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La Peau de chagrin — en 20 minutes

La Peau de chagrin — en 20 minutes
Cette traversée de La Peau de chagrin (1831) est faite exclusivement d'extraits authentiques du roman de Balzac, reproduits mot pour mot et cousus bout à bout : du tripot du Palais-Royal au talisman fatal, du récit de la vie de Raphaël à son agonie. Les courtes liaisons en italique, comme celle-ci, recousent les ellipses sans rien réécrire.

Vers la fin du mois d’octobre dernier, un jeune homme entra dans le Palais-Royal au moment où les maisons de jeu s’ouvraient, conformément à la loi qui protège une passion essentiellement imposable. Sans trop hésiter, il monta l’escalier du tripot désigné sous le nom de numéro 36.
Sous les regards des joueurs, l'inconnu joue son dernier napoléon.
Celui-ci marcha droit à la table, s’y tint debout, jeta sans calcul sur le tapis une pièce d’or qu’il avait à la main, et qui roula sur Noir ; puis, comme les âmes fortes, abhorrant de chicanières incertitudes, il lança sur le tailleur un regard tout à la fois turbulent et calme. L’intérêt de ce coup était si grand que les vieillards ne firent pas de mise ; mais l’Italien saisit avec le fanatisme de la passion une idée qui vint lui sourire, et ponta sa masse d’or en opposition au jeu de l’inconnu. Le banquier oublia de dire ces phrases qui se sont à la longue converties en un cri rauque et inintelligible : Faites le jeu ! – Le jeu est fait ! – Rien ne va plus. Le tailleur étala les cartes, et sembla souhaiter bonne chance au dernier venu, indifférent qu’il était à la perte ou au gain fait par les entrepreneurs de ces sombres plaisirs. Chacun des spectateurs voulut voir un drame et la dernière scène d’une noble vie dans le sort de cette pièce d’or ; leurs yeux arrêtés sur les cartons fatidiques étincelèrent ; mais, malgré l’attention avec laquelle ils regardèrent alternativement et le jeune homme et les cartes, ils ne purent apercevoir aucun symptôme d’émotion sur sa figure froide et résignée.
– Rouge, pair, passe, dit officiellement le tailleur.
Une espèce de râle sourd sortit de la poitrine de l’Italien lorsqu’il vit tomber un à un les billets pliés que lui lança le banquier. Quant au jeune homme, il ne comprit sa ruine qu’au moment où le râteau s’allongea pour ramasser son dernier napoléon. L’ivoire fit rendre un bruit sec à la pièce, qui, rapide comme une flèche, alla se réunir au tas d’or étalé devant la caisse. L’inconnu ferma les yeux doucement, ses lèvres blanchirent ; mais il releva bientôt ses paupières, sa bouche reprit une rougeur de corail, il affecta l’air d’un Anglais pour qui la vie n’a plus de mystères, et disparut sans mendier une consolation par un de ces regards déchirants que les joueurs au désespoir lancent assez souvent sur la galerie. Combien d’événements se pressent dans l’espace d’une seconde, et que de choses dans un coup de dé !
Ruiné, le jeune homme décide de se noyer dans la Seine et marche vers le pont Royal.
Arrivé au point culminant de la voûte, il regarda l’eau d’un air sinistre. – Mauvais temps pour se noyer, lui dit en riant une vieille femme vêtue de haillons. Est-elle sale et froide, la Seine !
Mais un écriteau — SECOURS AUX ASPHYXIÉS — lui rappelle le sort réservé aux noyés repêchés en plein jour.
Mort, il valait cinquante francs, mais vivant il n’était qu’un homme de talent sans protecteurs, sans amis, sans paillasse, sans tambour, un véritable zéro social, inutile à l’état, qui n’en avait aucun souci. Une mort en plein jour lui parut ignoble, il résolut de mourir pendant la nuit, afin de livrer un cadavre indéchiffrable à cette société qui méconnaissait la grandeur de sa vie.
Pour attendre la nuit, il entre dans un magasin d'antiquités du quai Voltaire. Au dernier étage, un étrange marchand centenaire surgit devant lui, une lampe à la main.
Figurez-vous un petit vieillard sec et maigre, vêtu d’une robe en velours noir, serrée autour de ses reins par un gros cordon de soie. Sur sa tête, une calotte en velours également noir laissait passer, de chaque côté de la figure, les longues mèches de ses cheveux blancs et s’appliquait sur le crâne de manière à rigidement encadrer le front.
Le vieillard devine le projet de suicide de son visiteur et lui fait une offre inouïe.
Sans vous forcer à m’implorer, sans vous faire rougir, et sans vous donner un centime de France, un parat du Levant, un tarain de Sicile, un heller d’Allemagne, une seule des sesterces ou des oboles de l’ancien monde, ni une piastre du nouveau, sans vous offrir quoi que ce soit en or, argent, billon, papier, billet, je veux vous faire plus riche, plus puissant et plus considéré que ne peut l’être un roi constitutionnel.
Le jeune homme crut le vieillard en enfance, et resta comme engourdi, sans oser répondre.
– Retournez-vous, dit le marchand en saisissant tout à coup la lampe pour en diriger la lumière sur le mur qui faisait face au portrait, et regardez cette PEAU DE CHAGRIN, ajouta-t-il.
Le jeune homme se leva brusquement et témoigna quelque surprise en apercevant au-dessus du siège où il s’était assis un morceau de chagrin accroché sur le mur, et dont la dimension n’excédait pas celle d’une peau de renard ; mais, par un phénomène inexplicable au premier abord, cette peau projetait au sein de la profonde obscurité qui régnait dans le magasin des rayons si lumineux que vous eussiez dit d’une petite comète.
Au revers de la peau, une sentence orientale est incrustée dans le tissu même du cuir. En français :
Si tu me possèdes, tu posséderas tout.
mais ta vie m’appartiendra. Dieu l’a voulu ainsi. Désire, et tes désirs seront accomplis. Mais règle tes souhaits sur ta vie.
Elle est la. À chaque vouloir je décroitrai comme tes jours.
Me veux-tu ? Prends. Dieu t’exaucera.
Le marchand, qui a cent deux ans, livre alors le secret de sa longévité.
L’homme s’épuise par deux actes instinctivement accomplis qui tarissent les sources de son existence. Deux verbes expriment toutes les formes que prennent ces deux causes de mort :
VOULOIR et POUVOIR. Entre ces deux termes de l’action humaine il est une autre formule dont s’emparent les sages, et je lui dois le bonheur et ma longévité. Vouloir nous brûle et Pouvoir nous détruit ; mais SAVOIR laisse notre faible organisation dans un perpétuel état de calme.
Le jeune homme, lui, choisit l'excès.
– Eh ! bien, oui, je veux vivre avec excès, dit l’inconnu en saisissant la Peau de chagrin.
– Jeune homme, prenez garde, s’écria le vieillard avec une incroyable vivacité.
Et il lance au talisman son premier souhait.
Je veux un dîner royalement splendide, quelque bacchanale digne du siècle où tout s’est, dit-on, perfectionné ! Que mes convives soient jeunes, spirituels et sans préjugés, joyeux jusqu’à la folie ! Que les vins se succèdent toujours plus incisifs, plus pétillants, et soient de force à nous enivrer pour trois jours ! Que la nuit soit parée de femmes ardentes !
Le marchand éclate de rire : le pacte est scellé.
Vous avez signé le pacte : tout est dit. Maintenant vos volontés seront scrupuleusement satisfaites, mais aux dépens de votre vie. Le cercle de vos jours, figuré par cette peau, se resserrera suivant la force et le nombre de vos souhaits, depuis le plus léger jusqu’au plus exorbitant. Le brahmane auquel je dois ce talisman m’a jadis expliqué qu’il s’opérerait un mystérieux accord entre les destinées et les souhaits du possesseur. Votre premier désir est vulgaire, je pourrais le réaliser ; mais j’en laisse le soin aux événements de votre nouvelle existence. Après tout, vous vouliez mourir ? hé ! bien, votre suicide n’est que retardé.
Sur le quai, des amis surgissent et l'entraînent — il s'appelle Raphaël de Valentin — vers un festin donné par le banquier Taillefer : le dîner souhaité est là, servi. « Entends-tu, Raphaël ? » lui demande-t-on.
– Oui, répondit le jeune homme, moins étonné de l’accomplissement de ses souhaits que surpris de la matière naturelle par laquelle les événements s’enchaînaient ; et, quoiqu’il lui fût impossible de croire à une influence magique, il admirait les hasards de la destinée humaine.
Au cœur de la nuit, Raphaël raconte sa vie à son ami Émile — c'est la deuxième partie du roman, « La femme sans cœur » : une jeunesse pauvre, orpheline, studieuse, et un grand ouvrage à écrire.
Voici mon plan. Mes onze cents francs devaient suffire à ma vie pendant trois ans ; je m’accordais ce temps pour mettre au jour un ouvrage qui pût attirer l’attention publique sur moi, me faire une fortune ou un nom.
– C’est impossible, s’écria Émile.
– J’ai vécu près de trois ans ainsi, répondit Raphaël avec une sorte de fierté. Comptons ! reprit-il. Trois sous de pain, deux sous de lait, trois sous de charcuterie m’empêchaient de mourir de faim et tenaient mon esprit dans un état de lucidité singulière.
Dans sa mansarde de l'hôtel Saint-Quentin, la fille de son hôtesse, la jeune Pauline, veille sur lui.
Pouvais-je résister à la délicate attention avec laquelle Pauline m’apportait à pas muets mon repas frugal, quand elle s’apercevait que, depuis sept ou huit heures, je n’avais rien pris ? Avec les grâces de la femme et l’ingénuité de l’enfance, elle me souriait en faisant un signe pour me dire que je ne devais pas la voir. C’était Ariel se glissant comme un sylphe sous mon toit, et prévoyant mes besoins.
Mais Raphaël s'interdit de l'aimer.
Je m’étais ordonné à moi-même de ne voir qu’une sœur en Pauline, j’aurais eu horreur de tromper la confiance de sa mère, j’admirais cette charmante fille comme un tableau, comme le portrait d’une maîtresse morte. Enfin, c’était mon enfant, ma statue.
Et il s'en confesse à Émile :
Puis, je l’avoue à ma honte, je ne conçois pas l’amour dans la misère.
Un jour, Rastignac promet de le lancer dans le monde.
Demain soir tu verras la belle comtesse Fœdora, la femme à la mode.
– Je n’en ai jamais entendu parler.
– Tu es un Cafre, dit Rastignac en riant. Ne pas connaître Fœdora ! Une femme à marier qui possède près de quatre-vingt mille livres de rentes, qui ne veut de personne ou dont personne ne veut ! Espèce de problème féminin, une Parisienne à moitié Russe, une Russe à moitié Parisienne ! Une femme chez laquelle s’éditent toutes les productions romantiques qui ne paraissent pas, la plus belle femme de Paris, la plus gracieuse !
Présenté chez la comtesse, Raphaël en sort ébloui.
– Bah ! Fœdora ou la mort ! criai-je au détour d’un pont. Fœdora, c’est la fortune !
La conquête commence — et le piège se referme.
Si d’abord, animé d’une volonté ferme et du désir de me faire aimer, je pris un peu d’ascendant sur elle, bientôt ma passion grandit, je ne fus plus maître de moi, je tombai dans le vrai, je me perdis et devins éperdument amoureux.
Un soir, Fœdora le prévient : elle n'aimera jamais.
En ce moment Fœdora marchait, sans le savoir, sur toutes mes espérances, brisait ma vie et détruisait mon avenir avec la froide insouciance et l’innocente cruauté d’un enfant qui, par curiosité, déchire les ailes d’un papillon.
Ruiné pour elle jusqu'au dernier sou, Raphaël s'obstine pourtant.
Un soir, j’eus le courage de lui peindre, sous des couleurs animées, sa vieillesse déserte, vide et triste. À l’aspect de cette épouvantable vengeance de la nature trompée, elle dit un mot atroce.
– J’aurai toujours de la fortune, me répondit-elle. Eh ! bien, avec de l’or nous pouvons toujours créer autour de nous les sentiments qui sont nécessaires à notre bien-être.
Pauline, elle, voit clair.
– Vous épouserez une femme riche ! dit-elle, mais elle vous donnera bien du chagrin. Ah ! Dieu ! elle vous tuera. J’en suis sûre.
Il y avait dans son cri une sorte de croyance aux folles superstitions de sa mère.
– Vous êtes bien crédule, Pauline !
– Oh ! bien certainement ! dit-elle en me regardant avec terreur, la femme que vous aimerez vous tuera.
Vient la déclaration finale ; Fœdora l'écoute sans un frémissement.
– Ah ! dit-elle en riant, je suis sans doute bien criminelle de ne pas vous aimer ? Est-ce ma faute ? Non, je ne vous aime pas ; vous êtes un homme, cela suffit.
Alors Raphaël se jette, avec Rastignac, dans la dissipation qui doit le tuer.
Voilà, mon cher, comment je me perdis. Il suffit à un jeune homme de rencontrer une femme qui ne l’aime pas, ou une femme qui l’aime trop, pour que toute sa vie soit dérangée. Le bonheur engloutit nos forces, comme le malheur éteint nos vertus.
Jeu, dettes, orgies : la fortune fond, et le récit rejoint le présent.
Enfin je me trouvai seul avec une pièce de vingt francs, je me souvins alors du bonheur de Rastignac...
– Hé ! hé ! s’écria-t-il en pensant tout à coup à son talisman qu’il tira de sa poche.
Au matin de l'orgie, chez Taillefer, un notaire cherche l'héritier d'un certain major O'Flaharty.
– Eh bien ! monsieur, vous êtes seul et unique héritier du major O’Flaharty, décédé en août 1828, à Calcutta.
Six millions. Mais Raphaël, la veille, avait fait tracer à l'encre le contour du talisman sur une serviette.
Rendu à toute sa raison par la brusque obéissance du sort, Raphaël étendit promptement sur la table la serviette avec laquelle il avait mesuré naguère la Peau de chagrin. Sans rien écouter, il y superposa le talisman, et frissonna violemment en voyant une assez grande distance entre le contour tracé sur le linge et celui de la Peau.
– Hé bien ! qu’a-t-il donc ? s’écria Taillefer, il a sa fortune à bon compte.
– Soutiens-le, Châtillon, dit Bixiou à Émile, la joie va le tuer.
Une horrible pâleur dessina tous les muscles de la figure flétrie de cet héritier : ses traits se contractèrent, les saillies de son visage blanchirent, les creux devinrent sombres, le masque fut livide, et les yeux se fixèrent. Il voyait la MORT. Ce banquier splendide entouré de courtisanes fanées, de visages rassasiés, cette agonie de la joie, était une vivante image de sa vie. Raphaël regarda trois fois le talisman qui se jouait à l’aise dans les impitoyables lignes imprimées sur la serviette : il essayait de douter, mais un clair pressentiment anéantissait son incrédulité. Le monde lui appartenait, il pouvait tout et ne voulait plus rien. Comme un voyageur au milieu du désert, il avait un peu d’eau pour la soif et devait mesurer sa vie au nombre des gorgées. Il voyait ce que chaque désir devait lui coûter de jours.
Autour de lui, on trinque à sa fortune.
– Désirez-vous des asperges ? lui cria le banquier.
– Je ne désire rien, lui répondit Raphaël d’une voix tonnante.
Des mois plus tard, marquis et millionnaire, Raphaël vit reclus dans son hôtel de la rue de Varennes, où son vieux serviteur Jonathas prévient chacun de ses besoins : ne rien désirer, jamais.
Depuis la fatale orgie, Raphaël étouffait le plus léger de ses caprices, et vivait de manière à ne pas causer le moindre tressaillement à ce terrible talisman. La Peau de chagrin était comme un tigre avec lequel il lui fallait vivre, sans en réveiller la férocité.
Un seul vœu de politesse, accordé à son vieux professeur Porriquet venu quémander une place, suffit à le trahir.
Raphaël se dressa comme un jeune chevreuil effrayé. Il vit une légère ligne blanche entre le bord de la peau noire et le dessin rouge ; il poussa un cri si terrible que le pauvre professeur en fut épouvanté.
– Allez, vieille bête ! s’écria-t-il, vous serez nommé proviseur ! Ne pouviez-vous pas me demander une rente viagère de mille écus plutôt qu’un souhait homicide ? Votre visite ne m’aurait rien coûté. Il y a cent mille emplois en France, et je n’ai qu’une vie ! Une vie d’homme vaut plus que tous les emplois du monde.
À Jonathas, il résume sa vie :
– Toutes les jouissances de la vie se jouent autour de mon lit de mort et dansent comme de belles femmes devant moi ; si je les appelle, je meurs. Toujours la mort ! Tu dois être une barrière entre le monde et moi.
Un soir, aux Italiens, une inconnue vient s'asseoir dans la loge voisine ; Raphaël, qui s'est juré de ne regarder aucune femme, se retourne.
– Pauline !
– Monsieur Raphaël ! Pétrifiés l’un et l’autre, ils se regardèrent un instant en silence.
Pauline est riche à son tour : son père est revenu des Indes avec des millions. Le lendemain :
– Je veux être aimé de Pauline, s’écria-t-il le lendemain en regardant le talisman avec une indéfinissable angoisse. La peau ne fit aucun mouvement, elle semblait avoir perdu sa force contractile, elle ne pouvait sans doute pas réaliser un désir accompli déjà.
Ils se retrouvent dans la mansarde de l'hôtel Saint-Quentin.
– Oh ! il m’aime, il m’aime, s’écria Pauline. Raphaël fit un signe de tête, car il se sentit hors d’état de prononcer une seule parole. À ce geste, la jeune fille lui prit la main, la serra, et lui dit tantôt riant, tantôt sanglotant : – Riches, riches, heureux, riches, ta Pauline est riche. Mais moi, je devrais être bien pauvre aujourd’hui. J’ai mille fois dit que je paierais ce mot : il m’aime, de tous les trésors de la terre. Ô mon Raphaël ! j’ai des millions. Tu aimes le luxe, tu seras content ; mais tu dois aimer mon cœur aussi, il y a tant d’amour pour toi dans ce cœur ! Tu ne sais pas ? mon père est revenu. Je suis une riche héritière.
Le bonheur, enfin.
– Vienne la mort quand elle voudra, s’écria Pauline en extase, j’ai vécu.
Mais le soir même, seul devant son feu :
Quand il fut assis dans son fauteuil, près de son feu, pensant à la soudaine et complète réalisation de toutes ses espérances, une idée froide lui traversa l’âme comme l’acier d’un poignard perce une poitrine, il regarda la Peau de chagrin, elle s’était légèrement rétrécie. Il prononça le grand juron français, sans y mettre les jésuitiques réticences de l’abbesse des Andouillettes, pencha la tête sur son fauteuil et resta sans mouvement les yeux arrêtés sur une patère, sans la voir. Grand Dieu ! s’écria-t-il. Quoi ! tous mes désirs, tous ! Pauvre Pauline ! Il prit un compas, mesura ce que la matinée lui avait coûté d’existence. Je n’en ai pas pour deux mois, dit-il. Une sueur glacée sortit de ses pores, tout à coup il obéit à un inexprimable mouvement de rage, et saisit la Peau de chagrin en s’écriant : Je suis bien bête ! il sortit, courut, traversa les jardins et jeta le talisman au fond d’un puits : Vogue la galère, dit-il. Au diable toutes ces sottises !
Suivent des semaines d'amour parfait — jusqu'à ce matin de février où le jardinier remonte du puits une « curiosité ».
Et le jardinier montrait à Raphaël l’inexorable Peau de chagrin qui n’avait pas six pouces carrés de superficie.
Refusant de croire au talisman, Raphaël porte la Peau aux savants. Le naturaliste Lavrille l'examine à la loupe.
– Voyons ! s’écria Raphaël.
– Monsieur, répondit le savant en s’enfonçant dans son fauteuil, ceci est une peau d’âne.
– Je le sais, dit le jeune homme.
Peau d'onagre, tranche le zoologue — que la mécanique l'étende, donc. Chez Spieghalter, on la glisse sous une presse hydraulique.
Planchette glissa lui-même la Peau de chagrin entre les deux platines de la presse souveraine, et, plein de cette sécurité que donnent les convictions scientifiques, il manœuvra vivement le balancier.
– Couchez-vous tous, nous sommes morts, cria Spieghalter d’une voix tonnante en se laissant tomber lui-même à terre.
Un sifflement horrible retentit dans les ateliers. L’eau contenue dans la machine brisa la fonte, produisit un jet d’une puissance incommensurable, et se dirigea heureusement sur une vieille forge qu’elle renversa, bouleversa, tordit comme une trombe entortille une maison et l’emporte avec elle.
– Oh ! dit tranquillement Planchette, le chagrin est sain comme mon œil ! Maître Spieghalter, il y avait une paille dans votre fonte, ou quelque interstice dans le grand tube.
– Non, non, je connais ma fonte. Monsieur peut remporter son outil, le diable est logé dedans.
Reste la chimie du baron Japhet.
Le savant cassa un rasoir en voulant entamer la peau, il tenta de la briser par une forte décharge d’électricité, puis il la soumit à l’action de la pile voltaïque, enfin les foudres de sa science échouèrent sur le terrible talisman. Il était sept heures du soir. Planchette, Japhet et Raphaël, ne s’apercevant pas de la fuite du temps, attendaient le résultat d’une dernière expérience. Le chagrin sortit victorieux d’un épouvantable choc auquel il avait été soumis, grâce à une quantité raisonnable de chlorure d’azote.
– Je suis perdu ! s’écria Raphaël. Dieu est là. Je vais mourir. Il laissa les deux savants stupéfaits.
Troisième partie : « L'agonie ». Les médecins consultés ne savent rien ; envoyé aux eaux d'Aix, Raphaël y est chassé par les curistes et provoqué en duel.
En tirant au hasard, Raphaël atteignit son adversaire au cœur, et, sans faire attention à la chute de ce jeune homme, il chercha promptement la Peau de chagrin pour voir ce que lui coûtait une vie humaine. Le talisman n’était plus grand que comme une petite feuille de chêne.
– Eh bien ! que regardez-vous donc là, postillons ? en route, dit le marquis.
Sur la route d'Auvergne, une pensée le foudroie.
Il pensa tout à coup que la possession du pouvoir, quelque immense qu’il pût être, ne donnait pas la science de s’en servir. Le sceptre est un jouet pour un enfant, une hache pour Richelieu, et pour Napoléon un levier à faire pencher le monde. Le pouvoir nous laisse tels que nous sommes et ne grandit que les grands. Raphaël avait pu tout faire, il n’avait rien fait.
Revenu à Paris pour mourir, il s'ensevelit dans un sommeil d'opium et défend sa porte, même à Pauline. Une nuit, elle est là, assise sur son lit.
Raphaël tira de dessous son chevet le lambeau de la Peau de chagrin, fragile et petit comme la feuille d’une pervenche, et le lui montrant : Pauline, belle image de ma belle vie, disons-nous adieu, dit-il.
– Adieu ? répéta-t-elle d’un air surpris.
– Oui. Ceci est un talisman qui accomplit mes désirs, et représente ma vie. Vois ce qu’il m’en reste. Si tu me regardes encore, je vais mourir...
Elle prend la lampe, examine le lambeau — et Raphaël, en la regardant, sent se réveiller un dernier désir.
Un cri terrible sortit du gosier de la jeune fille, ses yeux se dilatèrent, ses sourcils violemment tirés par une douleur inouïe, s’écartèrent avec horreur, elle lisait dans les yeux de Raphaël un de ces désirs furieux, jadis sa gloire à elle ; et à mesure que grandissait ce désir, la Peau en se contractant, lui chatouillait la main. Sans réfléchir, elle s’enfuit dans le salon voisin dont elle ferma la porte.
– Pauline ! Pauline ! cria le moribond en courant après elle, je t’aime, je t’adore, je te veux ! Je te maudis, si tu ne m’ouvres ! Je veux mourir à toi !
Par une force singulière, dernier éclat de vie, il jeta la porte à terre, et vit sa maîtresse à demi nue se roulant sur un canapé. Pauline avait tenté vainement de se déchirer le sein, et pour se donner une prompte mort, elle cherchait à s’étrangler avec son châle.
– Si je meurs ; il vivra, disait-elle en tâchant vainement de serrer le nœud.
Ses cheveux étaient épars, ses épaules nues, ses vêtements en désordre, et dans cette lutte avec la mort, les yeux en pleurs, le visage enflammé, se tordant sous un horrible désespoir, elle présentait à Raphaël, ivre d’amour, mille beautés qui augmentèrent son délire ; il se jeta sur elle avec la légèreté d’un oiseau de proie, brisa le châle, et voulut la prendre dans ses bras.
Le moribond chercha des paroles pour exprimer le désir qui dévorait toutes ses forces ; mais il ne trouva que les sons étranglés du râle dans sa poitrine, dont chaque respiration creusée plus avant, semblait partir de ses entrailles. Enfin, ne pouvant bientôt plus former de sons, il mordit Pauline au sein. Jonathas se présenta tout épouvanté des cris qu’il entendait, et tenta d’arracher à la jeune fille le cadavre sur lequel elle s’était accroupie dans un coin.
– Que demandez-vous ? dit-elle. Il est à moi, je l’ai tué, ne l’avais-je pas prédit ?
Épilogue. « Et que devint Pauline ? » demande une voix ; le narrateur répond par une vision.
Elle arrive, la voici la reine des illusions, la femme qui passe comme un baiser, la femme vive comme un éclair, comme lui jaillie brûlante du ciel, l’être incréé, tout esprit, tout amour.
Et le roman se ferme sur un dernier échange.
– Bien, je comprends, ainsi de Pauline. Mais Fœdora ?
– Oh ! Fœdora, vous la rencontrerez. Elle était hier aux Bouffons, elle ira ce soir à l’Opéra, elle est partout.