4468Prêchant l’amour, et puis tes égouts pleins de sang,
4469S’engouffrant dans l’Enfer comme des Orénoques,
4470Tes anges, tes bouffons neufs aux vieilles défroques
4471Anges revêtus d’or, de pourpre et d’hyacinthe,
4472Ô vous, soyez témoins que j’ai fait mon devoir
4473Comme un parfait chimiste et comme une âme sainte.
4474Car j’ai de chaque chose extrait la quintessence,
4475Tu m’as donné ta boue et j’en ai fait de l’or.
Poèmes divers
I
4476N’est-ce pas qu’il est doux, maintenant que nous sommes
4477Fatigués et flétris comme les autres hommes,
4478De chercher quelquefois à l’Orient lointain
4479Si nous voyons encore les rougeurs du matin,
4480Et, quand nous avançons dans la rude carrière,
4481D’écouter les échos qui chantent en arrière
4482Et les chuchotements de ces jeunes amours
4483Que le Seigneur a mis au début de nos jours ?
II
4484Il aimait à la voir, avec ses jupes blanches,
4485Courir tout au travers du feuillage et des branches,
4486Gauche et pleine de grâce, alors qu’elle cachait
4487Sa jambe, si la robe aux buissons s’accrochait.
III – Incompatibilité
4488Tout là-haut, tout là-haut, loin de la route sûre,
4489Des fermes, des vallons, par delà les coteaux,
4490Par delà les forêts, les tapis de verdure,
4491Loin des derniers gazons foulés par les troupeaux,
4492On rencontre un lac sombre encaissé dans l’abîme
4493Que forment quelques pics désolés et neigeux ;
4494L’eau, nuit et jour, y dort dans un repos sublime,
4495Et n’interrompt jamais son silence orageux.
4496Dans ce morne désert, à l’oreille incertaine
4497Arrivent par moments des bruits faibles et longs,
4498Et des échos plus morts que la cloche lointaine
4499D’une vache qui paît aux penchants des vallons.
4500Sur ces monts où le vent efface tout vestige,
4501Ces glaciers pailletés qu’allume le soleil,
4502Sur ces rochers altiers où guette le vertige,
4503Dans ce lac où le soir mire son teint vermeil,
4504Sous mes pieds, sur ma tête et partout, le silence,
4505Le silence qui fait qu’on voudrait se sauver,
4506Le silence éternel et la montagne immense,
4507Car l’air est immobile et tout semble rêver.
4508On dirait que le ciel, en cette solitude,
4509Se contemple dans l’onde, et que ces monts, là-bas,
4510Écoutent, recueillis, dans leur grave attitude,
4511Un mystère divin que l’homme n’entend pas.
4512Et lorsque par hasard une nuée errante
4513Assombrit dans son vol le lac silencieux,
4514On croirait voir la robe ou l’ombre transparente
4515D’un esprit qui voyage et passe dans les cieux.
IV
4516Tout à l’heure je viens d’entendre
4517Dehors résonner doucement
4518D’un air monotone et si tendre
4519Qu’il bruit en moi vaguement,
4520Une de ces vielles plaintives,
4521Muses des pauvres Auvergnats,
4522Qui jadis aux heures oisives
4523Nous charmaient si souvent, hélas !
4524Et, son espérance détruite,
4525Le pauvre s’en fut tristement ;
4526Et moi je pensai tout de suite
4527À mon ami que j’aime tant,
4528Qui me disait en promenade
4529Que pour lui c’était un plaisir
4530Qu’une semblable sérénade
4531Dans un morne et long loisir.
4532Nous aimions cette humble musique
4533Si douce à nos esprits lassés
4534Quand elle vient, mélancolique,
4535Répondre à de tristes pensers.
4536– Et j’ai laissé les vitres closes,
4537Ingrat, pour qui m’a fait ainsi
4538Rêver de si charmantes choses,
4539Et penser à mon cher Henri !
V
4540Hélas ! qui n’a gémi sur autrui, sur soi-même ?
4541Et qui n’a dit à Dieu : « Pardonnez-moi, Seigneur,
4542Si personne ne m’aime et si nul n’a mon cœur ?
4543Ils m’ont tous corrompu ; personne ne vous aime ! »
4544Alors lassé du monde et de ses vains discours,
4545Il faut lever les yeux aux voûtes sans nuages,
4546Et ne plus s’adresser qu’aux muettes images,
4547De ceux qui n’aiment rien consolantes amours.
4548Alors il faut s’entourer de mystère,
4549Se fermer aux regards, et sans morgue et sans fiel,
4550Sans dire à vos voisins : « Je n’aime que le ciel, »
4551Dire à Dieu : « Consolez mon âme de la terre ! »
4552Tel, fermé par son prêtre, un pieux monument,
4553Quand sur nos sombres toits la nuit est descendue,
4554Quand la foule a laissé le pavé de la rue,
4555Se remplit de silence et de recueillement.
VI
4556Vous avez, compagnon dont le cœur est poète,
4557Passé dans quelque bourg tout paré, tout vermeil,
4558Quand le ciel et la terre ont un bel air de fête,
4559Un dimanche éclairé par un joyeux soleil ;
4560Quand le clocher s’agite et qu’il chante à tue-tête,
4561Et tient dès le matin le village en éveil,
4562Quand tous pour entonner l’office qui s’apprête,
4563S’en vont, jeunes et vieux, en pimpant appareil ;
4564Lors, s’élevant au fond de votre âme mondaine,
4565Des sons d’orgue mourant et de cloche lointaine
4566Vous ont-ils pas tiré malgré vous un soupir ?
4567Cette dévotion des champs, joyeuse et franche,
4568Ne vous a-t-elle pas, triste et doux souvenir,
4569Rappelé qu’autrefois vous aimiez le dimanche ?
VII
4570Je n’ai pas pour maîtresse une lionne illustre :
4571La gueuse, de mon âme, emprunte tout son lustre ;
4572Invisible aux regards de l’univers moqueur,
4573Sa beauté ne fleurit que dans mon triste cœur.
4574Pour avoir des souliers elle a vendu son âme.
4575Mais le bon Dieu rirait si, près de cette infâme,
4576Je tranchais du Tartufe et singeais la hauteur,
4577Moi qui vends ma pensée et qui veux être auteur.
4578Vice beaucoup plus grave, elle porte perruque.
4579Tous ses beaux cheveux noirs ont fui sa blanche nuque ;
4580Ce qui n’empêche pas les baisers amoureux
4581De pleuvoir sur son front plus pelé qu’un lépreux.
4582Elle louche, et l’effet de ce regard étrange
4583Qu’ombragent des cils noirs plus longs que ceux d’un ange,
4584Est tel que tous les yeux pour qui l’on s’est damné
4585Ne valent pas pour moi son œil juif et cerné.
4586Elle n’a que vingt ans ; – la gorge déjà basse
4587Pend de chaque côté comme une calebasse,
4588Et pourtant, me traînant chaque nuit sur son corps,
4589Ainsi qu’un nouveau-né, je la tette et la mords,
4590Et bien qu’elle n’ait pas souvent même une obole
4591Pour se frotter la chair et pour s’oindre l’épaule,
4592Je la lèche en silence avec plus de ferveur
4593Que Madeleine en feu les deux pieds du Sauveur.
4594La pauvre créature, au plaisir essoufflée,
4595A de rauques hoquets la poitrine gonflée,
4596Et je devine au bruit de son souffle brutal
4597Qu’elle a souvent mordu le pain de l’hôpital.
4598Ses grands yeux inquiets, durant la nuit cruelle,
4599Croient voir deux autres yeux au fond de la ruelle,
4600Car, ayant trop ouvert son cœur à tous venants,
4601Elle a peur sans lumière et croit aux revenants.
4602Ce qui fait que de suif elle use plus de livres
4603Qu’un vieux savant couché jour et nuit sur ses livres,
4604Et redoute bien moins la faim et ses tourments
4605Que l’apparition de ses défunts amants.
4606Si vous la rencontrez, bizarrement parée,
4607Se faufilant, au coin d’une rue égarée,
4608Et la tête et l’œil bas comme un pigeon blessé,
4609Traînant dans les ruisseaux un talon déchaussé,
4610Messieurs, ne crachez pas de jurons ni d’ordure
4611Au visage fardé de cette pauvre impure
4612Que déesse Famine a par un soir d’hiver,
4613Contrainte à relever ses jupons en plein air.
4614Cette bohème-là, c’est mon tout, ma richesse,
4615Ma perle, mon bijou, ma reine, ma duchesse,
4616Celle qui m’a bercé sur son giron vainqueur,
4617Et qui dans ses deux mains a réchauffé mon cœur.
VIII
4618Ci-gît, qui pour avoir par trop aimé les gaupes,
4619Descendit jeune encore au royaume des taupes.
IX
4620Noble femme au bras fort, qui durant les longs jours
4621Sans penser bien ni mal dors ou rêves toujours,
4622Fièrement troussée à l’antique,
4623Toi que depuis dix ans qui pour moi se font lents
4624Ma bouche bien apprise aux baisers succulents
4625Choya d’un amour monastique –
4626Prêtresse de débauche et ma sœur de plaisir
4627Qui toujours dédaignas de porter et nourrir
4628Un homme en tes cavités saintes,
4629Tant tu crains et tu fuis le stygmate alarmant
4630Que la vertu creusa de son soc infamant
4631Au flanc des matrones enceintes.
X
4632Tous imberbes alors, sur les vieux bancs de chêne
4633Plus polis et luisants que des anneaux de chaîne,
4634Que, jour à jour, la peau des hommes a fourbis,
4635Nous traînions tristement nos ennuis, accroupis
4636Et voûtés sous le ciel carré des solitudes,
4637Où l’enfant boit, dix ans, l’âpre lait des études.
4638C’était dans ce vieux temps, mémorable et marquant,
4639Où forcés d’élargir le classique carcan,
4640Les professeurs, encor rebelles à vos rimes,
4641Succombaient sous l’effort de nos folles escrimes
4642Et laissaient l’écolier, triomphant et mutin,
4643Faire à l’aise hurler Triboulet en latin. –
4644Qui de nous en ces temps d’adolescences pâles,
4645N’a connu la torpeur des fatigues claustrales,
4646– L’œil perdu dans l’azur morne d’un ciel d’été,
4647Ou l’éblouissement de la neige, – guetté,
4648L’oreille avide et droite, – et bu, comme une meute,
4649L’écho lointain d’un livre, ou le cri d’une émeute ?
4650C’était surtout l’été, quand les plombs se fondaient,
4651Que ces grands murs noircis en tristesse abondaient,
4652Lorsque la canicule ou le fumeux automne
4653Irradiait les cieux de son feu monotone,
4654Et faisait sommeiller, dans les sveltes donjons,
4655Les tiercelets criards, effroi des blancs pigeons ;
4656Saison de rêverie, où la Muse s’accroche
4657Pendant un jour entier au battant d’une cloche ;
4658Où la Mélancolie, à midi, quand tout dort,
4659Le menton dans la main, au fond du corridor, –
4660L’œil plus noir et plus bleu que la Religieuse
4661Dont chacun sait l’histoire obscène et douloureuse,
4662– Traîne un pied alourdi de précoces ennuis,
4663Et son front moite encore des langueurs de ses nuits.
4664– Et puis venaient les soirs malsains, les nuits fiévreuses,
4665Qui rendent de leurs corps les filles amoureuses,
4666Et les font, aux miroirs, – stérile volupté, –
4667Contempler les fruits mûrs de leur nubilité, –
4668Les soirs italiens, de molle insouciance,
4669– Qui des plaisirs menteurs révèlent la science,
4670– Quand la sombre Vénus, du haut des balcons noirs,
4671Verse des flots de musc de ses frais encensoirs. –
4672……………………
4673Ce fut dans ce conflit de molles circonstances,
4674Mûri par vos sonnets, préparés par vos stances,
4675Qu’un soir, ayant flairé le livre et son esprit,
4676J’emportai sur mon cœur l’histoire d’Amaury.
4677Tout abîme mystique est à deux pas du doute. –
4678Le breuvage infiltré lentement, goutte à goutte,
4679En moi qui, dès quinze ans, vers le gouffre entraîné,
4680Déchiffrais couramment les soupirs de René,
4681Et que de l’inconnu la soif bizarre alterre,
4682– A travaillé le fond de la plus mince artère. –
4683J’en ai tout absorbé, les miasmes, les parfums,
4684Le doux chuchotement des souvenirs défunts,
4685Les longs enlacements des phrases symboliques,
4686– Chapelets murmurants de madrigaux mystiques ;
4687– Livre voluptueux, si jamais il en fut. –
4688Et depuis, soit au fond d’un asile touffu,
4689Soit que, sous les soleils des zones différentes,
4690L’éternel bercement des houles enivrantes,
4691Et l’aspect renaissant des horizons sans fin
4692Ramenassent ce cœur vers le songe divin, –
4693Soit dans les lourds loisirs d’un jour caniculaire,
4694Ou dans l’oisiveté frileuse de frimaire, –
4695Sous les flots du tabac qui masque le plafond,
4696J’ai partout feuilleté le mystère profond
4697De ce livre si cher aux âmes engourdies
4698Que leur destin marqua des mêmes maladies,
4699Et, devant le miroir, j’ai perfectionné
4700L’art cruel qu’un démon, en naissant, m’a donné,
4701– De la douleur pour faire une volupté vraie. –
4702D’ensanglanter un mal et de gratter sa plaie.
4703Poète, est-ce une injure ou bien un compliment ?
4704Car je suis vis à vis de vous comme un amant
4705En face du fantôme, au geste plein d’amorces,
4706Dont la main et dont l’œil ont, pour pomper les forces,
4707Des charmes inconnus. – Tous les êtres aimés
4708Sont des vases de fiel qu’on boit, les yeux fermés,
4709Et le cœur transpercé, que la douleur allèche,
4710Expire chaque jour en bénissant sa flèche.
XI
4711– Combien dureront nos amours ?
4712Dit la pucelle au clair de lune.
4713L’amoureux répond : – Ô ma brune,
4714Toujours, toujours !
4715Quand tout sommeille aux alentours,
4716Élise, se tortillant d’aise,
4717Dit qu’elle veut que je la baise
4718Toujours, toujours !
4719Moi, je dis : – Pour charmer mes jours
4720Et le souvenir de mes peines,
4721Bouteilles ; que n’êtes-vous pleines
4722Toujours, toujours !
4723Mais le plus chaste des amours,
4724L’amoureux le plus intrépide,
4725Comme un flacon s’use et se vide
4726Toujours, toujours !
XII
4727Au milieu de la foule, errantes, confondues,
4728Gardant le souvenir précieux d’autrefois,
4729Elles cherchent l’écho de leurs voix éperdues,
4730Tristes comme, le soir, deux colombes perdues
4731Et qui s’appellent dans les bois.
XIII
4732Je vis, et ton bouquet est de l’architecture :
4733C’est donc lui la beauté, car c’est moi la nature ;
4734Si toujours la nature embellit la beauté,
4735Je fais valoir tes fleurs… me voilà trop flatté.
XIV – Monselet Paillard
4736Vers destinés à son portrait.
4737On me nomme le petit chat ;
4738Modernes petites-maîtresses,
4739J’unis à vos délicatesses
4740La force d’un jeune pacha.
4741La douceur de la voûte bleue
4742Est concentrée en mon regard ;
4743Si vous voulez me voir hagard,
4744Lectrices, mordez-moi la queue !
XV
4745D’un esprit biscornu le séduisant projet
4746– Qui de tant de héros va choisir Bruandet !
XVI
4747Vers laissés chez un ami absent
47485 heures, à l’Hermitage.
4749Mon cher, je suis venu chez vous
4750Pour entendre une langue humaine ;
4751Comme un, qui, parmi les Papous,
4752Chercherait son ancienne Athène,
4753Puisque chez les Topinambous
4754Dieu me fait faire quarantaine,
4755Aux sots je préfère les fous
4756– Dont je suis, chose, hélas ! certaine.
4757Offrez à Mam’selle Fanny
4758(Qui ne répondra pas : Nenny,
4759Le salut n’étant pas d’un âne,)
4760L’hommage d’un bon écrivain,
4761– Ainsi qu’à l’ami Lécrivain
4762Et qu’à Mams’elle Jeanne.
XVII
4763Sonnet pour s’excuser de ne pas accompagner un ami à
4764Namur.
4765Puisque vous allez vers la ville
4766Qui, bien qu’un fort mur l’encastrât,
4767Défraya la verve servile
4768Du fameux poète castrat ;
4769Puisque vous allez en vacances
4770Goûter un plaisir recherché,
4771Usez toutes vos éloquences,
4772Mon bien cher Coco-Malperché.
4773(Comme je le ferais moi-même)
4774À dire là-bas combien j’aime
4775Ce tant folâtre Monsieur Rops,
4776Qui n’est pas un grand prix de Rome,
4777Mais dont le talent est haut comme
4778La pyramide de Chéops !
XVIII
4779Monsieur Auguste Malassis
4780Rue de Mercélis
4781Numéro trente-cinq bis
4782Dans le faubourg d’Ixelles,
4783Bruxelles.
4784(Recommandée à l’Arioste
4785De la poste,
4786C’est-à-dire à quelque facteur
4787Versificateur)
4788Amœnitates Belgicae
Venus Belga
4789(Montagne de la Cour)
4790Ces mollets sur ces pieds montés,
4791Qui vont sous des cottes peu blanches,
4792Ressemblent à des troncs plantés
4793Dans des planches
4794Les seins des moindres femmelettes,
4795Ici, pèsent plusieurs quintaux,
4796Et leurs membres sont des poteaux
4797Qui donnent le goût des squelettes.
4798Il ne me suffit pas qu’un sein soit gros et doux :
4799Il le faut un peu ferme, ou je tourne casaque.
4800Car, sacré nom de Dieu ! je ne suis pas Cosaque
4801Pour me soûler avec du suif et du saindoux.
La propreté des demoiselles belges
4802Elle puait comme une fleur moisie
4803Moi, je lui dis (mais avec courtoisie) :
4804« Vous devriez prendre un bain régulier
4805Pour dissiper ce parfum de bélier. »
4806Que me répond cette jeune hébétée ?
4807« Je ne suis pas, moi, de vous dégoûtée ! »
4808– Ici pourtant on lave le trottoir
4809Et le parquet avec un savon noir !
La propreté belge
4810« Bains ». – J’entre et demande un bain. Alors le maître
4811Me regarde avec l’œil d’un bœuf qui vient de paître,
4812Et me dit : « Ça n’est pas possible, ça, sais-tu,
4813Monsieur ! » – Et puis, d’un air plus abattu :
4814« Nous avons au grenier porté nos trois baignoires. »
4815J’ai lu, je m’en souviens, dans les vieilles histoires,
4816Que le Romain mettait son vin au grenier ; mais,
4817Si barbare qu’il fût, ses baignoires, jamais !
4818Aussi, je m’écriai : « Quelle idée, ô mon Dieu ! »
4819Mais l’ingénu : « Monsieur, c’est qu’on venait si peu ! »
L’amateur des beaux-arts en Belgique
4820Un ministre qu’on dit le Mecenas flamand,
4821Me promenait un jour dans son appartement,
4822Interrogeant mes yeux devant chaque peinture,
4823Parlant un peu de l’art, beaucoup de la nature,
4824Vantant le paysage, expliquant le sujet,
4825Et surtout me marquant le prix de chaque objet.
4826– Mais voilà qu’arrivé devant un portrait d’Ingres,
4827(Pédant dont j’aime peu les qualités malingres)
4828Je fus pris tout à coup d’une sainte fureur
4829De célébrer David, le grand peintre empereur !
4830– Lui, se tourne vers son fournisseur ordinaire,
4831Qui se tenait debout comme un factionnaire,
4832Ou comme un chambellan qui savoure avec foi
4833Les sottises tombant des lèvres de son roi,
4834Et lui dit, avec l’œil d’un marchand de la Beauce :
4835« Je crois, mon cher, je crois que David est en hausse ! »
Une eau salutaire
4836Joseph Delorme a découvert
4837Un ruisseau si clair et si vert
4838Qu’il donne aux malheureux l’envie
4839D’y terminer leur triste vie.
4840– Je sais un moyen de guérir
4841De cette passion malsaine
4842Ceux qui veulent ainsi périr :
4843Menez-les au bord de la Senne,
4844Voyez – dit ce Belge badin
4845Qui n’est certes pas un ondin –
4846La contrefaçon de la Seine.
4847– « Oui – lui dis-je – une Seine obscène ! »
4848Car cette Senne, à proprement
4849Parler, où de tout mur et de tout fondement
4850L’indescriptible tombe en foule
4851Ce n’est guères qu’un excrément
4852Qui coule.
Les belges et la lune
4853On n’a jamais connu de race si baroque
4854Que ces Belges. Devant le joli, le charmant,
4855Ils roulent de gros yeux et grognent sourdement.
4856Tout ce qui réjouit nos cœurs mortels les choque.
4857Dites un mot plaisant, et leur œil devient gris
4858Et terne comme l’œil d’un poisson qu’on fait frire ;
4859Une histoire touchante ; ils éclatent de rire,
4860Pour faire voir qu’ils ont parfaitement compris.
4861Comme l’esprit, ils ont en horreur les lumières ;
4862Parfois sous la clarté calme du firmament,
4863J’en ai vu, qui rongés d’un bizarre tourment,
4864Dans l’horreur de la fange et du vomissement,
4865Et gorgés jusqu’aux dents de genièvre et de bières,
4866Aboyaient à la Lune, assis sur leurs derrières.
Épigraphe pour l’atelier de M. Rops, fabricant de cercueils à Bruxelles
4867Je rêvais, contemplant ces bières
4868De palissandre ou d’acajou,
4869Qu’un habile ébéniste orne de cent manières :
4870« Quel écrin ! et pour quel bijou !
4871Les morts, ici, sont sans vergogne !
4872Un jour, des cadavres flamands
4873Souilleront ces cercueils charmants.
4874Faire de tels étuis pour de telles charognes ! »
La nymphe de la senne
4875« Je voudrais bien – me dit un ami singulier,
4876Dont souvent la pensée alterne avec la mienne, –
4877Voir la Naïade de la Senne ;
4878Elle doit ressembler à quelque charbonnier
4879Dont la face est toute souillée. »
4880– « Mon ami, vous êtes bien bon.
4881Non, non ! Ce n’est pas de charbon
4882Que cette nymphe est barbouillée ! »
Opinion de M. Hetzel sur le faro
4883« Buvez-vous du faro ? » – dis-je à monsieur Hetzel ;
4884Je vis un peu d’horreur sur sa mine barbue,
4885– « Non, jamais ! le faro (je dis cela sans fiel !)
4886C’est de la bière deux fois bue. »
4887Hetzel parlait ainsi, dans un Café flamand,
4888Par prudence sans doute, énigmatiquement ;
4889Je compris que c’était une manière fine
4890De me dire : « Faro, synonyme d’urine ! »
4891« Observez bien que le faro
4892Se fait avec de l’eau de Senne »
4893– « Je comprends d’où lui vient sa saveur citoyenne.
4894Après tout, c’est selon ce qu’on entend par eau ! »
Un nom de bon augure
4895Sur la porte je lus : « Lise Van Swiéten »
4896(C’était dans un quartier qui n’est pas un Eden)
4897– Heureux l’époux, heureux l’amant qui la possède,
4898Cette Ève qui contient en elle son remède !
4899Cet homme enviable a trouvé,
4900Ce que nul n’a jamais rêvé,
4901Depuis le pôle nord jusqu’au pôle antarctique
4902Une épouse prophylactique !
Le rêve Belge
4903La Belgique se croit toute pleine d’appas ;
4904Elle dort. Voyageur, ne la réveillez pas.
L’inviolabilité de la Belgique
4905« Qu’on ne me touche pas ! Je suis inviolable ! »
4906Dit la Belgique. – C’est hélas ! incontestable.
4907Y toucher ? Ce serait, en effet hasardeux,
4908Puisqu’elle est un bâton merdeux.
Épitaphe pour Léopold I
4909Ci-gît un roi constitutionnel,
4910(Ce qui veut dire : Automate en hôtel Garni)
4911Qui se croyait sempiternel
4912Heureusement, c’est bien fini !
Épitaphe pour la Belgique
4913On me demande une épitaphe
4914Pour la Belgique morte. En vain
4915Je creuse, et je rue et je piaffe ;
4916Je ne trouve qu’un mot : « Enfin ! »
L’esprit conforme
4917I
4918Cet imbécile de Tournai
4919Me dit : « J’ai l’esprit mieux tourné
4920Que vous, Monsieur. Ma jouissance
4921Dérive de l’obéissance ;
4922J’ai mis toute ma volupté
4923Dans l’esprit de Conformité ;
4924Mon cœur craint toute façon neuve
4925En fait de plaisir ou d’ennui,
4926Et veut que le bonheur d’autrui
4927Toujours au sien serve de preuve. »
4928Ce que dit l’homme de Tournai,
4929(Dont vous devinez bien, je pense,
4930Que j’ai retouché l’éloquence)
4931N’était pas si bien tourné.
4932II
4933Les Belges poussent, ma parole !
4934L’imitation à l’excès,
4935Et s’ils attrapent la vérole,
4936C’est pour ressembler aux Français.
Les panégyriques du roi
4937Tout le monde, ici, parle un français ridicule :
4938On proclame immortel ce vieux principicule.
4939Je veux bien qu’immortalité
4940Soit le synonyme
4941De longévité,
4942La différence est si minime !
4943Bruxelles, ces jours-ci, déclarait (c’est grotesque !)
4944Léopold immortel. – Au fait, il le fut presque.
Le mot de Cuvier
4945« En quel genre, en quel coin de l’animalité
4946Classerons-nous le Belge ? » Une Société
4947Scientifique avait posé ce dur problème.
4948Alors le grand Cuvier se leva, tremblant, blême,
4949Et pour toutes raisons criant : « Je jette aux chiens
4950Ma langue ! Car, messieurs les Académiciens,
4951L’espace est un peu grand depuis les singes jusques
4952Jusques aux mollusques ! »
Au concert, à Bruxelles
4953On venait de jouer de ces airs ravissants
4954Qui font rêver l’esprit et transportent les sens ;
4955Mais un peu lâchement, hélas ! à la flamande.
4956« Tiens ! l’on n’applaudit pas ici ? » fis-je. – Un voisin,
4957Amoureux comme moi de musique allemande,
4958Me dit : « Vous êtes neuf dans ce pays malsain,
4959Monsieur ? Sans ça, vous sauriez qu’en musique,
4960Comme en peinture et comme en politique,
4961Le Belge croit qu’on le veut attraper,
4962– Et puis qu’il craint surtout de se tromper. »
Une Béotie Belge
4963La Belgique a sa Béotie !
4964C’est une légende, une scie,
4965Un proverbe ! – Un comparatif
4966Dans un état superlatif !
4967Bruxelles, ô mon Dieu ! méprise Poperinghe !
4968Un vendeur de trois-six blaguant un mannezingue !
4969Un clysoir, ô terreur ! raillant une seringue !
4970Bruxelles n’a pas droit de railler Poperinghe !
4971Comprend-on le comparatif
4972(C’est une épouvantable scie !)
4973À côté du superlatif ?
4974La Belgique a sa Béotie !
La civilisation Belge
4975Le Belge est très civilisé ;
4976Il est voleur, il est rusé ;
4977Il est parfois syphilisé ;
4978Il est donc très civilisé.
4979Il ne déchire pas sa proie
4980Avec ses ongles ; met sa joie
4981À montrer qu’il sait employer
4982À table fourchette et cuiller ;
4983Il néglige de s’essuyer,
4984Mais porte paletots, culottes,
4985Chapeau, chemise même et bottes ;
4986Fait de dégoûtantes ribottes ;
4987Dégueule aussi bien que l’Anglais ;
4988Met sur le trottoir des engrais ;
4989Rit du Ciel et croit au progrès
4990Tout comme un journaliste d’Outre-
4991Quiévrain ; – de plus, il peut foutre
4992Debout comme un singe avisé.
4993Il est donc très civilisé.
La mort de Léopold I
4994I
4995Le grand juge de paix d’Europe
4996A donc dévissé son billard !
4997(Je vous expliquerai ce trope).
4998Ce roi n’était pas un fuyard
4999Comme notre Louis-Philippe.
5000Il pensait, l’obstiné vieillard.
5001Qu’il n’était jamais assez tard
5002Pour casser son ignoble pipe.
5003II
5004Léopold voulait sur la Mort
5005Gagner sa première victoire
5006Il n’a pas été le plus fort ;
5007Mais dans l’impartiale histoire,
5008Sa résistance méritoire
5009Lui vaudra ce nom fulgurant :
5010« Le cadavre récalcitrant ».
APPENDICE III. DOCUMENTS DIVERS
Projets de préface pour une édition nouvelle
Préface
5011La France traverse une phase de vulgarité. Paris, centre et rayonnement de bêtise universelle. Malgré Molière et Béranger, on n’aurait jamais cru que la France irait si grand train dans la voie du progrès. – Questions d’art, terrae incognitae.
5012Le grand homme est bête.
5013Mon livre a pu faire du bien. Je ne m’en afflige pas. Il a pu faire du mal. Je ne m’en réjouis pas.
5014Le but de la poésie. Ce livre n’est pas fait pour mes femmes, mes filles ou mes sœurs.
5015On m’a attribué tous les crimes que je racontais.
5016Divertissement de la haine et du mépris. Les élégiaques sont des canailles. Et verbum caro factum est. Or le poète n’est d’aucun parti. Autrement il serait un simple mortel.
5017Le Diable. Le péché originel. Homme bon. Si vous vouliez, vous seriez le favori du Tyran ; il est plus difficile d’aimer Dieu que de croire en lui. Au contraire, il est plus difficile pour les gens de ce siècle de croire au diable que de l’aimer. Tout le monde le sent et personne n’y croit. Sublime subtilité du Diable.
5018Une âme de mon choix. Le Décor. – Ainsi la nouveauté. – L’Épigraphe. – D’Aurevilly. – La Renaissance. – Gérard de Nerval. – Nous sommes tous pendus ou pendables.
5019J’avais mis quelques ordures pour plaire à MM. les journalistes. Ils se sont montrés ingrats.
Préface des Fleurs
5020Ce n’est pas pour mes femmes, mes filles ou mes sœurs que ce livre a été écrit ; non plus que pour les femmes, les filles ou les sœurs de mon voisin. Je laisse cette fonction à ceux qui ont intérêt à confondre les bonnes actions avec le beau langage.
5021Je sais que l’amant passionné du beau style s’expose à la haine des multitudes ; mais aucun respect humain, aucune fausse pudeur, aucune coalition, aucun suffrage universel ne me contraindront à parler le patois incomparable de ce siècle, ni à confondre l’encre avec la vertu.
5022Des poètes illustres s’étaient partagé depuis longtemps les provinces les plus fleuries du domaine poétique. Il m’a paru plaisant, et d’autant plus agréable que la tâche était plus difficile, d’extraire la beauté du Mal. Ce livre, essentiellement inutile et absolument innocent, n’a pas été fait dans un autre but que de me divertir et d’exercer mon goût passionné de l’obstacle.
5023Quelques-uns m’ont dit que ces poésies pouvaient faire du mal ; je ne m’en suis pas réjoui. D’autres, de bonnes âmes, qu’elles pouvaient faire du bien ; et cela ne m’a pas affligé. La crainte des uns et l’espérance des autres m’ont également étonné, et n’ont servi qu’à me prouver une fois de plus que ce siècle avait désappris toutes les notions classiques relatives à la littérature.
5024Malgré les secours que quelques cuistres célèbres ont apportés à la sottise naturelle de l’homme, je n’aurais jamais cru que notre patrie pût marcher avec une telle vélocité dans la voie du progrès. Ce monde a acquis une épaisseur de vulgarité qui donne au mépris de l’homme spirituel la violence d’une passion. Mais il est des carapaces heureuses que le poison lui-même n’entamerait pas.
5025J’avais primitivement l’intention de répondre à de nombreuses critiques, et, en même temps, d’expliquer quelques questions très simples, totalement obscurcies par la lumière moderne : Qu’est-ce que la poésie ? Quel est son but ? De la distinction du Bien d’avec le Beau ; de la Beauté dans le Mal ; que le rythme et la rime répondent dans l’homme aux immortels besoins de monotonie, de symétrie et de surprise ; de l’adaptation du style au sujet ; de la vanité et du danger de l’inspiration, etc., etc. ; mais j’ai eu l’imprudence de lire ce matin quelques feuilles publiques ; soudain, une indolence, du poids de vingt atmosphères, s’est abattue sur moi, et je me suis arrêté devant l’épouvantable inutilité d’expliquer quoi que ce soit à qui que ce soit. Ceux qui savent me devinent, et pour ceux qui ne peuvent ou ne veulent pas comprendre, j’amoncellerais sans fruit les explications.
5026C. B.
5027Comment, par une série d’efforts déterminée, l’artiste peut s’élever à une originalité proportionnelle ;
5028Comment la poésie touche à la musique par une prosodie dont les racines plongent plus avant dans l’âme humaine que ne l’indique aucune théorie classique ;
5029Que la poésie française possède une prosodie mystérieuse et méconnue, comme les langues latine et anglaise ;
5030Pourquoi tout poète, qui ne sait pas au juste combien chaque mot comporte de rimes, est incapable d’exprimer une idée quelconque ;
5031Que la phrase poétique peut imiter (et par là elle touche à l’art musical et à la science mathématique) la ligne horizontale, la ligne droite ascendante, la ligne droite descendante ; qu’elle peut monter à pic vers le ciel, sans essoufflement, ou descendre perpendiculairement vers l’enfer avec la vélocité de toute pesanteur ; qu’elle peut suivre la spirale, décrire la parabole, ou le zigzag figurant une série d’angles superposés ;
5032Que la poésie se rattache aux arts de la peinture, de la cuisine et du cosmétique par la possibilité d’exprimer toute sensation de suavité ou d’amertume, de béatitude ou d’horreur, par l’accouplement de tel substantif avec tel adjectif, analogue ou contraire ;
5033Comment, appuyé sur mes principes et disposant de la science que je me charge de lui enseigner en vingt leçons tout homme devient capable de composer une tragédie qui ne sera pas plus sifflée qu’une autre, ou d’aligner un poème de la longueur nécessaire pour être aussi ennuyeux que tout poème épique connu.
5034Tâche difficile que de s’élever vers cette insensibilité divine ! Car moi-même, malgré les plus louables efforts, je n’ai su résister au désir de plaire à mes contemporains, comme l’attestent en quelques endroits, apposées comme un fard, certaines basses flatteries adressées à la démocratie, et même quelques ordures destinées à me faire pardonner la tristesse de mon sujet. Mais MM. les journalistes s’étant montrés ingrats envers les caresses de ce genre, j’en ai supprimé la trace, autant qu’il m’a été possible, dans cette nouvelle édition.
5035Je me propose, pour vérifier de nouveau l’excellence de ma méthode, de l’appliquer prochainement à la célébration des jouissances de la dévotion et des ivresses de la gloire militaire, bien que je ne les aie jamais connues.
5036Note sur les plagiats. – Thomas Gray. Edgar Poe (2 passages). Longfellow (2 passages). Stace. Virgile (tout le morceau d’Andromaque). Eschyle. Victor Hugo.
Projet de préface pour les Fleurs du Mal
5037(À fondre peut-être avec d’anciennes notes)
5038S’il y a quelque gloire à n’être pas compris, ou à ne l’être que très peu, je peux dire sans vanterie que, par ce petit livre, je l’ai acquise et méritée d’un seul coup. Offert plusieurs fois de suite à divers éditeurs qui le repoussaient avec horreur, poursuivi et mutilé, en 1857, par suite d’un malentendu fort bizarre, lentement rajeuni, accru et fortifié pendant quelques années de silence, disparu de nouveau, grâce à mon insouciance, ce produit discordant de la Muse des derniers jours, encore avivé par quelques nouvelles touches violentes, ose affronter aujourd’hui, pour la troisième fois, le soleil de la sottise.
5039Ce n’est pas ma faute ; c’est celle d’un éditeur insistant qui se croit assez fort pour braver le dégoût public. « Ce livre restera sur toute votre vie comme une tache », me prédisait, dès le commencement, un de mes amis, qui est un grand poète. En effet, toutes mes mésaventures lui ont, jusqu’à présent, donné raison. Mais j’ai un de ces heureux caractères qui tirent une jouissance de la haine, et qui se glorifient dans le mépris. Mon goût diaboliquement passionné de la bêtise me fait trouver des plaisirs particuliers dans les travestissements de la calomnie. Chaste comme le papier, sobre comme l’eau, porté à la dévotion comme une communiante, inoffensif comme une victime, il ne me déplairait pas de passer pour un débauché, un ivrogne, un impie et un assassin.
5040Mon éditeur prétend qu’il y aurait quelque utilité pour moi, comme pour lui, à expliquer pourquoi et comment j’ai fait ce livre, quels ont été mon but et mes moyens, mon dessein et ma méthode. Un tel travail de critique aurait sans doute quelques chances d’amuser les esprits amoureux de la rhétorique profonde. Pour ceux-là peut-être l’écrirai-je plus tard et le ferai-je tirer à une dizaine d’exemplaires. Mais, à un meilleur examen, ne paraît-il pas évident que ce serait là une besogne tout à fait superflue, pour les uns comme pour les autres, puisque les uns savent ou devinent, et que les autres ne comprendront jamais ? Pour insuffler au peuple l’intelligence d’un objet d’art, j’ai une trop grande peur du ridicule, et je craindrais, en cette matière, d’égaler ces utopistes qui veulent, par un décret, rendre tous les Français riches et vertueux d’un seul coup. Et puis, ma meilleure raison, ma suprême, est que cela m’ennuie et me déplaît. Mène-t-on la foule dans les ateliers de l’habilleuse et du décorateur, dans la loge de la comédienne ? Montre-t-on au public affolé aujourd’hui, indifférent demain, le mécanisme des trucs ? Lui explique-t-on les retouches et les variantes improvisées aux répétitions, et jusqu’à quelle dose l’instinct et la sincérité sont mêlés aux rubriques et au charlatanisme indispensable dans l’amalgame de l’œuvre ? Lui révèle-t-on toutes les loques, les fards, les poulies, les chaînes, les repentirs, les épreuves barbouillées, bref toutes les horreurs qui composent le sanctuaire de l’art ?
5041D’ailleurs, telle n’est pas aujourd’hui mon humeur. Je n’ai désir ni de démontrer, ni d’étonner, ni d’amuser, ni de persuader. J’ai mes nerfs, mes vapeurs. J’aspire à un repos absolu et à une nuit continue. Chantre des voluptés folles du vin et de l’opium, je n’ai soif que d’une liqueur inconnue sur la terre, et que la pharmaceutique céleste, elle-même, ne pourrait pas m’offrir ; d’une liqueur qui ne contiendrait ni la vitalité, ni la mort, ni l’excitation, ni le néant. Ne rien savoir, ne rien enseigner, ne rien vouloir, ne rien sentir, dormir et encore dormir, tel est aujourd’hui mon unique vœu. Vœu infâme et dégoûtant, mais sincère.
5042Toutefois, comme un goût supérieur nous apprend à ne pas craindre de nous contredire un peu nous-mêmes, j’ai rassemblé, à la fin de ce livre abominable, les témoignages de sympathie de quelques-uns des hommes que je prise le plus, pour qu’un lecteur impartial en puisse inférer que je ne suis pas absolument digne d’excommunication et qu’ayant su me faire aimer de quelques-uns, mon cœur, quoi qu’en ait dit je ne sais plus quel torchon imprimé, n’a peut-être pas « l’épouvantable laideur de mon visage ».
5043Enfin, par une générosité peu commune, dont MM. les critiques…
5044Comme l’ignorance va croissant…
5045Je dénonce moi-même les imitations…
Préambule des articles justificatifs
5046Les quatre articles suivants, qui représentent la pensée de quatre esprits délicats et sévères, n’ont pas été composés en vue de servir de plaidoirie. Personne, non plus que moi, ne pouvait supposer qu’un livre empreint d’une spiritualité aussi ardente, aussi éclatante que les Fleurs du Mal, dût être l’objet d’une poursuite, ou plutôt l’occasion d’un malentendu.
5047Deux de ces morceaux ont été imprimés ; les deux derniers n’ont pas pu paraître.
5048Je laisse maintenant parler pour moi MM. Édouard Thierry, Frédéric Dulamon, J. B. d’Aurevilly et Charles Asselineau.
5049C. B.
5050Note sous une phrase de Fr. Dulamon.
5051C’est ce que j’ai fait dans mon livre d’une manière lumineuse ; plusieurs morceaux non incriminés réfutent les poèmes incriminés. Un livre de poésie doit être apprécié dans son ensemble et par sa conclusion.
5052C. B.
5053Note sous une phrase de Custine.
5054Ni moi, non plus. – Il est présumable que M. de Custine, qui ne me connaissait pas, mais qui était d’autant plus flatté de mon hommage qu’il se sentait injustement négligé, se sera renseigné auprès de quelque âme charitable, laquelle aura collé à mon nom cette grossière épithète.
Notes et documents pour mon avocat
5055Le livre doit être jugé dans son ensemble, et alors il en ressort une terrible moralité.
5056Donc je n’ai pas à me louer de cette singulière indulgence qui n’incrimine que 13 morceaux sur 100. Cette indulgence m’est très funeste.
5057C’est en pensant à ce parfait ensemble de mon livre que je disais à M. le Juge d’Instruction :
5058Mon unique tort a été de compter sur l’intelligence universelle, et de ne pas faire une préface où j’aurais posé mes principes littéraires et dégagé la question si importante de la Morale.
5059(Voir, à propos de la Morale dans les Œuvres d’Art, les remarquables lettres de M. Honoré de Balzac à M. Hippolyte Castille, dans le journal la Semaine.)
5060Le volume est, relativement à l’abaissement général des prix en librairie, d’un prix élevé. C’est déjà une garantie importante. Je ne m’adresse donc pas à la foule.
5061Il y a prescription pour deux des morceaux incriminés : Lesbos et Le Reniement de Saint Pierre, parus depuis longtemps et non poursuivis.
5062Mais je prétends, au cas même où on me contraindrait à me reconnaître quelques torts, qu’il y a une sorte de prescription générale. Je pourrais faire une bibliothèque de livres modernes non poursuivis, et qui ne respirent pas, comme le mien, L’horreur du mal. Depuis près de 30 ans, la littérature est d’une liberté qu’on veut brusquement punir en moi. Est-ce juste ?
5063Il y a plusieurs morales. Il y a la morale positive et pratique à laquelle tout le monde doit obéir.
5064Mais il y a la morale des Arts. Celle-là est toute autre. Et depuis le Commencement du monde, les Arts l’ont bien prouvé.
5065Il y a aussi plusieurs sortes de Liberté. Il y a la Liberté pour le Génie, et il y a une liberté très restreinte pour les polissons.
5066M. Ch. Baudelaire n’aurait-il pas le droit d’arguer des licences permises à Béranger (Œuvres Complètes autorisées) ? Tel sujet reproché à Ch. Baudelaire a été traité par Béranger. Lequel préférez-vous, le poète triste ou le poète gai et effronté, l’horreur dans le mal ou la folâtrerie, le remords ou l’impudence ?
5067(Il ne serait peut-être pas sain d’user outre mesure de cet argument.)
5068Je répète qu’un Livre doit être jugé dans son ensemble. À un blasphème, j’opposerai des élancements vers le Ciel, à une obscénité des fleurs platoniques.
5069Depuis le Commencement de la poésie, tous les volumes de poésie sont ainsi faits. Mais il était impossible de faire autrement un livre destiné à représenter L’AGITATION DE L’ESPRIT DANS LE MAL.
5070M. le Ministre de l’Intérieur, furieux d’avoir lu un éloge fastueux de mon livre dans le Moniteur, a pris ses précautions pour que cette mésaventure ne se reproduisît pas.
5071M. d’Aurevilly (un écrivain absolument catholique, autoritaire et non suspect) portait au Pays, auquel il est attaché, un article sur les Fleurs du Mal ; et il lui a été dit qu’une consigne récente défendait de parler de M. Charles Baudelaire dans le Pays.
5072Or, il y a quelques jours, j’exprimais à M. le juge d’instruction la crainte que le bruit de la saisie ne glaçât la bonne volonté des personnes qui trouveraient quelque chose de louable dans mon livre. Et M. le Juge (Charles Camusat Busserolles) me répondit : Monsieur, tout le monde a parfaitement le droit de vous défendre dans tous les journaux, sans exception.
5073MM. les Directeurs de la Revue française n’ont pas osé publier l’article de M. Charles Asselineau, le plus sage et le plus modéré des écrivains. Ces messieurs se sont renseignés au Ministère de l’intérieur (!), et il leur a été répondu qu’il y aurait pour eux danger à publier cet article.
5074Ainsi, abus de pouvoir et entraves apportées à la défense !
5075Le nouveau règne napoléonien, après les illustrations de la guerre, doit rechercher les illustrations des lettres et des Arts.
5076Qu’est-ce que c’est que cette morale prude, bégueule, taquine, et qui ne tend à rien moins qu’à créer des Conspirateurs même dans l’ordre si tranquille des rêveurs ?
5077Cette morale-là irait jusqu’à dire : Désormais on ne fera que des livres consolants et servant à démontrer que l’homme est né bon, et que tous les hommes sont heureux.
5078– abominable hypocrisie !
5079(Voir le résumé de mon interrogatoire, et la liste des morceaux incriminés.)