4Cette version condensée du roman est composée d'extraits authentiques du texte original de Balzac, cousus par de courtes liaisons éditoriales (en italique), pour une lecture d'environ 20 minutes. Le texte intégral est disponible sur Classiques.app.
8Dans les premiers jours de l’an VIII, au commencement de vendémiaire, ou, pour se conformer au calendrier actuel, vers la fin du mois de septembre 1799, une centaine de paysans et un assez grand nombre de bourgeois, partis le matin de Fougères pour se rendre à Mayenne, gravissaient la montagne de la Pèlerine, située à mi-chemin environ de Fougères à Ernée, petite ville où les voyageurs ont coutume de se reposer.
10Ces conscrits bretons, escortés par les Bleus du commandant Hulot, traînent étrangement le pas. Au sommet de la côte, un inconnu surgit devant le vieux soldat.
12– Pourquoi diable ne viennent-ils pas ? demanda-t-il pour la seconde fois de sa voix grossie par les fatigues de la guerre. Se trouve-t-il dans le village quelque bonne Vierge à laquelle ils donnent une poignée de main ?
14– Tu demandes pourquoi ? répondit une voix.
16En entendant des sons qui semblaient partir de la corne avec laquelle les paysans de ces vallons rassemblent leurs troupeaux, le commandant se retourna brusquement comme s’il eût senti la pointe d’une épée, et vit à deux pas de lui un personnage encore plus bizarre qu’aucun de ceux emmenés à Mayenne pour servir la République. Cet inconnu, homme trapu, large des épaules, lui montrait une tête presque aussi grosse que celle d’un bœuf, avec laquelle elle avait plus d’une ressemblance.
18– C’est que, répondit le sombre interlocuteur avec un accent qui prouvait une assez grande difficulté de parler français, c’est que là, dit-il en étendant sa rude et large main vers Ernée, là est le Maine, et là finit la Bretagne.
20Hulot interroge l'étrange paysan.
22– Du pays des Gars, répondit l’homme sans manifester aucun trouble.
24– Ton nom ?
26– Marche-à-terre.
28– Pourquoi portes-tu, malgré la loi, ton surnom de Chouan ?
30Le vieux républicain a compris ce que cette apparition annonce.
32Il lança un coup d’œil significatif à son adjudant Gérard, près duquel il se trouvait, lui serra fortement la main et dit à voix basse : – Nous sommes allés chercher de la laine, et nous allons revenir tondus.
34À voix basse, il confie à ses officiers Merle et Gérard ce que Paris lui a appris.
36Bref, Pitt et les princes ont envoyé, ici, un ci-devant, homme vigoureux, plein de talent, qui voudrait, en réunissant les efforts des Vendéens à ceux des Chouans, abattre le bonnet de la République. Ce camarade-là a débarqué dans le Morbihan, je l’ai su le premier, je l’ai appris aux malins de Paris, le Gars est le nom qu’il s’est donné.
38L'avertissement ne tarde pas à se vérifier.
40Pendant que les deux tirailleurs lui faisaient une espèce de rapport, Hulot cessa de regarder Marche-à-terre. Le Chouan se mit alors à siffler vivement, de manière à faire retentir son cri à une distance prodigieuse ; puis, avant qu’aucun de ses surveillants ne l’eût même couché en joue, il leur avait appliqué un coup de fouet qui les renversa sur la berme. Aussitôt, des cris ou plutôt des hurlements sauvages surprirent les Républicains. Une décharge terrible, partie du bois qui surmontait le talus où le Chouan s’était assis, abattit sept ou huit soldats.
42Les conscrits délivrés grossissent les rangs des assaillants, et le combat s'engage sur le plateau de la Pèlerine. Dans la mêlée, Hulot entrevoit le chef ennemi.
44Ce jeune chef, auquel Hulot ne donna pas plus de vingt-cinq ans, portait une veste de chasse en drap vert. Sa ceinture blanche contenait des pistolets. Ses gros souliers étaient ferrés comme ceux des Chouans.
46Les Bleus repoussent l'attaque. Avant de repartir, Hulot questionne un Chouan blessé que la garde nationale lui remet.
48Puis, Hulot se tournant vers le prisonnier. – Quel est le nom de ton général ? lui demanda-t-il.
50– Le Gars.
52– Qui ? Marche-à-terre.
54– Non, le Gars.
56– D’où le Gars est-il venu ?
58À cette question, le Chasseur du Roi, dont la figure rude et sauvage était abattue par la douleur, garda le silence, prit son chapelet et se mit à réciter des prières.
60– Le Gars est sans doute ce jeune ci-devant à cravate noire ? Il a été envoyé par le tyran et ses alliés Pitt et Cobourg.
62À ces mots, le Chouan, qui n’en savait pas si long, releva fièrement la tête : – Envoyé par Dieu et le Roi ! Il prononça ces paroles avec une énergie qui épuisa ses forces. Le commandant vit qu’il était difficile de questionner un homme mourant dont toute la contenance trahissait un fanatisme obscur, et détourna la tête en fronçant le sourcil. Deux soldats, amis de ceux que Marche-à-terre avait si brutalement dépêchés d’un coup de fouet sur l’accotement de la route, car ils y étaient morts, se reculèrent de quelques pas, ajustèrent le Chouan, dont les yeux fixes ne se baissèrent pas devant les canons dirigés sur lui, le tirèrent à bout portant, et il tomba. Lorsque les soldats s’approchèrent pour dépouiller le mort, il cria fortement encore : – Vive le Roi !
64Quelques semaines plus tard, Hulot escorte sur la route d'Alençon une voiture où voyagent une jeune femme d'une beauté singulière, sa servante Francine, et un agent de la police de Fouché nommé Corentin.
66– Bah ! la femme du Premier Consul est vieille, et celle-ci est jeune, reprit Hulot. D’ailleurs, l’ordre que j’ai reçu du ministre m’apprend qu’elle se nomme mademoiselle de Verneuil. C’est une ci-devant. Est-ce que je ne connais pas ça !
68La voyageuse cache à Francine elle-même le but de sa mission.
70– Rien, dit la jeune demoiselle d’une voix ferme. Seulement sache-le bien ! je hais cette entreprise encore plus que celui dont la langue dorée me l’a expliquée. Je veux être franche, je t’avouerai que je ne me serais pas rendue à leurs désirs, si je n’avais entrevu dans cette ignoble farce un mélange de terreur et d’amour qui m’a tentée. Puis, je n’ai pas voulu m’en aller de ce bas monde sans avoir essayé d’y cueillir les fleurs que j’en espère, dussé-je périr !
72À l'auberge d'Alençon, elle rencontre un jeune homme qui se donne pour le citoyen du Gua Saint-Cyr, élève de l'École Polytechnique, voyageant avec sa prétendue mère.
74Le voyageur, jeune homme de moyenne taille, portait un habit bleu et de grandes guêtres noires qui lui montaient au-dessus du genou, sur une culotte de drap également bleu. Cet uniforme simple et sans épaulettes appartenait aux élèves de l’École Polytechnique. D’un seul regard, mademoiselle de Verneuil sut distinguer sous ce costume sombre des formes élégantes et ce je ne sais quoi qui annoncent une noblesse native.
76Hulot survient, méfiant.
78– Pour qui preniez-vous donc mon fils ? reprit madame du Gua.
80– Pour le Gars, le chef envoyé aux Chouans et aux Vendéens par le cabinet de Londres, et qu’on nomme, je crois, le marquis de Montauran.
82Pour sauver le suspect, mademoiselle de Verneuil exhibe un ordre signé des ministres.
84Le commandant, pétrifié, rendit cette lettre contresignée des ministres, et qui enjoignait à toutes les autorités d’obéir aux ordres de cette mystérieuse personne ; mais il tira son épée du fourreau, la prit, la cassa sur son genou, et jeta les morceaux.
86– Mademoiselle, vous savez probablement bien ce que vous avez à faire ; mais un républicain a ses idées et sa fierté, dit-il. Je ne sais pas servir là où les belles filles commandent ; le Premier Consul aura, dès ce soir, ma démission, et d’autres que Hulot vous obéiront. Là où je ne comprends plus, je m’arrête ; surtout, quand je suis tenu de comprendre.
88La voiture repart vers Mayenne avec les faux du Gua. Dans une côte, les deux jeunes gens marchent ensemble, déjà troublés l'un par l'autre.
90Elle marcha plus vite ; le marin devina qu’elle voulait fuir une déclaration peut-être importune, il n’en devint que plus ardent, risqua tout pour arracher une première faveur à cette femme, et il lui dit en la regardant avec finesse : – Voulez-vous que je vous apprenne un secret ?
92– Oh ! dites promptement, s’il vous concerne ?
94– Je ne suis point au service de la République. Où allez-vous ? j’irai.
96À cette phrase, Marie trembla violemment, elle retira son bras, et se couvrit le visage de ses deux mains pour dérober la rougeur ou la pâleur peut-être qui en altéra les traits ; mais elle dégagea tout à coup sa figure, et dit d’une voix attendrie : – Vous avez donc débuté comme vous auriez fini, vous m’avez trompée ?
98– Oui, dit-il.
100Elle a deviné.
102– Qui êtes-vous ? reprit-elle ; mais je le sais ! En vous voyant, je m’en étais doutée, vous êtes le chef royaliste nommé le Gars ?
104Le jeune homme nie et se donne pour le vicomte de Bauvan, un ami de Montauran. Rassurée, Marie se laisse aimer. Le soir, il conduit la voyageuse et son escorte à la Vivetière, vieux manoir chouan ; avant d'y entrer, elle exige une garantie.
106– Ah ! vous m’y faites penser. Mon escorte et moi, lui demanda-t-elle avec une légère ironie, vos protecteurs enfin, seront-ils en sûreté ici ?
108– Oui, foi de gentilhomme ! Qui que vous soyez, vous et les vôtres, vous n’avez rien à craindre chez moi.
110Mais madame du Gua, la prétendue mère, rivale jalouse, a depuis longtemps donné ses ordres à Marche-à-terre.
112– Et si, après toutes ces informations, disait l’inconnue au Chouan, ce n’était pas son nom, tu tireras dessus sans pitié, comme sur une chienne enragée.
114– Entendu, répondit Marche-à-terre.
116Au souper, un mot du comte de Bauvan — le vrai — fait passer Marie pour une fille d'Opéra. Le marquis se croit trahi. Dehors, les Chouans postés par Marche-à-terre égorgent l'escorte républicaine.
118L’assemblée resta stupéfaite. En ce moment une décharge faite avec un ensemble terrible pour les oreilles des deux officiers, retentit dans la cour. Les deux officiers s’élancèrent sur le perron ; là, ils virent une centaine de Chouans qui ajustaient quelques soldats survivant à leur première décharge, et qui tiraient sur eux comme sur des lièvres.
120– Capitaine, dit froidement le marquis à Merle en lui répétant les paroles que le Républicain avait dites de lui, voyez-vous, les hommes sont comme les nèfles, ils mûrissent sur la paille. Et, par un geste de main, il montra l’escorte entière des Bleus couchée sur la litière ensanglantée, où les Chouans achevaient les vivants, et dépouillaient les morts avec une incroyable célérité.
122Gérard, fait prisonnier, refuse toute grâce.
124Gérard s’élança fièrement et sans mot dire vers la muraille ; Pille-miche l’ajusta en regardant le marquis immobile, prit le silence de son chef pour un ordre, et l’adjudant-major tomba comme un arbre.
126Dans la salle, madame du Gua triomphe.
128Lorsqu’elle vit le marquis dehors, elle se leva. – Mademoiselle que voici, s’écria-t-elle avec le calme d’une sourde rage, venait nous enlever le Gars ! Elle venait essayer de le livrer à la République.
130– Depuis ce matin je l’aurais pu livrer vingt fois, et je lui ai sauvé la vie, répliqua mademoiselle de Verneuil.
132Elle arrache du corsage de sa rivale l'ordre signé des ministres, la livre aux regards de l'assemblée, puis la jette à ses bourreaux.
134Madame du Gua vit errer sur les lèvres des chefs un sourire dont l’ironie la mit en fureur ; et alors, sans apercevoir le marquis ni le capitaine qui survinrent : – Pille-miche, emporte-la, dit-elle au Chouan en lui désignant mademoiselle de Verneuil, c’est ma part du butin, je te la donne, fais-en tout ce que tu voudras.
136Sur le perron, devant les cadavres, les deux amants se disent adieu.
138– Avez-vous donc quelque chose à venger bassement comme cette femme a fait ? dit-elle. Puis, apercevant les cadavres étendus sur la paille, elle s’écria en frissonnant : – La foi d’un gentilhomme ! ah ! ah ! ah ! Après ce rire, qui fut affreux, elle ajouta : – La belle journée !
140– Oui, belle, répéta-t-il, et sans lendemain.
142Il l'abandonne à Pille-miche.
144– Dieu m’entendra, marquis, je lui demanderai pour vous une belle journée sans lendemain !
146Mais Marche-à-terre, qui a promis à Francine de veiller sur sa maîtresse, rachète la captive à Pille-miche et la laisse fuir.
148– Cours à ta maîtresse, lui dit brusquement le Chouan, elle est sauvée !
150Réfugiée à Fougères, Marie ne vit plus que pour la vengeance. Elle le déclare à Hulot.
152Autant j’ai été bonne et vraie pour lui, autant je serai perfide et fausse. Oui, commandant, je veux l’amener dans mon lit ; ce chef en sortira pour marcher à la mort. C’est cela, je n’aurai jamais de rivale... Il a prononcé pardieu lui-même son arrêt : un jour sans lendemain ! Votre République et moi nous serons vengées.
154Le vieux soldat doute pourtant qu'elle livre jamais le Gars ; Corentin, lui, ne doute de rien.
156– Quelle femme ! s’écria Hulot en se retirant avec Corentin. Quelle idée ils ont eue à Paris, ces gens de police ! Mais elle ne nous le livrera jamais, ajouta-t-il en hochant la tête.
158– Oh ! si ! répliqua Corentin.
160– Ne voyez-vous pas qu’elle l’aime ? reprit Hulot.
162– C’est précisément pour cela. D’ailleurs, dit Corentin en regardant le commandant étonné, je suis là pour l’empêcher de faire des sottises, car, selon moi, camarade, il n’y a pas d’amour qui vaille trois cent mille francs.
164Marie reparaît pourtant au bal royaliste de Saint-James, où le marquis a réuni ses chefs. Devant sa froideur, il tente une folie.
166– Eh ! bien, dit-il en se souvenant d’une des plus folles actions du dernier duc de Lorraine, laissez-moi vous parler seulement pendant le temps que je pourrai garder dans la main ce charbon.
168Il se baissa vers le foyer, saisit un bout de tison et le serra violemment. Mademoiselle de Verneuil rougit, dégagea vivement son bras de celui du comte et regarda le marquis avec étonnement. Le comte s’éloigna doucement et laissa les deux amants seuls. Une si folle action avait ébranlé le cœur de Marie, car, en amour, il n’y a rien de plus persuasif qu’une courageuse bêtise.
170Il implore son pardon.
172– L’amour, lui répondit-elle avec froideur, ne pardonne rien, ou pardonne tout. Mais, reprit-elle, en lui voyant faire un mouvement de joie, il faut aimer.
174Réconciliés, ils quittent le bal ensemble. Mais sur la route de Fougères, Marie arrête le marquis.
176Ce fut après avoir contemplé son amant par un regard empreint de la plus profonde douleur, qu’elle lui dit ces affreuses paroles : – Tout ce que vous avez soupçonné de moi est vrai ! Le marquis laissa échapper un geste.
178Elle avoue tout : fille naturelle du duc de Verneuil, déchue, ruinée, elle a accepté de la police de Fouché, pour trois cent mille francs, la mission de séduire et de livrer le Gars.
180Je vous ai vu, monsieur, et vous ai reconnu tout d’abord par un de ces pressentiments qui ne nous trompent jamais ; cependant je me plaisais à douter, car plus je vous aimais, plus la certitude m’était affreuse. En vous sauvant des mains du commandant Hulot, j’abjurai donc mon rôle, et résolus de tromper les bourreaux au lieu de tromper leur victime.
182Puis elle s'arrache à lui.
184Je vous sacrifie honneur et fortune. L’orgueil que me donne ce sacrifice me soutiendra dans ma misère, et le destin peut disposer de mon sort à son gré. Je ne vous livrerai jamais. Je retourne à Paris. Là, votre nom sera pour moi tout un autre moi-même, et la magnifique valeur que vous saurez lui imprimer me consolera de tous mes chagrins. Quant à vous, vous êtes homme, vous m’oublierez. Adieu.
186Le marquis ne renonce pas. Par l'entremise du chouan Galope-chopine, il donne rendez-vous à Marie dans une cabane des rochers de Saint-Sulpice. Les Bleus, prévenus, cernent la maison au milieu de leur entretien.
188– Eh ! bien, après demain, si dès le matin tu vois de la fumée sur les roches de Saint-Sulpice, le soir je serai chez toi, amant, époux, ce que tu voudras que je sois. J’aurai tout bravé !
190– Mais, Alphonse, tu m’aimes donc bien, dit-elle avec ivresse, pour risquer ainsi ta vie avant de me la donner ?...
192Les soldats approchent.
194– Sors la première, lui dit-il, tu me préserveras.
196En entendant ce mot, pour elle sublime, elle se plaça tout heureuse en face de la porte, pendant que le marquis armait son tromblon. Après avoir mesuré l’espace qui existait entre le seuil de la cabane et le gros tronc d’arbre, le Gars se jeta devant les sept Bleus, les cribla de sa mitraille et se fit un passage au milieu d’eux. Les trois troupes se précipitèrent autour de l’échalier que le chef avait sauté, et le virent alors courant dans le champ avec une incroyable célérité.
198Le Gars échappe aux trois détachements. Mais les chefs chouans croient que Galope-chopine l'a vendu ; Marche-à-terre et Pille-miche viennent chez leur cousin.
200– Apporte-nous ton couperet, dit Marche-à-terre.
202– Mais, monsieur Marche-à-terre, qu’en voulez-vous donc faire ?
204– Allons, cousin, tu le sais bien, dit Pille-miche en serrant sa chinchoire que lui rendit Marche-à-terre, tu es jugé.
206La sentence s'exécute.
208Les deux Chouans saisirent de nouveau Galope-chopine, le couchèrent sur le banc, où il ne donna plus d’autres signes de résistance que ces mouvements convulsifs produits par l’instinct de l’animal ; enfin il poussa quelques hurlements sourds qui cessèrent aussitôt que le son lourd du couperet eut retenti. La tête fut tranchée d’un seul coup. Marche-à-terre prit cette tête par une touffe de cheveux, sortit de la chaumière, chercha et trouva dans le grossier chambranle de la porte un grand clou autour duquel il tortilla les cheveux qu’il tenait, et y laissa pendre cette tête sanglante à laquelle il ne ferma seulement pas les yeux.
210Barbette, la veuve, trouve la tête clouée à sa porte.
212– Ôte ton sabot, dit la mère à son fils. Mets ton pied là-dedans. Bien. Souviens-toi toujours, s’écria-t-elle d’un son de voix lugubre, du soulier de ton père, et ne t’en mets jamais un aux pieds sans te rappeler celui qui était plein du sang versé par les Chuins, et tue les Chuins.
214Puis elle allume elle-même sur les rochers le signal qui doit attirer le Gars à Fougères — et court tout livrer aux Bleus. Ce jour-là, Corentin joue sa dernière carte : il fait remettre à Marie, comme interceptée, une lettre du marquis — un faux forgé de sa main.
216Elle respira plus librement et lut avec avidité le billet qu’on venait de lui envoyer ; il était du marquis et semblait adressé à madame du Gua.
218« Non, mon ange, je n’irai pas ce soir à la Vivetière. Ce soir, vous perdez votre gageure avec le comte et je triomphe de la République en la personne de cette fille délicieuse, qui vaut certes bien une nuit, convenez-en. Ce sera le seul avantage réel que je remporterai dans cette campagne, car la Vendée se soumet. Il n’y a plus rien à faire en France, et nous repartirons sans doute ensemble pour l’Angleterre. Mais à demain les affaires sérieuses. »
220Foudroyée, Marie ne songe plus qu'à le perdre.
222– Je suis trahie, trompée, abusée, jouée, rouée, perdue, et je veux le tuer, le déchirer.
224Elle court trouver Hulot.
226– De quoi vous plaignez-vous, répondit mademoiselle de Verneuil en lui serrant fortement le bras, ce brouillard peut cacher la vengeance aussi bien que la perfidie. Commandant, ajouta-t-elle à voix basse, il s’agit de prendre avec moi des mesures telles que le Gars ne puisse pas échapper aujourd’hui.
228Mais chez elle l'attendent un prêtre, deux témoins et le marquis : il est venu l'épouser. Devant sa fureur, il tombe des nues ; Francine dit où est passée la lettre.
230– Où est cette lettre ?
232– M. Corentin l’a prise.
234– Corentin ! Ah ! je comprends tout, il a fait la lettre, et m’a trompée comme il trompe, avec un art diabolique.
236Trop tard : la maison est cernée par ses propres ordres, et elle n'ose plus rien avouer. Devant l'autel dressé dans le salon, elle interroge le prêtre, qui lui promet que la foi obtient tout de Dieu.
238Mademoiselle de Verneuil se précipita à genoux avec un incroyable enthousiasme : – Ô mon Dieu ! dit-elle dans son extase, ma foi en toi est égale à mon amour pour lui ! inspire-moi ! Fais ici un miracle, ou prends ma vie.
240– Vous serez exaucée, dit le prêtre.
242Le mariage est béni. Restée seule avec son mari, Marie compte les heures.
244Marie regarda la pendule, et se dit : Six heures à vivre.
246Au milieu de la nuit, elle le réveille.
248– Pauvre Alphonse, où crois-tu donc que je t’aie mené, demanda-t-elle en tremblant.
250– Au bonheur.
252– À la mort.
254Et tressaillant d’horreur, elle s’élança hors du lit ; le marquis étonné la suivit, sa femme l’amena près de la fenêtre. Après un geste délirant qui lui échappa, Marie releva les rideaux de la croisée, et lui montra du doigt sur la place une vingtaine de soldats. La lune, ayant dissipé le brouillard, éclairait de sa blanche lumière les habits, les fusils, l’impassible Corentin qui allait et venait comme un chacal attendant sa proie, et le commandant, les bras croisés, immobile, le nez en l’air, les lèvres retroussées, attentif et chagrin.
256– Eh ! laissons-les, Marie, et reviens.
258– Pourquoi ris-tu, Alphonse ? c’est moi qui les ai placés là.
260– Tu rêves ?
262– Non !
264Ils se regardèrent un moment, le marquis devina tout, et la serrant dans ses bras : – Va ! je t’aime toujours, dit-il.
266Le cri de la chouette retentit : Marche-à-terre est au pied de la tour avec une échelle, envoyé par madame du Gua.
268La marquise et Francine revêtirent Montauran d’un costume de Chouan, avec cette étonnante promptitude qui n’appartient qu’aux femmes.
270Au moment où le marquis s'engage dans l'œil-de-bœuf, Marie s'esquive : elle a revêtu ses habits à lui.
272– Oh ! encore un baiser, dit une voix tremblante et douce.
274Le marquis, dont les pieds atteignaient l’échelle libératrice, mais qui avait encore une partie du corps engagée dans l’œil-de-bœuf, se sentit pressé par une étreinte de désespoir. Il jeta un cri en reconnaissant ainsi que sa femme avait pris ses habits ; il voulut la retenir, mais elle s’arracha brusquement de ses bras, et il se trouva forcé de descendre. Il gardait à la main un lambeau d’étoffe, et la lueur de la lune venant à l’éclairer soudain, il s’aperçut que ce lambeau devait appartenir au gilet qu’il avait porté la veille.
276– Halte ! feu de peloton.
278Ces mots, prononcés par Hulot au milieu d’un silence qui avait quelque chose d’horrible, rompirent le charme sous l’empire duquel semblaient être les hommes et les lieux. Une salve de balles arrivant du fond de la vallée jusqu’au pied de la tour succéda aux décharges que firent les Bleus placés sur la Promenade. Le feu des Républicains n’offrit aucune interruption et fut continuel, impitoyable. Les victimes ne jetèrent pas un cri. Entre chaque décharge le silence était effrayant.
280Au corps de garde, Beau-pied rend compte à Hulot.
282– On lui a lavé la tête avec du plomb, mon commandant, lui dit Beau-pied qui venait à la rencontre de Hulot ; mais il a tué Gudin et blessé deux hommes. Ah ! l’enragé ! il avait enfoncé trois rangées de nos lapins, et aurait gagné les champs sans le factionnaire de la porte Saint-Léonard qui l’a embroché avec sa baïonnette.
284En entendant ces paroles, le commandant se précipita dans le corps de garde, et vit sur le lit de camp un corps ensanglanté que l’on venait d’y placer ; il s’approcha du prétendu marquis, leva le chapeau qui en couvrait la figure, et tomba sur une chaise.
286– Je m’en doutais, s’écria-t-il en se croisant les bras avec force ; elle l’avait, sacré tonnerre, gardé trop longtemps.
288Tous les soldats restèrent immobiles. Le commandant avait fait dérouler les longs cheveux noirs d’une femme. Tout à coup le silence fut interrompu par le bruit d’une multitude armée. Corentin entra dans le corps de garde en précédant quatre soldats qui, sur leurs fusils placés en forme de civière, portaient Montauran, auquel plusieurs coups de feu avaient cassé les deux cuisses et les bras. Le marquis fut déposé sur le lit de camp auprès de sa femme, il l’aperçut et trouva la force de lui prendre la main par un geste convulsif. La mourante tourna péniblement la tête, reconnut son mari, frissonna par une secousse horrible à voir, et murmura ces paroles d’une voix presque éteinte : – Un jour sans lendemain !... Dieu m’a trop bien exaucée.
290– Commandant, dit le marquis en rassemblant toutes ses forces et sans quitter la main de Marie, je compte sur votre probité pour annoncer ma mort à mon jeune frère qui se trouve à Londres, écrivez-lui que s’il veut obéir à mes dernières paroles, il ne portera pas les armes contre la France, sans néanmoins abandonner le service du Roi.
292– Ce sera fait, dit Hulot en serrant la main du mourant.
294Hulot chasse Corentin du corps de garde, la main sur son sabre.
296Le marquis put encore remercier par un signe de tête son adversaire, en lui témoignant cette estime que les soldats ont pour de loyaux ennemis.