Splendeurs et misères des courtisanes — en 20 minutes
Honoré de Balzac · 1838
Splendeurs et misères des courtisanes — en 20 minutes
4Cette version n’est pas un résumé : c’est une traversée du roman faite d’extraits réels, verbatim, cousus par de courtes liaisons éditoriales. Le lecteur y croise Esther, Lucien de Rubempré et Vautrin — alias l’abbé Carlos Herrera, alias Trompe-la-Mort — au fil des quatre parties du roman, dans les mots mêmes de Balzac.
8Paris, 1824. Au bal masqué de l’Opéra, un jeune homme d’une beauté remarquable attire tous les regards : Lucien de Rubempré, ancien petit apothicaire d’Angoulême, revenu dans le monde sous le nom retrouvé de ses ancêtres maternels. Il croise le comte Sixte du Châtelet et la marquise d’Espard.
10– Le beau jeune homme ! Ici l’on peut se retourner pour le voir, dit un masque en qui les habitués du bal reconnaissaient une femme comme il faut.
12– Vous ne vous le rappelez pas ? lui répondit le cavalier, madame du Châtelet vous l’a cependant présenté...
14– Quoi ! c’est le petit apothicaire de qui elle s’était amourachée, qui s’est fait journaliste, l’amant de mademoiselle Coralie ?
16– Je le croyais tombé trop bas pour jamais pouvoir remonter, et je ne comprends pas comment il peut reparaître dans le monde de Paris, dit le comte Sixte du Châtelet.
18– Il a un air de prince, dit le masque, et ce n’est pas cette actrice avec laquelle il vivait qui le lui aura donné ; ma cousine, qui l’avait deviné, n’a pas su le débarbouiller ; je voudrais bien connaître la maîtresse de ce Sargine, dites-moi quelque chose de sa vie qui puisse me permettre de l’intriguer.
20Ce couple qui suivait le jeune homme en chuchotant fut alors particulièrement observé par le masque aux épaules carrées.
22– Cher monsieur Chardon, dit le préfet de la Charente en prenant le dandy par le bras, je vous présente, une personne qui veut renouer connaissance avec vous...
24– Cher comte Châtelet, répondit le jeune homme, cette personne m’a appris combien était ridicule le nom que vous me donnez. Une Ordonnance du roi m’a rendu celui de mes ancêtres maternels, les Rubempré. Quoique les journaux aient annoncé ce fait, il concerne un si pauvre personnage que je ne rougis point de le rappeler à mes amis, à mes ennemis et aux indifférents : vous vous classerez où vous voudrez, mais je suis certain que vous ne désapprouverez point une mesure qui me fut conseillée par votre femme quand elle n’était encore que madame de Bargeton. (Cette jolie épigramme, qui fit sourire la marquise, fit éprouver un tressaillement nerveux au préfet de la Charente.) – Vous lui direz, ajouta Lucien, que maintenant je porte de gueules, au taureau furieux d’argent, dans le pré de sinople.
26– Furieux d’argent, répéta Châtelet.
28– Madame la marquise vous expliquera, si vous ne le savez pas, pourquoi ce vieil écusson est quelque chose de mieux que la clef de chambellan et les abeilles d’or de l’Empire qui se trouvent dans le vôtre, au grand désespoir de madame Châtelet, née Nègrepelisse d’Espard... dit vivement Lucien.
30– Puisque vous m’avez reconnue, je ne puis plus vous intriguer, et ne saurais vous exprimer à quel point vous m’intriguez, lui dit à voix basse la marquise d’Espard tout étonnée de l’impertinence et de l’aplomb acquis par l’homme qu’elle avait jadis méprisé.
32– Permettez-moi donc, madame, de conserver la seule chance que j’aie d’occuper votre pensée en restant dans cette pénombre mystérieuse, dit-il avec le sourire d’un homme qui ne veut pas compromettre un bonheur sûr.
34La marquise ne put réprimer un petit mouvement sec en se sentant, suivant une expression anglaise, coupée par la précision de Lucien.
36– Je vous fais mon compliment sur votre changement de position, dit le comte du Châtelet.
38– Et je le reçois comme vous me l’adressez, répliqua Lucien en saluant la marquise avec une grâce infinie.
40– Le fat ! dit à voix basse le comte à madame d’Espard, il a fini par conquérir ses ancêtres.
42Une femme masquée suit Lucien des yeux depuis le foyer, avec un amour visible sous le domino noir : Esther. Un groupe de journalistes moqueurs, qui la connaissaient jadis sous le sobriquet de « la Torpille », la reconnaît soudain.
44Quand cette femme, qui oubliait tout, fut à un pas du groupe, Bixiou cria : – Esther ? L’infortunée tourna vivement la tête comme une personne qui s’entend appeler, reconnut le malicieux personnage, et baissa la tête comme un agonisant qui a rendu le dernier soupir. Un rire strident partit, et le groupe fondit au milieu de la foule comme une troupe de mulots effrayés, qui du bord d’un chemin rentrent dans leurs trous. Rastignac seul ne s’en alla pas plus loin qu’il ne le devait pour ne pas avoir l’air de fuir les regards étincelants de Lucien, il put admirer deux douleurs également profondes quoique voilées : d’abord la pauvre Torpille abattue comme par un coup de foudre, puis le masque incompréhensible, le seul du groupe qui fût resté. Esther dit un mot à l’oreille de Lucien au moment où ses genoux fléchirent, et Lucien disparut avec elle en la soutenant.
46Le lendemain, un prêtre espagnol enveloppé d’un manteau force la porte du logement misérable d’Esther : elle vient de tenter de s’empoisonner au charbon. Il la ranime.
48– Lucien ! dit-elle en murmurant.
50– L’amour revient, la femme n’est pas loin, dit le prêtre avec une sorte d’amertume.
52La victime des dépravations parisiennes aperçut alors le costume de son libérateur, et dit, avec le sourire de l’enfant quand il met la main sur une chose enviée : – Je ne mourrai donc pas sans m’être réconciliée avec le ciel !
54– Vous pourrez expier vos fautes, dit le prêtre en lui mouillant le front avec de l’eau et lui faisant respirer une burette de vinaigre qu’il trouva dans un coin.
56– Je sens que la vie, au lieu de m’abandonner, afflue en moi, dit-elle après avoir reçu les soins du prêtre et en lui exprimant sa gratitude par des gestes pleins de naturel.
58Cette attrayante pantomime, que les Grâces auraient déployée pour séduire, justifiait parfaitement le surnom de cette étrange fille.
60– Vous sentez-vous mieux ? demanda l’ecclésiastique en lui donnant à boire un verre d’eau sucrée.
62Cet homme semblait être au fait de ces singuliers ménages, il en connaissait tout. Il était là comme chez lui. Ce privilège d’être partout chez soi n’appartient qu’aux rois, aux filles et aux voleurs.
66Ce prêtre, qui ne donne que le nom de Carlos Herrera, fait d’Esther une femme du monde, l’installe secrètement, puis avoue à Lucien, quinze mois plus tard, qu’il en est l’auteur.
68– J’ai enlevé la Torpille.
70– Toi ? s’écria Lucien.
72Dans un accès de rage animale, le poète se leva, jeta le bochinetto d’or et de pierreries à la face du prêtre, qu’il poussa assez violemment pour renverser cet athlète.
74– Moi, dit l’Espagnol en se relevant et en gardant sa gravité terrible.
76La perruque noire était tombée. Un crâne poli comme une tête de mort rendit à cet homme sa vraie physionomie ; elle était épouvantable. Lucien resta sur son divan, les bras pendants, accablé, regardant l’abbé d’un air stupide.
78– Je l’ai enlevée, reprit-il.
80Esther se sacrifie pour Lucien pendant quatre ans, maîtresse cachée, cloîtrée — jusqu’au soir où le richissime baron de Nucingen l’aperçoit dans le bois de Vincennes et en tombe éperdument amoureux. Quelques jours plus tard, à un dîner, ses amis se moquent de le voir maigrir.
82– Savez-vous, baron, lui dit de Marsay, que vous avez maigri considérablement ? et l’on vous soupçonne de violer les lois de la nature financière.
84– Chamais ! dit le baron.
86– Mais si, répliqua de Marsay. On ose prétendre que vous êtes amoureux.
90– Vous êtes amoureux, vous ?... vous êtes un fat ! dit le chevalier d’Espard.
92– Hédre hâmûreusse à mon hâche, cheu zai piène que rienne n’ai blis ritiquille ; mai ké foullez-vûs ? za y êde !
94– D’une femme du monde ? demanda Lucien.
96– Mais, dit de Marsay, le baron ne peut maigrir ainsi que pour un amour sans espoir, il a de quoi acheter toutes les femmes qui veulent ou qui peuvent se vendre.
98– Cheu neu la gonnès boind, répondit le baron. Et cheu buis fûs le tire buisque montame ti Nichingen ai tan le salon. Chiskissi, cheu n’ai boin si ceu qu’edait l’amûre. L’amûre ?... jeu groid que c’esd te maicrir.
100Pour financer l’ambition de Lucien, l’abbé pousse alors Esther à devenir, sous un faux nom, la maîtresse de ce même Nucingen. La nuit où elle lui a soutiré l’argent nécessaire, Esther s’empoisonne et écrit à Lucien sa dernière lettre.
102« Mon Lucien, je n’ai pas une heure à vivre. À onze heures je serai morte, et je mourrai sans aucune douleur. J’ai payé cinquante mille francs une jolie petite groseille noire contenant un poison qui tue avec la rapidité de l’éclair. Ainsi, ma biche, tu pourras te dire : « Ma petite Esther n’a pas souffert... » Oui, je n’aurai souffert qu’en t’écrivant ces pages.
104» Pauvre Lucien, cher ambitieux manqué, je songe à ton avenir ! Va, tu regretteras plus d’une fois ton pauvre chien fidèle, cette bonne fille qui volait pour toi, qui se serait laissé traîner en cour d’assises pour assurer ton bonheur, dont la seule occupation était de rêver à tes plaisirs, de t’en inventer, qui avait de l’amour pour toi dans les cheveux, dans les pieds, dans les oreilles, enfin ta ballerina dont tous les regards étaient autant de bénédictions ; qui, durant six ans, n’a pensé qu’à toi, qui fut si bien ta chose que je n’ai jamais été qu’une émanation de ton âme comme la lumière est celle du soleil. Mais enfin, faute d’argent et d’honneur, hélas ! je ne puis pas être ta femme...
106La lettre s’étend sur plusieurs pages encore, tendre et gaie jusqu’au bout, avant de s’achever :
108» Adieu, mon nini, adieu ! je te bénis de tout mon malheur.
110» Jusque dans la tombe je serai
112» Ton ESTHER... »
114Esther morte, la police découvre chez elle un vol de sept cent cinquante mille francs disparus. Traqué, l’abbé Carlos Herrera se réfugie sur les toits — où l’espion Contenson, déguisé, l’attend.
116Trompe-la-Mort, averti par Asie, s’écria : – L’on ne me sait pas ici, je puis me dissimuler ! Il s’éleva par le châssis à tabatière de sa mansarde, et fut, avec une agilité sans pareille, debout sur le toit, où il se mit à étudier les alentours avec le sang-froid d’un couvreur. – Bon, se dit-il en apercevant à cinq maisons de là, rue de Provence, un jardin, j’ai mon affaire.
118– Tu es servi ! Trompe-la-Mort, lui répondit Contenson qui sortit de derrière un tuyau de cheminée. Tu expliqueras à monsieur Camusot quelle messe tu vas dire sur les toits, monsieur l’abbé, mais surtout pourquoi tu te sauvais...
120– J’ai des ennemis en Espagne, dit Carlos Herrera.
122– Allons-y par ta mansarde, lui dit Contenson.
124Le Faux Espagnol eut l’air de céder, mais, après s’être arcbouté sur l’appui du châssis à tabatière, il prit et lança Contenson avec tant de violence que l’espion alla tomber au milieu du ruisseau de la rue Saint-Georges. Contenson mourut sur son champ d’honneur. Jacques Collin rentra tranquillement dans sa mansarde, où il se mit au lit.
126– Donne-moi quelque chose qui me rende bien malade, sans me tuer, dit-il à Asie. Ne crains rien, je suis prêtre et je resterai prêtre. Je viens de me défaire, et naturellement, du seul homme qui pût me démasquer.
130Lucien et l’abbé sont arrêtés. Sur la route de Fontainebleau, comme il fait ses adieux à Clotilde de Grandlieu — dont il espérait encore la main —, la gendarmerie surgit.
132On entendit alors le galop de plusieurs chevaux, et la gendarmerie, au grand étonnement des deux dames, entoura le petit groupe.
134– Que voulez-vous ?... dit Lucien avec l’arrogance du dandy.
136– Vous êtes monsieur Lucien de Rubempré ? dit le Procureur du roi de Fontainebleau.
138– Oui, monsieur.
140– Vous irez coucher ce soir, à la Force, répondit-il, j’ai un mandat d’amener décerné contre vous.
142– Qui sont ces dames ?... s’écria le brigadier.
144– Ah oui, pardon, mesdames, vos passeports ? car monsieur Lucien a des accointances, selon mes instructions, avec des femmes qui sont capables de...
146– Vous prenez la duchesse de Lenoncourt pour une fille ? dit Madeleine en jetant un regard de duchesse au Procureur du Roi. Baptiste montrez nos passeports...
148– Et de quel crime est accusé monsieur ? dit Clotilde que la duchesse voulait faire remonter en voiture.
150– D’un vol et d’un assassinat, répondit le brigadier de la gendarmerie.
152Baptiste mit mademoiselle de Grandlieu complètement évanouie dans la berline.
154À minuit, Lucien entrait à la Force où il fut mis au secret. L’abbé Carlos Herrera s’y trouvait de la veille, au soir.
156Transférés à la Conciergerie, les deux prévenus sont interrogés séparément par le juge Camusot. À l’abbé Carlos Herrera d’abord.
158– Quels sont vos véritables noms ? demanda Camusot à Jacques Collin.
160– Don Carlos Herrera, chanoine du chapitre royal de Tolède, envoyé secret de Sa Majesté Ferdinand VII.
162Il faut faire observer ici que Jacques Collin parlait le français comme une vache espagnole, en baragouinant de manière à rendre ses réponses presque inintelligibles et à s’en faire demander la répétition. Les germanismes de monsieur de Nucingen ont déjà trop émaillé cette Scène pour y mettre d’autres phrases soulignées difficiles à lire, et qui nuiraient à la rapidité d’un dénouement.
164– Vous avez des papiers qui constatent les qualités dont vous parlez ? demanda le juge.
166– Oui, monsieur, un passeport, une lettre de Sa Majesté Catholique qui autorise ma mission... Enfin, vous pouvez envoyer immédiatement à l’ambassade d’Espagne deux mots que je vais écrire devant vous, je serai réclamé.
168Camusot, qui a déjà fait chercher le médecin de la prison pour vérifier une marque au fer rouge sur l’épaule du prévenu, lâche enfin le mot.
170– Vous êtes soupçonné d’être Jacques Collin, forçat évadé, dont l’audace ne recule devant rien, pas même devant le sacrilège... dit vivement le juge en plongeant son regard dans les yeux du prévenu.
172Jacques Collin ne tressaillit pas, ne rougit pas ; il resta calme et prit un air naïvement curieux en regardant Camusot.
174– Moi ! monsieur, un forçat ?... Que l’Ordre auquel j’appartiens et Dieu vous pardonnent une pareille méprise ! dites-moi tout ce que je dois faire pour vous éviter de persister dans une insulte si grave envers le Droit des Gens, envers l’Église, envers le roi mon maître.
176Puis c’est le tour de Lucien.
178– Un forçat évadé, dit vivement le juge.
180– Oui, répondit Lucien. Quand le fatal secret me fut révélé, j’étais son obligé, j’avais cru me lier avec un respectable ecclésiastique...
182– Jacques Collin... dit le juge en commençant une phrase.
184– Oui, Jacques Collin, répéta Lucien, c’est son nom.
186– Bien. Jacques Collin, reprit monsieur Camusot, vient d’être reconnu tout à l’heure par une personne, et s’il nie encore son identité, c’est, je crois, dans votre intérêt. Mais je vous demandais si vous saviez qui cet homme était dans le but de relever une autre imposture de Jacques Collin.
188Lucien eut aussitôt comme un fer rouge dans les entrailles en entendant cette terrifiante observation.
190– Ignorez-vous, dit le juge en continuant, qu’il prétend être votre père pour justifier l’extraordinaire affection dont vous êtes l’objet ?
192– Lui ! mon père !... Oh ! monsieur !... il a dit cela !
194Brisé, Lucien comprend trop tard qu’il vient de perdre son protecteur.
196– Je suis perdu ! s’écria-t-il.
198– On ne se perd pas dans la voie de l’honneur et de la vérité, dit le juge.
200– Mais vous traduirez Jacques Collin en cour d’assises ? demanda Lucien.
202– Certainement, répondit Camusot qui voulut continuer à faire causer Lucien. Achevez votre pensée.
204Rongé de honte d’avoir trahi celui à qui il devait tout, seul dans sa cellule, Lucien écrit avant de se pendre à sa fenêtre avec sa cravate.
206« Mon cher abbé, je n’ai reçu que des bienfaits de vous, et je vous ai trahi. Cette ingratitude involontaire me tue, et, quand vous lirez ces lignes, je n’existerai plus ; vous ne serez plus là pour me sauver.
208» Vous m’aviez donné pleinement le droit, si j’y trouvais un avantage, de vous perdre en vous jetant à terre comme un bout de cigare, mais j’ai disposé de vous sottement. Pour sortir d’embarras, séduit par une captieuse demande du juge d’instruction, votre fils spirituel, celui que vous aviez adopté, s’est rangé du côté de ceux qui veulent vous assassiner à tout prix, en voulant faire croire à une identité que je sais impossible entre vous et un scélérat français. Tout est dit.
210» Entre un homme de votre puissance et moi, de qui vous avez voulu faire un personnage plus grand que je ne pouvais l’être, il ne saurait y avoir de niaiseries échangées au moment d’une séparation suprême. Vous avez voulu me faire puissant et glorieux, vous m’avez précipité dans les abîmes du suicide, voilà tout. Il y a longtemps que je voyais venir le vertige pour moi.
212» Il y a la postérité de Caïn et celle d’Abel, comme vous disiez quelquefois. Caïn, dans le grand drame de l’Humanité, c’est l’opposition. Vous descendez d’Adam par cette ligne en qui le diable a continué de souffler le feu dont la première étincelle avait été jetée sur Ève. Parmi les démons de cette filiation, il s’en trouve, de temps en temps, de terribles, à organisations vastes, qui résument toutes les forces humaines, et qui ressemblent à ces fiévreux animaux du désert dont la vie exige les espaces immenses qu’ils y trouvent. Ces gens-là sont dangereux dans la Société comme les lions le seraient en pleine Normandie : il leur faut une pâture, ils dévorent les hommes vulgaires et broutent les écus des niais ; leurs jeux sont si périlleux qu’ils finissent par tuer l’humble chien dont ils se sont fait un compagnon, une idole. Quand Dieu le veut, ces êtres mystérieux sont Moïse, Attila, Charlemagne, Robespierre ou Napoléon ; mais, quand il laisse rouiller au fond de l’océan d’une génération ces instruments gigantesques, ils ne sont plus que Pugatcheff, Fouché, Louvel et l’abbé Carlos Herrera. Doués d’un immense pouvoir sur les âmes tendres, ils les attirent et les broient. C’est grand, c’est beau dans son genre. C’est la plante vénéneuse aux riches couleurs qui fascine les enfants dans les bois. C’est la poésie du mal. Des hommes comme vous autres doivent habiter des antres, et n’en pas sortir. Tu m’as fait vivre de cette vie gigantesque, et j’ai bien mon compte de l’existence. Ainsi, je puis retirer ma tête des nœuds gordiens de ta politique pour la donner au nœud coulant de ma cravate.
214» Pour réparer ma faute, je transmets au procureur général une rétractation de mon interrogatoire ; vous verrez à tirer parti de cette pièce.
216» Par le vœu d’un testament en bonne forme, on vous rendra, monsieur l’abbé, les sommes appartenant à votre Ordre, desquelles vous avez disposé très imprudemment pour moi, par suite de la paternelle tendresse que vous m’avez portée.
218» Adieu donc, adieu, grandiose statue du mal et de la corruption, adieu, vous qui, dans la bonne voie, eussiez été plus que Ximenès, plus que Richelieu, vous avez tenu vos promesses : je me retrouve au bord de la Charente, après vous avoir dû les enchantements d’un rêve ; mais, malheureusement, ce n’est plus la rivière de mon pays où j’allais noyer les peccadilles de la jeunesse ; c’est la Seine, et mon trou, c’est un cabanon de la Conciergerie.
220» Ne me regrettez pas : mon mépris pour vous était égal à mon admiration.
222» LUCIEN. »
226Effondré par la mort de Lucien, Jacques Collin descend au préau de la Conciergerie, où d’anciens compagnons du bagne — La Pouraille, Fil-de-Soie, le Biffon — le reconnaissent malgré son déguisement de prêtre.
228– C’est bien le son du grelot, si ce n’est pas la frimousse (figure), dit La Pouraille en mettant sa main sur l’épaule de Jacques Collin.
230Ce geste, l’aspect de ses trois camarades, tirèrent violemment le dab de sa prostration, et le rendirent au sentiment de la vie réelle ; car, pendant cette fatale nuit, il avait roulé dans les mondes spirituels et infinis des sentiments en y cherchant une voie nouvelle.
232– Ne fais pas de ragoût sur ton dab ! (n’éveille pas les soupçons sur ton maître) dit tout bas Jacques Collin d’une voix creuse et menaçante qui ressemblait assez au grognement sourd d’un lion. La raille (la police) est là, laisse-la couper dans le pont (donner dans le panneau). Je joue la mislocq (la comédie) pour un fanandel en fine pegrène (un camarade à toute extrémité).
234Il obtient d’être mené auprès de son ancien compagnon de chaîne, le jeune Corse Théodore Calvi, condamné à mort et sur le point d’être exécuté.
236– Sempremi ! répondit Jacques en revenant à Théodore, et lui jetant ce mot de convention dans l’oreille.
238– Sempreti ! dit le jeune homme en donnant la réplique de la passe. C’est bien mon dab...
240– As-tu fait le coup ?
242– Oui.
244– Raconte-moi tout, afin que je puisse voir comment je ferai pour te sauver ; il est temps, Charlot est là.
246Jacques Collin se rend ensuite au procureur général, monsieur de Grandville, non pour se défendre mais pour se livrer — et parler enfin de Lucien.
248– Vous vengez tous les jours ou vous croyez venger la Société, monsieur, et vous me demandez raison d’une vengeance !... Vous n’avez donc jamais senti dans vos veines la vengeance y roulant ses lames... Ignorez-vous donc que c’est cet imbécile de juge qui nous l’a tué ; car vous l’aimiez, mon Lucien, et il vous aimait ! Je vous sais par cœur, monsieur. Ce cher enfant me disait tout, le soir, quand il rentrait ; je le couchais, comme une bonne couche son marmot, et je lui faisais tout raconter... Il me confiait tout, jusqu’à ses moindres sensations... Ah ! jamais une bonne mère n’a tendrement aimé son fils unique comme j’aimais cet ange. Si vous saviez ! le bien naissait dans ce cœur comme les fleurs se lèvent dans les prairies. Il était faible, voilà son seul défaut, faible comme la corde de la lyre, si forte quand elle se tend... C’est les plus belles natures, leur faiblesse est tout uniment la tendresse, l’admiration, la faculté de s’épanouir au soleil de l’art, de l’amour, du beau que Dieu a fait pour l’homme sous mille formes !... Enfin, Lucien était une femme manquée. Ah ! que n’ai-je pas dit à la brute bête qui vient de sortir.. Ah ! monsieur, j’ai fait, dans ma sphère de prévenu devant un juge, ce que Dieu aurait fait pour sauver son fils, si, voulant le sauver, il l’eût accompagné devant Pilate !...
250Un torrent de larmes sortit des yeux clairs et jeunes du forçat, qui naguère flamboyaient comme ceux d’un loup affamé par six mois de neige en pleine Ukraine. Il continua :
252– Cette buse n’a voulu rien écouter, et il a perdu l’enfant !... Monsieur, j’ai lavé le cadavre du petit de mes larmes, en implorant celui que je ne connais pas et qui est au-dessus de nous ! Moi qui ne crois pas en Dieu !... (Si je n’étais pas matérialiste, je ne serais pas moi !...) Je vous ai tout dit là dans un mot ! Vous ne savez pas, aucun homme ne sait ce que c’est que la douleur ; moi seul je la connais.
254En échange de trois liasses de lettres compromettantes qu’il détient sur de grandes familles, Jacques Collin négocie sa reddition — et croise une dernière fois son adversaire de toujours, l’espion Corentin, à qui il refuse pourtant de se soumettre.
256– Mon cher monsieur Corentin, dit Trompe-la-Mort avec une ironie digne de celle qui fit le triomphe de Talma dans le rôle de Nicomède, je vous remercie, je vous ai l’obligation de savoir tout ce que je vaux et quelle est l’importance qu’on attache à me priver de ces armes... Je ne l’oublierai jamais... Je serai toujours et en tout temps à votre service, et au lieu de dire, comme Robert Macaire : – Embrassons-nous !... Moi, je vous embrasse.
258Il saisit avec tant de rapidité Corentin par le milieu du corps, que celui-ci ne put se défendre de cette embrassade ; il le serra comme une poupée sur son cœur, le baisa sur les deux joues, l’enleva comme une plume, ouvrit la porte du cabinet, et le posa dehors, tout meurtri de cette rude étreinte.
260– Adieu, mon cher, lui dit-il à voix basse et à l’oreille. Nous sommes séparés l’un de l’autre par trois longueurs de cadavres ; nous avons mesuré nos épées, elles sont de la même trempe, de la même dimension... Ayons du respect l’un pour l’autre ; mais je veux être votre égal, non votre subordonné... Armé comme vous le seriez, vous me paraissez un trop dangereux général pour votre lieutenant. Nous mettrons un fossé entre nous. Malheur à vous si vous venez sur mon terrain !.. Vous vous appelez l’État, de même que les laquais s’appellent du même nom que leurs maîtres ; moi, je veux me nommer la Justice ; nous nous verrons souvent ; continuons à nous traiter avec d’autant plus de dignité, de convenance, que nous serons toujours... d’atroces canailles, lui dit-il à l’oreille. Je vous ai donné l’exemple en vous embrassant.
262Devant le procureur général, Jacques Collin propose enfin le marché qui scellera son destin : prendre la place du chef de la police de sûreté, Bibi-Lupin.
264Quand on prend à la guerre un général ennemi, voyons, monsieur, on ne le fusille pas, on lui rend son épée, et on lui donne une ville pour prison ; eh bien ! je suis le général du Bagne, et je me rends... Ce n’est pas la justice, c’est la Mort qui m’a abattu... La sphère où je veux agir et vivre est la seule qui me convienne, et j’y développerai la puissance que je me sens... Décidez...
266– Persistez-vous dans vos intentions ? demanda monsieur de Grandville.
268– Oui, monsieur.
270– Eh ! bien, vous remplacerez Bibi-Lupin, et le condamné Calvi aura sa peine commuée.
272– Il n’ira pas à Rochefort ?
274– Pas même à Toulon, vous pourrez l’employer dans votre service ; mais ces grâces et votre nomination dépendent de votre conduite pendant six mois que vous serez adjoint à Bibi-Lupin.
276Jacques Collin tient parole.
278En huit jours, l’adjoint de Bibi-Lupin fit recouvrer quatre cent mille francs à la famille Crottat, livra Ruffard et Godet.
280Le produit de l’inscription de rentes vendues par Esther Gobseck fut trouvé dans le lit de la courtisane, et monsieur de Sérizy fit attribuer à Jacques Collin les trois cent mille francs qui lui étaient légués par le testament de Lucien de Rubempré.
282Le monument ordonné par Lucien, pour Esther et pour lui, passe pour être un des plus beaux du Père-Lachaise, et le terrain au-dessous appartient à Jacques Collin.
284Après avoir exercé ses fonctions pendant environ quinze ans, Jacques Collin s’est retiré vers 1845.