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Le Cousin Pons — en 20 minutes

Le cousin Pons — en 20 minutes
Version courte du roman : une traversée en extraits choisis, à lire en une vingtaine de minutes. Le texte est celui de Balzac ; les passages en italique sont de brèves liaisons éditoriales pour suivre l'intrigue. Pour tout lire, basculez sur le texte intégral depuis le sommaire.

Paris, octobre 1844. Un vieillard grotesque et démodé remonte le boulevard des Italiens, un objet précieux serré sous le bras.
Vers trois heures de l’après-midi, dans le mois d’octobre de l’année 1844, un homme âgé d’une soixantaine d’années, mais à qui tout le monde eût donné plus que cet âge, allait le long du boulevard des Italiens, le nez à la piste, les lèvres papelardes, comme un négociant qui vient de conclure une excellente affaire, ou comme un garçon content de lui-même au sortir d’un boudoir. C’est à Paris la plus grande expression connue de la satisfaction personnelle chez l’homme. En apercevant de loin ce vieillard, les personnes qui sont là tous les jours assises sur des chaises, livrées au plaisir d’analyser les passants, laissaient toutes poindre dans leurs physionomies ce sourire particulier aux gens de Paris, et qui dit tant de choses ironiques, moqueuses ou compatissantes, mais qui, pour animer le visage du Parisien, blasé sur tous les spectacles possibles, exigent de hautes curiosités vivantes. Un mot fera comprendre et la valeur archéologique de ce bonhomme et la raison du sourire qui se répétait comme un écho dans tous les yeux. On demandait à Hyacinthe, un acteur célèbre par ses saillies, où il faisait faire les chapeaux à la vue desquels la salle pouffe de rire : « – Je ne les fais point faire, je les garde ? » répondit-il. Eh bien ! il se rencontre dans le million d’acteurs qui composent la grande troupe de Paris, des Hyacinthes sans le savoir qui gardent sur eux tous les ridicules d’un temps, et qui vous apparaissent comme la personnification de toute une époque pour vous arracher une bouffée de gaieté quand vous vous promenez en dévorant quelque chagrin amer causé par la trahison d’un ex-ami.
Ce passant démodé a un nom et un passé.
Ce passant était pourtant un grand prix, l’auteur de la première cantate couronnée à l’Institut, lors du rétablissement de l’Académie de Rome, enfin monsieur Sylvain Pons !... l’auteur de célèbres romances roucoulées par nos mères, de deux ou trois opéras joués en 1815 et 1816, puis de quelques partitions inédites. Ce digne homme finissait chef d’orchestre à un théâtre des boulevards. Il était, grâce à sa figure, professeur dans quelques pensionnats de demoiselles, et n’avait pas d’autres revenus que ses appointements et ses cachets. Courir le cachet à cet âge !... Combien de mystères dans cette situation peu romanesque !
Musicien oublié, laid, pauvre, collectionneur d'art passionné, Pons n'a jamais connu l'amour. Mais en 1835 il a trouvé un ami : Schmucke, pianiste allemand aussi naïf que lui, avec qui il partage un appartement rue de Normandie.
En 1835, le hasard vengea Pons de l’indifférence du beau sexe, il lui donna ce qu’on appelle, en style familier un bâton de vieillesse. Ce vieillard de naissance trouva dans l’amitié un soutien pour sa vie, il contracta le seul mariage que la société lui permît de faire, il épousa un homme, un vieillard, un musicien comme lui. Sans la divine fable de La Fontaine, cette esquisse aurait eu pour titre LES DEUX AMIS. Mais n’eût-ce pas été comme un attentat littéraire, une profanation devant laquelle tout véritable écrivain reculera ? Le chef-d’œuvre de notre fabuliste, à la fois la confidence de son âme et l’histoire de ses rêves, doit avoir le privilège éternel de ce titre. Cette page, au fronton de laquelle le poète a gravé ces trois mots : LES DEUX AMIS, est une de ces propriétés sacrées, un temple où chaque génération entrera respectueusement et que l’univers visitera, tant que durera la typographie.
Pour survivre, Pons s'est fait une famille d'emprunt chez de riches cousins par alliance, les Camusot, chez qui il paie son couvert par de menus cadeaux d'antiquaire. Ce jour-là, il apporte à sa cousine la présidente de Marville un éventail de Watteau.
Le cousin Pons, à qui le mouvement d’épaules de la présidente n’avait pas échappé, fut si cruellement atteint, qu’il ne trouva pas un compliment à dire, et il se contenta de ce mot profond : – Vous êtes toujours charmante, ma petite cousine ! Puis se tournant vers la mère et la saluant : – Chère cousine, reprit-il, vous ne sauriez m’en vouloir de venir un peu plus tôt que de coutume, je vous apporte ce que vous m’avez fait le plaisir de me demander.
Et le pauvre Pons, qui sciait en deux le président, la présidente et Cécile chaque fois qu’il les appelait cousin ou cousine, tira de la poche de côté de son habit une ravissante petite boîte oblongue en bois de Sainte-Lucie, divinement sculptée.
– Ah ! je l’avais oublié ! dit sèchement la présidente.
Cette exclamation n’était-elle pas atroce ? n’ôtait-elle pas tout mérite au soin du parent, dont le seul tort était d’être un parent pauvre ?
– Mais, reprit-elle, vous êtes bien bon, mon cousin. Vous dois-je beaucoup d’argent pour cette petite bêtise ?
Cette demande causa comme un tressaillement intérieur au cousin, il avait la prétention de solder tous ses dîners par l’offrande de ce bijou.
– J’ai cru que vous me permettiez de vous l’offrir, dit-il d’une voix émue.
Malgré le cadeau, un billet secret de Cécile détourne la présidente d'un dîner promis ailleurs. On congédie Pons sans ménagement.
– Mais pourquoi ?... le dîner est prêt, les domestiques le mangeraient.
En entendant cette horrible phrase, Pons se redressa comme si la décharge de quelque pile galvanique l’eût atteint, salua froidement sa cousine et alla reprendre son spencer. La porte de la chambre à coucher de Cécile qui donnait dans le petit salon était entrebâillée, en sorte qu’en regardant devant lui dans une glace, Pons aperçut la jeune fille prise d’un fou rire, parlant à sa mère par des coups de tête et des mines qui révélèrent quelque lâche mystification au vieil artiste. Pons descendit lentement l’escalier en retenant ses larmes : il se voyait chassé de cette maison, sans savoir pourquoi. – Je suis trop vieux maintenant, se disait-il, le monde a horreur de la vieillesse et de la pauvreté, deux laides choses. Je ne veux plus aller nulle part sans invitation. Mot héroïque !...
Rentré rue de Normandie, Pons retrouve son univers protecteur : Schmucke, et la concierge de l'immeuble, madame Cibot, qui fait leur ménage depuis dix ans et les couve comme une mère — en apparence.
En outre, un ferrailleur nommé Rémonencq occupait une boutique sur la rue. Ce Rémonencq, passé depuis quelques mois à l’état de marchand de curiosités, connaissait si bien la valeur bric-à-braquoise de Pons, qu’il le saluait du fond de sa boutique, quand le musicien entrait ou sortait. Ainsi, le sou pour livre donnait environ quatre cents francs au ménage Cibot, qui trouvait en outre gratuitement son logement et son bois. Or, comme les salaires de Cibot produisaient environ sept à huit cents francs en moyenne par an, les époux se faisaient, avec leurs étrennes, un revenu de seize cents francs, à la lettre mangés par les Cibot qui vivaient mieux que ne vivent les gens du peuple. – « On ne vit qu’une fois ! » disait la Cibot. Née pendant la révolution, elle ignorait, comme on le voit, le catéchisme.
Un espoir inattendu se lève : Frédéric Brunner, riche banquier allemand ami de Pons, s'éprend de la collection du musicien lors d'une visite — et, croit-on, de sa cousine Cécile, à marier depuis des années. Toute la famille s'emballe. Mais le soir de la demande officielle, Brunner s'explique.
– Monsieur, reprit l’Allemand avec flegme, je suis venu ce soir ici avec l’intention de demander, à monsieur le président, la main de sa fille. Je voulais faire un sort brillant à mademoiselle Cécile en lui offrant tout ce qu’elle eût consenti à accepter de ma fortune ; mais une fille unique est un enfant que l’indulgence de ses parents habitue à faire ses volontés, et qui n’a jamais connu la contrariété. Il en est ici comme dans plusieurs familles, où j’ai pu jadis observer le culte qu’on avait pour ces espèces de divinités : non seulement votre petite-fille est l’idole de la maison, mais encore madame la présidente y porte les... vous savez quoi ! Monsieur, j’ai vu le ménage de mon père devenir par cette cause, un enfer. Ma marâtre, cause de tous mes malheurs, fille unique, adorée, la plus charmante des fiancées, est devenue un diable incarné. Je ne doute pas que mademoiselle Cécile ne soit une exception à mon système mais je ne suis plus un jeune homme, j’ai quarante ans, et la différence de nos âges entraîne des difficultés qui ne me permettent pas de rendre heureuse une jeune personne habituée à voir faire à madame la présidente toutes ses volontés, et que madame la présidente écoute comme un oracle. De quel droit exigerais-je le changement des idées et des habitudes de mademoiselle Cécile ? Au lieu d’un père et d’une mère complaisants à ses moindres caprices, elle rencontrera l’égoïsme d’un quadragénaire ; si elle résiste, c’est le quadragénaire qui sera vaincu. J’agis donc en honnête homme, je me retire. D’ailleurs, je désire être entièrement sacrifié, s’il est toutefois nécessaire d’expliquer pourquoi je n’ai fait qu’une visite ici...
Le refus fait scandale. La présidente, humiliée, cherche aussitôt un coupable — et le trouve dans son cousin pauvre, à qui elle prête une vengeance imaginaire.
– Monsieur, reprit la présidente dont les yeux furent comme deux fontaines de bile verte, monsieur a voulu répondre à une innocente plaisanterie par une injure. À qui fera-t-on croire que cet Allemand soit dans son bon sens ? Ou il est complice d’une atroce vengeance, ou il est fou. J’espère, monsieur Pons, qu’à l’avenir vous nous épargnerez le déplaisir de vous voir dans une maison où vous avez essayé de porter la honte et le déshonneur.
Pons, devenu statue, tenait les yeux sur une rosace du tapis et tournait ses pouces.
– Eh bien ! vous êtes encore là, monstre d’ingratitude !... s’écria la présidente en se retournant. Nous n’y serons jamais, monsieur ni moi, si jamais monsieur se présentait ! dit-elle aux domestiques en leur montrant Pons. Allez chercher le docteur, Jean. Et vous, Madeleine, de l’eau de corne de cerf !
En quelques semaines, tout le clan bourgeois se retourne contre lui.
En quelques semaines, les familles réunies des Popinot, des Camusot et leurs adhérents avaient remporté dans le monde un triomphe facile, car personne n’y prit la défense du misérable Pons, du parasite, du sournois, de l’avare, du faux bonhomme enseveli sous le mépris, regardé comme une vipère réchauffée au sein des familles, comme un homme d’une méchanceté rare, un saltimbanque dangereux qu’on devait oublier.
Chassé de partout, brisé, Pons tombe malade. Alitée, sa collection devient soudain visible à des yeux avides. Madame Cibot, mise sur la piste par le ferrailleur Rémonencq, comprend en un instant ce que valent les tableaux de son locataire.
Madame Cibot, prise de vertige, fit volte-face. Elle conçut aussitôt l’idée de se faire coucher sur le testament du bonhomme Pons, à l’imitation de toutes les servantes-maîtresses dont les viagers avaient excité tant de cupidités dans le quartier du Marais. Habitant en idée une commune aux environs de Paris, elle s’y pavanait dans une maison de campagne où elle soignait sa bassecour, son jardin, et où elle finissait ses jours, servie comme une reine, ainsi que son pauvre Cibot, qui méritait tant de bonheur, comme tous les anges oubliés, incompris.
Dès lors, sous couvert de dévouement, elle prend en main le malade — et son butin.
– Cibot ! s’écria la portière essoufflée, en entrant dans sa loge. Ah ! mon ami, notre fortune n’est faite ! Mes deux messieurs n’ont pas d’héritiers, ni d’enfants naturels, ni rien... quoi !... Oh ! j’irai chez madame Fontaine me faire tirer les cartes, pour savoir ce que nous n’aurons de rente !...
Au chevet du malade, elle joue les anges gardiens — et sonde son passé pour mieux le manier.
– Mais bien mal ! répondit le pauvre Pons, je ne me sens plus le moindre appétit. Ah ! le monde ! le monde s’écriait-il en pressant la main de Schmucke qui tenait, assis au chevet du lit, la main de Pons, et avec qui sans doute le malade parlait des causes de sa maladie. – J’aurais bien mieux fait, mon bon Schmucke, de suivre tes conseils ! de dîner ici tous les jours depuis notre réunion ! de renoncer à cette société qui roule sur moi, comme un tombereau sur un œuf, et pourquoi ?...
– Ne vous impatientez pas, surtout, car votre maladie, dit la Cibot, vous n’y pousse assez, sans que vous n’augmentiez votre défaut de patience. Dieu nous envoie nos maux, mon cher bon monsieur, il nous punit de nos fautes, vous n’avez bien quelques chères petites fautes n’à vous reprocher !... Le malade inclina la tête négativement. – Oh ! n’allez ! vous n’aurez aimé dans votre jeunesse, vous n’aurez fait vos fredaines, vous n’avez peut-être quelque part n’un fruit de vos n’amours, qui n’est sans pain, ni feu, ni lieu... Monstres d’hommes ! Ça n’aime n’un jour, et puis : – Frist ! Ça ne pense plus n’à rien, pas même n’aux mois de nourrice ! Pauvres femmes !...
– Mais il n’y a que Schmucke et ma pauvre mère qui m’aient jamais aimé, dit tristement le pauvre Pons.
– Emmène-la ! dit Pons à l’oreille de Schmucke, elle m’agace !
Autour d'elle se referme un cercle de prédateurs. Rémonencq rêve de la collection. Fraisier, petit avocat véreux du quartier, se met au service de la présidente pour capter l'héritage. Et surtout Élie Magus, riche marchand-collectionneur, aussi passionné de tableaux que Pons lui-même.
Élie Magus, dont le nom est trop connu dans la COMÉDIE HUMAINE pour qu’il soit nécessaire de parler de lui, s’était retiré du commerce des tableaux et des curiosités, en imitant, comme marchand, la conduite que Pons avait tenue comme amateur. Les célèbres appréciateurs, feu Henry, messieurs Pigeot et Moret, Théret, Georges et Roëhn, enfin, les experts du Musée, étaient tous des enfants, comparés à Élie Magus, qui devinait un chef-d’œuvre sous une crasse centenaire, qui connaissait toutes les Écoles et l’écriture de tous les peintres.
Une nuit, pendant que Schmucke épie caché derrière une porte, la Cibot dérobe le testament scellé de Pons pour le faire lire en cachette à Fraisier.
– Le testament est-il cacheté ?
– Hélas ! oui !
– C’est un crime que de soustraire un testament et de le supprimer, mais ce n’est qu’un délit de le regarder ; et, dans tous les cas, qu’est-ce que c’est ? des peccadilles qui n’ont pas de témoins ! A-t-il le sommeil dur, notre homme ?...
– Oui ; mais quand vous avez voulu tout examiner et tout évaluer, il devait dormir comme un sabot, et il s’est réveillé... Cependant, je vais voir ! Ce matin, j’irai relever monsieur Schmucke sur les quatre heures du matin, et, si vous voulez venir, vous aurez le testament à vous pendant dix minutes...
Ce que Fraisier découvre, à la lueur d'une bougie, déjoue tous les calculs.
CECI EST MON TESTAMENT.
« Aujourd’hui, quinze avril mil huit cent quarante-cinq, étant sain d’esprit, comme ce testament, rédigé de concert avec monsieur Trognon, notaire, le démontrera ; sentant que je dois mourir prochainement de la maladie dont je suis atteint depuis les premiers jours de février dernier, j’ai dû, voulant disposer de mes biens, tracer mes dernières volontés, que voici :
» J’ai toujours été frappé des inconvénients qui nuisent aux chefs-d’œuvre de la peinture, et qui souvent ont entraîné leur destruction. J’ai plaint les belles toiles d’être condamnées à toujours voyager de pays en pays, sans être jamais fixées dans un lieu où les admirateurs de ces chefs-d’œuvre pussent aller les voir. J’ai toujours pensé que les pages vraiment immortelles des fameux maîtres devraient être des propriétés nationales, et mises incessamment sous les yeux des peuples comme la lumière, chef-d’œuvre de Dieu, sert à tous ses enfants.
» Or, comme j’ai passé ma vie à rassembler, à choisir quelques tableaux, qui sont de glorieuses œuvres des plus grands maîtres, que ces tableaux sont francs, sans retouche, ni repeints, je n’ai pas pensé sans chagrin que ces toiles, qui ont fait le bonheur de ma vie, pouvaient être vendues aux criées ; aller, les unes chez les Anglais, les autres en Russie, dispersées comme elles étaient avant leur réunion chez moi ; j’ai donc résolu de les soustraire à ces misères, ainsi que les cadres magnifiques qui leur servent de bordure, et qui tous sont dus à d’habiles ouvriers.
» Donc, par ces motifs, je donne et lègue au roi, pour faire partie du Musée du Louvre, les tableaux dont se compose ma collection, à la charge, si le legs est accepté, de faire à mon ami Wilhelm Schmucke une rente viagère de deux mille quatre cents francs.
» Si le roi, comme usufruitier du Musée, n’accepte pas ce legs avec cette charge, lesdits tableaux feront alors partie du legs que je fais à mon ami Schmucke de toutes les valeurs que je possède, à la charge de remettre la tête de Singe de Goya à mon cousin le président Camusot ; le tableau de fleurs d’Abraham Mignon, composé de tulipes, à monsieur Trognon, notaire, que je nomme mon exécuteur testamentaire, et de servir deux cents francs de rente à madame Cibot, qui fait mon ménage depuis dix ans.
» Enfin, mon ami Schmucke donnera la Descente de Croix, de Rubens, esquisse de son célèbre tableau d’Anvers à ma paroisse, pour en décorer une chapelle, en remerciement des bontés de monsieur le vicaire Duplanty, à qui je dois de pouvoir mourir en chrétien et en catholique », etc.
– C’est la ruine ! se dit Fraisier, la ruine de toutes mes espérances ! Ah ! je commence à croire tout ce que la présidente m’a dit de la malice de ce vieux artiste !...
– Eh bien ? vint demander la Cibot.
– Votre monsieur est un monstre, il donne tout au Musée, à l’État. Or, on ne peut plaider contre l’État !... Le testament est inattaquable. Nous sommes volés, ruinés, dépouillés, assassinés !...
Tout au fond de son lit, Pons agonise, dépouillé de sa collection pièce par pièce par ceux qui prétendaient le veiller. Il ne lui reste que Schmucke.
Pons, atteint dans sa vitalité par cette dernière blessure, qui tranche les liens du corps et de l’âme, recouvra pour quelques instants la parfaite quiétude qui suit l’agonie, il revint à lui, la sérénité de la mort sur le visage et regarda ceux qui l’entouraient d’un air presque riant.
– Ah ! docteur, j’ai bien souffert, mais vous aviez raison, je vais mieux... Merci, mon bon abbé, je me demandais où était Schmucke !...
Quelques heures plus tard, tandis que le prêtre et le médecin s'affairent ailleurs, la mort vient sans bruit.
Au moment où les femmes se présentèrent, amenées par le docteur Poulain, Pons venait de rendre le dernier soupir, sans que Schmucke s’en fût aperçu. L’Allemand tenait encore dans ses mains la main de son ami, dont la chaleur s’en allait par degrés.
– Ah ! vous pouvez parler haut ! s’écria la puissante et asthmatique Sauvage, le pauvre monsieur est mort !... il vient de passer. Schmucke jeta un cri perçant, il sentit la main de Pons glacée qui se raidissait, et il resta les yeux fixes, arrêtés sur ceux de Pons, dont l’expression l’eût rendu fou, sans madame Sauvage, qui, sans doute accoutumée à ces sortes de scènes, alla vers le lit en tenant un miroir, elle le présenta devant les lèvres du mort, et comme aucune respiration ne vint ternir la glace, elle sépara vivement la main de Schmucke de la main du mort.
– Quittez-la donc, monsieur, vous ne pourriez plus l’ôter ; vous ne savez pas comme les os vont se durcir ! Ça va vite le refroidissement des morts. Si l’on n’apprête pas un mort pendant qu’il est encore tiède, il faut plus tard lui casser les membres...
Le testament olographe, lui, tient bon : la fortune revient à Schmucke. Mais Fraisier fait attaquer l'acte en justice au nom des Camusot, et vient lui-même arracher au vieil Allemand désemparé une transaction dérisoire. Au sortir de l'étude du notaire, le seul ami sincère que Pons ait laissé à Schmucke, un modeste employé de théâtre nommé Topinard, tente de le prévenir trop tard.
Et cet imprudent ami donna l’assignation envoyée à Schmucke, cité Bordin. Schmucke prit le papier, le lut, et en se voyant traité comme il l’était, ne comprenant rien aux gentillesses de la procédure, il reçut un coup mortel. Ce gravier lui boucha le cœur. Topinard reçut Schmucke dans ses bras ; ils étaient alors tous deux sous la porte cochère du notaire. Une voiture vint à passer, Topinard y fit entrer le pauvre Allemand, qui subissait les douleurs d’une congestion séreuse au cerveau. La vue était troublée ; mais le musicien eut encore la force de tendre l’argent à Topinard. Schmucke ne succomba point à cette première attaque, mais il ne recouvra point la raison ; il ne faisait que des mouvements sans conscience ; il ne mangea point ; il mourut en dix jours sans se plaindre, car il ne parla plus. Il fut soigné par madame Topinard, et fut obscurément enterré côte à côte avec Pons, par les soins de Topinard, la seule personne qui suivit le convoi de ce fils de l’Allemagne.
Des années plus tard, la collection Pons orne le salon du comte Popinot, où l'on reçoit du beau monde.
– Et comment l’appelez-vous ? demanda le milord.
– Pons ! dit le président Camusot.
– C’était un homme charmant, reprit la présidente de sa petite voix flûtée, plein d’esprit, original, et avec cela beaucoup de cœur. Cet éventail que vous admirez, milord, et qui est celui de madame de Pompadour, il me l’a remis un matin en me disant un mot charmant que vous me permettrez de ne pas répéter...
Et elle regarda sa fille.
– Dites-nous le mot, demanda le prince russe, madame la vicomtesse.
– Le mot vaut l’éventail !... reprit la vicomtesse dont le mot était stéréotypé. Il a dit à ma mère qu’il était bien temps que ce qui avait été dans les mains du vice restât dans les mains de la vertu.
– Il dînait trois ou quatre fois par semaine chez moi, reprit-elle, il nous aimait tant ! nous savions l’apprécier, les artistes se plaisent avec ceux qui goûtent leur esprit. Mon mari était d’ailleurs son seul parent. Et quand cette succession est arrivée à monsieur de Marville, qui ne s’y attendait nullement, monsieur le comte a préféré acheter tout en bloc plutôt que de voir vendre cette collection à la criée ; et nous aussi nous avons mieux aimé la vendre ainsi, car il est si affreux de voir disperser de belles choses qui avaient tant amusé ce cher cousin.
Quant à Rémonencq, qui avait voulu empoisonner sa femme pour hériter seul de leur fortune volée, le sort a tranché lui-même.
Madame Rémonencq, frappée de la prédiction de madame Fontaine, ne veut pas se retirer à la campagne, elle reste dans son magnifique magasin du boulevard de la Madeleine, encore une fois veuve. En effet, l’Auvergnat, après s’être fait donner par contrat de mariage les biens au dernier vivant, avait mis à portée de sa femme un petit verre de vitriol, comptant sur une erreur, et sa femme, dans une intention excellente, ayant mis ailleurs le petit verre, Rémonencq l’avala. Cette fin, digne de ce scélérat, prouve en faveur de la Providence que les peintres de mœurs sont accusés d’oublier, peut-être à cause des dénouements de drames qui en abusent.
Excusez les fautes du copiste !
Paris, juillet 1846 – mai 1847.