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Le médecin de campagne — en 20 minutes

Le médecin de campagne — en 20 minutes
Version courte du roman : une traversée en extraits choisis, à lire en une vingtaine de minutes. Le texte est celui de Balzac ; les passages en italique sont de brèves liaisons éditoriales pour suivre l’intrigue. Pour tout lire, basculez sur le texte intégral depuis le sommaire.

1829, dans une vallée pauvre au pied de la Grande-Chartreuse. Un vieux militaire y chemine, en route vers le médecin du canton.
En 1829, par une jolie matinée de printemps, un homme âgé d’environ cinquante ans suivait à cheval le chemin montagneux qui mène à un gros bourg situé près de la Grande-Chartreuse. Ce bourg est le chef-lieu d’un canton populeux circonscrit par une longue vallée.
Homme de haute taille, le voyageur était entièrement vêtu de drap bleu aussi soigneusement brossé que devait l’être chaque matin son cheval au poil lisse, sur lequel il se tenait droit et vissé comme un vieil officier de cavalerie. Si déjà sa cravate noire et ses gants de daim, si les pistolets qui grossissaient ses fontes, et le portemanteau bien attaché sur la croupe de son cheval, n’eussent indiqué le militaire, sa figure brune marquée de petite-vérole, mais régulière et empreinte d’une insouciance apparente, ses manières décidées, la sécurité de son regard, le port de sa tête, tout aurait trahi ces habitudes régimentaires qu’il est impossible au soldat de jamais dépouiller, même après être rentré dans la vie domestique.
C’est le commandant Genestas, sous le faux nom de « capitaine Bluteau ». Il retrouve le docteur Benassis, maire et médecin du bourg, au chevet d’un crétin agonisant — le dernier survivant d’un hameau que Benassis a fait déplacer dix ans plus tôt.
Je n’ai pas besoin, dit le militaire, de demander si vous êtes monsieur Benassis. Étranger, impatient de vous voir, vous m’excuserez, monsieur, d’être venu vous chercher sur votre champ de bataille au lieu de vous avoir attendu chez vous. Ne vous dérangez pas, faites vos affaires. Quand vous aurez fini, je vous dirai l’objet de ma visite.
Malgré les innombrables spectacles de sa vie militaire, le vieux cavalier ressentit un mouvement de surprise accompagné d’horreur en apercevant une face humaine où la pensée ne devait jamais avoir brillé, face livide où la souffrance apparaissait naïve et silencieuse, comme sur le visage d’un enfant qui ne sait pas encore parler et qui ne peut plus crier, enfin la face tout animale d’un vieux crétin mourant. Le crétin était la seule variété de l’espèce humaine que le chef d’escadron n’eût pas encore vue. À l’aspect d’un front dont la peau formait un gros pli rond, de deux yeux semblables à ceux d’un poisson cuit, d’une tête couverte de petits cheveux rabougris auxquels la nourriture manquait, tête toute déprimée et dénuée d’organes sensitifs, qui n’eût pas éprouvé, comme Genestas, un sentiment de dégoût involontaire pour une créature qui n’avait ni les grâces de l’animal ni les privilèges de l’homme, qui n’avait jamais eu ni raison ni instinct, et n’avait jamais entendu ni parlé aucune espèce de langage. En voyant arriver ce pauvre être au terme d’une carrière qui n’était point la vie, il semblait difficile de lui accorder un regret ; cependant la vieille femme le contemplait avec une touchante inquiétude, et passait ses mains sur la partie des jambes que l’eau brûlante n’avait pas baignée, avec autant d’affection que si c’eût été son mari. Benassis lui-même, après avoir étudié cette face morte et ces yeux sans lumière, vint prendre doucement la main du crétin et lui tâta le pouls.
– Le bain n’agit pas, dit-il en hochant la tête, recouchons-le.
Il prit lui-même cette masse de chair, la transporta sur le grabat d’où il venait sans doute de la tirer, l’y étendit soigneusement en allongeant les jambes déjà presque froides, en plaçant la main et la tête avec les attentions que pourrait avoir une mère pour son enfant.
– Tout est dit, il va mourir, ajouta Benassis qui resta debout au bord du lit.
– Il est mort, dit le curé.
Ce mot excita la consternation la plus vraie. Les cierges furent allumés. Plusieurs personnes voulurent passer la nuit auprès du corps. Benassis et le militaire sortirent. À la porte quelques paysans arrêtèrent le médecin pour lui dire :
– Ah ! monsieur le maire, si vous ne l’avez pas sauvé, Dieu voulait sans doute le rappeler à lui.
– J’ai fait de mon mieux, mes enfants, répondit le docteur. Vous ne sauriez croire, monsieur, dit-il à Genestas quand ils furent à quelques pas du village abandonné dont le dernier habitant venait de mourir, combien de consolations vraies la parole de ces paysans renferme pour moi. Il y a dix ans, j’ai failli être lapidé dans ce village aujourd’hui désert, mais alors habité par trente familles.
Genestas s’installe chez Benassis, sous prétexte de vieilles blessures à soigner. Le lendemain, celui-ci l’emmène à travers le canton qu’il a transformé en dix ans — routes, fermes, tanneries — et lui présente ses habitants. Chez le vieux laboureur Moreau, qui défriche encore la montagne à plus de soixante ans, le médecin confie l’origine d’un de ses projets.
– Eh ! bien, mon brave père Moreau, vous voulez donc absolument toujours travailler ?
– Oui, monsieur Benassis. Je vous défricherai encore une bruyère ou deux avant de crever, répondit gaiement le vieillard dont les petits yeux noirs s’animèrent.
– Est-ce du vin que porte là votre femme ? Si vous ne voulez pas vous reposer, au moins faut-il boire du vin.
– Me reposer ! ça m’ennuie. Quand je suis au soleil, occupé à défricher, le soleil et l’air me raniment. Quant au vin, oui, monsieur, ceci est du vin, et je sais bien que c’est vous qui nous l’avez fait avoir pour presque rien chez monsieur le maire de Courteil. Ah ! vous avez beau être malicieux, on vous reconnaît tout de même.
– Allons, adieu, la mère. Vous allez sans doute à la pièce du Champferlu aujourd’hui ?
– Oui, monsieur, elle a été commencée hier soir.
– Bon courage ! dit Benassis. Vous devez quelquefois être bien contents en voyant cette montagne que vous avez presque toute défrichée à vous seuls.
– Dame, oui, monsieur, répondit la vieille, c’est notre ouvrage ! Nous avons bien gagné le droit de manger du pain.
– Vous voyez, dit Benassis à Genestas, le travail, la terre à cultiver, voilà le Grand-Livre des Pauvres. Ce bonhomme se croirait déshonoré s’il allait à l’hôpital ou s’il mendiait ; il veut mourir la pioche en main, en plein champ, sous le soleil. Ma foi, il a un fier courage ! À force de travailler, le travail est devenu sa vie ; mais aussi, ne craint-il pas la mort ! il est profondément philosophe sans s’en douter. Ce vieux père Moreau m’a donné l’idée de fonder dans ce canton un hospice pour les laboureurs, pour les ouvriers, enfin pour les gens de la campagne qui, après avoir travaillé pendant toute leur vie, arrivent à une vieillesse honorable et pauvre.
Plus loin, Benassis conduit Genestas vers un vieux soldat, Gondrin, qui creuse des fossés à dix sous la toise.
Mon homme est un des pontonniers de la Bérézina, il a contribué à construire le pont sur lequel a passé l’armée ; et pour en assujettir les premiers chevalets, il s’est mis dans l’eau jusqu’à mi-corps. Le général Éblé, sous les ordres duquel étaient les pontonniers, n’en a pu trouver que quarante-deux assez poilus, comme dit Gondrin, pour entreprendre cet ouvrage. Encore le général s’est-il mis à l’eau lui-même en les encourageant, les consolant, et leur promettant à chacun mille francs de pension et la croix de légionnaire. Le premier homme qui est entré dans la Bérézina a eu la jambe emportée par un gros glaçon, et l’homme a suivi sa jambe. Mais vous comprendrez mieux les difficultés de l’entreprise par les résultats : des quarante-deux pontonniers, il ne reste aujourd’hui que Gondrin. Trente-neuf d’entre eux ont péri au passage de la Bérézina, et les deux autres ont fini misérablement dans les hôpitaux de la Pologne.
Gondrin, sourd, jamais dédommagé de son service, n’attend plus rien de personne.
– Justice ! répéta-t-il, il n’y en aura jamais pour nous autres ! Nous n’avons point de porteurs de contraintes pour demander notre dû. Et comme il faut se remplir le bocal, dit-il en se frappant l’estomac, nous n’avons pas le temps d’attendre. Or, vu que les paroles des gens qui passent leur vie à se chauffer dans les bureaux n’ont pas la vertu des légumes, je suis revenu prendre ma solde sur le fonds commun, dit-il en frappant la boue avec sa pelle.
– Mon vieux camarade, cela ne peut pas aller comme ça ! dit Genestas. Je te dois la vie, et je serais ingrat si je ne te donnais un coup de main ! Moi, je me souviens d’avoir passé sur les ponts de la Bérézina, je connais de bons lapins qui en ont aussi la mémoire toujours fraîche, et ils me seconderont pour te faire récompenser par la patrie comme tu le mérites.
– Ils vous appelleront bonapartiste ! Ne vous mêlez pas de cela, mon officier. D’ailleurs, j’ai filé sur les derrières, et j’ai fait ici mon trou comme un boulet mort. Seulement je ne m’attendais pas, après avoir voyagé sur les chameaux du désert et avoir bu un verre de vin au coin du feu de Moscou, à mourir sous les arbres que mon père a plantés, dit-il en se remettant à l’ouvrage.
– Pauvre vieux, dit Genestas. À sa place je ferais comme lui, nous n’avons plus notre père. Monsieur, dit-il à Benassis, la résignation de cet homme me cause une tristesse noire, il ne sait pas combien il m’intéresse, et va croire que je suis un de ces gueux dorés insensibles aux misères du soldat. Il revint brusquement, saisit le pontonnier par la main, et lui cria dans l’oreille : – Par la croix que je porte, et qui signifiait autrefois honneur, je jure de faire tout ce qui sera humainement possible d’entreprendre pour t’obtenir une pension, quand je devrais avaler dix refus de ministre, solliciter le roi, le dauphin et toute la boutique !
Le soir venu, Benassis mène Genestas jusqu’à une maisonnette isolée : celle de la Fosseuse, une jeune malade qu’il protège comme une fille.
Une jeune fille mince et bien faite, vêtue d’une robe à guimpe de percaline rose à mille raies, se montra bientôt, rouge de pudeur et de timidité. Sa figure n’était remarquable que par un certain aplatissement dans les traits, qui la faisait ressembler à ces figures cosaques et russes que les désastres de 1814 ont rendues si malheureusement populaires en France. La Fosseuse avait en effet, comme les gens du Nord, le nez relevé du bout et très rentré ; sa bouche était grande, son menton petit, ses mains et ses bras étaient rouges, ses pieds larges et forts comme ceux des paysannes. Quoiqu’elle éprouvât l’action du hâle, du soleil et du grand air, son teint était pâle comme l’est une herbe flétrie, mais cette couleur rendait sa physionomie intéressante dès le premier aspect ; puis elle avait dans ses yeux bleus une expression si douce, dans ses mouvements tant de grâce, dans sa voix tant d’âme, que, malgré le désaccord apparent de ses traits avec les qualités que Benassis avait vantées au commandant, celui-ci reconnut la créature capricieuse et maladive en proie aux souffrances d’une nature contrariée dans ses développements.
– Mademoiselle, lui dit Genestas, vous avez grand tort de rester ici toute seule ; dans une cage aussi charmante que l’est celle-ci, il vous faudrait un mari.
– Cela est vrai, dit-elle, mais que voulez-vous, monsieur ? je suis pauvre et je suis difficile. Je ne me sens pas d’humeur à aller porter la soupe aux champs ou à mener une charrette, à sentir la misère de ceux que j’aimerais sans pouvoir la faire cesser, à tenir des enfants sur mes bras toute la journée, et à rapetasser les haillons d’un homme. Monsieur le curé me dit que ces pensées sont peu chrétiennes, je le sais bien, mais qu’y faire ? En certains jours, j’aime mieux manger un morceau de pain sec que de m’accommoder quelque chose pour mon dîner. Pourquoi voulez-vous que j’assomme un homme de mes défauts ? il se tuerait peut-être pour satisfaire mes fantaisies, et ce ne serait pas juste. Bah ! l’on m’a jeté quelque mauvais sort, et je dois le supporter toute seule.
– D’ailleurs elle est née fainéante, ma pauvre Fosseuse, dit Benassis, et il faut la prendre comme elle est. Mais ce qu’elle vous dit là signifie qu’elle n’a encore aimé personne, ajouta-t-il en riant.
En repartant, les deux cavaliers entendent un chant dans le lointain — un enfant malade qui désobéit à sa consigne de repos.
– C’est le chant du cygne, dit Benassis. Dans l’espace d’un siècle, cette voix ne retentit pas deux fois aux oreilles des hommes. Hâtons-nous, il faut l’empêcher de chanter ! Cet enfant se tue, il y aurait de la cruauté à l’écouter encore.
– Tais-toi donc, Jacques ! Allons, tais-toi ! cria le médecin.
La musique cessa. Genestas demeura debout, immobile et stupéfait. Un nuage couvrait le soleil, le paysage et la voix s’étaient tus ensemble. L’ombre, le froid, le silence remplaçaient les douces splendeurs de la lumière, les chaudes émanations de l’atmosphère et les chants de l’enfant.
Genestas s’avança dans une petite cour assez proprement tenue, et vit un garçon de quinze ans, faible comme une femme, blond, mais ayant peu de cheveux, et coloré comme s’il eût mis du rouge. Il se leva lentement du banc où il était assis sous un gros jasmin, sous des lilas en fleur qui poussaient à l’aventure et l’enveloppaient de leurs feuillages.
– Tu sais bien, dit le médecin, que je t’ai dit de te coucher avec le soleil, de ne pas t’exposer au froid du soir, et de ne pas parler. Comment t’avises-tu de chanter ?
– Dame, monsieur Benassis, il faisait bien chaud là, et c’est si bon d’avoir chaud ! J’ai toujours froid. En me sentant bien, sans y penser, je me suis mis à dire pour m’amuser : Malbrough s’en va-t-en guerre, et je me suis écouté moi-même, parce que ma voix ressemblait presque à celle du flûteau de votre berger.
– Ce petit paysan est poitrinaire ? lui dit Genestas.
– Mon Dieu ! oui, répondit Benassis. À moins d’un miracle dans la nature, la science ne peut le sauver. Nos professeurs, à l’école de médecine de Paris, nous ont souvent parlé du phénomène dont vous venez d’être témoin. Certaines maladies de ce genre produisent, dans les organes de la voix, des changements qui donnent momentanément aux malades la faculté d’émettre des chants dont la perfection ne peut être égalée par aucun virtuose. Je vous ai fait passer une triste journée, monsieur, dit le médecin quand il fut à cheval. Partout la souffrance et partout la mort, mais aussi partout la résignation. Les gens de la campagne meurent tous philosophiquement, ils souffrent, se taisent et se couchent à la manière des animaux.
Ce soir-là, cachés dans le foin d’une grange, Benassis et Genestas assistent à la veillée du bourg. On réclame à Goguelat, le piéton du canton, son grand récit : l’histoire de Napoléon, telle que la raconte le peuple.
– Vous le voulez, répondit Goguelat. Eh ! bien, vous verrez que ça ne signifie rien quand c’est dit au pas de charge. J’aime mieux vous raconter toute une bataille. Voulez-vous Champ-Aubert, où il n’y avait plus de cartouches, et où l’on s’est astiqué tout de même à la baïonnette ?
– Non ! l’Empereur ! l’Empereur !
Le fantassin se leva de dessus sa botte de foin, promena sur l’assemblée ce regard noir, tout chargé de misère, d’événements et de souffrances qui distingue les vieux soldats. Il prit sa veste par les deux basques de devant, les releva comme s’il s’agissait de recharger le sac où jadis étaient ses hardes, ses souliers, toute sa fortune ; puis il s’appuya le corps sur la jambe gauche, avança la droite et céda de bonne grâce aux vœux de l’assemblée. Après avoir repoussé ses cheveux gris d’un seul côté de son front pour le découvrir, il porta la tête vers le ciel afin de se mettre à la hauteur de la gigantesque histoire qu’il allait dire.
– Voyez-vous, mes amis, Napoléon est né en Corse, qu’est une île française, chauffée par le soleil d’Italie, où tout bout comme dans une fournaise, et où l’on se tue les uns les autres, de père en fils, à propos de rien : une idée qu’ils ont. Pour vous commencer l’extraordinaire de la chose, sa mère, qui était la plus belle femme de son temps et une finaude, eut la réflexion de le vouer à Dieu, pour le faire échapper à tous les dangers de son enfance et de sa vie, parce qu’elle avait rêvé que le monde était en feu le jour de son accouchement. C’était une prophétie ! Donc elle demande que Dieu le protège, à condition que Napoléon rétablira sa sainte religion, qu’était alors par terre. Voilà qu’est convenu, et ça s’est vu.
« Maintenant, suivez-moi bien, et dites-moi si ce que vous allez entendre est naturel.
Goguelat déroule alors, dans son patois de soldat, toute l’épopée — Italie, Égypte, le sacre, les grandes victoires, puis Moscou, la Bérézina où Gondrin a sauvé l’armée, la chute, l’île d’Elbe, les Cent-Jours — jusqu’à Waterloo.
Pour lors, là, la garde meurt d’un seul coup. Napoléon au désespoir se jette trois fois au-devant des canons ennemis à la tête du reste, sans trouver la mort ! Nous avons vu ça, nous autres ! Voilà la bataille perdue. Le soir, l’empereur appelle ses vieux soldats, brûle dans un champ plein de notre sang ses drapeaux et ses aigles ; ces pauvres aigles, toujours victorieuses, qui criaient dans les batailles : – En avant ! et qui avaient volé sur toute l’Europe, furent sauvées de l’infamie d’être à l’ennemi. Les trésors de l’Angleterre ne pourraient pas seulement lui donner la queue d’un aigle. Plus d’aigles ! Le reste est suffisamment connu. L’Homme Rouge passe aux Bourbons comme un gredin qu’il est. La France est écrasée, le soldat n’est plus rien, on le prive de son dû, on te le renvoie chez lui pour prendre à sa place des nobles qui ne pouvaient plus marcher, que ça faisait pitié.
Parce que, voyez-vous, ce n’est pas à l’enfant d’une femme que Dieu aurait donné le droit de tracer son nom en rouge comme il a écrit le sien sur la terre, qui s’en souviendra toujours ! Vive Napoléon, le père du peuple et du soldat ! »
– Vive le général Éblé ! cria le pontonnier.
– Comment avez-vous fait pour ne pas mourir dans le ravin de la Moscowa ? dit une paysanne.
– Est-ce que je sais ? Nous y sommes entrés un régiment, nous n’y étions debout que cent fantassins, parce qu’il n’y avait que des fantassins capables de le prendre ! l’infanterie, voyez-vous, c’est tout dans une armée...
– Et la cavalerie, donc ! s’écria Genestas en se laissant couler du haut du foin et apparaissant avec une rapidité qui fit jeter un cri d’effroi aux plus courageux. Hé ! mon ancien, tu oublies les lanciers rouges de Poniatowski, les cuirassiers, les dragons, tout le tremblement ! Quand Napoléon, impatient de ne pas voir avancer sa bataille vers la conclusion de la victoire, disait à Murat : « Sire, coupe-moi ça en deux ! » Nous parlions d’abord au trot, puis au galop ; une, deux ! l’armée ennemie était fendue comme une pomme avec un couteau. Une charge de cavalerie, mon vieux, mais c’est une colonne de boulets de canon !
– Et les pontonniers ? cria le sourd.
– Ha ! çà, mes enfants ! reprit Genestas tout honteux de sa sortie en se voyant au milieu d’un cercle silencieux et stupéfait, il n’y a pas d’agents provocateurs ici ! Tenez, voilà pour boire au petit caporal.
– Vive l’empereur ! crièrent d’une seule voix les gens de la veillée.
– Chut ! enfants, dit l’officier en s’efforçant de cacher sa profonde douleur. Chut ! il est mort en disant : « Gloire, France et bataille. » Mes enfants, il a dû mourir, lui, mais sa mémoire !... jamais.
Cette nuit-là, Benassis se confie enfin à son hôte — un secret gardé depuis douze ans.
« Je suis né, reprit le médecin, dans une petite ville du Languedoc, où mon père s’était fixé depuis longtemps, et où s’est écoulée ma première enfance. À l’âge de huit ans, je fus mis au collège de Sorrèze, et n’en sortis que pour aller achever mes études à Paris.
Suit le récit d’une jeunesse dissipée à Paris, d’une passion coupable, d’un fils qu’il a perdu, et du remords qui l’a conduit à se vouer tout entier, dans cette vallée, au bonheur des autres. Genestas, ému, lui rend confidence pour confidence : le vrai motif de sa visite. Adrien, l’enfant malade qu’il veut confier à Benassis, n’est pas son fils — pas par le sang.
– Adieu, mon capitaine, tout est fini, me dit Renard. – Non, lui répondis-je, faut voir. J’étais alors en ville, je descends, et l’assieds au coin d’une maison, sur un peu de paille. Il avait la tête brisée, la cervelle dans ses cheveux, et il parlait. Oh ! c’était un fier homme. – Nous sommes quittes, dit-il. Je vous ai donné ma vie, je vous avais pris Judith. Ayez soin d’elle et de son enfant, si elle en a un. D’ailleurs, épousez-la.
Genestas recueille Judith, la femme que son ami Renard lui avait autrefois soufflée puis, mourant, lui a confiée. Elle accouche d’un fils pendant la bataille de Hanau ; blessé, Genestas tient sa promesse.
Un matin elle pleurait en achevant mon pansement. – Judith, lui dis-je, votre enfant est perdu. – Et moi aussi, dit-elle. – Bah ! répondis-je, nous allons faire venir les papiers nécessaires, je vous épouserai et reconnaîtrai pour mien l’enfant de... Je n’ai pas pu achever. Ah ! mon cher monsieur, l’on peut tout faire pour recevoir le regard de morte par lequel Judith me remercia ; je vis que je l’aimais toujours, et dès ce jour-là son petit entra dans mon cœur. Pendant que les papiers, le père et la mère juifs étaient en route, la pauvre femme acheva de mourir. L’avant-veille de sa mort, elle eut la force de s’habiller, de se parer, de faire toutes les cérémonies d’usage, de signer leurs tas de papiers ; puis, quand son enfant eut un nom et un père, elle revint se coucher, je lui baisai les mains et le front, puis elle mourut. Voilà mes noces.
– Commandant, dit Benassis après un moment de silence, amenez-moi l’enfant de Judith. Dieu veut sans doute que je passe par cette dernière épreuve, et je la subirai. J’offrirai ces souffrances au Dieu dont le fils est mort sur la croix. D’ailleurs mes émotions pendant votre récit ont été douces, n’est-ce pas d’un favorable augure ?
Adrien arrive, chétif et pâle ; Benassis promet de le refaire. Devant lui et Genestas, la Fosseuse à son tour raconte son enfance de mendiante — et le seul ami qu’elle ait eu, un petit chien.
L’hiver il se couchait à mes pieds. Je souffrais tant de le voir battu, que je l’avais accoutumé à ne plus entrer dans les maisons pour y voler des os, et il se contentait de mon pain. Si j’étais triste, il se mettait devant moi, me regardait dans les yeux, et semblait me dire : – Tu es donc triste, ma pauvre Fosseuse ? Si les voyageurs me jetaient des sous, il les ramassait dans la poussière et me les apportait, ce bon caniche. Quand j’ai eu cet ami-là, j’ai été moins malheureuse.
Le chien mourra empoisonné par jalousie, et la Fosseuse retombera seule — jusqu’au jour où Benassis l’a recueillie. Les mois passent ; Adrien reprend des forces au grand air, sous la garde du contrebandier Butifer. Puis, un soir de décembre, tout bascule. Genestas, promu et sur le point de quitter Grenoble, reçoit une lettre d’Adrien.
Vers dix heures j’entendis les pas du cheval de monsieur Benassis. Il dit à Nicolle : « – Il fait un froid de loup, je suis mal à mon aise. – Voulez-vous que j’aille réveiller Jacquotte, lui demanda Nicolle. – Non ! non ! » Et il monta. « – Je vous ai apprêté votre thé, lui dis-je. – Merci, Adrien ! » me répondit-il en me souriant comme vous savez. Ce fut son dernier sourire. Le voilà qui ôte sa cravate comme s’il étouffait. « – Il fait chaud ici ! » dit-il. Puis il se jeta sur un fauteuil. « – Il est venu une lettre pour vous, mon bon ami, la voici, lui dis-je. » Il prend la lettre, regarde l’écriture et s’écrie : « – Ah ! mon Dieu, peut-être est-elle libre ! » Puis il s’est penché la tête en arrière, et ses mains ont tremblé ; enfin, il mit une lumière sur la table, et décacheta la lettre. Le ton de son exclamation était si effrayant, que je le regardai pendant qu’il lisait, et je le vis rougir et pleurer. Puis tout à coup il tomba la tête la première en avant, je le relève et lui vois le visage tout violet. « – Je suis mort, dit-il en bégayant et en faisant un effort affreux pour se dresser. Saignez, saignez-moi ! cria-t-il, en me saisissant les mains. Adrien, brûlez cette lettre ! »
Benassis meurt cette nuit-là. Tout le canton se rend à ses funérailles. Genestas, revenu en hâte, croise sur le chemin du cimetière les deux vieux soldats de la veillée.
– Ne sera-ce pas une belle vie à raconter ? dit Genestas.
– Oui, reprit Goguelat, c’est, sauf les batailles, le Napoléon de notre vallée.
– Voilà le cimetière, lui dit le curé. Trois mois avant d’y venir, lui, le premier, il fut frappé des inconvénients qui résultent du voisinage des cimetières autour des églises ; et, pour faire exécuter la loi qui en ordonne la translation à une certaine distance des habitations, il a donné lui-même ce terrain à la Commune. Nous y enterrons aujourd’hui un pauvre petit enfant : nous aurons ainsi commencé par y mettre l’Innocence et la Vertu. La mort est-elle donc une récompense ? Dieu nous donne-t-il une leçon en appelant à lui deux créatures parfaites ? allons-nous vers lui, lorsque nous avons été bien éprouvés au jeune âge par la souffrance physique, et dans un âge plus avancé par la souffrance morale ? Tenez voilà le monument rustique que nous lui avons élevé.
Genestas aperçut une pyramide en terre, haute d’environ vingt pieds, encore nue, mais dont les bords commençaient à se gazonner sous les mains actives de quelques habitants. La Fosseuse fondait en larmes, la tête entre ses mains et assise sur les pierres qui maintenaient le scellement d’une immense croix faite avec un sapin revêtu de son écorce. L’officier lut en gros caractères ces mots gravés sur le bois :
D. O. M.
Ci git le bon monsieur Bénassis, notre père à tous. Priez pour lui !
– C’est vous, monsieur, dit Genestas, qui avez...
– Non, répondit le curé, nous avons mis la parole qui a été répétée depuis le haut de ces montagnes jusqu’à Grenoble.
Après être demeuré silencieux pendant un moment, et s’être approché de la Fosseuse qui ne l’entendit pas, Genestas dit au curé : – Dès que j’aurai ma retraite, je viendrai finir mes jours parmi vous.