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Le Lys dans la vallée — en 20 minutes

Le lys dans la vallée — en 20 minutes
Cette traversée du « Lys dans la vallée » se lit en une vingtaine de minutes. Elle est faite d’extraits copiés mot pour mot du roman de Balzac, cousus par de brèves liaisons en italique : rien n’est résumé ni réécrit, seuls les passages ont été choisis.

Le roman est une longue lettre : Félix de Vandenesse raconte sa vie à Natalie de Manerville, qui a exigé de connaître son passé.
Enfin, tu l’as deviné, Natalie, et peut-être vaut-il mieux que tu saches tout : oui, ma vie est dominée par un fantôme, il se dessine vaguement au moindre mot qui le provoque, il s’agite souvent de lui-même au-dessus de moi. J’ai d’imposants souvenirs ensevelis au fond de mon âme comme ces productions marines qui s’aperçoivent par les temps calmes, et que les flots de la tempête jettent par fragments sur la grève.
La confession s’ouvre sur une enfance sans amour.
Quelle vanité pouvais-je blesser, moi nouveau-né ? quelle disgrâce physique ou morale me valait la froideur de ma mère ? étais-je donc l’enfant du devoir, celui dont la naissance est fortuite, ou celui dont la vie est un reproche ? Mis en nourrice à la campagne, oublié par ma famille pendant trois ans, quand je revins à la maison paternelle, j’y comptai pour si peu de chose que j’y subissais la compassion des gens. Je ne connais ni le sentiment, ni l’heureux hasard à l’aide desquels j’ai pu me relever de cette première déchéance : chez moi l’enfant ignore et l’homme ne sait rien.
À vingt ans, timide et mal fagoté après des années de collège et de solitude, Félix assiste au bal donné à Tours pour le duc d’Angoulême. Une inconnue vient s’asseoir près de lui.
Mes yeux furent tout à coup frappés par de blanches épaules rebondies sur lesquelles j’aurais voulu pouvoir me rouler, des épaules légèrement rosées qui semblaient rougir comme si elles se trouvaient nues pour la première fois, de pudiques épaules qui avaient une âme, et dont la peau satinée éclatait à la lumière comme un tissu de soie. Ces épaules étaient partagées par une raie, le long de laquelle coula mon regard, plus hardi que ma main. Je me haussai tout palpitant pour voir le corsage et fus complètement fasciné par une gorge chastement couverte d’une gaze, mais dont les globes azurés et d’une rondeur parfaite étaient douillettement couchés dans des flots de dentelle. Les plus légers détails de cette tête furent des amorces qui réveillèrent en moi des jouissances infinies : le brillant des cheveux lissés au-dessus d’un cou velouté comme celui d’une petite fille, les lignes blanches que le peigne y avait dessinées et où mon imagination courut comme en de frais sentiers, tout me fit perdre l’esprit. Après m’être assuré que personne ne me voyait, je me plongeai dans ce dos comme un enfant qui se jette dans le sein de sa mère, et je baisai toutes ces épaules en roulant ma tête. Cette femme poussa un cri perçant, que la musique empêcha d’entendre, elle se retourna, me vit et me dit : « Monsieur ? » Ah ! si elle avait dit : « – Mon petit bonhomme qu’est-ce qui vous prend donc ? » je l’aurais tuée peut-être ; mais à ce monsieur ! des larmes chaudes jaillirent de mes yeux. Je fus pétrifié par un regard animé d’une sainte colère, par une tête sublime couronnée d’un diadème de cheveux cendrés, en harmonie avec ce dos d’amour. La pourpre de la pudeur offensée étincela sur son visage, que désarmait déjà le pardon de la femme qui comprend une frénésie quand elle en est le principe, et devine des adorations infinies les larmes du repentir. Elle s’en alla par un mouvement de reine.
Le bal fini, Félix erre en vain à la recherche de l’inconnue, puis rentre se coucher.
Une âme nouvelle, une âme aux ailes diaprées avait brisé sa larve. Tombée des steppes bleus où je l’admirais, ma chère étoile s’était donc faite femme en conservant sa clarté, ses scintillements et sa fraîcheur. J’aimai soudain sans rien savoir de l’amour.
Hanté par cette femme, Félix part à pied vers le château de Frapesle, chez des amis de sa famille. En chemin, la vallée de l’Indre s’ouvre devant lui.
Là se découvre une vallée qui commence à Montbazon, finit à la Loire, et semble bondir sous les châteaux posés sur ces doubles collines ; une magnifique coupe d’émeraude au fond de laquelle l’Indre se roule par des mouvements de serpent. À cet aspect, je fus saisi d’un étonnement voluptueux que l’ennui des landes ou la fatigue du chemin avait préparé. – Si cette femme, la fleur de son sexe, habite un lieu dans le monde, ce lieu, le voici ? À cette pensée je m’appuyai contre un noyer sous lequel, depuis ce jour, je me repose toutes les fois que je reviens dans ma chère vallée. Sous cet arbre confident de mes pensées, je m’interroge sur les changements que j’ai subis pendant le temps qui s’est écoulé depuis le dernier jour où j’en suis parti. Elle demeurait là, mon cœur ne me trompait point : le premier castel que je vis au penchant d’une lande était son habitation. Quand je m’assis sous mon noyer, le soleil de midi faisait pétiller les ardoises de son toit et les vitres de ses fenêtres. Sa robe de percale produisait le point blanc que je remarquai dans ses vignes sous un hallebergier. Elle était, comme vous le savez déjà, sans rien savoir encore, LE LYS DE CETTE VALLÉE où elle croissait pour le ciel, en la remplissant du parfum de ses vertus.
Le castel s’appelle Clochegourde ; il appartient au comte de Mortsauf. Son hôte y conduit Félix.
– Entrez donc, messieurs ! dit alors une voix d’or.
Quoique madame de Mortsauf n’eût prononcé qu’un mot au bal, je reconnus sa voix qui pénétra mon âme et la remplit comme un rayon de soleil remplit et dore le cachot d’un prisonnier. En pensant qu’elle pouvait se rappeler ma figure, je voulus m’enfuir ; il n’était plus temps, elle apparut sur le seuil de la porte, nos yeux se rencontrèrent. Je ne sais qui d’elle ou de moi rougit le plus fortement.
Reçu à Clochegourde, Félix découvre le ménage : le comte, émigré ruiné, malade et despotique, tyrannise sa femme et leurs deux enfants fragiles, Jacques et Madeleine. Un soir sur la terrasse, Félix laisse parler son cœur ; madame de Mortsauf l’arrête.
– Vous m’avez évité le mot amour, dit-elle en m’interrompant d’une voix sévère ; mais vous avez parlé d’un sentiment que j’ignore et qui ne m’est point permis. Vous êtes un enfant, je vous pardonne encore, mais pour la dernière fois. Sachez-le, monsieur, mon cœur est comme cuivré de maternité !
Elle lui confie pourtant, cette nuit-là, ses douleurs de femme mariée. Deux larmes lui échappent.
Deux grosses larmes éclairées par un rayon de lune sortirent de ses yeux, roulèrent sur ses joues, en atteignirent le bas ; mais je tendis la main assez à temps pour les recevoir, et les bus avec une avidité pieuse qu’excitèrent ces paroles déjà signées par dix ans de larmes secrètes, de sensibilité dépensée, de soins constants, d’alarmes perpétuelles, l’héroïsme le plus élevé de votre sexe ! Elle me regarda d’un air doucement stupide.
– Voici, lui dis-je, la première, la sainte communion de l’amour. Oui, je viens de participer à vos douleurs, de m’unir à votre âme, comme nous nous unissons au Christ en buvant sa divine substance. Aimer sans espoir est encore un bonheur.
Elle consent à un pacte d’amitié pure. Félix lui demande un nom qui ne soit qu’à lui.
– C’est beaucoup, dit-elle, mais je suis moins petite que vous ne le croyez. Monsieur de Mortsauf m’appelle Blanche. Une seule personne au monde, celle que j’ai le plus aimée, mon adorable tante me nommait Henriette. Je redeviendrai donc Henriette pour vous.
Je lui pris la main et la baisai. Elle me l’abandonna dans cette confiance qui rend la femme si supérieure à nous, confiance qui nous accable.
Les mois passent à Clochegourde, entre parties de trictrac avec le comte et promenades le long de l’Indre.
À chaque heure, de moment en moment, notre fraternel mariage, fondé sur la confiance, devint plus cohérent ; nous nous établissions chacun dans notre position : la comtesse m’enveloppait dans les nourricières protections, dans les blanches draperies d’un amour tout maternel ; tandis que mon amour, séraphique en sa présence, devenait loin d’elle mordant et altéré comme un fer rouge ; je l’aimais d’un double amour qui décochait tour à tour les mille flèches du désir, et les perdait au ciel où elles se mouraient dans un éther infranchissable.
Faute de pouvoir parler, Félix compose pour elle des bouquets où tout se dit.
Aucune déclaration, nulle preuve de passion insensée n’eut de contagion plus violente que ces symphonies de fleurs, où mon désir trompé me faisait déployer les efforts que Beethoven exprimait avec ses notes ; retours profonds sur lui-même, élans prodigieux vers le ciel. Madame de Mortsauf n’était plus qu’Henriette à leur aspect.
Le plus célèbre de ces bouquets culmine ainsi.
Du sein de ce prolixe torrent d’amour qui déborde, s’élance un magnifique double pavot rouge accompagné de ses glands prêts à s’ouvrir, déployant les flammèches de son incendie au-dessus des jasmins étoilés et dominant la pluie incessante du pollen, beau nuage qui papillote dans l’air en reflétant le jour dans ses mille parcelles luisantes ! Quelle femme enivrée par la senteur d’Aphrodise cachée dans la flouve, ne comprendra ce luxe d’idées soumises, cette blanche tendresse troublée par des mouvements indomptés, et ce rouge désir de l’amour qui demande un bonheur refusé dans les luttes cent fois recommencées de la passion contenue, infatigable, éternelle ?
Aux vendanges, un seul mot échappe à la comtesse.
Elle se mit à rire du bon rire plein de sa jeunesse, quand arrivant après sa fille, avec mon panier, je lui dis comme Madeleine : – Et les miens, maman ? Elle me répondit : – Cher enfant, ne t’échauffe pas trop ! Puis me passant la main tour à tour sur le cou et dans les cheveux, elle me donna un petit coup sur la joue en ajoutant : – Tu es en nage ! Ce fut la seule fois que j’entendis cette caresse de la voix, le tu des amants.
Mais les crises du comte empirent. Un jour, devant Félix, il s’emporte contre sa femme.
– Qu’est-ce que c’est, dit-il, que votre monsieur impérieux ? ne suis-je pas le maître ? faut-il enfin vous l’apprendre ?
Il s’avança sur elle en lui présentant sa tête de loup blanc devenue hideuse, car ses yeux jaunes eurent une expression qui le fit ressembler à une bête affamée sortant d’un bois. Henriette se coula de son fauteuil à terre pour recevoir le coup qui n’arriva pas ; elle s’était étendue sur le parquet en perdant connaissance, toute brisée. Le comte fut comme un meurtrier qui sent rejaillir à son visage le sang de sa victime, il resta tout hébété.
L’automne venu, Félix doit rentrer à Paris. Henriette lui remet une longue lettre de conseils pour se conduire dans le monde, qu’elle résume d’un mot.
Tout ce que je viens de vous dire peut se résumer par un vieux mot : noblesse oblige !
Ces conseils portent. Sous la Restauration, après avoir servi la cause royale jusqu’à Gand, Félix est nommé maître des requêtes et attaché secrètement à la personne de Louis XVIII.
Madame de Mortsauf avait vu juste, je lui devais donc tout : pouvoir et richesse, le bonheur et la science ; elle me guidait et m’encourageait, purifiait mon cœur et donnait à mes vouloirs cette unité sans laquelle les forces de la jeunesse se dépensent inutilement.
Le roi lui-même le renvoie en Touraine avec une épigramme.
– La comtesse de Mortsauf est un ange que je voudrais cependant bien voir ici, reprit le roi, mais si je ne puis rien, mon chancelier, dit-il en se tournant vers moi, sera plus heureux. Vous avez six mois à vous, je me décide à vous donner pour collègue le jeune homme dont nous parlions hier. Amusez-vous bien à Clochegourde, monsieur Caton ! Et il se fit rouler hors du cabinet en souriant.
À Paris pourtant, une Anglaise célèbre, lady Arabelle Dudley, s’est mis en tête de conquérir ce jeune homme réputé fidèle.
Elle me disait un jour ces mots qui satisfaisaient toutes les capitulations d’une conscience timorée et les effrénés désirs du jeune homme : « – Votre amie toujours, et votre maîtresse quand vous le voudrez ! » Enfin elle médita de faire servir à ma perte la loyauté même de mon caractère, elle gagna mon valet de chambre, et après une soirée où elle s’était montrée si belle qu’elle était sûre d’avoir excité mes désirs, je la trouvai chez moi.
Félix devient son amant, écartelé entre deux femmes.
Eh ! bien, lady Arabelle contente les instincts, les organes, les appétits, les vices et les vertus de la matière subtile dont nous sommes faits ; elle était la maîtresse du corps. Madame de Mortsauf était l’épouse de l’âme. L’amour que satisfaisait la maîtresse a des bornes, la matière est finie, ses propriétés ont des forces calculées, elle est soumise à d’inévitables saturations ; je sentais souvent je ne sais quel vide à Paris, près de lady Dudley. L’infini est le domaine du cœur, l’amour était sans bornes à Clochegourde. J’aimais passionnément lady Arabelle, et certes, si la bête était sublime en elle, elle avait aussi de la supériorité dans l’intelligence ; sa conversation moqueuse embrassait tout. Mais j’adorais Henriette. La nuit je pleurais de bonheur, le matin je pleurais de remords.
La mère d’Henriette lui a tout appris par une lettre. Quand Félix revient à Clochegourde, à cheval, Arabelle cachée près de Tours, trois mots suffisent.
Je pris le chemin que j’avais parcouru pédestrement six ans auparavant, et m’arrêtai sous le noyer. De là, je vis madame de Mortsauf en robe blanche au bord de la terrasse. Aussitôt je m’élançai vers elle avec la rapidité de l’éclair, et fus en quelques minutes au bas du mur, après avoir franchi la distance en droite ligne, comme s’il s’agissait d’une course au clocher. Elle entendit les bonds prodigieux de l’hirondelle du désert, et, quand je l’arrêtai net au coin de la terrasse, elle me dit : – Ah ! vous voilà !
Ces trois mots me foudroyèrent. Elle savait mon aventure. Qui la lui avait apprise ? sa mère, de qui plus tard elle me montra la lettre odieuse ! La faiblesse indifférente de cette voix, jadis si pleine de vie, la pâleur mate du son révélaient une douleur mûrie, exhalaient je ne sais quelle odeur de fleurs coupées sans retour. L’ouragan de l’infidélité, semblable à ces crues de la Loire qui ensablent à jamais une terre, avait passé sur son âme en faisant un désert là où verdoyaient d’opulentes prairies.
Blessée, la comtesse lui retire jusqu’au nom qu’elle lui avait donné.
– Ne m’appelez jamais Henriette, reprit-elle, elle n’existe plus, la pauvre femme ; mais vous trouverez toujours madame de Mortsauf, une amie dévouée qui vous écoutera, qui vous aimera.
Félix ose lui demander si elle ne l’aime plus.
– Vous m’avez fait plus de mal que tous les autres ensemble ! Aujourd’hui je souffre moins, je vous aime donc moins ; mais il n’y a qu’en Angleterre où l’on dise ni jamais, ni toujours ; ici nous disons toujours, Soyez sage, n’augmentez pas ma douleur ; et si vous souffrez, songez que je vis, moi !
Une nuit, en calèche, Henriette croise même lady Dudley dans les landes, avant de pardonner et de se dire la sœur de sa rivale. Félix repart. Des mois plus tard, rappelé d’urgence auprès de la mourante, il croise sur la route le médecin Origet.
– Je doute que vous la trouviez vivante, me répondit-il. Elle meurt d’une affreuse mort, elle meurt d’inanition.
À Clochegourde, la mourante a fait parer sa chambre de fleurs pour le recevoir. La femme si vertueuse laisse enfin parler la révolte de son corps.
Mon ami, prouvez-moi donc que je ne puis mourir, mourir trompée ! Ils croient que ma plus vive douleur est la soif. Oh ! oui, j’ai bien soif, mon ami. L’eau de l’Indre me fait bien mal à voir, mais mon cœur éprouve une plus ardente soif. J’avais soif de toi, me dit-elle d’une voix plus étouffée en me prenant les mains dans ses mains brûlantes et m’attirant à elle pour me jeter ces paroles à l’oreille : mon agonie a été de ne pas te voir ! Ne m’as-tu pas dit de vivre ? je veux vivre. Je veux monter à cheval aussi, moi ! je veux tout connaître, Paris, les fêtes, les plaisirs.
Le vieux confesseur prie ; elle poursuit.
– Oui, vivre ! dit-elle en me faisant lever et s’appuyant sur moi, vivre de réalités et non de mensonges. Tout a été mensonge dans ma vie, je les ai comptées depuis quelques jours, ces impostures. Est-il possible que je meure, moi qui n’ai pas vécu ? moi qui ne suis jamais allée chercher quelqu’un dans une lande ?
L’opium l’apaise ; la sérénité revient. Avant de recevoir les derniers sacrements, elle s’agenouille devant son mari pour lui demander pardon.
J’ai eu, dit-elle à voix basse, une amitié vive que personne, pas même celui qui en fut l’objet, n’a connue en entier. Quoique je sois demeurée vertueuse selon les lois humaines, que j’aie été pour vous une épouse irréprochable, souvent des pensées, involontaires ou volontaires, ont traversé mon cœur, et j’ai peur en ce moment de les avoir trop accueillies.
Elle lègue à Félix une lettre à lire après sa mort, puis reçoit le viatique.
Quelques moments après, sa respiration s’embarrassa, un nuage se répandit sur ses yeux qui bientôt se rouvrirent, elle me lança un dernier regard, et mourut aux yeux de tous, en entendant peut-être le concert de nos sanglots. Par un hasard assez naturel à la campagne, nous entendîmes alors le chant alternatif de deux rossignols qui répétèrent plusieurs fois leur note unique, purement filée comme un tendre appel. Au moment où son dernier soupir s’exhala, dernière souffrance d’une vie qui fut une longue souffrance, je sentis en moi-même un coup par lequel toutes mes facultés furent atteintes.
Après les funérailles au petit cimetière de Saché, réfugié loin de Clochegourde, Félix ouvre la lettre d’Henriette : morte, elle avoue tout, depuis le baiser du bal.
Vous souvenez-vous encore aujourd’hui de vos baisers ? ils ont dominé ma vie, ils ont sillonné mon âme ; l’ardeur de votre sang a réveillé l’ardeur du mien ; votre jeunesse a pénétré ma jeunesse, vos désirs sont entrés dans mon cœur.
Elle y confesse aussi ce qui l’a tuée.
La jalousie a fait la large brèche par où la mort est entrée. Je suis restée néanmoins le front calme. Oui, cette saison de combats fut un secret entre Dieu et moi. Quand j’ai bien su que j’étais aimée autant que je vous aimais moi-même et que je n’étais trahie que par la nature et non par votre pensée, j’ai voulu vivre... et il n’était plus temps.
La lettre s’achève sur un adieu apaisé, écrit d’une âme réconciliée.
Adieu, cher enfant de mon cœur, ceci est l’adieu complètement intelligent, encore plein de vie, l’adieu d’une âme où tu as répandu de trop grandes joies pour que tu puisses avoir le moindre remords de la catastrophe qu’elles ont engendrée ; je me sers de ce mot en pensant que vous m’aimez, car moi j’arrive au lieu du repos, immolée au devoir, et, ce qui me fait frémir, non sans regret ! Dieu saura mieux que moi si j’ai pratiqué ses saintes lois selon leur esprit. J’ai sans doute chancelé souvent, mais je ne suis point tombée, et la plus puissante excuse de mes fautes est dans la grandeur même des séductions qui m’ont environnée. Le Seigneur me verra tout aussi tremblante que si j’avais succombé. Encore adieu, un adieu semblable à celui que j’ai fait hier à notre belle vallée, au sein de laquelle je reposerai bientôt, et où vous reviendrez souvent, n’est-ce pas ? » HENRIETTE. »
Henriette lui léguait ses enfants et rêvait de lui donner Madeleine. Mais quand Félix reparaît à Clochegourde, la jeune fille, qui a tout deviné, le chasse.
– Monsieur, dit-elle d’une voix tremblante d’émotion, je connais aussi toutes vos pensées ; mais je ne changerai point de sentiments à votre égard, et j’aimerais mieux me jeter dans l’Indre que de me lier à vous. Je ne vous parlerai pas de moi ; mais si le nom de ma mère conserve encore quelque puissance sur vous, c’est en son nom que je vous prie de ne jamais venir à Clochegourde tant que j’y serai.
Félix referme sa confession sur son deuil.
Natalie, depuis ce jour à jamais terrible où je suis entré pour la première fois dans un cimetière en accompagnant les dépouilles de cette noble Henriette, que maintenant vous connaissez, le soleil a été moins chaud et moins lumineux, la nuit plus obscure, le mouvement moins prompt, la pensée plus lourde. Il est des personnes que nous ensevelissons dans la terre, mais il en est de plus particulièrement chéries qui ont eu notre cœur pour linceul, dont le souvenir se mêle chaque jour à nos palpitations ; nous pensons à elles comme nous respirons, elles sont en nous par la douce loi d’une métempsycose propre à l’amour. Une âme est en mon âme.
Et il tend sa vie à Natalie comme une offrande.
Demain, je saurai si je me suis trompé en vous aimant.
La réponse de Natalie de Manerville clôt le roman.
Cher comte, vous avez reçu de cette pauvre madame de Mortsauf une lettre qui, dites-vous, ne vous a pas été inutile pour vous conduire dans le monde, lettre à laquelle vous devez votre haute fortune. Permettez-moi d’achever votre éducation. De grâce, défaites-vous d’une détestable habitude ; n’imitez pas les veuves qui parlent toujours de leur premier mari, qui jettent toujours à la face du second les vertus du défunt. Je suis Française, cher comte ; je voudrais épouser tout l’homme que j’aimerais, et ne saurais en vérité épouser madame de Mortsauf.
Elle poursuit, implacable.
Vous m’avez donné le désir de recevoir quelques-uns de vos bouquets enivrants, mais vous n’en composez plus. Il est ainsi une foule de choses que vous n’osez plus faire, de pensées et de jouissances qui ne peuvent plus renaître pour vous. Nulle femme, sachez-le bien, ne voudra coudoyer dans votre cœur la morte que vous y gardez.
Puis elle prononce son verdict sur toute l’histoire qu’on vient de lire.
Comment, cher comte ? vous avez eu pour votre début une adorable femme, une maîtresse parfaite qui songeait à votre fortune, qui vous a donné la pairie, qui vous aimait avec ivresse, qui ne vous demandait que d’être fidèle, et vous l’avez fait mourir de chagrin ; mais je ne sais rien de plus monstrueux.
Elle congédie enfin son soupirant — c’est la chute du livre.
Si vous tenez à rester dans le monde, à jouir du commerce des femmes, cachez-leur avec soin tout ce que vous m’avez dit : elles n’aiment ni à semer les fleurs de leur amour sur des rochers, ni à prodiguer leurs caresses pour panser un cœur malade. Toutes les femmes s’apercevraient de la sécheresse de votre cœur, et vous seriez toujours malheureux. Bien peu d’entre elles seraient assez franches pour vous dire ce que je vous dis, et assez bonnes personnes pour vous quitter sans rancune en vous offrant leur amitié, comme le fait aujourd’hui celle qui se dit votre amie dévouée, » NATALIE DE MANERVILLE. »
Paris, octobre 1835.