4Version courte : un parcours d'extraits authentiques du roman, cousus par de brèves liaisons, pour traverser en une vingtaine de minutes l'histoire des Bridau — la déchéance calculée de Philippe, la discrétion de Joseph, et la bataille pour l'héritage du père Rouget à Issoudun, entre la Rabouilleuse et Maxence Gilet.
8En 1792, la bourgeoisie d'Issoudun jouissait d'un médecin nommé Rouget, qui passait pour un homme profondément malicieux. Au dire de quelques gens hardis, il rendait sa femme assez malheureuse, quoique ce fût la plus belle femme de la ville. Peut-être cette femme était-elle un peu sotte. Malgré l'inquisition des amis, le commérage des indifférents et les médisances des jaloux, l'intérieur de ce ménage fut peu connu. Le docteur Rouget était un de ces hommes de qui l'on dit familièrement : « Il n'est pas commode. » Aussi, pendant sa vie, garda-t-on le silence sur lui, et lui fit-on bonne mine. Cette femme, une demoiselle Descoings, assez malingre déjà quand elle était fille (ce fut, disait-on, une raison pour le médecin de l'épouser), eut d'abord un fils, puis une fille qui, par hasard, vint dix ans après le frère, et à laquelle, disait-on toujours, le docteur ne s'attendait point, quoique médecin. Cette fille, tard venue, se nommait Agathe.
10Chassée sans un sou par son père, Agathe s'installe à Paris, épouse un fonctionnaire dévoué à Napoléon, et met au monde deux fils qu'elle élève seule après un veuvage précoce : Philippe, brillant militaire, et Joseph, taciturne, épris de peinture. Elle n'aime que le premier.
12En voyant ce frère dominé par sa puissante tête et maigri par un travail opiniâtre, tout chétif et malingre à dix-sept ans, il l'appelait : – Moutard ! Ses manières toujours protectrices eussent été blessantes sans l'insouciance de l'artiste qui croyait d'ailleurs à la bonté cachée chez les soldats sous leur air brutal. Joseph ne savait pas encore, le pauvre enfant, que les militaires d'un vrai talent sont doux et polis comme les autres gens supérieurs. Le génie est en toute chose semblable à lui-même. – Pauvre garçon ! disait Philippe à sa mère, il ne faut pas le tracasser, laissez-le s'amuser.
14La chute de l'Empire jette Philippe dans l'oisiveté, le jeu, la boisson. Devenu caissier d'un petit journal, il s'éprend d'une danseuse et puise dans sa caisse. Un soir, il vient trouver Joseph dans son atelier.
16– Eh ! bien, est-ce que tu t'en vas encore ? – Je m'en vais pour ne plus revenir, dit Philippe d'un air faussement gai. – Ah çà ! Philippe, mon ami, qu'as-tu ? Si c'est quelque chose de grave, je suis un homme, je ne suis pas un niais ; je m'apprête à de rudes combats ; et, s'il faut de la discrétion, j'en aurai. – Est-ce sûr ? – Sur mon honneur. – Tu ne diras rien à qui que ce soit au monde ? – À personne. – Eh ! bien, je vais me brûler la cervelle. – Toi ! tu vas donc te battre ? – Je vais me tuer. – Et pourquoi ? – J'ai pris onze mille francs dans ma caisse, et je dois rendre mes comptes demain, mon cautionnement sera diminué de moitié ; notre pauvre mère sera réduite à six cents francs de rente. Ça ! ce n'est rien, je pourrais lui rendre plus tard une fortune ; mais je suis déshonoré ! Je ne veux pas vivre dans le déshonneur. – Tu ne seras pas déshonoré pour avoir restitué, mais tu perdras ta place, il ne te restera plus que les cinq cents francs de ta croix, et avec cinq cents francs on peut vivre. – Adieu ! dit Philippe qui descendit rapidement et ne voulut rien entendre.
18Pendant le temps où sa famille se désolait, Philippe mettait tranquillement tout en ordre à sa caisse. Il eut l'audace de rendre ses comptes en disant que, craignant quelque malheur, il avait les onze mille francs chez lui. Le drôle sortit à quatre heures en prenant cinq cents francs de plus à sa caisse, et monta froidement au jeu, où il n'était pas allé depuis qu'il occupait sa place, car il avait bien compris qu'un caissier ne peut pas hanter les maisons de jeu. Ce garçon ne manquait pas de calcul. Sa conduite postérieure prouvera d'ailleurs qu'il tenait plus de son aïeul Rouget que de son vertueux père. Peut-être eût-il fait un bon général ; mais, dans sa vie privée, il fut un de ces profonds scélérats qui abritent leurs entreprises et leurs mauvaises actions derrière le paravent de la légalité et sous le toit discret de la famille.
20Ce même soir, la vieille madame Descoings, qui loge chez Agathe et nourrit depuis vingt ans le même numéro de loterie, apprend enfin que son terne est sorti. Elle court chercher sa mise, cachée dans son matelas — Philippe l'avait déjà volée pour jouer.
22– Je la tue ? – Mais son terne est sorti, cria Joseph, et tu lui as volé l'argent de sa mise. – Si elle crève d'un terne rentré, ce n'est donc pas moi qui la tue, répondit l'ivrogne. – Mais sortez donc, dit Agathe, vous me faites horreur. Vous avez tous les vices ! Mon Dieu est-ce mon fils ?
24Madame Descoings meurt cinq jours plus tard du choc. Ruinée, réduite à tenir un bureau de loterie, Agathe supporte encore des années les rechutes de Philippe — prison, exil manqué au Texas, misère — jusqu'à cette rencontre, un matin, sur le quai de l'École.
26Agathe sentit tressaillir son être intérieur. S'il lui était impossible d'aimer ce fils, elle pouvait encore beaucoup souffrir par lui. Atteinte par un dernier rayon de maternité, elle pleura quand elle vit faire au brillant officier d'ordonnance de l'Empereur le geste d'entrer dans un débit de tabac pour y acheter un cigare, et s'arrêter sur le seuil : il avait fouillé dans sa poche et n'y trouvait rien. Agathe traversa rapidement le quai, prit sa bourse, la mit dans la main de Philippe et se sauva comme si elle venait de commettre un crime.
28Bientôt compromis dans une conspiration militaire et emprisonné, Philippe pousse sa mère à un dernier espoir : l'héritage de son frère Jean-Jacques Rouget, riche célibataire d'Issoudun, entièrement gouverné par son ancienne servante devenue maîtresse, Flore Brazier — dite la Rabouilleuse —, elle-même dominée par un bel aventurier, Maxence Gilet. La marraine d'Agathe, madame Hochon, la presse de venir.
30« Ma petite, quoique votre frère ait, bel et bien, quarante mille livres de rente, sans compter l'argent économisé depuis dix-sept années, que monsieur Hochon estime à plus de six cent mille francs, il ne donnera pas deux liards pour des neveux qu'il n'a jamais vus. Quant à moi, vous ignorez que je ne disposerai pas de six livres tant que mon mari vivra. Hochon est le plus grand avare d'Issoudun, j'ignore ce qu'il fait de son argent, il ne donne pas vingt francs par an à ses petits-enfants ; pour emprunter, j'aurais besoin de son autorisation, et il me la refuserait. Je n'ai pas même tenté de faire parler à votre frère, qui a chez lui une concubine de laquelle il est le très humble serviteur. C'est pitié que de voir comment le pauvre homme est traité chez lui, quand il a une sœur et des neveux.
32À Issoudun, Maxence Gilet règne aussi sur une bande de jeunes oisifs, les Chevaliers de la Désœuvrance, qu'il terrorise la ville la nuit durant. Un soir, à leur table, l'un d'eux ose railler sa liaison avec Flore.
34– Non, dit Max, mais contre notre amitié particulière. La réflexion m'est venue, j'ai pensé que nous étions en désœuvrance, et je lui ai dit : Continue... Un profond silence s'établit. La pause fut si gênante pour tout le monde, que Max s'écria : – Je vais continuer pour lui (sensation), pour vous tous (étonnement) !... et vous dire ce que vous pensez (profonde sensation) ! Vous pensez que Flore, la Rabouilleuse, la Brazier, la gouvernante au père Rouget, car on l'appelle le père Rouget, ce vieux garçon qui n'aura jamais d'enfants ! vous pensez, dis-je, que cette femme fournit, depuis mon retour à Issoudun, à tous mes besoins. Si je puis jeter par les fenêtres trois cents francs par mois, vous régaler souvent comme je le fais ce soir, et vous prêter de l'argent à tous, je prends les écus dans la bourse de mademoiselle Brazier ? Eh ! bien, oui (profonde sensation) ! Sacrebleu, oui ! mille fois oui !... Oui, mademoiselle Brazier a couché en joue la succession de ce vieillard...
36Vingt ans plus tôt, Flore n'était qu'une enfant pieds nus, rabouillant les écrevisses dans les ruisseaux d'Issoudun pour cinq sous par jour, quand le vieux docteur Rouget la remarqua.
38Rabouiller est un mot berrichon qui peint admirablement ce qu'il veut exprimer : l'action de troubler l'eau d'un ruisseau en la faisant bouillonner à l'aide d'une grosse branche d'arbre dont les rameaux sont disposés en forme de raquette. Les écrevisses effrayées par cette opération, dont le sens leur échappe, remontent précipitamment le cours d'eau, et dans leur trouble se jettent au milieu des engins que le pêcheur a placés à une distance convenable. Flore Brazier tenait à la main son rabouilloir avec la grâce naturelle à l'innocence. – Mais ton oncle a-t-il la permission de pêcher des écrevisses ? – Eh ! bien, ne sommes-nous plus sous la République une et indivisible ? cria de sa place l'oncle Brazier. – Nous sommes sous le Directoire, dit le médecin, et je ne connais pas de loi qui permette à un homme de Vatan de venir pêcher sur le territoire de la commune d'Issoudun, répondit le médecin. As-tu ta mère, ma petite ? – Non, monsieur, et mon père est à l'hospice de Bourges ; il est devenu fou à la suite d'un coup de soleil qu'il a reçu dans les champs, sur la tête... – Que gagnes-tu ? – Cinq sous par jour pendant toute la saison du rabouillage, j'allons rabouiller jusque dans la Braisne. Durant la moisson, je glane. L'hiver, je file. – Tu vas sur douze ans... – Oui, monsieur... – Veux-tu venir avec moi ? tu seras bien nourrie, bien habillée, et tu auras de jolis souliers... – Non, non, ma nièce doit rester avec moi, j'en suis chargé devant Dieu et devant léz-houmes, dit l'oncle Brazier qui s'était rapproché de sa nièce et du médecin. Je suis son tuteur, voyez-vous !
40Recueillie, élevée, puis devenue la maîtresse du fils du docteur, Flore a fini par régner sans partage sur le pauvre Jean-Jacques Rouget — jusqu'au jour où elle exige, pour Maxence, un logis dans la maison.
42– Parbleu, dit-elle, vous n'avez ni cœur ni âme. Voilà seize ans que je donne ici ma jeunesse, et je ne m'étais pas aperçue que vous avez une pierre, là !... fit-elle en se frappant le cœur. Depuis deux mois, vous voyez venir ici ce brave commandant, une victime des Bourbons, qui était fait pour être général, et qu'est dans la débine, acculé dans un trou de pays où la fortune n'a pas de quoi se promener. Il est obligé de rester sur une chaise toute une journée à la Municipalité, pour gagner... quoi ?... six cents misérables francs, la belle poussée ! Et vous, qu'avez six cent cinquante-neuf mille livres de placées, soixante mille francs de rente, et qui, grâce à moi, ne dépensez pas plus de mille écus par an, tout compris, même mes jupes, enfin tout, vous ne pensez pas à lui offrir un logis ici, où tout le deuxième est vide ! Vous aimez mieux que les souris et les rats y dansent plutôt que d'y mettre un humain, enfin un garçon que votre père a toujours pris pour son fils !... Voulez-vous savoir ce que vous êtes ? Je vais vous le dire : vous êtes un fratricide !
44Quand Agathe et Joseph arrivent enfin à Issoudun, Max et Flore les reçoivent avec une fausse cordialité — et une ruse : pousser le vieillard à « offrir » à Joseph, en cadeau, sa collection de tableaux anciens, sans savoir qu'ils valent une fortune.
46– Il paraît, dit le bonhomme qui s'appuya sur le bras de Flore pour venir à l'endroit où son neveu se trouvait en extase devant un Albane, il paraît que tu es peintre... – Je ne suis encore qu'un rapin, dit Joseph... – Qué que c'est que ça ? dit Flore. – Un commençant, répondit Joseph. – Eh ! bien, dit Jean-Jacques, si ces tableaux peuvent te servir à quelque chose dans ton état, je te les donne... Mais sans les cadres. Oh ! les cadres sont dorés, et puis ils sont drôles ; j'y mettrai... – Parbleu ! mon oncle, s'écria Joseph enchanté, vous y mettrez les copies que je vous enverrai et qui seront de la même dimension... – Mais cela vous prendra du temps et il vous faudra des toiles, des couleurs, dit Flore. Vous dépenserez de l'argent... Voyons, père Rouget, offrez à votre neveu cent francs par tableau, vous en avez là vingt-sept... il y en a, je crois, onze dans le grenier qui sont énormes et qui doivent être payés double. Mettez pour le tout quatre mille francs. Oui, votre oncle peut bien vous payer les copies quatre mille francs, puisqu'il garde les cadres ! Enfin, il vous faudra des cadres, et on dit que les cadres valent plus que les tableaux ; il y a de l'or !... – Dites donc, monsieur, reprit Flore en remuant le bras du bonhomme. Hein ?... ce n'est pas cher, votre neveu vous fera payer quatre mille francs des tableaux tout neufs à la place de vos vieux... C'est, lui dit-elle à l'oreille, une manière honnête de lui donner quatre mille francs, il ne me paraît pas très calé...
48Mais que la Rabouilleuse boude, et le vieillard le paie aussitôt.
50– Tousse ! tousse ! dit Flore dans la cuisine, sans s'inquiéter d'être ou non entendue par son maître. Pardè, le vieux scélérat est assez fort pour résister sans qu'on s'inquiète de lui. S'il tousse jamais son âme, celui-là, ce ne sera qu'après nous...
52Une nuit, Maxence est poignardé dans la rue par l'Espagnol Fario, dont les Chevaliers avaient ruiné le commerce par pure farce. Pour se protéger, Max, encore conscient, désigne à la foule un coupable tout trouvé : Joseph.
54En effet, le pauvre Joseph Bridau, qui revenait tranquillement par le moulin de Landrôle pour se trouver à l'heure du déjeuner, fut aperçu, quand il atteignit la place Misère, par tous les groupes à la fois. Heureusement pour lui, deux gendarmes arrivèrent au pas de course pour l'arracher aux gens du faubourg de Rome qui l'avaient déjà pris sans ménagement par les bras, en poussant des cris de mort. – Place ! place ! dirent les gendarmes qui appelèrent deux autres de leurs compagnons pour en mettre un en avant et un en arrière de Bridau. – Voyez-vous, monsieur, dit au peintre un de ceux qui le tenaient, il s'agit en ce moment de notre peau, comme de la vôtre. Innocent ou coupable, il faut que nous vous protégions contre l'émeute que cause l'assassinat du commandant Gilet ; et ce peuple ne s'en tient pas à vous en accuser, il vous croit le meurtrier, dur comme fer. Joseph Bridau devint pâle comme un mourant, et rassembla ses forces pour pouvoir marcher. – Après tout, dit-il, je suis innocent, marchons !... Et il eut son portement de croix, l'artiste ! Il recueillit des huées, des injures, des menaces de mort, en faisant l'horrible trajet de la place Misère à la place Saint-Jean.
56Joseph, innocenté puis chassé d'Issoudun, retourne à Paris. Mais Philippe, libéré de prison et condamné à résider sous surveillance policière — précisément à Issoudun —, débarque bientôt chez son oncle, en uniforme râpé, avec des intentions tout autres que celles de son frère.
58– Bonjour, mon oncle, dit-il d'une voix enrouée, je suis votre neveu Philippe Bridau. Voilà comment les Bourbons traitent un lieutenant-colonel, un vieux de la vieille, celui qui portait les ordres de l'Empereur à la bataille de Montereau. Je serais honteux si ma redingote s'entrouvrait, à cause de mademoiselle. Après tout, c'est la loi du jeu. Nous avons voulu recommencer la partie, et nous avons perdu ! J'habite votre ville par ordre de la police, avec une haute-paye de soixante francs par mois. Ainsi les bourgeois n'ont pas à craindre que je fasse augmenter le prix des consommations. Je vois que vous êtes en bonne et belle compagnie.
60Philippe se fait passer pour un homme rangé, se lie aux officiers respectables de la ville, démasque les manigances nocturnes de Max auprès des Hochon, et pousse peu à peu son oncle à résister à Flore.
62– Oh ! si tu faisais cela ? dit le vieillard. – C'est bien simple, répondit Philippe en coupant la parole à son oncle, je vous tuerai Maxence comme un chien... Mais... à une condition, fit le soudard. – Laquelle ? demanda le vieux Rouget en regardant son neveu d'un air hébété. – Ne signez pas la procuration qu'on vous demande avant le 3 décembre, traînez jusque-là. Ces deux carcans veulent la permission de vendre vos cinquante mille francs de rente, uniquement pour s'en aller se marier à Paris, et y faire la noce avec votre million... – J'en ai bien peur, répondit Rouget. – Hé ! bien, quoi qu'on vous fasse, remettez la procuration la semaine prochaine.
64Acculé, Max accepte de se battre. La veille du duel, Philippe entraîne Flore à l'écart, sur la place déserte.
66Philippe emmena cette femme stupéfaite à quelques pas de là, sur la place Saint-Jean. – Ma toute belle, après-demain Gilet sera mis à l'ombre par ce bras, dit le soudard en tendant la main droite, ou le sien m'aura fait descendre la garde. Si je meurs, vous serez la maîtresse chez mon pauvre imbécile d'oncle : benè sit ! Si je reste sur mes quilles, marchez droit, et servez-lui du bonheur premier numéro. Autrement, je connais à Paris des Rabouilleuses qui sont, sans vous faire tort, plus jolies que vous, car elles n'ont que dix-sept ans ; elles rendront mon oncle excessivement heureux, et seront dans mes intérêts. Commencez votre service dès ce soir, car si demain le bonhomme n'est pas gai comme un pinson, je ne vous dis qu'une parole, écoutez-la bien ? Il n'y a qu'une seule manière de tuer un homme sans que la justice ait le plus petit mot à dire, c'est de se battre en duel avec lui ; mais j'en connais trois pour me débarrasser d'une femme. Voilà, ma biche ! Pendant cette allocution, Flore trembla comme une personne prise par la fièvre. – Tuer Max ?... dit-elle en regardant Philippe à la lueur de la lune.
68À l'aube, derrière l'église en ruine des Capucins, les deux anciens officiers de la Garde se font face, sabre au clair.
70Au moment où le signal : – Allez ! fut donné, Maxence aperçut la tête sinistre de Fario qui les regardait par le trou que les Chevaliers avaient fait au toit de l'église pour introduire les pigeons dans son magasin. Ces deux yeux, d'où jaillirent comme deux douches de feu, de haine et de vengeance, éblouirent Max. Le colonel alla droit à son adversaire, en se mettant en garde de manière à saisir l'avantage. Les experts dans l'art de tuer savent que, de deux adversaires, le plus habile peut prendre le haut du pavé, pour employer une expression qui rende par une image l'effet de la garde haute. Cette pose, qui permet en quelque sorte de voir venir, annonce si bien un duelliste du premier ordre, que le sentiment de son infériorité pénétra dans l'âme de Max et y produisit ce désarroi de forces qui démoralise un joueur alors que, devant un maître ou devant un homme heureux, il se trouble et joue plus mal qu'à l'ordinaire. – Ah ! le lascar, se dit Max, il est de première force, je suis perdu ! Max essaya d'un moulinet en manœuvrant son sabre avec une dextérité de bâtoniste ; il voulait étourdir Philippe et rencontrer son sabre, afin de le désarmer ; mais il s'aperçut au premier choc que le colonel avait un poignet de fer, et flexible comme un ressort d'acier. Maxence dut songer à autre chose, et il voulait réfléchir, le malheureux ! tandis que Philippe, dont les yeux lui jetaient des éclairs plus vifs que ceux de leurs sabres, parait toutes les attaques avec le sang-froid d'un maître garni de son plastron dans une salle. Entre des hommes aussi forts que les deux combattants, il se passe un phénomène à peu près semblable à celui qui a lieu entre les gens du peuple au terrible combat dit de la savate. La victoire dépend d'un faux mouvement, d'une erreur de ce calcul, rapide comme l'éclair, auquel on doit se livrer instinctivement. Pendant un temps aussi court pour les spectateurs qu'il semble long aux adversaires, la lutte consiste en une observation où s'absorbent les forces de l'âme et du corps, cachée sous des feintes dont la lenteur et l'apparente prudence semblent faire croire qu'aucun des deux antagonistes ne veut se battre. Ce moment, suivi d'une lutte rapide et décisive, est terrible pour les connaisseurs. À une mauvaise parade de Max, le colonel lui fit sauter le sabre des mains. – Ramassez-le ! dit-il en suspendant le combat, je ne suis pas homme à tuer un ennemi désarmé. Ce fut le sublime de l'atroce. Cette grandeur annonçait tant de supériorité, qu'elle fut prise pour le plus adroit de tous les calculs par les spectateurs. En effet, quand Max se remit en garde, il avait perdu son sang-froid, et se trouva nécessairement encore sous le coup de cette garde haute qui vous menace tout en couvrant l'adversaire. Il voulut réparer sa honteuse défaite par une hardiesse. Il ne songea plus à se garder, il prit son sabre à deux mains et fondit rageusement sur le colonel pour le blesser à mort en lui laissant prendre sa vie. Si le colonel reçut un coup de sabre, qui lui coupa le front et une partie de la figure, il fendit obliquement la tête de Max par un terrible retour du moulinet qu'il opposa pour amortir le coup d'assommoir que Max lui destinait. Ces deux coups enragés terminèrent le combat à la neuvième minute. Fario descendit et vint se repaître de la vue de son ennemi dans les convulsions de la mort, car, chez un homme de la force de Max, les muscles du corps remuèrent effroyablement.
72Max mort, Philippe organise froidement le mariage de son oncle avec Flore — devenue « madame Rouget », elle peut hériter, et Philippe la tient désormais par la peur. Rouget, entraîné à Paris dans des plaisirs savamment ruineux, y meurt bientôt d'une indigestion. Philippe empoche seize cent mille francs, devient comte de Brambourg, brille à la cour de Charles X — et refuse tout secours à sa mère, qui vit pauvrement d'un bureau de loterie pour soutenir Joseph. Rongée de chagrin, Agathe tombe malade et se retourne enfin, mourante, vers le fils qu'elle avait toujours négligé.
74– Ah ! Joseph ! me pardonneras-tu, mon enfant ? s'écria-t-elle. – Eh ! quoi ? dit l'artiste. – Je ne t'ai pas aimé comme tu méritais de l'être... – En voilà une charge ? s'écria-t-il. Vous ne m'avez pas aimé ?... Depuis sept ans ne vivons-nous pas ensemble ? Depuis sept ans n'es-tu pas ma femme de ménage ? Est-ce que je ne te vois pas tous les jours ? Est-ce que je n'entends pas ta voix ? Est-ce que tu n'es pas la douce et l'indulgente compagne de ma vie misérable ? Tu ne comprends pas la peinture ?... Eh ! mais ça ne se donne pas ! Et moi qui disais hier à Grassou : – Ce qui me console au milieu de mes luttes, c'est d'avoir une bonne mère ; elle est ce que doit être la femme d'un artiste, elle a soin de tout, elle veille à mes besoins matériels sans faire le moindre embarras... – Non, Joseph, non, tu m'aimais, toi ! et je ne te rendais pas tendresse pour tendresse. Ah ! comme je voudrais vivre !... donne-moi ta main ?... Agathe prit la main de son fils, la baisa, la garda sur son cœur, et le contempla pendant longtemps en lui montrant l'azur de ses yeux resplendissant de la tendresse qu'elle avait réservée jusqu'alors à Philippe.
76Philippe refuse même d'assister aux obsèques de sa mère. Quant à Flore, une fois riche et devenue inutile, il l'a délibérément livrée à la boisson et à la misère pour s'en débarrasser et refaire sa vie. Des amis de Joseph la retrouvent, des années plus tard, agonisante dans une mansarde.
78Quand la moribonde aperçut Joseph, deux grosses larmes roulèrent sur ses joues. – Elle peut encore pleurer ! dit Bixiou. Voilà un spectacle un peu drôle : des larmes sortant d'un jeu de dominos ! Ça nous explique le miracle de Moïse. – Est-elle assez desséchée ?... dit Joseph. – Au feu du repentir, dit Flore. Eh ! je ne peux pas avoir de prêtre, je n'ai rien, pas même un crucifix pour voir l'image de Dieu !... Ah ! monsieur, s'écria-t-elle en levant ses bras qui ressemblaient à deux morceaux de bois sculpté, je suis bien coupable, mais Dieu n'a jamais puni personne comme je le suis !... Philippe a tué Max qui m'avait conseillé des choses horribles, et il me tue aussi. Dieu se sert de lui comme d'un fléau ! Conduisez-vous bien, car nous avons tous notre Philippe.
80Philippe, lui, poursuit son ascension jusqu'à la Révolution de 1830, qui le ruine à la Bourse. Reprenant du service par dépit, il est envoyé en Algérie, où l'attend une fin à la mesure de sa vie.
82Devenu dur, Philippe outra la sévérité du service, et fut détesté, malgré sa bravoure à la Murat. Au commencement de la fatale année 1839, en faisant un retour offensif sur les Arabes pendant une retraite devant des forces supérieures, il s'élança contre l'ennemi, suivi seulement d'une compagnie qui tomba dans un gros d'Arabes. Le combat fut sanglant, affreux, d'homme à homme, et les cavaliers français ne se débarrassèrent qu'en petit nombre. En s'apercevant que leur colonel était cerné, ceux qui se trouvèrent à distance ne jugèrent pas à propos de périr inutilement en essayant de le dégager. Ils entendirent ces mots : – Votre colonel ! à moi ! un colonel de l'Empire ! suivis de hurlements affreux, mais ils rejoignirent le régiment. Philippe eut une mort horrible, car on lui coupa la tête quand il tomba presque haché par les yatagans. Joseph, marié vers ce temps par la protection du comte de Sérizy à la fille d'un ancien fermier millionnaire, hérita de l'hôtel et de la terre de Brambourg, dont n'avait pu disposer son frère, qui tenait cependant à le priver de sa succession. Ce qui fit le plus de plaisir au peintre, fut la belle collection de tableaux.