C

Le Colonel Chabert — en 20 minutes

Le colonel Chabert — en 20 minutes
Version courte du roman : une traversée en extraits choisis, à lire en une vingtaine de minutes. Le texte est celui de Balzac ; les passages en italique sont de brèves liaisons éditoriales pour suivre l’intrigue. Pour tout lire, basculez sur le texte intégral depuis le sommaire.

Paris, dans l’étude de l’avoué Derville, rue Vivienne. Un vieillard en carrick usé vient, pour la cinquième fois, réclamer un entretien. Les clercs, affamés et goguenards, s’amusent de lui sans savoir qui il est.
– Ne voilà-t-il pas un fameux crâne ? dit Simonnin sans attendre que le vieillard eût fermé la porte.
– Il a l’air d’un déterré, reprit le dernier clerc. – C’est quelque colonel qui réclame un arriéré, dit le premier clerc.
– Non, c’est un ancien concierge, dit Godeschal.
– Parions qu’il est noble ? s’écria Boucard. – Je parie qu’il a été portier, répliqua Godeschal. Les portiers sont seuls doués par la nature de carricks usés, huileux et déchiquetés par le bas comme l’est celui de ce vieux bonhomme. Vous n’avez donc vu ni ses bottes éculées qui prennent l’eau, ni sa cravate qui lui sert de chemise ? Il a couché sous les ponts.
– Il pourrait être noble et avoir tiré le cordon, s’écria le quatrième clerc. Ça s’est vu !
– Non, reprit Boucard au milieu des rires, je soutiens qu’il a été brasseur en 1789, et colonel sous la République.
– Ah ! je parie un spectacle pour tout le monde qu’il n’a pas été soldat, dit Godeschal.
– Ça va, répliqua Boucard. – Monsieur ! monsieur ? cria le petit clerc en ouvrant la fenêtre.
– Que fais-tu, Simonnin ? demanda Boucard. – Je l’appelle pour lui demander s’il est colonel ou portier, il doit le savoir, lui.
Tous les clercs se mirent à rire. Quant au vieillard, il remontait déjà l’escalier.
– Qu’allons-nous lui dire ? s’écria Godeschal. – Laissez-moi faire ! répondit Boucard. Le pauvre homme rentra timidement en baissant les yeux, peut-être pour ne pas révéler sa faim en regardant avec trop d’avidité les comestibles.
– Monsieur, lui dit Boucard, voulez-vous avoir la complaisance de nous donner votre nom afin que le patron sache si... ?
– Chabert. – Est-ce le colonel mort à Eylau ? demanda Huré, qui, n’ayant encore rien dit, était jaloux d’ajouter une raillerie à toutes les autres.
– Lui-même, monsieur, répondit le bonhomme avec une simplicité antique.
Et il se retira.
Le soir même, le vieillard revient, vers une heure du matin — la seule heure où l’avoué, dit-on, consent à recevoir des causes désespérées. Derville le fait asseoir.
– Au colonel Chabert. – Lequel ? – Celui qui est mort à Eylau, répondit le vieillard.
En entendant cette singulière phrase, le clerc et l’avoué se jetèrent un regard qui signifiait : « C’est un fou ! »
– Monsieur, reprit le colonel, je désirerais ne confier qu’à vous le secret de ma situation.
– Monsieur, reprit l’avoué, pendant le jour je ne suis pas trop avare de mon temps ; mais, au milieu de la nuit, les minutes me sont précieuses. Ainsi, soyez bref et concis. Allez au fait sans digression. Je vous demanderai moi-même les éclaircissements qui me sembleront nécessaires. Parlez.
– Monsieur, dit le défunt, peut-être savez-vous que je commandais un régiment de cavalerie à Eylau. J’ai été pour beaucoup dans le succès de la célèbre charge que fit Murat, et qui décida de la victoire. Malheureusement pour moi, ma mort est un fait historique consigné dans les Victoires et Conquêtes, où elle est rapportée en détail. Nous fendîmes en deux les trois lignes russes, qui, s’étant aussitôt reformées, nous obligèrent à les retraverser en sens contraire. Au moment où nous revenions vers l’empereur, après avoir dispersé les Russes, je rencontrai un gros de cavalerie ennemie. Je me précipitai sur ces entêtés-là. Deux officiers russes, deux vrais géants, m’attaquèrent à la fois. L’un d’eux m’appliqua sur la tête un coup de sabre qui fendit tout, jusqu’à un bonnet de soie noire que j’avais sur la tête, et m’ouvrit profondément le crâne. Je tombai de cheval. Murat vint à mon secours, il me passa sur le corps, lui et tout son monde, quinze cents hommes, excusez du peu ! Ma mort fut annoncée à l’Empereur, qui, par prudence (il m’aimait un peu, le patron !), voulut savoir s’il n’y aurait pas quelque chance de sauver l’homme auquel il était redevable de cette vigoureuse attaque. Il envoya, pour me reconnaître et me rapporter aux ambulances, deux chirurgiens en leur disant, peut-être trop négligemment, car il avait de l’ouvrage : « Allez donc voir si, par hasard, mon pauvre Chabert vit encore. » Ces sacrés carabins, qui venaient de me voir foulé aux pieds par les chevaux de deux régiments, se dispensèrent sans doute de me tâter le pouls et dirent que j’étais bien mort. L’acte de mon décès fut donc probablement dressé d’après les règles établies par la jurisprudence militaire.
Derville, incrédule, laisse pourtant l’homme poursuivre — et ce que le vieillard raconte alors dépasse tout ce qu’un avoué a jamais entendu.
– Ma femme ! Oui, monsieur. Aussi, après cent démarches infructueuses chez des gens de loi qui m’ont tous pris pour un fou, me suis-je déterminé à venir vous trouver. Je vous parlerai de mes malheurs plus tard. Laissez-moi d’abord vous établir les faits, vous expliquer plutôt comme ils ont dû se passer, que comme ils sont arrivés. Certaines circonstances, qui ne doivent être connues que du Père éternel, m’obligent à en présenter plusieurs comme des hypothèses. Donc, monsieur, les blessures que j’ai reçues auront probablement produit un tétanos, ou m’auront mis dans une crise analogue à une maladie nommée, je crois, catalepsie. Autrement, comment concevoir que j’aie été, suivant l’usage de la guerre, dépouillé de mes vêtements, et jeté dans la fosse aux soldats par les gens chargés d’enterrer les morts ? Lorsque je revins à moi, monsieur, j’étais dans une position et dans une atmosphère dont je ne vous donnerais pas une idée en vous en entretenant jusqu’à demain. Le peu d’air que je respirais était méphitique. Je voulus me mouvoir, et ne trouvai point d’espace. En ouvrant les yeux, je ne vis rien. La rareté de l’air fut l’accident le plus menaçant, et qui m’éclaira le plus vivement sur ma position. Je compris que là où j’étais, l’air ne se renouvelait point et que j’allais mourir. Mes oreilles tintèrent violemment. J’entendis, ou crus entendre, je ne veux rien affirmer, des gémissements poussés par le monde de cadavres au milieu duquel je gisais. Mais il y a eu quelque chose de plus horrible que les cris, un silence que je n’ai jamais retrouvé nulle part, le vrai silence du tombeau. Enfin, en levant les mains, en tâtant les morts, je reconnus un vide entre ma tête et le fumier humain supérieur.
Le colonel raconte ensuite comment, à force de rage, il s’est frayé un passage à travers les cadavres jusqu’à l’air libre et à la neige ; comment une paysanne l’a recueilli à demi mort ; comment, guéri après six mois de délire à l’hôpital d’Heilsberg, on l’a pris pour un fou dès qu’il a prononcé son nom, jusqu’à l’enfermer à Stuttgart.
Après deux ans de détention que je fus obligé de subir, après avoir entendu mille fois mes gardiens disant : « Voilà un pauvre homme qui croit être le colonel Chabert ! » à des gens qui répondaient : « Le pauvre homme ! » je fus convaincu de l’impossibilité de ma propre aventure, je devins triste, résigné, tranquille, et renonçai à me dire le colonel Chabert, afin de pouvoir sortir de prison et revoir la France. Oh ! monsieur, revoir Paris ! c’était un délire que je ne...
Il se tait un instant, submergé. Puis il raconte son errance de mendiant à travers l’Europe, jusqu’à ce jour où, arrivé à Paris en même temps que les Cosaques, il a découvert que sa femme, remariée, ne voulait plus le reconnaître.
Pour voir la comtesse rentrant du bal ou du spectacle, au matin, je suis resté pendant des nuits entières collé contre la borne de sa porte cochère. Mon regard plongeait dans cette voiture qui passait devant mes yeux avec la rapidité de l’éclair, et où j’entrevoyais à peine cette femme qui est mienne et qui n’est plus à moi ! Oh ! dès ce jour j’ai vécu pour la vengeance, s’écria le vieillard d’une voix sourde en se dressant tout à coup devant Derville. Elle sait que j’existe ; elle a reçu de moi, depuis mon retour, deux lettres écrites par moi-même. Elle ne m’aime plus ! Moi, j’ignore si je l’aime ou si je la déteste ! je la désire et la maudis tour à tour. Elle me doit sa fortune, son bonheur ; eh bien, elle ne m’a pas seulement fait parvenir le plus léger secours ! Par moments je ne sais plus que devenir !
Derville mesure la gravité de l’affaire : prouver qu’un homme déclaré mort est vivant, contre une femme puissante et remariée.
– L’affaire est grave, dit-il enfin machinalement. Même en admettant l’authenticité des pièces qui doivent se trouver à Heilsberg, il ne m’est pas prouvé que nous puissions triompher tout d’abord. Le procès ira successivement devant trois tribunaux. Il faut réfléchir à tête reposée sur une semblable cause, elle est tout exceptionnelle.
– Oh ! répondit froidement le colonel en relevant la tête par un mouvement de fierté, si je succombe, je saurai mourir, mais en compagnie.
– Il faudra peut-être transiger, dit l’avoué. – Transiger, répéta le colonel Chabert. Suis-je mort ou suis-je vivant ?
Touché malgré lui, Derville décide d’aider ce client sans le sou.
– Écoutez, monsieur, dit-il à son client, j’ai gagné ce soir trois cents francs au jeu ; je puis bien employer la moitié de cette somme à faire le bonheur d’un homme. Je commencerai les poursuites et diligences nécessaires pour vous procurer les pièces dont vous me parlez, et, jusqu’à leur arrivée, je vous remettrai cent sous par jour. Si vous êtes le colonel Chabert, vous saurez pardonner la modicité du prêt à un jeune homme qui a sa fortune à faire. Poursuivez.
Le colonel sort bouleversé. Derville, resté seul, confie ses doutes à son maître clerc.
– Boucard, dit Derville à son maître clerc, je viens d’entendre une histoire qui me coûtera peut-être vingt-cinq louis. Si je suis volé, je ne regretterai pas mon argent, j’aurai vu le plus habile comédien de notre époque.
Quand le colonel se trouva dans la rue et devant un réverbère, il retira de la lettre les deux pièces de vingt francs que l’avoué lui avait données, et les regarda pendant un moment à la lumière. Il revoyait de l’or pour la première fois depuis neuf ans.
– Je vais donc pouvoir fumer des cigares ! se dit-il.
Les mois passent. Les pièces d’Heilsberg arrivent d’Allemagne, en règle. L’affaire devient sérieuse — assez pour que Derville aille lui-même sonder Mme la comtesse Ferraud, l’ex-Mme Chabert, aujourd’hui remariée à un conseiller d’État ambitieux.
– Alors, je vais faire appeler Delbecq, dit-elle. – Il vous serait inutile, malgré son habileté, reprit Derville. Écoutez, madame, un mot suffira pour vous rendre sérieuse. Le comte Chabert existe.
– Est-ce en disant de semblables bouffonneries que vous voulez me rendre sérieuse ? dit-elle en partant d’un éclat de rire.
Mais la comtesse fut tout à coup domptée par l’étrange lucidité du regard fixe par lequel Derville l’interrogeait en paraissant lire au fond de son âme.
– Madame, répondit-il avec une gravité froide et perçante, vous ignorez l’étendue des dangers qui vous menacent. Je ne vous parlerai pas de l’incontestable authenticité des pièces, ni de la certitude des preuves qui attestent l’existence du comte Chabert. Je ne suis pas homme à me charger d’une mauvaise cause, vous le savez. Si vous vous opposez à notre inscription en faux contre l’acte de décès, vous perdrez ce premier procès, et cette question résolue en notre faveur nous fait gagner toutes les autres.
Derville laisse alors entendre que si son mariage avec le colonel était cassé, le comte Ferraud pourrait épouser une héritière de pairie — une menace bien plus efficace que tous les arguments de droit.
– Mais celle d’épouser la fille unique d’un pair de France, dont la pairie lui serait transmise par ordonnance du roi...
La comtesse pâlit. – Nous y sommes ! se dit en lui-même Derville. Bien, je te tiens, l’affaire du pauvre colonel est gagnée. – D’ailleurs, madame, reprit-il à haute voix, il aurait d’autant moins de remords, qu’un homme couvert de gloire, général, comte, grand officier de la Légion d’honneur, ne serait pas un pis-aller ; et si cet homme lui redemande sa femme...
– Assez ! assez, monsieur ! dit-elle. Je n’aurai jamais que vous pour avoué. Que faire ?
– Transiger ! dit Derville. – M’aime-t-il encore ? dit-elle. – Mais je ne crois pas qu’il puisse en être autrement.
Huit jours plus tard, le colonel — vêtu, coiffé, décoré, méconnaissable — et la comtesse se retrouvent chez Derville pour discuter les termes d’une transaction secrète. Mais la négociation tourne court.
– Monsieur, dit la comtesse, s’il faut vingt-quatre mille livres de rente, nous plaiderons...
– Oui, nous plaiderons, s’écria d’une voix sourde le colonel, qui ouvrit la porte et apparut tout à coup devant sa femme, en tenant une main dans son gilet et l’autre étendue vers le parquet, geste auquel le souvenir de son aventure donnait une horrible énergie.
– C’est lui ! se dit en elle-même la comtesse. – Trop cher ! reprit le vieux soldat. Je vous ai donné près d’un million, et vous marchandez mon malheur. Eh bien, je vous veux maintenant, vous et votre fortune. Nous sommes communs en biens, notre mariage n’a pas cessé...
– Mais monsieur n’est pas le colonel Chabert, s’écria la comtesse en feignant la surprise.
– Ah ! dit le vieillard d’un ton profondément ironique, voulez-vous des preuves ? Je vous ai prise au Palais-Royal...
La comtesse pâlit. En la voyant pâlir sous son rouge, le vieux soldat, touché de la vive souffrance qu’il imposait à une femme jadis aimée avec ardeur, s’arrêta ; mais il en reçut un regard si venimeux qu’il reprit tout à coup :
– Vous étiez chez la... – De grâce, monsieur, dit la comtesse à l’avoué, trouvez bon que je quitte la place. Je ne suis pas venue ici pour entendre de semblables horreurs.
Elle se leva et sortit. Derville s’élança dans l’étude. La comtesse avait trouvé des ailes et s’était comme envolée.
Mais en bas de l’escalier, la comtesse attend le colonel — et lui prend le bras avec une douceur retrouvée. Elle l’entraîne dans sa voiture, direction sa maison de campagne à Groslay.
– Monsieur..., dit la comtesse au colonel d’un son de voix qui révélait une de ces émotions rares dans la vie, et par lesquelles tout en nous est agité.
Le vieux soldat tressaillit en entendant ce seul mot, ce premier, ce terrible : « Monsieur ! » Mais aussi était-ce tout à la fois un reproche, une prière, un pardon, une espérance, un désespoir, une interrogation, une réponse. Ce mot comprenait tout. Le colonel eut mille remords de ses soupçons, de ses demandes, de sa colère, et baissa les yeux pour ne pas laisser deviner son trouble.
– Monsieur, reprit la comtesse après une pause imperceptible, je vous ai bien reconnu !
– Rosine, dit le vieux soldat, ce mot contient le seul baume qui pût me faire oublier mes malheurs.
Deux grosses larmes roulèrent toutes chaudes sur les mains de sa femme, qu’il pressa pour exprimer une tendresse paternelle.
– Monsieur, reprit-elle, comment n’avez-vous pas deviné qu’il me coûtait horriblement de paraître devant un étranger dans une position aussi fausse que l’est la mienne ! Si j’ai à rougir de ma situation, que ce ne soit au moins qu’en famille. Ce secret ne devait-il pas rester enseveli dans nos cœurs ? J’ai reçu vos lettres, dit-elle vivement, en lisant sur les traits de son mari l’objection qui s’y exprimait, mais elles me parvinrent treize mois après la bataille d’Eylau ; elles étaient ouvertes, salies, l’écriture en était méconnaissable, et j’ai dû croire, après avoir obtenu la signature de Napoléon sur mon nouveau contrat de mariage, qu’un adroit intrigant voulait se jouer de moi. N’avais-je pas raison, dites ?
Le colonel se laisse attendrir. La comtesse, revenue à la tendresse d’autrefois, l’appelle par son ancien prénom.
– Rosine ! – Monsieur ? – Les morts ont donc bien tort de revenir ? – Oh ! monsieur, non, non ! Ne me croyez pas ingrate. Seulement, vous trouvez une amante, une mère, là où vous aviez laissé une épouse. S’il n’est plus en mon pouvoir de vous aimer, je sais tout ce que je vous dois et puis vous offrir encore toutes les affections d’une fille.
– Rosine, reprit le vieillard d’une voix douce, je n’ai plus aucun ressentiment contre toi. Nous oublierons tout, ajouta-t-il avec un de ces sourires dont la grâce est toujours le reflet d’une belle âme. Je ne suis pas assez peu délicat pour exiger les semblants de l’amour chez une femme qui n’aime plus.
La comtesse lui lança un regard empreint d’une telle reconnaissance, que le pauvre Chabert aurait voulu rentrer dans sa fosse d’Eylau.
À Groslay, pendant trois jours, la comtesse déploie des trésors de tendresse. Un soir, ses deux enfants accourent vers elle.
Le vieux soldat comprit la délicatesse, le tact de femme renfermé dans ce procédé si gracieux, et prit la main de la comtesse pour la baiser.
– Qu’ils viennent donc, dit-il. La petite fille accourait pour se plaindre de son frère.
– Maman ! – Maman !
– C’est lui qui... – C’est elle... Les mains étaient étendues vers la mère, et les deux voix enfantines se mêlaient. Ce fut un tableau soudain et délicieux !
– Pauvres enfants ! s’écria la comtesse en ne retenant plus ses larmes, il faudra les quitter, à qui le jugement les donnera-t-il ? On ne partage pas un cœur de mère, je les veux, moi !
– Est-ce vous qui faites pleurer maman ? dit Jules en jetant un regard de colère au colonel.
– Taisez-vous, Jules ! s’écria la mère d’un air impérieux.
Les deux enfants restèrent debout et silencieux, examinant leur mère et l’étranger avec une curiosité qu’il est impossible d’exprimer par des paroles.
– Oh ! oui, reprit-elle, si l’on me sépare du comte, qu’on me laisse les enfants, et je serai soumise à tout...
Devant ce tableau de famille, le colonel se résout à un sacrifice total : disparaître, rester légalement mort, pour ne pas briser ce foyer.
– Mais, reprit Chabert, est-ce que je ne puis pas vivre ici, dans votre petit pavillon, comme un de vos parents ? Je suis usé comme un canon de rebut, il ne me faut qu’un peu de tabac et le Constitutionnel.
La comtesse fondit en larmes. Il y eut entre la comtesse Ferraud et le colonel Chabert un combat de générosité d’où le soldat sortit vainqueur. Un soir, en voyant cette mère au milieu de ses enfants, le soldat fut séduit par les touchantes grâces d’un tableau de famille, à la campagne, dans l’ombre et le silence ; il prit la résolution de rester mort, et, ne s’effrayant plus de l’authenticité d’un acte, il demanda comment il fallait s’y prendre pour assurer irrévocablement le bonheur de cette famille.
Mais chez le notaire de Saint-Leu, l’acte que l’intendant Delbecq lui fait signer est rédigé en termes si humiliants — reconnaissant qu’il est un imposteur — que le colonel s’enfuit, révolté. De retour au parc de Groslay, il surprend, sans être vu, une conversation entre sa femme et l’intendant.
– Il faudra donc finir par le mettre à Charenton, dit-elle, puisque nous le tenons.
Le colonel, qui retrouva l’élasticité de la jeunesse pour franchir le saut-de-loup, fut en un clin d’œil devant l’intendant, auquel il appliqua la plus belle paire de soufflets qui jamais ait été reçue sur deux joues de procureur.
– Ajoute que les vieux chevaux savent ruer ! lui dit-il.
La vérité s’était montrée dans sa nudité : tout n’était qu’un piège pour l’enfermer comme fou. Le colonel remonte au kiosque où sa femme l’attend, feignant le calme.
– Madame, dit-il après l’avoir regardée fixement pendant un moment et l’avoir forcée à rougir, madame, je ne vous maudis pas, je vous méprise. Maintenant, je remercie le hasard qui nous a désunis. Je ne sens même pas un désir de vengeance, je ne vous aime plus. Je ne veux rien de vous. Vivez tranquille sur la foi de ma parole, elle vaut mieux que les griffonnages de tous les notaires de Paris. Je ne réclamerai jamais le nom que j’ai peut-être illustré. Je ne suis plus qu’un pauvre diable nommé Hyacinthe, qui ne demande que sa place au soleil. Adieu...
La comtesse se jeta aux pieds du colonel, et voulut le retenir en lui prenant les mains, mais il la repoussa avec dégoût, en lui disant :
– Ne me touchez pas.
Chabert disparaît. Des mois passent. Un jour, au Palais, Derville reconnaît son ancien client sur le banc des prévenus : jugé comme vagabond, promis à l’internement perpétuel de Saint-Denis.
– Me reconnaissez-vous ? dit Derville au vieux soldat en se plaçant devant lui.
– Oui, monsieur, répondit Chabert en se levant.
– Si vous êtes un honnête homme, reprit Derville à voix basse, comment avez-vous pu rester mon débiteur ?
Le vieux soldat rougit comme aurait pu le faire une jeune fille accusée par sa mère d’un amour clandestin.
– Quoi ! madame Ferraud ne vous a pas payé ? s’écria-t-il à haute voix.
– Payé ?... dit Derville. Elle m’a écrit que vous étiez un intrigant.
Le colonel leva les yeux par un sublime mouvement d’horreur et d’imprécation, comme pour en appeler au Ciel de cette tromperie nouvelle.
– Monsieur, dit-il d’une voix calme à force d’altération, obtenez des gendarmes la faveur de me laisser entrer au greffe, je vais vous signer un mandat qui sera certainement acquitté.
– Envoyez cela chez elle, dit le soldat, et vous serez remboursé de vos frais et de vos avances. Croyez, monsieur, que si je ne vous ai pas témoigné la reconnaissance que je vous dois pour vos bons offices, elle n’en est pas moins là, dit-il en se mettant la main sur le cœur. Oui, elle est là, pleine et entière. Mais que peuvent les malheureux ? Ils aiment, voilà tout.
– Comment, lui dit Derville, n’avez-vous pas stipulé pour vous quelque rente ?
– Ne me parlez pas de cela ! répondit le vieux militaire. Vous ne pouvez pas savoir jusqu’où va mon mépris pour cette vie extérieure à laquelle tiennent la plupart des hommes. J’ai subitement été pris d’une maladie, le dégoût de l’humanité. Quand je pense que Napoléon est à Sainte-Hélène, tout ici-bas m’est indifférent. Je ne puis plus être soldat, voilà tout mon malheur. Enfin, ajouta-t-il en faisant un geste plein d’enfantillage, il vaut mieux avoir du luxe dans ses sentiments que sur ses habits. Je ne crains, moi, le mépris de personne.
Huit ans plus tard, en 1840, Derville et son successeur Godeschal passent devant Bicêtre, l’hospice de la Vieillesse. Ils y retrouvent le colonel Chabert — devenu, à ses propres yeux, un simple numéro.
– Bonjour, colonel Chabert, lui dit Derville. – Pas Chabert ! pas Chabert ! je me nomme Hyacinthe, répondit le vieillard. Je ne suis plus un homme, je suis le numéro 164, septième salle, ajouta-t-il en regardant Derville avec une anxiété peureuse, avec une crainte de vieillard et d’enfant. – Vous allez voir le condamné à mort ? dit-il après un moment de silence. Il n’est pas marié, lui ! Il est bien heureux.
– Pauvre homme, dit Derville. Voulez-vous de l’argent pour acheter du tabac ?
Avec toute la naïveté d’un gamin de Paris, le colonel tendit avidement la main à chacun des deux inconnus, qui lui donnèrent une pièce de vingt francs ; il les remercia par un regard stupide, en disant :
– Braves troupiers !
Il se mit au port d’armes, feignit de les coucher en joue, et s’écria en souriant :
– Feu des deux pièces ! vive Napoléon ! Et il décrivit en l’air avec sa canne une arabesque imaginaire.
– Le genre de sa blessure l’aura fait tomber en enfance, dit Derville.
– Lui en enfance ! s’écria un vieux bicêtrien qui les regardait. Ah ! il y a des jours où il ne faut pas lui marcher sur le pied. C’est un vieux malin plein de philosophie et d’imagination. Mais, aujourd’hui, que voulez-vous ! il a fait le lundi. Monsieur, en 1820, il était déjà ici. Pour lors, un officier prussien, dont la calèche montait la côte de Villejuif, vint à passer à pied. Nous étions nous deux, Hyacinthe et moi, sur le bord de la route. Cet officier causait en marchant avec un autre, avec un Russe, ou quelque animal de la même espèce, lorsqu’en voyant l’ancien, le Prussien, histoire de blaguer, lui dit : « Voilà un vieux voltigeur qui devait être à Rosbach. – J’étais trop jeune pour y être, lui répondit-il, mais j’ai été assez vieux pour me trouver à Iéna. »
Pour lors, le Prussien a filé, sans faire d’autres questions.
Derville, reprenant sa route, tire de cette rencontre la leçon amère de toute une vie de praticien du droit.
– Quelle destinée ! s’écria Derville. Sorti de l’hospice des Enfants trouvés, il revient mourir à l’hospice de la Vieillesse, après avoir, dans l’intervalle, aidé Napoléon à conquérir l’Égypte et l’Europe. – Savez-vous, mon cher, reprit Derville après une pause, qu’il existe dans notre société trois hommes, le prêtre, le médecin et l’homme de justice, qui ne peuvent pas estimer le monde ? Ils ont des robes noires, peut-être parce qu’ils portent le deuil de toutes les vertus, de toutes les illusions. Le plus malheureux des trois est l’avoué. Quand l’homme vient trouver le prêtre, il arrive poussé par le repentir, par le remords, par des croyances qui le rendent intéressant, qui le grandissent, et consolent l’âme du médiateur, dont la tâche ne va pas sans une sorte de jouissance : il purifie, il répare, et réconcilie. Mais, nous autres avoués, nous voyons se répéter les mêmes sentiments mauvais, rien ne les corrige, nos études sont des égouts qu’on ne peut pas curer. Combien de choses n’ai-je pas apprises en exerçant ma charge ! J’ai vu mourir un père dans un grenier, sans sou ni maille, abandonné par deux filles auxquelles il avait donné quarante mille livres de rente ! J’ai vu brûler des testaments ; j’ai vu des mères dépouillant leurs enfants, des maris volant leurs femmes, des femmes tuant leurs maris en se servant de l’amour qu’elles leur inspiraient pour les rendre fous ou imbéciles, afin de vivre en paix avec un amant. Je ne puis vous dire tout ce que j’ai vu, car j’ai vu des crimes contre lesquels la justice est impuissante. Enfin, toutes les horreurs que les romanciers croient inventer sont toujours au-dessous de la vérité. Vous allez connaître ces jolies choses-là, vous ; moi, je vais vivre à la campagne avec ma femme. Paris me fait horreur.