C
Les Fleurs du mal
LES FLEURS DU MAL
Au poète impeccable
1
Au parfait magicien ès lettres françaises
2
À mon très cher et très vénéré
3
Maître et ami
4
Théophile Gautier
5
Avec les sentiments de la plus profonde humilité
6
Je dédie
7
Ces fleurs maladives
8
C. B.
Au lecteur
9
La sottise, l’erreur, le péché, la lésine,
10
Occupent nos esprits et travaillent nos corps,
11
Et nous alimentons nos aimables remords,
12
Comme les mendiants nourrissent leur vermine.
13
Nos péchés sont têtus, nos repentirs sont lâches ;
14
Nous nous faisons payer grassement nos aveux,
15
Et nous rentrons gaiement dans le chemin bourbeux,
16
Croyant par de vils pleurs laver toutes nos taches.
17
Sur l’oreiller du mal c’est Satan Trismégiste
18
Qui berce longuement notre esprit enchanté,
19
Et le riche métal de notre volonté
20
Est tout vaporisé par ce savant chimiste.
21
C’est le Diable qui tient les fils qui nous remuent !
22
Aux objets répugnants nous trouvons des appas ;
23
Chaque jour vers l’Enfer nous descendons d’un pas,
24
Sans horreur, à travers des ténèbres qui puent.
25
Ainsi qu’un débauché pauvre qui baise et mange
26
Le sein martyrisé d’une antique catin,
27
Nous volons au passage un plaisir clandestin
28
Que nous pressons bien fort comme une vieille orange.
29
Serré, fourmillant, comme un million d’helminthes,
30
Dans nos cerveaux ribote un peuple de Démons,
31
Et, quand nous respirons, la Mort dans nos poumons
32
Descend, fleuve invisible, avec de sourdes plaintes.
33
Si le viol, le poison, le poignard, l’incendie,
34
N’ont pas encor brodé de leurs plaisants dessins
35
Le canevas banal de nos piteux destins,
36
C’est que notre âme, hélas ! n’est pas assez hardie.
37
Mais parmi les chacals, les panthères, les lices,
38
Les singes, les scorpions, les vautours, les serpents,
39
Les monstres glapissants, hurlants, grognants, rampants,
40
Dans la ménagerie infâme de nos vices,
41
Il en est un plus laid, plus méchant, plus immonde !
42
Quoiqu’il ne pousse ni grands gestes ni grands cris,
43
Il ferait volontiers de la terre un débris
44
Et dans un bâillement avalerait le monde ;
45
C’est l’Ennui ! – l’œil chargé d’un pleur involontaire,
46
Il rêve d’échafauds en fumant son houka.
47
Tu le connais, lecteur, ce monstre délicat,
48
– Hypocrite lecteur, – mon semblable, – mon frère !
Spleen et idéal
I. – Bénédiction
49
Lorsque, par un décret des puissances suprêmes,
50
Le Poète apparaît en ce monde ennuyé,
51
Sa mère épouvantée et pleine de blasphèmes
52
Crispe ses poings vers Dieu, qui la prend en pitié :
53
– « Ah ! que n’ai-je mis bas tout un nœud de vipères,
54
Plutôt que de nourrir cette dérision !
55
Maudite soit la nuit aux plaisirs éphémères
56
Où mon ventre a conçu mon expiation !
57
Puisque tu m’as choisie entre toutes les femmes
58
Pour être le dégoût de mon triste mari,
59
Et que je ne puis pas rejeter dans les flammes,
60
Comme un billet d’amour, ce monstre rabougri,
61
Je ferai rejaillir ta haine qui m’accable
62
Sur l’instrument maudit de tes méchancetés,
63
Et je tordrai si bien cet arbre misérable,
64
Qu’il ne pourra pousser ses boutons empestés ! »
65
Elle ravale ainsi l’écume de sa haine,
66
Et, ne comprenant pas les desseins éternels,
67
Elle-même prépare au fond de la Géhenne
68
Les bûchers consacrés aux crimes maternels.
69
Pourtant, sous la tutelle invisible d’un Ange,
70
L’Enfant déshérité s’enivre de soleil,
71
Et dans tout ce qu’il boit et dans tout ce qu’il mange
72
Retrouve l’ambroisie et le nectar vermeil.
73
Il joue avec le vent, cause avec le nuage,
74
Et s’enivre en chantant du chemin de la croix ;
75
Et l’Esprit qui le suit dans son pèlerinage
76
Pleure de le voir gai comme un oiseau des bois.
77
Tous ceux qu’il veut aimer l’observent avec crainte,
78
Ou bien, s’enhardissant de sa tranquillité,
79
Cherchent à qui saura lui tirer une plainte,
80
Et font sur lui l’essai de leur férocité.
81
Dans le pain et le vin destinés à sa bouche
82
Ils mêlent de la cendre avec d’impurs crachats ;
83
Avec hypocrisie ils jettent ce qu’il touche,
84
Et s’accusent d’avoir mis leurs pieds dans ses pas.
85
Sa femme va criant sur les places publiques :
86
« Puisqu’il me trouve assez belle pour m’adorer,
87
Je ferai le métier des idoles antiques,
88
Et comme elles je veux me faire redorer ;
89
Et je me soûlerai de nard, d’encens, de myrrhe,
90
De génuflexions, de viandes et de vins,
91
Pour savoir si je puis dans un cœur qui m’admire
92
Usurper en riant les hommages divins !
93
Et, quand je m’ennuierai de ces farces impies,
94
Je poserai sur lui ma frêle et forte main ;
95
Et mes ongles, pareils aux ongles des harpies,
96
Sauront jusqu’à son cœur se frayer un chemin.
97
Comme un tout jeune oiseau qui tremble et qui palpite,
98
J’arracherai ce cœur tout rouge de son sein,
99
Et, pour rassasier ma bête favorite,
100
Je le lui jetterai par terre avec dédain ! »
101
Vers le Ciel, où son œil voit un trône splendide,
102
Le Poète serein lève ses bras pieux,
103
Et les vastes éclairs de son esprit lucide
104
Lui dérobent l’aspect des peuples furieux :
105
– « Soyez béni, mon Dieu, qui donnez la souffrance
106
Comme un divin remède à nos impuretés
107
Et comme la meilleure et la plus pure essence
108
Qui prépare les forts aux saintes voluptés !
109
Je sais que vous gardez une place au Poète
110
Dans les rangs bienheureux des saintes Légions,
111
Et que vous l’invitez à l’éternelle fête
112
Des Trônes, des Vertus, des Dominations.
113
Je sais que la douleur est la noblesse unique
114
Où ne mordront jamais la terre et les enfers,
115
Et qu’il faut pour tresser ma couronne mystique
116
Imposer tous les temps et tous les univers.
117
Mais les bijoux perdus de l’antique Palmyre,
118
Les métaux inconnus, les perles de la mer,
119
Par votre main montés, ne pourraient pas suffire
120
À ce beau diadème éblouissant et clair ;
121
Car il ne sera fait que de pure lumière,
122
Puisée au foyer saint des rayons primitifs,
123
Et dont les yeux mortels, dans leur splendeur entière,
124
Ne sont que des miroirs obscurcis et plaintifs ! »
II. – L’albatros
125
Souvent, pour s’amuser, les hommes d’équipage
126
Prennent des albatros, vastes oiseaux des mers,
127
Qui suivent, indolents compagnons de voyage,
128
Le navire glissant sur les gouffres amers.
129
À peine les ont-ils déposés sur les planches,
130
Que ces rois de l’azur, maladroits et honteux,
131
Laissent piteusement leurs grandes ailes blanches
132
Comme des avirons traîner à côté d’eux.
133
Ce voyageur ailé, comme il est gauche et veule !
134
Lui, naguère si beau, qu’il est comique et laid !
135
L’un agace son bec avec un brûle-gueule,
136
L’autre mime, en boitant, l’infirme qui volait !
137
Le Poète est semblable au prince des nuées
138
Qui hante la tempête et se rit de l’archer ;
139
Exilé sur le sol au milieu des huées,
140
Ses ailes de géant l’empêchent de marcher.
III – Élévation
141
Au-dessus des étangs, au-dessus des vallées,
142
Des montagnes, des bois, des nuages, des mers,
143
Par delà le soleil, par delà les éthers,
144
Par delà les confins des sphères étoilées,
145
Mon esprit, tu te meus avec agilité,
146
Et, comme un bon nageur qui se pâme dans l’onde,
147
Tu sillonnes gaiement l’immensité profonde
148
Avec une indicible et mâle volupté.
149
Envole-toi bien loin de ces miasmes morbides ;
150
Va te purifier dans l’air supérieur,
151
Et bois, comme une pure et divine liqueur,
152
Le feu clair qui remplit les espaces limpides.
153
Derrière les ennuis et les vastes chagrins
154
Qui chargent de leur poids l’existence brumeuse,
155
Heureux celui qui peut d’une aile vigoureuse
156
S’élancer vers les champs lumineux et sereins ;
157
Celui dont les pensers, comme des alouettes,
158
Vers les cieux le matin prennent un libre essor,
159
– Qui plane sur la vie, et comprend sans effort
160
Le langage des fleurs et des choses muettes !
IV. – Correspondances
161
La Nature est un temple où de vivants piliers
162
Laissent parfois sortir de confuses paroles ;
163
L’homme y passe à travers des forêts de symboles
164
Qui l’observent avec des regards familiers.
165
Comme de longs échos qui de loin se confondent
166
Dans une ténébreuse et profonde unité,
167
Vaste comme la nuit et comme la clarté,
168
Les parfums, les couleurs et les sons se répondent.
169
Il est des parfums frais comme des chairs d’enfants,
170
Doux comme les hautbois, verts comme les prairies,
171
– Et d’autres, corrompus, riches et triomphants,
172
Ayant l’expansion des choses infinies,
173
Comme l’ambre, le musc, le benjoin et l’encens,
174
Qui chantent les transports de l’esprit et des sens
V
175
J’aime le souvenir de ces époques nues,
176
Dont Phœbus se plaisait à dorer les statues.
177
Alors l’homme et la femme en leur agilité
178
Jouissaient sans mensonge et sans anxiété,
179
Et, le ciel amoureux leur caressant l’échine,
180
Exerçaient la santé de leur noble machine.
181
Cybèle alors, fertile en produits généreux,
182
Ne trouvait point ses fils un poids trop onéreux,
183
Mais, louve au cœur gonflé de tendresses communes,
184
Abreuvait l’univers à ses tétines brunes.
185
L’homme, élégant, robuste et fort, avait le droit
186
D’être fier des beautés qui le nommaient leur roi ;
187
Fruits purs de tout outrage et vierges de gerçures,
188
Dont la chair lisse et ferme appelait les morsures !
189
Le Poète aujourd’hui, quand il veut concevoir
190
Ces natives grandeurs, aux lieux où se font voir
191
La nudité de l’homme et celle de la femme,
192
Sent un froid ténébreux envelopper son âme
193
Devant ce noir tableau plein d’épouvantement.
194
Ô monstruosités pleurant leur vêtement !
195
Ô ridicules troncs ! torses dignes des masques !
196
Ô pauvres corps tordus, maigres, ventrus ou flasques,
197
Que le dieu de l’Utile, implacable et serein,
198
Enfants, emmaillota dans ses langes d’airain !
199
Et vous, femmes, hélas ! pâles comme des cierges,
200
Que ronge et que nourrit la débauche, et vous, vierges,
201
Du vice maternel traînant l’hérédité
202
Et toutes les hideurs de la fécondité !
203
Nous avons, il est vrai, nations corrompues,
204
Aux peuples anciens des beautés inconnues :
205
Des visages rongés par les chancres du cœur,
206
Et comme qui dirait des beautés de langueur ;
207
Mais ces inventions de nos muses tardives
208
N’empêcheront jamais les races maladives
209
De rendre à la jeunesse un hommage profond,
210
– À la sainte jeunesse, à l’air simple, au doux front,
211
À l’œil limpide et clair ainsi qu’une eau courante,
212
Et qui va répandant sur tout, insouciante
213
Comme l’azur du ciel, les oiseaux et les fleurs,
214
Ses parfums, ses chansons et ses douces chaleurs !
VI. – Les phares
215
Rubens, fleuve d’oubli, jardin de la paresse,
216
Oreiller de chair fraîche où l’on ne peut aimer,
217
Mais où la vie afflue et s’agite sans cesse,
218
Comme l’air dans le ciel et la mer dans la mer ;
219
Léonard de Vinci, miroir profond et sombre,
220
Où des anges charmants, avec un doux souris
221
Tout chargé de mystère, apparaissent à l’ombre
222
Des glaciers et des pins qui ferment leur pays,
223
Rembrandt, triste hôpital tout rempli de murmures,
224
Et d’un grand crucifix décoré seulement,
225
Où la prière en pleurs s’exhale des ordures,
226
Et d’un rayon d’hiver traversé brusquement ;
227
Michel-Ange, lieu vague où l’on voit des Hercules
228
Se mêler à des Christs, et se lever tout droits
229
Des fantômes puissants qui dans les crépuscules
230
Déchirent leur suaire en étirant leurs doigts ;
231
Colère de boxeur, impudences de faune,
232
Toi qui sus ramasser la beauté des goujats,
233
Grand cœur gonflé d’orgueil, homme débile et jaune,
234
Puget, mélancolique empereur des forçats,
235
Watteau, ce carnaval où bien des cœurs illustres,
236
Comme des papillons, errent en flamboyant,
237
Décors frais et léger éclairés par des lustres
238
Qui versent la folie à ce bal tournoyant,
239
Goya, cauchemar plein de choses inconnues,
240
De fœtus qu’on fait cuire au milieu des sabbats,
241
De vieilles au miroir et d’enfants toutes nues,
242
Pour tenter les démons ajustant bien leurs bas ;
243
Delacroix, lac de sang hanté des mauvais anges,
244
Ombragé par un bois de sapins toujours vert,
245
Où, sous un ciel chagrin, des fanfares étranges
246
Passent, comme un soupir étouffé de Weber ;
247
Ces malédictions, ces blasphèmes, ces plaintes,
248
Ces extases, ces cris, ces pleurs, ces Te Deum,
249
Sont un écho redit par mille labyrinthes ;
250
C’est pour les cœurs mortels un divin opium !
251
C’est un cri répété par mille sentinelles,
252
Un ordre renvoyé par mille porte-voix ;
253
C’est un phare allumé sur mille citadelles,
254
Un appel de chasseurs perdus dans les grands bois !
255
Car c’est vraiment, Seigneur, le meilleur témoignage
256
Que nous puissions donner de notre dignité
257
Que cet ardent sanglot qui roule d’âge en âge
258
Et vient mourir au bord de votre éternité !
VII. – La muse malade
259
Ma pauvre muse, hélas ! qu’as-tu donc ce matin ?
260
Tes yeux creux sont peuplés de visions nocturnes,
261
Et je vois tour à tour réfléchis sur ton teint
262
La folie et l’horreur, froides et taciturnes.
263
Le succube verdâtre et le rose lutin
264
T’ont-ils versé la peur et l’amour de leurs urnes ?
265
Le cauchemar, d’un poing despotique et mutin,
266
T’a-t-il noyée au fond d’un fabuleux Minturnes ?
267
Je voudrais qu’exhalant l’odeur de la santé
268
Ton sein de pensers forts fût toujours fréquenté,
269
Et que ton sang chrétien coulât à flots rythmiques,
270
Comme les sons nombreux des syllabes antiques,
271
Où règnent tour à tour le père des chansons,
272
Phœbus, et le grand Pan, le seigneur des moissons.
VIII. – La muse vénale
273
Ô muse de mon cœur, amante des palais,
274
Auras-tu, quand Janvier lâchera ses Borées,
275
Durant les noirs ennuis des neigeuses soirées,
276
Un tison pour chauffer tes deux pieds violets ?
277
Ranimeras-tu donc tes épaules marbrées
278
Aux nocturnes rayons qui percent les volets ?
279
Sentant ta bourse à sec autant que ton palais,
280
Récolteras-tu l’or des voûtes azurées ?
281
Il te faut, pour gagner ton pain de chaque soir,
282
Comme un enfant de chœur, jouer de l’encensoir,
283
Chanter des Te Deum auxquels tu ne crois guère,
284
Ou, saltimbanque à jeun, étaler tes appas
285
Et ton rire trempé de pleurs qu’on ne voit pas,
286
Pour faire épanouir la rate du vulgaire.
IX. – Le mauvais moine
287
Les cloîtres anciens sur leurs grandes murailles
288
Étalaient en tableaux la sainte Vérité,
289
Dont l’effet, réchauffant les pieuses entrailles,
290
Tempérait la froideur de leur austérité.
291
En ces temps où du Christ florissaient les semailles,
292
Plus d’un illustre moine, aujourd’hui peu cité,
293
Prenant pour atelier le champ des funérailles,
294
Glorifiait la Mort avec simplicité.
295
– Mon âme est un tombeau que, mauvais cénobite,
296
Depuis l’éternité je parcours et j’habite ;
297
Rien n’embellit les murs de ce cloître odieux.
298
Ô moine fainéant ! quand saurai-je donc faire
299
Du spectacle vivant de ma triste misère
300
Le travail de mes mains et l’amour de mes yeux ?
X. – L’ennemi
301
Ma jeunesse ne fut qu’un ténébreux orage,
302
Traversé çà et là par de brillants soleils ;
303
Le tonnerre et la pluie ont fait un tel ravage,
304
Qu’il reste en mon jardin bien peu de fruits vermeils.
305
Voilà que j’ai touché l’automne des idées,
306
Et qu’il faut employer la pelle et les râteaux
307
Pour rassembler à neuf les terres inondées,
308
Où l’eau creuse des trous grands comme des tombeaux.
309
Et qui sait si les fleurs nouvelles que je rêve
310
Trouveront dans ce sol lavé comme une grève
311
Le mystique aliment qui ferait leur vigueur ?
312
– Ô douleur ! ô douleur ! Le Temps mange la vie,
313
Et l’obscur Ennemi qui nous ronge le cœur
314
Du sang que nous perdons croît et se fortifie !
XI. – Le guignon
315
Pour soulever un poids si lourd,
316
Sisyphe, il faudrait ton courage !
317
Bien qu’on ait du cœur à l’ouvrage,
318
L’Art est long et le Temps est court.
319
Loin des sépultures célèbres,
320
Vers un cimetière isolé,
321
Mon cœur, comme un tambour voilé,
322
Va battant des marches funèbres.
323
– Maint joyau dort enseveli
324
Dans les ténèbres et l’oubli,
325
Bien loin des pioches et des sondes ;
326
Mainte fleur épanche à regret
327
Son parfum doux comme un secret
328
Dans les solitudes profondes.
XII. – La vie antérieure
329
J’ai longtemps habité sous de vastes portiques
330
Que les soleils marins teignaient de mille feux,
331
Et que leurs grands piliers, droits et majestueux,
332
Rendaient pareils, le soir, aux grottes basaltiques.
333
Les houles, en roulant les images des cieux,
334
Mêlaient d’une façon solennelle et mystique
335
Les tout-puissants accords de leur riche musique
336
Aux couleurs du couchant reflété par mes yeux.
337
C’est là que j’ai vécu dans les voluptés calmes,
338
Au milieu de l’azur, des vagues, des splendeurs
339
Et des esclaves nus, tout imprégnés d’odeurs,
340
Qui me rafraîchissaient le front avec des palmes,
341
Et dont l’unique soin était d’approfondir
342
Le secret douloureux qui me faisait languir.
XIII. – Bohémiens en voyage
343
La tribu prophétique aux prunelles ardentes
344
Hier s’est mise en route, emportant ses petits
345
Sur son dos, ou livrant à leurs fiers appétits
346
Le trésor toujours prêt des mamelles pendantes.
347
Les hommes vont à pied sous leurs armes luisantes
348
Le long des chariots où les leurs sont blottis,
349
Promenant sur le ciel des yeux appesantis
350
Par le morne regret des chimères absentes.
351
Du fond de son réduit sablonneux, le grillon,
352
Les regardant passer, redouble sa chanson ;
353
Cybèle, qui les aime, augmente ses verdures,
354
Fait couler le rocher et fleurir le désert
355
Devant ces voyageurs, pour lesquels est ouvert
356
L’empire familier des ténèbres futures.
XIV. – L’homme et la mer
357
Homme libre, toujours tu chériras la mer !
358
La mer est ton miroir ; tu contemples ton âme
359
Dans le déroulement infini de sa lame,
360
Et ton esprit n’est pas un gouffre moins amer.
361
Tu te plais à plonger au sein de ton image ;
362
Tu l’embrasses des yeux et des bras, et ton cœur
363
Se distrait quelquefois de sa propre rumeur
364
Au bruit de cette plainte indomptable et sauvage.
365
Vous êtes tous les deux ténébreux et discrets :
366
Homme, nul n’a sondé le fond de tes abîmes ;
367
Ô mer, nul ne connaît tes richesses intimes,
368
Tant vous êtes jaloux de garder vos secrets !
369
Et cependant voilà des siècles innombrables
370
Que vous vous combattez sans pitié ni remord,
371
Tellement vous aimez le carnage et la mort,
372
Ô lutteurs éternels, ô frères implacables !
XV. – Don Juan aux enfers
373
Quand Don Juan descendit vers l’onde souterraine
374
Et lorsqu’il eut donné son obole à Charon,
375
Un sombre mendiant, l’œil fier comme Antisthène,
376
D’un bras vengeur et fort saisit chaque aviron.
377
Montrant leurs seins pendants et leurs robes ouvertes,
378
Des femmes se tordaient sous le noir firmament,
379
Et, comme un grand troupeau de victimes offertes,
380
Derrière lui traînaient un long mugissement.
381
Sganarelle en riant lui réclamait ses gages,
382
Tandis que Don Luis avec un doigt tremblant
383
Montrait à tous les morts errant sur les rivages
384
Le fils audacieux qui railla son front blanc.
385
Frissonnant sous son deuil, la chaste et maigre Elvire,
386
Près de l’époux perfide et qui fut son amant,
387
Semblait lui réclamer un suprême sourire
388
Où brillât la douceur de son premier serment.
389
Tout droit dans son armure, un grand homme de pierre
390
Se tenait à la barre et coupait le flot noir,
391
Mais le calme héros, courbé sur sa rapière,
392
Regardait le sillage et ne daignait rien voir.
XVI. – Châtiment de l’orgueil
393
En ces temps merveilleux où la Théologie
394
Fleurit avec le plus de sève et d’énergie,
395
On raconte qu’un jour un docteur des plus grands,
396
– Après avoir forcé les cœurs indifférents ;
397
Les avoir remués dans leurs profondeurs noires ;
398
Après avoir franchi vers les célestes gloires
399
Des chemins singuliers à lui-même inconnus,
400
Où les purs Esprits seuls peut-être étaient venus, –
401
Comme un homme monté trop haut, pris de panique,
402
S’écria, transporté d’un orgueil satanique :
403
« Jésus, petit Jésus ! je t’ai poussé bien haut !
404
Mais, si j’avais voulu t’attaquer au défaut
405
De l’armure, ta honte égalerait ta gloire,
406
Et tu ne serais plus qu’un fœtus dérisoire ! »
407
Immédiatement sa raison s’en alla.
408
L’éclat de ce soleil d’un crêpe se voilà ;
409
Tout le chaos roula dans cette intelligence,
410
Temple autrefois vivant, plein d’ordre et d’opulence,
411
Sous les plafonds duquel tant de pompe avait lui.
412
Le silence et la nuit s’installèrent en lui,
413
Comme dans un caveau dont la clef est perdue.
414
Dès lors il fut semblable aux bêtes de la rue,
415
Et, quand il s’en allait sans rien voir, à travers
416
Les champs, sans distinguer les étés des hivers,
417
Sale, inutile et laid comme une chose usée,
418
Il faisait des enfants la joie et la risée.
XVII. – La beauté
419
Je suis belle, ô mortels ! comme un rêve de pierre,
420
Et mon sein, où chacun s’est meurtri tour à tour,
421
Est fait pour inspirer au poète un amour
422
Éternel et muet ainsi que la matière.
423
Je trône dans l’azur comme un sphinx incompris ;
424
J’unis un cœur de neige à la blancheur des cygnes ;
425
Je hais le mouvement qui déplace les lignes,
426
Et jamais je ne pleure et jamais je ne ris.
427
Les poètes, devant mes grandes attitudes,
428
Que j’ai l’air d’emprunter aux plus fiers monuments,
429
Consumeront leurs jours en d’austères études ;
430
Car j’ai, pour fasciner ces dociles amants,
431
De purs miroirs qui font toutes choses plus belles :
432
Mes yeux, mes larges yeux aux clartés éternelles !
XVIII. – L’idéal
433
Ce ne seront jamais ces beautés de vignettes,
434
Produits avariés, nés d’un siècle vaurien,
435
Ces pieds à brodequins, ces doigts à castagnettes,
436
Qui sauront satisfaire un cœur comme le mien.
437
Je laisse à Gavarni, poète des chloroses,
438
Son troupeau gazouillant de beautés d’hôpital,
439
Car je ne puis trouver parmi ces pâles roses
440
Une fleur qui ressemble à mon rouge idéal.
441
Ce qu’il faut à ce cœur profond comme un abîme,
442
C’est vous, Lady Macbeth, âme puissante au crime,
443
Rêve d’Eschyle éclos au climat des autans,
444
Ou bien toi, grande Nuit, fille de Michel-Ange,
445
Qui tors paisiblement dans une pose étrange
446
Tes appas façonnés aux bouches des Titans.
XIX. – La géante
447
Du temps que la Nature en sa verve puissante
448
Concevait chaque jour des enfants monstrueux,
449
J’eusse aimé vivre auprès d’une jeune géante,
450
Comme aux pieds d’une reine chat voluptueux.
451
J’eusse aimé voir son corps fleurir avec son âme
452
Et grandir librement dans ses terribles jeux ;
453
Deviner si son cœur couve une sombre flamme
454
Aux humides brouillards qui nagent dans ses yeux ;
455
Parcourir à loisir ses magnifiques formes ;
456
Ramper sur le versant de ses genoux énormes,
457
Et parfois en été, quand les soleils malsains,
458
Lasse, la font s’étendre à travers la campagne,
459
Dormir nonchalamment à l’ombre de ses seins,
460
Comme un hameau paisible au pied d’une montagne.
XX. – Le masque
461
Statue allégorique dans le goût de la renaissance
462
à Ernest Christophe, statuaire
463
Contemplons ce trésor de grâces florentines ;
464
Dans l’ondulation de ce corps musculeux
465
L’Élégance et la Force abondent, sœurs divines.
466
Cette femme, morceau vraiment miraculeux,
467
Divinement robuste, adorablement mince,
468
Est faite pour trôner sur des lits somptueux,
469
Et charmer les loisirs d’un pontife ou d’un prince.
470
– Aussi, vois ce souris fin et voluptueux
471
Où la Fatuité promène son extase ;
472
Ce long regard sournois, langoureux et moqueur ;
473
Ce visage mignard, tout encadré de gaze,
474
Dont chaque trait nous dit avec un air vainqueur :
475
« La Volupté m’appelle et l’Amour me couronne ! »
476
À cet être doué de tant de majesté
477
Vois quel charme excitant la gentillesse donne !
478
Approchons, et tournons autour de sa beauté.
479
Ô blasphème de l’art ! ô surprise fatale !
480
La femme au corps divin, promettant le bonheur,
481
Par le haut se termine en monstre bicéphale !
482
Mais non ! ce n’est qu’un masque, un décor suborneur,
483
Ce visage éclairé d’une exquise grimace,
484
Et, regarde, voici, crispée atrocement,
485
La véritable tête, et la sincère face
486
Renversée à l’abri de la face qui ment.
487
Pauvre grande beauté ! le magnifique fleuve
488
De tes pleurs aboutit dans mon cœur soucieux ;
489
Ton mensonge m’enivre, et mon âme s’abreuve
490
Aux flots que la Douleur fait jaillir de tes yeux !
491
– Mais pourquoi pleure-t-elle ? Elle, beauté parfaite
492
Qui mettrait à ses pieds le genre humain vaincu,
493
Quel mal mystérieux ronge son flanc d’athlète ?
494
– Elle pleure, insensé, parce qu’elle a vécu !
495
Et parce qu’elle vit ! Mais ce qu’elle déplore
496
Surtout, ce qui la fait frémir jusqu’aux genoux,
497
C’est que demain, hélas ! il faudra vivre encore !
498
Demain, après-demain et toujours ! – comme nous !
XXI. – Hymne à la beauté
499
Viens-tu du ciel profond ou sors-tu de l’abîme,
500
Ô Beauté ! ton regard, infernal et divin,
501
Verse confusément le bienfait et le crime,
502
Et l’on peut pour cela te comparer au vin.
503
Tu contiens dans ton œil le couchant et l’aurore ;
504
Tu répands des parfums comme un soir orageux ;
505
Tes baisers sont un philtre et ta bouche une amphore
506
Qui font le héros lâche et l’enfant courageux.
507
Sors-tu du gouffre noir ou descends-tu des astres ?
508
Le Destin charmé suit tes jupons comme un chien ;
509
Tu sèmes au hasard la joie et les désastres,
510
Et tu gouvernes tout et ne réponds de rien.
511
Tu marches sur des morts, Beauté, dont tu te moques ;
512
De tes bijoux l’Horreur n’est pas le moins charmant,
513
Et le Meurtre, parmi tes plus chères breloques,
514
Sur ton ventre orgueilleux danse amoureusement.
515
L’éphémère ébloui vole vers toi, chandelle,
516
Crépite, flambe et dit : Bénissons ce flambeau !
517
L’amoureux pantelant incliné sur sa belle
518
À l’air d’un moribond caressant son tombeau.
519
Que tu viennes du ciel ou de l’enfer, qu’importe,
520
Ô Beauté ! monstre énorme, effrayant, ingénu !
521
Si ton œil, ton souris, ton pied, m’ouvrent la porte
522
D’un Infini que j’aime et n’ai jamais connu ?
523
De Satan ou de Dieu, qu’importe ? Ange ou Sirène,
524
Qu’importe, si tu rends, – fée aux yeux de velours,
525
Rythme, parfum, lueur, ô mon unique reine ! –
526
L’univers moins hideux et les instants moins lourds ?
XXII. – Parfum exotique
527
Quand, les deux yeux fermés, en un soir chaud d’automne,
528
Je respire l’odeur de ton sein chaleureux,
529
Je vois se dérouler des rivages heureux
530
Qu’éblouissent les feux d’un soleil monotone ;
531
Une île paresseuse où la nature donne
532
Des arbres singuliers et des fruits savoureux ;
533
Des hommes dont le corps est mince et vigoureux,
534
Et des femmes dont l’œil par sa franchise étonne.
535
Guidé par ton odeur vers de charmants climats,
536
Je vois un port rempli de voiles et de mâts
537
Encor tout fatigués par la vague marine,
538
Pendant que le parfum des verts tamariniers,
539
Qui circule dans l’air et m’enfle la narine,
540
Se mêle dans mon âme au chant des mariniers.
XXIII. – La chevelure
541
Ô toison, moutonnant jusque sur l’encolure !
542
Ô boucles ! Ô parfum chargé de nonchaloir !
543
Extase ! Pour peupler ce soir l’alcôve obscure
544
Des souvenirs dormant dans cette chevelure,
545
Je la veux agiter dans l’air comme un mouchoir !
546
La langoureuse Asie et la brûlante Afrique,
547
Tout un monde lointain, absent, presque défunt,
548
Vit dans tes profondeurs, forêt aromatique !
549
Comme d’autres esprits voguent sur la musique,
550
Le mien, ô mon amour ! nage sur ton parfum.
551
J’irai là-bas où l’arbre et l’homme, pleins de sève,
552
Se pâment longuement sous l’ardeur des climats ;
553
Fortes tresses, soyez la houle qui m’enlève !
554
Tu contiens, mer d’ébène, un éblouissant rêve
555
De voiles, de rameurs, de flammes et de mâts :
556
Un port retentissant où mon âme peut boire
557
À grands flots le parfum, le son et la couleur ;
558
Où les vaisseaux, glissant dans l’or et dans la moire,
559
Ouvrent leurs vastes bras pour embrasser la gloire
560
D’un ciel pur où frémit l’éternelle chaleur.
561
Je plongerai ma tête amoureuse d’ivresse
562
Dans ce noir océan où l’autre est enfermé ;
563
Et mon esprit subtil que le roulis caresse
564
Saura vous retrouver, ô féconde paresse,
565
Infinis bercements du loisir embaumé !
566
Cheveux bleus, pavillon de ténèbres tendues,
567
Vous me rendez l’azur du ciel immense et rond ;
568
Sur les bords duvetés de vos mèches tordues
569
Je m’enivre ardemment des senteurs confondues
570
De l’huile de coco, du musc et du goudron.
571
Longtemps ! toujours ! ma main dans ta crinière lourde
572
Sèmera le rubis, la perle et le saphir,
573
Afin qu’à mon désir tu ne sois jamais sourde !
574
N’es-tu pas l’oasis où je rêve, et la gourde
575
Où je hume à longs traits le vin du souvenir ?
XXIV
576
Je t’adore à l’égal de la voûte nocturne,
577
Ô vase de tristesse, ô grande taciturne,
578
Et t’aime d’autant plus, belle, que tu me fuis,
579
Et que tu me parais, ornement de mes nuits,
580
Plus ironiquement accumuler les lieues
581
Qui séparent mes bras des immensités bleues.
582
Je m’avance à l’attaque, et je grimpe aux assauts,
583
Comme après un cadavre un chœur de vermisseaux,
584
Et je chéris, ô bête implacable et cruelle !
585
Jusqu’à cette froideur par où tu m’es plus belle !
XXV
586
Tu mettrais l’univers entier dans ta ruelle,
587
Femme impure ! L’ennui rend ton âme cruelle.
588
Pour exercer tes dents à ce jeu singulier,
589
Il te faut chaque jour un cœur au râtelier.
590
Tes yeux, illuminés ainsi que des boutiques
591
Et des ifs flamboyants dans les fêtes publiques,
592
Usent insolemment d’un pouvoir emprunté,
593
Sans connaître jamais la loi de leur beauté.
594
Machine aveugle et sourde, en cruautés féconde !
595
Salutaire instrument, buveur du sang du monde,
596
Comment n’as-tu pas honte et comment n’as-tu pas
597
Devant tous les miroirs vu pâlir tes appas ?
598
La grandeur de ce mal où tu te crois savante,
599
Ne t’a donc jamais fait reculer d’épouvante,
600
Quand la nature, grande en ses desseins cachés,
601
De toi se sert, ô femme, ô reine des péchés,
602
– De toi, vil animal, – pour pétrir un génie ?
603
Ô fangeuse grandeur ! sublime ignominie !
XXVI. – Sed non satiata
604
Bizarre déité, brune comme les nuits,
605
Au parfum mélangé de musc et de havane,
606
Œuvre de quelque obi, le Faust de la savane,
607
Sorcière au flanc d’ébène, enfant des noirs minuits,
608
Je préfère au constance, à l’opium, au nuits,
609
L’élixir de ta bouche où l’amour se pavane ;
610
Quand vers toi mes désirs partent en caravane,
611
Tes yeux sont la citerne où boivent mes ennuis.
612
Par ces deux grands yeux noirs, soupiraux de ton âme,
613
Ô démon sans pitié ! verse-moi moins de flamme ;
614
Je ne suis pas le Styx pour t’embrasser neuf fois,
615
Hélas ! et je ne puis, Mégère libertine,
616
Pour briser ton courage et te mettre aux abois,
617
Dans l’enfer de ton lit devenir Proserpine !
XXVII
618
Avec ses vêtements ondoyants et nacrés,
619
Même quand elle marche on croirait qu’elle danse,
620
Comme ces longs serpents que les jongleurs sacrés
621
Au bout de leurs bâtons agitent en cadence.
622
Comme le sable morne et l’azur des déserts,
623
Insensibles tous deux à l’humaine souffrance,
624
Comme les longs réseaux de la houle des mers,
625
Elle se développe avec indifférence.
626
Ses yeux polis sont faits de minéraux charmants,
627
Et dans cette nature étrange et symbolique
628
Où l’ange inviolé se mêle au sphinx antique,
629
Où tout n’est qu’or, acier, lumière et diamants,
630
Resplendit à jamais, comme un astre inutile,
631
La froide majesté de la femme stérile.
XXVIII. – Le serpent qui danse
632
Que j’aime voir, chère indolente,
633
De ton corps si beau,
634
Comme une étoffe vacillante,
635
Miroiter la peau !
636
Sur ta chevelure profonde
637
Aux âcres parfums,
638
Mer odorante et vagabonde
639
Aux flots bleus et bruns,
640
Comme un navire qui s’éveille
641
Au vent du matin,
642
Mon âme rêveuse appareille
643
Pour un ciel lointain.
644
Tes yeux, où rien ne se révèle
645
De doux ni d’amer,
646
Sont deux bijoux froids où se mêle
647
L’or avec le fer.
648
À te voir marcher en cadence,
649
Belle d’abandon,
650
On dirait un serpent qui danse
651
Au bout d’un bâton.
652
Sous le fardeau de ta paresse
653
Ta tête d’enfant
654
Se balance avec la mollesse
655
D’un jeune éléphant,
656
Et ton corps se penche et s’allonge
657
Comme un fin vaisseau
658
Qui roule bord sur bord et plonge
659
Ses vergues dans l’eau.
660
Comme un flot grossi par la fonte
661
Des glaciers grondants,
662
Quand l’eau de ta bouche remonte
663
Au bord de tes dents,
664
Je crois boire un vin de Bohême,
665
Amer et vainqueur,
666
Un ciel liquide qui parsème
667
D’étoiles mon cœur !
XXIX. – Une charogne
668
Rappelez-vous l’objet que nous vîmes, mon âme,
669
Ce beau matin d’été si doux :
670
Au détour d’un sentier une charogne infâme
671
Sur un lit semé de cailloux,
672
Les jambes en l’air, comme une femme lubrique,
673
Brûlante et suant les poisons,
674
Ouvrait d’une façon nonchalante et cynique
675
Son ventre plein d’exhalaisons.
676
Le soleil rayonnait sur cette pourriture,
677
Comme afin de la cuire à point,
678
Et de rendre au centuple à la grande Nature
679
Tout ce qu’ensemble elle avait joint ;
680
Et le ciel regardait la carcasse superbe
681
Comme une fleur s’épanouir.
682
La puanteur était si forte, que sur l’herbe
683
Vous crûtes vous évanouir.
684
Les mouches bourdonnaient sur ce ventre putride,
685
D’où sortaient de noirs bataillons
686
De larves, qui coulaient comme un épais liquide
687
Le long de ces vivants haillons.
688
Tout cela descendait, montait comme une vague,
689
Ou s’élançait en pétillant ;
690
On eût dit que le corps, enflé d’un souffle vague,
691
Vivait en se multipliant.
692
Et ce monde rendait une étrange musique,
693
Comme l’eau courante et le vent,
694
Ou le grain qu’un vanneur d’un mouvement rhythmique
695
Agite et tourne dans son van.
696
Les formes s’effaçaient et n’étaient plus qu’un rêve,
697
Une ébauche lente à venir,
698
Sur la toile oubliée, et que l’artiste achève
699
Seulement par le souvenir.
700
Derrière les rochers une chienne inquiète
701
Nous regardait d’un œil fâché,
702
Épiant le moment de reprendre au squelette
703
Le morceau qu’elle avait lâché.
704
– Et pourtant vous serez semblable à cette ordure,
705
À cette horrible infection,
706
Étoile de mes yeux, soleil de ma nature,
707
Vous, mon ange et ma passion !
708
Oui ! telle vous serez, ô la reine des grâces,
709
Après les derniers sacrements,
710
Quand vous irez, sous l’herbe et les floraisons grasses,
711
Moisir parmi les ossements.
712
Alors, ô ma beauté ! dites à la vermine
713
Qui vous mangera de baisers,
714
Que j’ai gardé la forme et l’essence divine
715
De mes amours décomposés !
XXX. – De profundis clamavi
716
J’implore ta pitié, Toi, l’unique, que j’aime,
717
Du fond du gouffre obscur où mon cœur est tombé.
718
C’est un univers morne à l’horizon plombé,
719
Où nagent dans la nuit l’horreur et le blasphème ;
720
Un soleil sans chaleur plane au-dessus six mois,
721
Et les six autres mois la nuit couvre la terre ;
722
C’est un pays plus nu que la terre polaire ;
723
– Ni bêtes, ni ruisseaux, ni verdure, ni bois !
724
Or il n’est pas d’horreur au monde qui surpasse
725
La froide cruauté de ce soleil de glace
726
Et cette immense nuit semblable au vieux Chaos ;
727
Je jalouse le sort des plus vils animaux
728
Qui peuvent se plonger dans un sommeil stupide.
729
Tant l’écheveau du temps lentement se dévide !
XXXI. – Le vampire
730
Toi qui, comme un coup de couteau,
731
Dans mon cœur plaintif es entrée ;
732
Toi qui, forte comme un troupeau
733
De démons, vins, folle et parée,
734
De mon esprit humilié
735
Faire ton lit et ton domaine ;
736
– Infâme à qui je suis lié
737
Comme le forçat à la chaîne,
738
Comme au jeu le joueur têtu,
739
Comme à la bouteille l’ivrogne,
740
Comme aux vermines la charogne,
741
– Maudite, maudite sois-tu !
742
J’ai prié le glaive rapide
743
De conquérir ma liberté,
744
Et j’ai dit au poison perfide
745
De secourir ma lâcheté.
746
Hélas ! le poison et le glaive
747
M’ont pris en dédain et m’ont dit :
748
« Tu n’es pas digne qu’on t’enlève
749
À ton esclavage maudit,
750
Imbécile ! – de son empire
751
Si nos efforts te délivraient,
752
Tes baisers ressusciteraient
753
Le cadavre de ton vampire ! »
XXXII
754
Une nuit que j’étais près d’une affreuse Juive,
755
Comme au long d’un cadavre un cadavre étendu,
756
Je me pris à songer près de ce corps vendu
757
À la triste beauté dont mon désir se prive.
758
Je me représentai sa majesté native,
759
Son regard de vigueur et de grâces armé,
760
Ses cheveux qui lui font un casque parfumé,
761
Et dont le souvenir pour l’amour me ravive.
762
Car j’eusse avec ferveur baisé ton noble corps,
763
Et depuis tes pieds frais jusqu’à tes noires tresses
764
Déroulé le trésor des profondes caresses,
765
Si, quelque soir, d’un pleur obtenu sans effort
766
Tu pouvais seulement, ô reine des cruelles !
767
Obscurcir la splendeur de tes froides prunelles.
XXXIII. – Remords posthume
768
Lorsque tu dormiras, ma belle ténébreuse,
769
Au fond d’un monument construit en marbre noir,
770
Et lorsque tu n’auras pour alcôve et manoir
771
Qu’un caveau pluvieux et qu’une fosse creuse ;
772
Quand la pierre, opprimant ta poitrine peureuse
773
Et tes flancs qu’assouplit un charmant nonchaloir,
774
Empêchera ton cœur de battre et de vouloir,
775
Et tes pieds de courir leur course aventureuse,
776
Le tombeau, confident de mon rêve infini
777
(Car le tombeau toujours comprendra le poète),
778
Durant ces grandes nuits d’où le somme est banni,
779
Te dira : « Que vous sert, courtisane imparfaite,
780
De n’avoir pas connu ce que pleurent les morts ? »
781
– Et le ver rongera ta peau comme un remords.
XXXIV. – Le chat
782
Viens, mon beau chat, sur mon cœur amoureux ;
783
Retiens les griffes de ta patte,
784
Et laisse-moi plonger dans tes beaux yeux,
785
Mêlés de métal et d’agate.
786
Lorsque mes doigts caressent à loisir
787
Ta tête et ton dos élastique,
788
Et que ma main s’enivre du plaisir
789
De palper ton corps électrique,
790
Je vois ma femme en esprit. Son regard,
791
Comme le tien, aimable bête,
792
Profond et froid, coupe et fend comme un dard,
793
Et, des pieds jusques à la tête,
794
Un air subtil, un dangereux parfum
795
Nagent autour de son corps brun.
XXXV. – Duellum
796
Deux guerriers ont couru l’un sur l’autre ; leurs armes
797
Ont éclaboussé l’air de lueurs et de sang.
798
Ces jeux, ces cliquetis du fer sont les vacarmes
799
D’une jeunesse en proie à l’amour vagissant.
800
Les glaives sont brisés ! comme notre jeunesse,
801
Ma chère ! Mais les dents, les ongles acérés,
802
Vengent bientôt l’épée et la dague traîtresse.
803
– Ô fureur des cœurs mûrs par l’amour ulcérés !
804
Dans le ravin hanté des chats-pards et des onces
805
Nos héros, s’étreignant méchamment, ont roulé,
806
Et leur peau fleurira l’aridité des ronces.
807
– Ce gouffre, c’est l’enfer, de nos amis peuplé !
808
Roulons-y sans remords, amazone inhumaine,
809
Afin d’éterniser l’ardeur de notre haine !
XXXVI. – Le balcon
810
Mère des souvenirs, maîtresse des maîtresses,
811
Ô toi, tous mes plaisirs ! ô toi, tous mes devoirs !
812
Tu te rappelleras la beauté des caresses,
813
La douceur du foyer et le charme des soirs,
814
Mère des souvenirs, maîtresse des maîtresses !
815
Les soirs illuminés par l’ardeur du charbon,
816
Et les soirs au balcon, voilés de vapeurs roses.
817
Que ton sein m’était doux ! que ton cœur m’était bon !
818
Nous avons dit souvent d’impérissables choses
819
Les soirs illuminés par l’ardeur du charbon.
820
Que les soleils sont beaux dans les chaudes soirées !
821
Que l’espace est profond ! que le cœur est puissant !
822
En me penchant vers toi, reine des adorées,
823
Je croyais respirer le parfum de ton sang.
824
Que les soleils sont beaux dans les chaudes soirées !
825
La nuit s’épaississait ainsi qu’une cloison,
826
Et mes yeux dans le noir devinaient tes prunelles,
827
Et je buvais ton souffle, ô douceur ! ô poison !
828
Et tes pieds s’endormaient dans mes mains fraternelles.
829
La nuit s’épaississait ainsi qu’une cloison.
830
Je sais l’art d’évoquer les minutes heureuses,
831
Et revis mon passé blotti dans tes genoux.
832
Car à quoi bon chercher tes beautés langoureuses
833
Ailleurs qu’en ton cher corps et qu’en ton cœur si doux ?
834
Je sais l’art d’évoquer les minutes heureuses !
835
Ces serments, ces parfums, ces baisers infinis,
836
Renaîtront-ils d’un gouffre interdit à nos sondes,
837
Comme montent au ciel les soleils rajeunis
838
Après s’être lavés au fond des mers profondes ?
839
– Ô serments ! ô parfums ! ô baisers infinis !
XXXVII. – Le possédé
840
Le soleil s’est couvert d’un crêpe. Comme lui,
841
Ô Lune de ma vie ! emmitoufle-toi d’ombre ;
842
Dors ou fume à ton gré ; sois muette, sois sombre,
843
Et plonge tout entière au gouffre de l’Ennui ;
844
Je t’aime ainsi ! Pourtant, si tu veux aujourd’hui,
845
Comme un astre éclipsé qui sort de la pénombre,
846
Te pavaner aux lieux que la Folie encombre,
847
C’est bien ! Charmant poignard, jaillis de ton étui !
848
Allume ta prunelle à la flamme des lustres !
849
Allume le désir dans les regards des rustres !
850
Tout de toi m’est plaisir, morbide ou pétulant ;
851
Sois ce que tu voudras, nuit noire, rouge aurore ;
852
Il n’est pas une fibre en tout mon corps tremblant
853
Qui ne crie : Ô mon cher Belzébuth, je t’adore !
XXXVIII. – Un fantôme
854
I
855
Les ténèbres
856
Dans les caveaux d’insondable tristesse
857
Où le Destin m’a déjà relégué ;
858
Où jamais n’entre un rayon rose et gai ;
859
Où, seul avec la Nuit, maussade hôtesse,
860
Je suis comme un peintre qu’un Dieu moqueur
861
Condamne à peindre, hélas ! sur les ténèbres ;
862
Où, cuisinier aux appétits funèbres,
863
Je fais bouillir et je mange mon cœur,
864
Par instants brille, et s’allonge, et s’étale
865
Un spectre fait de grâce et de splendeur.
866
À sa rêveuse allure orientale,
867
Quand il atteint sa totale grandeur,
868
Je reconnais ma belle visiteuse :
869
C’est Elle ! noire et pourtant lumineuse.
870
II
871
Le parfum
872
Lecteur, as-tu quelquefois respiré
873
Avec ivresse et lente gourmandise
874
Ce grain d’encens qui remplit une église,
875
Ou d’un sachet le musc invétéré ?
876
Charme profond, magique, dont nous grise
877
Dans le présent le passé restauré !
878
Ainsi l’amant sur un corps adoré
879
Du souvenir cueille la fleur exquise.
880
De ses cheveux élastiques et lourds,
881
Vivant sachet, encensoir de l’alcôve,
882
Une senteur montait, sauvage et fauve,
883
Et des habits, mousseline ou velours,
884
Tout imprégnés de sa jeunesse pure,
885
Se dégageait un parfum de fourrure.
886
III
887
Le cadre
888
Comme un beau cadre ajoute à la peinture,
889
Bien qu’elle soit d’un pinceau très vanté,
890
Je ne sais quoi d’étrange et d’enchanté
891
En l’isolant de l’immense nature,
892
Ainsi bijoux, meubles, métaux, dorure,
893
S’adaptaient juste à sa rare beauté ;
894
Rien n’offusquait sa parfaite clarté,
895
Et tout semblait lui servir de bordure.
896
Même on eût dit parfois qu’elle croyait
897
Que tout voulait l’aimer ; elle noyait
898
Sa nudité voluptueusement
899
Dans les baisers du satin et du linge,
900
Et lente ou brusque, à chaque mouvement
901
Montrait la grâce enfantine du singe.
902
IV
903
Le portrait
904
La Maladie et la Mort font des cendres
905
De tout le feu qui pour nous flamboya.
906
De ces grands yeux si fervents et si tendres,
907
De cette bouche où mon cœur se noya,
908
De ces baisers puissants comme un dictame,
909
De ces transports plus vifs que des rayons,
910
Que reste-t-il ? C’est affreux, ô mon âme !
911
Rien qu’un dessin fort pâle, aux trois crayons,
912
Qui, comme moi, meurt dans la solitude,
913
Et que le Temps, injurieux vieillard,
914
Chaque jour frotte avec son aile rude…
915
Noir assassin de la Vie et de l’Art,
916
Tu ne tueras jamais dans ma mémoire
917
Celle qui fut mon plaisir et ma gloire !
XXXIX
918
Je te donne ces vers afin que si mon nom
919
Aborde heureusement aux époques lointaines,
920
Et fait rêver un soir les cervelles humaines,
921
Vaisseau favorisé par un grand aquilon,
922
Ta mémoire, pareille aux fables incertaines,
923
Fatigue le lecteur ainsi qu’un tympanon,
924
Et par un fraternel et mystique chaînon
925
Reste comme pendue à mes rimes hautaines ;
926
Être maudit à qui, de l’abîme profond
927
Jusqu’au plus haut du ciel, rien, hors moi, ne répond !
928
– Ô toi qui, comme une ombre à la trace éphémère,
929
Foules d’un pied léger et d’un regard serein
930
Les stupides mortels qui t’ont jugée amère,
931
Statue aux yeux de jais, grand ange au front d’airain !
XL. – Semper Eadem
932
« D’où vous vient, disiez-vous, cette tristesse étrange,
933
Montant comme la mer sur le roc noir et nu ? »
934
– Quand notre cœur a fait une fois sa vendange,
935
Vivre est un mal. C’est un secret de tous connu,
936
Une douleur très simple et non mystérieuse,
937
Et, comme votre joie, éclatante pour tous.
938
Cessez donc de chercher, ô belle curieuse !
939
Et, bien que votre voix soit douce, taisez-vous !
940
Taisez-vous, ignorante ! âme toujours ravie !
941
Bouche au rire enfantin ! Plus encor que la Vie,
942
La Mort nous tient souvent par des liens subtils.
943
Laissez, laissez mon cœur s’enivrer d’un mensonge,
944
Plonger dans vos beaux yeux comme dans un beau songe,
945
Et sommeiller longtemps à l’ombre de vos cils !
XLI. – Tout entière
946
Le Démon, dans ma chambre haute,
947
Ce matin est venu me voir,
948
Et, tâchant à me prendre en faute,
949
Me dit : « Je voudrais bien savoir,
950
Parmi toutes les belles choses
951
Dont est fait son enchantement,
952
Parmi les objets noirs ou roses
953
Qui composent son corps charmant,
954
Quel est le plus doux. » – Ô mon âme !
955
Tu répondis à l’Abhorré :
956
« Puisqu’en Elle tout est dictame,
957
Rien ne peut être préféré.
958
Lorsque tout me ravit, j’ignore
959
Si quelque chose me séduit.
960
Elle éblouit comme l’Aurore
961
Et console comme la Nuit ;
962
Et l’harmonie est trop exquise,
963
Qui gouverne tout son beau corps,
964
Pour que l’impuissante analyse
965
En note les nombreux accords.
966
Ô métamorphose mystique
967
De tous mes sens fondus en un !
968
Son haleine fait la musique,
969
Comme sa voix fait le parfum ! »
XLII
970
Que diras-tu ce soir, pauvre âme solitaire,
971
Que diras-tu, mon cœur, cœur autrefois flétri,
972
À la très belle, à la très bonne, à la très chère,
973
Dont le regard divin t’a soudain refleuri ?
974
– Nous mettrons notre orgueil à chanter ses louanges :
975
Rien ne vaut la douceur de son autorité ;
976
Sa chair spirituelle a le parfum des Anges,
977
Et son œil nous revêt d’un habit de clarté.
978
Que ce soit dans la nuit et dans la solitude,
979
Que ce soit dans la rue et dans la multitude,
980
Son fantôme dans l’air danse comme un flambeau.
981
Parfois il parle et dit : « Je suis belle, et j’ordonne
982
Que pour l’amour de moi vous n’aimiez que le Beau ;
983
Je suis l’Ange gardien, la Muse et la Madone. »
XLIII. – Le flambeau vivant
984
Ils marchent devant moi, ces Yeux pleins de lumières,
985
Qu’un Ange très savant a sans doute aimantés ;
986
Ils marchent, ces divins frères qui sont mes frères,
987
Secouant dans mes yeux leurs feux diamantés.
988
Me sauvant de tout piège et de tout péché grave,
989
Ils conduisent mes pas dans la route du Beau ;
990
Ils sont mes serviteurs et je suis leur esclave ;
991
Tout mon être obéit à ce vivant flambeau.
992
Charmants Yeux, vous brillez de la clarté mystique
993
Qu’ont les cierges brûlant en plein jour ; le soleil
994
Rougit, mais n’éteint pas leur flamme fantastique ;
995
Ils célèbrent la Mort, vous chantez le Réveil ;
996
Vous marchez en chantant le réveil de mon âme,
997
Astres dont nul soleil ne peut flétrir la flamme !
XLIV. – Réversibilité
998
Ange plein de gaieté, connaissez-vous l’angoisse,
999
La honte, les remords, les sanglots, les ennuis,
1000
Et les vagues terreurs de ces affreuses nuits
1001
Qui compriment le cœur comme un papier qu’on froisse ?
1002
Ange plein de gaieté, connaissez-vous l’angoisse ?
1003
Ange plein de bonté, connaissez-vous la haine,
1004
Les poings crispés dans l’ombre et les larmes de fiel,
1005
Quand la Vengeance bat son infernal rappel,
1006
Et de nos facultés se fait le capitaine ?
1007
Ange plein de bonté, connaissez-vous la haine ?
1008
Ange plein de santé, connaissez-vous les Fièvres,
1009
Qui, le long des grands murs de l’hospice blafard,
1010
Comme des exilés, s’en vont d’un pied traînard,
1011
Cherchant le soleil rare et remuant les lèvres ?
1012
Ange plein de santé, connaissez-vous les Fièvres ?
1013
Ange plein de beauté, connaissez-vous les rides,
1014
Et la peur de vieillir, et ce hideux tourment
1015
De lire la secrète horreur du dévouement
1016
Dans des yeux où longtemps burent nos yeux avides ?
1017
Ange plein de beauté, connaissez-vous les rides ?
1018
Ange plein de bonheur, de joie et de lumières,
1019
David mourant aurait demandé la santé
1020
Aux émanations de ton corps enchanté ;
1021
Mais de toi je n’implore, ange, que tes prières,
1022
Ange plein de bonheur, de joie et de lumières !
XLV. – Confession
1023
Une fois, une seule, aimable et douce femme,
1024
À mon bras votre bras poli
1025
S’appuya (sur le fond ténébreux de mon âme
1026
Ce souvenir n’est point pâli) ;
1027
Il était tard ; ainsi qu’une médaille neuve
1028
La pleine lune s’étalait,
1029
Et la solennité de la nuit, comme un fleuve,
1030
Sur Paris dormant ruisselait.
1031
Et le long des maisons, sous les portes cochères,
1032
Des chats passaient furtivement,
1033
L’oreille au guet, ou bien, comme des ombres chères,
1034
Nous accompagnaient lentement.
1035
Tout à coup, au milieu de l’intimité libre
1036
Éclose à la pâle clarté,
1037
De vous, riche et sonore instrument où ne vibre
1038
Que la radieuse gaieté,
1039
De vous, claire et joyeuse ainsi qu’une fanfare
1040
Dans le matin étincelant,
1041
Une note plaintive, une note bizarre
1042
S’échappa, tout en chancelant
1043
Comme une enfant chétive, horrible, sombre, immonde,
1044
Dont sa famille rougirait,
1045
Et qu’elle aurait longtemps, pour la cacher au monde,
1046
Dans un caveau mise au secret.
1047
Pauvre ange, elle chantait, votre note criarde :
1048
« Que rien ici-bas n’est certain,
1049
Et que toujours, avec quelque soin qu’il se farde,
1050
Se trahit l’égoïsme humain ;
1051
Que c’est un dur métier que d’être belle femme,
1052
Et que c’est le travail banal
1053
De la danseuse folle et froide qui se pâme
1054
Dans un sourire machinal ;
1055
Que bâtir sur les cœurs est une chose sotte ;
1056
Que tout craque, amour et beauté,
1057
Jusqu’à ce que l’Oubli les jette dans sa hotte
1058
Pour les rendre à l’Éternité ! »
1059
J’ai souvent évoqué cette lune enchantée,
1060
Ce silence et cette langueur,
1061
Et cette confidence horrible chuchotée
1062
Au confessionnal du cœur.
XLVI. – L’aube spirituelle
1063
Quand chez les débauchés l’aube blanche et vermeille
1064
Entre en société de l’Idéal rongeur,
1065
Par l’opération d’un mystère vengeur
1066
Dans la brute assoupie un ange se réveille.
1067
Des Cieux Spirituels l’inaccessible azur,
1068
Pour l’homme terrassé qui rêve encore et souffre,
1069
S’ouvre et s’enfonce avec l’attirance du gouffre.
1070
Ainsi, chère Déesse, Être lucide et pur,
1071
Sur les débris fumeux des stupides orgies
1072
Ton souvenir plus clair, plus rose, plus charmant,
1073
À mes yeux agrandis voltige incessamment.
1074
Le soleil a noirci la flamme des bougies ;
1075
Ainsi, toujours vainqueur, ton fantôme est pareil,
1076
Âme resplendissante, à l’immortel soleil !
XLVII. – Harmonie du soir
1077
Voici venir les temps où vibrant sur sa tige
1078
Chaque fleur s’évapore ainsi qu’un encensoir ;
1079
Les sons et les parfums tournent dans l’air du soir ;
1080
Valse mélancolique et langoureux vertige !
1081
Chaque fleur s’évapore ainsi qu’un encensoir ;
1082
Le violon frémit comme un cœur qu’on afflige ;
1083
Valse mélancolique et langoureux vertige !
1084
Le ciel est triste et beau comme un grand reposoir.
1085
Le violon frémit comme un cœur qu’on afflige,
1086
Un cœur tendre, qui hait le néant vaste et noir !
1087
Le ciel est triste et beau comme un grand reposoir ;
1088
Le soleil s’est noyé dans son sang qui se fige.
1089
Un cœur tendre, qui hait le néant vaste et noir,
1090
Du passé lumineux recueille tout vestige !
1091
Le soleil s’est noyé dans son sang qui se fige…
1092
Ton souvenir en moi luit comme un ostensoir !
XLVIII. – Le flacon
1093
Il est de forts parfums pour qui toute matière
1094
Est poreuse. On dirait qu’ils pénètrent le verre.
1095
En ouvrant un coffret venu de l’Orient
1096
Dont la serrure grince et rechigne en criant,
1097
Ou dans une maison déserte quelque armoire
1098
Pleine de l’âcre odeur des temps, poudreuse et noire,
1099
Parfois on trouve un vieux flacon qui se souvient,
1100
D’où jaillit toute vive une âme qui revient.
1101
Mille pensers dormaient, chrysalides funèbres,
1102
Frémissant doucement dans les lourdes ténèbres,
1103
Qui dégagent leur aile et prennent leur essor,
1104
Teintés d’azur, glacés de rose, lamés d’or.
1105
Voilà le souvenir enivrant qui voltige
1106
Dans l’air troublé ; les yeux se ferment ; le Vertige
1107
Saisit l’âme vaincue et la pousse à deux mains
1108
Vers un gouffre obscurci de miasmes humains ;
1109
Il la terrasse au bord d’un gouffre séculaire,
1110
Où, Lazare odorant déchirant son suaire,
1111
Se meut dans son réveil le cadavre spectral
1112
D’un vieil amour ranci, charmant et sépulcral.
1113
Ainsi, quand je serai perdu dans la mémoire
1114
Des hommes, dans le coin d’une sinistre armoire
1115
Quand on m’aura jeté, vieux flacon désolé,
1116
Décrépit, poudreux, sale, abject, visqueux, fêlé,
1117
Je serai ton cercueil, aimable pestilence !
1118
Le témoin de ta force et de ta virulence,
1119
Cher poison préparé par les anges ! Liqueur
1120
Qui me ronge, ô la vie et la mort de mon cœur !
XLIX. – Le poison
1121
Le vin sait revêtir le plus sordide bouge
1122
D’un luxe miraculeux,
1123
Et fait surgir plus d’un portique fabuleux
1124
Dans l’or de sa vapeur rouge,
1125
Comme un soleil couchant dans un ciel nébuleux.
1126
L’opium agrandit ce qui n’a pas de bornes,
1127
Allonge l’illimité,
1128
Approfondit le temps, creuse la volupté,
1129
Et de plaisirs noirs et mornes
1130
Remplit l’âme au delà de sa capacité.
1131
Tout cela ne vaut pas le poison qui découle
1132
De tes yeux, de tes yeux verts,
1133
Lacs où mon âme tremble et se voit à l’envers…
1134
Mes songes viennent en foule
1135
Pour se désaltérer à ces gouffres amers.
1136
Tout cela ne vaut pas le terrible prodige
1137
De ta salive qui mord,
1138
Qui plonge dans l’oubli mon âme sans remord,
1139
Et, charriant le vertige,
1140
La roule défaillante aux rives de la mort !
L. – Ciel brouillé
1141
On dirait ton regard d’une vapeur couvert ;
1142
Ton œil mystérieux (est-il bleu, gris ou vert ?)
1143
Alternativement tendre, rêveur, cruel
1144
Réfléchit l’indolence et la pâleur du ciel.
1145
Tu rappelles ces jours blancs, tièdes et voilés,
1146
Qui font se fondre en pleurs les cœurs ensorcelés,
1147
Quand, agités d’un mal inconnu qui les tord,
1148
Les nerfs trop éveillés raillent l’esprit qui dort.
1149
Tu ressembles parfois à ces beaux horizons
1150
Qu’allument les soleils des brumeuses saisons…
1151
Comme tu resplendis, paysage mouillé
1152
Qu’enflamment les rayons tombant d’un ciel brouillé !
1153
Ô femme dangereuse, ô séduisants climats !
1154
Adorerai-je aussi ta neige et vos frimas,
1155
Et saurai-je tirer de l’implacable hiver
1156
Des plaisirs plus aigus que la glace et le fer ?
LI. – Le chat
1157
I
1158
Dans ma cervelle se promène,
1159
Ainsi qu’en son appartement,
1160
Un beau chat, fort, doux et charmant.
1161
Quand il miaule, on l’entend à peine,
1162
Tant son timbre est tendre et discret ;
1163
Mais que sa voix s’apaise ou gronde,
1164
Elle est toujours riche et profonde.
1165
C’est là son charme et son secret.
1166
Cette voix, qui perle et qui filtre
1167
Dans mon fonds le plus ténébreux,
1168
Me remplit comme un vers nombreux
1169
Et me réjouit comme un philtre.
1170
Elle endort les plus cruels maux
1171
Et contient toutes les extases ;
1172
Pour dire les plus longues phrases,
1173
Elle n’a pas besoin de mots.
1174
Non, il n’est pas d’archet qui morde
1175
Sur mon cœur, parfait instrument,
1176
Et fasse plus royalement
1177
Chanter sa plus vibrante corde,
1178
Que ta voix, chat mystérieux,
1179
Chat séraphique, chat étrange,
1180
En qui tout est, comme en un ange,
1181
Aussi subtil qu’harmonieux !
1182
II
1183
De sa fourrure blonde et brune
1184
Sort un parfum si doux, qu’un soir
1185
J’en fus embaumé, pour l’avoir
1186
Caressée une fois, rien qu’une.
1187
C’est l’esprit familier du lieu ;
1188
Il juge, il préside, il inspire
1189
Toutes choses dans son empire ;
1190
Peut-être est-il fée, est-il dieu ?
1191
Quand mes yeux, vers ce chat que j’aime
1192
Tirés comme par un aimant,
1193
Se retournent docilement
1194
Et que je regarde en moi-même,
1195
Je vois avec étonnement
1196
Le feu de ses prunelles pâles,
1197
Clairs fanaux, vivantes opales,
1198
Qui me contemplent fixement.
LII. – Le beau navire
1199
Je veux te raconter, ô molle enchanteresse !
1200
Les diverses beautés qui parent ta jeunesse ;
1201
Je veux te peindre ta beauté,
1202
Où l’enfance s’allie à la maturité.
1203
Quand tu vas balayant l’air de ta jupe large,
1204
Tu fais l’effet d’un beau vaisseau qui prend le large,
1205
Chargé de toile, et va roulant
1206
Suivant un rythme doux, et paresseux, et lent.
1207
Sur ton cou large et rond, sur tes épaules grasses,
1208
Ta tête se pavane avec d’étranges grâces ;
1209
D’un air placide et triomphant
1210
Tu passes ton chemin, majestueuse enfant.
1211
Je veux te raconter, ô molle enchanteresse !
1212
Les diverses beautés qui parent ta jeunesse ;
1213
Je veux te peindre ta beauté,
1214
Où l’enfance s’allie à la maturité.
1215
Ta gorge qui s’avance et qui pousse la moire,
1216
Ta gorge triomphante est une belle armoire
1217
Dont les panneaux bombés et clairs
1218
Comme les boucliers accrochent des éclairs,
1219
Boucliers provoquants, armés de pointes roses !
1220
Armoire à doux secrets, pleine de bonnes choses,
1221
De vins, de parfums, de liqueurs
1222
Qui feraient délirer les cerveaux et les cœurs !
1223
Quand tu vas balayant l’air de ta jupe large,
1224
Tu fais l’effet d’un beau vaisseau qui prend le large,
1225
Chargé de toile, et va roulant
1226
Suivant un rythme doux, et paresseux, et lent.
1227
Tes nobles jambes, sous les volants qu’elles chassent,
1228
Tourmentent les désirs obscurs et les agacent,
1229
Comme deux sorcières qui font
1230
Tourner un philtre noir dans un vase profond.
1231
Tes bras, qui se joueraient des précoces hercules,
1232
Sont des boas luisants les solides émules,
1233
Faits pour serrer obstinément,
1234
Comme pour l’imprimer dans ton cœur, ton amant.
1235
Sur ton cou large et rond, sur tes épaules grasses,
1236
Ta tête se pavane avec d’étranges grâces ;
1237
D’un air placide et triomphant
1238
Tu passes ton chemin, majestueuse enfant.
LIII. – L’invitation au voyage
1239
Mon enfant, ma sœur,
1240
Songe à la douceur
1241
D’aller là-bas vivre ensemble !
1242
Aimer à loisir,
1243
Aimer et mourir
1244
Au pays qui te ressemble !
1245
Les soleils mouillés
1246
De ces ciels brouillés
1247
Pour mon esprit ont les charmes
1248
Si mystérieux
1249
De tes traîtres yeux,
1250
Brillant à travers leurs larmes.
1251
Là, tout n’est qu’ordre et beauté,
1252
Luxe, calme et volupté.
1253
Des meubles luisants,
1254
Polis par les ans,
1255
Décoreraient notre chambre ;
1256
Les plus rares fleurs
1257
Mêlant leurs odeurs
1258
Aux vagues senteurs de l’ambre,
1259
Les riches plafonds,
1260
Les miroirs profonds,
1261
La splendeur orientale,
1262
Tout y parlerait
1263
À l’âme en secret
1264
Sa douce langue natale.
1265
Là, tout n’est qu’ordre et beauté,
1266
Luxe, calme et volupté.
1267
Vois sur ces canaux
1268
Dormir ces vaisseaux
1269
Dont l’humeur est vagabonde ;
1270
C’est pour assouvir
1271
Ton moindre désir
1272
Qu’ils viennent du bout du monde.
1273
– Les soleils couchants
1274
Revêtent les champs,
1275
Les canaux, la ville entière,
1276
D’hyacinthe et d’or ;
1277
Le monde s’endort
1278
Dans une chaude lumière.
1279
Là, tout n’est qu’ordre et beauté,
1280
Luxe, calme et volupté.
LIV. – L’irréparable
1281
Pouvons-nous étouffer le vieux, le long Remords,
1282
Qui vit, s’agite et se tortille,
1283
Et se nourrit de nous comme le ver des morts,
1284
Comme du chêne la chenille ?
1285
Pouvons-nous étouffer l’implacable Remords ?
1286
Dans quel philtre, dans quel vin, dans quelle tisane,
1287
Noierons-nous ce vieil ennemi,
1288
Destructeur et gourmand comme la courtisane,
1289
Patient comme la fourmi ?
1290
Dans quel philtre ? – dans quel vin ? – dans quelle tisane ?
1291
Dis-le, belle sorcière, oh ! dis, si tu le sais,
1292
À cet esprit comblé d’angoisse
1293
Et pareil au mourant qu’écrasent les blessés,
1294
Que le sabot du cheval froisse,
1295
Dis-le, belle sorcière, oh ! dis, si tu le sais,
1296
À cet agonisant que le loup déjà flaire
1297
Et que surveille le corbeau,
1298
À ce soldat brisé ! s’il faut qu’il désespère
1299
D’avoir sa croix et son tombeau ;
1300
Ce pauvre agonisant que déjà le loup flaire !
1301
Peut-on illuminer un ciel bourbeux et noir ?
1302
Peut-on déchirer des ténèbres
1303
Plus denses que la poix, sans matin et sans soir,
1304
Sans astres, sans éclairs funèbres ?
1305
Peut-on illuminer un ciel bourbeux et noir ?
1306
L’Espérance qui brille aux carreaux de l’Auberge
1307
Est soufflée, est morte à jamais !
1308
Sans lune et sans rayons, trouver où l’on héberge
1309
Les martyrs d’un chemin mauvais !
1310
Le Diable a tout éteint aux carreaux de l’Auberge !
1311
Adorable sorcière, aimes-tu les damnés ?
1312
Dis, connais-tu l’irrémissible ?
1313
Connais-tu le Remords, aux traits empoisonnés,
1314
À qui notre cœur sert de cible ?
1315
Adorable sorcière, aimes-tu les damnés ?
1316
L’Irréparable ronge avec sa dent maudite
1317
Notre âme, piteux monument,
1318
Et souvent il attaque, ainsi que le termite,
1319
Par la base le bâtiment.
1320
L’Irréparable ronge avec sa dent maudite !
1321
– J’ai vu parfois, au fond d’un théâtre banal
1322
Qu’enflammait l’orchestre sonore,
1323
Une fée allumer dans un ciel infernal
1324
Une miraculeuse aurore ;
1325
J’ai vu parfois au fond d’un théâtre banal
1326
Un être, qui n’était que lumière, or et gaze,
1327
Terrasser l’énorme Satan ;
1328
Mais mon cœur, que jamais ne visite l’extase,
1329
Est un théâtre où l’on attend
1330
Toujours, toujours en vain, l’Être aux ailes de gaze !
LV. – Causerie
1331
Vous êtes un beau ciel d’automne, clair et rose !
1332
Mais la tristesse en moi monte comme la mer,
1333
Et laisse, en refluant, sur ma lèvre morose
1334
Le souvenir cuisant de son limon amer.
1335
– Ta main se glisse en vain sur mon sein qui se pâme ;
1336
Ce qu’elle cherche, amie, est un lieu saccagé
1337
Par la griffe et la dent féroce de la femme.
1338
Ne cherchez plus mon cœur ; les bêtes l’ont mangé.
1339
Mon cœur est un palais flétri par la cohue ;
1340
On s’y soûle, on s’y tue, on s’y prend aux cheveux !
1341
– Un parfum nage autour de votre gorge nue ! …
1342
Ô Beauté, dur fléau des âmes, tu le veux !
1343
Avec tes yeux de feu, brillants comme des fêtes,
1344
Calcine ces lambeaux qu’ont épargnés les bêtes !
LVI. – Chant d’automne
1345
I
1346
Bientôt nous plongeons dans les froides ténèbres ;
1347
Adieu, vive clarté de nos étés trop courts !
1348
J’entends déjà tomber avec des chocs funèbres
1349
Le bois retentissant sur le pavé des cours.
1350
Tout l’hiver va rentrer dans mon être : colère,
1351
Haine, frissons, horreur, labeur dur et forcé,
1352
Et, comme le soleil dans son enfer polaire,
1353
Mon cœur ne sera plus qu’un bloc rouge et glacé.
1354
J’écoute en frémissant chaque bûche qui tombe ;
1355
L’échafaud qu’on bâtit n’a pas d’écho plus sourd.
1356
Mon esprit est pareil à la tour qui succombe
1357
Sous les coups du bélier infatigable et lourd.
1358
Il me semble, bercé par ce choc monotone,
1359
Qu’on cloue en grande hâte un cercueil quelque part.
1360
Pour qui ? – C’était hier l’été ; voici l’automne !
1361
Ce bruit mystérieux sonne comme un départ.
1362
II
1363
J’aime de vos longs yeux la lumière verdâtre,
1364
Douce beauté, mais tout aujourd’hui m’est amer,
1365
Et rien, ni votre amour, ni le boudoir, ni l’âtre,
1366
Ne me vaut le soleil rayonnant sur la mer.
1367
Et pourtant aimez-moi, tendre cœur ! soyez mère,
1368
Même pour un ingrat, même pour un méchant ;
1369
Amante ou sœur, soyez la douceur éphémère
1370
D’un glorieux automne ou d’un soleil couchant.
1371
Courte tâche ! La tombe attend ; elle est avide !
1372
Ah ! laissez-moi, mon front posé sur vos genoux,
1373
Goûter, en regrettant l’été blanc et torride,
1374
De l’arrière-saison le rayon jaune et doux !
LVII. – À une madone
1375
Ex-voto dans le goût espagnol
1376
Je veux bâtir pour toi, Madone, ma maîtresse,
1377
Un autel souterrain au fond de ma détresse,
1378
Et creuser dans le coin le plus noir de mon cœur,
1379
Loin du désir mondain et du regard moqueur,
1380
Une niche, d’azur et d’or tout émaillée,
1381
Où tu te dresseras, Statue émerveillée.
1382
Avec mes Vers polis, treillis d’un pur métal
1383
Savamment constellé de rimes de cristal,
1384
Je ferai pour ta tête une énorme Couronne ;
1385
Et dans ma Jalousie, ô mortelle Madone,
1386
Je saurai te tailler un Manteau, de façon
1387
Barbare, roide et lourd, et doublé de soupçon,
1388
Qui, comme une guérite, enfermera tes charmes ;
1389
Non de Perles brodé, mais de toutes mes Larmes !
1390
Ta Robe, ce sera mon Désir, frémissant,
1391
Onduleux, mon Désir qui monte et qui descend,
1392
Aux pointes se balance, aux vallons se repose,
1393
Et revêt d’un baiser tout ton corps blanc et rose
1394
Je te ferai de mon Respect de beaux Souliers
1395
De satin, par tes pieds divins humiliés,
1396
Qui, les emprisonnant dans une molle étreinte,
1397
Comme un moule fidèle en garderont l’empreinte.
1398
Si je ne puis, malgré tout mon art diligent,
1399
Pour Marchepied tailler une Lune d’argent,
1400
Je mettrai le Serpent qui me mord les entrailles
1401
Sous tes talons, afin que tu foules et railles,
1402
Reine victorieuse et féconde en rachats,
1403
Ce monstre tout gonflé de haine et de crachats.
1404
Tu verras mes Pensers, rangés comme les Cierges
1405
Devant l’autel fleuri de la Reine des Vierges,
1406
Étoilant de reflets le plafond peint en bleu,
1407
Te regarder toujours avec des yeux de feu ;
1408
Et comme tout en moi te chérit et t’admire,
1409
Tout se fera Benjoin, Encens, Oliban, Myrrhe,
1410
Et sans cesse vers toi, sommet blanc et neigeux,
1411
En Vapeurs montera mon Esprit orageux.
1412
Enfin, pour compléter ton rôle de Marie,
1413
Et pour mêler l’amour avec la barbarie,
1414
Volupté noire ! des sept Péchés capitaux,
1415
Bourreau plein de remords, je ferai sept Couteaux
1416
Bien affilés, et, comme un jongleur insensible,
1417
Prenant le plus profond de ton amour pour cible,
1418
Je les planterai tous dans ton Cœur pantelant,
1419
Dans ton Cœur sanglotant, dans ton Cœur ruisselant !
LVIII. – Chanson d’après-midi
1420
Quoique tes sourcils méchants
1421
Te donnent un air étrange
1422
Qui n’est pas celui d’un ange,
1423
Sorcière aux yeux alléchants,
1424
Je t’adore, ô ma frivole,
1425
Ma terrible passion !
1426
Avec la dévotion
1427
Du prêtre pour son idole.
1428
Le désert et la forêt
1429
Embaument tes tresses rudes,
1430
Ta tête a les attitudes
1431
De l’énigme et du secret.
1432
Sur ta chair le parfum rôde
1433
Comme autour d’un encensoir ;
1434
Tu charmes comme le soir,
1435
Nymphe ténébreuse et chaude.
1436
Ah ! les philtres les plus forts
1437
Ne valent pas ta paresse,
1438
Et tu connais la caresse
1439
Qui fait revivre les morts !
1440
Tes hanches sont amoureuses
1441
De ton dos et de tes seins,
1442
Et tu ravis les coussins
1443
Par tes poses langoureuses.
1444
Quelquefois, pour apaiser
1445
Ta rage mystérieuse,
1446
Tu prodigues, sérieuse,
1447
La morsure et le baiser ;
1448
Tu me déchires, ma brune,
1449
Avec un rire moqueur,
1450
Et puis tu mets sur mon cœur
1451
Ton œil doux comme la lune.
1452
Sous tes souliers de satin,
1453
Sous tes charmants pieds de soie,
1454
Moi, je mets ma grande joie,
1455
Mon génie et mon destin,
1456
Mon âme par toi guérie,
1457
Par toi, lumière et couleur !
1458
Explosion de chaleur
1459
Dans ma noire Sibérie !
LIX. – Sisina
1460
Imaginez Diane en galant équipage,
1461
Parcourant les forêts ou battant les halliers,
1462
Cheveux et gorge au vent, s’enivrant de tapage,
1463
Superbe et défiant les meilleurs cavaliers !
1464
Avez-vous vu Théroigne, amante du carnage,
1465
Excitant à l’assaut un peuple sans souliers,
1466
La joue et l’œil en feu, jouant son personnage,
1467
Et montant, sabre au poing, les royaux escaliers ?
1468
Telle la Sisina ! Mais la douce guerrière
1469
À l’âme charitable autant que meurtrière ;
1470
Son courage, affolé de poudre et de tambours,
1471
Devant les suppliants sait mettre bas les armes,
1472
Et son cœur, ravagé par la flamme, a toujours,
1473
Pour qui s’en montre digne, un réservoir de larmes.
LX. – Franciscae meae laudes
1474
Novis te cantabo chordis,
1475
Ô novelletum quod ludis
1476
In solitudine cordis.
1477
Esto sertis implicata,
1478
Ô femina delicata,
1479
Per quam solvuntur peccata !
1480
Sicut beneficum Lethe,
1481
Hauriam oscula de te,
1482
Quae imbuta es magnete.
1483
Quum vitiorum tempestas
1484
Turbabat omnes semitas,
1485
Apparuisti, Deitas,
1486
Velut stella salutaris
1487
In naufragiis amaris…
1488
Suspendam cor tuis aris !
1489
Piscina plena virtutis,
1490
Fons aeternae juventutis,
1491
Labris vocem redde mutis !
1492
Quod erat spurcum, cremasti ;
1493
Quod rudius, exaequasti ;
1494
Quod debile, confirmasti.
1495
In fame mea taberna,
1496
In nocte mea lucerna,
1497
Recte me semper guberna.
1498
Adde nunc vires viribus,
1499
Dulce balneum suavibus
1500
Unguentatum odoribus !
1501
Meos circa lumbos mica,
1502
Ô castitatis lorica,
1503
Aqua tincta seraphica ;
1504
Patera gemmis corusca,
1505
Panis salsus, mollis esca,
1506
Divinum vinum, Francisca !
LXI. – À une dame créole
1507
Au pays parfumé que le soleil caresse,
1508
J’ai connu, sous un dais d’arbres tout empourprés
1509
Et de palmiers d’où pleut sur les yeux la paresse,
1510
Une dame créole aux charmes ignorés.
1511
Son teint est pâle et chaud ; la brune enchanteresse
1512
A dans le cou des airs noblement maniérés ;
1513
Grande et svelte en marchant comme une chasseresse,
1514
Son sourire est tranquille et ses yeux assurés.
1515
Si vous alliez, Madame, au vrai pays de gloire,
1516
Sur les bords de la Seine ou de la verte Loire,
1517
Belle digne d’orner les antiques manoirs,
1518
Vous feriez, à l’abri des ombreuses retraites,
1519
Germer mille sonnets dans le cœur des poètes,
1520
Que vos grands yeux rendraient plus soumis que vos noirs.
LXII. – Mœsta et errabunda
1521
Dis-moi, ton cœur parfois s’envole-t-il, Agathe,
1522
Loin du noir océan de l’immonde cité,
1523
Vers un autre océan où la splendeur éclate,
1524
Bleu, clair, profond, ainsi que la virginité ?
1525
Dis-moi, ton cœur parfois s’envole-t-il, Agathe ?
1526
La mer, la vaste mer, console nos labeurs !
1527
Quel démon a doté la mer, rauque chanteuse
1528
Qu’accompagne l’immense orgue des vents grondeurs,
1529
De cette fonction sublime de berceuse ?
1530
La mer, la vaste mer, console nos labeurs !
1531
Emporte-moi, wagon ! enlève-moi, frégate !
1532
Loin ! loin ! ici la boue est faite de nos pleurs !
1533
– Est-il vrai que parfois le triste cœur d’Agathe
1534
Dise : Loin des remords, des crimes, des douleurs,
1535
Emporte-moi, wagon, enlève-moi, frégate ?
1536
Comme vous êtes loin, paradis parfumé,
1537
Où sous un clair azur tout n’est qu’amour et joie,
1538
Où tout ce que l’on aime est digne d’être aimé,
1539
Où dans la volupté pure le cœur se noie !
1540
Comme vous êtes loin, paradis parfumé !
1541
Mais le vert paradis des amours enfantines,
1542
Les courses, les chansons, les baisers, les bouquets,
1543
Les violons vibrant derrière les collines,
1544
Avec les brocs de vin, le soir, dans les bosquets,
1545
– Mais le vert paradis des amours enfantines,
1546
L’innocent paradis, plein de plaisirs furtifs,
1547
Est-il déjà plus loin que l’Inde et que la Chine ?
1548
Peut-on le rappeler avec des cris plaintifs,
1549
Et l’animer encor d’une voix argentine,
1550
L’innocent paradis plein de plaisirs furtifs ?
LXIII. – Le revenant
1551
Comme les anges à l’œil fauve,
1552
Je reviendrai dans ton alcôve
1553
Et vers toi glisserai sans bruit
1554
Avec les ombres de la nuit,
1555
Et je te donnerai, ma brune,
1556
Des baisers froids comme la lune
1557
Et des caresses de serpent
1558
Autour d’une fosse rampant.
1559
Quand viendra le matin livide,
1560
Tu trouveras ma place vide,
1561
Où jusqu’au soir il fera froid.
1562
Comme d’autres par la tendresse,
1563
Sur ta vie et sur ta jeunesse,
1564
Moi, je veux régner par l’effroi.
LXIV. – Sonnet d’automne
1565
Ils me disent, tes yeux, clairs comme le cristal :
1566
« Pour toi, bizarre amant, quel est donc mon mérite ? »
1567
– Soi charmante et tais-toi ! Mon cœur, que tout irrite,
1568
Excepté la candeur de l’antique animal,
1569
Ne veut pas te montrer son secret infernal,
1570
Berceuse dont la main aux longs sommeils m’invite,
1571
Ni sa noire légende avec la flamme écrite.
1572
Je hais la passion et l’esprit me fait mal !
1573
Aimons-nous doucement. L’Amour dans sa guérite,
1574
Ténébreux, embusqué, bande son arc fatal.
1575
Je connais les engins de son vieil arsenal :
1576
Crime, horreur et folie ! – Ô pâle marguerite !
1577
Comme moi n’es-tu pas un soleil automnal,
1578
Ô ma si blanche, ô ma si froide Marguerite ?
LXV. – Tristesses de la lune
1579
Ce soir, la lune rêve avec plus de paresse ;
1580
Ainsi qu’une beauté, sur de nombreux coussins,
1581
Qui d’une main distraite et légère caresse
1582
Avant de s’endormir le contour de ses seins,
1583
Sur le dos satiné des molles avalanches,
1584
Mourante, elle se livre aux longues pâmoisons,
1585
Et promène ses yeux sur les visions blanches
1586
Qui montent dans l’azur comme des floraisons.
1587
Quand parfois sur ce globe, en sa langueur oisive,
1588
Elle laisse filer une larme furtive,
1589
Un poète pieux, ennemi du sommeil,
1590
Dans le creux de sa main prend cette larme pâle,
1591
Aux reflets irisés comme un fragment d’opale,
1592
Et la met dans son cœur loin des yeux du soleil.
LXVI. – Les chats
1593
Les amoureux fervents et les savants austères
1594
Aiment également, dans leur mûre saison,
1595
Les chats puissants et doux, orgueil de la maison,
1596
Qui comme eux sont frileux et comme eux sédentaires.
1597
Amis de la science et de la volupté
1598
Ils cherchent le silence et l’horreur des ténèbres ;
1599
L’Érèbe les eût pris pour ses coursiers funèbres,
1600
S’ils pouvaient au servage incliner leur fierté.
1601
Ils prennent en songeant les nobles attitudes
1602
Des grands sphinx allongés au fond des solitudes,
1603
Qui semblent s’endormir dans un rêve sans fin ;
1604
Leurs reins féconds sont pleins d’étincelles magiques,
1605
Et des parcelles d’or, ainsi qu’un sable fin,
1606
Étoilent vaguement leurs prunelles mystiques.
LXVII. – Les hiboux
1607
Sous les ifs noirs qui les abritent,
1608
Les hiboux se tiennent rangés,
1609
Ainsi que des dieux étrangers,
1610
Dardant leur œil rouge. Ils méditent.
1611
Sans remuer ils se tiendront
1612
Jusqu’à l’heure mélancolique
1613
Où, poussant le soleil oblique,
1614
Les ténèbres s’établiront.
1615
Leur attitude au sage enseigne
1616
Qu’il faut en ce monde qu’il craigne
1617
Le tumulte et le mouvement,
1618
L’homme ivre d’une ombre qui passe
1619
Porte toujours le châtiment
1620
D’avoir voulu changer de place.
LXVIII. – La pipe
1621
Je suis la pipe d’un auteur ;
1622
On voit, à contempler ma mine
1623
D’Abyssinienne ou de Cafrine,
1624
Que mon maître est un grand fumeur.
1625
Quand il est comblé de douleur,
1626
Je fume comme la chaumine
1627
Où se prépare la cuisine
1628
Pour le retour du laboureur.
1629
J’enlace et je berce son âme
1630
Dans le réseau mobile et bleu
1631
Qui monte de ma bouche en feu,
1632
Et je roule un puissant dictame
1633
Qui charme son cœur et guérit
1634
De ses fatigues son esprit.
LXIX. – La musique
1635
La musique souvent me prend comme une mer !
1636
Vers ma pâle étoile,
1637
Sous un plafond de brume ou dans un vaste éther,
1638
Je mets à la voile ;
1639
La poitrine en avant et les poumons gonflés
1640
Comme de la toile,
1641
J’escalade le dos des flots amoncelés
1642
Que la nuit me voile ;
1643
Je sens vibrer en moi toutes les passions
1644
D’un vaisseau qui souffre ;
1645
Le bon vent, la tempête et ses convulsions
1646
Sur l’immense gouffre
1647
Me bercent. D’autre fois, calme plat, grand miroir
1648
De mon désespoir !
LXX. – Sépulture
1649
Si par une nuit lourde et sombre
1650
Un bon chrétien, par charité,
1651
Derrière quelque vieux décombre
1652
Enterre votre corps vanté,
1653
À l’heure où les chastes étoiles
1654
Ferment leurs yeux appesantis,
1655
L’araignée y fera ses toiles,
1656
Et la vipère ses petits ;
1657
Vous entendrez toute l’année
1658
Sur votre tête condamnée
1659
Les cris lamentables des loups
1660
Et des sorcières faméliques,
1661
Les ébats des vieillards lubriques
1662
Et les complots des noirs filous.
LXXI. – Une gravure fantastique
1663
Ce spectre singulier n’a pour toute toilette,
1664
Grotesquement campé sur son front de squelette,
1665
Qu’un diadème affreux sentant le carnaval.
1666
Sans éperons, sans fouet, il essouffle un cheval,
1667
Fantôme comme lui, rosse apocalyptique,
1668
Qui bave des naseaux comme un épileptique.
1669
Au travers de l’espace ils s’enfoncent tous deux,
1670
Et foulent l’infini d’un sabot hasardeux.
1671
Le cavalier promène un sabre qui flamboie
1672
Sur les foules sans nom que sa monture broie,
1673
Et parcourt, comme un prince inspectant sa maison,
1674
Le cimetière immense et froid, sans horizon,
1675
Où gisent, aux lueurs d’un soleil blanc et terne,
1676
Les peuples de l’histoire ancienne et moderne.
LXXII. – Le mort joyeux
1677
Dans une terre grasse et pleine d’escargots
1678
Je veux creuser moi-même une fosse profonde,
1679
Où je puisse à loisir étaler mes vieux os
1680
Et dormir dans l’oubli comme un requin dans l’onde.
1681
Je hais les testaments et je hais les tombeaux ;
1682
Plutôt que d’implorer une larme du monde,
1683
Vivant, j’aimerais mieux inviter les corbeaux
1684
À saigner tous les bouts de ma carcasse immonde.
1685
Ô vers ! noirs compagnons sans oreille et sans yeux,
1686
Voyez venir à vous un mort libre et joyeux ;
1687
Philosophes viveurs, fils de la pourriture,
1688
À travers ma ruine allez donc sans remords,
1689
Et dites-moi s’il est encor quelque torture
1690
Pour ce vieux corps sans âme et mort parmi les morts !
LXXIII. – Le tonneau de la haine
1691
La Haine est le tonneau des pâles Danaïdes ;
1692
La Vengeance éperdue aux bras rouges et forts
1693
À beau précipiter dans ses ténèbres vides
1694
De grands seaux pleins du sang et des larmes des morts,
1695
Le Démon fait des trous secrets à ces abîmes,
1696
Par où fuiraient mille ans de sueurs et d’efforts,
1697
Quand même elle saurait ranimer ses victimes,
1698
Et pour les pressurer ressusciter leurs corps.
1699
La Haine est un ivrogne au fond d’une taverne,
1700
Qui sent toujours la soif naître de la liqueur
1701
Et se multiplier comme l’hydre de Lerne.
1702
– Mais les buveurs heureux connaissent leur vainqueur,
1703
Et la Haine est vouée à ce sort lamentable
1704
De ne pouvoir jamais s’endormir sous la table.
LXXIV. – La cloche fêlée
1705
Il est amer et doux, pendant les nuits d’hiver,
1706
D’écouter, près du feu qui palpite et qui fume,
1707
Les souvenirs lointains lentement s’élever
1708
Au bruit des carillons qui chantent dans la brume,
1709
Bienheureuse la cloche au gosier vigoureux
1710
Qui, malgré sa vieillesse, alerte et bien portante,
1711
Jette fidèlement son cri religieux,
1712
Ainsi qu’un vieux soldat qui veille sous la tente !
1713
Moi, mon âme est fêlée, et lorsqu’en ses ennuis
1714
Elle veut de ses chants peupler l’air froid des nuits,
1715
Il arrive souvent que sa voix affaiblie
1716
Semble le râle épais d’un blessé qu’on oublie
1717
Au bord d’un lac de sang, sous un grand tas de morts,
1718
Et qui meurt, sans bouger, dans d’immenses efforts.
LXXV. – Spleen
1719
Pluviôse, irrité contre la ville entière,
1720
De son urne à grands flots verse un froid ténébreux
1721
Aux pâles habitants du voisin cimetière
1722
Et la mortalité sur les faubourgs brumeux.
1723
Mon chat sur le carreau cherchant une litière
1724
Agite sans repos son corps maigre et galeux ;
1725
L’âme d’un vieux poète erre dans la gouttière
1726
Avec la triste voix d’un fantôme frileux.
1727
Le bourdon se lamente, et la bûche enfumée
1728
Accompagne en fausset la pendule enrhumée,
1729
Cependant qu’en un jeu plein de sales parfums,
1730
Héritage fatal d’une vieille hydropique,
1731
Le beau valet de cœur et la dame de pique
1732
Causent sinistrement de leurs amours défunts.
LXXVI. – Spleen
1733
J’ai plus de souvenirs que si j’avais mille ans.
1734
Un gros meuble à tiroirs encombré de bilans,
1735
De vers, de billets doux, de procès, de romances,
1736
Avec de lourds cheveux roulés dans des quittances,
1737
Cache moins de secrets que mon triste cerveau.
1738
C’est une pyramide, un immense caveau,
1739
Qui contient plus de morts que la fosse commune.
1740
– Je suis un cimetière abhorré de la lune,
1741
Où comme des remords se traînent de longs vers
1742
Qui s’acharnent toujours sur mes morts les plus chers.
1743
Je suis un vieux boudoir plein de roses fanées,
1744
Où gît tout un fouillis de modes surannées,
1745
Où les pastels plaintifs et les pâles Boucher,
1746
Seuls, respirent l’odeur d’un flacon débouché.
1747
Rien n’égale en longueur les boiteuses journées,
1748
Quand sous les lourds flocons des neigeuses années
1749
L’ennui, fruit de la morne incuriosité,
1750
Prend les proportions de l’immortalité.
1751
– Désormais tu n’es plus, ô matière vivante !
1752
Qu’un granit entouré d’une vague épouvante,
1753
Assoupi dans le fond d’un Saharah brumeux ;
1754
Un vieux sphinx ignoré du monde insoucieux,
1755
Oublié sur la carte, et dont l’humeur farouche
1756
Ne chante qu’aux rayons du soleil qui se couche.
LXXVII. – Spleen
1757
Je suis comme le roi d’un pays pluvieux,
1758
Riche, mais impuissant, jeune et pourtant très vieux,
1759
Qui, de ses précepteurs méprisant les courbettes,
1760
S’ennuie avec ses chiens comme avec d’autres bêtes.
1761
Rien ne peut l’égayer, ni gibier, ni faucon,
1762
Ni son peuple mourant en face du balcon.
1763
Du bouffon favori la grotesque ballade
1764
Ne distrait plus le front de ce cruel malade ;
1765
Son lit fleurdelisé se transforme en tombeau,
1766
Et les dames d’atour, pour qui tout prince est beau,
1767
Ne savent plus trouver d’impudique toilette
1768
Pour tirer un souris de ce jeune squelette.
1769
Le savant qui lui fait de l’or n’a jamais pu
1770
De son être extirper l’élément corrompu,
1771
Et dans ces bains de sang qui des Romains nous viennent,
1772
Et dont sur leurs vieux jours les puissants se souviennent,
1773
Il n’a su réchauffer ce cadavre hébété
1774
Où coule au lieu de sang l’eau verte du Léthé.
LXXVIII. – Spleen
1775
Quand le ciel bas et lourd pèse comme un couvercle
1776
Sur l’esprit gémissant en proie aux longs ennuis,
1777
Et que de l’horizon embrassant tout le cercle
1778
Il nous verse un jour noir plus triste que les nuits ;
1779
Quand la terre est changée en un cachot humide,
1780
Où l’Espérance, comme une chauve-souris,
1781
S’en va battant les murs de son aile timide
1782
Et se cognant la tête à des plafonds pourris ;
1783
Quand la pluie étalant ses immenses traînées
1784
D’une vaste prison imite les barreaux,
1785
Et qu’un peuple muet d’infâmes araignées
1786
Vient tendre ses filets au fond de nos cerveaux,
1787
Des cloches tout à coup sautent avec furie
1788
Et lancent vers le ciel un affreux hurlement,
1789
Ainsi que des esprits errants et sans patrie
1790
Qui se mettent à geindre opiniâtrement.
1791
– Et de longs corbillards, sans tambours ni musique,
1792
Défilent lentement dans mon âme ; l’Espoir,
1793
Vaincu, pleure, et l’Angoisse atroce, despotique,
1794
Sur mon crâne incliné plante son drapeau noir.
LXXIX. – Obsession
1795
Grands bois, vous m’effrayez comme des cathédrales ;
1796
Vous hurlez comme l’orgue ; et dans nos cœurs maudits,
1797
Chambres d’éternel deuil où vibrent de vieux râles,
1798
Répondent les échos de vos De profundis.
1799
Je te hais, Océan ! tes bonds et tes tumultes,
1800
Mon esprit les retrouve en lui ; ce rire amer
1801
De l’homme vaincu, plein de sanglots et d’insultes,
1802
Je l’entends dans le rire énorme de la mer.
1803
Comme tu me plairais, ô nuit ! sans ces étoiles
1804
Dont la lumière parle un langage connu !
1805
Car je cherche le vide, et le noir, et le nu !
1806
Mais les ténèbres sont elles-mêmes des toiles
1807
Où vivent, jaillissant de mon œil par milliers,
1808
Des êtres disparus aux regards familiers.
LXXX. – Le goût du néant
1809
Morne esprit, autrefois amoureux de la lutte,
1810
L’Espoir, dont l’éperon attisait ton ardeur,
1811
Ne veut plus t’enfourcher ! Couche-toi sans pudeur,
1812
Vieux cheval dont le pied à chaque obstacle butte.
1813
Résigne-toi, mon cœur ; dors ton sommeil de brute.
1814
Esprit vaincu, fourbu ! Pour toi, vieux maraudeur,
1815
L’amour n’a plus de goût, non plus que la dispute ;
1816
Adieu donc, chants du cuivre et soupirs de la flûte !
1817
Plaisirs, ne tentez plus un cœur sombre et boudeur !
1818
Le Printemps adorable a perdu son odeur !
1819
Et le Temps m’engloutit minute par minute,
1820
Comme la neige immense un corps pris de roideur ;
1821
Je contemple d’en haut le globe en sa rondeur
1822
Et je n’y cherche plus l’abri d’une cahute.
1823
Avalanche, veux-tu m’emporter dans ta chute ?
LXXXI. – Alchimie de la douleur
1824
L’un t’éclaire avec son ardeur,
1825
L’autre en toi met son deuil, Nature !
1826
Ce qui dit à l’un : Sépulture !
1827
Dit à l’autre : Vie et splendeur !
1828
Hermès inconnu qui m’assistes
1829
Et qui toujours m’intimidas,
1830
Tu me rends l’égal de Midas,
1831
Le plus triste des alchimistes ;
1832
Par toi je change l’or en fer
1833
Et le paradis en enfer ;
1834
Dans le suaire des nuages
1835
Je découvre un cadavre cher,
1836
Et sur les célestes rivages
1837
Je bâtis de grands sarcophages.
LXXXII. – Horreur sympathique
1838
De ce ciel bizarre et livide,
1839
Tourmenté comme ton destin,
1840
Quels pensers dans ton âme vide
1841
Descendent ? Réponds, libertin.
1842
– Insatiablement avide
1843
De l’obscur et de l’incertain,
1844
Je ne geindrai pas comme Ovide
1845
Chassé du paradis latin.
1846
Cieux déchirés comme des grèves,
1847
En vous se mire mon orgueil,
1848
Vos vastes nuages en deuil
1849
Sont les corbillards de mes rêves,
1850
Et vos lueurs sont le reflet
1851
De l’Enfer où mon cœur se plaît.
LXXXIII. – L’héautontimorouménos
1852
A J. G. F.
1853
Je te frapperai sans colère
1854
Et sans haine, comme un boucher,
1855
Comme Moïse le rocher !
1856
Et je ferai de ta paupière,
1857
Pour abreuver mon Saharah,
1858
Jaillir les eaux de la souffrance.
1859
Mon désir gonflé d’espérance
1860
Sur tes pleurs salés nagera
1861
Comme un vaisseau qui prend le large,
1862
Et dans mon cœur qu’ils soûleront
1863
Tes chers sanglots retentiront
1864
Comme un tambour qui bat la charge !
1865
Ne suis-je pas un faux accord
1866
Dans la divine symphonie,
1867
Grâce à la vorace Ironie
1868
Qui me secoue et qui me mord ?
1869
Elle est dans ma voix, la criarde !
1870
C’est tout mon sang, ce poison noir !
1871
Je suis le sinistre miroir
1872
Où la mégère se regarde.
1873
Je suis la plaie et le couteau !
1874
Je suis le soufflet et la joue !
1875
Je suis les membres et la roue,
1876
Et la victime et le bourreau !
1877
Je suis de mon cœur le vampire,
1878
– Un de ces grands abandonnés
1879
Au rire éternel condamnés,
1880
Et qui ne peuvent plus sourire !
LXXXIV. – L’irrémédiable
1881
I
1882
Une Idée, une Forme, un Être
1883
Parti de l’azur et tombé
1884
Dans un Styx bourbeux et plombé
1885
Où nul œil du Ciel ne pénètre ;
1886
Un Ange, imprudent voyageur
1887
Qu’a tenté l’amour du difforme,
1888
Au fond d’un cauchemar énorme
1889
Se débattant comme un nageur,
1890
Et luttant, angoisses funèbres !
1891
Contre un gigantesque remous
1892
Qui va chantant comme les fous
1893
Et pirouettant dans les ténèbres ;
1894
Un malheureux ensorcelé
1895
Dans ses tâtonnements futiles,
1896
Pour fuir d’un lieu plein de reptiles,
1897
Cherchant la lumière et la clé ;
1898
Un damné descendant sans lampe,
1899
Au bord d’un gouffre dont l’odeur
1900
Trahit l’humide profondeur,
1901
D’éternels escaliers sans rampe,
1902
Où veillent des monstres visqueux
1903
Dont les larges yeux de phosphore
1904
Font une nuit plus noire encore
1905
Et ne rendent visible qu’eux ;
1906
Un navire pris dans le pôle,
1907
Comme en un piège de cristal,
1908
Cherchant par quel détroit fatal
1909
Il est tombé dans cette geôle ;
1910
– Emblèmes nets, tableau parfait
1911
D’une fortune irrémédiable,
1912
Qui donne à penser que le Diable
1913
Fait toujours bien tout ce qu’il fait !
1914
II
1915
Tête-à-tête sombre et limpide
1916
Qu’un cœur devenu son miroir !
1917
Puits de Vérité, clair et noir,
1918
Où tremble une étoile livide,
1919
Un phare ironique, infernal,
1920
Flambeau des grâces sataniques,
1921
Soulagement et gloire uniques
1922
– La conscience dans le Mal !
LXXXV. – L’horloge
1923
Horloge ! dieu sinistre, effrayant, impassible,
1924
Dont le doigt nous menace et nous dit : « Souviens-toi !
1925
Les vibrantes Douleurs dans ton cœur plein d’effroi
1926
Se planteront bientôt comme dans une cible,
1927
Le Plaisir vaporeux fuira vers l’horizon
1928
Ainsi qu’une sylphide au fond de la coulisse ;
1929
Chaque instant te dévore un morceau du délice
1930
À chaque homme accordé pour toute sa saison.
1931
Trois mille six cents fois par heure, la Seconde
1932
Chuchote : Souviens-toi ! – Rapide, avec sa voix
1933
D’insecte, Maintenant dit : Je suis Autrefois,
1934
Et j’ai pompé ta vie avec ma trompe immonde !
1935
Remember ! Souviens-toi, prodigue ! Esto memor !
1936
(Mon gosier de métal parle toutes les langues.)
1937
Les minutes, mortel folâtre, sont des gangues
1938
Qu’il ne faut pas lâcher sans en extraire l’or !
1939
Souviens-toi que le Temps est un joueur avide
1940
Qui gagne sans tricher, à tout coup ! c’est la loi.
1941
Le jour décroît ; la nuit augmente, souviens-toi !
1942
Le gouffre a toujours soif ; la clepsydre se vide.
1943
Tantôt sonnera l’heure où le divin Hasard,
1944
Où l’auguste Vertu, ton épouse encor vierge,
1945
Où le Repentir même (oh ! la dernière auberge !),
1946
Où tout te dira : Meurs, vieux lâche ! il est trop tard ! »
Tableaux parisiens
LXXXVI. – Paysage
1947
Je veux, pour composer chastement mes églogues,
1948
Coucher auprès du ciel, comme les astrologues,
1949
Et, voisin des clochers, écouter en rêvant
1950
Leurs hymnes solennels emportés par le vent.
1951
Les deux mains au menton, du haut de ma mansarde,
1952
Je verrai l’atelier qui chante et qui bavarde ;
1953
Les tuyaux, les clochers, ces mâts de la cité,
1954
Et les grands ciels qui font rêver d’éternité.
1955
Il est doux, à travers les brumes, de voir naître
1956
L’étoile dans l’azur, la lampe à la fenêtre,
1957
Les fleuves de charbon monter au firmament
1958
Et la lune verser son pâle enchantement.
1959
Je verrai les printemps, les étés, les automnes ;
1960
Et quand viendra l’hiver aux neiges monotones,
1961
Je fermerai partout portières et volets
1962
Pour bâtir dans la nuit mes féeriques palais.
1963
Alors je rêverai des horizons bleuâtres,
1964
Des jardins, des jets d’eau pleurant dans les albâtres,
1965
Des baisers, des oiseaux chantant soir et matin,
1966
Et tout ce que l’Idylle a de plus enfantin.
1967
L’Émeute, tempêtant vainement à ma vitre,
1968
Ne fera pas lever mon front de mon pupitre ;
1969
Car je serai plongé dans cette volupté
1970
D’évoquer le Printemps avec ma volonté,
1971
De tirer un soleil de mon cœur, et de faire
1972
De mes pensers brûlants une tiède atmosphère.
LXXXVII. – Le soleil
1973
Le long du vieux faubourg, où pendent aux masures
1974
Les persiennes, abri des secrètes luxures,
1975
Quand le soleil cruel frappe à traits redoublés
1976
Sur la ville et les champs, sur les toits et les blés,
1977
Je vais m’exercer seul à ma fantasque escrime,
1978
Flairant dans tous les coins les hasards de la rime,
1979
Trébuchant sur les mots comme sur les pavés,
1980
Heurtant parfois des vers depuis longtemps rêvés.
1981
Ce père nourricier, ennemi des chloroses,
1982
Éveille dans les champs les vers comme les roses ;
1983
Il fait s’évaporer les soucis vers le ciel,
1984
Et remplit les cerveaux et les ruches de miel.
1985
C’est lui qui rajeunit les porteurs de béquilles
1986
Et les rend gais et doux comme des jeunes filles,
1987
Et commande aux moissons de croître et de mûrir
1988
Dans le cœur immortel qui toujours veut fleurir !
1989
Quand, ainsi qu’un poète, il descend dans les villes,
1990
Il ennoblit le sort des choses les plus viles,
1991
Et s’introduit en roi, sans bruit et sans valets,
1992
Dans tous les hôpitaux et dans tous les palais.
LXXXVIII. – À une mendiante rousse
1993
Blanche fille aux cheveux roux,
1994
Dont la robe par ses trous
1995
Laisse voir la pauvreté
1996
Et la beauté,
1997
Pour moi, poète chétif,
1998
Ton jeune corps maladif,
1999
Plein de taches de rousseur,
2000
A sa douceur.
2001
Tu portes plus galamment
2002
Qu’une reine de roman
2003
Ses cothurnes de velours
2004
Tes sabots lourds.
2005
Au lieu d’un haillon trop court,
2006
Qu’un superbe habit de cour
2007
Traîne à plis bruyants et longs
2008
Sur tes talons ;
2009
En place de bas troués,
2010
Que pour les yeux des roués
2011
Sur ta jambe un poignard d’or
2012
Reluise encor ;
2013
Que des nœuds mal attachés
2014
Dévoilent pour nos péchés
2015
Tes deux beaux seins, radieux
2016
Comme des yeux ;
2017
Que pour te déshabiller
2018
Tes bras se fassent prier
2019
Et chassent à coups mutins
2020
Les doigts lutins,
2021
Perles de la plus belle eau,
2022
Sonnets de maître Belleau
2023
Par tes galants mis aux fers
2024
Sans cesse offerts,
2025
Valetaille de rimeurs
2026
Te dédiant leurs primeurs
2027
Et contemplant ton soulier
2028
Sous l’escalier,
2029
Maint page épris du hasard,
2030
Maint seigneur et maint Ronsard
2031
Épieraient pour le déduit,
2032
Ton frais réduit !
2033
Tu compterais dans tes lits
2034
Plus de baisers que de lis
2035
Et rangerais sous tes lois
2036
Plus d’un Valois !
2037
– Cependant tu vas gueusant
2038
Quelque vieux débris gisant
2039
Au seuil de quelque Véfour
2040
De carrefour ;
2041
Tu vas lorgnant en dessous
2042
Des bijoux de vingt-neuf sous
2043
Dont je ne puis, oh ! pardon !
2044
Te faire don.
2045
Va donc, sans autre ornement,
2046
Parfum, perles, diamant,
2047
Que ta maigre nudité,
2048
Ô ma beauté !
LXXXIX. – Le Cygne
2049
À Victor Hugo
2050
I
2051
Andromaque, je pense à vous ! Ce petit fleuve,
2052
Pauvre et triste miroir où jadis resplendit
2053
L’immense majesté de vos douleurs de veuve,
2054
Ce Simoïs menteur qui par vos pleurs grandit,
2055
A fécondé soudain ma mémoire fertile,
2056
Comme je traversais le nouveau Carrousel.
2057
Le vieux Paris n’est plus (la forme d’une ville
2058
Change plus vite, hélas ! que le cœur d’un mortel) ;
2059
Je ne vois qu’en esprit tout ce camp de baraques,
2060
Ces tas de chapiteaux ébauchés et de fûts,
2061
Les herbes, les gros blocs verdis par l’eau des flaques,
2062
Et, brillant aux carreaux, le bric-à-brac confus.
2063
Là s’étalait jadis une ménagerie ;
2064
Là je vis, un matin, à l’heure où sous les cieux
2065
Froids et clairs le Travail s’éveille, où la voirie
2066
Pousse un sombre ouragan dans l’air silencieux,
2067
Un cygne qui s’était évadé de sa cage,
2068
Et, de ses pieds palmés frottant le pavé sec,
2069
Sur le sol raboteux traînait son blanc plumage.
2070
Près d’un ruisseau sans eau la bête ouvrant le bec
2071
Baignait nerveusement ses ailes dans la poudre,
2072
Et disait, le cœur plein de son beau lac natal :
2073
« Eau, quand donc pleuvras-tu ? quand tonneras-tu, foudre ? »
2074
Je vois ce malheureux, mythe étrange et fatal,
2075
Vers le ciel quelquefois, comme l’homme d’Ovide,
2076
Vers le ciel ironique et cruellement bleu,
2077
Sur son cou convulsif tendant sa tête avide,
2078
Comme s’il adressait des reproches à Dieu !
2079
II
2080
Paris change ! mais rien dans ma mélancolie
2081
N’a bougé ! palais neufs, échafaudages, blocs,
2082
Vieux faubourgs, tout pour moi devient allégorie,
2083
Et mes chers souvenirs sont plus lourds que des rocs.
2084
Aussi devant ce Louvre une image m’opprime :
2085
Je pense à mon grand cygne, avec ses gestes fous,
2086
Comme les exilés, ridicule et sublime,
2087
Et rongé d’un désir sans trêve ! et puis à vous,
2088
Andromaque, des bras d’un grand époux tombée,
2089
Vil bétail, sous la main du superbe Pyrrhus,
2090
Auprès d’un tombeau vide en extase courbée ;
2091
Veuve d’Hector, hélas ! et femme d’Hélénus !
2092
Je pense à la négresse, amaigrie et phtisique,
2093
Piétinant dans la boue, et cherchant, l’œil hagard
2094
Les cocotiers absents de la superbe Afrique
2095
Derrière la muraille immense du brouillard ;
2096
À quiconque a perdu ce qui ne se retrouve
2097
Jamais, jamais ! à ceux qui s’abreuvent de pleurs
2098
Et tètent la Douleur comme une bonne louve !
2099
Aux maigres orphelins séchant comme des fleurs !
2100
Ainsi dans la forêt où mon esprit s’exile
2101
Un vieux Souvenir sonne à plein souffle du cor !
2102
Je pense aux matelots oubliés dans une île,
2103
Aux captifs, aux vaincus ! … à bien d’autres encor !
XC. – Les sept vieillards
2104
À Victor Hugo
2105
Fourmillante cité, cité pleine de rêves,
2106
Où le spectre en plein jour raccroche le passant !
2107
Les mystères partout coulent comme des sèves
2108
Dans les canaux étroits du colosse puissant.
2109
Un matin, cependant que dans la triste rue
2110
Les maisons, dont la brume allongeait la hauteur,
2111
Simulaient les deux quais d’une rivière accrue,
2112
Et que, décor semblable à l’âme de l’acteur,
2113
Un brouillard sale et jaune inondait tout l’espace,
2114
Je suivais, roidissant mes nerfs comme un héros
2115
Et discutant avec mon âme déjà lasse,
2116
Le faubourg secoué par les lourds tombereaux.
2117
Tout à coup, un vieillard dont les guenilles jaunes,
2118
Imitaient la couleur de ce ciel pluvieux,
2119
Et dont l’aspect aurait fait pleuvoir les aumônes,
2120
Sans la méchanceté qui luisait dans ses yeux,
2121
M’apparut. On eût dit sa prunelle trempée
2122
Dans le fiel ; son regard aiguisait les frimas,
2123
Et sa barbe à longs poils, roide comme une épée,
2124
Se projetait, pareille à celle de Judas.
2125
Il n’était pas voûté, mais cassé, son échine
2126
Faisant avec sa jambe un parfait angle droit,
2127
Si bien que son bâton, parachevant sa mine,
2128
Lui donnait la tournure et le pas maladroit
2129
D’un quadrupède infirme ou d’un juif à trois pattes.
2130
Dans la neige et la boue il allait s’empêtrant,
2131
Comme s’il écrasait des morts sous ses savates,
2132
Hostile à l’univers plutôt qu’indifférent.
2133
Son pareil le suivait : barbe, œil, dos, bâton, loques,
2134
Nul trait ne distinguait, du même enfer venu,
2135
Ce jumeau centenaire, et ces spectres baroques
2136
Marchaient du même pas vers un but inconnu.
2137
À quel complot infâme étais-je donc en butte,
2138
Ou quel méchant hasard ainsi m’humiliait ?
2139
Car je comptai sept fois, de minute en minute,
2140
Ce sinistre vieillard qui se multipliait !
2141
Que celui-là qui rit mon inquiétude,
2142
Et qui n’est pas saisi d’un frisson fraternel,
2143
Songe bien que malgré tant de décrépitude
2144
Ces sept monstres hideux avaient l’air éternel !
2145
Aurais-je, sans mourir, contemplé le huitième,
2146
Sosie inexorable, ironique et fatal,
2147
Dégoûtant Phénix, fils et père de lui-même ?
2148
– Mais je tournai le dos au cortège infernal.
2149
Exaspéré comme un ivrogne qui voit double,
2150
Je rentrai, je fermai ma porte, épouvanté,
2151
Malade et morfondu, l’esprit fiévreux et trouble,
2152
Blessé par le mystère et par l’absurdité !
2153
Vainement ma raison voulait prendre la barre ;
2154
La tempête en jouant déroutait ses efforts,
2155
Et mon âme dansait, dansait, vieille gabarre
2156
Sans mâts, sur une mer monstrueuse et sans bords !
XCI – Les petites vieilles
2157
À Victor Hugo
2158
I
2159
Dans les plis sinueux des vieilles capitales,
2160
Où tout, même l’horreur, tourne aux enchantements,
2161
Je guette, obéissant à mes humeurs fatales
2162
Des êtres singuliers, décrépits et charmants.
2163
Ces monstres disloqués furent jadis des femmes,
2164
Éponine ou Laïs ! Monstres brisés, bossus
2165
Ou tordus, aimons-les ! ce sont encor des âmes.
2166
Sous des jupons troués et sous de froids tissus
2167
Ils rampent, flagellés par les bises iniques,
2168
Frémissant au fracas roulant des omnibus,
2169
Et serrant sur leur flanc, ainsi que des reliques,
2170
Un petit sac brodé de fleurs ou de rébus ;
2171
Ils trottent, tout pareils à des marionnettes ;
2172
Se traînent, comme font les animaux blessés,
2173
Ou dansent, sans vouloir danser, pauvres sonnettes
2174
Où se pend un Démon sans pitié ! Tout cassés
2175
Qu’ils sont, ils ont des yeux perçants comme une vrille,
2176
Luisants comme ces trous où l’eau dort dans la nuit ;
2177
Ils ont les yeux divins de la petite fille
2178
Qui s’étonne et qui rit à tout ce qui reluit.
2179
– Avez-vous observé que maints cercueils de vieilles
2180
Sont presque aussi petits que celui d’un enfant ?
2181
La Mort savante met dans ces bières pareilles
2182
Un symbole d’un goût bizarre et captivant,
2183
Et lorsque j’entrevois un fantôme débile
2184
Traversant de Paris le fourmillant tableau,
2185
Il me semble toujours que cet être fragile
2186
S’en va tout doucement vers un nouveau berceau ;
2187
À moins que, méditant sur la géométrie,
2188
Je ne cherche, à l’aspect de ces membres discords,
2189
Combien de fois il faut que l’ouvrier varie
2190
La forme de la boîte où l’on met tous ces corps.
2191
– Ces yeux sont des puits faits d’un million de larmes,
2192
Des creusets qu’un métal refroidi pailleta…
2193
Ces yeux mystérieux ont d’invincibles charmes
2194
Pour celui que l’austère Infortune allaita !
2195
II
2196
De Frascati défunt Vestale enamourée ;
2197
Prêtresse de Thalie, hélas ! dont le souffleur
2198
Enterré sait le nom ; célèbre évaporée
2199
Que Tivoli jadis ombragea dans sa fleur,
2200
Toutes m’enivrent ; mais parmi ces êtres frêles
2201
Il en est qui, faisant de la douleur un miel,
2202
Ont dit au Dévouement qui leur prêtait ses ailes :
2203
Hippogriffe puissant, mène-moi jusqu’au ciel !
2204
L’une, par sa patrie au malheur exercée,
2205
L’autre, que son époux surchargea de douleurs,
2206
L’autre, par son enfant Madone transpercée,
2207
Toutes auraient pu faire un fleuve avec leurs pleurs !
2208
III
2209
Ah ! que j’en ai suivi de ces petites vieilles !
2210
Une, entre autres, à l’heure où le soleil tombant
2211
Ensanglante le ciel de blessures vermeilles,
2212
Pensive, s’asseyait à l’écart sur un banc,
2213
Pour entendre un de ces concerts, riches de cuivre,
2214
Dont les soldats parfois inondent nos jardins,
2215
Et qui, dans ces soirs d’or où l’on se sent revivre,
2216
Versent quelque héroïsme au cœur des citadins.
2217
Celle-là, droite encor, fière et sentant la règle,
2218
Humait avidement ce chant vif et guerrier ;
2219
Son œil parfois s’ouvrait comme l’œil d’un vieil aigle ;
2220
Son front de marbre avait l’air fait pour le laurier !
2221
IV
2222
Telles vous cheminez, stoïques et sans plaintes,
2223
À travers le chaos des vivantes cités,
2224
Mères au cœur saignant, courtisanes ou saintes,
2225
Dont autrefois les noms par tous étaient cités.
2226
Vous qui fûtes la grâce ou qui fûtes la gloire,
2227
Nul ne vous reconnaît ! un ivrogne incivil
2228
Vous insulte en passant d’un amour dérisoire ;
2229
Sur vos talons gambade un enfant lâche et vil.
2230
Honteuses d’exister, ombres ratatinées,
2231
Peureuses, le dos bas, vous côtoyez les murs ;
2232
Et nul ne vous salue, étranges destinées !
2233
Débris d’humanité pour l’éternité mûrs !
2234
Mais moi, moi qui de loin tendrement vous surveille,
2235
L’œil inquiet, fixé sur vos pas incertains,
2236
Tout comme si j’étais votre père, ô merveille !
2237
Je goûte à votre insu des plaisirs clandestins :
2238
Je vois s’épanouir vos passions novices ;
2239
Sombres ou lumineux, je vis vos jours perdus ;
2240
Mon cœur multiplié jouit de tous vos vices !
2241
Mon âme resplendit de toutes vos vertus !
2242
Ruines ! ma famille ! ô cerveaux congénères !
2243
Je vous fais chaque soir un solennel adieu !
2244
Où serez-vous demain, Èves octogénaires,
2245
Sur qui pèse la griffe effroyable de Dieu ?
XCII. – Les aveugles
2246
Contemple-les, mon âme ; ils sont vraiment affreux !
2247
Pareils aux mannequins ; vaguement ridicules ;
2248
Terribles, singuliers comme les somnambules ;
2249
Dardant on ne sait où leurs globes ténébreux.
2250
Leurs yeux, d’où la divine étincelle est partie,
2251
Comme s’ils regardaient au loin, restent levés
2252
Au ciel ; on ne les voit jamais vers les pavés
2253
Pencher rêveusement leur tête appesantie.
2254
Ils traversent ainsi le noir illimité,
2255
Ce frère du silence éternel. Ô cité !
2256
Pendant qu’autour de nous tu chantes, ris et beugles,
2257
Éprise du plaisir jusqu’à l’atrocité,
2258
Vois ! je me traîne aussi ! mais, plus qu’eux hébété,
2259
Je dis : Que cherchent-ils au Ciel, tous ces aveugles ?
XCIII. – À une passante
2260
La rue assourdissante autour de moi hurlait.
2261
Longue, mince, en grand deuil, douleur majestueuse,
2262
Une femme passa, d’une main fastueuse
2263
Soulevant, balançant le feston et l’ourlet ;
2264
Agile et noble, avec sa jambe de statue.
2265
Moi, je buvais, crispé comme un extravagant,
2266
Dans son œil, ciel livide où germe l’ouragan,
2267
La douceur qui fascine et le plaisir qui tue.
2268
Un éclair… puis la nuit ! – Fugitive beauté
2269
Dont le regard m’a fait soudainement renaître,
2270
Ne te verrai-je plus que dans l’éternité ?
2271
Ailleurs, bien loin d’ici ! trop tard ! jamais peut-être !
2272
Car j’ignore où tu fuis, tu ne sais où je vais,
2273
Ô toi que j’eusse aimée, ô toi qui le savais !
XCIV. – Le squelette laboureur
2274
I
2275
Dans les planches d’anatomie
2276
Qui traînent sur ces quais poudreux
2277
Où maint livre cadavéreux
2278
Dort comme une antique momie,
2279
Dessins auxquels la gravité
2280
Et le savoir d’un vieil artiste,
2281
Bien que le sujet en soit triste,
2282
Ont communiqué la Beauté,
2283
On voit, ce qui rend plus complètes
2284
Ces mystérieuses horreurs,
2285
Bêchant comme des laboureurs,
2286
Des Écorchés et des Squelettes.
2287
II
2288
De ce terrain que vous fouillez,
2289
Manants résignés et funèbres,
2290
De tout l’effort de vos vertèbres,
2291
Ou de vos muscles dépouillés,
2292
Dites, quelle moisson étrange,
2293
Forçats arrachés au charnier,
2294
Tirez-vous, et de quel fermier
2295
Avez-vous à remplir la grange ?
2296
Voulez-vous (d’un destin trop dur
2297
Épouvantable et clair emblème !)
2298
Montrer que dans la fosse même
2299
Le sommeil promis n’est pas sûr ;
2300
Qu’envers nous le Néant est traître ;
2301
Que tout, même la Mort, nous ment,
2302
Et que sempiternellement,
2303
Hélas ! il nous faudra peut-être
2304
Dans quelque pays inconnu
2305
Écorcher la terre revêche
2306
Et pousser une lourde bêche
2307
Sous notre pied sanglant et nu ?
XCV. – Le crépuscule du soir
2308
Voici le soir charmant, ami du criminel ;
2309
Il vient comme un complice, à pas de loup ; le ciel
2310
Se ferme lentement comme une grande alcôve,
2311
Et l’homme impatient se change en bête fauve.
2312
Ô soir, aimable soir, désiré par celui
2313
Dont les bras, sans mentir, peuvent dire : Aujourd’hui
2314
Nous avons travaillé ! – C’est le soir qui soulage
2315
Les esprits que dévore une douleur sauvage,
2316
Le savant obstiné dont le front s’alourdit,
2317
Et l’ouvrier courbé qui regagne son lit.
2318
Cependant des démons malsains dans l’atmosphère
2319
S’éveillent lourdement, comme des gens d’affaire,
2320
Et cognent en volant les volets et l’auvent.
2321
À travers les lueurs que tourmente le vent
2322
La Prostitution s’allume dans les rues ;
2323
Comme une fourmilière elle ouvre ses issues ;
2324
Partout elle se fraye un occulte chemin,
2325
Ainsi que l’ennemi qui tente un coup de main ;
2326
Elle remue au sein de la cité de fange
2327
Comme un ver qui dérobe à l’Homme ce qu’il mange.
2328
On entend çà et là les cuisines siffler,
2329
Les théâtres glapir, les orchestres ronfler ;
2330
Les tables d’hôte, dont le jeu fait les délices,
2331
S’emplissent de catins et d’escrocs, leurs complices,
2332
Et les voleurs, qui n’ont ni trêve ni merci,
2333
Vont bientôt commencer leur travail, eux aussi,
2334
Et forcer doucement les portes et les caisses
2335
Pour vivre quelques jours et vêtir leurs maîtresses.
2336
Recueille-toi, mon âme, en ce grave moment,
2337
Et ferme ton oreille à ce rugissement.
2338
C’est l’heure où les douleurs des malades s’aigrissent !
2339
La sombre Nuit les prend à la gorge ; ils finissent
2340
Leur destinée et vont vers le gouffre commun ;
2341
L’hôpital se remplit de leurs soupirs. – Plus d’un
2342
Ne viendra plus chercher la soupe parfumée,
2343
Au coin du feu, le soir, auprès d’une âme aimée.
2344
Encore la plupart n’ont-ils jamais connu
2345
La douceur du foyer et n’ont jamais vécu !
XCVI. – Le jeu
2346
Dans des fauteuils fanés des courtisanes vieilles,
2347
Pâles, le sourcil peint, l’œil câlin et fatal,
2348
Minaudant, et faisant de leurs maigres oreilles
2349
Tomber un cliquetis de pierre et de métal ;
2350
Autour des verts tapis des visages sans lèvre,
2351
Des lèvres sans couleur, des mâchoires sans dent,
2352
Et des doigts convulsés d’une infernale fièvre,
2353
Fouillant la poche vide ou le sein palpitant ;
2354
Sous de sales plafonds un rang de pâles lustres
2355
Et d’énormes quinquets projetant leurs lueurs
2356
Sur des fronts ténébreux de poètes illustres
2357
Qui viennent gaspiller leurs sanglantes sueurs ;
2358
Voilà le noir tableau qu’en un rêve nocturne
2359
Je vis se dérouler sous mon œil clairvoyant.
2360
Moi-même, dans un coin de l’antre taciturne,
2361
Je me vis accoudé, froid, muet, enviant,
2362
Enviant de ces gens la passion tenace,
2363
De ces vielles putains la funèbre gaieté,
2364
Et tous gaillardement trafiquant à ma face,
2365
L’un de son vieil honneur, l’autre de sa beauté !
2366
Et mon cœur s’effraya d’envier maint pauvre homme
2367
Courant avec ferveur à l’abîme béant,
2368
Et qui, soûl de son sang, préférerait en somme
2369
La douleur à la mort et l’enfer au néant !
XCVII. – Danse macabre
2370
À Ernest Christophe
2371
Fière, autant qu’un vivant, de sa noble stature,
2372
Avec son gros bouquet, son mouchoir et ses gants,
2373
Elle a la nonchalance et la désinvolture
2374
D’une coquette maigre aux airs extravagants.
2375
Vit-on jamais au bal une taille plus mince ?
2376
Sa robe exagérée, en sa royale ampleur,
2377
S’écroule abondamment sur un pied sec que pince
2378
Un soulier pomponné, joli comme une fleur.
2379
La ruche qui se joue au bord des clavicules,
2380
Comme un ruisseau lascif qui se frotte au rocher,
2381
Défend pudiquement des lazzi ridicules
2382
Les funèbres appas qu’elle tient à cacher.
2383
Ses yeux profonds sont faits de vide et de ténèbres,
2384
Et son crâne, de fleurs artistement coiffé,
2385
Oscille mollement sur ses frêles vertèbres.
2386
Ô charme d’un néant follement attifé.
2387
Aucuns t’appelleront une caricature,
2388
Qui ne comprennent pas, amants ivres de chair,
2389
L’élégance sans nom de l’humaine armature.
2390
Tu réponds, grand squelette, à mon goût le plus cher !
2391
Viens-tu troubler, avec ta puissante grimace,
2392
La fête de la Vie ? ou quelque vieux désir,
2393
Éperonnant encor ta vivante carcasse,
2394
Te pousse-t-il, crédule, au sabbat du Plaisir ?
2395
Au chant des violons, aux flammes des bougies,
2396
Espères-tu chasser ton cauchemar moqueur,
2397
Et viens-tu demander au torrent des orgies
2398
De rafraîchir l’enfer allumé dans ton cœur ?
2399
Inépuisable puits de sottise et de fautes !
2400
De l’antique douleur éternel alambic !
2401
À travers le treillis recourbé de tes côtes
2402
Je vois, errant encor, l’insatiable aspic.
2403
Pour dire vrai, je crains que ta coquetterie
2404
Ne trouve pas un prix digne de ses efforts ;
2405
Qui, de ces cœurs mortels, entend la raillerie ?
2406
Les charmes de l’horreur n’enivrent que les forts !
2407
Le gouffre de tes yeux, plein d’horribles pensées,
2408
Exhale le vertige, et les danseurs prudents
2409
Ne contempleront pas sans d’amères nausées
2410
Le sourire éternel de tes trente-deux dents.
2411
Pourtant, qui n’a serré dans ses bras un squelette,
2412
Et qui ne s’est nourri des choses du tombeau ?
2413
Qu’importe le parfum, l’habit ou la toilette ?
2414
Qui fait le dégoûté montre qu’il se croit beau.
2415
Bayadère sans nez, irrésistible gouge,
2416
Dis donc à ces danseurs qui font les offusqués :
2417
« Fiers mignons, malgré l’art des poudres et du rouge,
2418
Vous sentez tous la mort ! Ô squelettes musqués,
2419
Antinoüs flétris, dandys à face glabre,
2420
Cadavres vernissés, lovelaces chenus,
2421
Le branle universel de la danse macabre
2422
Vous entraîne en des lieux qui ne sont pas connus !
2423
Des quais froids de la Seine aux bords brûlants du Gange,
2424
Le troupeau mortel saute et se pâme, sans voir
2425
Dans un trou du plafond la trompette de l’Ange
2426
Sinistrement béante ainsi qu’un tromblon noir
2427
En tout climat, sous tout soleil, la Mort t’admire
2428
En tes contorsions, risible Humanité,
2429
Et souvent, comme toi, se parfumant de myrrhe,
2430
Mêle son ironie à ton insanité ! »
XCVIII. – L’amour du mensonge
2431
Quand je te vois passer, ô ma chère indolente,
2432
Au chant des instruments qui se brise au plafond
2433
Suspendant ton allure harmonieuse et lente,
2434
Et promenant l’ennui de ton regard profond ;
2435
Quand je contemple, aux feux du gaz qui le colore,
2436
Ton front pâle, embelli par un morbide attrait,
2437
Où les torches du soir allument une aurore,
2438
Et tes yeux attirants comme ceux d’un portrait,
2439
Je me dis : Qu’elle est belle ! et bizarrement fraîche !
2440
Le souvenir massif, royale et lourde tour,
2441
La couronne, et son cœur, meurtri comme une pêche
2442
Est mûr, comme son corps, pour le savant amour.
2443
Es-tu le fruit d’automne aux saveurs souveraines ?
2444
Es-tu vase funèbre attendant quelques pleurs,
2445
Parfum qui fait rêver aux oasis lointaines,
2446
Oreiller caressant, ou corbeille de fleurs ?
2447
Je sais qu’il est des yeux, des plus mélancoliques,
2448
Qui ne recèlent point de secret précieux ;
2449
Beaux écrins sans joyaux, médaillons sans reliques,
2450
Plus vides, plus profonds que vous-mêmes, ô Cieux !
2451
Mais ne suffit-il pas que tu sois l’apparence,
2452
Pour réjouir un cœur qui fuit la vérité ?
2453
Qu’importe ta bêtise ou ton indifférence ?
2454
Masque ou décor, salut ! J’adore ta beauté.
XCIX
2455
Je n’ai pas oublié, voisine de la ville,
2456
Notre blanche maison, petite mais tranquille ;
2457
Sa Pomone de plâtre et sa vieille Vénus
2458
Dans un bosquet chétif cachant leurs membres nus,
2459
Et le soleil, le soir, ruisselant et superbe,
2460
Qui, derrière la vitre où se brisait sa gerbe,
2461
Semblait, grand œil ouvert dans le ciel curieux,
2462
Contempler nos dîners longs et silencieux,
2463
Répandant largement ses beaux reflets de cierge
2464
Sur la nappe frugale et les rideaux de serge
C
2465
La servante au grand cœur dont vous étiez jalouse,
2466
Et qui dort son sommeil sous une humble pelouse,
2467
Nous devrions pourtant lui porter quelques fleurs.
2468
Les morts, les pauvres morts, ont de grandes douleurs,
2469
Et quand Octobre souffle, émondeur des vieux arbres,
2470
Son vent mélancolique à l’entour de leurs marbres,
2471
Certes, ils doivent trouver les vivants bien ingrats,
2472
À dormir, comme ils font, chaudement dans leurs draps,
2473
Tandis que, dévorés de noires songeries,
2474
Sans compagnon de lit, sans bonne causeries,
2475
Vieux squelettes gelés travaillés par le ver,
2476
Ils sentent s’égoutter les neiges de l’hiver
2477
Et le siècle couler, sans qu’amis ni famille
2478
Remplacent les lambeaux qui pendent à leur grille.
2479
Lorsque la bûche siffle et chante, si le soir,
2480
Calme, dans le fauteuil je la voyais s’asseoir,
2481
Si, par une nuit bleue et froide de décembre,
2482
Je la trouvais tapie en un coin de ma chambre,
2483
Grave, et venant du fond de son lit éternel
2484
Couver l’enfant grandi de son œil maternel,
2485
Que pourrais-je répondre à cette âme pieuse,
2486
Voyant tomber des pleurs de sa paupière creuse ?
CI. – Brumes et pluies
2487
Ô fins d’automne, hivers, printemps trempés de boue,
2488
Endormeuses saisons ! je vous aime et vous loue
2489
D’envelopper ainsi mon cœur et mon cerveau
2490
D’un linceul vaporeux et d’un vague tombeau.
2491
Dans cette grande plaine où l’autan froid se joue,
2492
Où par les longues nuits la girouette s’enroue,
2493
Mon âme mieux qu’au temps du tiède renouveau
2494
Ouvrira largement ses ailes de corbeau.
2495
Rien n’est plus doux au cœur plein de choses funèbres,
2496
Et sur qui dès longtemps descendent les frimas,
2497
Ô blafardes saisons, reines de nos climats,
2498
Que l’aspect permanent de vos pâles ténèbres,
2499
– Si ce n’est, par un soir sans lune, deux à deux,
2500
D’endormir la douleur sur un lit hasardeux.
CII. – Rêve parisien
2501
À Constantin Guys
2502
I
2503
De ce terrible paysage,
2504
Tel que jamais mortel n’en vit,
2505
Ce matin encore l’image,
2506
Vague et lointaine, me ravit.
2507
Le sommeil est plein de miracles !
2508
Par un caprice singulier,
2509
J’avais banni de ces spectacles
2510
Le végétal irrégulier,
2511
Et, peintre fier de mon génie,
2512
Je savourais dans mon tableau
2513
L’enivrante monotonie
2514
Du métal, du marbre et de l’eau.
2515
Babel d’escaliers et d’arcades,
2516
C’était un palais infini,
2517
Plein de bassins et de cascades
2518
Tombant dans l’or mat ou bruni ;
2519
Et des cataractes pesantes,
2520
Comme des rideaux de cristal,
2521
Se suspendaient, éblouissantes,
2522
À des murailles de métal.
2523
Non d’arbres, mais de colonnades
2524
Les étangs dormants s’entouraient,
2525
Où de gigantesques naïades,
2526
Comme des femmes, se miraient.
2527
Des nappes d’eau s’épanchaient, bleues,
2528
Entre des quais roses et verts,
2529
Pendant des millions de lieues,
2530
Vers les confins de l’univers ;
2531
C’étaient des pierres inouïes
2532
Et des flots magiques ; c’étaient
2533
D’immenses glaces éblouies
2534
Par tout ce qu’elles reflétaient !
2535
Insouciants et taciturnes,
2536
Des Ganges, dans le firmament,
2537
Versaient le trésor de leurs urnes
2538
Dans des gouffres de diamant.
2539
Architecte de mes féeries,
2540
Je faisais, à ma volonté,
2541
Sous un tunnel de pierreries
2542
Passer un océan dompté ;
2543
Et tout, même la couleur noire,
2544
Semblait fourbi, clair, irisé ;
2545
Le liquide enchâssait sa gloire
2546
Dans le rayon cristallisé.
2547
Nul astre d’ailleurs, nuls vestiges
2548
De soleil, même au bas du ciel,
2549
Pour illuminer ces prodiges,
2550
Qui brillaient d’un feu personnel !
2551
Et sur ces mouvantes merveilles
2552
Planait (terrible nouveauté !
2553
Tout pour l’œil, rien pour les oreilles !)
2554
Un silence d’éternité.
2555
II
2556
En rouvrant mes yeux pleins de flamme
2557
J’ai vu l’horreur de mon taudis,
2558
Et senti, rentrant dans mon âme,
2559
La pointe des soucis maudits ;
2560
La pendule aux accents funèbres
2561
Sonnait brutalement midi,
2562
Et le ciel versait des ténèbres
2563
Sur le triste monde engourdi.
CIII – Le crépuscule du matin
2564
La diane chantait dans les cours des casernes,
2565
Et le vent du matin soufflait sur les lanternes.
2566
C’était l’heure où l’essaim des rêves malfaisants
2567
Tord sur leurs oreillers les bruns adolescents ;
2568
Où, comme un œil sanglant qui palpite et qui bouge,
2569
La lampe sur le jour fait une tache rouge ;
2570
Où l’âme, sous le poids du corps revêche et lourd,
2571
Imite les combats de la lampe et du jour.
2572
Comme un visage en pleurs que les brises essuient,
2573
L’air est plein du frisson des choses qui s’enfuient,
2574
Et l’homme est las d’écrire et la femme d’aimer.
2575
Les maisons çà et là commençaient à fumer.
2576
Les femmes de plaisir, la paupière livide,
2577
Bouche ouverte, dormaient de leur sommeil stupide ;
2578
Les pauvresses, traînant leurs seins maigres et froids,
2579
Soufflaient sur leurs tisons et soufflaient sur leurs doigts.
2580
C’était l’heure où parmi le froid et la lésine
2581
S’aggravent les douleurs des femmes en gésine ;
2582
Comme un sanglot coupé par un sang écumeux
2583
Le chant du coq au loin déchirait l’air brumeux ;
2584
Une mer de brouillards baignait les édifices,
2585
Et les agonisants dans le fond des hospices
2586
Poussaient leur dernier râle en hoquets inégaux.
2587
Les débauchés rentraient, brisés par leurs travaux.
2588
L’aurore grelottante en robe rose et verte
2589
S’avançait lentement sur la Seine déserte,
2590
Et le sombre Paris, en se frottant les yeux,
2591
Empoignait ses outils, vieillard laborieux.
Le Vin
CIV. – L’âme du vin
2592
Un soir, l’âme du vin chantait dans les bouteilles :
2593
« Homme, vers toi je pousse, ô cher déshérité,
2594
Sous ma prison de verre et mes cires vermeilles,
2595
Un chant plein de lumière et de fraternité !
2596
Je sais combien il faut, sur la colline en flamme,
2597
De peine, de sueur et de soleil cuisant
2598
Pour engendrer ma vie et pour me donner l’âme ;
2599
Mais je ne serai point ingrat ni malfaisant,
2600
Car j’éprouve une joie immense quand je tombe
2601
Dans le gosier d’un homme usé par ses travaux,
2602
Et sa chaude poitrine est une douce tombe
2603
Où je me plais bien mieux que dans mes froids caveaux.
2604
Entends-tu retentir les refrains des dimanches
2605
Et l’espoir qui gazouille en mon sein palpitant ?
2606
Les coudes sur la table et retroussant tes manches,
2607
Tu me glorifieras et tu seras content ;
2608
J’allumerai les yeux de ta femme ravie ;
2609
À ton fils je rendrai sa force et ses couleurs
2610
Et serai pour ce frêle athlète de la vie
2611
L’huile qui raffermit les muscles des lutteurs.
2612
En toi je tomberai, végétale ambroisie,
2613
Grain précieux jeté par l’éternel Semeur,
2614
Pour que de notre amour naisse la poésie
2615
Qui jaillira vers Dieu comme une rare fleur ! »
CV. – Le vin des chiffonniers
2616
Souvent, à la clarté rouge d’un réverbère
2617
Dont le vent bat la flamme et tourmente le verre,
2618
Au cœur d’un vieux faubourg, labyrinthe fangeux
2619
Où l’humanité grouille en ferments orageux,
2620
On voit un chiffonnier qui vient, hochant la tête,
2621
Buttant, et se cognant aux murs comme un poète,
2622
Et, sans prendre souci des mouchards, ses sujets,
2623
Épanche tout son cœur en glorieux projets.
2624
Il prête des serments, dicte des lois sublimes,
2625
Terrasse les méchants, relève les victimes,
2626
Et sous le firmament comme un dais suspendu
2627
S’enivre des splendeurs de sa propre vertu.
2628
Oui, ces gens harcelés de chagrins de ménage,
2629
Moulus par le travail et tourmentés par l’âge,
2630
Éreintés et pliant sous un tas de débris,
2631
Vomissement confus de l’énorme Paris,
2632
Reviennent, parfumés d’une odeur de futailles,
2633
Suivis de compagnons, blanchis dans les batailles,
2634
Dont la moustache pend comme les vieux drapeaux.
2635
Les bannières, les fleurs et les arcs triomphaux
2636
Se dressent devant eux, solennelle magie !
2637
Et dans l’étourdissante et lumineuse orgie
2638
Des clairons, du soleil, des cris et du tambour,
2639
Ils apportent la gloire au peuple ivre d’amour !
2640
C’est ainsi qu’à travers l’Humanité frivole
2641
Le vin roule de l’or, éblouissant Pactole ;
2642
Par le gosier de l’homme il chante ses exploits
2643
Et règne par ses dons ainsi que les vrais rois.
2644
Pour noyer la rancœur et bercer l’indolence
2645
De tous ces vieux maudits qui meurent en silence,
2646
Dieu, touché de remords, avait fait le sommeil ;
2647
L’Homme ajouta le Vin, fils sacré du Soleil !
CVI. – Le vin de l’assassin
2648
Ma femme est morte, je suis libre !
2649
Je puis donc boire tout mon soûl.
2650
Lorsque je rentrais sans un sou,
2651
Ses cris me déchiraient la fibre.
2652
Autant qu’un roi je suis heureux ;
2653
L’air est pur, le ciel admirable…
2654
Nous avions un été semblable
2655
Lorsque j’en devins amoureux !
2656
L’horrible soif qui me déchire
2657
Aurait besoin pour s’assouvir
2658
D’autant de vin qu’en peut tenir
2659
Son tombeau ; – ce n’est pas peu dire :
2660
Je l’ai jetée au fond d’un puits,
2661
Et j’ai même poussé sur elle
2662
Tous les pavés de la margelle.
2663
– Je l’oublierai si je le puis !
2664
Au nom des serments de tendresse,
2665
Dont rien ne peut nous délier,
2666
Et pour nous réconcilier
2667
Comme au beau temps de notre ivresse,
2668
J’implorai d’elle un rendez-vous,
2669
Le soir, sur une route obscure.
2670
Elle y vint ! – folle créature !
2671
Nous sommes tous plus ou moins fous !
2672
Elle était encore jolie,
2673
Quoique bien fatiguée ! et moi,
2674
Je l’aimais trop ! voilà pourquoi
2675
Je lui dis : Sors de cette vie !
2676
Nul ne peut me comprendre. Un seul
2677
Parmi ces ivrognes stupides
2678
Songea-t-il dans ses nuits morbides
2679
À faire du vin un linceul ?
2680
Cette crapule invulnérable
2681
Comme les machines de fer
2682
Jamais, ni l’été ni l’hiver,
2683
N’a connu l’amour véritable,
2684
Avec ses noirs enchantements,
2685
Son cortège infernal d’alarmes,
2686
Ses fioles de poison, ses larmes,
2687
Ses bruits de chaîne et d’ossements !
2688
– Me voilà libre et solitaire !
2689
Je serai ce soir ivre mort ;
2690
Alors, sans peur et sans remord,
2691
Je me coucherai sur la terre,
2692
Et je dormirai comme un chien !
2693
Le chariot aux lourdes roues
2694
Chargé de pierres et de boues,
2695
Le wagon enragé peut bien
2696
Écraser ma tête coupable
2697
Ou me couper par le milieu,
2698
Je m’en moque comme de Dieu,
2699
Du Diable ou de la Sainte Table !
CVII. – Le vin du solitaire
2700
Le regard singulier d’une femme galante
2701
Qui se glisse vers nous comme le rayon blanc
2702
Que la lune onduleuse envoie au lac tremblant,
2703
Quand elle y veut baigner sa beauté nonchalante ;
2704
Le dernier sac d’écus dans les doigts d’un joueur ;
2705
Un baiser libertin de la maigre Adeline ;
2706
Les sons d’une musique énervante et câline,
2707
Semblable au cri lointain de l’humaine douleur,
2708
Tout cela ne vaut pas, ô bouteille profonde,
2709
Les baumes pénétrants que ta panse féconde
2710
Garde au cœur altéré du poète pieux ;
2711
Tu lui verses l’espoir, la jeunesse et la vie,
2712
– Et l’orgueil, ce trésor de toute gueuserie,
2713
Qui nous rend triomphants et semblables aux Dieux !
CVIII. – Le vin des amants
2714
Aujourd’hui l’espace est splendide !
2715
Sans mors, sans éperons, sans bride,
2716
Partons à cheval sur le vin
2717
Pour un ciel féerique et divin !
2718
Comme deux anges que torture
2719
Une implacable calenture,
2720
Dans le bleu cristal du matin
2721
Suivons le mirage lointain !
2722
Mollement balancés sur l’aile
2723
Du tourbillon intelligent,
2724
Dans un délire parallèle,
2725
Ma sœur, côte à côte nageant,
2726
Nous fuirons sans repos ni trêves
2727
Vers le paradis de mes rêves !
Fleurs du Mal
CIX. – La destruction
2728
Sans cesse à mes côtés s’agite le Démon ;
2729
Il nage autour de moi comme un air impalpable ;
2730
Je l’avale et le sens qui brûle mon poumon
2731
Et l’emplit d’un désir éternel et coupable.
2732
Parfois il prend, sachant mon grand amour de l’Art,
2733
La forme de la plus séduisante des femmes,
2734
Et, sous de spécieux prétextes de cafard,
2735
Accoutume ma lèvre à des philtres infâmes.
2736
Il me conduit ainsi, loin du regard de Dieu,
2737
Haletant et brisé de fatigue, au milieu
2738
Des plaines de l’Ennui, profondes et désertes,
2739
Et jette dans mes yeux pleins de confusion
2740
Des vêtements souillés, des blessures ouvertes,
2741
Et l’appareil sanglant de la Destruction !
CX. – Une martyre
2742
Dessin d’un maître inconnu
2743
Au milieu des flacons, des étoffes lamées
2744
Et des meubles voluptueux,
2745
Des marbres, des tableaux, des robes parfumées
2746
Qui traînent à plis somptueux,
2747
Dans une chambre tiède où, comme en une serre,
2748
L’air est dangereux et fatal,
2749
Où des bouquets mourants dans leurs cercueils de verre
2750
Exhalent leur soupir final,
2751
Un cadavre sans tête épanche, comme un fleuve,
2752
Sur l’oreiller désaltéré
2753
Un sang rouge et vivant, dont la toile s’abreuve
2754
Avec l’avidité d’un pré.
2755
Semblable aux visions pâles qu’enfante l’ombre
2756
Et qui nous enchaînent les yeux,
2757
La tête, avec l’amas de sa crinière sombre
2758
Et de ses bijoux précieux,
2759
Sur la table de nuit, comme une renoncule,
2760
Repose ; et, vide de pensers,
2761
Un regard vague et blanc comme le crépuscule
2762
S’échappe des yeux révulsés.
2763
Sur le lit, le tronc nu sans scrupules étale
2764
Dans le plus complet abandon
2765
La secrète splendeur et la beauté fatale
2766
Dont la nature lui fit don ;
2767
Un bas rosâtre, orné de coins d’or, à la jambe,
2768
Comme un souvenir est resté ;
2769
La jarretière, ainsi qu’un œil secret qui flambe,
2770
Darde un regard diamanté.
2771
Le singulier aspect de cette solitude
2772
Et d’un grand portrait langoureux,
2773
Aux yeux provocateurs comme son attitude,
2774
Révèle un amour ténébreux,
2775
Une coupable joie et des fêtes étranges
2776
Pleines de baisers infernaux,
2777
Dont se réjouissait l’essaim des mauvais anges
2778
Nageant dans les plis des rideaux ;
2779
Et cependant, à voir la maigreur élégante
2780
De l’épaule au contour heurté,
2781
La hanche un peu pointue et la taille fringante
2782
Ainsi qu’un reptile irrité,
2783
Elle est bien jeune encor ! – Son âme exaspérée
2784
Et ses sens par l’ennui mordus
2785
S’étaient-ils entr’ouverts à la meute altérée
2786
Des désirs errants et perdus ?
2787
L’homme vindicatif que tu n’as pu, vivante,
2788
Malgré tant d’amour, assouvir,
2789
Combla-t-il sur ta chair inerte et complaisante
2790
L’immensité de son désir ?
2791
Réponds, cadavre impur ! et par tes tresses roides
2792
Te soulevant d’un bras fiévreux,
2793
Dis-moi, tête effrayante, a-t-il sur tes dents froides
2794
Collé les suprêmes adieux ?
2795
– Loin du monde railleur, loin de la foule impure,
2796
Loin des magistrats curieux,
2797
Dors en paix, dors en paix, étrange créature,
2798
Dans ton tombeau mystérieux ;
2799
Ton époux court le monde, et ta forme immortelle
2800
Veille près de lui quand il dort ;
2801
Autant que toi sans doute il te sera fidèle,
2802
Et constant jusques à la mort.
CXI. – Femmes damnées
2803
Comme un bétail pensif sur le sable couchées,
2804
Elles tournent leurs yeux vers l’horizon des mers,
2805
Et leurs pieds se cherchant et leurs mains rapprochées
2806
Ont de douces langueurs et des frissons amers.
2807
Les unes, cœurs épris des longues confidences,
2808
Dans le fond des bosquets où jasent les ruisseaux,
2809
Vont épelant l’amour des craintives enfances
2810
Et creusent le bois vert des jeunes arbrisseaux ;
2811
D’autres, comme des sœurs, marchent lentes et graves
2812
À travers les rochers pleins d’apparitions,
2813
Où saint Antoine a vu surgir comme des laves
2814
Les seins nus et pourprés de ses tentations ;
2815
Il en est, aux lueurs des résines croulantes,
2816
Qui dans le creux muet des vieux antres païens
2817
T’appellent au secours de leurs fièvres hurlantes,
2818
Ô Bacchus, endormeur des remords anciens !
2819
Et d’autres, dont la gorge aime les scapulaires,
2820
Qui, recélant un fouet sous leurs longs vêtements,
2821
Mêlent, dans le bois sombre et les nuits solitaires,
2822
L’écume du plaisir aux larmes des tourments.
2823
Ô vierges, ô démons, ô monstres, ô martyres,
2824
De la réalité grands esprits contempteurs,
2825
Chercheuses d’infini, dévotes et satyres,
2826
Tantôt pleines de cris, tantôt pleines de pleurs,
2827
Vous que dans votre enfer mon âme a poursuivies,
2828
Pauvres sœurs, je vous aime autant que je vous plains,
2829
Pour vos mornes douleurs, vos soifs inassouvies,
2830
Et les urnes d’amour dont vos grands cœurs sont pleins !
CXII. – Les deux bonnes sœurs
2831
La Débauche et la Mort sont deux aimables filles,
2832
Prodigues de baisers et riches de santé,
2833
Dont le flanc toujours vierge et drapé de guenilles
2834
Sous l’éternel labeur n’a jamais enfanté.
2835
Au poète sinistre, ennemi des familles,
2836
Favori de l’enfer, courtisan mal renté,
2837
Tombeaux et lupanars montrent sous leurs charmilles
2838
Un lit que le remords n’a jamais fréquenté.
2839
Et la bière et l’alcôve en blasphèmes fécondes
2840
Nous offrent tour à tour, comme deux bonnes sœurs,
2841
De terribles plaisirs et d’affreuses douceurs.
2842
Quand veux-tu m’enterrer, Débauche aux bras immondes ?
2843
Ô Mort, quand viendras-tu, sa rivale en attraits,
2844
Sur ses myrtes infects enter tes noirs cyprès ?
CXIII. – La fontaine de sang
2845
Il me semble parfois que mon sang coule à flots,
2846
Ainsi qu’une fontaine aux rythmiques sanglots.
2847
Je l’entends bien qui coule avec un long murmure,
2848
Mais je me tâte en vain pour trouver la blessure.
2849
À travers la cité, comme dans un champ clos,
2850
Il s’en va, transformant les pavés en îlots,
2851
Désaltérant la soif de chaque créature,
2852
Et partout colorant en rouge la nature.
2853
J’ai demandé souvent à des vins captieux
2854
D’endormir pour un jour la terreur qui me mine ;
2855
Le vin rend l’œil plus clair et l’oreille plus fine !
2856
J’ai cherché dans l’amour un sommeil oublieux ;
2857
Mais l’amour n’est pour moi qu’un matelas d’aiguilles
2858
Fait pour donner à boire à ces cruelles filles !
CXIV. – Allégorie
2859
C’est une femme belle et de riche encolure,
2860
Qui laisse dans son vin traîner sa chevelure.
2861
Les griffes de l’amour, les poisons du tripot,
2862
Tout glisse et tout s’émousse au granit de sa peau.
2863
Elle rit à la Mort et nargue la Débauche,
2864
Ces monstres dont la main, qui toujours gratte et fauche,
2865
Dans ses jeux destructeurs a pourtant respecté
2866
De ce corps ferme et droit la rude majesté.
2867
Elle marche en déesse et repose en sultane ;
2868
Elle a dans le plaisir la foi mahométane,
2869
Et dans ses bras ouverts, que remplissent ses seins,
2870
Elle appelle des yeux la race des humains.
2871
Elle croit, elle sait, cette vierge inféconde
2872
Et pourtant nécessaire à la marche du monde,
2873
Que la beauté du corps est un sublime don
2874
Qui de toute infamie arrache le pardon.
2875
Elle ignore l’Enfer comme le Purgatoire,
2876
Et quand l’heure viendra d’entrer dans la Nuit noire,
2877
Elle regardera la face de la Mort,
2878
Ainsi qu’un nouveau-né, – sans haine et sans remord.
CXV. – La Béatrice
2879
Dans des terrains cendreux, calcinés, sans verdure,
2880
Comme je me plaignais un jour à la nature,
2881
Et que de ma pensée, en vaguant au hasard,
2882
J’aiguisais lentement sur mon cœur le poignard,
2883
Je vis en plein midi descendre sur ma tête
2884
Un nuage funèbre et gros d’une tempête,
2885
Qui portait un troupeau de démons vicieux,
2886
Semblables à des nains cruels et curieux.
2887
À me considérer froidement ils se mirent,
2888
Et, comme des passants sur un fou qu’ils admirent,
2889
Je les entendis rire et chuchoter entre eux,
2890
En échangeant maint signe et maint clignement d’yeux :
2891
– « Contemplons à loisir cette caricature
2892
Et cette ombre d’Hamlet imitant sa posture,
2893
Le regard indécis et les cheveux au vent.
2894
N’est-ce pas grand’pitié de voir ce bon vivant,
2895
Ce gueux, cet histrion en vacances, ce drôle,
2896
Parce qu’il sait jouer artistement son rôle,
2897
Vouloir intéresser au chant de ses douleurs
2898
Les aigles, les grillons, les ruisseaux et les fleurs,
2899
Et même à nous, auteurs de ces vieilles rubriques,
2900
Réciter en hurlant ses tirades publiques ? »
2901
J’aurais pu (mon orgueil aussi haut que les monts
2902
Domine la nuée et le cri des démons)
2903
Détourner simplement ma tête souveraine,
2904
Si je n’eusse pas vu parmi leur troupe obscène,
2905
Crime qui n’a pas fait chanceler le soleil !
2906
La reine de mon cœur au regard non pareil,
2907
Qui riait avec eux de ma sombre détresse
2908
Et leur versait parfois quelque sale caresse.
CXVI. – Un voyage à Cythère
2909
Mon cœur, comme un oiseau, voltigeait tout joyeux.
2910
Et planait librement à l’entour des cordages ;
2911
Le navire roulait sous un ciel sans nuages,
2912
Comme un ange enivré d’un soleil radieux.
2913
Quelle est cette île triste et noire ? – C’est Cythère,
2914
Nous dit-on, un pays fameux dans les chansons,
2915
Eldorado banal de tous les vieux garçons.
2916
Regardez, après tout, c’est une pauvre terre.
2917
– Île des doux secrets et des fêtes du cœur !
2918
De l’antique Vénus le superbe fantôme
2919
Au-dessus de tes mers plane comme un arome,
2920
Et charge les esprits d’amour et de langueur.
2921
Belle île aux myrtes verts, pleine de fleurs écloses,
2922
Vénérée à jamais par toute nation,
2923
Où les soupirs des cœurs en adoration
2924
Roulent comme l’encens sur un jardin de roses.
2925
Ou le roucoulement éternel d’un ramier !
2926
– Cythère n’était plus qu’un terrain des plus maigres,
2927
Un désert rocailleux troublé par des cris aigres.
2928
J’entrevoyais pourtant un objet singulier !
2929
Ce n’était pas un temple aux ombres bocagères,
2930
Où la jeune prêtresse, amoureuse des fleurs,
2931
Allait, le corps brûlé de secrètes chaleurs,
2932
Entre-bâillant sa robe aux brises passagères ;
2933
Mais voilà qu’en rasant la côté d’assez près
2934
Pour troubler les oiseaux avec nos voiles blanches,
2935
Nous vîmes que c’était un gibet à trois branches,
2936
Du ciel se détachant en noir, comme un cyprès.
2937
De féroces oiseaux perchés sur leur pâture
2938
Détruisaient avec rage un pendu déjà mûr,
2939
Chacun plantant, comme un outil, son bec impur
2940
Dans tous les coins saignants de cette pourriture ;
2941
Les yeux étaient deux trous, et du ventre effondré
2942
Les intestins pesants lui coulaient sur les cuisses,
2943
Et ses bourreaux, gorgés de hideuses délices,
2944
L’avaient à coups de bec absolument châtré.
2945
Sous les pieds, un troupeau de jaloux quadrupèdes,
2946
Le museau relevé, tournoyait et rôdait ;
2947
Une plus grande bête au milieu s’agitait
2948
Comme un exécuteur entouré de ses aides.
2949
Habitant de Cythère, enfant d’un ciel si beau,
2950
Silencieusement tu souffrais ces insultes
2951
En expiation de tes infâmes cultes
2952
Et des péchés qui t’ont interdit le tombeau.
2953
Ridicule pendu, tes douleurs sont les miennes !
2954
Je sentis, à l’aspect de tes membres flottants,
2955
Comme un vomissement, remonter vers mes dents
2956
Le long fleuve de fiel des douleurs anciennes,
2957
Devant toi, pauvre diable au souvenir si cher,
2958
J’ai senti tous les becs et toutes les mâchoires
2959
Des corbeaux lancinants et des panthères noires
2960
Qui jadis aimaient tant à triturer ma chair.
2961
– Le ciel était charmant, la mer était unie ;
2962
Pour moi tout était noir et sanglant désormais,
2963
Hélas ! et j’avais, comme en un suaire épais,
2964
Le cœur enseveli dans cette allégorie.
2965
Dans ton île, ô Vénus ! je n’ai trouvé debout
2966
Qu’un gibet symbolique où pendait mon image…
2967
– Ah ! Seigneur ! donnez-moi la force et le courage
2968
De contempler mon cœur et mon corps sans dégoût !
CXVII. – L’amour et le crâne
2969
Vieux cul-de-lampe
2970
L’Amour est assis sur le crâne
2971
De l’Humanité,
2972
Et sur ce trône le profane,
2973
Au rire effronté,
2974
Souffle gaiement des bulles rondes
2975
Qui montent dans l’air,
2976
Comme pour rejoindre les mondes
2977
Au fond de l’éther.
2978
Le globe lumineux et frêle
2979
Prend un grand essor,
2980
Crève et crache son âme grêle
2981
Comme un songe d’or.
2982
J’entends le crâne à chaque bulle
2983
Prier et gémir :
2984
– « Ce jeu féroce et ridicule,
2985
Quand doit-il finir ?
2986
Car ce que ta bouche cruelle
2987
Éparpille en l’air,
2988
Monstre assassin, c’est ma cervelle,
2989
Mon sang et ma chair ! »
Révolte
CXVIII. – Le reniement de saint pierre
2990
Qu’est-ce que Dieu fait donc de ce flot d’anathèmes
2991
Qui monte tous les jours vers ses chers Séraphins ?
2992
Comme un tyran gorgé de viande et de vins,
2993
Il s’endort au doux bruit de nos affreux blasphèmes.
2994
Les sanglots des martyrs et des suppliciés
2995
Sont une symphonie enivrante sans doute,
2996
Puisque, malgré le sang que leur volupté coûte,
2997
Les cieux ne s’en sont point encore rassasiés !
2998
– Ah ! Jésus, souviens-toi du Jardin des Olives !
2999
Dans ta simplicité tu priais à genoux
3000
Celui qui dans son ciel riait au bruit des clous
3001
Que d’ignobles bourreaux plantaient dans tes chairs vives,
3002
Lorsque tu vis cracher sur ta divinité
3003
La crapule du corps de garde et des cuisines,
3004
Et lorsque tu sentis s’enfoncer les épines
3005
Dans ton crâne où vivait l’immense Humanité ;
3006
Quand de ton corps brisé la pesanteur horrible
3007
Allongeait tes deux bras distendus, que ton sang
3008
Et ta sueur coulaient de ton front pâlissant,
3009
Quand tu fus devant tous posé comme une cible
3010
Rêvais-tu de ces jours si brillants et si beaux
3011
Où tu vins pour remplir l’éternelle promesse,
3012
Où tu foulais, monté sur une douce ânesse,
3013
Des chemins tout jonchés de fleurs et de rameaux,
3014
Où, le cœur tout gonflé d’espoir et de vaillance,
3015
Tu fouettais tous ces vils marchands à tour de bras,
3016
Où tu fus maître enfin ? Le remords n’a-t-il pas
3017
Pénétré dans ton flanc plus avant que la lance ?
3018
– Certes, je sortirai, quant à moi, satisfait
3019
D’un monde où l’action n’est pas la sœur du rêve ;
3020
Puissé-je user du glaive et périr par le glaive !
3021
Saint Pierre a renié Jésus… il a bien fait.
CXIX. – Abel et Caïn
3022
I
3023
Race d’Abel, dors, bois et mange ;
3024
Dieu te sourit complaisamment.
3025
Race de Caïn, dans la fange
3026
Rampe et meurs misérablement.
3027
Race d’Abel, ton sacrifice
3028
Flatte le nez du Séraphin !
3029
Race de Caïn, ton supplice
3030
Aura-t-il jamais une fin ?
3031
Race d’Abel, vois tes semailles
3032
Et ton bétail venir à bien ;
3033
Race de Caïn, tes entrailles
3034
Hurlent la faim comme un vieux chien.
3035
Race d’Abel, chauffe ton ventre
3036
À ton foyer patriarcal ;
3037
Race de Caïn, dans ton antre
3038
Tremble de froid, pauvre chacal !
3039
Race d’Abel, aime et pullule !
3040
Ton or fait aussi des petits.
3041
Race de Caïn, cœur qui brûle,
3042
Prends garde à ces grands appétits.
3043
Race d’Abel, tu crois et broutes
3044
Comme les punaises des bois !
3045
Race de Caïn, sur les routes
3046
Traîne ta famille aux abois.
3047
II
3048
Ah ! race d’Abel, ta charogne
3049
Engraissera le sol fumant !
3050
Race de Caïn, ta besogne
3051
N’est pas faite suffisamment ;
3052
Race d’Abel, voici ta honte :
3053
Le fer est vaincu par l’épieu !
3054
Race de Caïn, au ciel monte,
3055
Et sur la terre jette Dieu !
CXX. – Les litanies de Satan
3056
Ô toi, le plus savant et le plus beau des Anges,
3057
Dieu trahi par le sort et privé de louanges,
3058
Ô Satan, prends pitié de ma longue misère !
3059
Ô Prince de l’exil, à qui l’on a fait tort,
3060
Et qui, vaincu, toujours te redresses plus fort,
3061
Ô Satan, prends pitié de ma longue misère !
3062
Toi qui sait tout, grand roi des choses souterraines,
3063
Guérisseur familier des angoisses humaines,
3064
Ô Satan, prends pitié de ma longue misère !
3065
Toi qui, même aux lépreux, aux parias maudits,
3066
Enseignes par l’amour le goût du Paradis,
3067
Ô Satan, prends pitié de ma longue misère !
3068
Ô toi qui de la Mort, ta vieille et forte amante,
3069
Engendras l’Espérance, – une folle charmante !
3070
Ô Satan, prends pitié de ma longue misère !
3071
Toi qui fais au proscrit ce regard calme et haut
3072
Qui damne tout un peuple autour d’un échafaud.
3073
Ô Satan, prends pitié de ma longue misère !
3074
Toi qui sais en quels coins des terres envieuses
3075
Le Dieu jaloux cacha les pierres précieuses
3076
Ô Satan, prends pitié de ma longue misère !
3077
Toi dont l’œil clair connaît les profonds arsenaux
3078
Où dort enseveli le peuple des métaux,
3079
Ô Satan, prends pitié de ma longue misère !
3080
Toi dont la large main cache les précipices
3081
Au somnambule errant au bord des édifices,
3082
Ô Satan, prends pitié de ma longue misère !
3083
Toi qui, magiquement, assouplis les vieux os
3084
De l’ivrogne attardé foulé par les chevaux,
3085
Ô Satan, prends pitié de ma longue misère !
3086
Toi qui, pour consoler l’homme frêle qui souffre,
3087
Nous appris à mêler le salpêtre et le soufre,
3088
Ô Satan, prends pitié de ma longue misère !
3089
Toi qui poses ta marque, ô complice subtil,
3090
Sur le front du Crésus impitoyable et vil,
3091
Ô Satan, prends pitié de ma longue misère !
3092
Toi qui mets dans les yeux et dans le cœur des filles
3093
Le culte de la plaie et l’amour des guenilles,
3094
Ô Satan, prends pitié de ma longue misère !
3095
Bâton des exilés, lampe des inventeurs,
3096
Confesseur des pendus et des conspirateurs,
3097
Ô Satan, prends pitié de ma longue misère !
3098
Père adoptif de ceux qu’en sa noire colère
3099
Du paradis terrestre a chassés Dieu le Père,
3100
Ô Satan, prends pitié de ma longue misère !
3101
Prière
3102
Gloire et louage à toi, Satan, dans les hauteurs
3103
Du Ciel, où tu régnas, et dans les profondeurs
3104
De l’Enfer, où, vaincu, tu rêves en silence !
3105
Fais que mon âme un jour, sous l’Arbre de Science,
3106
Près de toi se repose, à l’heure où sur ton front
3107
Comme un Temple nouveau ses rameaux s’épandront !
La Mort
CXXI. – La mort des amants
3108
Nous aurons des lits pleins d’odeurs légères,
3109
Des divans profonds comme des tombeaux,
3110
Et d’étranges fleurs sur des étagères,
3111
Écloses pour nous sous des cieux plus beaux.
3112
Usant à l’envi leurs chaleurs dernières,
3113
Nos deux cœurs seront deux vastes flambeaux,
3114
Qui réfléchiront leurs doubles lumières
3115
Dans nos deux esprits, ces miroirs jumeaux.
3116
Un soir fait de rose et de bleu mystique,
3117
Nous échangerons un éclair unique,
3118
Comme un long sanglot, tout chargé d’adieux ;
3119
Et plus tard un Ange entr’ouvrant les portes
3120
Viendra ranimer, fidèle et joyeux,
3121
Les miroirs ternis et les flammes mortes.
CXXII. – La mort des pauvres
3122
C’est la Mort qui console, hélas ! et qui fait vivre ;
3123
C’est le but de la vie, et c’est le seul espoir
3124
Qui, comme un élixir, nous monte et nous enivre,
3125
Et nous donne le cœur de marcher jusqu’au soir ;
3126
À travers la tempête, et la neige, et le givre,
3127
C’est la clarté vibrante à notre horizon noir ;
3128
C’est l’auberge fameuse inscrite sur le livre,
3129
Où l’on pourra manger, et dormir, et s’asseoir ;
3130
C’est un Ange qui tient dans ses doigts magnétiques
3131
Le sommeil et le don des rêves extatiques,
3132
Et qui refait le lit des gens pauvres et nus ;
3133
C’est la gloire des Dieux, c’est le grenier mystique,
3134
C’est la bourse du pauvre et sa patrie antique,
3135
C’est le portique ouvert sur les Cieux inconnus !
CXXIII. – La mort des artistes
3136
Combien faut-il de fois secouer mes grelots
3137
Et baiser ton front bas, morne caricature ?
3138
Pour piquer dans le but, de mystique nature,
3139
Combien, ô mon carquois, perdre de javelots ?
3140
Nous userons notre âme en de subtils complots,
3141
Et nous démolirons mainte lourde armature,
3142
Avant de contempler la grande Créature
3143
Dont l’infernal désir nous remplit de sanglots !
3144
Il en est qui jamais n’ont connu leur Idole,
3145
Et ces sculpteurs damnés et marqués d’un affront,
3146
Qui vont se martelant la poitrine et le front,
3147
N’ont qu’un espoir, étrange et sombre Capitole !
3148
C’est que la Mort, planant comme un soleil nouveau,
3149
Fera s’épanouir les fleurs de leur cerveau !
CXXIV. – La fin de la journée
3150
Sous une lumière blafarde
3151
Court, danse et se tord sans raison
3152
La Vie, impudente et criarde.
3153
Aussi, sitôt qu’à l’horizon
3154
La nuit voluptueuse monte,
3155
Apaisant tout, même la faim,
3156
Effaçant tout, même la honte,
3157
Le Poète se dit : « Enfin !
3158
Mon esprit, comme mes vertèbres,
3159
Invoque ardemment le repos ;
3160
Le cœur plein de songes funèbres,
3161
Je vais me coucher sur le dos
3162
Et me rouler dans vos rideaux,
3163
Ô rafraîchissantes ténèbres ! »
CXXV – Le rêve d’un curieux
3164
A. F. N.
3165
Connais-tu, comme moi, la douleur savoureuse,
3166
Et de toi fais-tu dire : « Oh ! l’homme singulier ! »
3167
– J’allais mourir. C’était dans mon âme amoureuse,
3168
Désir mêlé d’horreur, un mal particulier ;
3169
Angoisse et vif espoir, sans humeur factieuse.
3170
Plus allait se vidant le fatal sablier,
3171
Plus ma torture était âpre et délicieuse ;
3172
Tout mon cœur s’arrachait au monde familier.
3173
J’étais comme l’enfant avide du spectacle,
3174
Haïssant le rideau comme on hait un obstacle…
3175
Enfin la vérité froide se révéla :
3176
J’étais mort sans surprise, et la terrible aurore
3177
M’enveloppait. – Eh quoi ! n’est-ce donc que cela ?
3178
La toile était levée et j’attendais encore.
CXXVI. – Le voyage
3179
À Maxime du Camp
3180
I
3181
Pour l’enfant, amoureux de cartes et d’estampes,
3182
L’univers est égal à son vaste appétit.
3183
Ah ! que le monde est grand à la clarté des lampes !
3184
Aux yeux du souvenir que le monde est petit !
3185
Un matin nous partons, le cerveau plein de flamme,
3186
Le cœur gros de rancune et de désirs amers,
3187
Et nous allons, suivant le rythme de la lame,
3188
Berçant notre infini sur le fini des mers :
3189
Les uns, joyeux de fuir une patrie infâme ;
3190
D’autres, l’horreur de leurs berceaux, et quelques-uns,
3191
Astrologues noyés dans les yeux d’une femme,
3192
La Circé tyrannique aux dangereux parfums.
3193
Pour n’être pas changés en bêtes, ils s’enivrent
3194
D’espace et de lumière et de cieux embrasés ;
3195
La glace qui les mord, les soleils qui les cuivrent,
3196
Effacent lentement la marque des baisers.
3197
Mais les vrais voyageurs sont ceux-là seuls qui partent
3198
Pour partir ; cœurs légers, semblables aux ballons,
3199
De leur fatalité jamais ils ne s’écartent,
3200
Et, sans savoir pourquoi, disent toujours : Allons !
3201
Ceux-là dont les désirs ont la forme des nues,
3202
Et qui rêvent, ainsi qu’un conscrit le canon,
3203
De vastes voluptés, changeantes, inconnues,
3204
Et dont l’esprit humain n’a jamais su le nom !
3205
II
3206
Nous imitons, horreur ! la toupie et la boule
3207
Dans leur valse et leurs bonds ; même dans nos sommeils
3208
La Curiosité nous tourmente et nous roule,
3209
Comme un Ange cruel qui fouette des soleils.
3210
Singulière fortune où le but se déplace,
3211
Et, n’étant nulle part, peut être n’importe où !
3212
Où l’Homme, dont jamais l’espérance n’est lasse,
3213
Pour trouver le repos court toujours comme un fou !
3214
Notre âme est un trois-mâts cherchant son Icarie ;
3215
Une voix retentit sur le pont : « Ouvre l’œil ! »
3216
Une voix de la hune, ardente et folle, crie :
3217
« Amour… gloire… bonheur ! » Enfer ! c’est un écueil !
3218
Chaque îlot signalé par l’homme de vigie
3219
Est un Eldorado promis par le Destin ;
3220
L’Imagination qui dresse son orgie
3221
Ne trouve qu’un récif aux clartés du matin.
3222
Ô le pauvre amoureux des pays chimériques !
3223
Faut-il le mettre aux fers, le jeter à la mer,
3224
Ce matelot ivrogne, inventeur d’Amériques
3225
Dont le mirage rend le gouffre plus amer ?
3226
Tel le vieux vagabond, piétinant dans la boue,
3227
Rêve, le nez en l’air, de brillants paradis ;
3228
Son œil ensorcelé découvre une Capoue
3229
Partout où la chandelle illumine un taudis.
3230
III
3231
Étonnants voyageurs ! quelles nobles histoires
3232
Nous lisons dans vos yeux profonds comme les mers !
3233
Montrez-nous les écrins de vos riches mémoires,
3234
Ces bijoux merveilleux, faits d’astres et d’éthers.
3235
Nous voulons voyager sans vapeur et sans voile !
3236
Faites, pour égayer l’ennui de nos prisons,
3237
Passer sur nos esprits, tendus comme une toile,
3238
Vos souvenirs avec leurs cadres d’horizons.
3239
Dites, qu’avez-vous vu ?
3240
IV
3241
« Nous avons vu des astres
3242
Et des flots ; nous avons vu des sables aussi ;
3243
Et, malgré bien des chocs et d’imprévus désastres,
3244
Nous nous sommes souvent ennuyés, comme ici.
3245
La gloire du soleil sur la mer violette,
3246
La gloire des cités dans le soleil couchant,
3247
Allumaient dans nos cœurs une ardeur inquiète
3248
De plonger dans un ciel au reflet alléchant.
3249
Les plus riches cités, les plus grands paysages,
3250
Jamais ne contenaient l’attrait mystérieux
3251
De ceux que le hasard fait avec les nuages,
3252
Et toujours le désir nous rendait soucieux !
3253
– La jouissance ajoute au désir de la force.
3254
Désir, vieil arbre à qui le plaisir sert d’engrais,
3255
Cependant que grossit et durcit ton écorce,
3256
Tes branches veulent voir le soleil de plus près !
3257
Grandiras-tu toujours, grand arbre plus vivace
3258
Que le cyprès ? – Pourtant nous avons, avec soin,
3259
Cueilli quelques croquis pour votre album vorace,
3260
Frères qui trouvez beau tout ce qui vient de loin !
3261
Nous avons salué des idoles à trompe ;
3262
Des trônes constellés de joyaux lumineux ;
3263
Des palais ouvragés dont la féerique pompe
3264
Serait pour vos banquiers un rêve ruineux ;
3265
Des costumes qui sont pour les yeux une ivresse ;
3266
Des femmes dont les dents et les ongles sont teints,
3267
Et des jongleurs savants que le serpent caresse. »
3268
V
3269
Et puis, et puis encore ?
3270
VI
3271
« Ô cerveaux enfantins !
3272
Pour ne pas oublier la chose capitale,
3273
Nous avons vu partout, et sans l’avoir cherché,
3274
Du haut jusques en bas de l’échelle fatale,
3275
Le spectacle ennuyeux de l’immortel péché :
3276
La femme, esclave vile, orgueilleuse et stupide,
3277
Sans rire s’adorant et s’aimant sans dégoût ;
3278
L’homme, tyran goulu, paillard, dur et cupide,
3279
Esclave de l’esclave et ruisseau dans l’égout ;
3280
Le bourreau qui jouit, le martyr qui sanglote ;
3281
La fête qu’assaisonne et parfume le sang ;
3282
Le poison du pouvoir énervant le despote,
3283
Et le peuple amoureux du fouet abrutissant ;
3284
Plusieurs religions semblables à la nôtre,
3285
Toutes escaladant le ciel ; la Sainteté,
3286
Comme en un lit de plume un délicat se vautre,
3287
Dans les clous et le crin cherchant la volupté ;
3288
L’Humanité bavarde, ivre de son génie,
3289
Et, folle maintenant comme elle était jadis,
3290
Criant à Dieu, dans sa furibonde agonie :
3291
“Ô mon semblable, ô mon maître, je te maudis !”
3292
Et les moins sots, hardis amants de la Démence,
3293
Fuyant le grand troupeau parqué par le Destin,
3294
Et se réfugiant dans l’opium immense !
3295
– Tel est du globe entier l’éternel bulletin. »
3296
VII
3297
Amer savoir, celui qu’on tire du voyage !
3298
Le monde, monotone et petit, aujourd’hui,
3299
Hier, demain, toujours, nous fait voir notre image :
3300
Une oasis d’horreur dans un désert d’ennui !
3301
Faut-il partir ? rester ? Si tu peux rester, reste ;
3302
Pars, s’il le faut. L’un court, et l’autre se tapit
3303
Pour tromper l’ennemi vigilant et funeste,
3304
Le Temps ! Il est, hélas ! des coureurs sans répit,
3305
Comme le Juif errant et comme les apôtres,
3306
À qui rien ne suffit, ni wagon ni vaisseau,
3307
Pour fuir ce rétiaire infâme ; il en est d’autres
3308
Qui savent le tuer sans quitter leur berceau.
3309
Lorsque enfin il mettra le pied sur notre échine,
3310
Nous pourrons espérer et crier : En avant !
3311
De même qu’autrefois nous partions pour la Chine,
3312
Les yeux fixés au large et les cheveux au vent,
3313
Nous nous embarquerons sur la mer des Ténèbres
3314
Avec le cœur joyeux d’un jeune passager.
3315
Entendez-vous ces voix, charmantes et funèbres,
3316
Qui chantent : « Par ici ! vous qui voulez manger
3317
Le Lotus parfumé ! c’est ici qu’on vendange
3318
Les fruits miraculeux dont votre cœur a faim ;
3319
Venez vous enivrer de la douceur étrange
3320
De cette après-midi qui n’a jamais de fin ? »
3321
À l’accent familier nous devinons le spectre ;
3322
Nos Pylades là-bas tendent leurs bras vers nous.
3323
« Pour rafraîchir ton cœur nage vers ton Électre ! »
3324
Dit celle dont jadis nous baisions les genoux.
3325
VIII
3326
Ô Mort, vieux capitaine, il est temps ! levons l’ancre !
3327
Ce pays nous ennuie, ô Mort ! Appareillons !
3328
Si le ciel et la mer sont noirs comme de l’encre,
3329
Nos cœurs que tu connais sont remplis de rayons !
3330
Verse-nous ton poison pour qu’il nous réconforte !
3331
Nous voulons, tant ce feu nous brûle le cerveau,
3332
Plonger au fond du gouffre, Enfer ou Ciel, qu’importe ?
3333
Au fond de l’Inconnu pour trouver du nouveau !
3334
Fin
PIÈCES CONDAMNÉES
I – Les bijoux
3335
La très chère était nue, et, connaissant mon cœur,
3336
Elle n’avait gardé que ses bijoux sonores,
3337
Dont le riche attirail lui donnait l’air vainqueur
3338
Qu’ont dans leurs jours heureux les esclaves des Mores.
3339
Quand il jette en dansant son bruit vif et moqueur,
3340
Ce monde rayonnant de métal et de pierre
3341
Me ravit en extase, et j’aime à la fureur
3342
Les choses où le son se mêle à la lumière.
3343
Elle était donc couchée et se laissait aimer,
3344
Et du haut du divan elle souriait d’aise
3345
À mon amour profond et doux comme la mer,
3346
Qui vers elle montait comme vers sa falaise.
3347
Les yeux fixés sur moi, comme un tigre dompté,
3348
D’un air vague et rêveur elle essayait des poses,
3349
Et la candeur unie à la lubricité
3350
Donnait un charme neuf à ses métamorphoses ;
3351
Et son bras et sa jambe, et sa cuisse et ses reins,
3352
Polis comme de l’huile, onduleux comme un cygne,
3353
Passaient devant mes yeux clairvoyants et sereins ;
3354
Et son ventre et ses seins, ces grappes de ma vigne,
3355
S’avançaient, plus câlins que les Anges du mal,
3356
Pour troubler le repos où mon âme était mise,
3357
Et pour la déranger du rocher de cristal
3358
Où, calme et solitaire, elle s’était assise.
3359
Je croyais voir unis par un nouveau dessin
3360
Les hanches de l’Antiope au buste d’un imberbe,
3361
Tant sa taille faisait ressortir son bassin.
3362
Sur ce teint fauve et brun, le fard était superbe !
3363
– Et la lampe s’étant résignée à mourir,
3364
Comme le foyer seul illuminait la chambre,
3365
Chaque fois qu’il poussait un flamboyant soupir,
3366
Il inondait de sang cette peau couleur d’ambre !
II. – Le Léthé
3367
Viens sur mon cœur, âme cruelle et sourde,
3368
Tigre adoré, monstre aux airs indolents ;
3369
Je veux longtemps plonger mes doigts tremblants
3370
Dans l’épaisseur de ta crinière lourde ;
3371
Dans tes jupons remplis de ton parfum
3372
Ensevelir ma tête endolorie,
3373
Et respirer, comme une fleur flétrie,
3374
Le doux relent de mon amour défunt.
3375
Je veux dormir ! dormir plutôt que vivre !
3376
Dans un sommeil aussi doux que la mort,
3377
J’étalerai mes baisers sans remord
3378
Sur ton beau corps poli comme le cuivre.
3379
Pour engloutir mes sanglots apaisés
3380
Rien ne me vaut l’abîme de ta couche ;
3381
L’oubli puissant habite sur ta bouche,
3382
Et le Léthé coule dans tes baisers.
3383
À mon destin, désormais mon délice,
3384
J’obéirai comme un prédestiné ;
3385
Martyr docile, innocent condamné,
3386
Dont la ferveur attise le supplice,
3387
Je sucerai, pour noyer ma rancœur,
3388
Le népenthès et la bonne ciguë
3389
Aux bouts charmants de cette gorge aiguë
3390
Qui n’a jamais emprisonné de cœur.
III. – À celle qui est trop gaie
3391
Ta tête, ton geste, ton air
3392
Sont beaux comme un beau paysage ;
3393
Le rire joue en ton visage
3394
Comme un vent frais dans un ciel clair.
3395
Le passant chagrin que tu frôles
3396
Est ébloui par la santé
3397
Qui jaillit comme une clarté
3398
De tes bras et de tes épaules.
3399
Les retentissantes couleurs
3400
Dont tu parsèmes tes toilettes
3401
Jettent dans l’esprit des poètes
3402
L’image d’un ballet de fleurs.
3403
Ces robes folles sont l’emblème
3404
De ton esprit bariolé ;
3405
Folle dont je suis affolé,
3406
Je te hais autant que je t’aime !
3407
Quelquefois dans un beau jardin
3408
Où je traînais mon atonie,
3409
J’ai senti, comme une ironie
3410
Le soleil déchirer mon sein,
3411
Et le printemps et la verdure
3412
Ont tant humilié mon cœur,
3413
Que j’ai puni sur une fleur
3414
L’insolence de la Nature.
3415
Ainsi je voudrais, une nuit,
3416
Quand l’heure des voluptés sonne,
3417
Vers les trésors de ta personne,
3418
Comme un lâche, ramper sans bruit,
3419
Pour châtier ta chair joyeuse,
3420
Pour meurtrir ton sein pardonné,
3421
Et faire à ton flanc étonné
3422
Une blessure large et creuse,
3423
Et, vertigineuse douceur !
3424
À travers ces lèvres nouvelles,
3425
Plus éclatantes et plus belles,
3426
T’infuser mon venin, ma sœur !
IV – Lesbos
3427
Mère des jeux latins et des voluptés grecques,
3428
Lesbos, où les baisers, languissants ou joyeux,
3429
Chauds comme les soleils, frais comme les pastèques,
3430
Font l’ornement des nuits et des jours glorieux,
3431
Mère des jeux latins et des voluptés grecques,
3432
Lesbos, où les baisers sont comme les cascades
3433
Qui se jettent sans peur dans les gouffres sans fonds
3434
Et courent, sanglotant et gloussant par saccades,
3435
Orageux et secrets, fourmillants et profonds ;
3436
Lesbos, où les baisers sont comme les cascades !
3437
Lesbos, où les Phrynés l’une l’autre s’attirent,
3438
Où jamais un soupir ne resta sans écho,
3439
À l’égal de Paphos les étoiles t’admirent,
3440
Et Vénus à bon droit peut jalouser Sapho !
3441
Lesbos, où les Phrynés l’une l’autre s’attirent,
3442
Lesbos, terre des nuits chaudes et langoureuses,
3443
Qui font qu’à leurs miroirs, stérile volupté !
3444
Les filles aux yeux creux, de leur corps amoureuses,
3445
Caressent les fruits mûrs de leur nubilité ;
3446
Lesbos, terre des nuits chaudes et langoureuses,
3447
Laisse du vieux Platon se froncer l’œil austère ;
3448
Tu tires ton pardon de l’excès des baisers,
3449
Reine du doux empire, aimable et noble terre,
3450
Et des raffinements toujours inépuisés.
3451
Laisse du vieux Platon se froncer l’œil austère.
3452
Tu tires ton pardon de l’éternel martyre,
3453
Infligé sans relâche aux cœurs ambitieux,
3454
Qu’attire loin de nous le radieux sourire
3455
Entrevu vaguement au bord des autres cieux !
3456
Tu tires ton pardon de l’éternel martyre !
3457
Qui des Dieux osera, Lesbos, être ton juge
3458
Et condamner ton front pâli dans les travaux,
3459
Si ses balances d’or n’ont pesé le déluge
3460
De larmes qu’à la mer ont versé tes ruisseaux ?
3461
Qui des Dieux osera, Lesbos, être ton juge ?
3462
Que nous veulent les lois du juste et de l’injuste ?
3463
Vierges au cœur sublime, honneur de l’Archipel,
3464
Votre religion comme une autre est auguste,
3465
Et l’amour se rira de l’Enfer et du Ciel !
3466
Que nous veulent les lois du juste et de l’injuste ?
3467
Car Lesbos entre tous m’a choisi sur la terre
3468
Pour chanter le secret de ses vierges en fleurs,
3469
Et je fus dès l’enfance admis au noir mystère
3470
Des rires effrénés mêlés aux sombres pleurs ;
3471
Car Lesbos entre tous m’a choisi sur la terre.
3472
Et depuis lors je veille au sommet de Leucate,
3473
Comme une sentinelle à l’œil perçant et sûr,
3474
Qui guette nuit et jour brick, tartane ou frégate,
3475
Dont les formes au loin frissonnent dans l’azur ;
3476
Et depuis lors je veille au sommet de Leucate,
3477
Pour savoir si la mer est indulgente et bonne,
3478
Et parmi les sanglots dont le roc retentit
3479
Un soir ramènera vers Lesbos, qui pardonne,
3480
Le cadavre adoré de Sapho, qui partit
3481
Pour savoir si la mer est indulgente et bonne !
3482
De la mâle Sapho, l’amante et le poète,
3483
Plus belle que Vénus par ses mornes pâleurs !
3484
– L’œil d’azur est vaincu par l’œil noir que tachète
3485
Le cercle ténébreux tracé par les douleurs
3486
De la mâle Sapho, l’amante et le poète !
3487
– Plus belle que Vénus se dressant sur le monde
3488
Et versant les trésors de sa sérénité
3489
Et le rayonnement de sa jeunesse blonde
3490
Sur le vieil Océan de sa fille enchanté ;
3491
Plus belle que Vénus se dressant sur le monde !
3492
– De Sapho qui mourut le jour de son blasphème,
3493
Quand, insultant le rite et le culte inventé,
3494
Elle fit son beau corps la pâture suprême
3495
D’un brutal dont l’orgueil punit l’impiété
3496
De celle qui mourut le jour de son blasphème.
3497
Et c’est depuis ce temps que Lesbos se lamente,
3498
Et, malgré les honneurs que lui rend l’univers,
3499
S’enivre chaque nuit du cri de la tourmente
3500
Que poussent vers les cieux ses rivages déserts.
3501
Et c’est depuis ce temps que Lesbos se lamente !
V. – Femmes damnées
3502
Delphine et Hippolyte
3503
À la pâle clarté des lampes languissantes,
3504
Sur de profonds coussins tout imprégnés d’odeur
3505
Hippolyte rêvait aux caresses puissantes
3506
Qui levaient le rideau de sa jeune candeur.
3507
Elle cherchait, d’un œil troublé par la tempête,
3508
De sa naïveté le ciel déjà lointain,
3509
Ainsi qu’un voyageur qui retourne la tête
3510
Vers les horizons bleus dépassés le matin.
3511
De ses yeux amortis les paresseuses larmes,
3512
L’air brisé, la stupeur, la morne volupté,
3513
Ses bras vaincus, jetés comme de vaines armes,
3514
Tout servait, tout parait sa fragile beauté.
3515
Étendue à ses pieds, calme et pleine de joie,
3516
Delphine la couvait avec des yeux ardents,
3517
Comme un animal fort qui surveille une proie,
3518
Après l’avoir d’abord marquée avec les dents.
3519
Beauté forte à genoux devant la beauté frêle,
3520
Superbe, elle humait voluptueusement
3521
Le vin de son triomphe, et s’allongeait vers elle,
3522
Comme pour recueillir un doux remerciement.
3523
Elle cherchait dans l’œil de sa pâle victime
3524
Le cantique muet que chante le plaisir,
3525
Et cette gratitude infinie et sublime
3526
Qui sort de la paupière ainsi qu’un long soupir.
3527
– « Hippolyte, cher cœur, que dis-tu de ces choses ?
3528
Comprends-tu maintenant qu’il ne faut pas offrir
3529
L’holocauste sacré de tes premières roses
3530
Aux souffles violents qui pourraient les flétrir ?
3531
Mes baisers sont légers comme ces éphémères
3532
Qui caressent le soir les grands lacs transparents,
3533
Et ceux de ton amant creuseront leurs ornières
3534
Comme des chariots ou des socs déchirants ;
3535
Ils passeront sur toi comme un lourd attelage
3536
De chevaux et de bœufs aux sabots sans pitié…
3537
Hippolyte, ô ma sœur ! tourne donc ton visage,
3538
Toi, mon âme et mon cœur, mon tout et ma moitié,
3539
Tourne vers moi tes yeux pleins d’azur et d’étoiles !
3540
Pour un de ces regards charmants, baume divin,
3541
Des plaisirs plus obscurs je lèverai les voiles,
3542
Et je t’endormirai dans un rêve sans fin ! »
3543
Mais Hippolyte alors, levant sa jeune tête :
3544
– « Je ne suis point ingrate et ne me repens pas,
3545
Ma Delphine, je souffre et je suis inquiète,
3546
Comme après un nocturne et terrible repas.
3547
Je sens fondre sur moi de lourdes épouvantes
3548
Et de noirs bataillons de fantômes épars,
3549
Qui veulent me conduire en des routes mouvantes
3550
Qu’un horizon sanglant ferme de toutes parts.
3551
Avons-nous donc commis une action étrange ?
3552
Explique, si tu peux, mon trouble et mon effroi :
3553
Je frissonne de peur quand tu me dis : “Mon ange !”
3554
Et cependant je sens ma bouche aller vers toi.
3555
Ne me regarde pas ainsi, toi, ma pensée !
3556
Toi que j’aime à jamais, ma sœur d’élection,
3557
Quand même tu serais un embûche dressée
3558
Et le commencement de ma perdition ! »
3559
Delphine secouant sa crinière tragique,
3560
Et comme trépignant sur le trépied de fer,
3561
L’œil fatal, répondit d’une voix despotique :
3562
– « Qui donc devant l’amour ose parler d’enfer ?
3563
Maudit soit à jamais le rêveur inutile
3564
Qui voulut le premier, dans sa stupidité,
3565
S’éprenant d’un problème insoluble et stérile,
3566
Aux choses de l’amour mêler l’honnêteté !
3567
Celui qui veut unir dans un accord mystique
3568
L’ombre avec la chaleur, la nuit avec le jour,
3569
Ne chauffera jamais son corps paralytique
3570
À ce rouge soleil que l’on nomme l’amour !
3571
Va, si tu veux, chercher un fiancé stupide ;
3572
Cours offrir un cœur vierge à ses cruels baisers ;
3573
Et, pleine de remords et d’horreur, et livide,
3574
Tu me rapporteras tes seins stigmatisés…
3575
On ne peut ici-bas contenter qu’un seul maître ! »
3576
Mais l’enfant, épanchant une immense douleur,
3577
Cria soudain : – « Je sens s’élargir dans mon être
3578
Un abîme béant ; cet abîme est mon cœur !
3579
Brûlant comme un volcan, profond comme le vide !
3580
Rien ne rassasiera ce monstre gémissant
3581
Et ne rafraîchira la soif de l’Euménide
3582
Qui, la torche à la main, le brûle jusqu’au sang.
3583
Que nos rideaux fermés nous séparent du monde,
3584
Et que la lassitude amène le repos !
3585
Je veux m’anéantir dans ta gorge profonde,
3586
Et trouver sur ton sein la fraîcheur des tombeaux ! »
3587
– Descendez, descendez, lamentables victimes,
3588
Descendez le chemin de l’enfer éternel !
3589
Plongez au plus profond du gouffre, où tous les crimes,
3590
Flagellés par un vent qui ne vient pas du ciel,
3591
Bouillonnent pêle-mêle avec un bruit d’orage.
3592
Ombres folles, courez au but de vos désirs ;
3593
Jamais vous ne pourrez assouvir votre rage,
3594
Et votre châtiment naîtra de vos plaisirs.
3595
Jamais un rayon frais n’éclaira vos cavernes ;
3596
Par les fentes des murs des miasmes fiévreux
3597
Filtrent en s’enflammant ainsi que des lanternes
3598
Et pénètrent vos corps de leurs parfums affreux.
3599
L’âpre stérilité de votre jouissance
3600
Altère votre soif et roidit votre peau,
3601
Et le vent furibond de la concupiscence
3602
Fait claquer votre chair ainsi qu’un vieux drapeau.
3603
Loin des peuples vivants, errantes, condamnées,
3604
À travers les déserts courez comme les loups ;
3605
Faites votre destin, âmes désordonnées,
3606
Et fuyez l’infini que vous portez en vous !
VI. – Les métamorphoses du vampire
3607
La femme cependant, de sa bouche de fraise,
3608
En se tordant ainsi qu’un serpent sur la braise,
3609
Et pétrissant ses seins sur le fer de son busc,
3610
Laissait couler ces mots tout imprégnés de musc :
3611
– « Moi, j’ai la lèvre humide, et je sais la science
3612
De perdre au fond d’un lit l’antique conscience.
3613
Je sèche tous les pleurs sur mes seins triomphants,
3614
Et fais rire les vieux du rire des enfants.
3615
Je remplace, pour qui me voit nue et sans voiles,
3616
La lune, le soleil, le ciel et les étoiles !
3617
Je suis, mon cher savant, si docte aux voluptés,
3618
Lorsque j’étouffe un homme en mes bras redoutés,
3619
Ou lorsque j’abandonne aux morsures mon buste,
3620
Timide et libertine, et fragile et robuste,
3621
Que sur ces matelas qui se pâment d’émoi,
3622
Les anges impuissants se damneraient pour moi ! »
3623
Quand elle eut de mes os sucé toute la moelle,
3624
Et que languissamment je me tournai vers elle
3625
Pour lui rendre un baiser d’amour, je ne vis plus
3626
Qu’une outre aux flancs gluants, toute pleine de pus !
3627
Je fermai les deux yeux, dans ma froide épouvante,
3628
Et quand je les rouvris à la clarté vivante,
3629
À mes côtés, au lieu du mannequin puissant
3630
Qui semblait avoir fait provision de sang,
3631
Tremblaient confusément des débris de squelette,
3632
Qui d’eux-mêmes rendaient le cri d’une girouette
3633
Ou d’une enseigne, au bout d’une tringle de fer,
3634
Que balance le vent pendant les nuits d’hiver.
APPENDICE I. SUPPLÉMENT AUX FLEURS DU MAL
Nouvelles Fleurs du Mal
I. – Épigraphe pour un livre condamné
3635
Lecteur paisible et bucolique,
3636
Sobre et naïf homme de bien,
3637
Jette ce livre saturnien,
3638
Orgiaque et mélancolique.
3639
Si tu n’as fait ta rhétorique
3640
Chez Satan, le rusé doyen,
3641
Jette ! tu n’y comprendrais rien ;
3642
Ou tu me croirais hystérique.
3643
Mais si, sans se laisser charmer,
3644
Ton œil sait plonger dans les gouffres,
3645
Lis-moi, pour apprendre à m’aimer ;
3646
Âme curieuse qui souffres
3647
Et vas cherchant ton paradis,
3648
Plains-moi ! … sinon, je te maudis !
II. – L’examen de minuit
3649
La pendule, sonnant minuit,
3650
Ironiquement nous engage
3651
À nous rappeler quel usage
3652
Nous fîmes du jour qui s’enfuit :
3653
– Aujourd’hui, date fatidique,
3654
Vendredi, treize, nous avons,
3655
Malgré tout ce que nous savons,
3656
Mené le train d’un hérétique ;
3657
Nous avons blasphémé Jésus,
3658
Des Dieux le plus incontestable !
3659
Comme un parasite à la table
3660
De quelque monstrueux Crésus,
3661
Nous avons, pour plaire à la brute,
3662
Digne vassale des Démons,
3663
Insulté ce que nous aimons,
3664
Et flatté ce qui nous rebute ;
3665
Contristé, servile bourreau,
3666
Le faible qu’à tort on méprise ;
3667
Salué l’énorme Bêtise,
3668
La Bêtise au front de taureau ;
3669
Baisé la stupide Matière
3670
Avec grande dévotion,
3671
Et de la putréfaction
3672
Béni la blafarde lumière.
3673
Enfin, nous avons, pour noyer
3674
Le vertige dans le délire,
3675
Nous, prêtre orgueilleux de la Lyre,
3676
Dont la gloire est de déployer
3677
L’ivresse des choses funèbres,
3678
Bu sans soif et mangé sans faim ! …
3679
– Vite soufflons la lampe, afin
3680
De nous cacher dans les ténèbres !
III. – Madrigal triste
3681
I
3682
Que m’importe que tu sois sage ?
3683
Sois belle ! et sois triste ! Les pleurs
3684
Ajoutent un charme au visage,
3685
Comme le fleuve au paysage ;
3686
L’orage rajeunit les fleurs.
3687
Je t’aime surtout quand la joie
3688
S’enfuit de ton front terrassé ;
3689
Quand ton cœur dans l’horreur se noie ;
3690
Quand sur ton présent se déploie
3691
Le nuage affreux du passé.
3692
Je t’aime quand ton grand œil verse
3693
Une eau chaude comme le sang ;
3694
Quand, malgré ma main qui te berce,
3695
Ton angoisse, trop lourde, perce
3696
Comme un râle d’agonisant.
3697
J’aspire, volupté divine !
3698
Hymne profond, délicieux !
3699
Tous les sanglots de ta poitrine,
3700
Et crois que ton cœur s’illumine
3701
Des perles que versent tes yeux !
3702
II
3703
Je sais que ton cœur, qui regorge
3704
De vieux amours déracinés,
3705
Flamboie encor comme une forge,
3706
Et que tu couves sous ta gorge
3707
Un peu de l’orgueil des damnés ;
3708
Mais tant, ma chère, que tes rêves
3709
N’auront pas reflété l’Enfer,
3710
Et qu’en un cauchemar sans trêves,
3711
Songeant de poisons et de glaives,
3712
Éprise de poudre et de fer,
3713
N’ouvrant à chacun qu’avec crainte,
3714
Déchiffrant le malheur partout,
3715
Te convulsant quand l’heure tinte,
3716
Tu n’auras pas senti l’étreinte
3717
De l’irrésistible Dégoût,
3718
Tu ne pourras, esclave reine
3719
Qui ne m’aimes qu’avec effroi,
3720
Dans l’horreur de la nuit malsaine,
3721
Me dire, l’âme de cris pleine :
3722
« Je suis ton égale, ô mon Roi ! »
IV. – À une malabaraise.
3723
Tes pieds sont aussi fins que tes mains, et ta hanche
3724
Est large à faire envie à la plus belle blanche ;
3725
À l’artiste pensif ton corps est doux et cher ;
3726
Tes grands yeux de velours sont plus noirs que ta chair.
3727
Aux pays chauds et bleus où ton Dieu t’a fait naître,
3728
Ta tâche est d’allumer la pipe de ton maître,
3729
De pourvoir les flacons d’eaux fraîches et d’odeurs,
3730
De chasser loin du lit les moustiques rôdeurs,
3731
Et, dès que le matin fait chanter les platanes,
3732
D’acheter au bazar ananas et bananes.
3733
Tout le jour, où tu veux, tu mènes tes pieds nus
3734
Et fredonnes tout bas de vieux airs inconnus ;
3735
Et quand descend le soir au manteau d’écarlate,
3736
Tu poses doucement ton corps sur une natte,
3737
Où tes rêves flottants sont pleins de colibris,
3738
Et toujours, comme toi, gracieux et fleuris.
3739
Pourquoi, l’heureuse enfant, veux-tu voir notre France,
3740
Ce pays trop peuplé que fauche la souffrance,
3741
Et, confiant ta vie aux bras forts des marins,
3742
Faire de grands adieux à tes chers tamarins ?
3743
Toi, vêtue à moitié de mousselines frêles,
3744
Frissonnante là-bas sous la neige et les grêles,
3745
Comme tu pleurerais tes loisirs doux et francs,
3746
Si, le corset brutal emprisonnant tes flancs,
3747
Il te fallait glaner ton souper dans nos fanges
3748
Et vendre le parfum de tes charmes étranges,
3749
L’œil pensif, et suivant, dans nos sales brouillards,
3750
Des cocotiers absents les fantômes épars !
V. – L’avertisseur
3751
Tout homme digne de ce nom
3752
A dans le cœur un Serpent jaune,
3753
Installé comme sur un trône,
3754
Qui, s’il dit : « Je veux ! » répond : « Non ! »
3755
Plonge tes yeux dans les yeux fixes
3756
Des Satyresses ou des Nixes,
3757
La Dent dit : « Pense à ton devoir ! »
3758
Fais des enfants, plante des arbres,
3759
Polis des vers, sculpte des marbres,
3760
La Dent dit : « Vivras-tu ce soir ? »
3761
Quoi qu’il ébauche ou qu’il espère,
3762
L’homme ne vit pas un moment
3763
Sans subir l’avertissement
3764
De l’insupportable Vipère.
VI. – Hymne
3765
À la très chère, à la très belle
3766
Qui remplit mon cœur de clarté,
3767
À l’ange, à l’idole immortelle,
3768
Salut en l’immortalité !
3769
Elle se répand dans ma vie
3770
Comme un air imprégné de sel,
3771
Et dans mon âme inassouvie
3772
Verse le goût de l’éternel.
3773
Sachet toujours frais qui parfume
3774
L’atmosphère d’un cher réduit,
3775
Encensoir oublié qui fume
3776
En secret à travers la nuit,
3777
Comment, amour incorruptible,
3778
T’exprimer avec vérité ?
3779
Grain de musc qui gis, invisible,
3780
Au fond de mon éternité !
3781
À la très bonne, à la très belle
3782
Qui fait ma joie et ma santé,
3783
À l’ange, à l’idole immortelle,
3784
Salut en l’immortalité !
VII. – La voix
3785
Mon berceau s’adossait à la bibliothèque,
3786
Babel sombre, où roman, science, fabliau,
3787
Tout, la cendre latine et la poussière grecque,
3788
Se mêlaient. J’étais haut comme un in-folio.
3789
Deux voix me parlaient. L’une, insidieuse et ferme,
3790
Disait : « La Terre est un gâteau plein de douceur ;
3791
Je puis (et ton plaisir serait alors sans terme !)
3792
Te faire un appétit d’une égale grosseur. »
3793
Et l’autre : « Viens ! oh ! viens voyager dans les rêves,
3794
Au delà du possible, au delà du connu ! »
3795
Et celle-là chantait comme le vent des grèves,
3796
Fantôme vagissant, on ne sait d’où venu,
3797
Qui caresse l’oreille et cependant l’effraie.
3798
Je te répondis : « Oui ! douce voix ! » C’est d’alors
3799
Que date ce qu’on peut, hélas ! nommer ma plaie
3800
Et ma fatalité. Derrière les décors
3801
De l’existence immense, au plus noir de l’abîme,
3802
Je vois distinctement des mondes singuliers,
3803
Et, de ma clairvoyance extatique victime,
3804
Je traîne des serpents qui mordent mes souliers.
3805
Et c’est depuis ce temps que, pareil aux prophètes,
3806
J’aime si tendrement le désert et la mer ;
3807
Que je ris dans les deuils et pleure dans les fêtes,
3808
Et trouve un goût suave au vin le plus amer ;
3809
Que je prends très souvent les faits pour des mensonges,
3810
Et que, les yeux au ciel, je tombe dans des trous.
3811
Mais la Voix me console et dit : « Garde tes songes :
3812
Les sages n’en ont pas d’aussi beaux que les fous ! »
VIII. – Le rebelle
3813
Un ange furieux fond du ciel comme un aigle,
3814
Du mécréant saisit à plein poing les cheveux,
3815
Et dit, le secouant : « Tu connaîtras la règle !
3816
(Car je suis ton bon Ange, entends-tu ?) Je le veux !
3817
Sache qu’il faut aimer, sans faire la grimace,
3818
Le pauvre, le méchant, le tortu, l’hébété,
3819
Pour que tu puisse faire, à Jésus, quand il passe,
3820
Un tapis triomphal avec ta charité.
3821
Tel est l’Amour ! Avant que ton cœur ne se blase,
3822
À la gloire de Dieu rallume ton extase ;
3823
C’est la Volupté vraie aux durables appas ! »
3824
Et l’Ange, châtiant autant, ma foi ! qu’il aime,
3825
De ses poings de géant torture l’anathème ;
3826
Mais le damné répond toujours : « Je ne veux pas ! »
IX. – Le jet d’eau
3827
Tes beaux yeux sont las, pauvre amante !
3828
Reste longtemps, sans les rouvrir,
3829
Dans cette pose nonchalante
3830
Où t’a surprise le plaisir.
3831
Dans la cour le jet d’eau qui jase
3832
Et ne se tait ni nuit ni jour,
3833
Entretient doucement l’extase
3834
Où ce soir m’a plongé l’amour.
3835
La gerbe épanouie
3836
En mille fleurs,
3837
Où Phœbé réjouie
3838
Met ses couleurs,
3839
Tombe comme une pluie
3840
De larges pleurs.
3841
Ainsi ton âme qu’incendie
3842
L’éclair brûlant des voluptés
3843
S’élance, rapide et hardie,
3844
Vers les vastes cieux enchantés.
3845
Puis, elle s’épanche, mourante,
3846
En un flot de triste langueur,
3847
Qui par une invisible pente
3848
Descend jusqu’au fond de mon cœur.
3849
La gerbe épanouie
3850
En mille fleurs,
3851
Où Phœbé réjouie
3852
Met ses couleurs,
3853
Tombe comme une pluie
3854
De larges pleurs.
3855
Ô toi, que la nuit rend si belle,
3856
Qu’il m’est doux, penché vers tes seins,
3857
D’écouter la plainte éternelle
3858
Qui sanglote dans les bassins !
3859
Lune, eau sonore, nuit bénie,
3860
Arbres qui frissonnez autour,
3861
Votre pure mélancolie
3862
Est le miroir de mon amour.
3863
La gerbe épanouie
3864
En mille fleurs,
3865
Où Phœbé réjouie
3866
Met ses couleurs,
3867
Tombe comme une pluie
3868
De larges pleurs.
X. – Les yeux de Berthe
3869
Vous pouvez mépriser les yeux les plus célèbres,
3870
Beaux yeux de mon enfant, par où filtre et s’enfuit
3871
Je ne sais quoi de bon, de doux comme la Nuit !
3872
Beaux yeux, versez sur moi vos charmantes ténèbres !
3873
Grands yeux de mon enfant, arcanes adorés,
3874
Vous ressemblez beaucoup à ces grottes magiques
3875
Où, derrière l’amas des ombres léthargiques,
3876
Scintillent vaguement des trésors ignorés !
3877
Mon enfant a des yeux obscurs, profonds et vastes
3878
Comme toi, Nuit immense, éclairés comme toi !
3879
Leurs feux sont ces pensers d’Amour, mêlés de Foi,
3880
Qui pétillent au fond, voluptueux ou chastes.
XI. – La rançon
3881
L’homme a, pour payer sa rançon,
3882
Deux champs au tuf profond et riche,
3883
Qu’il faut qu’il remue et défriche
3884
Avec le fer de la raison ;
3885
Pour obtenir la moindre rose,
3886
Pour extorquer quelques épis,
3887
Des pleurs salés de son front gris
3888
Sans cesse il faut qu’il les arrose.
3889
L’un est l’Art, et l’autre l’Amour.
3890
– Pour rendre le juge propice,
3891
Lorsque de la stricte justice
3892
Paraîtra le terrible jour,
3893
Il faudra lui montrer des granges
3894
Pleines de moissons, et des fleurs
3895
Dont les formes et les couleurs
3896
Gagnent le suffrage des Anges.
XII. – Bien loin d’ici
3897
C’est ici la case sacrée
3898
Où cette fille très parée,
3899
Tranquille et toujours préparée,
3900
D’une main éventant ses seins,
3901
Et son coude dans les coussins,
3902
Écoute pleurer les bassins ;
3903
C’est la chambre de Dorothée.
3904
– La brise et l’eau chantent au loin
3905
Leur chanson de sanglots heurtée
3906
Pour bercer cette enfant gâtée.
3907
Du haut en bas, avec grand soin,
3908
Sa peau délicate est frottée
3909
D’huile odorante et de benjoin.
3910
Des fleurs se pâment dans un coin.
XIII. – Recueillement
3911
Sois sage, ô ma Douleur, et tiens-toi plus tranquille.
3912
Tu réclamais le Soir ; il descend ; le voici :
3913
Une atmosphère obscure enveloppe la ville,
3914
Aux uns portant la paix, aux autres le souci.
3915
Pendant que des mortels la multitude vile,
3916
Sous le fouet du Plaisir, ce bourreau sans merci,
3917
Va cueillir des remords dans la fête servile,
3918
Ma Douleur, donne-moi la main ; viens par ici,
3919
Loin d’eux. Vois se pencher les défuntes Années,
3920
Sur les balcons du ciel, en robes surannées ;
3921
Surgir du fond des eaux le Regret souriant ;
3922
Le Soleil moribond s’endormir sous une arche,
3923
Et, comme un long linceul traînant à l’Orient,
3924
Entends, ma chère, entends la douce Nuit qui marche.
XIV. – Le gouffre
3925
Pascal avait son gouffre, avec lui se mouvant.
3926
– Hélas ! tout est abîme, – action, désir, rêve,
3927
Parole ! et sur mon poil qui tout droit se relève
3928
Maintes fois de la Peur je sens passer le vent.
3929
En haut, en bas, partout, la profondeur, la grève,
3930
Le silence, l’espace affreux et captivant…
3931
Sur le fond de mes nuits Dieu de son doigt savant
3932
Dessine un cauchemar multiforme et sans trêve.
3933
J’ai peur du sommeil comme on a peur d’un grand trou,
3934
Tout plein de vague horreur, menant on ne sait où ;
3935
Je ne vois qu’infini par toutes les fenêtres,
3936
Et mon esprit, toujours du vertige hanté,
3937
Jalouse du néant l’insensibilité.
3938
Ah ! ne jamais sortir des Nombres et des Êtres !
XV. – Les plaintes d’un Icare
3939
Les amants des prostituées
3940
Sont heureux, dispos et repus ;
3941
Quant à moi, mes bras sont rompus
3942
Pour avoir étreint des nuées.
3943
C’est grâce aux astres nonpareils,
3944
Qui tout au fond du ciel flamboient,
3945
Que mes yeux consumés ne voient
3946
Que des souvenirs de soleils.
3947
En vain j’ai voulu de l’espace
3948
Trouver la fin et le milieu ;
3949
Sous je ne sais quel œil de feu
3950
Je sens mon aile qui se casse ;
3951
Et brûlé par l’amour du beau,
3952
Je n’aurai pas l’honneur sublime
3953
De donner mon nom à l’abîme
3954
Qui me servira de tombeau.
XVI. – Le couvercle
3955
En quelque lieu qu’il aille, ou sur mer ou sur terre,
3956
Sous un climat de flamme ou sous un soleil blanc,
3957
Serviteur de Jésus, courtisan de Cythère,
3958
Mendiant ténébreux ou Crésus rutilant,
3959
Citadin, campagnard, vagabond, sédentaire,
3960
Que son petit cerveau soit actif ou soit lent,
3961
Partout l’homme subit la terreur du mystère,
3962
Et ne regarde en haut qu’avec un œil tremblant.
3963
En haut, le Ciel ! ce mur de caveau qui l’étouffe,
3964
Plafond illuminé par un opéra bouffe
3965
Où chaque histrion foule un sol ensanglanté ;
3966
Terreur du libertin, espoir du fol ermite :
3967
Le Ciel ! couvercle noir de la grande marmite
3968
Où bout l’imperceptible et vaste Humanité.
Les Épaves
I. – Le coucher du soleil romantique
3969
Que le soleil est beau quand tout frais il se lève,
3970
Comme une explosion nous lançant son bonjour !
3971
– Bienheureux celui-là qui peut avec amour
3972
Saluer son coucher plus glorieux qu’un rêve !
3973
Je me souviens ! J’ai vu tout, fleur, source, sillon,
3974
Se pâmer sous son œil comme un cœur qui palpite…
3975
– Courons vers l’horizon, il est tard, courons vite,
3976
Pour attraper au moins un oblique rayon !
3977
Mais je poursuis en vain le Dieu qui se retire ;
3978
L’irrésistible Nuit établit son empire,
3979
Noire, humide, funeste et pleine de frissons ;
3980
Une odeur de tombeau dans les ténèbres nage,
3981
Et mon pied peureux froisse, au bord du marécage,
3982
Des crapauds imprévus et de froids limaçons.
II. – Sur le Tasse en prison D’Eugène Delacroix
3983
Le poète au cachot, débraillé, maladif,
3984
Roulant un manuscrit sous son pied convulsif,
3985
Mesure d’un regard que la terreur enflamme
3986
L’escalier de vertige où s’abîme son âme.
3987
Les rires enivrants dont s’emplit la prison
3988
Vers l’étrange et l’absurde invitent sa raison ;
3989
Le Doute l’environne, et la Peur ridicule,
3990
Hideuse et multiforme, autour de lui circule.
3991
Ce génie enfermé dans un taudis malsain,
3992
Ces grimaces, ces cris, ces spectres dont l’essaim
3993
Tourbillonne, ameuté derrière son oreille,
3994
Ce rêveur que l’horreur de son logis réveille,
3995
Voilà bien ton emblème, Âme aux songes obscurs,
3996
Que le Réel étouffe entre ses quatre murs !
III. – L’imprévu
3997
Harpagon qui veillait son père agonisant,
3998
Se dit, rêveur, devant ces lèvres déjà blanches :
3999
« Nous avons au grenier un nombre suffisant,
4000
Ce me semble, de vieilles planches ? »
4001
Célimène roucoule et dit : « Mon cœur est bon,
4002
Et naturellement, Dieu m’a faite très belle. »
4003
– Son cœur ! cœur racorni, fumé comme un jambon,
4004
Recuit à la flamme éternelle !
4005
Un gazetier fumeux, qui se croit un flambeau,
4006
Dit au pauvre, qu’il a noyé dans les ténèbres :
4007
« Où donc l’aperçois-tu, ce créateur du Beau,
4008
Ce redresseur que tu célèbres ? »
4009
Mieux que tous, je connais certain voluptueux
4010
Qui bâille nuit et jour, et se lamente et pleure,
4011
Répétant, l’impuissant et le fat : « Oui, je veux
4012
Être vertueux, dans une heure ! »
4013
L’Horloge à son tour, dit à voix basse : « Il est mûr,
4014
Le damné ! J’avertis en vain la chair infecte.
4015
L’homme est aveugle, sourd, fragile comme un mur
4016
Qu’habite et que ronge un insecte ! »
4017
Et puis, quelqu’un paraît que tous avaient nié,
4018
Et qui leur dit, railleur et fier : « Dans mon ciboire,
4019
Vous avez, que je crois, assez communié
4020
À la joyeuse Messe noire ?
4021
Chacun de vous m’a fait un temple dans son cœur ;
4022
Vous avez, en secret, baisé ma fesse immonde !
4023
Reconnaissez Satan à son rire vainqueur,
4024
Énorme et laid comme le monde !
4025
Avez-vous donc pu croire, hypocrites surpris,
4026
Qu’on se moque du maître, et qu’avec lui l’on triche,
4027
Et qu’il soit naturel de recevoir deux prix,
4028
D’aller au Ciel et d’être riche ?
4029
Il faut que le gibier paye le vieux chasseur
4030
Qui se morfond longtemps à l’affût de la proie.
4031
Je vais vous emporter à travers l’épaisseur,
4032
Compagnons de ma triste joie
4033
À travers l’épaisseur de la terre et du roc,
4034
À travers les amas confus de votre cendre,
4035
Dans un palais aussi grand que moi, d’un seul bloc
4036
Et qui n’est pas de pierre tendre ;
4037
Car il est fait avec l’universel Péché,
4038
Et contient mon orgueil, ma douleur et ma gloire ! »
4039
– Cependant, tout en haut de l’univers juché,
4040
Un ange sonne la victoire
4041
De ceux dont le cœur dit : « Que béni soit ton fouet,
4042
Seigneur ! que la Douleur, ô Père, soit bénie !
4043
Mon âme dans tes mains n’est pas un vain jouet,
4044
Et ta prudence est infinie. »
4045
Le son de la trompette est si délicieux,
4046
Dans ces soirs solennels de célestes vendanges,
4047
Qu’il s’infiltre comme une extase dans tous ceux
4048
Dont elle chante les louanges.
IV. – Les promesses d’un visage
4049
J’aime, ô pâle beauté, tes sourcils surbaissés,
4050
D’où semblent couler des ténèbres,
4051
Tes yeux, quoique très noirs, m’inspirent des pensers
4052
Qui ne sont pas du tout funèbres.
4053
Tes yeux, qui sont d’accord avec tes noirs cheveux,
4054
Avec ta crinière élastique,
4055
Tes yeux, languissamment, me disent : « Si tu veux,
4056
Amant de la muse plastique,
4057
Suivre l’espoir qu’en toi nous avons excité,
4058
Et tous les goûts que tu professes,
4059
Tu pourras constater notre véracité
4060
Depuis le nombril jusqu’aux fesses ;
4061
Tu trouveras au bout de deux beaux seins bien lourds,
4062
Deux larges médailles de bronze,
4063
Et sous un ventre uni, doux comme du velours,
4064
Bistré comme la peau d’un bonze,
4065
Une riche toison qui, vraiment, est la sœur
4066
De cette énorme chevelure,
4067
Souple et frisée, et qui t’égale en épaisseur,
4068
Nuit sans étoiles, Nuit obscure ! »
V. – Le monstre ou Le paranymphe d’une nymphe macabre
4069
I
4070
Tu n’es certes pas, ma très chère,
4071
Ce que Veuillot nomme un tendron.
4072
Le jeu, l’amour, la bonne chère,
4073
Bouillonnent en toi, vieux chaudron !
4074
Tu n’es plus fraîche, ma très chère,
4075
Ma vieille infante ! Et cependant
4076
Tes caravanes insensées
4077
T’ont donné ce lustre abondant
4078
Des choses qui sont très usées,
4079
Mais qui séduisent cependant.
4080
Je ne trouve pas monotone
4081
La verdeur de tes quarante ans ;
4082
Je préfère tes fruits, Automne,
4083
Aux fleurs banales du Printemps !
4084
Non, tu n’es jamais monotone !
4085
Ta carcasse a des agréments
4086
Et des grâces particulières ;
4087
Je trouve d’étranges piments
4088
Dans le creux de tes deux salières
4089
Ta carcasse a des agréments !
4090
Nargue des amants ridicules
4091
Du melon et du giraumont !
4092
Je préfère tes clavicules
4093
À celles du roi Salomon,
4094
Et je plains ces gens ridicules !
4095
Tes cheveux, comme un casque bleu,
4096
Ombragent ton front de guerrière,
4097
Qui ne pense et rougit que peu,
4098
Et puis se sauvent par derrière,
4099
Comme les crins d’un casque bleu.
4100
Tes yeux qui semblent de la boue,
4101
Où scintille quelque fanal,
4102
Ravivés au fard de ta joue,
4103
Lancent un éclair infernal !
4104
Tes yeux sont noirs comme la boue !
4105
Par sa luxure et son dédain
4106
Ta lèvre amère nous provoque ;
4107
Cette lèvre, c’est un Eden
4108
Qui nous attire et qui nous choque.
4109
Quelle luxure ! et quel dédain !
4110
Ta jambe musculeuse et sèche
4111
Sait gravir au haut des volcans,
4112
Et malgré la neige et la dèche
4113
Danser les plus fougueux cancans.
4114
Ta jambe est musculeuse et sèche ;
4115
Ta peau brûlante et sans douceur,
4116
Comme celle des vieux gendarmes,
4117
Ne connaît pas plus la sueur
4118
Que ton œil ne connaît les larmes,
4119
(Et pourtant elle a sa douceur !)
4120
II
4121
Sotte, tu t’en vas droit au Diable !
4122
Volontiers j’irais avec toi,
4123
Si cette vitesse effroyable
4124
Ne me causait pas quelque émoi.
4125
Va-t’en donc, toute seule, au Diable !
4126
Mon rein, mon poumon, mon jarret
4127
Ne me laissent plus rendre hommage
4128
À ce Seigneur, comme il faudrait.
4129
« Hélas ! c’est vraiment bien dommage ! »
4130
Disent mon rein et mon jarret.
4131
Oh ! très sincèrement je souffre
4132
De ne pas aller aux sabbats,
4133
Pour voir, quand il pète du soufre,
4134
Comment tu lui baises son cas !
4135
Oh ! très sincèrement je souffre !
4136
Je suis diablement affligé
4137
De ne pas être ta torchère,
4138
Et de te demander congé,
4139
Flambeau d’enfer ! Juge, ma chère,
4140
Combien je dois être affligé,
4141
Puisque depuis longtemps je t’aime,
4142
Étant très logique ! En effet,
4143
Voulant du Mal chercher la crème
4144
Et n’aimer qu’un monstre parfait,
4145
Vraiment oui ! vieux monstre, je t’aime !
VI. – Vers pour le portrait de M. Honoré Daumier
4146
Celui dont nous t’offrons l’image,
4147
Et dont l’art, subtil entre tous,
4148
Nous enseigne à rire de nous,
4149
Celui-là, lecteur, est un sage.
4150
C’est un satirique, un moqueur ;
4151
Mais l’énergie avec laquelle
4152
Il peint le Mal et sa séquelle,
4153
Prouve la beauté de son cœur.
4154
Son rire n’est pas la grimace
4155
De Melmoth ou de Méphisto
4156
Sous la torche de l’Alecto
4157
Qui les brûle, mais qui nous glace,
4158
Leur rire, hélas ! de la gaieté
4159
N’est que la douloureuse charge.
4160
Le sien rayonne, franc et large,
4161
Comme un signe de sa bonté !
VII. – Lola de Valence
4162
Entre tant de beautés que partout on peut voir,
4163
Je comprends bien, amis, que le désir balance ;
4164
Mais on voit scintiller en Lola de Valence
4165
Le charme inattendu d’un bijou rose et noir
VIII. – Sur les débuts d’Amina Boschetti Au Théâtre de la Monnaie à Bruxelles
4166
Amina bondit, – fuit, – puis voltige et sourit ;
4167
Le Welche dit : « Tout ça, pour moi, c’est du prâcrit ;
4168
Je ne connais, en fait de nymphes bocagères,
4169
Que celle de Montagne-aux-Herbes-potagères. »
4170
Du bout de son pied fin et de son œil qui rit,
4171
Amina verse à flots le délire et l’esprit ;
4172
Le Welche dit : « Fuyez, délices mensongères !
4173
Mon épouse n’a pas ces allures légères. »
4174
Vous ignorez, sylphide au jarret triomphant,
4175
Qui voulez enseigner la valse à l’éléphant,
4176
Au hibou la gaieté, le rire à la cigogne,
4177
Que sur la grâce en feu le Welche dit : « Haro ! »
4178
Et que, le doux Bacchus lui versant du bourgogne,
4179
Le monstre répondrait : « J’aime mieux le faro ! »
IX. – À M. Eugène Fromentin à propos d’un importun qui se disait son ami
4180
Il me dit qu’il était très riche,
4181
Mais qu’il craignait le choléra ;
4182
– Que de son or il était chiche,
4183
Mais qu’il goûtait fort l’Opéra ;
4184
– Qu’il raffolait de la nature,
4185
Ayant connu monsieur Corot ;
4186
– Qu’il n’avait pas encor voiture,
4187
Mais que cela viendrait bientôt ;
4188
– Qu’il aimait le marbre et la brique,
4189
Les bois noirs et les bois dorés ;
4190
– Qu’il possédait dans sa fabrique
4191
Trois contremaîtres décorés ;
4192
– Qu’il avait, sans compter le reste,
4193
Vingt mille actions sur le Nord ;
4194
Qu’il avait trouvé, pour un zeste,
4195
Des encadrements d’Oppenord ;
4196
Qu’il donnerait (fût-ce à Luzarches !)
4197
Dans le bric-à-brac jusqu’au cou,
4198
Et qu’au Marché des Patriarches
4199
Il avait fait plus d’un bon coup ;
4200
Qu’il n’aimait pas beaucoup sa femme,
4201
Ni sa mère ; – mais qu’il croyait
4202
À l’immortalité de l’âme,
4203
Et qu’il avait lu Niboyet !
4204
– Qu’il penchait pour l’amour physique,
4205
Et qu’à Rome, séjour d’ennui,
4206
Une femme, d’ailleurs phtisique,
4207
Était morte d’amour pour lui.
4208
Pendant trois heures et demie,
4209
Ce bavard, venu de Tournai,
4210
M’a dégoisé toute sa vie ;
4211
J’en ai le cerveau consterné.
4212
S’il fallait décrire ma peine,
4213
Ce serait à n’en plus finir ;
4214
Je me disais, domptant ma haine :
4215
« Au moins, si je pouvais dormir ! »
4216
Comme un qui n’est pas à son aise,
4217
Et qui n’ose pas s’en aller,
4218
Je frottais de mon cul ma chaise,
4219
Rêvant de le faire empaler.
4220
Ce monstre se nomme Bastogne ;
4221
Il fuyait devant le fléau.
4222
Moi, je fuirai jusqu’en Gascogne,
4223
Ou j’irai me jeter à l’eau,
4224
Si dans ce Paris, qu’il redoute,
4225
Quand chacun sera retourné,
4226
Je trouve encore sur ma route
4227
Ce fléau, natif de Tournai.
4228
Bruxelles, 1865.
X. – Un cabaret folâtre Sur la route de Bruxelles à Uccle
4229
Vous qui raffolez des squelettes
4230
Et des emblèmes détestés,
4231
Pour épicer les voluptés,
4232
(Fût-ce de simples omelettes !)
4233
Vieux Pharaon, ô Monselet !
4234
Devant cette enseigne imprévue,
4235
J’ai rêvé de vous : À la vue
4236
Du Cimetière, Estaminet.
Poèmes de l’édition posthume des Fleurs du Mal
I. – La prière d’un païen
4237
Ah ! ne ralentis pas tes flammes ;
4238
Réchauffe mon cœur engourdi,
4239
Volupté, torture des âmes !
4240
Diva ! supplicem exaudî !
4241
Déesse dans l’air répandue,
4242
Flamme dans notre souterrain !
4243
Exauce une âme morfondue,
4244
Qui te consacre un chant d’airain.
4245
Volupté, sois toujours ma reine !
4246
Prends le masque d’une sirène
4247
Faite de chair et de velours,
4248
Ou verse-moi tes sommeils lourds
4249
Dans le vin informe et mystique,
4250
Volupté, fantôme élastique !
II. – La lune offensée
4251
Ô Lune qu’adoraient discrètement nos pères,
4252
Du haut des pays bleus où, radieux sérail,
4253
Les astres vont se suivre en pimpant attirail,
4254
Ma vieille Cynthia, lampe de nos repaires,
4255
Vois-tu les amoureux, sur leurs grabats prospères,
4256
De leur bouche en dormant montrer le frais émail ?
4257
Le poète buter du front sur son travail ?
4258
Ou sous les gazons secs s’accoupler les vipères ?
4259
Sous ton domino jaune, et d’un pied clandestin,
4260
Vas-tu, comme jadis, du soir jusqu’au matin,
4261
Baiser d’Endymion les grâces surannées ?
4262
– « Je vois ta mère, enfant de ce siècle appauvri,
4263
Qui vers son miroir penche un lourd amas d’années,
4264
Et plâtre artistement le sein qui t’a nourri ! »
III. – Le calumet de paix Imité de Longfellow
4265
I
4266
Or Gitche Manito, le Maître de la vie,
4267
Le Puissant, descendit dans la verte prairie,
4268
Dans l’immense prairie aux coteaux montueux ;
4269
Et là, sur les rochers de la Rouge Carrière,
4270
Dominant tout l’espace et baigné de lumière,
4271
Il se tenait debout, vaste et majestueux.
4272
Alors il convoqua les peuples innombrables,
4273
Plus nombreux que ne sont les herbes et les sables
4274
Avec sa main terrible il rompit un morceau
4275
Du rocher, dont il fit une pipe superbe,
4276
Puis, au bord du ruisseau, dans une énorme gerbe,
4277
Pour s’en faire un tuyau, choisit un long roseau.
4278
Pour la bourrer il prit au saule son écorce ;
4279
Et lui, le Tout-Puissant, Créateur de la Force,
4280
Debout, il alluma, comme un divin fanal,
4281
La Pipe de la Paix. Debout sur la Carrière
4282
Il fumait, droit, superbe et baigné de lumière.
4283
Or, pour les nations c’était le grand signal.
4284
Et lentement montait la divine fumée
4285
Dans l’air doux du matin, onduleuse, embaumée.
4286
Et d’abord ce ne fut qu’un sillon ténébreux ;
4287
Puis la vapeur se fit plus bleue et plus épaisse,
4288
Puis blanchit ; et montant, et grossissant sans cesse,
4289
Elle alla se briser au dur plafond des cieux.
4290
Des plus lointains sommets des Montagnes Rocheuses,
4291
Depuis les lacs du Nord aux ondes tapageuses,
4292
Depuis Tawasentha, le vallon sans pareil,
4293
Jusqu’à Tuscaloosa, la forêt parfumée,
4294
Tous virent le signal et l’immense fumée
4295
Montant paisiblement dans le matin vermeil.
4296
Les Prophètes disaient : « Voyez-vous cette bande
4297
De vapeur, qui, semblable à la main qui commande,
4298
Oscille et se détache en noir sur le soleil ?
4299
C’est Gitche Manito, le Maître de la Vie,
4300
Qui dit aux quatre coins de l’immense prairie :
4301
Je vous convoque tous, guerriers, à mon conseil ! »
4302
Par le chemin des eaux, par la route des plaines,
4303
Par les quatre côtés d’où soufflent les haleines
4304
Du vent, tous les guerriers de chaque tribu, tous,
4305
Comprenant le signal du nuage qui bouge,
4306
Vinrent docilement à la Carrière Rouge
4307
Où Gitche Manito leur donnait rendez-vous.
4308
Les guerriers se tenaient sur la verte prairie,
4309
Tous équipés en guerre, et la mine aguerrie,
4310
Bariolés ainsi qu’un feuillage automnal ;
4311
Et la haine qui fait combattre tous les êtres,
4312
La haine qui brûlait les yeux de leurs ancêtres
4313
Incendiait encor leurs yeux d’un feu fatal.
4314
Et leurs yeux étaient pleins de haine héréditaire.
4315
Or, Gitche Manito, le Maître de la Terre,
4316
Les considérait tous avec compassion,
4317
Comme un père très bon, ennemi du désordre,
4318
Qui voit ses chers petits batailler et se mordre.
4319
Tel Gitche Manito pour toute nation.
4320
Il étendit sur eux sa puissante main droite
4321
Pour subjuguer leur cœur et leur nature étroite,
4322
Pour rafraîchir leur fièvre à l’ombre de sa main ;
4323
Puis il leur dit avec sa voix majestueuse,
4324
Comparable à la voix d’une eau tumultueuse
4325
Qui tombe, et rend un son monstrueux, surhumain !
4326
II
4327
« Ô ma postérité, déplorable et chérie !
4328
Ô mes fils ! écoutez la divine raison.
4329
C’est Gitche Manito, le Maître de la Vie,
4330
Qui vous parle ! celui qui dans votre patrie
4331
A mis l’ours, le castor, le renne et le bison.
4332
Je vous ai fait la chasse et la pêche faciles ;
4333
Pourquoi donc le chasseur devient-il assassin ?
4334
Le marais fut par moi peuplé de volatiles ;
4335
Pourquoi n’êtes-vous pas contents, fils indociles ?
4336
Pourquoi l’homme fait-il la chasse à son voisin ?
4337
Je suis vraiment bien las de vos horribles guerres.
4338
Vos prières, vos vœux mêmes sont des forfaits !
4339
Le péril est pour vous dans vos humeurs contraires,
4340
Et c’est dans l’union qu’est votre force. En frères
4341
Vivez donc, et sachez vous maintenir en paix.
4342
Bientôt vous recevrez de ma main un Prophète
4343
Qui viendra vous instruire et souffrir avec vous.
4344
Sa parole fera de la vie une fête ;
4345
Mais si vous méprisez sa sagesse parfaite,
4346
Pauvres enfants maudits, vous disparaîtrez tous !
4347
Effacez dans les flots vos couleurs meurtrières.
4348
Les roseaux sont nombreux et le roc est épais ;
4349
Chacun en peut tirer sa pipe. Plus de guerres,
4350
Plus de sang ! Désormais vivez comme des frères,
4351
Et tous, unis, fumez le Calumet de Paix ! »
4352
III
4353
Et soudain tous, jetant leurs armes sur la terre,
4354
Lavent dans le ruisseau les couleurs de la guerre
4355
Qui luisaient sur leurs fronts cruels et triomphants.
4356
Chacun creuse une pipe et cueille sur la rive
4357
Un long roseau qu’avec adresse il enjolive.
4358
Et l’Esprit souriait à ses pauvres enfants !
4359
Chacun s’en retourna, l’âme calme et ravie,
4360
Et Gitche Manito, le Maître de la Vie,
4361
Remonta par la porte entr’ouverte des cieux.
4362
– À travers la vapeur splendide du nuage
4363
Le Tout-Puissant montait, content de son ouvrage,
4364
Immense, parfumé, sublime, radieux !
IV. – À Théodore de Banville
4365
Vous avez empoigné les crins de la Déesse
4366
Avec un tel poignet, qu’on vous eût pris, à voir
4367
Et cet air de maîtrise et ce beau nonchaloir,
4368
Pour un jeune ruffian terrassant sa maîtresse.
4369
L’œil clair et plein du feu de la précocité,
4370
Vous avez prélassé votre orgueil d’architecte
4371
Dans des constructions dont l’audace correcte
4372
Fait voir quelle sera votre maturité.
4373
Poète, notre sang nous fuit par chaque pore,
4374
Est-ce que par hasard la robe de Centaure,
4375
Qui changeait toute veine en funèbre ruisseau,
4376
Était teinte trois fois dans les laves subtiles
4377
De ces vindicatifs et monstrueux reptiles
4378
Que le petit Hercule étranglait au berceau ?
APPENDICE II. AUTRES PIÈCES
Bribes
Orgueil
4379
Anges habillés d’or, de pourpre et d’hyacinthe.
4380
Le génie et l’amour sont des devoirs faciles.
Le goinfre
4381
En ruminant je ris des passants faméliques.
4382
Je crèverais comme un obus,
4383
Si je n’absorbais comme un chancre.
4384
J’ai pétri de la boue et j’en ai fait de l’or.
4385
Il portait dans les yeux la force de son cœur.
4386
Dans Paris son désert vivant sans feu ni lieu,
4387
Aussi fort qu’une bête, aussi libre qu’un Dieu.
4388
Son regard n’était pas nonchalant, ni timide,
4389
Mais exhalait plutôt quelque chose d’avide,
4390
Et, comme sa narine, exprimait les émois
4391
Des artistes devant les œuvres de leurs doigts.
4392
Ta jeunesse sera plus féconde en orages
4393
Que cette canicule aux yeux pleins de lueurs
4394
Qui sur nos fronts pâlis tord ses bras en sueurs,
4395
Et soufflant dans la nuit ses haleines fiévreuses,
4396
Rend de leurs frêles corps les filles amoureuses,
4397
Et les fait au miroir, stérile volupté,
4398
Contempler les fruits mûrs de leur virginité.
4399
Mais je vois à cet œil tout chargé de tempêtes
4400
Que ton cœur n’est pas fait pour les paisibles fêtes,
4401
Et que cette beauté, sombre comme le fer,
4402
Est de celles que forge et que polit l’Enfer
4403
Pour accomplir un jour d’effroyables luxures
4404
Et contrister le cœur des humbles créatures.
4405
Affaissant sous son poids un énorme oreiller,
4406
Un beau corps était là, doux à voir sommeiller,
4407
Et son sommeil orné d’un sourire superbe
4408
……………………
4409
L’ornière de son dos par le désir hanté.
4410
L’air était imprégné d’une amoureuse rage ;
4411
Les insectes volaient à la lampe et nul vent
4412
Ne faisait tressaillir le rideau ni l’auvent.
4413
C’était une nuit chaude, un vrai bain de jouvence.
4414
Grand ange qui portez sur votre fier visage
4415
La noirceur de l’Enfer d’où vous êtes monté ;
4416
Dompteur féroce et doux qui m’avez mis en cage
4417
Pour servir de spectacle à votre cruauté,
4418
Cauchemar de mes nuits, Sirène sans corsage,
4419
Qui me tirez, toujours debout à mon côté,
4420
Par ma robe de saint ou ma barbe de sage
4421
Pour m’offrir le poison d’un amour effronté
Damnation
4422
Le banc inextricable et dur,
4423
La passe au col étroit, le maëlstrom vorace,
4424
Agitent moins de sable et de varech impur
4425
Que nos cœurs où pourtant tant de ciel se reflète ;
4426
Ils sont une jetée à l’air noble et massif,
4427
Où le phare reluit, bienfaisante vedette,
4428
Mais que mine en dessous le taret corrosif ;
4429
On peut les comparer encore à cette auberge,
4430
Espoir des affamés, où cognent sur le tard,
4431
Blessés, brisés, jurant, priant qu’on les héberge,
4432
L’écolier, le prélat, la gouge et le soudard.
4433
Ils ne reviendront pas dans les chambres infectes ;
4434
Guerre, science, amour, rien ne veut plus de nous.
4435
L’âtre était froid, les lits et le vin pleins d’insectes ;
4436
Ces visiteurs, il faut les servir à genoux !
4437
Spleen.
Ébauche d’un épilogue pour la 2e édition
4438
Tranquille comme un sage et doux comme un maudit,
4439
… j’ai dit :
4440
Je t’aime, ô ma très belle, ô ma charmante…
4441
Que de fois…
4442
Tes débauches sans soif et tes amours sans âme,
4443
Ton goût de l’infini
4444
Qui partout, dans le mal lui-même, se proclame,
4445
Tes bombes, tes poignards, tes victoires, tes fêtes,
4446
Tes faubourgs mélancoliques,
4447
Tes hôtels garnis,
4448
Tes jardins pleins de soupirs et d’intrigues,
4449
Tes temples vomissant la prière en musique,
4450
Tes désespoirs d’enfant, tes jeux de vieille folle,
4451
Tes découragements ;
4452
Et tes jeux d’artifice, éruptions de joie,
4453
Qui font rire le Ciel, muet et ténébreux.
4454
Ton vice vénérable étalé dans la soie,
4455
Et ta vertu risible, au regard malheureux,
4456
Douce, s’extasiant au luxe qu’il déploie…
4457
Tes principes sauvés et tes lois conspuées,
4458
Tes monuments hautains où s’accrochent les brumes.
4459
Tes dômes de métal qu’enflamme le soleil,
4460
Tes reines de théâtre aux voix enchanteresses,
4461
Tes tocsins, tes canons, orchestre assourdissant,
4462
Tes magiques pavés dressés en forteresses,
4463
Tes petits orateurs, aux enflures baroques,
4464
Prêchant l’amour, et puis tes égouts pleins de sang,
4465
S’engouffrant dans l’Enfer comme des Orénoques,
4466
Tes anges, tes bouffons neufs aux vieilles défroques
4467
Anges revêtus d’or, de pourpre et d’hyacinthe,
4468
Ô vous, soyez témoins que j’ai fait mon devoir
4469
Comme un parfait chimiste et comme une âme sainte.
4470
Car j’ai de chaque chose extrait la quintessence,
4471
Tu m’as donné ta boue et j’en ai fait de l’or.
Poèmes divers
I
4472
N’est-ce pas qu’il est doux, maintenant que nous sommes
4473
Fatigués et flétris comme les autres hommes,
4474
De chercher quelquefois à l’Orient lointain
4475
Si nous voyons encore les rougeurs du matin,
4476
Et, quand nous avançons dans la rude carrière,
4477
D’écouter les échos qui chantent en arrière
4478
Et les chuchotements de ces jeunes amours
4479
Que le Seigneur a mis au début de nos jours ?
II
4480
Il aimait à la voir, avec ses jupes blanches,
4481
Courir tout au travers du feuillage et des branches,
4482
Gauche et pleine de grâce, alors qu’elle cachait
4483
Sa jambe, si la robe aux buissons s’accrochait.
III – Incompatibilité
4484
Tout là-haut, tout là-haut, loin de la route sûre,
4485
Des fermes, des vallons, par delà les coteaux,
4486
Par delà les forêts, les tapis de verdure,
4487
Loin des derniers gazons foulés par les troupeaux,
4488
On rencontre un lac sombre encaissé dans l’abîme
4489
Que forment quelques pics désolés et neigeux ;
4490
L’eau, nuit et jour, y dort dans un repos sublime,
4491
Et n’interrompt jamais son silence orageux.
4492
Dans ce morne désert, à l’oreille incertaine
4493
Arrivent par moments des bruits faibles et longs,
4494
Et des échos plus morts que la cloche lointaine
4495
D’une vache qui paît aux penchants des vallons.
4496
Sur ces monts où le vent efface tout vestige,
4497
Ces glaciers pailletés qu’allume le soleil,
4498
Sur ces rochers altiers où guette le vertige,
4499
Dans ce lac où le soir mire son teint vermeil,
4500
Sous mes pieds, sur ma tête et partout, le silence,
4501
Le silence qui fait qu’on voudrait se sauver,
4502
Le silence éternel et la montagne immense,
4503
Car l’air est immobile et tout semble rêver.
4504
On dirait que le ciel, en cette solitude,
4505
Se contemple dans l’onde, et que ces monts, là-bas,
4506
Écoutent, recueillis, dans leur grave attitude,
4507
Un mystère divin que l’homme n’entend pas.
4508
Et lorsque par hasard une nuée errante
4509
Assombrit dans son vol le lac silencieux,
4510
On croirait voir la robe ou l’ombre transparente
4511
D’un esprit qui voyage et passe dans les cieux.
IV
4512
Tout à l’heure je viens d’entendre
4513
Dehors résonner doucement
4514
D’un air monotone et si tendre
4515
Qu’il bruit en moi vaguement,
4516
Une de ces vielles plaintives,
4517
Muses des pauvres Auvergnats,
4518
Qui jadis aux heures oisives
4519
Nous charmaient si souvent, hélas !
4520
Et, son espérance détruite,
4521
Le pauvre s’en fut tristement ;
4522
Et moi je pensai tout de suite
4523
À mon ami que j’aime tant,
4524
Qui me disait en promenade
4525
Que pour lui c’était un plaisir
4526
Qu’une semblable sérénade
4527
Dans un morne et long loisir.
4528
Nous aimions cette humble musique
4529
Si douce à nos esprits lassés
4530
Quand elle vient, mélancolique,
4531
Répondre à de tristes pensers.
4532
– Et j’ai laissé les vitres closes,
4533
Ingrat, pour qui m’a fait ainsi
4534
Rêver de si charmantes choses,
4535
Et penser à mon cher Henri !
V
4536
Hélas ! qui n’a gémi sur autrui, sur soi-même ?
4537
Et qui n’a dit à Dieu : « Pardonnez-moi, Seigneur,
4538
Si personne ne m’aime et si nul n’a mon cœur ?
4539
Ils m’ont tous corrompu ; personne ne vous aime ! »
4540
Alors lassé du monde et de ses vains discours,
4541
Il faut lever les yeux aux voûtes sans nuages,
4542
Et ne plus s’adresser qu’aux muettes images,
4543
De ceux qui n’aiment rien consolantes amours.
4544
Alors il faut s’entourer de mystère,
4545
Se fermer aux regards, et sans morgue et sans fiel,
4546
Sans dire à vos voisins : « Je n’aime que le ciel, »
4547
Dire à Dieu : « Consolez mon âme de la terre ! »
4548
Tel, fermé par son prêtre, un pieux monument,
4549
Quand sur nos sombres toits la nuit est descendue,
4550
Quand la foule a laissé le pavé de la rue,
4551
Se remplit de silence et de recueillement.
VI
4552
Vous avez, compagnon dont le cœur est poète,
4553
Passé dans quelque bourg tout paré, tout vermeil,
4554
Quand le ciel et la terre ont un bel air de fête,
4555
Un dimanche éclairé par un joyeux soleil ;
4556
Quand le clocher s’agite et qu’il chante à tue-tête,
4557
Et tient dès le matin le village en éveil,
4558
Quand tous pour entonner l’office qui s’apprête,
4559
S’en vont, jeunes et vieux, en pimpant appareil ;
4560
Lors, s’élevant au fond de votre âme mondaine,
4561
Des sons d’orgue mourant et de cloche lointaine
4562
Vous ont-ils pas tiré malgré vous un soupir ?
4563
Cette dévotion des champs, joyeuse et franche,
4564
Ne vous a-t-elle pas, triste et doux souvenir,
4565
Rappelé qu’autrefois vous aimiez le dimanche ?
VII
4566
Je n’ai pas pour maîtresse une lionne illustre :
4567
La gueuse, de mon âme, emprunte tout son lustre ;
4568
Invisible aux regards de l’univers moqueur,
4569
Sa beauté ne fleurit que dans mon triste cœur.
4570
Pour avoir des souliers elle a vendu son âme.
4571
Mais le bon Dieu rirait si, près de cette infâme,
4572
Je tranchais du Tartufe et singeais la hauteur,
4573
Moi qui vends ma pensée et qui veux être auteur.
4574
Vice beaucoup plus grave, elle porte perruque.
4575
Tous ses beaux cheveux noirs ont fui sa blanche nuque ;
4576
Ce qui n’empêche pas les baisers amoureux
4577
De pleuvoir sur son front plus pelé qu’un lépreux.
4578
Elle louche, et l’effet de ce regard étrange
4579
Qu’ombragent des cils noirs plus longs que ceux d’un ange,
4580
Est tel que tous les yeux pour qui l’on s’est damné
4581
Ne valent pas pour moi son œil juif et cerné.
4582
Elle n’a que vingt ans ; – la gorge déjà basse
4583
Pend de chaque côté comme une calebasse,
4584
Et pourtant, me traînant chaque nuit sur son corps,
4585
Ainsi qu’un nouveau-né, je la tette et la mords,
4586
Et bien qu’elle n’ait pas souvent même une obole
4587
Pour se frotter la chair et pour s’oindre l’épaule,
4588
Je la lèche en silence avec plus de ferveur
4589
Que Madeleine en feu les deux pieds du Sauveur.
4590
La pauvre créature, au plaisir essoufflée,
4591
A de rauques hoquets la poitrine gonflée,
4592
Et je devine au bruit de son souffle brutal
4593
Qu’elle a souvent mordu le pain de l’hôpital.
4594
Ses grands yeux inquiets, durant la nuit cruelle,
4595
Croient voir deux autres yeux au fond de la ruelle,
4596
Car, ayant trop ouvert son cœur à tous venants,
4597
Elle a peur sans lumière et croit aux revenants.
4598
Ce qui fait que de suif elle use plus de livres
4599
Qu’un vieux savant couché jour et nuit sur ses livres,
4600
Et redoute bien moins la faim et ses tourments
4601
Que l’apparition de ses défunts amants.
4602
Si vous la rencontrez, bizarrement parée,
4603
Se faufilant, au coin d’une rue égarée,
4604
Et la tête et l’œil bas comme un pigeon blessé,
4605
Traînant dans les ruisseaux un talon déchaussé,
4606
Messieurs, ne crachez pas de jurons ni d’ordure
4607
Au visage fardé de cette pauvre impure
4608
Que déesse Famine a par un soir d’hiver,
4609
Contrainte à relever ses jupons en plein air.
4610
Cette bohème-là, c’est mon tout, ma richesse,
4611
Ma perle, mon bijou, ma reine, ma duchesse,
4612
Celle qui m’a bercé sur son giron vainqueur,
4613
Et qui dans ses deux mains a réchauffé mon cœur.
VIII
4614
Ci-gît, qui pour avoir par trop aimé les gaupes,
4615
Descendit jeune encore au royaume des taupes.
IX
4616
Noble femme au bras fort, qui durant les longs jours
4617
Sans penser bien ni mal dors ou rêves toujours,
4618
Fièrement troussée à l’antique,
4619
Toi que depuis dix ans qui pour moi se font lents
4620
Ma bouche bien apprise aux baisers succulents
4621
Choya d’un amour monastique –
4622
Prêtresse de débauche et ma sœur de plaisir
4623
Qui toujours dédaignas de porter et nourrir
4624
Un homme en tes cavités saintes,
4625
Tant tu crains et tu fuis le stygmate alarmant
4626
Que la vertu creusa de son soc infamant
4627
Au flanc des matrones enceintes.
X
4628
Tous imberbes alors, sur les vieux bancs de chêne
4629
Plus polis et luisants que des anneaux de chaîne,
4630
Que, jour à jour, la peau des hommes a fourbis,
4631
Nous traînions tristement nos ennuis, accroupis
4632
Et voûtés sous le ciel carré des solitudes,
4633
Où l’enfant boit, dix ans, l’âpre lait des études.
4634
C’était dans ce vieux temps, mémorable et marquant,
4635
Où forcés d’élargir le classique carcan,
4636
Les professeurs, encor rebelles à vos rimes,
4637
Succombaient sous l’effort de nos folles escrimes
4638
Et laissaient l’écolier, triomphant et mutin,
4639
Faire à l’aise hurler Triboulet en latin. –
4640
Qui de nous en ces temps d’adolescences pâles,
4641
N’a connu la torpeur des fatigues claustrales,
4642
– L’œil perdu dans l’azur morne d’un ciel d’été,
4643
Ou l’éblouissement de la neige, – guetté,
4644
L’oreille avide et droite, – et bu, comme une meute,
4645
L’écho lointain d’un livre, ou le cri d’une émeute ?
4646
C’était surtout l’été, quand les plombs se fondaient,
4647
Que ces grands murs noircis en tristesse abondaient,
4648
Lorsque la canicule ou le fumeux automne
4649
Irradiait les cieux de son feu monotone,
4650
Et faisait sommeiller, dans les sveltes donjons,
4651
Les tiercelets criards, effroi des blancs pigeons ;
4652
Saison de rêverie, où la Muse s’accroche
4653
Pendant un jour entier au battant d’une cloche ;
4654
Où la Mélancolie, à midi, quand tout dort,
4655
Le menton dans la main, au fond du corridor, –
4656
L’œil plus noir et plus bleu que la Religieuse
4657
Dont chacun sait l’histoire obscène et douloureuse,
4658
– Traîne un pied alourdi de précoces ennuis,
4659
Et son front moite encore des langueurs de ses nuits.
4660
– Et puis venaient les soirs malsains, les nuits fiévreuses,
4661
Qui rendent de leurs corps les filles amoureuses,
4662
Et les font, aux miroirs, – stérile volupté, –
4663
Contempler les fruits mûrs de leur nubilité, –
4664
Les soirs italiens, de molle insouciance,
4665
– Qui des plaisirs menteurs révèlent la science,
4666
– Quand la sombre Vénus, du haut des balcons noirs,
4667
Verse des flots de musc de ses frais encensoirs. –
4668
……………………
4669
Ce fut dans ce conflit de molles circonstances,
4670
Mûri par vos sonnets, préparés par vos stances,
4671
Qu’un soir, ayant flairé le livre et son esprit,
4672
J’emportai sur mon cœur l’histoire d’Amaury.
4673
Tout abîme mystique est à deux pas du doute. –
4674
Le breuvage infiltré lentement, goutte à goutte,
4675
En moi qui, dès quinze ans, vers le gouffre entraîné,
4676
Déchiffrais couramment les soupirs de René,
4677
Et que de l’inconnu la soif bizarre alterre,
4678
– A travaillé le fond de la plus mince artère. –
4679
J’en ai tout absorbé, les miasmes, les parfums,
4680
Le doux chuchotement des souvenirs défunts,
4681
Les longs enlacements des phrases symboliques,
4682
– Chapelets murmurants de madrigaux mystiques ;
4683
– Livre voluptueux, si jamais il en fut. –
4684
Et depuis, soit au fond d’un asile touffu,
4685
Soit que, sous les soleils des zones différentes,
4686
L’éternel bercement des houles enivrantes,
4687
Et l’aspect renaissant des horizons sans fin
4688
Ramenassent ce cœur vers le songe divin, –
4689
Soit dans les lourds loisirs d’un jour caniculaire,
4690
Ou dans l’oisiveté frileuse de frimaire, –
4691
Sous les flots du tabac qui masque le plafond,
4692
J’ai partout feuilleté le mystère profond
4693
De ce livre si cher aux âmes engourdies
4694
Que leur destin marqua des mêmes maladies,
4695
Et, devant le miroir, j’ai perfectionné
4696
L’art cruel qu’un démon, en naissant, m’a donné,
4697
– De la douleur pour faire une volupté vraie. –
4698
D’ensanglanter un mal et de gratter sa plaie.
4699
Poète, est-ce une injure ou bien un compliment ?
4700
Car je suis vis à vis de vous comme un amant
4701
En face du fantôme, au geste plein d’amorces,
4702
Dont la main et dont l’œil ont, pour pomper les forces,
4703
Des charmes inconnus. – Tous les êtres aimés
4704
Sont des vases de fiel qu’on boit, les yeux fermés,
4705
Et le cœur transpercé, que la douleur allèche,
4706
Expire chaque jour en bénissant sa flèche.
XI
4707
– Combien dureront nos amours ?
4708
Dit la pucelle au clair de lune.
4709
L’amoureux répond : – Ô ma brune,
4710
Toujours, toujours !
4711
Quand tout sommeille aux alentours,
4712
Élise, se tortillant d’aise,
4713
Dit qu’elle veut que je la baise
4714
Toujours, toujours !
4715
Moi, je dis : – Pour charmer mes jours
4716
Et le souvenir de mes peines,
4717
Bouteilles ; que n’êtes-vous pleines
4718
Toujours, toujours !
4719
Mais le plus chaste des amours,
4720
L’amoureux le plus intrépide,
4721
Comme un flacon s’use et se vide
4722
Toujours, toujours !
XII
4723
Au milieu de la foule, errantes, confondues,
4724
Gardant le souvenir précieux d’autrefois,
4725
Elles cherchent l’écho de leurs voix éperdues,
4726
Tristes comme, le soir, deux colombes perdues
4727
Et qui s’appellent dans les bois.
XIII
4728
Je vis, et ton bouquet est de l’architecture :
4729
C’est donc lui la beauté, car c’est moi la nature ;
4730
Si toujours la nature embellit la beauté,
4731
Je fais valoir tes fleurs… me voilà trop flatté.
XIV – Monselet Paillard
4732
Vers destinés à son portrait.
4733
On me nomme le petit chat ;
4734
Modernes petites-maîtresses,
4735
J’unis à vos délicatesses
4736
La force d’un jeune pacha.
4737
La douceur de la voûte bleue
4738
Est concentrée en mon regard ;
4739
Si vous voulez me voir hagard,
4740
Lectrices, mordez-moi la queue !
XV
4741
D’un esprit biscornu le séduisant projet
4742
– Qui de tant de héros va choisir Bruandet !
XVI
4743
Vers laissés chez un ami absent
4744
5 heures, à l’Hermitage.
4745
Mon cher, je suis venu chez vous
4746
Pour entendre une langue humaine ;
4747
Comme un, qui, parmi les Papous,
4748
Chercherait son ancienne Athène,
4749
Puisque chez les Topinambous
4750
Dieu me fait faire quarantaine,
4751
Aux sots je préfère les fous
4752
– Dont je suis, chose, hélas ! certaine.
4753
Offrez à Mam’selle Fanny
4754
(Qui ne répondra pas : Nenny,
4755
Le salut n’étant pas d’un âne,)
4756
L’hommage d’un bon écrivain,
4757
– Ainsi qu’à l’ami Lécrivain
4758
Et qu’à Mams’elle Jeanne.
XVII
4759
Sonnet pour s’excuser de ne pas accompagner un ami à
4760
Namur.
4761
Puisque vous allez vers la ville
4762
Qui, bien qu’un fort mur l’encastrât,
4763
Défraya la verve servile
4764
Du fameux poète castrat ;
4765
Puisque vous allez en vacances
4766
Goûter un plaisir recherché,
4767
Usez toutes vos éloquences,
4768
Mon bien cher Coco-Malperché.
4769
(Comme je le ferais moi-même)
4770
À dire là-bas combien j’aime
4771
Ce tant folâtre Monsieur Rops,
4772
Qui n’est pas un grand prix de Rome,
4773
Mais dont le talent est haut comme
4774
La pyramide de Chéops !
XVIII
4775
Monsieur Auguste Malassis
4776
Rue de Mercélis
4777
Numéro trente-cinq bis
4778
Dans le faubourg d’Ixelles,
4779
Bruxelles.
4780
(Recommandée à l’Arioste
4781
De la poste,
4782
C’est-à-dire à quelque facteur
4783
Versificateur)
4784
Amœnitates Belgicae
Venus Belga
4785
(Montagne de la Cour)
4786
Ces mollets sur ces pieds montés,
4787
Qui vont sous des cottes peu blanches,
4788
Ressemblent à des troncs plantés
4789
Dans des planches
4790
Les seins des moindres femmelettes,
4791
Ici, pèsent plusieurs quintaux,
4792
Et leurs membres sont des poteaux
4793
Qui donnent le goût des squelettes.
4794
Il ne me suffit pas qu’un sein soit gros et doux :
4795
Il le faut un peu ferme, ou je tourne casaque.
4796
Car, sacré nom de Dieu ! je ne suis pas Cosaque
4797
Pour me soûler avec du suif et du saindoux.
La propreté des demoiselles belges
4798
Elle puait comme une fleur moisie
4799
Moi, je lui dis (mais avec courtoisie) :
4800
« Vous devriez prendre un bain régulier
4801
Pour dissiper ce parfum de bélier. »
4802
Que me répond cette jeune hébétée ?
4803
« Je ne suis pas, moi, de vous dégoûtée ! »
4804
– Ici pourtant on lave le trottoir
4805
Et le parquet avec un savon noir !
La propreté belge
4806
« Bains ». – J’entre et demande un bain. Alors le maître
4807
Me regarde avec l’œil d’un bœuf qui vient de paître,
4808
Et me dit : « Ça n’est pas possible, ça, sais-tu,
4809
Monsieur ! » – Et puis, d’un air plus abattu :
4810
« Nous avons au grenier porté nos trois baignoires. »
4811
J’ai lu, je m’en souviens, dans les vieilles histoires,
4812
Que le Romain mettait son vin au grenier ; mais,
4813
Si barbare qu’il fût, ses baignoires, jamais !
4814
Aussi, je m’écriai : « Quelle idée, ô mon Dieu ! »
4815
Mais l’ingénu : « Monsieur, c’est qu’on venait si peu ! »
L’amateur des beaux-arts en Belgique
4816
Un ministre qu’on dit le Mecenas flamand,
4817
Me promenait un jour dans son appartement,
4818
Interrogeant mes yeux devant chaque peinture,
4819
Parlant un peu de l’art, beaucoup de la nature,
4820
Vantant le paysage, expliquant le sujet,
4821
Et surtout me marquant le prix de chaque objet.
4822
– Mais voilà qu’arrivé devant un portrait d’Ingres,
4823
(Pédant dont j’aime peu les qualités malingres)
4824
Je fus pris tout à coup d’une sainte fureur
4825
De célébrer David, le grand peintre empereur !
4826
– Lui, se tourne vers son fournisseur ordinaire,
4827
Qui se tenait debout comme un factionnaire,
4828
Ou comme un chambellan qui savoure avec foi
4829
Les sottises tombant des lèvres de son roi,
4830
Et lui dit, avec l’œil d’un marchand de la Beauce :
4831
« Je crois, mon cher, je crois que David est en hausse ! »
Une eau salutaire
4832
Joseph Delorme a découvert
4833
Un ruisseau si clair et si vert
4834
Qu’il donne aux malheureux l’envie
4835
D’y terminer leur triste vie.
4836
– Je sais un moyen de guérir
4837
De cette passion malsaine
4838
Ceux qui veulent ainsi périr :
4839
Menez-les au bord de la Senne,
4840
Voyez – dit ce Belge badin
4841
Qui n’est certes pas un ondin –
4842
La contrefaçon de la Seine.
4843
– « Oui – lui dis-je – une Seine obscène ! »
4844
Car cette Senne, à proprement
4845
Parler, où de tout mur et de tout fondement
4846
L’indescriptible tombe en foule
4847
Ce n’est guères qu’un excrément
4848
Qui coule.
Les belges et la lune
4849
On n’a jamais connu de race si baroque
4850
Que ces Belges. Devant le joli, le charmant,
4851
Ils roulent de gros yeux et grognent sourdement.
4852
Tout ce qui réjouit nos cœurs mortels les choque.
4853
Dites un mot plaisant, et leur œil devient gris
4854
Et terne comme l’œil d’un poisson qu’on fait frire ;
4855
Une histoire touchante ; ils éclatent de rire,
4856
Pour faire voir qu’ils ont parfaitement compris.
4857
Comme l’esprit, ils ont en horreur les lumières ;
4858
Parfois sous la clarté calme du firmament,
4859
J’en ai vu, qui rongés d’un bizarre tourment,
4860
Dans l’horreur de la fange et du vomissement,
4861
Et gorgés jusqu’aux dents de genièvre et de bières,
4862
Aboyaient à la Lune, assis sur leurs derrières.
Épigraphe pour l’atelier de M. Rops, fabricant de cercueils à Bruxelles
4863
Je rêvais, contemplant ces bières
4864
De palissandre ou d’acajou,
4865
Qu’un habile ébéniste orne de cent manières :
4866
« Quel écrin ! et pour quel bijou !
4867
Les morts, ici, sont sans vergogne !
4868
Un jour, des cadavres flamands
4869
Souilleront ces cercueils charmants.
4870
Faire de tels étuis pour de telles charognes ! »
La nymphe de la senne
4871
« Je voudrais bien – me dit un ami singulier,
4872
Dont souvent la pensée alterne avec la mienne, –
4873
Voir la Naïade de la Senne ;
4874
Elle doit ressembler à quelque charbonnier
4875
Dont la face est toute souillée. »
4876
– « Mon ami, vous êtes bien bon.
4877
Non, non ! Ce n’est pas de charbon
4878
Que cette nymphe est barbouillée ! »
Opinion de M. Hetzel sur le faro
4879
« Buvez-vous du faro ? » – dis-je à monsieur Hetzel ;
4880
Je vis un peu d’horreur sur sa mine barbue,
4881
– « Non, jamais ! le faro (je dis cela sans fiel !)
4882
C’est de la bière deux fois bue. »
4883
Hetzel parlait ainsi, dans un Café flamand,
4884
Par prudence sans doute, énigmatiquement ;
4885
Je compris que c’était une manière fine
4886
De me dire : « Faro, synonyme d’urine ! »
4887
« Observez bien que le faro
4888
Se fait avec de l’eau de Senne »
4889
– « Je comprends d’où lui vient sa saveur citoyenne.
4890
Après tout, c’est selon ce qu’on entend par eau ! »
Un nom de bon augure
4891
Sur la porte je lus : « Lise Van Swiéten »
4892
(C’était dans un quartier qui n’est pas un Eden)
4893
– Heureux l’époux, heureux l’amant qui la possède,
4894
Cette Ève qui contient en elle son remède !
4895
Cet homme enviable a trouvé,
4896
Ce que nul n’a jamais rêvé,
4897
Depuis le pôle nord jusqu’au pôle antarctique
4898
Une épouse prophylactique !
Le rêve Belge
4899
La Belgique se croit toute pleine d’appas ;
4900
Elle dort. Voyageur, ne la réveillez pas.
L’inviolabilité de la Belgique
4901
« Qu’on ne me touche pas ! Je suis inviolable ! »
4902
Dit la Belgique. – C’est hélas ! incontestable.
4903
Y toucher ? Ce serait, en effet hasardeux,
4904
Puisqu’elle est un bâton merdeux.
Épitaphe pour Léopold I
4905
Ci-gît un roi constitutionnel,
4906
(Ce qui veut dire : Automate en hôtel Garni)
4907
Qui se croyait sempiternel
4908
Heureusement, c’est bien fini !
Épitaphe pour la Belgique
4909
On me demande une épitaphe
4910
Pour la Belgique morte. En vain
4911
Je creuse, et je rue et je piaffe ;
4912
Je ne trouve qu’un mot : « Enfin ! »
L’esprit conforme
4913
I
4914
Cet imbécile de Tournai
4915
Me dit : « J’ai l’esprit mieux tourné
4916
Que vous, Monsieur. Ma jouissance
4917
Dérive de l’obéissance ;
4918
J’ai mis toute ma volupté
4919
Dans l’esprit de Conformité ;
4920
Mon cœur craint toute façon neuve
4921
En fait de plaisir ou d’ennui,
4922
Et veut que le bonheur d’autrui
4923
Toujours au sien serve de preuve. »
4924
Ce que dit l’homme de Tournai,
4925
(Dont vous devinez bien, je pense,
4926
Que j’ai retouché l’éloquence)
4927
N’était pas si bien tourné.
4928
II
4929
Les Belges poussent, ma parole !
4930
L’imitation à l’excès,
4931
Et s’ils attrapent la vérole,
4932
C’est pour ressembler aux Français.
Les panégyriques du roi
4933
Tout le monde, ici, parle un français ridicule :
4934
On proclame immortel ce vieux principicule.
4935
Je veux bien qu’immortalité
4936
Soit le synonyme
4937
De longévité,
4938
La différence est si minime !
4939
Bruxelles, ces jours-ci, déclarait (c’est grotesque !)
4940
Léopold immortel. – Au fait, il le fut presque.
Le mot de Cuvier
4941
« En quel genre, en quel coin de l’animalité
4942
Classerons-nous le Belge ? » Une Société
4943
Scientifique avait posé ce dur problème.
4944
Alors le grand Cuvier se leva, tremblant, blême,
4945
Et pour toutes raisons criant : « Je jette aux chiens
4946
Ma langue ! Car, messieurs les Académiciens,
4947
L’espace est un peu grand depuis les singes jusques
4948
Jusques aux mollusques ! »
Au concert, à Bruxelles
4949
On venait de jouer de ces airs ravissants
4950
Qui font rêver l’esprit et transportent les sens ;
4951
Mais un peu lâchement, hélas ! à la flamande.
4952
« Tiens ! l’on n’applaudit pas ici ? » fis-je. – Un voisin,
4953
Amoureux comme moi de musique allemande,
4954
Me dit : « Vous êtes neuf dans ce pays malsain,
4955
Monsieur ? Sans ça, vous sauriez qu’en musique,
4956
Comme en peinture et comme en politique,
4957
Le Belge croit qu’on le veut attraper,
4958
– Et puis qu’il craint surtout de se tromper. »
Une Béotie Belge
4959
La Belgique a sa Béotie !
4960
C’est une légende, une scie,
4961
Un proverbe ! – Un comparatif
4962
Dans un état superlatif !
4963
Bruxelles, ô mon Dieu ! méprise Poperinghe !
4964
Un vendeur de trois-six blaguant un mannezingue !
4965
Un clysoir, ô terreur ! raillant une seringue !
4966
Bruxelles n’a pas droit de railler Poperinghe !
4967
Comprend-on le comparatif
4968
(C’est une épouvantable scie !)
4969
À côté du superlatif ?
4970
La Belgique a sa Béotie !
La civilisation Belge
4971
Le Belge est très civilisé ;
4972
Il est voleur, il est rusé ;
4973
Il est parfois syphilisé ;
4974
Il est donc très civilisé.
4975
Il ne déchire pas sa proie
4976
Avec ses ongles ; met sa joie
4977
À montrer qu’il sait employer
4978
À table fourchette et cuiller ;
4979
Il néglige de s’essuyer,
4980
Mais porte paletots, culottes,
4981
Chapeau, chemise même et bottes ;
4982
Fait de dégoûtantes ribottes ;
4983
Dégueule aussi bien que l’Anglais ;
4984
Met sur le trottoir des engrais ;
4985
Rit du Ciel et croit au progrès
4986
Tout comme un journaliste d’Outre-
4987
Quiévrain ; – de plus, il peut foutre
4988
Debout comme un singe avisé.
4989
Il est donc très civilisé.
La mort de Léopold I
4990
I
4991
Le grand juge de paix d’Europe
4992
A donc dévissé son billard !
4993
(Je vous expliquerai ce trope).
4994
Ce roi n’était pas un fuyard
4995
Comme notre Louis-Philippe.
4996
Il pensait, l’obstiné vieillard.
4997
Qu’il n’était jamais assez tard
4998
Pour casser son ignoble pipe.
4999
II
5000
Léopold voulait sur la Mort
5001
Gagner sa première victoire
5002
Il n’a pas été le plus fort ;
5003
Mais dans l’impartiale histoire,
5004
Sa résistance méritoire
5005
Lui vaudra ce nom fulgurant :
5006
« Le cadavre récalcitrant ».
APPENDICE III. DOCUMENTS DIVERS
Projets de préface pour une édition nouvelle
Préface
5007
La France traverse une phase de vulgarité. Paris, centre et rayonnement de bêtise universelle. Malgré Molière et Béranger, on n’aurait jamais cru que la France irait si grand train dans la voie du progrès. – Questions d’art, terrae incognitae.
5008
Le grand homme est bête.
5009
Mon livre a pu faire du bien. Je ne m’en afflige pas. Il a pu faire du mal. Je ne m’en réjouis pas.
5010
Le but de la poésie. Ce livre n’est pas fait pour mes femmes, mes filles ou mes sœurs.
5011
On m’a attribué tous les crimes que je racontais.
5012
Divertissement de la haine et du mépris. Les élégiaques sont des canailles. Et verbum caro factum est. Or le poète n’est d’aucun parti. Autrement il serait un simple mortel.
5013
Le Diable. Le péché originel. Homme bon. Si vous vouliez, vous seriez le favori du Tyran ; il est plus difficile d’aimer Dieu que de croire en lui. Au contraire, il est plus difficile pour les gens de ce siècle de croire au diable que de l’aimer. Tout le monde le sent et personne n’y croit. Sublime subtilité du Diable.
5014
Une âme de mon choix. Le Décor. – Ainsi la nouveauté. – L’Épigraphe. – D’Aurevilly. – La Renaissance. – Gérard de Nerval. – Nous sommes tous pendus ou pendables.
5015
J’avais mis quelques ordures pour plaire à MM. les journalistes. Ils se sont montrés ingrats.
Préface des Fleurs
5016
Ce n’est pas pour mes femmes, mes filles ou mes sœurs que ce livre a été écrit ; non plus que pour les femmes, les filles ou les sœurs de mon voisin. Je laisse cette fonction à ceux qui ont intérêt à confondre les bonnes actions avec le beau langage.
5017
Je sais que l’amant passionné du beau style s’expose à la haine des multitudes ; mais aucun respect humain, aucune fausse pudeur, aucune coalition, aucun suffrage universel ne me contraindront à parler le patois incomparable de ce siècle, ni à confondre l’encre avec la vertu.
5018
Des poètes illustres s’étaient partagé depuis longtemps les provinces les plus fleuries du domaine poétique. Il m’a paru plaisant, et d’autant plus agréable que la tâche était plus difficile, d’extraire la beauté du Mal. Ce livre, essentiellement inutile et absolument innocent, n’a pas été fait dans un autre but que de me divertir et d’exercer mon goût passionné de l’obstacle.
5019
Quelques-uns m’ont dit que ces poésies pouvaient faire du mal ; je ne m’en suis pas réjoui. D’autres, de bonnes âmes, qu’elles pouvaient faire du bien ; et cela ne m’a pas affligé. La crainte des uns et l’espérance des autres m’ont également étonné, et n’ont servi qu’à me prouver une fois de plus que ce siècle avait désappris toutes les notions classiques relatives à la littérature.
5020
Malgré les secours que quelques cuistres célèbres ont apportés à la sottise naturelle de l’homme, je n’aurais jamais cru que notre patrie pût marcher avec une telle vélocité dans la voie du progrès. Ce monde a acquis une épaisseur de vulgarité qui donne au mépris de l’homme spirituel la violence d’une passion. Mais il est des carapaces heureuses que le poison lui-même n’entamerait pas.
5021
J’avais primitivement l’intention de répondre à de nombreuses critiques, et, en même temps, d’expliquer quelques questions très simples, totalement obscurcies par la lumière moderne : Qu’est-ce que la poésie ? Quel est son but ? De la distinction du Bien d’avec le Beau ; de la Beauté dans le Mal ; que le rythme et la rime répondent dans l’homme aux immortels besoins de monotonie, de symétrie et de surprise ; de l’adaptation du style au sujet ; de la vanité et du danger de l’inspiration, etc., etc. ; mais j’ai eu l’imprudence de lire ce matin quelques feuilles publiques ; soudain, une indolence, du poids de vingt atmosphères, s’est abattue sur moi, et je me suis arrêté devant l’épouvantable inutilité d’expliquer quoi que ce soit à qui que ce soit. Ceux qui savent me devinent, et pour ceux qui ne peuvent ou ne veulent pas comprendre, j’amoncellerais sans fruit les explications.
5022
C. B.
5023
Comment, par une série d’efforts déterminée, l’artiste peut s’élever à une originalité proportionnelle ;
5024
Comment la poésie touche à la musique par une prosodie dont les racines plongent plus avant dans l’âme humaine que ne l’indique aucune théorie classique ;
5025
Que la poésie française possède une prosodie mystérieuse et méconnue, comme les langues latine et anglaise ;
5026
Pourquoi tout poète, qui ne sait pas au juste combien chaque mot comporte de rimes, est incapable d’exprimer une idée quelconque ;
5027
Que la phrase poétique peut imiter (et par là elle touche à l’art musical et à la science mathématique) la ligne horizontale, la ligne droite ascendante, la ligne droite descendante ; qu’elle peut monter à pic vers le ciel, sans essoufflement, ou descendre perpendiculairement vers l’enfer avec la vélocité de toute pesanteur ; qu’elle peut suivre la spirale, décrire la parabole, ou le zigzag figurant une série d’angles superposés ;
5028
Que la poésie se rattache aux arts de la peinture, de la cuisine et du cosmétique par la possibilité d’exprimer toute sensation de suavité ou d’amertume, de béatitude ou d’horreur, par l’accouplement de tel substantif avec tel adjectif, analogue ou contraire ;
5029
Comment, appuyé sur mes principes et disposant de la science que je me charge de lui enseigner en vingt leçons tout homme devient capable de composer une tragédie qui ne sera pas plus sifflée qu’une autre, ou d’aligner un poème de la longueur nécessaire pour être aussi ennuyeux que tout poème épique connu.
5030
Tâche difficile que de s’élever vers cette insensibilité divine ! Car moi-même, malgré les plus louables efforts, je n’ai su résister au désir de plaire à mes contemporains, comme l’attestent en quelques endroits, apposées comme un fard, certaines basses flatteries adressées à la démocratie, et même quelques ordures destinées à me faire pardonner la tristesse de mon sujet. Mais MM. les journalistes s’étant montrés ingrats envers les caresses de ce genre, j’en ai supprimé la trace, autant qu’il m’a été possible, dans cette nouvelle édition.
5031
Je me propose, pour vérifier de nouveau l’excellence de ma méthode, de l’appliquer prochainement à la célébration des jouissances de la dévotion et des ivresses de la gloire militaire, bien que je ne les aie jamais connues.
5032
Note sur les plagiats. – Thomas Gray. Edgar Poe (2 passages). Longfellow (2 passages). Stace. Virgile (tout le morceau d’Andromaque). Eschyle. Victor Hugo.
Projet de préface pour les Fleurs du Mal
5033
(À fondre peut-être avec d’anciennes notes)
5034
S’il y a quelque gloire à n’être pas compris, ou à ne l’être que très peu, je peux dire sans vanterie que, par ce petit livre, je l’ai acquise et méritée d’un seul coup. Offert plusieurs fois de suite à divers éditeurs qui le repoussaient avec horreur, poursuivi et mutilé, en 1857, par suite d’un malentendu fort bizarre, lentement rajeuni, accru et fortifié pendant quelques années de silence, disparu de nouveau, grâce à mon insouciance, ce produit discordant de la Muse des derniers jours, encore avivé par quelques nouvelles touches violentes, ose affronter aujourd’hui, pour la troisième fois, le soleil de la sottise.
5035
Ce n’est pas ma faute ; c’est celle d’un éditeur insistant qui se croit assez fort pour braver le dégoût public. « Ce livre restera sur toute votre vie comme une tache », me prédisait, dès le commencement, un de mes amis, qui est un grand poète. En effet, toutes mes mésaventures lui ont, jusqu’à présent, donné raison. Mais j’ai un de ces heureux caractères qui tirent une jouissance de la haine, et qui se glorifient dans le mépris. Mon goût diaboliquement passionné de la bêtise me fait trouver des plaisirs particuliers dans les travestissements de la calomnie. Chaste comme le papier, sobre comme l’eau, porté à la dévotion comme une communiante, inoffensif comme une victime, il ne me déplairait pas de passer pour un débauché, un ivrogne, un impie et un assassin.
5036
Mon éditeur prétend qu’il y aurait quelque utilité pour moi, comme pour lui, à expliquer pourquoi et comment j’ai fait ce livre, quels ont été mon but et mes moyens, mon dessein et ma méthode. Un tel travail de critique aurait sans doute quelques chances d’amuser les esprits amoureux de la rhétorique profonde. Pour ceux-là peut-être l’écrirai-je plus tard et le ferai-je tirer à une dizaine d’exemplaires. Mais, à un meilleur examen, ne paraît-il pas évident que ce serait là une besogne tout à fait superflue, pour les uns comme pour les autres, puisque les uns savent ou devinent, et que les autres ne comprendront jamais ? Pour insuffler au peuple l’intelligence d’un objet d’art, j’ai une trop grande peur du ridicule, et je craindrais, en cette matière, d’égaler ces utopistes qui veulent, par un décret, rendre tous les Français riches et vertueux d’un seul coup. Et puis, ma meilleure raison, ma suprême, est que cela m’ennuie et me déplaît. Mène-t-on la foule dans les ateliers de l’habilleuse et du décorateur, dans la loge de la comédienne ? Montre-t-on au public affolé aujourd’hui, indifférent demain, le mécanisme des trucs ? Lui explique-t-on les retouches et les variantes improvisées aux répétitions, et jusqu’à quelle dose l’instinct et la sincérité sont mêlés aux rubriques et au charlatanisme indispensable dans l’amalgame de l’œuvre ? Lui révèle-t-on toutes les loques, les fards, les poulies, les chaînes, les repentirs, les épreuves barbouillées, bref toutes les horreurs qui composent le sanctuaire de l’art ?
5037
D’ailleurs, telle n’est pas aujourd’hui mon humeur. Je n’ai désir ni de démontrer, ni d’étonner, ni d’amuser, ni de persuader. J’ai mes nerfs, mes vapeurs. J’aspire à un repos absolu et à une nuit continue. Chantre des voluptés folles du vin et de l’opium, je n’ai soif que d’une liqueur inconnue sur la terre, et que la pharmaceutique céleste, elle-même, ne pourrait pas m’offrir ; d’une liqueur qui ne contiendrait ni la vitalité, ni la mort, ni l’excitation, ni le néant. Ne rien savoir, ne rien enseigner, ne rien vouloir, ne rien sentir, dormir et encore dormir, tel est aujourd’hui mon unique vœu. Vœu infâme et dégoûtant, mais sincère.
5038
Toutefois, comme un goût supérieur nous apprend à ne pas craindre de nous contredire un peu nous-mêmes, j’ai rassemblé, à la fin de ce livre abominable, les témoignages de sympathie de quelques-uns des hommes que je prise le plus, pour qu’un lecteur impartial en puisse inférer que je ne suis pas absolument digne d’excommunication et qu’ayant su me faire aimer de quelques-uns, mon cœur, quoi qu’en ait dit je ne sais plus quel torchon imprimé, n’a peut-être pas « l’épouvantable laideur de mon visage ».
5039
Enfin, par une générosité peu commune, dont MM. les critiques…
5040
Comme l’ignorance va croissant…
5041
Je dénonce moi-même les imitations…
Préambule des articles justificatifs
5042
Les quatre articles suivants, qui représentent la pensée de quatre esprits délicats et sévères, n’ont pas été composés en vue de servir de plaidoirie. Personne, non plus que moi, ne pouvait supposer qu’un livre empreint d’une spiritualité aussi ardente, aussi éclatante que les Fleurs du Mal, dût être l’objet d’une poursuite, ou plutôt l’occasion d’un malentendu.
5043
Deux de ces morceaux ont été imprimés ; les deux derniers n’ont pas pu paraître.
5044
Je laisse maintenant parler pour moi MM. Édouard Thierry, Frédéric Dulamon, J. B. d’Aurevilly et Charles Asselineau.
5045
C. B.
5046
Note sous une phrase de Fr. Dulamon.
5047
C’est ce que j’ai fait dans mon livre d’une manière lumineuse ; plusieurs morceaux non incriminés réfutent les poèmes incriminés. Un livre de poésie doit être apprécié dans son ensemble et par sa conclusion.
5048
C. B.
5049
Note sous une phrase de Custine.
5050
Ni moi, non plus. – Il est présumable que M. de Custine, qui ne me connaissait pas, mais qui était d’autant plus flatté de mon hommage qu’il se sentait injustement négligé, se sera renseigné auprès de quelque âme charitable, laquelle aura collé à mon nom cette grossière épithète.
Notes et documents pour mon avocat
5051
Le livre doit être jugé dans son ensemble, et alors il en ressort une terrible moralité.
5052
Donc je n’ai pas à me louer de cette singulière indulgence qui n’incrimine que 13 morceaux sur 100. Cette indulgence m’est très funeste.
5053
C’est en pensant à ce parfait ensemble de mon livre que je disais à M. le Juge d’Instruction :
5054
Mon unique tort a été de compter sur l’intelligence universelle, et de ne pas faire une préface où j’aurais posé mes principes littéraires et dégagé la question si importante de la Morale.
5055
(Voir, à propos de la Morale dans les Œuvres d’Art, les remarquables lettres de M. Honoré de Balzac à M. Hippolyte Castille, dans le journal la Semaine.)
5056
Le volume est, relativement à l’abaissement général des prix en librairie, d’un prix élevé. C’est déjà une garantie importante. Je ne m’adresse donc pas à la foule.
5057
Il y a prescription pour deux des morceaux incriminés : Lesbos et Le Reniement de Saint Pierre, parus depuis longtemps et non poursuivis.
5058
Mais je prétends, au cas même où on me contraindrait à me reconnaître quelques torts, qu’il y a une sorte de prescription générale. Je pourrais faire une bibliothèque de livres modernes non poursuivis, et qui ne respirent pas, comme le mien, L’horreur du mal. Depuis près de 30 ans, la littérature est d’une liberté qu’on veut brusquement punir en moi. Est-ce juste ?
5059
Il y a plusieurs morales. Il y a la morale positive et pratique à laquelle tout le monde doit obéir.
5060
Mais il y a la morale des Arts. Celle-là est toute autre. Et depuis le Commencement du monde, les Arts l’ont bien prouvé.
5061
Il y a aussi plusieurs sortes de Liberté. Il y a la Liberté pour le Génie, et il y a une liberté très restreinte pour les polissons.
5062
M. Ch. Baudelaire n’aurait-il pas le droit d’arguer des licences permises à Béranger (Œuvres Complètes autorisées) ? Tel sujet reproché à Ch. Baudelaire a été traité par Béranger. Lequel préférez-vous, le poète triste ou le poète gai et effronté, l’horreur dans le mal ou la folâtrerie, le remords ou l’impudence ?
5063
(Il ne serait peut-être pas sain d’user outre mesure de cet argument.)
5064
Je répète qu’un Livre doit être jugé dans son ensemble. À un blasphème, j’opposerai des élancements vers le Ciel, à une obscénité des fleurs platoniques.
5065
Depuis le Commencement de la poésie, tous les volumes de poésie sont ainsi faits. Mais il était impossible de faire autrement un livre destiné à représenter L’AGITATION DE L’ESPRIT DANS LE MAL.
5066
M. le Ministre de l’Intérieur, furieux d’avoir lu un éloge fastueux de mon livre dans le Moniteur, a pris ses précautions pour que cette mésaventure ne se reproduisît pas.
5067
M. d’Aurevilly (un écrivain absolument catholique, autoritaire et non suspect) portait au Pays, auquel il est attaché, un article sur les Fleurs du Mal ; et il lui a été dit qu’une consigne récente défendait de parler de M. Charles Baudelaire dans le Pays.
5068
Or, il y a quelques jours, j’exprimais à M. le juge d’instruction la crainte que le bruit de la saisie ne glaçât la bonne volonté des personnes qui trouveraient quelque chose de louable dans mon livre. Et M. le Juge (Charles Camusat Busserolles) me répondit : Monsieur, tout le monde a parfaitement le droit de vous défendre dans tous les journaux, sans exception.
5069
MM. les Directeurs de la Revue française n’ont pas osé publier l’article de M. Charles Asselineau, le plus sage et le plus modéré des écrivains. Ces messieurs se sont renseignés au Ministère de l’intérieur (!), et il leur a été répondu qu’il y aurait pour eux danger à publier cet article.
5070
Ainsi, abus de pouvoir et entraves apportées à la défense !
5071
Le nouveau règne napoléonien, après les illustrations de la guerre, doit rechercher les illustrations des lettres et des Arts.
5072
Qu’est-ce que c’est que cette morale prude, bégueule, taquine, et qui ne tend à rien moins qu’à créer des Conspirateurs même dans l’ordre si tranquille des rêveurs ?
5073
Cette morale-là irait jusqu’à dire : Désormais on ne fera que des livres consolants et servant à démontrer que l’homme est né bon, et que tous les hommes sont heureux.
5074
– abominable hypocrisie !
5075
(Voir le résumé de mon interrogatoire, et la liste des morceaux incriminés.)