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La Cousine Bette — en 20 minutes

La Cousine Bette — en 20 minutes
Version courte du roman : une traversée en extraits choisis, à lire en une vingtaine de minutes. Le texte est celui de Balzac ; les passages en italique sont de brèves liaisons éditoriales pour suivre l’intrigue. Pour tout lire, basculez sur le texte intégral depuis le sommaire.

Paris, juillet 1838. Le baron Hulot d’Ervy, ancien intendant militaire de Napoléon, mène grand train malgré une fortune qui décline. Ce jour-là, un ancien parfumeur enrichi, Crevel, vient rendre visite à la baronne Adeline Hulot — et la première scène du roman révèle déjà la fêlure de toute la famille.
Vers le milieu du mois de juillet de l’année 1838, une de ces voitures nouvellement mises en circulation sur les places de Paris et nommées des milords, cheminait, rue de l’Université, portant un gros homme de taille moyenne, en uniforme de capitaine de la garde nationale.
Ce rez-de-chaussée était occupé tout entier par monsieur le baron Hulot d’Ervy, commissaire ordonnateur sous la République, ancien intendant-général d’armée, et alors directeur d’une des plus importantes administrations du Ministère de la Guerre, Conseiller-d’État, grand-officier de la Légion-d’Honneur, etc., etc.
En entendant ce nom, admirablement approprié à la tournure de celui qui le portait, une grande femme blonde, très bien conservée, parut avoir reçu comme une commotion électrique et se leva.
– Hortense, mon ange, va dans le jardin avec ta cousine Bette, dit-elle vivement à sa fille qui brodait à quelques pas d’elle.
– Il s’agit de ton mariage, dit la cousine Bette à l’oreille de sa petite cousine Hortense sans paraître offensée de la façon dont la baronne s’y prenait pour les renvoyer, en la comptant pour presque rien.
Cette vieille fille portait une robe de mérinos, couleur raisin de Corinthe, dont la coupe et les lisérés dataient de la Restauration, une collerette brodée qui pouvait valoir trois francs, un chapeau de paille cousue à coques de satin bleu bordées de paille comme on en voit aux revendeuses de la halle.
Restée seule avec Crevel, Adeline apprend ce qu’elle redoutait déjà : son mari entretient la cantatrice Josépha — que Crevel convoitait lui-même avant de se la faire souffler. Éconduit par la baronne, l’ancien parfumeur jure alors de se venger sur elle.
– Ah ! nous y voici, madame. Je suis un épicier, un boutiquier, un ancien débitant de pâte d’amande, d’eau de Portugal, d’huile céphalique, on doit me trouver bien honoré d’avoir marié ma fille unique au fils de monsieur le baron Hulot d’Ervy, ma fille sera baronne.
Vous m’avez mis à la porte comme un chien galeux aux premiers mots que je vous ai touchés de l’état de mon cœur ; vous avez redoublé par là mon amour, mon entêtement, si vous voulez, et vous serez à moi.
– Et comment ?
– Je ne sais pas, mais ce sera. Voyez-vous, madame, un imbécile de parfumeur (retiré !) qui n’a qu’une idée en tête, est plus fort qu’un homme d’esprit qui en a des milliers. Je suis toqué de vous, et vous êtes ma vengeance ! c’est comme si j’aimais deux fois.
Crevel, calmé, lui glisse malgré tout un conseil — qui se révélera prophétique.
Cherchez un homme d’énergie qui devienne amoureux de votre fille et il l’épousera sans regarder au présent. Vous m’avouerez que, pour un ennemi, je ne manque pas de générosité, car ce conseil est contre moi.
Il faut, pour comprendre cette scène, remonter à l’origine de la baronne elle-même : une paysanne lorraine que la beauté seule a faite baronne.
Adeline, alors âgée de seize ans, pouvait être comparée à la fameuse madame du Barry, comme elle, fille de la Lorraine. C’était une de ces beautés complètes, foudroyantes, une de ces femmes semblables à madame Tallien, que la Nature fabrique avec un soin particulier ; elle leur dispense ses plus précieux dons : la distinction, la noblesse, la grâce, la finesse, l’élégance, une chair à part, un teint broyé dans cet atelier inconnu où travaille le hasard.
Derrière cette scène de salon se profile une autre histoire, plus ancienne : celle de la cousine Bette elle-même, paysanne des Vosges montée à Paris dans l’ombre de sa cousine Adeline, la baronne.
Lisbeth Fischer, de cinq ans moins âgée que madame Hulot, et néanmoins fille de l’aîné des Fischer, était loin d’être belle comme sa cousine ; aussi avait-elle été prodigieusement jalouse d’Adeline. La jalousie formait la base de ce caractère plein d’excentricités, mot trouvé par les Anglais pour les folies non pas des petites mais des grandes maisons. Paysanne des Vosges, dans toute l’extension du mot, maigre, brune, les cheveux d’un noir luisant, les sourcils épais et réunis par un bouquet, les bras longs et forts, les pieds épais, quelques verrues dans sa face longue et simiesque, tel est le portrait concis de cette vierge.
Cet esprit rétif, capricieux, indépendant, l’inexplicable sauvagerie de cette fille, à qui le baron avait par quatre fois trouvé des partis (un employé de son administration, un major, un entrepreneur des vivres, un capitaine en retraite), et qui s’était refusée à un passementier, devenu riche depuis, lui méritait le surnom de Chèvre que le baron lui donnait en riant.
Bette cache pourtant un secret depuis quatre ans : un jeune Polonais réfugié, qu’elle a arraché à la mort une nuit de 1833.
En 1833, mademoiselle Fischer, qui travaillait parfois la nuit quand elle avait beaucoup d’ouvrage, sentit, vers une heure du matin, une forte odeur d’acide carbonique, et entendit les plaintes d’un mourant. L’odeur du charbon et le râle provenaient d’une mansarde située au-dessus des deux pièces dont se composait son appartement ; elle supposa qu’un jeune homme nouvellement venu dans la maison, et logé dans cette mansarde à louer depuis trois ans, se suicidait. Elle monta rapidement, enfonça la porte avec sa force de Lorraine en y pratiquant une pesée, et trouva le locataire se roulant sur un lit de sangle dans les convulsions de l’agonie. Elle éteignit le réchaud.
Sur la table était cet écrit qu’elle lut :
« Je suis le comte Wenceslas Steinbock, né à Prelie, en Livonie.
» Qu’on n’accuse personne de ma mort, les raisons de mon suicide sont dans ces mots de Kosciusko : Finis Poloniae !
Elle le sauve, le loge, le nourrit — et se met à l’aimer comme on possède une chose à soi.
Il est facile maintenant de comprendre l’espèce d’attachement extraordinaire que mademoiselle Fischer avait conçu pour son Livonien ; elle le voulait heureux, et elle le voyait dépérissant, s’étiolant dans sa mansarde. On conçoit la raison de cette situation affreuse. La Lorraine surveillait cet enfant du Nord avec la tendresse d’une mère, avec la jalousie d’une femme et l’esprit d’un dragon ; ainsi elle s’arrangeait pour lui rendre toute folie, toute débauche impossible, en le laissant toujours sans argent. Elle aimait assez Steinbock pour ne pas l’épouser, et l’aimait trop pour le céder à une autre femme ; elle ne savait pas se résigner à n’en être que la mère, et se regardait comme une folle quand elle pensait à l’autre rôle. Ces contradictions, cette féroce jalousie, ce bonheur de posséder un homme à elle, tout agitait démesurément le cœur de cette fille. C’était enfin la Tempête de Shakespeare renversée, Caliban maître d’Ariel et de Prospero.
Un jour, Bette offre à sa cousine Hortense un cachet d’argent, œuvre de son « amoureux » secret — et sans le vouloir, elle livre la preuve qui va lui coûter cher.
Ce cadeau consistait en un cachet d’argent, composé de trois figurines adossées, enveloppées de feuillages et soutenant le globe. Ces trois personnages représentaient la Foi, l’Espérance et la Charité.
– Mon amoureux a fait un groupe en bronze de dix pouces de hauteur, reprit la cousine Bette. Ça représente Samson déchirant un lion, et il l’a enterré, rouillé, de manière à faire croire maintenant qu’il est aussi vieux que Samson. Ce chef-d’œuvre est exposé chez un des marchands de bric-à-brac dont les boutiques sont sur la place du Carrousel, près de ma maison.
Curieuse, Hortense entraîne son père devant la boutique où le groupe est exposé — et y rencontre, sans le savoir encore, l’auteur lui-même.
Hortense contint son admiration en pensant à la somme de ses économies de jeune fille, elle prit un petit air indifférent et dit au marchand : – Quel est le prix de ça ?
– Quinze cents francs, répondit le marchand en jetant une œillade à un jeune homme assis sur un tabouret dans un coin.
– Si c’était douze cents francs, répondit-elle, je vous dirais de me l’envoyer.
– Ah ! mademoiselle, prenez ! je m’entendrai avec le marchand, s’écria le Livonien hors de lui.
– Je suis l’auteur de ce groupe, voici dix jours que je viens voir trois fois par jour si quelqu’un en connaîtra la valeur et le marchandera. Vous êtes ma première admiratrice, prenez !
Puis, en voyant le marchand aller dans une pièce pour y envelopper le groupe dans du linge, elle ajouta tout bas au grand étonnement de l’artiste qui crut rêver : – Dans l’intérêt de votre avenir, monsieur Wenceslas, ne montrez pas cette carte, ne dites pas le nom de votre acquéreur à mademoiselle Fischer, car c’est notre cousine.
– Et à quoi... dans cette boutique... as-tu pu dépenser cette somme ?
– Ah ! voici ! répondit l’heureuse jeune fille, si j’ai trouvé un mari ce ne sera pas cher.
– Un mari, ma fille, dans cette boutique ?
Hortense et Wenceslas s’aiment, se marient — et Bette, en apprenant que sa cousine lui a pris son Livonien sous cette forme, découvre la trahison dans un journal illustré.
– De l’eau !... de l’eau ! demanda Lisbeth après avoir jeté les yeux sur la lithographie au bas de laquelle elle lut : groupe appartenant à mademoiselle Hulot d’Ervy. De l’eau ! ma tête brûle, je deviens folle !...
Vous ignorez que depuis l’âge où l’on sent, j’ai été immolée à Adeline ! On me donnait des coups, et on lui faisait des caresses ! J’allais mise comme un souillon, et elle était vêtue comme une dame. Je piochais le jardin, j’épluchais les légumes, et elle ses dix doigts ne se remuaient que pour arranger des chiffons !... Elle a épousé le baron, elle est venue briller à la cour de l’Empereur, et je suis restée jusqu’en 1809 dans mon village, attendant un parti sortable, pendant quatre ans ; ils m’en ont tirée, mais pour me faire ouvrière et pour me proposer des employés, des capitaines qui ressemblaient à des portiers !... J’ai eu pendant vingt-six ans tous leurs restes... Et voilà que, comme dans l’Ancien Testament, le pauvre possède un seul agneau qui fait son bonheur, et le riche qui a des troupeaux envie la brebis du pauvre et la lui dérobe !... sans le prévenir, sans la lui demander. Adeline me filoute mon bonheur ! Adeline !... Adeline, je te verrai dans la boue et plus bas que moi !
Cette confidence, Bette la fait à une jeune voisine de son immeuble : madame Marneffe, petite bourgeoise aussi jolie que dénuée de scrupules. Les deux femmes scellent une alliance. Or le baron Hulot, lassé de Josépha, a justement remarqué la fenêtre de cette même madame Marneffe.
En examinant les fenêtres de sa nouvelle belle, le baron aperçut le mari qui, tout en brossant sa redingote lui-même, faisait évidemment le guet et semblait attendre quelqu’un sur la place. Craignant d’être aperçu, puis reconnu plus tard, l’amoureux baron tourna le dos à la rue du Doyenné, mais en se mettant de trois-quarts afin de pouvoir y donner un coup d’œil de temps en temps. Ce mouvement le fit rencontrer presque face à face avec madame Marneffe qui, venant des quais, doublait le promontoire des maisons pour retourner chez elle. Valérie éprouva comme une commotion en recevant le regard étonné du baron, et elle y répondit par une œillade de prude.
– Jolie femme ! s’écria le baron, et pour qui l’on ferait bien des folies !
– Eh ! monsieur, répondit-elle en se retournant comme une femme qui prend un parti violent, vous êtes monsieur le baron Hulot, n’est-ce pas ?
Le baron de plus en plus stupéfait fit un geste d’affirmation.
– Eh bien ! puisque le hasard a marié deux fois nos yeux, et que j’ai le bonheur de vous avoir intrigué ou intéressé, je vous dirai qu’au lieu de faire des folies, vous devriez bien faire justice... Le sort de mon mari dépend de vous.
– Comment l’entendez-vous ? demanda galamment le baron.
– C’est un employé de votre direction, à la Guerre, Division de monsieur Lebrun, bureau de monsieur Coquet, répondit-elle en souriant.
– Je me sens disposé, madame... madame ?
– Madame Marneffe.
– Ma petite madame Marneffe, à faire des injustices pour vos beaux yeux... J’ai dans votre maison une cousine, et j’irai la voir un de ces jours, le plus tôt possible, venez m’y présenter votre requête.
En vraie créole de Paris, madame Marneffe abhorrait la peine, elle avait la nonchalance des chattes qui ne courent et ne s’élancent que forcées par la nécessité. Pour elle, la vie devait être tout plaisir, et le plaisir devait être sans difficultés.
Valérie Marneffe devient la maîtresse du baron — et, sous les conseils de Bette, elle le ruine méthodiquement. Pour sauver son oncle Johann Fischer, compromis dans un détournement en Algérie, Hulot engage jusqu’à son honneur.
« Mon neveu, vous recevrez cette lettre, d’après mon calcul, le sept août. En supposant que vous employiez trois jours pour nous envoyer le secours que nous réclamons, et qu’il mette quinze jours à venir ici, nous atteignons au premier septembre. Si l’exécution répond à ces délais, vous aurez sauvé l’honneur et la vie à votre dévoué Johann Fischer.
» Voici ce que demande l’employé que vous m’avez donné pour complice ; car je suis, à ce qu’il paraît, susceptible d’aller en cour d’assises ou devant un conseil de guerre. Vous comprenez que jamais on ne traînera Johann Fischer devant aucun tribunal, il ira de lui-même à celui de Dieu.
» Vous pouvez confier au soldat qui vous remettra cette lettre, un mandat à mon ordre sur une maison d’Alger. C’est un homme solide, un parent, incapable de chercher à savoir ce qu’il porte. J’ai pris des mesures pour assurer le retour de ce garçon. Si vous ne pouvez rien, je mourrai volontiers pour celui à qui nous devons le bonheur de notre Adeline. »
– Hector ! viens dans ma chambre, dit-elle d’une voix qui ressemblait à un souffle. Que ta fille ne te voie pas ainsi ! viens, mon ami, viens.
– Mais Hector ! ce n’est plus seulement la ruine, c’est le déshonneur, dit Adeline. Mon pauvre oncle se tuera. Ne tue que nous, tu en as le droit, mais ne sois pas un assassin ! Reprends courage, il y a de la ressource.
Hulot ne trouve pas les deux cent mille francs à temps. Quelques semaines plus tard, une lettre confidentielle arrive au ministère de la Guerre.
« En résumé, le baron Hulot d’Ervy a envoyé dans la province d’O... un de ses oncles pour tripoter sur les grains et sur les fourrages, en lui donnant pour complice un garde-magasin. Ce garde-magasin a fait des aveux pour se rendre intéressant, et a fini par s’évader. Le procureur du roi a mené rudement l’affaire, en ne voyant que deux subalternes en cause ; mais Johann Fischer, oncle de votre Directeur général, se voyant sur le point d’être traduit en cour d’assises, s’est poignardé dans sa prison avec un clou.
» Seulement, mon cher maréchal, prenez un parti promptement. On parle déjà beaucoup trop de cette déplorable affaire qui nous ferait autant de mal qu’elle en causera, si la complicité du grand coupable, qui n’est encore connue que du procureur du roi, du juge d’instruction, du procureur général et de moi, venait à s’ébruiter. »
Déshonoré, ruiné, Hulot disparaît de Paris pendant près de trois ans, s’enfonçant de maîtresse en maîtresse jusqu’aux bas-fonds. Adeline, elle, ne renonce jamais : elle va jusqu’à supplier Josépha, l’ancienne maîtresse de son mari, de l’aider à le retrouver.
– Ayez du courage, madame, répondit Josépha qui s’était mise sur un coussin aux pieds de la baronne et qui lui baisait les mains, nous le retrouverons ; et, s’il est dans la fange, eh bien ! il se lavera. Croyez-moi, pour les personnes bien élevées, c’est une question d’habits...
– Pauvre fille ! dit la baronne émue au milieu de ses douleurs par un singulier sentiment de sympathie commisérative, je prierai Dieu pour vous, car vous êtes la victime de la Société, qui a besoin de spectacles.
– D’une martyre, madame, dit Josépha qui baisa respectueusement la robe de la baronne.
Pendant ce temps, Crevel épouse Valérie Marneffe devenue veuve — accomplissant enfin sa vieille vengeance sur le baron. Mais Valérie jongle avec un autre amant, le riche Brésilien Henri Montès de Montéjanos, jaloux et quasi sauvage, qui finit par apprendre, au cours d’un dîner, qu’elle le trompe avec tout Paris.
– Je deviens fou ! s’écria d’une voix creuse le Brésilien en retombant sur une causeuse. J’en mourrai ! Mais je veux voir, car c’est impossible ! Un billet lithographié !... qui me dit que ce n’est pas l’œuvre d’un faussaire ?... Le baron Hulot aimer Valérie !... Moi je ne la laisserai vivante à personne, si elle n’est pas toute à moi !...
Montès était effrayant à voir, et plus effrayant à entendre ! Il rugissait, il se tordait, tout ce qu’il touchait était brisé, le bois de palissandre semblait être du verre.
Sa vengeance sera lente et terrible : quelques mois plus tard, le docteur Bianchon annonce à la famille Hulot une nouvelle inattendue.
Je vais annoncer demain à l’Académie de Médecine une trouvaille. J’observe en ce moment une maladie perdue. Une maladie mortelle, d’ailleurs, et contre laquelle nous sommes sans armes, dans les climats tempérés, car elle est guérissable aux Indes. Une maladie qui régnait au Moyen-Âge. C’est une belle lutte que celle du médecin contre un pareil sujet. Depuis dix jours, je pense à toute heure à mes malades, car ils sont deux, la femme et le mari !
– Et la maladie est mortelle ? répéta Victorin épouvanté.
– Oui, répondit Adeline, elle est condamnée, elle va mourir d’une horrible maladie, dont la description seule donne le frisson.
Bette, malgré sa propre maladie, court au chevet de Valérie, seule amie à ne pas fuir ce corps en décomposition.
– Pauvre Lisbeth, tu m’aimes encore, toi ! je le vois, dit Valérie. Écoute ! je n’ai plus qu’un jour ou deux à penser, car je ne puis pas dire vivre. Tu le vois ? je n’ai plus de corps, je suis un tas de boue... On ne me permet pas de me regarder dans un miroir... Je n’ai que ce que je mérite.
– Oh ! j’ai reçu de Henri un billet qui ne me laisse aucun doute sur mon sort... Il m’a tuée. Mourir au moment où je voulais vivre honnêtement, et mourir un objet d’horreur... Lisbeth, abandonne toute idée de vengeance ! Sois bonne pour cette famille, à qui j’ai déjà, par un testament, donné tout ce dont la loi me permet de disposer ! Va, ma fille, quoique tu sois le seul être aujourd’hui qui ne s’éloigne pas de moi avec horreur, je t’en supplie, va-t’en, laisse-moi... je n’ai plus que le temps de me livrer à Dieu !...
Valérie et Crevel meurent à quelques jours d’intervalle, laissant leur fortune aux Hulot. Adeline, enrichie, part à la recherche de son mari disparu — et le retrouve enfin, déchu, vivant chez un fumiste sous un faux air de misère.
– Que voulez-vous, madame ? dit Hulot galamment.
Adeline se leva, saisit Hulot, et lui dit d’une voix brisée par l’émotion : – Enfin, je te retrouve !...
– Mon ami, dit-elle oubliant tout dans l’excès de sa joie, tu peux revenir au sein de ta famille, nous sommes riches ! ton fils a cent soixante mille francs de rente ! ta pension est libre, tu as un arriéré de quinze mille francs à toucher sur ton simple certificat de vie ! Valérie est morte en te léguant trois cent mille francs. On a bien oublié ton nom, va ! tu peux rentrer dans le monde, et tu trouveras d’abord chez ton fils une fortune. Viens, notre bonheur sera complet.
Ramené dans sa famille, le baron y retrouve peu à peu ses aises. Bette, elle, rongée par des années de haine et de phtisie, décline en silence, jusqu’à voir — dernier supplice — la famille qu’elle a voulu détruire renouée et heureuse autour de son lit de mort.
Lisbeth, déjà bien malheureuse du bonheur qui luisait sur la famille, ne put soutenir cet événement heureux. Elle empira si bien, qu’elle fut condamnée par Bianchon à mourir une semaine après, vaincue au bout de cette longue lutte marquée pour elle par tant de victoires. Elle garda le secret de sa haine au milieu de l’affreuse agonie d’une phtisie pulmonaire. Elle eut d’ailleurs la satisfaction suprême de voir Adeline, Hortense, Hulot, Victorin, Steinbock, Célestine et leurs enfants tous en larmes autour de son lit, et la regrettant comme l’ange de la famille.
Mais, par un bonheur étrange, et sur lequel ni la mère ni le fils ne comptaient, le baron semblait avoir renoncé au beau sexe. Sa tranquillité, mise sur le compte de la nature, avait fini par tellement rassurer la famille, qu’on jouissait entièrement de l’amabilité revenue et des charmantes qualités du baron d’Ervy. C’était un agréable vieillard, complètement détruit, mais spirituel, n’ayant gardé de son vice que ce qui pouvait en faire une vertu sociale. On arriva naturellement à une sécurité complète. Les enfants et la baronne portaient aux nues le père de famille, en oubliant la mort des deux oncles ! La vie ne va pas sans de grands oublis !
Bette morte, la paix semble enfin acquise. Mais Balzac referme son roman sur une dernière rechute : quelques années plus tard, une nouvelle fille de cuisine normande, Agathe, entre au service de la famille.
Une nuit, Adeline, réveillée par un bruit étrange, ne trouva plus Hector dans le lit qu’il occupait auprès du sien, car ils couchaient dans des lits jumeaux, ainsi qu’il convient à des vieillards. Elle attendit une heure sans voir revenir le baron. Prise de peur, croyant à une catastrophe tragique, à l’apoplexie, elle monta d’abord à l’étage supérieur occupé par les mansardes où couchaient les domestiques, et fut attirée vers la chambre d’Agathe, autant par la vive lumière qui sortait par la porte, entrebâillée, que par le murmure de deux voix. Elle s’arrêta tout épouvantée en reconnaissant la voix du baron, qui, séduit par les charmes d’Agathe, en était arrivé par la résistance calculée de cette atroce maritorne, à lui dire ces odieuses paroles : – Ma femme n’a pas longtemps à vivre, et si tu veux tu pourras être baronne. Adeline jeta un cri, laissa tomber son bougeoir et s’enfuit.
Trois jours après, la baronne, administrée la veille, était à l’agonie et se voyait entourée de sa famille en larmes. Un moment avant d’expirer, elle prit la main de son mari, la pressa et lui dit à l’oreille : – Mon ami, je n’avais plus que ma vie à te donner : dans un moment tu seras libre, et tu pourras faire une baronne Hulot.
Et l’on vit, ce qui doit être rare, des larmes sortir des yeux d’une morte. La férocité du Vice avait vaincu la patience de l’ange, à qui, sur le bord de l’Éternité, il échappa le seul mot de reproche qu’elle eût fait entendre de toute sa vie.
Le baron Hulot quitta Paris trois jours après l’enterrement de sa femme. Onze mois après, Victorin apprit indirectement le mariage de son père avec mademoiselle Agathe Piquetard, qui s’était célébré à Isigny, le premier février mil huit cent quarante-six.