’inventeur dépouillé, retiré à Marsac avec Ève, il a trouvé le seul bonheur que le roman accorde — tandis que Lucien roule vers Paris aux côtés de Carlos Herrera.
David Séchard, aimé par sa femme, est père de deux enfants, il a eu le bon goût de ne jamais parler de ses tentatives, Ève a eu l’esprit de le faire renoncer à l’état d’inventeur. Il cultive les lettres par délassement, mais il mène la vie heureuse et paresseuse du propriétaire faisant valoir. Après avoir dit adieu sans retour à la gloire, il ne saurait avoir d’ambition, il s’est rangé dans la classe des rêveurs et des collectionneurs : il s’adonne à l’entomologie, et recherche les transformations jusqu’à présent si secrètes des insectes que la science ne connaît que dans leur dernier état.