C
Les Fleurs du mal
LES FLEURS DU MAL
Au poète impeccable
1Au parfait magicien ès lettres françaises
2À mon très cher et très vénéré
3Maître et ami
4Théophile Gautier
5Avec les sentiments de la plus profonde humilité
6Je dédie
7Ces fleurs maladives
8C. B.
Au lecteur
9La sottise, l’erreur, le péché, la lésine,
10Occupent nos esprits et travaillent nos corps,
11Et nous alimentons nos aimables remords,
12Comme les mendiants nourrissent leur vermine.
13Nos péchés sont têtus, nos repentirs sont lâches ;
14Nous nous faisons payer grassement nos aveux,
15Et nous rentrons gaiement dans le chemin bourbeux,
16Croyant par de vils pleurs laver toutes nos taches.
17Sur l’oreiller du mal c’est Satan Trismégiste
18Qui berce longuement notre esprit enchanté,
19Et le riche métal de notre volonté
20Est tout vaporisé par ce savant chimiste.
21C’est le Diable qui tient les fils qui nous remuent !
22Aux objets répugnants nous trouvons des appas ;
23Chaque jour vers l’Enfer nous descendons d’un pas,
24Sans horreur, à travers des ténèbres qui puent.
25Ainsi qu’un débauché pauvre qui baise et mange
26Le sein martyrisé d’une antique catin,
27Nous volons au passage un plaisir clandestin
28Que nous pressons bien fort comme une vieille orange.
29Serré, fourmillant, comme un million d’helminthes,
30Dans nos cerveaux ribote un peuple de Démons,
31Et, quand nous respirons, la Mort dans nos poumons
32Descend, fleuve invisible, avec de sourdes plaintes.
33Si le viol, le poison, le poignard, l’incendie,
34N’ont pas encor brodé de leurs plaisants dessins
35Le canevas banal de nos piteux destins,
36C’est que notre âme, hélas ! n’est pas assez hardie.
37Mais parmi les chacals, les panthères, les lices,
38Les singes, les scorpions, les vautours, les serpents,
39Les monstres glapissants, hurlants, grognants, rampants,
40Dans la ménagerie infâme de nos vices,
41Il en est un plus laid, plus méchant, plus immonde !
42Quoiqu’il ne pousse ni grands gestes ni grands cris,
43Il ferait volontiers de la terre un débris
44Et dans un bâillement avalerait le monde ;
45C’est l’Ennui ! – l’œil chargé d’un pleur involontaire,
46Il rêve d’échafauds en fumant son houka.
47Tu le connais, lecteur, ce monstre délicat,
48– Hypocrite lecteur, – mon semblable, – mon frère !
Spleen et idéal
I. – Bénédiction
49Lorsque, par un décret des puissances suprêmes,
50Le Poète apparaît en ce monde ennuyé,
51Sa mère épouvantée et pleine de blasphèmes
52Crispe ses poings vers Dieu, qui la prend en pitié :
53– « Ah ! que n’ai-je mis bas tout un nœud de vipères,
54Plutôt que de nourrir cette dérision !
55Maudite soit la nuit aux plaisirs éphémères
56Où mon ventre a conçu mon expiation !
57Puisque tu m’as choisie entre toutes les femmes
58Pour être le dégoût de mon triste mari,
59Et que je ne puis pas rejeter dans les flammes,
60Comme un billet d’amour, ce monstre rabougri,
61Je ferai rejaillir ta haine qui m’accable
62Sur l’instrument maudit de tes méchancetés,
63Et je tordrai si bien cet arbre misérable,
64Qu’il ne pourra pousser ses boutons empestés ! »
65Elle ravale ainsi l’écume de sa haine,
66Et, ne comprenant pas les desseins éternels,
67Elle-même prépare au fond de la Géhenne
68Les bûchers consacrés aux crimes maternels.
69Pourtant, sous la tutelle invisible d’un Ange,
70L’Enfant déshérité s’enivre de soleil,
71Et dans tout ce qu’il boit et dans tout ce qu’il mange
72Retrouve l’ambroisie et le nectar vermeil.
73Il joue avec le vent, cause avec le nuage,
74Et s’enivre en chantant du chemin de la croix ;
75Et l’Esprit qui le suit dans son pèlerinage
76Pleure de le voir gai comme un oiseau des bois.
77Tous ceux qu’il veut aimer l’observent avec crainte,
78Ou bien, s’enhardissant de sa tranquillité,
79Cherchent à qui saura lui tirer une plainte,
80Et font sur lui l’essai de leur férocité.
81Dans le pain et le vin destinés à sa bouche
82Ils mêlent de la cendre avec d’impurs crachats ;
83Avec hypocrisie ils jettent ce qu’il touche,
84Et s’accusent d’avoir mis leurs pieds dans ses pas.
85Sa femme va criant sur les places publiques :
86« Puisqu’il me trouve assez belle pour m’adorer,
87Je ferai le métier des idoles antiques,
88Et comme elles je veux me faire redorer ;
89Et je me soûlerai de nard, d’encens, de myrrhe,
90De génuflexions, de viandes et de vins,
91Pour savoir si je puis dans un cœur qui m’admire
92Usurper en riant les hommages divins !
93Et, quand je m’ennuierai de ces farces impies,
94Je poserai sur lui ma frêle et forte main ;
95Et mes ongles, pareils aux ongles des harpies,
96Sauront jusqu’à son cœur se frayer un chemin.
97Comme un tout jeune oiseau qui tremble et qui palpite,
98J’arracherai ce cœur tout rouge de son sein,
99Et, pour rassasier ma bête favorite,
100Je le lui jetterai par terre avec dédain ! »
101Vers le Ciel, où son œil voit un trône splendide,
102Le Poète serein lève ses bras pieux,
103Et les vastes éclairs de son esprit lucide
104Lui dérobent l’aspect des peuples furieux :
105– « Soyez béni, mon Dieu, qui donnez la souffrance
106Comme un divin remède à nos impuretés
107Et comme la meilleure et la plus pure essence
108Qui prépare les forts aux saintes voluptés !
109Je sais que vous gardez une place au Poète
110Dans les rangs bienheureux des saintes Légions,
111Et que vous l’invitez à l’éternelle fête
112Des Trônes, des Vertus, des Dominations.
113Je sais que la douleur est la noblesse unique
114Où ne mordront jamais la terre et les enfers,
115Et qu’il faut pour tresser ma couronne mystique
116Imposer tous les temps et tous les univers.
117Mais les bijoux perdus de l’antique Palmyre,
118Les métaux inconnus, les perles de la mer,
119Par votre main montés, ne pourraient pas suffire
120À ce beau diadème éblouissant et clair ;
121Car il ne sera fait que de pure lumière,
122Puisée au foyer saint des rayons primitifs,
123Et dont les yeux mortels, dans leur splendeur entière,
124Ne sont que des miroirs obscurcis et plaintifs ! »
II. – L’albatros
125Souvent, pour s’amuser, les hommes d’équipage
126Prennent des albatros, vastes oiseaux des mers,
127Qui suivent, indolents compagnons de voyage,
128Le navire glissant sur les gouffres amers.
129À peine les ont-ils déposés sur les planches,
130Que ces rois de l’azur, maladroits et honteux,
131Laissent piteusement leurs grandes ailes blanches
132Comme des avirons traîner à côté d’eux.
133Ce voyageur ailé, comme il est gauche et veule !
134Lui, naguère si beau, qu’il est comique et laid !
135L’un agace son bec avec un brûle-gueule,
136L’autre mime, en boitant, l’infirme qui volait !
137Le Poète est semblable au prince des nuées
138Qui hante la tempête et se rit de l’archer ;
139Exilé sur le sol au milieu des huées,
140Ses ailes de géant l’empêchent de marcher.
III – Élévation
141Au-dessus des étangs, au-dessus des vallées,
142Des montagnes, des bois, des nuages, des mers,
143Par delà le soleil, par delà les éthers,
144Par delà les confins des sphères étoilées,
145Mon esprit, tu te meus avec agilité,
146Et, comme un bon nageur qui se pâme dans l’onde,
147Tu sillonnes gaiement l’immensité profonde
148Avec une indicible et mâle volupté.
149Envole-toi bien loin de ces miasmes morbides ;
150Va te purifier dans l’air supérieur,
151Et bois, comme une pure et divine liqueur,
152Le feu clair qui remplit les espaces limpides.
153Derrière les ennuis et les vastes chagrins
154Qui chargent de leur poids l’existence brumeuse,
155Heureux celui qui peut d’une aile vigoureuse
156S’élancer vers les champs lumineux et sereins ;
157Celui dont les pensers, comme des alouettes,
158Vers les cieux le matin prennent un libre essor,
159– Qui plane sur la vie, et comprend sans effort
160Le langage des fleurs et des choses muettes !
IV. – Correspondances
161La Nature est un temple où de vivants piliers
162Laissent parfois sortir de confuses paroles ;
163L’homme y passe à travers des forêts de symboles
164Qui l’observent avec des regards familiers.
165Comme de longs échos qui de loin se confondent
166Dans une ténébreuse et profonde unité,
167Vaste comme la nuit et comme la clarté,
168Les parfums, les couleurs et les sons se répondent.
169Il est des parfums frais comme des chairs d’enfants,
170Doux comme les hautbois, verts comme les prairies,
171– Et d’autres, corrompus, riches et triomphants,
172Ayant l’expansion des choses infinies,
173Comme l’ambre, le musc, le benjoin et l’encens,
174Qui chantent les transports de l’esprit et des sens
V
175J’aime le souvenir de ces époques nues,
176Dont Phœbus se plaisait à dorer les statues.
177Alors l’homme et la femme en leur agilité
178Jouissaient sans mensonge et sans anxiété,
179Et, le ciel amoureux leur caressant l’échine,
180Exerçaient la santé de leur noble machine.
181Cybèle alors, fertile en produits généreux,
182Ne trouvait point ses fils un poids trop onéreux,
183Mais, louve au cœur gonflé de tendresses communes,
184Abreuvait l’univers à ses tétines brunes.
185L’homme, élégant, robuste et fort, avait le droit
186D’être fier des beautés qui le nommaient leur roi ;
187Fruits purs de tout outrage et vierges de gerçures,
188Dont la chair lisse et ferme appelait les morsures !
189Le Poète aujourd’hui, quand il veut concevoir
190Ces natives grandeurs, aux lieux où se font voir
191La nudité de l’homme et celle de la femme,
192Sent un froid ténébreux envelopper son âme
193Devant ce noir tableau plein d’épouvantement.
194Ô monstruosités pleurant leur vêtement !
195Ô ridicules troncs ! torses dignes des masques !
196Ô pauvres corps tordus, maigres, ventrus ou flasques,
197Que le dieu de l’Utile, implacable et serein,
198Enfants, emmaillota dans ses langes d’airain !
199Et vous, femmes, hélas ! pâles comme des cierges,
200Que ronge et que nourrit la débauche, et vous, vierges,
201Du vice maternel traînant l’hérédité
202Et toutes les hideurs de la fécondité !
203Nous avons, il est vrai, nations corrompues,
204Aux peuples anciens des beautés inconnues :
205Des visages rongés par les chancres du cœur,
206Et comme qui dirait des beautés de langueur ;
207Mais ces inventions de nos muses tardives
208N’empêcheront jamais les races maladives
209De rendre à la jeunesse un hommage profond,
210– À la sainte jeunesse, à l’air simple, au doux front,
211À l’œil limpide et clair ainsi qu’une eau courante,
212Et qui va répandant sur tout, insouciante
213Comme l’azur du ciel, les oiseaux et les fleurs,
214Ses parfums, ses chansons et ses douces chaleurs !
VI. – Les phares
215Rubens, fleuve d’oubli, jardin de la paresse,
216Oreiller de chair fraîche où l’on ne peut aimer,
217Mais où la vie afflue et s’agite sans cesse,
218Comme l’air dans le ciel et la mer dans la mer ;
219Léonard de Vinci, miroir profond et sombre,
220Où des anges charmants, avec un doux souris
221Tout chargé de mystère, apparaissent à l’ombre
222Des glaciers et des pins qui ferment leur pays,
223Rembrandt, triste hôpital tout rempli de murmures,
224Et d’un grand crucifix décoré seulement,
225Où la prière en pleurs s’exhale des ordures,
226Et d’un rayon d’hiver traversé brusquement ;
227Michel-Ange, lieu vague où l’on voit des Hercules
228Se mêler à des Christs, et se lever tout droits
229Des fantômes puissants qui dans les crépuscules
230Déchirent leur suaire en étirant leurs doigts ;
231Colère de boxeur, impudences de faune,
232Toi qui sus ramasser la beauté des goujats,
233Grand cœur gonflé d’orgueil, homme débile et jaune,
234Puget, mélancolique empereur des forçats,
235Watteau, ce carnaval où bien des cœurs illustres,
236Comme des papillons, errent en flamboyant,
237Décors frais et léger éclairés par des lustres
238Qui versent la folie à ce bal tournoyant,
239Goya, cauchemar plein de choses inconnues,
240De fœtus qu’on fait cuire au milieu des sabbats,
241De vieilles au miroir et d’enfants toutes nues,
242Pour tenter les démons ajustant bien leurs bas ;
243Delacroix, lac de sang hanté des mauvais anges,
244Ombragé par un bois de sapins toujours vert,
245Où, sous un ciel chagrin, des fanfares étranges
246Passent, comme un soupir étouffé de Weber ;
247Ces malédictions, ces blasphèmes, ces plaintes,
248Ces extases, ces cris, ces pleurs, ces Te Deum,
249Sont un écho redit par mille labyrinthes ;
250C’est pour les cœurs mortels un divin opium !
251C’est un cri répété par mille sentinelles,
252Un ordre renvoyé par mille porte-voix ;
253C’est un phare allumé sur mille citadelles,
254Un appel de chasseurs perdus dans les grands bois !
255Car c’est vraiment, Seigneur, le meilleur témoignage
256Que nous puissions donner de notre dignité
257Que cet ardent sanglot qui roule d’âge en âge
258Et vient mourir au bord de votre éternité !
VII. – La muse malade
259Ma pauvre muse, hélas ! qu’as-tu donc ce matin ?
260Tes yeux creux sont peuplés de visions nocturnes,
261Et je vois tour à tour réfléchis sur ton teint
262La folie et l’horreur, froides et taciturnes.
263Le succube verdâtre et le rose lutin
264T’ont-ils versé la peur et l’amour de leurs urnes ?
265Le cauchemar, d’un poing despotique et mutin,
266T’a-t-il noyée au fond d’un fabuleux Minturnes ?
267Je voudrais qu’exhalant l’odeur de la santé
268Ton sein de pensers forts fût toujours fréquenté,
269Et que ton sang chrétien coulât à flots rythmiques,
270Comme les sons nombreux des syllabes antiques,
271Où règnent tour à tour le père des chansons,
272Phœbus, et le grand Pan, le seigneur des moissons.
VIII. – La muse vénale
273Ô muse de mon cœur, amante des palais,
274Auras-tu, quand Janvier lâchera ses Borées,
275Durant les noirs ennuis des neigeuses soirées,
276Un tison pour chauffer tes deux pieds violets ?
277Ranimeras-tu donc tes épaules marbrées
278Aux nocturnes rayons qui percent les volets ?
279Sentant ta bourse à sec autant que ton palais,
280Récolteras-tu l’or des voûtes azurées ?
281Il te faut, pour gagner ton pain de chaque soir,
282Comme un enfant de chœur, jouer de l’encensoir,
283Chanter des Te Deum auxquels tu ne crois guère,
284Ou, saltimbanque à jeun, étaler tes appas
285Et ton rire trempé de pleurs qu’on ne voit pas,
286Pour faire épanouir la rate du vulgaire.
IX. – Le mauvais moine
287Les cloîtres anciens sur leurs grandes murailles
288Étalaient en tableaux la sainte Vérité,
289Dont l’effet, réchauffant les pieuses entrailles,
290Tempérait la froideur de leur austérité.
291En ces temps où du Christ florissaient les semailles,
292Plus d’un illustre moine, aujourd’hui peu cité,
293Prenant pour atelier le champ des funérailles,
294Glorifiait la Mort avec simplicité.
295– Mon âme est un tombeau que, mauvais cénobite,
296Depuis l’éternité je parcours et j’habite ;
297Rien n’embellit les murs de ce cloître odieux.
298Ô moine fainéant ! quand saurai-je donc faire
299Du spectacle vivant de ma triste misère
300Le travail de mes mains et l’amour de mes yeux ?
X. – L’ennemi
301Ma jeunesse ne fut qu’un ténébreux orage,
302Traversé çà et là par de brillants soleils ;
303Le tonnerre et la pluie ont fait un tel ravage,
304Qu’il reste en mon jardin bien peu de fruits vermeils.
305Voilà que j’ai touché l’automne des idées,
306Et qu’il faut employer la pelle et les râteaux
307Pour rassembler à neuf les terres inondées,
308Où l’eau creuse des trous grands comme des tombeaux.
309Et qui sait si les fleurs nouvelles que je rêve
310Trouveront dans ce sol lavé comme une grève
311Le mystique aliment qui ferait leur vigueur ?
312– Ô douleur ! ô douleur ! Le Temps mange la vie,
313Et l’obscur Ennemi qui nous ronge le cœur
314Du sang que nous perdons croît et se fortifie !
XI. – Le guignon
315Pour soulever un poids si lourd,
316Sisyphe, il faudrait ton courage !
317Bien qu’on ait du cœur à l’ouvrage,
318L’Art est long et le Temps est court.
319Loin des sépultures célèbres,
320Vers un cimetière isolé,
321Mon cœur, comme un tambour voilé,
322Va battant des marches funèbres.
323– Maint joyau dort enseveli
324Dans les ténèbres et l’oubli,
325Bien loin des pioches et des sondes ;
326Mainte fleur épanche à regret
327Son parfum doux comme un secret
328Dans les solitudes profondes.
XII. – La vie antérieure
329J’ai longtemps habité sous de vastes portiques
330Que les soleils marins teignaient de mille feux,
331Et que leurs grands piliers, droits et majestueux,
332Rendaient pareils, le soir, aux grottes basaltiques.
333Les houles, en roulant les images des cieux,
334Mêlaient d’une façon solennelle et mystique
335Les tout-puissants accords de leur riche musique
336Aux couleurs du couchant reflété par mes yeux.
337C’est là que j’ai vécu dans les voluptés calmes,
338Au milieu de l’azur, des vagues, des splendeurs
339Et des esclaves nus, tout imprégnés d’odeurs,
340Qui me rafraîchissaient le front avec des palmes,
341Et dont l’unique soin était d’approfondir
342Le secret douloureux qui me faisait languir.
XIII. – Bohémiens en voyage
343La tribu prophétique aux prunelles ardentes
344Hier s’est mise en route, emportant ses petits
345Sur son dos, ou livrant à leurs fiers appétits
346Le trésor toujours prêt des mamelles pendantes.
347Les hommes vont à pied sous leurs armes luisantes
348Le long des chariots où les leurs sont blottis,
349Promenant sur le ciel des yeux appesantis
350Par le morne regret des chimères absentes.
351Du fond de son réduit sablonneux, le grillon,
352Les regardant passer, redouble sa chanson ;
353Cybèle, qui les aime, augmente ses verdures,
354Fait couler le rocher et fleurir le désert
355Devant ces voyageurs, pour lesquels est ouvert
356L’empire familier des ténèbres futures.
XIV. – L’homme et la mer
357Homme libre, toujours tu chériras la mer !
358La mer est ton miroir ; tu contemples ton âme
359Dans le déroulement infini de sa lame,
360Et ton esprit n’est pas un gouffre moins amer.
361Tu te plais à plonger au sein de ton image ;
362Tu l’embrasses des yeux et des bras, et ton cœur
363Se distrait quelquefois de sa propre rumeur
364Au bruit de cette plainte indomptable et sauvage.
365Vous êtes tous les deux ténébreux et discrets :
366Homme, nul n’a sondé le fond de tes abîmes ;
367Ô mer, nul ne connaît tes richesses intimes,
368Tant vous êtes jaloux de garder vos secrets !
369Et cependant voilà des siècles innombrables
370Que vous vous combattez sans pitié ni remord,
371Tellement vous aimez le carnage et la mort,
372Ô lutteurs éternels, ô frères implacables !
XV. – Don Juan aux enfers
373Quand Don Juan descendit vers l’onde souterraine
374Et lorsqu’il eut donné son obole à Charon,
375Un sombre mendiant, l’œil fier comme Antisthène,
376D’un bras vengeur et fort saisit chaque aviron.
377Montrant leurs seins pendants et leurs robes ouvertes,
378Des femmes se tordaient sous le noir firmament,
379Et, comme un grand troupeau de victimes offertes,
380Derrière lui traînaient un long mugissement.
381Sganarelle en riant lui réclamait ses gages,
382Tandis que Don Luis avec un doigt tremblant
383Montrait à tous les morts errant sur les rivages
384Le fils audacieux qui railla son front blanc.
385Frissonnant sous son deuil, la chaste et maigre Elvire,
386Près de l’époux perfide et qui fut son amant,
387Semblait lui réclamer un suprême sourire
388Où brillât la douceur de son premier serment.
389Tout droit dans son armure, un grand homme de pierre
390Se tenait à la barre et coupait le flot noir,
391Mais le calme héros, courbé sur sa rapière,
392Regardait le sillage et ne daignait rien voir.
XVI. – Châtiment de l’orgueil
393En ces temps merveilleux où la Théologie
394Fleurit avec le plus de sève et d’énergie,
395On raconte qu’un jour un docteur des plus grands,
396– Après avoir forcé les cœurs indifférents ;
397Les avoir remués dans leurs profondeurs noires ;
398Après avoir franchi vers les célestes gloires
399Des chemins singuliers à lui-même inconnus,
400Où les purs Esprits seuls peut-être étaient venus, –
401Comme un homme monté trop haut, pris de panique,
402S’écria, transporté d’un orgueil satanique :
403« Jésus, petit Jésus ! je t’ai poussé bien haut !
404Mais, si j’avais voulu t’attaquer au défaut
405De l’armure, ta honte égalerait ta gloire,
406Et tu ne serais plus qu’un fœtus dérisoire ! »
407Immédiatement sa raison s’en alla.
408L’éclat de ce soleil d’un crêpe se voilà ;
409Tout le chaos roula dans cette intelligence,
410Temple autrefois vivant, plein d’ordre et d’opulence,
411Sous les plafonds duquel tant de pompe avait lui.
412Le silence et la nuit s’installèrent en lui,
413Comme dans un caveau dont la clef est perdue.
414Dès lors il fut semblable aux bêtes de la rue,
415Et, quand il s’en allait sans rien voir, à travers
416Les champs, sans distinguer les étés des hivers,
417Sale, inutile et laid comme une chose usée,
418Il faisait des enfants la joie et la risée.
XVII. – La beauté
419Je suis belle, ô mortels ! comme un rêve de pierre,
420Et mon sein, où chacun s’est meurtri tour à tour,
421Est fait pour inspirer au poète un amour
422Éternel et muet ainsi que la matière.
423Je trône dans l’azur comme un sphinx incompris ;
424J’unis un cœur de neige à la blancheur des cygnes ;
425Je hais le mouvement qui déplace les lignes,
426Et jamais je ne pleure et jamais je ne ris.
427Les poètes, devant mes grandes attitudes,
428Que j’ai l’air d’emprunter aux plus fiers monuments,
429Consumeront leurs jours en d’austères études ;
430Car j’ai, pour fasciner ces dociles amants,
431De purs miroirs qui font toutes choses plus belles :
432Mes yeux, mes larges yeux aux clartés éternelles !
XVIII. – L’idéal
433Ce ne seront jamais ces beautés de vignettes,
434Produits avariés, nés d’un siècle vaurien,
435Ces pieds à brodequins, ces doigts à castagnettes,
436Qui sauront satisfaire un cœur comme le mien.
437Je laisse à Gavarni, poète des chloroses,
438Son troupeau gazouillant de beautés d’hôpital,
439Car je ne puis trouver parmi ces pâles roses
440Une fleur qui ressemble à mon rouge idéal.
441Ce qu’il faut à ce cœur profond comme un abîme,
442C’est vous, Lady Macbeth, âme puissante au crime,
443Rêve d’Eschyle éclos au climat des autans,
444Ou bien toi, grande Nuit, fille de Michel-Ange,
445Qui tors paisiblement dans une pose étrange
446Tes appas façonnés aux bouches des Titans.
XIX. – La géante
447Du temps que la Nature en sa verve puissante
448Concevait chaque jour des enfants monstrueux,
449J’eusse aimé vivre auprès d’une jeune géante,
450Comme aux pieds d’une reine chat voluptueux.
451J’eusse aimé voir son corps fleurir avec son âme
452Et grandir librement dans ses terribles jeux ;
453Deviner si son cœur couve une sombre flamme
454Aux humides brouillards qui nagent dans ses yeux ;
455Parcourir à loisir ses magnifiques formes ;
456Ramper sur le versant de ses genoux énormes,
457Et parfois en été, quand les soleils malsains,
458Lasse, la font s’étendre à travers la campagne,
459Dormir nonchalamment à l’ombre de ses seins,
460Comme un hameau paisible au pied d’une montagne.
XX. – Le masque
461Statue allégorique dans le goût de la renaissance
462à Ernest Christophe, statuaire
463Contemplons ce trésor de grâces florentines ;
464Dans l’ondulation de ce corps musculeux
465L’Élégance et la Force abondent, sœurs divines.
466Cette femme, morceau vraiment miraculeux,
467Divinement robuste, adorablement mince,
468Est faite pour trôner sur des lits somptueux,
469Et charmer les loisirs d’un pontife ou d’un prince.
470– Aussi, vois ce souris fin et voluptueux
471Où la Fatuité promène son extase ;
472Ce long regard sournois, langoureux et moqueur ;
473Ce visage mignard, tout encadré de gaze,
474Dont chaque trait nous dit avec un air vainqueur :
475« La Volupté m’appelle et l’Amour me couronne ! »
476À cet être doué de tant de majesté
477Vois quel charme excitant la gentillesse donne !
478Approchons, et tournons autour de sa beauté.
479Ô blasphème de l’art ! ô surprise fatale !
480La femme au corps divin, promettant le bonheur,
481Par le haut se termine en monstre bicéphale !
482Mais non ! ce n’est qu’un masque, un décor suborneur,
483Ce visage éclairé d’une exquise grimace,
484Et, regarde, voici, crispée atrocement,
485La véritable tête, et la sincère face
486Renversée à l’abri de la face qui ment.
487Pauvre grande beauté ! le magnifique fleuve
488De tes pleurs aboutit dans mon cœur soucieux ;
489Ton mensonge m’enivre, et mon âme s’abreuve
490Aux flots que la Douleur fait jaillir de tes yeux !
491– Mais pourquoi pleure-t-elle ? Elle, beauté parfaite
492Qui mettrait à ses pieds le genre humain vaincu,
493Quel mal mystérieux ronge son flanc d’athlète ?
494– Elle pleure, insensé, parce qu’elle a vécu !
495Et parce qu’elle vit ! Mais ce qu’elle déplore
496Surtout, ce qui la fait frémir jusqu’aux genoux,
497C’est que demain, hélas ! il faudra vivre encore !
498Demain, après-demain et toujours ! – comme nous !
XXI. – Hymne à la beauté
499Viens-tu du ciel profond ou sors-tu de l’abîme,
500Ô Beauté ! ton regard, infernal et divin,
501Verse confusément le bienfait et le crime,
502Et l’on peut pour cela te comparer au vin.
503Tu contiens dans ton œil le couchant et l’aurore ;
504Tu répands des parfums comme un soir orageux ;
505Tes baisers sont un philtre et ta bouche une amphore
506Qui font le héros lâche et l’enfant courageux.
507Sors-tu du gouffre noir ou descends-tu des astres ?
508Le Destin charmé suit tes jupons comme un chien ;
509Tu sèmes au hasard la joie et les désastres,
510Et tu gouvernes tout et ne réponds de rien.
511Tu marches sur des morts, Beauté, dont tu te moques ;
512De tes bijoux l’Horreur n’est pas le moins charmant,
513Et le Meurtre, parmi tes plus chères breloques,
514Sur ton ventre orgueilleux danse amoureusement.
515L’éphémère ébloui vole vers toi, chandelle,
516Crépite, flambe et dit : Bénissons ce flambeau !
517L’amoureux pantelant incliné sur sa belle
518À l’air d’un moribond caressant son tombeau.
519Que tu viennes du ciel ou de l’enfer, qu’importe,
520Ô Beauté ! monstre énorme, effrayant, ingénu !
521Si ton œil, ton souris, ton pied, m’ouvrent la porte
522D’un Infini que j’aime et n’ai jamais connu ?
523De Satan ou de Dieu, qu’importe ? Ange ou Sirène,
524Qu’importe, si tu rends, – fée aux yeux de velours,
525Rythme, parfum, lueur, ô mon unique reine ! –
526L’univers moins hideux et les instants moins lourds ?
XXII. – Parfum exotique
527Quand, les deux yeux fermés, en un soir chaud d’automne,
528Je respire l’odeur de ton sein chaleureux,
529Je vois se dérouler des rivages heureux
530Qu’éblouissent les feux d’un soleil monotone ;
531Une île paresseuse où la nature donne
532Des arbres singuliers et des fruits savoureux ;
533Des hommes dont le corps est mince et vigoureux,
534Et des femmes dont l’œil par sa franchise étonne.
535Guidé par ton odeur vers de charmants climats,
536Je vois un port rempli de voiles et de mâts
537Encor tout fatigués par la vague marine,
538Pendant que le parfum des verts tamariniers,
539Qui circule dans l’air et m’enfle la narine,
540Se mêle dans mon âme au chant des mariniers.
XXIII. – La chevelure
541Ô toison, moutonnant jusque sur l’encolure !
542Ô boucles ! Ô parfum chargé de nonchaloir !
543Extase ! Pour peupler ce soir l’alcôve obscure
544Des souvenirs dormant dans cette chevelure,
545Je la veux agiter dans l’air comme un mouchoir !
546La langoureuse Asie et la brûlante Afrique,
547Tout un monde lointain, absent, presque défunt,
548Vit dans tes profondeurs, forêt aromatique !
549Comme d’autres esprits voguent sur la musique,
550Le mien, ô mon amour ! nage sur ton parfum.
551J’irai là-bas où l’arbre et l’homme, pleins de sève,
552Se pâment longuement sous l’ardeur des climats ;
553Fortes tresses, soyez la houle qui m’enlève !
554Tu contiens, mer d’ébène, un éblouissant rêve
555De voiles, de rameurs, de flammes et de mâts :
556Un port retentissant où mon âme peut boire
557À grands flots le parfum, le son et la couleur ;
558Où les vaisseaux, glissant dans l’or et dans la moire,
559Ouvrent leurs vastes bras pour embrasser la gloire
560D’un ciel pur où frémit l’éternelle chaleur.
561Je plongerai ma tête amoureuse d’ivresse
562Dans ce noir océan où l’autre est enfermé ;
563Et mon esprit subtil que le roulis caresse
564Saura vous retrouver, ô féconde paresse,
565Infinis bercements du loisir embaumé !
566Cheveux bleus, pavillon de ténèbres tendues,
567Vous me rendez l’azur du ciel immense et rond ;
568Sur les bords duvetés de vos mèches tordues
569Je m’enivre ardemment des senteurs confondues
570De l’huile de coco, du musc et du goudron.
571Longtemps ! toujours ! ma main dans ta crinière lourde
572Sèmera le rubis, la perle et le saphir,
573Afin qu’à mon désir tu ne sois jamais sourde !
574N’es-tu pas l’oasis où je rêve, et la gourde
575Où je hume à longs traits le vin du souvenir ?
XXIV
576Je t’adore à l’égal de la voûte nocturne,
577Ô vase de tristesse, ô grande taciturne,
578Et t’aime d’autant plus, belle, que tu me fuis,
579Et que tu me parais, ornement de mes nuits,
580Plus ironiquement accumuler les lieues
581Qui séparent mes bras des immensités bleues.
582Je m’avance à l’attaque, et je grimpe aux assauts,
583Comme après un cadavre un chœur de vermisseaux,
584Et je chéris, ô bête implacable et cruelle !
585Jusqu’à cette froideur par où tu m’es plus belle !
XXV
586Tu mettrais l’univers entier dans ta ruelle,
587Femme impure ! L’ennui rend ton âme cruelle.
588Pour exercer tes dents à ce jeu singulier,
589Il te faut chaque jour un cœur au râtelier.
590Tes yeux, illuminés ainsi que des boutiques
591Et des ifs flamboyants dans les fêtes publiques,
592Usent insolemment d’un pouvoir emprunté,
593Sans connaître jamais la loi de leur beauté.
594Machine aveugle et sourde, en cruautés féconde !
595Salutaire instrument, buveur du sang du monde,
596Comment n’as-tu pas honte et comment n’as-tu pas
597Devant tous les miroirs vu pâlir tes appas ?
598La grandeur de ce mal où tu te crois savante,
599Ne t’a donc jamais fait reculer d’épouvante,
600Quand la nature, grande en ses desseins cachés,
601De toi se sert, ô femme, ô reine des péchés,
602– De toi, vil animal, – pour pétrir un génie ?
603Ô fangeuse grandeur ! sublime ignominie !
XXVI. – Sed non satiata
604Bizarre déité, brune comme les nuits,
605Au parfum mélangé de musc et de havane,
606Œuvre de quelque obi, le Faust de la savane,
607Sorcière au flanc d’ébène, enfant des noirs minuits,
608Je préfère au constance, à l’opium, au nuits,
609L’élixir de ta bouche où l’amour se pavane ;
610Quand vers toi mes désirs partent en caravane,
611Tes yeux sont la citerne où boivent mes ennuis.
612Par ces deux grands yeux noirs, soupiraux de ton âme,
613Ô démon sans pitié ! verse-moi moins de flamme ;
614Je ne suis pas le Styx pour t’embrasser neuf fois,
615Hélas ! et je ne puis, Mégère libertine,
616Pour briser ton courage et te mettre aux abois,
617Dans l’enfer de ton lit devenir Proserpine !
XXVII
618Avec ses vêtements ondoyants et nacrés,
619Même quand elle marche on croirait qu’elle danse,
620Comme ces longs serpents que les jongleurs sacrés
621Au bout de leurs bâtons agitent en cadence.
622Comme le sable morne et l’azur des déserts,
623Insensibles tous deux à l’humaine souffrance,
624Comme les longs réseaux de la houle des mers,
625Elle se développe avec indifférence.
626Ses yeux polis sont faits de minéraux charmants,
627Et dans cette nature étrange et symbolique
628Où l’ange inviolé se mêle au sphinx antique,
629Où tout n’est qu’or, acier, lumière et diamants,
630Resplendit à jamais, comme un astre inutile,
631La froide majesté de la femme stérile.
XXVIII. – Le serpent qui danse
632Que j’aime voir, chère indolente,
633De ton corps si beau,
634Comme une étoffe vacillante,
635Miroiter la peau !
636Sur ta chevelure profonde
637Aux âcres parfums,
638Mer odorante et vagabonde
639Aux flots bleus et bruns,
640Comme un navire qui s’éveille
641Au vent du matin,
642Mon âme rêveuse appareille
643Pour un ciel lointain.
644Tes yeux, où rien ne se révèle
645De doux ni d’amer,
646Sont deux bijoux froids où se mêle
647L’or avec le fer.
648À te voir marcher en cadence,
649Belle d’abandon,
650On dirait un serpent qui danse
651Au bout d’un bâton.
652Sous le fardeau de ta paresse
653Ta tête d’enfant
654Se balance avec la mollesse
655D’un jeune éléphant,
656Et ton corps se penche et s’allonge
657Comme un fin vaisseau
658Qui roule bord sur bord et plonge
659Ses vergues dans l’eau.
660Comme un flot grossi par la fonte
661Des glaciers grondants,
662Quand l’eau de ta bouche remonte
663Au bord de tes dents,
664Je crois boire un vin de Bohême,
665Amer et vainqueur,
666Un ciel liquide qui parsème
667D’étoiles mon cœur !
XXIX. – Une charogne
668Rappelez-vous l’objet que nous vîmes, mon âme,
669Ce beau matin d’été si doux :
670Au détour d’un sentier une charogne infâme
671Sur un lit semé de cailloux,
672Les jambes en l’air, comme une femme lubrique,
673Brûlante et suant les poisons,
674Ouvrait d’une façon nonchalante et cynique
675Son ventre plein d’exhalaisons.
676Le soleil rayonnait sur cette pourriture,
677Comme afin de la cuire à point,
678Et de rendre au centuple à la grande Nature
679Tout ce qu’ensemble elle avait joint ;
680Et le ciel regardait la carcasse superbe
681Comme une fleur s’épanouir.
682La puanteur était si forte, que sur l’herbe
683Vous crûtes vous évanouir.
684Les mouches bourdonnaient sur ce ventre putride,
685D’où sortaient de noirs bataillons
686De larves, qui coulaient comme un épais liquide
687Le long de ces vivants haillons.
688Tout cela descendait, montait comme une vague,
689Ou s’élançait en pétillant ;
690On eût dit que le corps, enflé d’un souffle vague,
691Vivait en se multipliant.
692Et ce monde rendait une étrange musique,
693Comme l’eau courante et le vent,
694Ou le grain qu’un vanneur d’un mouvement rhythmique
695Agite et tourne dans son van.
696Les formes s’effaçaient et n’étaient plus qu’un rêve,
697Une ébauche lente à venir,
698Sur la toile oubliée, et que l’artiste achève
699Seulement par le souvenir.
700Derrière les rochers une chienne inquiète
701Nous regardait d’un œil fâché,
702Épiant le moment de reprendre au squelette
703Le morceau qu’elle avait lâché.
704– Et pourtant vous serez semblable à cette ordure,
705À cette horrible infection,
706Étoile de mes yeux, soleil de ma nature,
707Vous, mon ange et ma passion !
708Oui ! telle vous serez, ô la reine des grâces,
709Après les derniers sacrements,
710Quand vous irez, sous l’herbe et les floraisons grasses,
711Moisir parmi les ossements.
712Alors, ô ma beauté ! dites à la vermine
713Qui vous mangera de baisers,
714Que j’ai gardé la forme et l’essence divine
715De mes amours décomposés !
XXX. – De profundis clamavi
716J’implore ta pitié, Toi, l’unique, que j’aime,
717Du fond du gouffre obscur où mon cœur est tombé.
718C’est un univers morne à l’horizon plombé,
719Où nagent dans la nuit l’horreur et le blasphème ;
720Un soleil sans chaleur plane au-dessus six mois,
721Et les six autres mois la nuit couvre la terre ;
722C’est un pays plus nu que la terre polaire ;
723– Ni bêtes, ni ruisseaux, ni verdure, ni bois !
724Or il n’est pas d’horreur au monde qui surpasse
725La froide cruauté de ce soleil de glace
726Et cette immense nuit semblable au vieux Chaos ;
727Je jalouse le sort des plus vils animaux
728Qui peuvent se plonger dans un sommeil stupide.
729Tant l’écheveau du temps lentement se dévide !
XXXI. – Le vampire
730Toi qui, comme un coup de couteau,
731Dans mon cœur plaintif es entrée ;
732Toi qui, forte comme un troupeau
733De démons, vins, folle et parée,
734De mon esprit humilié
735Faire ton lit et ton domaine ;
736– Infâme à qui je suis lié
737Comme le forçat à la chaîne,
738Comme au jeu le joueur têtu,
739Comme à la bouteille l’ivrogne,
740Comme aux vermines la charogne,
741– Maudite, maudite sois-tu !
742J’ai prié le glaive rapide
743De conquérir ma liberté,
744Et j’ai dit au poison perfide
745De secourir ma lâcheté.
746Hélas ! le poison et le glaive
747M’ont pris en dédain et m’ont dit :
748« Tu n’es pas digne qu’on t’enlève
749À ton esclavage maudit,
750Imbécile ! – de son empire
751Si nos efforts te délivraient,
752Tes baisers ressusciteraient
753Le cadavre de ton vampire ! »
XXXII
754Une nuit que j’étais près d’une affreuse Juive,
755Comme au long d’un cadavre un cadavre étendu,
756Je me pris à songer près de ce corps vendu
757À la triste beauté dont mon désir se prive.
758Je me représentai sa majesté native,
759Son regard de vigueur et de grâces armé,
760Ses cheveux qui lui font un casque parfumé,
761Et dont le souvenir pour l’amour me ravive.
762Car j’eusse avec ferveur baisé ton noble corps,
763Et depuis tes pieds frais jusqu’à tes noires tresses
764Déroulé le trésor des profondes caresses,
765Si, quelque soir, d’un pleur obtenu sans effort
766Tu pouvais seulement, ô reine des cruelles !
767Obscurcir la splendeur de tes froides prunelles.
XXXIII. – Remords posthume
768Lorsque tu dormiras, ma belle ténébreuse,
769Au fond d’un monument construit en marbre noir,
770Et lorsque tu n’auras pour alcôve et manoir
771Qu’un caveau pluvieux et qu’une fosse creuse ;
772Quand la pierre, opprimant ta poitrine peureuse
773Et tes flancs qu’assouplit un charmant nonchaloir,
774Empêchera ton cœur de battre et de vouloir,
775Et tes pieds de courir leur course aventureuse,
776Le tombeau, confident de mon rêve infini
777(Car le tombeau toujours comprendra le poète),
778Durant ces grandes nuits d’où le somme est banni,
779Te dira : « Que vous sert, courtisane imparfaite,
780De n’avoir pas connu ce que pleurent les morts ? »
781– Et le ver rongera ta peau comme un remords.
XXXIV. – Le chat
782Viens, mon beau chat, sur mon cœur amoureux ;
783Retiens les griffes de ta patte,
784Et laisse-moi plonger dans tes beaux yeux,
785Mêlés de métal et d’agate.
786Lorsque mes doigts caressent à loisir
787Ta tête et ton dos élastique,
788Et que ma main s’enivre du plaisir
789De palper ton corps électrique,
790Je vois ma femme en esprit. Son regard,
791Comme le tien, aimable bête,
792Profond et froid, coupe et fend comme un dard,
793Et, des pieds jusques à la tête,
794Un air subtil, un dangereux parfum
795Nagent autour de son corps brun.
XXXV. – Duellum
796Deux guerriers ont couru l’un sur l’autre ; leurs armes
797Ont éclaboussé l’air de lueurs et de sang.
798Ces jeux, ces cliquetis du fer sont les vacarmes
799D’une jeunesse en proie à l’amour vagissant.
800Les glaives sont brisés ! comme notre jeunesse,
801Ma chère ! Mais les dents, les ongles acérés,
802Vengent bientôt l’épée et la dague traîtresse.
803– Ô fureur des cœurs mûrs par l’amour ulcérés !
804Dans le ravin hanté des chats-pards et des onces
805Nos héros, s’étreignant méchamment, ont roulé,
806Et leur peau fleurira l’aridité des ronces.
807– Ce gouffre, c’est l’enfer, de nos amis peuplé !
808Roulons-y sans remords, amazone inhumaine,
809Afin d’éterniser l’ardeur de notre haine !
XXXVI. – Le balcon
810Mère des souvenirs, maîtresse des maîtresses,
811Ô toi, tous mes plaisirs ! ô toi, tous mes devoirs !
812Tu te rappelleras la beauté des caresses,
813La douceur du foyer et le charme des soirs,
814Mère des souvenirs, maîtresse des maîtresses !
815Les soirs illuminés par l’ardeur du charbon,
816Et les soirs au balcon, voilés de vapeurs roses.
817Que ton sein m’était doux ! que ton cœur m’était bon !
818Nous avons dit souvent d’impérissables choses
819Les soirs illuminés par l’ardeur du charbon.
820Que les soleils sont beaux dans les chaudes soirées !
821Que l’espace est profond ! que le cœur est puissant !
822En me penchant vers toi, reine des adorées,
823Je croyais respirer le parfum de ton sang.
824Que les soleils sont beaux dans les chaudes soirées !
825La nuit s’épaississait ainsi qu’une cloison,
826Et mes yeux dans le noir devinaient tes prunelles,
827Et je buvais ton souffle, ô douceur ! ô poison !
828Et tes pieds s’endormaient dans mes mains fraternelles.
829La nuit s’épaississait ainsi qu’une cloison.
830Je sais l’art d’évoquer les minutes heureuses,
831Et revis mon passé blotti dans tes genoux.
832Car à quoi bon chercher tes beautés langoureuses
833Ailleurs qu’en ton cher corps et qu’en ton cœur si doux ?
834Je sais l’art d’évoquer les minutes heureuses !
835Ces serments, ces parfums, ces baisers infinis,
836Renaîtront-ils d’un gouffre interdit à nos sondes,
837Comme montent au ciel les soleils rajeunis
838Après s’être lavés au fond des mers profondes ?
839– Ô serments ! ô parfums ! ô baisers infinis !
XXXVII. – Le possédé
840Le soleil s’est couvert d’un crêpe. Comme lui,
841Ô Lune de ma vie ! emmitoufle-toi d’ombre ;
842Dors ou fume à ton gré ; sois muette, sois sombre,
843Et plonge tout entière au gouffre de l’Ennui ;
844Je t’aime ainsi ! Pourtant, si tu veux aujourd’hui,
845Comme un astre éclipsé qui sort de la pénombre,
846Te pavaner aux lieux que la Folie encombre,
847C’est bien ! Charmant poignard, jaillis de ton étui !
848Allume ta prunelle à la flamme des lustres !
849Allume le désir dans les regards des rustres !
850Tout de toi m’est plaisir, morbide ou pétulant ;
851Sois ce que tu voudras, nuit noire, rouge aurore ;
852Il n’est pas une fibre en tout mon corps tremblant
853Qui ne crie : Ô mon cher Belzébuth, je t’adore !
XXXVIII. – Un fantôme
854I
855Les ténèbres
856Dans les caveaux d’insondable tristesse
857Où le Destin m’a déjà relégué ;
858Où jamais n’entre un rayon rose et gai ;
859Où, seul avec la Nuit, maussade hôtesse,
860Je suis comme un peintre qu’un Dieu moqueur
861Condamne à peindre, hélas ! sur les ténèbres ;
862Où, cuisinier aux appétits funèbres,
863Je fais bouillir et je mange mon cœur,
864Par instants brille, et s’allonge, et s’étale
865Un spectre fait de grâce et de splendeur.
866À sa rêveuse allure orientale,
867Quand il atteint sa totale grandeur,
868Je reconnais ma belle visiteuse :
869C’est Elle ! noire et pourtant lumineuse.
870II
871Le parfum
872Lecteur, as-tu quelquefois respiré
873Avec ivresse et lente gourmandise
874Ce grain d’encens qui remplit une église,
875Ou d’un sachet le musc invétéré ?
876Charme profond, magique, dont nous grise
877Dans le présent le passé restauré !
878Ainsi l’amant sur un corps adoré
879Du souvenir cueille la fleur exquise.
880De ses cheveux élastiques et lourds,
881Vivant sachet, encensoir de l’alcôve,
882Une senteur montait, sauvage et fauve,
883Et des habits, mousseline ou velours,
884Tout imprégnés de sa jeunesse pure,
885Se dégageait un parfum de fourrure.
886III
887Le cadre
888Comme un beau cadre ajoute à la peinture,
889Bien qu’elle soit d’un pinceau très vanté,
890Je ne sais quoi d’étrange et d’enchanté
891En l’isolant de l’immense nature,
892Ainsi bijoux, meubles, métaux, dorure,
893S’adaptaient juste à sa rare beauté ;
894Rien n’offusquait sa parfaite clarté,
895Et tout semblait lui servir de bordure.
896Même on eût dit parfois qu’elle croyait
897Que tout voulait l’aimer ; elle noyait
898Sa nudité voluptueusement
899Dans les baisers du satin et du linge,
900Et lente ou brusque, à chaque mouvement
901Montrait la grâce enfantine du singe.
902IV
903Le portrait
904La Maladie et la Mort font des cendres
905De tout le feu qui pour nous flamboya.
906De ces grands yeux si fervents et si tendres,
907De cette bouche où mon cœur se noya,
908De ces baisers puissants comme un dictame,
909De ces transports plus vifs que des rayons,
910Que reste-t-il ? C’est affreux, ô mon âme !
911Rien qu’un dessin fort pâle, aux trois crayons,
912Qui, comme moi, meurt dans la solitude,
913Et que le Temps, injurieux vieillard,
914Chaque jour frotte avec son aile rude…
915Noir assassin de la Vie et de l’Art,
916Tu ne tueras jamais dans ma mémoire
917Celle qui fut mon plaisir et ma gloire !
XXXIX
918Je te donne ces vers afin que si mon nom
919Aborde heureusement aux époques lointaines,
920Et fait rêver un soir les cervelles humaines,
921Vaisseau favorisé par un grand aquilon,
922Ta mémoire, pareille aux fables incertaines,
923Fatigue le lecteur ainsi qu’un tympanon,
924Et par un fraternel et mystique chaînon
925Reste comme pendue à mes rimes hautaines ;
926Être maudit à qui, de l’abîme profond
927Jusqu’au plus haut du ciel, rien, hors moi, ne répond !
928– Ô toi qui, comme une ombre à la trace éphémère,
929Foules d’un pied léger et d’un regard serein
930Les stupides mortels qui t’ont jugée amère,
931Statue aux yeux de jais, grand ange au front d’airain !
XL. – Semper Eadem
932« D’où vous vient, disiez-vous, cette tristesse étrange,
933Montant comme la mer sur le roc noir et nu ? »
934– Quand notre cœur a fait une fois sa vendange,
935Vivre est un mal. C’est un secret de tous connu,
936Une douleur très simple et non mystérieuse,
937Et, comme votre joie, éclatante pour tous.
938Cessez donc de chercher, ô belle curieuse !
939Et, bien que votre voix soit douce, taisez-vous !
940Taisez-vous, ignorante ! âme toujours ravie !
941Bouche au rire enfantin ! Plus encor que la Vie,
942La Mort nous tient souvent par des liens subtils.
943Laissez, laissez mon cœur s’enivrer d’un mensonge,
944Plonger dans vos beaux yeux comme dans un beau songe,
945Et sommeiller longtemps à l’ombre de vos cils !
XLI. – Tout entière
946Le Démon, dans ma chambre haute,
947Ce matin est venu me voir,
948Et, tâchant à me prendre en faute,
949Me dit : « Je voudrais bien savoir,
950Parmi toutes les belles choses
951Dont est fait son enchantement,
952Parmi les objets noirs ou roses
953Qui composent son corps charmant,
954Quel est le plus doux. » – Ô mon âme !
955Tu répondis à l’Abhorré :
956« Puisqu’en Elle tout est dictame,
957Rien ne peut être préféré.
958Lorsque tout me ravit, j’ignore
959Si quelque chose me séduit.
960Elle éblouit comme l’Aurore
961Et console comme la Nuit ;
962Et l’harmonie est trop exquise,
963Qui gouverne tout son beau corps,
964Pour que l’impuissante analyse
965En note les nombreux accords.
966Ô métamorphose mystique
967De tous mes sens fondus en un !
968Son haleine fait la musique,
969Comme sa voix fait le parfum ! »
XLII
970Que diras-tu ce soir, pauvre âme solitaire,
971Que diras-tu, mon cœur, cœur autrefois flétri,
972À la très belle, à la très bonne, à la très chère,
973Dont le regard divin t’a soudain refleuri ?
974– Nous mettrons notre orgueil à chanter ses louanges :
975Rien ne vaut la douceur de son autorité ;
976Sa chair spirituelle a le parfum des Anges,
977Et son œil nous revêt d’un habit de clarté.
978Que ce soit dans la nuit et dans la solitude,
979Que ce soit dans la rue et dans la multitude,
980Son fantôme dans l’air danse comme un flambeau.
981Parfois il parle et dit : « Je suis belle, et j’ordonne
982Que pour l’amour de moi vous n’aimiez que le Beau ;
983Je suis l’Ange gardien, la Muse et la Madone. »
XLIII. – Le flambeau vivant
984Ils marchent devant moi, ces Yeux pleins de lumières,
985Qu’un Ange très savant a sans doute aimantés ;
986Ils marchent, ces divins frères qui sont mes frères,
987Secouant dans mes yeux leurs feux diamantés.
988Me sauvant de tout piège et de tout péché grave,
989Ils conduisent mes pas dans la route du Beau ;
990Ils sont mes serviteurs et je suis leur esclave ;
991Tout mon être obéit à ce vivant flambeau.
992Charmants Yeux, vous brillez de la clarté mystique
993Qu’ont les cierges brûlant en plein jour ; le soleil
994Rougit, mais n’éteint pas leur flamme fantastique ;
995Ils célèbrent la Mort, vous chantez le Réveil ;
996Vous marchez en chantant le réveil de mon âme,
997Astres dont nul soleil ne peut flétrir la flamme !
XLIV. – Réversibilité
998Ange plein de gaieté, connaissez-vous l’angoisse,
999La honte, les remords, les sanglots, les ennuis,
1000Et les vagues terreurs de ces affreuses nuits
1001Qui compriment le cœur comme un papier qu’on froisse ?
1002Ange plein de gaieté, connaissez-vous l’angoisse ?
1003Ange plein de bonté, connaissez-vous la haine,
1004Les poings crispés dans l’ombre et les larmes de fiel,
1005Quand la Vengeance bat son infernal rappel,
1006Et de nos facultés se fait le capitaine ?
1007Ange plein de bonté, connaissez-vous la haine ?
1008Ange plein de santé, connaissez-vous les Fièvres,
1009Qui, le long des grands murs de l’hospice blafard,
1010Comme des exilés, s’en vont d’un pied traînard,
1011Cherchant le soleil rare et remuant les lèvres ?
1012Ange plein de santé, connaissez-vous les Fièvres ?
1013Ange plein de beauté, connaissez-vous les rides,
1014Et la peur de vieillir, et ce hideux tourment
1015De lire la secrète horreur du dévouement
1016Dans des yeux où longtemps burent nos yeux avides ?
1017Ange plein de beauté, connaissez-vous les rides ?
1018Ange plein de bonheur, de joie et de lumières,
1019David mourant aurait demandé la santé
1020Aux émanations de ton corps enchanté ;
1021Mais de toi je n’implore, ange, que tes prières,
1022Ange plein de bonheur, de joie et de lumières !
XLV. – Confession
1023Une fois, une seule, aimable et douce femme,
1024À mon bras votre bras poli
1025S’appuya (sur le fond ténébreux de mon âme
1026Ce souvenir n’est point pâli) ;
1027Il était tard ; ainsi qu’une médaille neuve
1028La pleine lune s’étalait,
1029Et la solennité de la nuit, comme un fleuve,
1030Sur Paris dormant ruisselait.
1031Et le long des maisons, sous les portes cochères,
1032Des chats passaient furtivement,
1033L’oreille au guet, ou bien, comme des ombres chères,
1034Nous accompagnaient lentement.
1035Tout à coup, au milieu de l’intimité libre
1036Éclose à la pâle clarté,
1037De vous, riche et sonore instrument où ne vibre
1038Que la radieuse gaieté,
1039De vous, claire et joyeuse ainsi qu’une fanfare
1040Dans le matin étincelant,
1041Une note plaintive, une note bizarre
1042S’échappa, tout en chancelant
1043Comme une enfant chétive, horrible, sombre, immonde,
1044Dont sa famille rougirait,
1045Et qu’elle aurait longtemps, pour la cacher au monde,
1046Dans un caveau mise au secret.
1047Pauvre ange, elle chantait, votre note criarde :
1048« Que rien ici-bas n’est certain,
1049Et que toujours, avec quelque soin qu’il se farde,
1050Se trahit l’égoïsme humain ;
1051Que c’est un dur métier que d’être belle femme,
1052Et que c’est le travail banal
1053De la danseuse folle et froide qui se pâme
1054Dans un sourire machinal ;
1055Que bâtir sur les cœurs est une chose sotte ;
1056Que tout craque, amour et beauté,
1057Jusqu’à ce que l’Oubli les jette dans sa hotte
1058Pour les rendre à l’Éternité ! »
1059J’ai souvent évoqué cette lune enchantée,
1060Ce silence et cette langueur,
1061Et cette confidence horrible chuchotée
1062Au confessionnal du cœur.
XLVI. – L’aube spirituelle
1063Quand chez les débauchés l’aube blanche et vermeille
1064Entre en société de l’Idéal rongeur,
1065Par l’opération d’un mystère vengeur
1066Dans la brute assoupie un ange se réveille.
1067Des Cieux Spirituels l’inaccessible azur,
1068Pour l’homme terrassé qui rêve encore et souffre,
1069S’ouvre et s’enfonce avec l’attirance du gouffre.
1070Ainsi, chère Déesse, Être lucide et pur,
1071Sur les débris fumeux des stupides orgies
1072Ton souvenir plus clair, plus rose, plus charmant,
1073À mes yeux agrandis voltige incessamment.
1074Le soleil a noirci la flamme des bougies ;
1075Ainsi, toujours vainqueur, ton fantôme est pareil,
1076Âme resplendissante, à l’immortel soleil !
XLVII. – Harmonie du soir
1077Voici venir les temps où vibrant sur sa tige
1078Chaque fleur s’évapore ainsi qu’un encensoir ;
1079Les sons et les parfums tournent dans l’air du soir ;
1080Valse mélancolique et langoureux vertige !
1081Chaque fleur s’évapore ainsi qu’un encensoir ;
1082Le violon frémit comme un cœur qu’on afflige ;
1083Valse mélancolique et langoureux vertige !
1084Le ciel est triste et beau comme un grand reposoir.
1085Le violon frémit comme un cœur qu’on afflige,
1086Un cœur tendre, qui hait le néant vaste et noir !
1087Le ciel est triste et beau comme un grand reposoir ;
1088Le soleil s’est noyé dans son sang qui se fige.
1089Un cœur tendre, qui hait le néant vaste et noir,
1090Du passé lumineux recueille tout vestige !
1091Le soleil s’est noyé dans son sang qui se fige…
1092Ton souvenir en moi luit comme un ostensoir !
XLVIII. – Le flacon
1093Il est de forts parfums pour qui toute matière
1094Est poreuse. On dirait qu’ils pénètrent le verre.
1095En ouvrant un coffret venu de l’Orient
1096Dont la serrure grince et rechigne en criant,
1097Ou dans une maison déserte quelque armoire
1098Pleine de l’âcre odeur des temps, poudreuse et noire,
1099Parfois on trouve un vieux flacon qui se souvient,
1100D’où jaillit toute vive une âme qui revient.
1101Mille pensers dormaient, chrysalides funèbres,
1102Frémissant doucement dans les lourdes ténèbres,
1103Qui dégagent leur aile et prennent leur essor,
1104Teintés d’azur, glacés de rose, lamés d’or.
1105Voilà le souvenir enivrant qui voltige
1106Dans l’air troublé ; les yeux se ferment ; le Vertige
1107Saisit l’âme vaincue et la pousse à deux mains
1108Vers un gouffre obscurci de miasmes humains ;
1109Il la terrasse au bord d’un gouffre séculaire,
1110Où, Lazare odorant déchirant son suaire,
1111Se meut dans son réveil le cadavre spectral
1112D’un vieil amour ranci, charmant et sépulcral.
1113Ainsi, quand je serai perdu dans la mémoire
1114Des hommes, dans le coin d’une sinistre armoire
1115Quand on m’aura jeté, vieux flacon désolé,
1116Décrépit, poudreux, sale, abject, visqueux, fêlé,
1117Je serai ton cercueil, aimable pestilence !
1118Le témoin de ta force et de ta virulence,
1119Cher poison préparé par les anges ! Liqueur
1120Qui me ronge, ô la vie et la mort de mon cœur !
XLIX. – Le poison
1121Le vin sait revêtir le plus sordide bouge
1122D’un luxe miraculeux,
1123Et fait surgir plus d’un portique fabuleux
1124Dans l’or de sa vapeur rouge,
1125Comme un soleil couchant dans un ciel nébuleux.
1126L’opium agrandit ce qui n’a pas de bornes,
1127Allonge l’illimité,
1128Approfondit le temps, creuse la volupté,
1129Et de plaisirs noirs et mornes
1130Remplit l’âme au delà de sa capacité.
1131Tout cela ne vaut pas le poison qui découle
1132De tes yeux, de tes yeux verts,
1133Lacs où mon âme tremble et se voit à l’envers…
1134Mes songes viennent en foule
1135Pour se désaltérer à ces gouffres amers.
1136Tout cela ne vaut pas le terrible prodige
1137De ta salive qui mord,
1138Qui plonge dans l’oubli mon âme sans remord,
1139Et, charriant le vertige,
1140La roule défaillante aux rives de la mort !
L. – Ciel brouillé
1141On dirait ton regard d’une vapeur couvert ;
1142Ton œil mystérieux (est-il bleu, gris ou vert ?)
1143Alternativement tendre, rêveur, cruel
1144Réfléchit l’indolence et la pâleur du ciel.
1145Tu rappelles ces jours blancs, tièdes et voilés,
1146Qui font se fondre en pleurs les cœurs ensorcelés,
1147Quand, agités d’un mal inconnu qui les tord,
1148Les nerfs trop éveillés raillent l’esprit qui dort.
1149Tu ressembles parfois à ces beaux horizons
1150Qu’allument les soleils des brumeuses saisons…
1151Comme tu resplendis, paysage mouillé
1152Qu’enflamment les rayons tombant d’un ciel brouillé !
1153Ô femme dangereuse, ô séduisants climats !
1154Adorerai-je aussi ta neige et vos frimas,
1155Et saurai-je tirer de l’implacable hiver
1156Des plaisirs plus aigus que la glace et le fer ?
LI. – Le chat
1157I
1158Dans ma cervelle se promène,
1159Ainsi qu’en son appartement,
1160Un beau chat, fort, doux et charmant.
1161Quand il miaule, on l’entend à peine,
1162Tant son timbre est tendre et discret ;
1163Mais que sa voix s’apaise ou gronde,
1164Elle est toujours riche et profonde.
1165C’est là son charme et son secret.
1166Cette voix, qui perle et qui filtre
1167Dans mon fonds le plus ténébreux,
1168Me remplit comme un vers nombreux
1169Et me réjouit comme un philtre.
1170Elle endort les plus cruels maux
1171Et contient toutes les extases ;
1172Pour dire les plus longues phrases,
1173Elle n’a pas besoin de mots.
1174Non, il n’est pas d’archet qui morde
1175Sur mon cœur, parfait instrument,
1176Et fasse plus royalement
1177Chanter sa plus vibrante corde,
1178Que ta voix, chat mystérieux,
1179Chat séraphique, chat étrange,
1180En qui tout est, comme en un ange,
1181Aussi subtil qu’harmonieux !
1182II
1183De sa fourrure blonde et brune
1184Sort un parfum si doux, qu’un soir
1185J’en fus embaumé, pour l’avoir
1186Caressée une fois, rien qu’une.
1187C’est l’esprit familier du lieu ;
1188Il juge, il préside, il inspire
1189Toutes choses dans son empire ;
1190Peut-être est-il fée, est-il dieu ?
1191Quand mes yeux, vers ce chat que j’aime
1192Tirés comme par un aimant,
1193Se retournent docilement
1194Et que je regarde en moi-même,
1195Je vois avec étonnement
1196Le feu de ses prunelles pâles,
1197Clairs fanaux, vivantes opales,
1198Qui me contemplent fixement.
LII. – Le beau navire
1199Je veux te raconter, ô molle enchanteresse !
1200Les diverses beautés qui parent ta jeunesse ;
1201Je veux te peindre ta beauté,
1202Où l’enfance s’allie à la maturité.
1203Quand tu vas balayant l’air de ta jupe large,
1204Tu fais l’effet d’un beau vaisseau qui prend le large,
1205Chargé de toile, et va roulant
1206Suivant un rythme doux, et paresseux, et lent.
1207Sur ton cou large et rond, sur tes épaules grasses,
1208Ta tête se pavane avec d’étranges grâces ;
1209D’un air placide et triomphant
1210Tu passes ton chemin, majestueuse enfant.
1211Je veux te raconter, ô molle enchanteresse !
1212Les diverses beautés qui parent ta jeunesse ;
1213Je veux te peindre ta beauté,
1214Où l’enfance s’allie à la maturité.
1215Ta gorge qui s’avance et qui pousse la moire,
1216Ta gorge triomphante est une belle armoire
1217Dont les panneaux bombés et clairs
1218Comme les boucliers accrochent des éclairs,
1219Boucliers provoquants, armés de pointes roses !
1220Armoire à doux secrets, pleine de bonnes choses,
1221De vins, de parfums, de liqueurs
1222Qui feraient délirer les cerveaux et les cœurs !
1223Quand tu vas balayant l’air de ta jupe large,
1224Tu fais l’effet d’un beau vaisseau qui prend le large,
1225Chargé de toile, et va roulant
1226Suivant un rythme doux, et paresseux, et lent.
1227Tes nobles jambes, sous les volants qu’elles chassent,
1228Tourmentent les désirs obscurs et les agacent,
1229Comme deux sorcières qui font
1230Tourner un philtre noir dans un vase profond.
1231Tes bras, qui se joueraient des précoces hercules,
1232Sont des boas luisants les solides émules,
1233Faits pour serrer obstinément,
1234Comme pour l’imprimer dans ton cœur, ton amant.
1235Sur ton cou large et rond, sur tes épaules grasses,
1236Ta tête se pavane avec d’étranges grâces ;
1237D’un air placide et triomphant
1238Tu passes ton chemin, majestueuse enfant.
LIII. – L’invitation au voyage
1239Mon enfant, ma sœur,
1240Songe à la douceur
1241D’aller là-bas vivre ensemble !
1242Aimer à loisir,
1243Aimer et mourir
1244Au pays qui te ressemble !
1245Les soleils mouillés
1246De ces ciels brouillés
1247Pour mon esprit ont les charmes
1248Si mystérieux
1249De tes traîtres yeux,
1250Brillant à travers leurs larmes.
1251Là, tout n’est qu’ordre et beauté,
1252Luxe, calme et volupté.
1253Des meubles luisants,
1254Polis par les ans,
1255Décoreraient notre chambre ;
1256Les plus rares fleurs
1257Mêlant leurs odeurs
1258Aux vagues senteurs de l’ambre,
1259Les riches plafonds,
1260Les miroirs profonds,
1261La splendeur orientale,
1262Tout y parlerait
1263À l’âme en secret
1264Sa douce langue natale.
1265Là, tout n’est qu’ordre et beauté,
1266Luxe, calme et volupté.
1267Vois sur ces canaux
1268Dormir ces vaisseaux
1269Dont l’humeur est vagabonde ;
1270C’est pour assouvir
1271Ton moindre désir
1272Qu’ils viennent du bout du monde.
1273– Les soleils couchants
1274Revêtent les champs,
1275Les canaux, la ville entière,
1276D’hyacinthe et d’or ;
1277Le monde s’endort
1278Dans une chaude lumière.
1279Là, tout n’est qu’ordre et beauté,
1280Luxe, calme et volupté.
LIV. – L’irréparable
1281Pouvons-nous étouffer le vieux, le long Remords,
1282Qui vit, s’agite et se tortille,
1283Et se nourrit de nous comme le ver des morts,
1284Comme du chêne la chenille ?
1285Pouvons-nous étouffer l’implacable Remords ?
1286Dans quel philtre, dans quel vin, dans quelle tisane,
1287Noierons-nous ce vieil ennemi,
1288Destructeur et gourmand comme la courtisane,
1289Patient comme la fourmi ?
1290Dans quel philtre ? – dans quel vin ? – dans quelle tisane ?
1291Dis-le, belle sorcière, oh ! dis, si tu le sais,
1292À cet esprit comblé d’angoisse
1293Et pareil au mourant qu’écrasent les blessés,
1294Que le sabot du cheval froisse,
1295Dis-le, belle sorcière, oh ! dis, si tu le sais,
1296À cet agonisant que le loup déjà flaire
1297Et que surveille le corbeau,
1298À ce soldat brisé ! s’il faut qu’il désespère
1299D’avoir sa croix et son tombeau ;
1300Ce pauvre agonisant que déjà le loup flaire !
1301Peut-on illuminer un ciel bourbeux et noir ?
1302Peut-on déchirer des ténèbres
1303Plus denses que la poix, sans matin et sans soir,
1304Sans astres, sans éclairs funèbres ?
1305Peut-on illuminer un ciel bourbeux et noir ?
1306L’Espérance qui brille aux carreaux de l’Auberge
1307Est soufflée, est morte à jamais !
1308Sans lune et sans rayons, trouver où l’on héberge
1309Les martyrs d’un chemin mauvais !
1310Le Diable a tout éteint aux carreaux de l’Auberge !
1311Adorable sorcière, aimes-tu les damnés ?
1312Dis, connais-tu l’irrémissible ?
1313Connais-tu le Remords, aux traits empoisonnés,
1314À qui notre cœur sert de cible ?
1315Adorable sorcière, aimes-tu les damnés ?
1316L’Irréparable ronge avec sa dent maudite
1317Notre âme, piteux monument,
1318Et souvent il attaque, ainsi que le termite,
1319Par la base le bâtiment.
1320L’Irréparable ronge avec sa dent maudite !
1321– J’ai vu parfois, au fond d’un théâtre banal
1322Qu’enflammait l’orchestre sonore,
1323Une fée allumer dans un ciel infernal
1324Une miraculeuse aurore ;
1325J’ai vu parfois au fond d’un théâtre banal
1326Un être, qui n’était que lumière, or et gaze,
1327Terrasser l’énorme Satan ;
1328Mais mon cœur, que jamais ne visite l’extase,
1329Est un théâtre où l’on attend
1330Toujours, toujours en vain, l’Être aux ailes de gaze !
LV. – Causerie
1331Vous êtes un beau ciel d’automne, clair et rose !
1332Mais la tristesse en moi monte comme la mer,
1333Et laisse, en refluant, sur ma lèvre morose
1334Le souvenir cuisant de son limon amer.
1335– Ta main se glisse en vain sur mon sein qui se pâme ;
1336Ce qu’elle cherche, amie, est un lieu saccagé
1337Par la griffe et la dent féroce de la femme.
1338Ne cherchez plus mon cœur ; les bêtes l’ont mangé.
1339Mon cœur est un palais flétri par la cohue ;
1340On s’y soûle, on s’y tue, on s’y prend aux cheveux !
1341– Un parfum nage autour de votre gorge nue ! …
1342Ô Beauté, dur fléau des âmes, tu le veux !
1343Avec tes yeux de feu, brillants comme des fêtes,
1344Calcine ces lambeaux qu’ont épargnés les bêtes !
LVI. – Chant d’automne
1345I
1346Bientôt nous plongeons dans les froides ténèbres ;
1347Adieu, vive clarté de nos étés trop courts !
1348J’entends déjà tomber avec des chocs funèbres
1349Le bois retentissant sur le pavé des cours.
1350Tout l’hiver va rentrer dans mon être : colère,
1351Haine, frissons, horreur, labeur dur et forcé,
1352Et, comme le soleil dans son enfer polaire,
1353Mon cœur ne sera plus qu’un bloc rouge et glacé.
1354J’écoute en frémissant chaque bûche qui tombe ;
1355L’échafaud qu’on bâtit n’a pas d’écho plus sourd.
1356Mon esprit est pareil à la tour qui succombe
1357Sous les coups du bélier infatigable et lourd.
1358Il me semble, bercé par ce choc monotone,
1359Qu’on cloue en grande hâte un cercueil quelque part.
1360Pour qui ? – C’était hier l’été ; voici l’automne !
1361Ce bruit mystérieux sonne comme un départ.
1362II
1363J’aime de vos longs yeux la lumière verdâtre,
1364Douce beauté, mais tout aujourd’hui m’est amer,
1365Et rien, ni votre amour, ni le boudoir, ni l’âtre,
1366Ne me vaut le soleil rayonnant sur la mer.
1367Et pourtant aimez-moi, tendre cœur ! soyez mère,
1368Même pour un ingrat, même pour un méchant ;
1369Amante ou sœur, soyez la douceur éphémère
1370D’un glorieux automne ou d’un soleil couchant.
1371Courte tâche ! La tombe attend ; elle est avide !
1372Ah ! laissez-moi, mon front posé sur vos genoux,
1373Goûter, en regrettant l’été blanc et torride,
1374De l’arrière-saison le rayon jaune et doux !
LVII. – À une madone
1375Ex-voto dans le goût espagnol
1376Je veux bâtir pour toi, Madone, ma maîtresse,
1377Un autel souterrain au fond de ma détresse,
1378Et creuser dans le coin le plus noir de mon cœur,
1379Loin du désir mondain et du regard moqueur,
1380Une niche, d’azur et d’or tout émaillée,
1381Où tu te dresseras, Statue émerveillée.
1382Avec mes Vers polis, treillis d’un pur métal
1383Savamment constellé de rimes de cristal,
1384Je ferai pour ta tête une énorme Couronne ;
1385Et dans ma Jalousie, ô mortelle Madone,
1386Je saurai te tailler un Manteau, de façon
1387Barbare, roide et lourd, et doublé de soupçon,
1388Qui, comme une guérite, enfermera tes charmes ;
1389Non de Perles brodé, mais de toutes mes Larmes !
1390Ta Robe, ce sera mon Désir, frémissant,
1391Onduleux, mon Désir qui monte et qui descend,
1392Aux pointes se balance, aux vallons se repose,
1393Et revêt d’un baiser tout ton corps blanc et rose
1394Je te ferai de mon Respect de beaux Souliers
1395De satin, par tes pieds divins humiliés,
1396Qui, les emprisonnant dans une molle étreinte,
1397Comme un moule fidèle en garderont l’empreinte.
1398Si je ne puis, malgré tout mon art diligent,
1399Pour Marchepied tailler une Lune d’argent,
1400Je mettrai le Serpent qui me mord les entrailles
1401Sous tes talons, afin que tu foules et railles,
1402Reine victorieuse et féconde en rachats,
1403Ce monstre tout gonflé de haine et de crachats.
1404Tu verras mes Pensers, rangés comme les Cierges
1405Devant l’autel fleuri de la Reine des Vierges,
1406Étoilant de reflets le plafond peint en bleu,
1407Te regarder toujours avec des yeux de feu ;
1408Et comme tout en moi te chérit et t’admire,
1409Tout se fera Benjoin, Encens, Oliban, Myrrhe,
1410Et sans cesse vers toi, sommet blanc et neigeux,
1411En Vapeurs montera mon Esprit orageux.
1412Enfin, pour compléter ton rôle de Marie,
1413Et pour mêler l’amour avec la barbarie,
1414Volupté noire ! des sept Péchés capitaux,
1415Bourreau plein de remords, je ferai sept Couteaux
1416Bien affilés, et, comme un jongleur insensible,
1417Prenant le plus profond de ton amour pour cible,
1418Je les planterai tous dans ton Cœur pantelant,
1419Dans ton Cœur sanglotant, dans ton Cœur ruisselant !
LVIII. – Chanson d’après-midi
1420Quoique tes sourcils méchants
1421Te donnent un air étrange
1422Qui n’est pas celui d’un ange,
1423Sorcière aux yeux alléchants,
1424Je t’adore, ô ma frivole,
1425Ma terrible passion !
1426Avec la dévotion
1427Du prêtre pour son idole.
1428Le désert et la forêt
1429Embaument tes tresses rudes,
1430Ta tête a les attitudes
1431De l’énigme et du secret.
1432Sur ta chair le parfum rôde
1433Comme autour d’un encensoir ;
1434Tu charmes comme le soir,
1435Nymphe ténébreuse et chaude.
1436Ah ! les philtres les plus forts
1437Ne valent pas ta paresse,
1438Et tu connais la caresse
1439Qui fait revivre les morts !
1440Tes hanches sont amoureuses
1441De ton dos et de tes seins,
1442Et tu ravis les coussins
1443Par tes poses langoureuses.
1444Quelquefois, pour apaiser
1445Ta rage mystérieuse,
1446Tu prodigues, sérieuse,
1447La morsure et le baiser ;
1448Tu me déchires, ma brune,
1449Avec un rire moqueur,
1450Et puis tu mets sur mon cœur
1451Ton œil doux comme la lune.
1452Sous tes souliers de satin,
1453Sous tes charmants pieds de soie,
1454Moi, je mets ma grande joie,
1455Mon génie et mon destin,
1456Mon âme par toi guérie,
1457Par toi, lumière et couleur !
1458Explosion de chaleur
1459Dans ma noire Sibérie !
LIX. – Sisina
1460Imaginez Diane en galant équipage,
1461Parcourant les forêts ou battant les halliers,
1462Cheveux et gorge au vent, s’enivrant de tapage,
1463Superbe et défiant les meilleurs cavaliers !
1464Avez-vous vu Théroigne, amante du carnage,
1465Excitant à l’assaut un peuple sans souliers,
1466La joue et l’œil en feu, jouant son personnage,
1467Et montant, sabre au poing, les royaux escaliers ?
1468Telle la Sisina ! Mais la douce guerrière
1469À l’âme charitable autant que meurtrière ;
1470Son courage, affolé de poudre et de tambours,
1471Devant les suppliants sait mettre bas les armes,
1472Et son cœur, ravagé par la flamme, a toujours,
1473Pour qui s’en montre digne, un réservoir de larmes.
LX. – Franciscae meae laudes
1474Novis te cantabo chordis,
1475Ô novelletum quod ludis
1476In solitudine cordis.
1477Esto sertis implicata,
1478Ô femina delicata,
1479Per quam solvuntur peccata !
1480Sicut beneficum Lethe,
1481Hauriam oscula de te,
1482Quae imbuta es magnete.
1483Quum vitiorum tempestas
1484Turbabat omnes semitas,
1485Apparuisti, Deitas,
1486Velut stella salutaris
1487In naufragiis amaris…
1488Suspendam cor tuis aris !
1489Piscina plena virtutis,
1490Fons aeternae juventutis,
1491Labris vocem redde mutis !
1492Quod erat spurcum, cremasti ;
1493Quod rudius, exaequasti ;
1494Quod debile, confirmasti.
1495In fame mea taberna,
1496In nocte mea lucerna,
1497Recte me semper guberna.
1498Adde nunc vires viribus,
1499Dulce balneum suavibus
1500Unguentatum odoribus !
1501Meos circa lumbos mica,
1502Ô castitatis lorica,
1503Aqua tincta seraphica ;
1504Patera gemmis corusca,
1505Panis salsus, mollis esca,
1506Divinum vinum, Francisca !
LXI. – À une dame créole
1507Au pays parfumé que le soleil caresse,
1508J’ai connu, sous un dais d’arbres tout empourprés
1509Et de palmiers d’où pleut sur les yeux la paresse,
1510Une dame créole aux charmes ignorés.
1511Son teint est pâle et chaud ; la brune enchanteresse
1512A dans le cou des airs noblement maniérés ;
1513Grande et svelte en marchant comme une chasseresse,
1514Son sourire est tranquille et ses yeux assurés.
1515Si vous alliez, Madame, au vrai pays de gloire,
1516Sur les bords de la Seine ou de la verte Loire,
1517Belle digne d’orner les antiques manoirs,
1518Vous feriez, à l’abri des ombreuses retraites,
1519Germer mille sonnets dans le cœur des poètes,
1520Que vos grands yeux rendraient plus soumis que vos noirs.
LXII. – Mœsta et errabunda
1521Dis-moi, ton cœur parfois s’envole-t-il, Agathe,
1522Loin du noir océan de l’immonde cité,
1523Vers un autre océan où la splendeur éclate,
1524Bleu, clair, profond, ainsi que la virginité ?
1525Dis-moi, ton cœur parfois s’envole-t-il, Agathe ?
1526La mer, la vaste mer, console nos labeurs !
1527Quel démon a doté la mer, rauque chanteuse
1528Qu’accompagne l’immense orgue des vents grondeurs,
1529De cette fonction sublime de berceuse ?
1530La mer, la vaste mer, console nos labeurs !
1531Emporte-moi, wagon ! enlève-moi, frégate !
1532Loin ! loin ! ici la boue est faite de nos pleurs !
1533– Est-il vrai que parfois le triste cœur d’Agathe
1534Dise : Loin des remords, des crimes, des douleurs,
1535Emporte-moi, wagon, enlève-moi, frégate ?
1536Comme vous êtes loin, paradis parfumé,
1537Où sous un clair azur tout n’est qu’amour et joie,
1538Où tout ce que l’on aime est digne d’être aimé,
1539Où dans la volupté pure le cœur se noie !
1540Comme vous êtes loin, paradis parfumé !
1541Mais le vert paradis des amours enfantines,
1542Les courses, les chansons, les baisers, les bouquets,
1543Les violons vibrant derrière les collines,
1544Avec les brocs de vin, le soir, dans les bosquets,
1545– Mais le vert paradis des amours enfantines,
1546L’innocent paradis, plein de plaisirs furtifs,
1547Est-il déjà plus loin que l’Inde et que la Chine ?
1548Peut-on le rappeler avec des cris plaintifs,
1549Et l’animer encor d’une voix argentine,
1550L’innocent paradis plein de plaisirs furtifs ?
LXIII. – Le revenant
1551Comme les anges à l’œil fauve,
1552Je reviendrai dans ton alcôve
1553Et vers toi glisserai sans bruit
1554Avec les ombres de la nuit,
1555Et je te donnerai, ma brune,
1556Des baisers froids comme la lune
1557Et des caresses de serpent
1558Autour d’une fosse rampant.
1559Quand viendra le matin livide,
1560Tu trouveras ma place vide,
1561Où jusqu’au soir il fera froid.
1562Comme d’autres par la tendresse,
1563Sur ta vie et sur ta jeunesse,
1564Moi, je veux régner par l’effroi.
LXIV. – Sonnet d’automne
1565Ils me disent, tes yeux, clairs comme le cristal :
1566« Pour toi, bizarre amant, quel est donc mon mérite ? »
1567– Soi charmante et tais-toi ! Mon cœur, que tout irrite,
1568Excepté la candeur de l’antique animal,
1569Ne veut pas te montrer son secret infernal,
1570Berceuse dont la main aux longs sommeils m’invite,
1571Ni sa noire légende avec la flamme écrite.
1572Je hais la passion et l’esprit me fait mal !
1573Aimons-nous doucement. L’Amour dans sa guérite,
1574Ténébreux, embusqué, bande son arc fatal.
1575Je connais les engins de son vieil arsenal :
1576Crime, horreur et folie ! – Ô pâle marguerite !
1577Comme moi n’es-tu pas un soleil automnal,
1578Ô ma si blanche, ô ma si froide Marguerite ?
LXV. – Tristesses de la lune
1579Ce soir, la lune rêve avec plus de paresse ;
1580Ainsi qu’une beauté, sur de nombreux coussins,
1581Qui d’une main distraite et légère caresse
1582Avant de s’endormir le contour de ses seins,
1583Sur le dos satiné des molles avalanches,
1584Mourante, elle se livre aux longues pâmoisons,
1585Et promène ses yeux sur les visions blanches
1586Qui montent dans l’azur comme des floraisons.
1587Quand parfois sur ce globe, en sa langueur oisive,
1588Elle laisse filer une larme furtive,
1589Un poète pieux, ennemi du sommeil,
1590Dans le creux de sa main prend cette larme pâle,
1591Aux reflets irisés comme un fragment d’opale,
1592Et la met dans son cœur loin des yeux du soleil.
LXVI. – Les chats
1593Les amoureux fervents et les savants austères
1594Aiment également, dans leur mûre saison,
1595Les chats puissants et doux, orgueil de la maison,
1596Qui comme eux sont frileux et comme eux sédentaires.
1597Amis de la science et de la volupté
1598Ils cherchent le silence et l’horreur des ténèbres ;
1599L’Érèbe les eût pris pour ses coursiers funèbres,
1600S’ils pouvaient au servage incliner leur fierté.
1601Ils prennent en songeant les nobles attitudes
1602Des grands sphinx allongés au fond des solitudes,
1603Qui semblent s’endormir dans un rêve sans fin ;
1604Leurs reins féconds sont pleins d’étincelles magiques,
1605Et des parcelles d’or, ainsi qu’un sable fin,
1606Étoilent vaguement leurs prunelles mystiques.
LXVII. – Les hiboux
1607Sous les ifs noirs qui les abritent,
1608Les hiboux se tiennent rangés,
1609Ainsi que des dieux étrangers,
1610Dardant leur œil rouge. Ils méditent.
1611Sans remuer ils se tiendront
1612Jusqu’à l’heure mélancolique
1613Où, poussant le soleil oblique,
1614Les ténèbres s’établiront.
1615Leur attitude au sage enseigne
1616Qu’il faut en ce monde qu’il craigne
1617Le tumulte et le mouvement,
1618L’homme ivre d’une ombre qui passe
1619Porte toujours le châtiment
1620D’avoir voulu changer de place.
LXVIII. – La pipe
1621Je suis la pipe d’un auteur ;
1622On voit, à contempler ma mine
1623D’Abyssinienne ou de Cafrine,
1624Que mon maître est un grand fumeur.
1625Quand il est comblé de douleur,
1626Je fume comme la chaumine
1627Où se prépare la cuisine
1628Pour le retour du laboureur.
1629J’enlace et je berce son âme
1630Dans le réseau mobile et bleu
1631Qui monte de ma bouche en feu,
1632Et je roule un puissant dictame
1633Qui charme son cœur et guérit
1634De ses fatigues son esprit.
LXIX. – La musique
1635La musique souvent me prend comme une mer !
1636Vers ma pâle étoile,
1637Sous un plafond de brume ou dans un vaste éther,
1638Je mets à la voile ;
1639La poitrine en avant et les poumons gonflés
1640Comme de la toile,
1641J’escalade le dos des flots amoncelés
1642Que la nuit me voile ;
1643Je sens vibrer en moi toutes les passions
1644D’un vaisseau qui souffre ;
1645Le bon vent, la tempête et ses convulsions
1646Sur l’immense gouffre
1647Me bercent. D’autre fois, calme plat, grand miroir
1648De mon désespoir !
LXX. – Sépulture
1649Si par une nuit lourde et sombre
1650Un bon chrétien, par charité,
1651Derrière quelque vieux décombre
1652Enterre votre corps vanté,
1653À l’heure où les chastes étoiles
1654Ferment leurs yeux appesantis,
1655L’araignée y fera ses toiles,
1656Et la vipère ses petits ;
1657Vous entendrez toute l’année
1658Sur votre tête condamnée
1659Les cris lamentables des loups
1660Et des sorcières faméliques,
1661Les ébats des vieillards lubriques
1662Et les complots des noirs filous.
LXXI. – Une gravure fantastique
1663Ce spectre singulier n’a pour toute toilette,
1664Grotesquement campé sur son front de squelette,
1665Qu’un diadème affreux sentant le carnaval.
1666Sans éperons, sans fouet, il essouffle un cheval,
1667Fantôme comme lui, rosse apocalyptique,
1668Qui bave des naseaux comme un épileptique.
1669Au travers de l’espace ils s’enfoncent tous deux,
1670Et foulent l’infini d’un sabot hasardeux.
1671Le cavalier promène un sabre qui flamboie
1672Sur les foules sans nom que sa monture broie,
1673Et parcourt, comme un prince inspectant sa maison,
1674Le cimetière immense et froid, sans horizon,
1675Où gisent, aux lueurs d’un soleil blanc et terne,
1676Les peuples de l’histoire ancienne et moderne.
LXXII. – Le mort joyeux
1677Dans une terre grasse et pleine d’escargots
1678Je veux creuser moi-même une fosse profonde,
1679Où je puisse à loisir étaler mes vieux os
1680Et dormir dans l’oubli comme un requin dans l’onde.
1681Je hais les testaments et je hais les tombeaux ;
1682Plutôt que d’implorer une larme du monde,
1683Vivant, j’aimerais mieux inviter les corbeaux
1684À saigner tous les bouts de ma carcasse immonde.
1685Ô vers ! noirs compagnons sans oreille et sans yeux,
1686Voyez venir à vous un mort libre et joyeux ;
1687Philosophes viveurs, fils de la pourriture,
1688À travers ma ruine allez donc sans remords,
1689Et dites-moi s’il est encor quelque torture
1690Pour ce vieux corps sans âme et mort parmi les morts !
LXXIII. – Le tonneau de la haine
1691La Haine est le tonneau des pâles Danaïdes ;
1692La Vengeance éperdue aux bras rouges et forts
1693À beau précipiter dans ses ténèbres vides
1694De grands seaux pleins du sang et des larmes des morts,
1695Le Démon fait des trous secrets à ces abîmes,
1696Par où fuiraient mille ans de sueurs et d’efforts,
1697Quand même elle saurait ranimer ses victimes,
1698Et pour les pressurer ressusciter leurs corps.
1699La Haine est un ivrogne au fond d’une taverne,
1700Qui sent toujours la soif naître de la liqueur
1701Et se multiplier comme l’hydre de Lerne.
1702– Mais les buveurs heureux connaissent leur vainqueur,
1703Et la Haine est vouée à ce sort lamentable
1704De ne pouvoir jamais s’endormir sous la table.
LXXIV. – La cloche fêlée
1705Il est amer et doux, pendant les nuits d’hiver,
1706D’écouter, près du feu qui palpite et qui fume,
1707Les souvenirs lointains lentement s’élever
1708Au bruit des carillons qui chantent dans la brume,
1709Bienheureuse la cloche au gosier vigoureux
1710Qui, malgré sa vieillesse, alerte et bien portante,
1711Jette fidèlement son cri religieux,
1712Ainsi qu’un vieux soldat qui veille sous la tente !
1713Moi, mon âme est fêlée, et lorsqu’en ses ennuis
1714Elle veut de ses chants peupler l’air froid des nuits,
1715Il arrive souvent que sa voix affaiblie
1716Semble le râle épais d’un blessé qu’on oublie
1717Au bord d’un lac de sang, sous un grand tas de morts,
1718Et qui meurt, sans bouger, dans d’immenses efforts.
LXXV. – Spleen
1719Pluviôse, irrité contre la ville entière,
1720De son urne à grands flots verse un froid ténébreux
1721Aux pâles habitants du voisin cimetière
1722Et la mortalité sur les faubourgs brumeux.
1723Mon chat sur le carreau cherchant une litière
1724Agite sans repos son corps maigre et galeux ;
1725L’âme d’un vieux poète erre dans la gouttière
1726Avec la triste voix d’un fantôme frileux.
1727Le bourdon se lamente, et la bûche enfumée
1728Accompagne en fausset la pendule enrhumée,
1729Cependant qu’en un jeu plein de sales parfums,
1730Héritage fatal d’une vieille hydropique,
1731Le beau valet de cœur et la dame de pique
1732Causent sinistrement de leurs amours défunts.
LXXVI. – Spleen
1733J’ai plus de souvenirs que si j’avais mille ans.
1734Un gros meuble à tiroirs encombré de bilans,
1735De vers, de billets doux, de procès, de romances,
1736Avec de lourds cheveux roulés dans des quittances,
1737Cache moins de secrets que mon triste cerveau.
1738C’est une pyramide, un immense caveau,
1739Qui contient plus de morts que la fosse commune.
1740– Je suis un cimetière abhorré de la lune,
1741Où comme des remords se traînent de longs vers
1742Qui s’acharnent toujours sur mes morts les plus chers.
1743Je suis un vieux boudoir plein de roses fanées,
1744Où gît tout un fouillis de modes surannées,
1745Où les pastels plaintifs et les pâles Boucher,
1746Seuls, respirent l’odeur d’un flacon débouché.
1747Rien n’égale en longueur les boiteuses journées,
1748Quand sous les lourds flocons des neigeuses années
1749L’ennui, fruit de la morne incuriosité,
1750Prend les proportions de l’immortalité.
1751– Désormais tu n’es plus, ô matière vivante !
1752Qu’un granit entouré d’une vague épouvante,
1753Assoupi dans le fond d’un Saharah brumeux ;
1754Un vieux sphinx ignoré du monde insoucieux,
1755Oublié sur la carte, et dont l’humeur farouche
1756Ne chante qu’aux rayons du soleil qui se couche.
LXXVII. – Spleen
1757Je suis comme le roi d’un pays pluvieux,
1758Riche, mais impuissant, jeune et pourtant très vieux,
1759Qui, de ses précepteurs méprisant les courbettes,
1760S’ennuie avec ses chiens comme avec d’autres bêtes.
1761Rien ne peut l’égayer, ni gibier, ni faucon,
1762Ni son peuple mourant en face du balcon.
1763Du bouffon favori la grotesque ballade
1764Ne distrait plus le front de ce cruel malade ;
1765Son lit fleurdelisé se transforme en tombeau,
1766Et les dames d’atour, pour qui tout prince est beau,
1767Ne savent plus trouver d’impudique toilette
1768Pour tirer un souris de ce jeune squelette.
1769Le savant qui lui fait de l’or n’a jamais pu
1770De son être extirper l’élément corrompu,
1771Et dans ces bains de sang qui des Romains nous viennent,
1772Et dont sur leurs vieux jours les puissants se souviennent,
1773Il n’a su réchauffer ce cadavre hébété
1774Où coule au lieu de sang l’eau verte du Léthé.
LXXVIII. – Spleen
1775Quand le ciel bas et lourd pèse comme un couvercle
1776Sur l’esprit gémissant en proie aux longs ennuis,
1777Et que de l’horizon embrassant tout le cercle
1778Il nous verse un jour noir plus triste que les nuits ;
1779Quand la terre est changée en un cachot humide,
1780Où l’Espérance, comme une chauve-souris,
1781S’en va battant les murs de son aile timide
1782Et se cognant la tête à des plafonds pourris ;
1783Quand la pluie étalant ses immenses traînées
1784D’une vaste prison imite les barreaux,
1785Et qu’un peuple muet d’infâmes araignées
1786Vient tendre ses filets au fond de nos cerveaux,
1787Des cloches tout à coup sautent avec furie
1788Et lancent vers le ciel un affreux hurlement,
1789Ainsi que des esprits errants et sans patrie
1790Qui se mettent à geindre opiniâtrement.
1791– Et de longs corbillards, sans tambours ni musique,
1792Défilent lentement dans mon âme ; l’Espoir,
1793Vaincu, pleure, et l’Angoisse atroce, despotique,
1794Sur mon crâne incliné plante son drapeau noir.
LXXIX. – Obsession
1795Grands bois, vous m’effrayez comme des cathédrales ;
1796Vous hurlez comme l’orgue ; et dans nos cœurs maudits,
1797Chambres d’éternel deuil où vibrent de vieux râles,
1798Répondent les échos de vos De profundis.
1799Je te hais, Océan ! tes bonds et tes tumultes,
1800Mon esprit les retrouve en lui ; ce rire amer
1801De l’homme vaincu, plein de sanglots et d’insultes,
1802Je l’entends dans le rire énorme de la mer.
1803Comme tu me plairais, ô nuit ! sans ces étoiles
1804Dont la lumière parle un langage connu !
1805Car je cherche le vide, et le noir, et le nu !
1806Mais les ténèbres sont elles-mêmes des toiles
1807Où vivent, jaillissant de mon œil par milliers,
1808Des êtres disparus aux regards familiers.
LXXX. – Le goût du néant
1809Morne esprit, autrefois amoureux de la lutte,
1810L’Espoir, dont l’éperon attisait ton ardeur,
1811Ne veut plus t’enfourcher ! Couche-toi sans pudeur,
1812Vieux cheval dont le pied à chaque obstacle butte.
1813Résigne-toi, mon cœur ; dors ton sommeil de brute.
1814Esprit vaincu, fourbu ! Pour toi, vieux maraudeur,
1815L’amour n’a plus de goût, non plus que la dispute ;
1816Adieu donc, chants du cuivre et soupirs de la flûte !
1817Plaisirs, ne tentez plus un cœur sombre et boudeur !
1818Le Printemps adorable a perdu son odeur !
1819Et le Temps m’engloutit minute par minute,
1820Comme la neige immense un corps pris de roideur ;
1821Je contemple d’en haut le globe en sa rondeur
1822Et je n’y cherche plus l’abri d’une cahute.
1823Avalanche, veux-tu m’emporter dans ta chute ?
LXXXI. – Alchimie de la douleur
1824L’un t’éclaire avec son ardeur,
1825L’autre en toi met son deuil, Nature !
1826Ce qui dit à l’un : Sépulture !
1827Dit à l’autre : Vie et splendeur !
1828Hermès inconnu qui m’assistes
1829Et qui toujours m’intimidas,
1830Tu me rends l’égal de Midas,
1831Le plus triste des alchimistes ;
1832Par toi je change l’or en fer
1833Et le paradis en enfer ;
1834Dans le suaire des nuages
1835Je découvre un cadavre cher,
1836Et sur les célestes rivages
1837Je bâtis de grands sarcophages.
LXXXII. – Horreur sympathique
1838De ce ciel bizarre et livide,
1839Tourmenté comme ton destin,
1840Quels pensers dans ton âme vide
1841Descendent ? Réponds, libertin.
1842– Insatiablement avide
1843De l’obscur et de l’incertain,
1844Je ne geindrai pas comme Ovide
1845Chassé du paradis latin.
1846Cieux déchirés comme des grèves,
1847En vous se mire mon orgueil,
1848Vos vastes nuages en deuil
1849Sont les corbillards de mes rêves,
1850Et vos lueurs sont le reflet
1851De l’Enfer où mon cœur se plaît.
LXXXIII. – L’héautontimorouménos
1852A J. G. F.
1853Je te frapperai sans colère
1854Et sans haine, comme un boucher,
1855Comme Moïse le rocher !
1856Et je ferai de ta paupière,
1857Pour abreuver mon Saharah,
1858Jaillir les eaux de la souffrance.
1859Mon désir gonflé d’espérance
1860Sur tes pleurs salés nagera
1861Comme un vaisseau qui prend le large,
1862Et dans mon cœur qu’ils soûleront
1863Tes chers sanglots retentiront
1864Comme un tambour qui bat la charge !
1865Ne suis-je pas un faux accord
1866Dans la divine symphonie,
1867Grâce à la vorace Ironie
1868Qui me secoue et qui me mord ?
1869Elle est dans ma voix, la criarde !
1870C’est tout mon sang, ce poison noir !
1871Je suis le sinistre miroir
1872Où la mégère se regarde.
1873Je suis la plaie et le couteau !
1874Je suis le soufflet et la joue !
1875Je suis les membres et la roue,
1876Et la victime et le bourreau !
1877Je suis de mon cœur le vampire,
1878– Un de ces grands abandonnés
1879Au rire éternel condamnés,
1880Et qui ne peuvent plus sourire !
LXXXIV. – L’irrémédiable
1881I
1882Une Idée, une Forme, un Être
1883Parti de l’azur et tombé
1884Dans un Styx bourbeux et plombé
1885Où nul œil du Ciel ne pénètre ;
1886Un Ange, imprudent voyageur
1887Qu’a tenté l’amour du difforme,
1888Au fond d’un cauchemar énorme
1889Se débattant comme un nageur,
1890Et luttant, angoisses funèbres !
1891Contre un gigantesque remous
1892Qui va chantant comme les fous
1893Et pirouettant dans les ténèbres ;
1894Un malheureux ensorcelé
1895Dans ses tâtonnements futiles,
1896Pour fuir d’un lieu plein de reptiles,
1897Cherchant la lumière et la clé ;
1898Un damné descendant sans lampe,
1899Au bord d’un gouffre dont l’odeur
1900Trahit l’humide profondeur,
1901D’éternels escaliers sans rampe,
1902Où veillent des monstres visqueux
1903Dont les larges yeux de phosphore
1904Font une nuit plus noire encore
1905Et ne rendent visible qu’eux ;
1906Un navire pris dans le pôle,
1907Comme en un piège de cristal,
1908Cherchant par quel détroit fatal
1909Il est tombé dans cette geôle ;
1910– Emblèmes nets, tableau parfait
1911D’une fortune irrémédiable,
1912Qui donne à penser que le Diable
1913Fait toujours bien tout ce qu’il fait !
1914II
1915Tête-à-tête sombre et limpide
1916Qu’un cœur devenu son miroir !
1917Puits de Vérité, clair et noir,
1918Où tremble une étoile livide,
1919Un phare ironique, infernal,
1920Flambeau des grâces sataniques,
1921Soulagement et gloire uniques
1922– La conscience dans le Mal !
LXXXV. – L’horloge
1923Horloge ! dieu sinistre, effrayant, impassible,
1924Dont le doigt nous menace et nous dit : « Souviens-toi !
1925Les vibrantes Douleurs dans ton cœur plein d’effroi
1926Se planteront bientôt comme dans une cible,
1927Le Plaisir vaporeux fuira vers l’horizon
1928Ainsi qu’une sylphide au fond de la coulisse ;
1929Chaque instant te dévore un morceau du délice
1930À chaque homme accordé pour toute sa saison.
1931Trois mille six cents fois par heure, la Seconde
1932Chuchote : Souviens-toi ! – Rapide, avec sa voix
1933D’insecte, Maintenant dit : Je suis Autrefois,
1934Et j’ai pompé ta vie avec ma trompe immonde !
1935Remember ! Souviens-toi, prodigue ! Esto memor !
1936(Mon gosier de métal parle toutes les langues.)
1937Les minutes, mortel folâtre, sont des gangues
1938Qu’il ne faut pas lâcher sans en extraire l’or !
1939Souviens-toi que le Temps est un joueur avide
1940Qui gagne sans tricher, à tout coup ! c’est la loi.
1941Le jour décroît ; la nuit augmente, souviens-toi !
1942Le gouffre a toujours soif ; la clepsydre se vide.
1943Tantôt sonnera l’heure où le divin Hasard,
1944Où l’auguste Vertu, ton épouse encor vierge,
1945Où le Repentir même (oh ! la dernière auberge !),
1946Où tout te dira : Meurs, vieux lâche ! il est trop tard ! »
Tableaux parisiens
LXXXVI. – Paysage
1947Je veux, pour composer chastement mes églogues,
1948Coucher auprès du ciel, comme les astrologues,
1949Et, voisin des clochers, écouter en rêvant
1950Leurs hymnes solennels emportés par le vent.
1951Les deux mains au menton, du haut de ma mansarde,
1952Je verrai l’atelier qui chante et qui bavarde ;
1953Les tuyaux, les clochers, ces mâts de la cité,
1954Et les grands ciels qui font rêver d’éternité.
1955Il est doux, à travers les brumes, de voir naître
1956L’étoile dans l’azur, la lampe à la fenêtre,
1957Les fleuves de charbon monter au firmament
1958Et la lune verser son pâle enchantement.
1959Je verrai les printemps, les étés, les automnes ;
1960Et quand viendra l’hiver aux neiges monotones,
1961Je fermerai partout portières et volets
1962Pour bâtir dans la nuit mes féeriques palais.
1963Alors je rêverai des horizons bleuâtres,
1964Des jardins, des jets d’eau pleurant dans les albâtres,
1965Des baisers, des oiseaux chantant soir et matin,
1966Et tout ce que l’Idylle a de plus enfantin.
1967L’Émeute, tempêtant vainement à ma vitre,
1968Ne fera pas lever mon front de mon pupitre ;
1969Car je serai plongé dans cette volupté
1970D’évoquer le Printemps avec ma volonté,
1971De tirer un soleil de mon cœur, et de faire
1972De mes pensers brûlants une tiède atmosphère.
LXXXVII. – Le soleil
1973Le long du vieux faubourg, où pendent aux masures
1974Les persiennes, abri des secrètes luxures,
1975Quand le soleil cruel frappe à traits redoublés
1976Sur la ville et les champs, sur les toits et les blés,
1977Je vais m’exercer seul à ma fantasque escrime,
1978Flairant dans tous les coins les hasards de la rime,
1979Trébuchant sur les mots comme sur les pavés,
1980Heurtant parfois des vers depuis longtemps rêvés.
1981Ce père nourricier, ennemi des chloroses,
1982Éveille dans les champs les vers comme les roses ;
1983Il fait s’évaporer les soucis vers le ciel,
1984Et remplit les cerveaux et les ruches de miel.
1985C’est lui qui rajeunit les porteurs de béquilles
1986Et les rend gais et doux comme des jeunes filles,
1987Et commande aux moissons de croître et de mûrir
1988Dans le cœur immortel qui toujours veut fleurir !
1989Quand, ainsi qu’un poète, il descend dans les villes,
1990Il ennoblit le sort des choses les plus viles,
1991Et s’introduit en roi, sans bruit et sans valets,
1992Dans tous les hôpitaux et dans tous les palais.
LXXXVIII. – À une mendiante rousse
1993Blanche fille aux cheveux roux,
1994Dont la robe par ses trous
1995Laisse voir la pauvreté
1996Et la beauté,
1997Pour moi, poète chétif,
1998Ton jeune corps maladif,
1999Plein de taches de rousseur,
2000A sa douceur.
2001Tu portes plus galamment
2002Qu’une reine de roman
2003Ses cothurnes de velours
2004Tes sabots lourds.
2005Au lieu d’un haillon trop court,
2006Qu’un superbe habit de cour
2007Traîne à plis bruyants et longs
2008Sur tes talons ;
2009En place de bas troués,
2010Que pour les yeux des roués
2011Sur ta jambe un poignard d’or
2012Reluise encor ;
2013Que des nœuds mal attachés
2014Dévoilent pour nos péchés
2015Tes deux beaux seins, radieux
2016Comme des yeux ;
2017Que pour te déshabiller
2018Tes bras se fassent prier
2019Et chassent à coups mutins
2020Les doigts lutins,
2021Perles de la plus belle eau,
2022Sonnets de maître Belleau
2023Par tes galants mis aux fers
2024Sans cesse offerts,
2025Valetaille de rimeurs
2026Te dédiant leurs primeurs
2027Et contemplant ton soulier
2028Sous l’escalier,
2029Maint page épris du hasard,
2030Maint seigneur et maint Ronsard
2031Épieraient pour le déduit,
2032Ton frais réduit !
2033Tu compterais dans tes lits
2034Plus de baisers que de lis
2035Et rangerais sous tes lois
2036Plus d’un Valois !
2037– Cependant tu vas gueusant
2038Quelque vieux débris gisant
2039Au seuil de quelque Véfour
2040De carrefour ;
2041Tu vas lorgnant en dessous
2042Des bijoux de vingt-neuf sous
2043Dont je ne puis, oh ! pardon !
2044Te faire don.
2045Va donc, sans autre ornement,
2046Parfum, perles, diamant,
2047Que ta maigre nudité,
2048Ô ma beauté !
LXXXIX. – Le Cygne
2049À Victor Hugo
2050I
2051Andromaque, je pense à vous ! Ce petit fleuve,
2052Pauvre et triste miroir où jadis resplendit
2053L’immense majesté de vos douleurs de veuve,
2054Ce Simoïs menteur qui par vos pleurs grandit,
2055A fécondé soudain ma mémoire fertile,
2056Comme je traversais le nouveau Carrousel.
2057Le vieux Paris n’est plus (la forme d’une ville
2058Change plus vite, hélas ! que le cœur d’un mortel) ;
2059Je ne vois qu’en esprit tout ce camp de baraques,
2060Ces tas de chapiteaux ébauchés et de fûts,
2061Les herbes, les gros blocs verdis par l’eau des flaques,
2062Et, brillant aux carreaux, le bric-à-brac confus.
2063Là s’étalait jadis une ménagerie ;
2064Là je vis, un matin, à l’heure où sous les cieux
2065Froids et clairs le Travail s’éveille, où la voirie
2066Pousse un sombre ouragan dans l’air silencieux,
2067Un cygne qui s’était évadé de sa cage,
2068Et, de ses pieds palmés frottant le pavé sec,
2069Sur le sol raboteux traînait son blanc plumage.
2070Près d’un ruisseau sans eau la bête ouvrant le bec
2071Baignait nerveusement ses ailes dans la poudre,
2072Et disait, le cœur plein de son beau lac natal :
2073« Eau, quand donc pleuvras-tu ? quand tonneras-tu, fou-
2074dre ? »
2075Je vois ce malheureux, mythe étrange et fatal,
2076Vers le ciel quelquefois, comme l’homme d’Ovide,
2077Vers le ciel ironique et cruellement bleu,
2078Sur son cou convulsif tendant sa tête avide,
2079Comme s’il adressait des reproches à Dieu !
2080II
2081Paris change ! mais rien dans ma mélancolie
2082N’a bougé ! palais neufs, échafaudages, blocs,
2083Vieux faubourgs, tout pour moi devient allégorie,
2084Et mes chers souvenirs sont plus lourds que des rocs.
2085Aussi devant ce Louvre une image m’opprime :
2086Je pense à mon grand cygne, avec ses gestes fous,
2087Comme les exilés, ridicule et sublime,
2088Et rongé d’un désir sans trêve ! et puis à vous,
2089Andromaque, des bras d’un grand époux tombée,
2090Vil bétail, sous la main du superbe Pyrrhus,
2091Auprès d’un tombeau vide en extase courbée ;
2092Veuve d’Hector, hélas ! et femme d’Hélénus !
2093Je pense à la négresse, amaigrie et phtisique,
2094Piétinant dans la boue, et cherchant, l’œil hagard
2095Les cocotiers absents de la superbe Afrique
2096Derrière la muraille immense du brouillard ;
2097À quiconque a perdu ce qui ne se retrouve
2098Jamais, jamais ! à ceux qui s’abreuvent de pleurs
2099Et tètent la Douleur comme une bonne louve !
2100Aux maigres orphelins séchant comme des fleurs !
2101Ainsi dans la forêt où mon esprit s’exile
2102Un vieux Souvenir sonne à plein souffle du cor !
2103Je pense aux matelots oubliés dans une île,
2104Aux captifs, aux vaincus ! … à bien d’autres encor !
XC. – Les sept vieillards
2105À Victor Hugo
2106Fourmillante cité, cité pleine de rêves,
2107Où le spectre en plein jour raccroche le passant !
2108Les mystères partout coulent comme des sèves
2109Dans les canaux étroits du colosse puissant.
2110Un matin, cependant que dans la triste rue
2111Les maisons, dont la brume allongeait la hauteur,
2112Simulaient les deux quais d’une rivière accrue,
2113Et que, décor semblable à l’âme de l’acteur,
2114Un brouillard sale et jaune inondait tout l’espace,
2115Je suivais, roidissant mes nerfs comme un héros
2116Et discutant avec mon âme déjà lasse,
2117Le faubourg secoué par les lourds tombereaux.
2118Tout à coup, un vieillard dont les guenilles jaunes,
2119Imitaient la couleur de ce ciel pluvieux,
2120Et dont l’aspect aurait fait pleuvoir les aumônes,
2121Sans la méchanceté qui luisait dans ses yeux,
2122M’apparut. On eût dit sa prunelle trempée
2123Dans le fiel ; son regard aiguisait les frimas,
2124Et sa barbe à longs poils, roide comme une épée,
2125Se projetait, pareille à celle de Judas.
2126Il n’était pas voûté, mais cassé, son échine
2127Faisant avec sa jambe un parfait angle droit,
2128Si bien que son bâton, parachevant sa mine,
2129Lui donnait la tournure et le pas maladroit
2130D’un quadrupède infirme ou d’un juif à trois pattes.
2131Dans la neige et la boue il allait s’empêtrant,
2132Comme s’il écrasait des morts sous ses savates,
2133Hostile à l’univers plutôt qu’indifférent.
2134Son pareil le suivait : barbe, œil, dos, bâton, loques,
2135Nul trait ne distinguait, du même enfer venu,
2136Ce jumeau centenaire, et ces spectres baroques
2137Marchaient du même pas vers un but inconnu.
2138À quel complot infâme étais-je donc en butte,
2139Ou quel méchant hasard ainsi m’humiliait ?
2140Car je comptai sept fois, de minute en minute,
2141Ce sinistre vieillard qui se multipliait !
2142Que celui-là qui rit mon inquiétude,
2143Et qui n’est pas saisi d’un frisson fraternel,
2144Songe bien que malgré tant de décrépitude
2145Ces sept monstres hideux avaient l’air éternel !
2146Aurais-je, sans mourir, contemplé le huitième,
2147Sosie inexorable, ironique et fatal,
2148Dégoûtant Phénix, fils et père de lui-même ?
2149– Mais je tournai le dos au cortège infernal.
2150Exaspéré comme un ivrogne qui voit double,
2151Je rentrai, je fermai ma porte, épouvanté,
2152Malade et morfondu, l’esprit fiévreux et trouble,
2153Blessé par le mystère et par l’absurdité !
2154Vainement ma raison voulait prendre la barre ;
2155La tempête en jouant déroutait ses efforts,
2156Et mon âme dansait, dansait, vieille gabarre
2157Sans mâts, sur une mer monstrueuse et sans bords !
XCI – Les petites vieilles
2158À Victor Hugo
2159I
2160Dans les plis sinueux des vieilles capitales,
2161Où tout, même l’horreur, tourne aux enchantements,
2162Je guette, obéissant à mes humeurs fatales
2163Des êtres singuliers, décrépits et charmants.
2164Ces monstres disloqués furent jadis des femmes,
2165Éponine ou Laïs ! Monstres brisés, bossus
2166Ou tordus, aimons-les ! ce sont encor des âmes.
2167Sous des jupons troués et sous de froids tissus
2168Ils rampent, flagellés par les bises iniques,
2169Frémissant au fracas roulant des omnibus,
2170Et serrant sur leur flanc, ainsi que des reliques,
2171Un petit sac brodé de fleurs ou de rébus ;
2172Ils trottent, tout pareils à des marionnettes ;
2173Se traînent, comme font les animaux blessés,
2174Ou dansent, sans vouloir danser, pauvres sonnettes
2175Où se pend un Démon sans pitié ! Tout cassés
2176Qu’ils sont, ils ont des yeux perçants comme une vrille,
2177Luisants comme ces trous où l’eau dort dans la nuit ;
2178Ils ont les yeux divins de la petite fille
2179Qui s’étonne et qui rit à tout ce qui reluit.
2180– Avez-vous observé que maints cercueils de vieilles
2181Sont presque aussi petits que celui d’un enfant ?
2182La Mort savante met dans ces bières pareilles
2183Un symbole d’un goût bizarre et captivant,
2184Et lorsque j’entrevois un fantôme débile
2185Traversant de Paris le fourmillant tableau,
2186Il me semble toujours que cet être fragile
2187S’en va tout doucement vers un nouveau berceau ;
2188À moins que, méditant sur la géométrie,
2189Je ne cherche, à l’aspect de ces membres discords,
2190Combien de fois il faut que l’ouvrier varie
2191La forme de la boîte où l’on met tous ces corps.
2192– Ces yeux sont des puits faits d’un million de larmes,
2193Des creusets qu’un métal refroidi pailleta…
2194Ces yeux mystérieux ont d’invincibles charmes
2195Pour celui que l’austère Infortune allaita !
2196II
2197De Frascati défunt Vestale enamourée ;
2198Prêtresse de Thalie, hélas ! dont le souffleur
2199Enterré sait le nom ; célèbre évaporée
2200Que Tivoli jadis ombragea dans sa fleur,
2201Toutes m’enivrent ; mais parmi ces êtres frêles
2202Il en est qui, faisant de la douleur un miel,
2203Ont dit au Dévouement qui leur prêtait ses ailes :
2204Hippogriffe puissant, mène-moi jusqu’au ciel !
2205L’une, par sa patrie au malheur exercée,
2206L’autre, que son époux surchargea de douleurs,
2207L’autre, par son enfant Madone transpercée,
2208Toutes auraient pu faire un fleuve avec leurs pleurs !
2209III
2210Ah ! que j’en ai suivi de ces petites vieilles !
2211Une, entre autres, à l’heure où le soleil tombant
2212Ensanglante le ciel de blessures vermeilles,
2213Pensive, s’asseyait à l’écart sur un banc,
2214Pour entendre un de ces concerts, riches de cuivre,
2215Dont les soldats parfois inondent nos jardins,
2216Et qui, dans ces soirs d’or où l’on se sent revivre,
2217Versent quelque héroïsme au cœur des citadins.
2218Celle-là, droite encor, fière et sentant la règle,
2219Humait avidement ce chant vif et guerrier ;
2220Son œil parfois s’ouvrait comme l’œil d’un vieil aigle ;
2221Son front de marbre avait l’air fait pour le laurier !
2222IV
2223Telles vous cheminez, stoïques et sans plaintes,
2224À travers le chaos des vivantes cités,
2225Mères au cœur saignant, courtisanes ou saintes,
2226Dont autrefois les noms par tous étaient cités.
2227Vous qui fûtes la grâce ou qui fûtes la gloire,
2228Nul ne vous reconnaît ! un ivrogne incivil
2229Vous insulte en passant d’un amour dérisoire ;
2230Sur vos talons gambade un enfant lâche et vil.
2231Honteuses d’exister, ombres ratatinées,
2232Peureuses, le dos bas, vous côtoyez les murs ;
2233Et nul ne vous salue, étranges destinées !
2234Débris d’humanité pour l’éternité mûrs !
2235Mais moi, moi qui de loin tendrement vous surveille,
2236L’œil inquiet, fixé sur vos pas incertains,
2237Tout comme si j’étais votre père, ô merveille !
2238Je goûte à votre insu des plaisirs clandestins :
2239Je vois s’épanouir vos passions novices ;
2240Sombres ou lumineux, je vis vos jours perdus ;
2241Mon cœur multiplié jouit de tous vos vices !
2242Mon âme resplendit de toutes vos vertus !
2243Ruines ! ma famille ! ô cerveaux congénères !
2244Je vous fais chaque soir un solennel adieu !
2245Où serez-vous demain, Èves octogénaires,
2246Sur qui pèse la griffe effroyable de Dieu ?
XCII. – Les aveugles
2247Contemple-les, mon âme ; ils sont vraiment affreux !
2248Pareils aux mannequins ; vaguement ridicules ;
2249Terribles, singuliers comme les somnambules ;
2250Dardant on ne sait où leurs globes ténébreux.
2251Leurs yeux, d’où la divine étincelle est partie,
2252Comme s’ils regardaient au loin, restent levés
2253Au ciel ; on ne les voit jamais vers les pavés
2254Pencher rêveusement leur tête appesantie.
2255Ils traversent ainsi le noir illimité,
2256Ce frère du silence éternel. Ô cité !
2257Pendant qu’autour de nous tu chantes, ris et beugles,
2258Éprise du plaisir jusqu’à l’atrocité,
2259Vois ! je me traîne aussi ! mais, plus qu’eux hébété,
2260Je dis : Que cherchent-ils au Ciel, tous ces aveugles ?
XCIII. – À une passante
2261La rue assourdissante autour de moi hurlait.
2262Longue, mince, en grand deuil, douleur majestueuse,
2263Une femme passa, d’une main fastueuse
2264Soulevant, balançant le feston et l’ourlet ;
2265Agile et noble, avec sa jambe de statue.
2266Moi, je buvais, crispé comme un extravagant,
2267Dans son œil, ciel livide où germe l’ouragan,
2268La douceur qui fascine et le plaisir qui tue.
2269Un éclair… puis la nuit ! – Fugitive beauté
2270Dont le regard m’a fait soudainement renaître,
2271Ne te verrai-je plus que dans l’éternité ?
2272Ailleurs, bien loin d’ici ! trop tard ! jamais peut-être !
2273Car j’ignore où tu fuis, tu ne sais où je vais,
2274Ô toi que j’eusse aimée, ô toi qui le savais !
XCIV. – Le squelette laboureur
2275I
2276Dans les planches d’anatomie
2277Qui traînent sur ces quais poudreux
2278Où maint livre cadavéreux
2279Dort comme une antique momie,
2280Dessins auxquels la gravité
2281Et le savoir d’un vieil artiste,
2282Bien que le sujet en soit triste,
2283Ont communiqué la Beauté,
2284On voit, ce qui rend plus complètes
2285Ces mystérieuses horreurs,
2286Bêchant comme des laboureurs,
2287Des Écorchés et des Squelettes.
2288II
2289De ce terrain que vous fouillez,
2290Manants résignés et funèbres,
2291De tout l’effort de vos vertèbres,
2292Ou de vos muscles dépouillés,
2293Dites, quelle moisson étrange,
2294Forçats arrachés au charnier,
2295Tirez-vous, et de quel fermier
2296Avez-vous à remplir la grange ?
2297Voulez-vous (d’un destin trop dur
2298Épouvantable et clair emblème !)
2299Montrer que dans la fosse même
2300Le sommeil promis n’est pas sûr ;
2301Qu’envers nous le Néant est traître ;
2302Que tout, même la Mort, nous ment,
2303Et que sempiternellement,
2304Hélas ! il nous faudra peut-être
2305Dans quelque pays inconnu
2306Écorcher la terre revêche
2307Et pousser une lourde bêche
2308Sous notre pied sanglant et nu ?
XCV. – Le crépuscule du soir
2309Voici le soir charmant, ami du criminel ;
2310Il vient comme un complice, à pas de loup ; le ciel
2311Se ferme lentement comme une grande alcôve,
2312Et l’homme impatient se change en bête fauve.
2313Ô soir, aimable soir, désiré par celui
2314Dont les bras, sans mentir, peuvent dire : Aujourd’hui
2315Nous avons travaillé ! – C’est le soir qui soulage
2316Les esprits que dévore une douleur sauvage,
2317Le savant obstiné dont le front s’alourdit,
2318Et l’ouvrier courbé qui regagne son lit.
2319Cependant des démons malsains dans l’atmosphère
2320S’éveillent lourdement, comme des gens d’affaire,
2321Et cognent en volant les volets et l’auvent.
2322À travers les lueurs que tourmente le vent
2323La Prostitution s’allume dans les rues ;
2324Comme une fourmilière elle ouvre ses issues ;
2325Partout elle se fraye un occulte chemin,
2326Ainsi que l’ennemi qui tente un coup de main ;
2327Elle remue au sein de la cité de fange
2328Comme un ver qui dérobe à l’Homme ce qu’il mange.
2329On entend çà et là les cuisines siffler,
2330Les théâtres glapir, les orchestres ronfler ;
2331Les tables d’hôte, dont le jeu fait les délices,
2332S’emplissent de catins et d’escrocs, leurs complices,
2333Et les voleurs, qui n’ont ni trêve ni merci,
2334Vont bientôt commencer leur travail, eux aussi,
2335Et forcer doucement les portes et les caisses
2336Pour vivre quelques jours et vêtir leurs maîtresses.
2337Recueille-toi, mon âme, en ce grave moment,
2338Et ferme ton oreille à ce rugissement.
2339C’est l’heure où les douleurs des malades s’aigrissent !
2340La sombre Nuit les prend à la gorge ; ils finissent
2341Leur destinée et vont vers le gouffre commun ;
2342L’hôpital se remplit de leurs soupirs. – Plus d’un
2343Ne viendra plus chercher la soupe parfumée,
2344Au coin du feu, le soir, auprès d’une âme aimée.
2345Encore la plupart n’ont-ils jamais connu
2346La douceur du foyer et n’ont jamais vécu !
XCVI. – Le jeu
2347Dans des fauteuils fanés des courtisanes vieilles,
2348Pâles, le sourcil peint, l’œil câlin et fatal,
2349Minaudant, et faisant de leurs maigres oreilles
2350Tomber un cliquetis de pierre et de métal ;
2351Autour des verts tapis des visages sans lèvre,
2352Des lèvres sans couleur, des mâchoires sans dent,
2353Et des doigts convulsés d’une infernale fièvre,
2354Fouillant la poche vide ou le sein palpitant ;
2355Sous de sales plafonds un rang de pâles lustres
2356Et d’énormes quinquets projetant leurs lueurs
2357Sur des fronts ténébreux de poètes illustres
2358Qui viennent gaspiller leurs sanglantes sueurs ;
2359Voilà le noir tableau qu’en un rêve nocturne
2360Je vis se dérouler sous mon œil clairvoyant.
2361Moi-même, dans un coin de l’antre taciturne,
2362Je me vis accoudé, froid, muet, enviant,
2363Enviant de ces gens la passion tenace,
2364De ces vielles putains la funèbre gaieté,
2365Et tous gaillardement trafiquant à ma face,
2366L’un de son vieil honneur, l’autre de sa beauté !
2367Et mon cœur s’effraya d’envier maint pauvre homme
2368Courant avec ferveur à l’abîme béant,
2369Et qui, soûl de son sang, préférerait en somme
2370La douleur à la mort et l’enfer au néant !
XCVII. – Danse macabre
2371À Ernest Christophe
2372Fière, autant qu’un vivant, de sa noble stature,
2373Avec son gros bouquet, son mouchoir et ses gants,
2374Elle a la nonchalance et la désinvolture
2375D’une coquette maigre aux airs extravagants.
2376Vit-on jamais au bal une taille plus mince ?
2377Sa robe exagérée, en sa royale ampleur,
2378S’écroule abondamment sur un pied sec que pince
2379Un soulier pomponné, joli comme une fleur.
2380La ruche qui se joue au bord des clavicules,
2381Comme un ruisseau lascif qui se frotte au rocher,
2382Défend pudiquement des lazzi ridicules
2383Les funèbres appas qu’elle tient à cacher.
2384Ses yeux profonds sont faits de vide et de ténèbres,
2385Et son crâne, de fleurs artistement coiffé,
2386Oscille mollement sur ses frêles vertèbres.
2387Ô charme d’un néant follement attifé.
2388Aucuns t’appelleront une caricature,
2389Qui ne comprennent pas, amants ivres de chair,
2390L’élégance sans nom de l’humaine armature.
2391Tu réponds, grand squelette, à mon goût le plus cher !
2392Viens-tu troubler, avec ta puissante grimace,
2393La fête de la Vie ? ou quelque vieux désir,
2394Éperonnant encor ta vivante carcasse,
2395Te pousse-t-il, crédule, au sabbat du Plaisir ?
2396Au chant des violons, aux flammes des bougies,
2397Espères-tu chasser ton cauchemar moqueur,
2398Et viens-tu demander au torrent des orgies
2399De rafraîchir l’enfer allumé dans ton cœur ?
2400Inépuisable puits de sottise et de fautes !
2401De l’antique douleur éternel alambic !
2402À travers le treillis recourbé de tes côtes
2403Je vois, errant encor, l’insatiable aspic.
2404Pour dire vrai, je crains que ta coquetterie
2405Ne trouve pas un prix digne de ses efforts ;
2406Qui, de ces cœurs mortels, entend la raillerie ?
2407Les charmes de l’horreur n’enivrent que les forts !
2408Le gouffre de tes yeux, plein d’horribles pensées,
2409Exhale le vertige, et les danseurs prudents
2410Ne contempleront pas sans d’amères nausées
2411Le sourire éternel de tes trente-deux dents.
2412Pourtant, qui n’a serré dans ses bras un squelette,
2413Et qui ne s’est nourri des choses du tombeau ?
2414Qu’importe le parfum, l’habit ou la toilette ?
2415Qui fait le dégoûté montre qu’il se croit beau.
2416Bayadère sans nez, irrésistible gouge,
2417Dis donc à ces danseurs qui font les offusqués :
2418« Fiers mignons, malgré l’art des poudres et du rouge,
2419Vous sentez tous la mort ! Ô squelettes musqués,
2420Antinoüs flétris, dandys à face glabre,
2421Cadavres vernissés, lovelaces chenus,
2422Le branle universel de la danse macabre
2423Vous entraîne en des lieux qui ne sont pas connus !
2424Des quais froids de la Seine aux bords brûlants du Gange,
2425Le troupeau mortel saute et se pâme, sans voir
2426Dans un trou du plafond la trompette de l’Ange
2427Sinistrement béante ainsi qu’un tromblon noir
2428En tout climat, sous tout soleil, la Mort t’admire
2429En tes contorsions, risible Humanité,
2430Et souvent, comme toi, se parfumant de myrrhe,
2431Mêle son ironie à ton insanité ! »
XCVIII. – L’amour du mensonge
2432Quand je te vois passer, ô ma chère indolente,
2433Au chant des instruments qui se brise au plafond
2434Suspendant ton allure harmonieuse et lente,
2435Et promenant l’ennui de ton regard profond ;
2436Quand je contemple, aux feux du gaz qui le colore,
2437Ton front pâle, embelli par un morbide attrait,
2438Où les torches du soir allument une aurore,
2439Et tes yeux attirants comme ceux d’un portrait,
2440Je me dis : Qu’elle est belle ! et bizarrement fraîche !
2441Le souvenir massif, royale et lourde tour,
2442La couronne, et son cœur, meurtri comme une pêche
2443Est mûr, comme son corps, pour le savant amour.
2444Es-tu le fruit d’automne aux saveurs souveraines ?
2445Es-tu vase funèbre attendant quelques pleurs,
2446Parfum qui fait rêver aux oasis lointaines,
2447Oreiller caressant, ou corbeille de fleurs ?
2448Je sais qu’il est des yeux, des plus mélancoliques,
2449Qui ne recèlent point de secret précieux ;
2450Beaux écrins sans joyaux, médaillons sans reliques,
2451Plus vides, plus profonds que vous-mêmes, ô Cieux !
2452Mais ne suffit-il pas que tu sois l’apparence,
2453Pour réjouir un cœur qui fuit la vérité ?
2454Qu’importe ta bêtise ou ton indifférence ?
2455Masque ou décor, salut ! J’adore ta beauté.
XCIX
2456Je n’ai pas oublié, voisine de la ville,
2457Notre blanche maison, petite mais tranquille ;
2458Sa Pomone de plâtre et sa vieille Vénus
2459Dans un bosquet chétif cachant leurs membres nus,
2460Et le soleil, le soir, ruisselant et superbe,
2461Qui, derrière la vitre où se brisait sa gerbe,
2462Semblait, grand œil ouvert dans le ciel curieux,
2463Contempler nos dîners longs et silencieux,
2464Répandant largement ses beaux reflets de cierge
2465Sur la nappe frugale et les rideaux de serge
C
2466La servante au grand cœur dont vous étiez jalouse,
2467Et qui dort son sommeil sous une humble pelouse,
2468Nous devrions pourtant lui porter quelques fleurs.
2469Les morts, les pauvres morts, ont de grandes douleurs,
2470Et quand Octobre souffle, émondeur des vieux arbres,
2471Son vent mélancolique à l’entour de leurs marbres,
2472Certes, ils doivent trouver les vivants bien ingrats,
2473À dormir, comme ils font, chaudement dans leurs draps,
2474Tandis que, dévorés de noires songeries,
2475Sans compagnon de lit, sans bonne causeries,
2476Vieux squelettes gelés travaillés par le ver,
2477Ils sentent s’égoutter les neiges de l’hiver
2478Et le siècle couler, sans qu’amis ni famille
2479Remplacent les lambeaux qui pendent à leur grille.
2480Lorsque la bûche siffle et chante, si le soir,
2481Calme, dans le fauteuil je la voyais s’asseoir,
2482Si, par une nuit bleue et froide de décembre,
2483Je la trouvais tapie en un coin de ma chambre,
2484Grave, et venant du fond de son lit éternel
2485Couver l’enfant grandi de son œil maternel,
2486Que pourrais-je répondre à cette âme pieuse,
2487Voyant tomber des pleurs de sa paupière creuse ?
CI. – Brumes et pluies
2488Ô fins d’automne, hivers, printemps trempés de boue,
2489Endormeuses saisons ! je vous aime et vous loue
2490D’envelopper ainsi mon cœur et mon cerveau
2491D’un linceul vaporeux et d’un vague tombeau.
2492Dans cette grande plaine où l’autan froid se joue,
2493Où par les longues nuits la girouette s’enroue,
2494Mon âme mieux qu’au temps du tiède renouveau
2495Ouvrira largement ses ailes de corbeau.
2496Rien n’est plus doux au cœur plein de choses funèbres,
2497Et sur qui dès longtemps descendent les frimas,
2498Ô blafardes saisons, reines de nos climats,
2499Que l’aspect permanent de vos pâles ténèbres,
2500– Si ce n’est, par un soir sans lune, deux à deux,
2501D’endormir la douleur sur un lit hasardeux.
CII. – Rêve parisien
2502À Constantin Guys
2503I
2504De ce terrible paysage,
2505Tel que jamais mortel n’en vit,
2506Ce matin encore l’image,
2507Vague et lointaine, me ravit.
2508Le sommeil est plein de miracles !
2509Par un caprice singulier,
2510J’avais banni de ces spectacles
2511Le végétal irrégulier,
2512Et, peintre fier de mon génie,
2513Je savourais dans mon tableau
2514L’enivrante monotonie
2515Du métal, du marbre et de l’eau.
2516Babel d’escaliers et d’arcades,
2517C’était un palais infini,
2518Plein de bassins et de cascades
2519Tombant dans l’or mat ou bruni ;
2520Et des cataractes pesantes,
2521Comme des rideaux de cristal,
2522Se suspendaient, éblouissantes,
2523À des murailles de métal.
2524Non d’arbres, mais de colonnades
2525Les étangs dormants s’entouraient,
2526Où de gigantesques naïades,
2527Comme des femmes, se miraient.
2528Des nappes d’eau s’épanchaient, bleues,
2529Entre des quais roses et verts,
2530Pendant des millions de lieues,
2531Vers les confins de l’univers ;
2532C’étaient des pierres inouïes
2533Et des flots magiques ; c’étaient
2534D’immenses glaces éblouies
2535Par tout ce qu’elles reflétaient !
2536Insouciants et taciturnes,
2537Des Ganges, dans le firmament,
2538Versaient le trésor de leurs urnes
2539Dans des gouffres de diamant.
2540Architecte de mes féeries,
2541Je faisais, à ma volonté,
2542Sous un tunnel de pierreries
2543Passer un océan dompté ;
2544Et tout, même la couleur noire,
2545Semblait fourbi, clair, irisé ;
2546Le liquide enchâssait sa gloire
2547Dans le rayon cristallisé.
2548Nul astre d’ailleurs, nuls vestiges
2549De soleil, même au bas du ciel,
2550Pour illuminer ces prodiges,
2551Qui brillaient d’un feu personnel !
2552Et sur ces mouvantes merveilles
2553Planait (terrible nouveauté !
2554Tout pour l’œil, rien pour les oreilles !)
2555Un silence d’éternité.
2556II
2557En rouvrant mes yeux pleins de flamme
2558J’ai vu l’horreur de mon taudis,
2559Et senti, rentrant dans mon âme,
2560La pointe des soucis maudits ;
2561La pendule aux accents funèbres
2562Sonnait brutalement midi,
2563Et le ciel versait des ténèbres
2564Sur le triste monde engourdi.
CIII – Le crépuscule du matin
2565La diane chantait dans les cours des casernes,
2566Et le vent du matin soufflait sur les lanternes.
2567C’était l’heure où l’essaim des rêves malfaisants
2568Tord sur leurs oreillers les bruns adolescents ;
2569Où, comme un œil sanglant qui palpite et qui bouge,
2570La lampe sur le jour fait une tache rouge ;
2571Où l’âme, sous le poids du corps revêche et lourd,
2572Imite les combats de la lampe et du jour.
2573Comme un visage en pleurs que les brises essuient,
2574L’air est plein du frisson des choses qui s’enfuient,
2575Et l’homme est las d’écrire et la femme d’aimer.
2576Les maisons çà et là commençaient à fumer.
2577Les femmes de plaisir, la paupière livide,
2578Bouche ouverte, dormaient de leur sommeil stupide ;
2579Les pauvresses, traînant leurs seins maigres et froids,
2580Soufflaient sur leurs tisons et soufflaient sur leurs doigts.
2581C’était l’heure où parmi le froid et la lésine
2582S’aggravent les douleurs des femmes en gésine ;
2583Comme un sanglot coupé par un sang écumeux
2584Le chant du coq au loin déchirait l’air brumeux ;
2585Une mer de brouillards baignait les édifices,
2586Et les agonisants dans le fond des hospices
2587Poussaient leur dernier râle en hoquets inégaux.
2588Les débauchés rentraient, brisés par leurs travaux.
2589L’aurore grelottante en robe rose et verte
2590S’avançait lentement sur la Seine déserte,
2591Et le sombre Paris, en se frottant les yeux,
2592Empoignait ses outils, vieillard laborieux.
Le Vin
CIV. – L’âme du vin
2593Un soir, l’âme du vin chantait dans les bouteilles :
2594« Homme, vers toi je pousse, ô cher déshérité,
2595Sous ma prison de verre et mes cires vermeilles,
2596Un chant plein de lumière et de fraternité !
2597Je sais combien il faut, sur la colline en flamme,
2598De peine, de sueur et de soleil cuisant
2599Pour engendrer ma vie et pour me donner l’âme ;
2600Mais je ne serai point ingrat ni malfaisant,
2601Car j’éprouve une joie immense quand je tombe
2602Dans le gosier d’un homme usé par ses travaux,
2603Et sa chaude poitrine est une douce tombe
2604Où je me plais bien mieux que dans mes froids caveaux.
2605Entends-tu retentir les refrains des dimanches
2606Et l’espoir qui gazouille en mon sein palpitant ?
2607Les coudes sur la table et retroussant tes manches,
2608Tu me glorifieras et tu seras content ;
2609J’allumerai les yeux de ta femme ravie ;
2610À ton fils je rendrai sa force et ses couleurs
2611Et serai pour ce frêle athlète de la vie
2612L’huile qui raffermit les muscles des lutteurs.
2613En toi je tomberai, végétale ambroisie,
2614Grain précieux jeté par l’éternel Semeur,
2615Pour que de notre amour naisse la poésie
2616Qui jaillira vers Dieu comme une rare fleur ! »
CV. – Le vin des chiffonniers
2617Souvent, à la clarté rouge d’un réverbère
2618Dont le vent bat la flamme et tourmente le verre,
2619Au cœur d’un vieux faubourg, labyrinthe fangeux
2620Où l’humanité grouille en ferments orageux,
2621On voit un chiffonnier qui vient, hochant la tête,
2622Buttant, et se cognant aux murs comme un poète,
2623Et, sans prendre souci des mouchards, ses sujets,
2624Épanche tout son cœur en glorieux projets.
2625Il prête des serments, dicte des lois sublimes,
2626Terrasse les méchants, relève les victimes,
2627Et sous le firmament comme un dais suspendu
2628S’enivre des splendeurs de sa propre vertu.
2629Oui, ces gens harcelés de chagrins de ménage,
2630Moulus par le travail et tourmentés par l’âge,
2631Éreintés et pliant sous un tas de débris,
2632Vomissement confus de l’énorme Paris,
2633Reviennent, parfumés d’une odeur de futailles,
2634Suivis de compagnons, blanchis dans les batailles,
2635Dont la moustache pend comme les vieux drapeaux.
2636Les bannières, les fleurs et les arcs triomphaux
2637Se dressent devant eux, solennelle magie !
2638Et dans l’étourdissante et lumineuse orgie
2639Des clairons, du soleil, des cris et du tambour,
2640Ils apportent la gloire au peuple ivre d’amour !
2641C’est ainsi qu’à travers l’Humanité frivole
2642Le vin roule de l’or, éblouissant Pactole ;
2643Par le gosier de l’homme il chante ses exploits
2644Et règne par ses dons ainsi que les vrais rois.
2645Pour noyer la rancœur et bercer l’indolence
2646De tous ces vieux maudits qui meurent en silence,
2647Dieu, touché de remords, avait fait le sommeil ;
2648L’Homme ajouta le Vin, fils sacré du Soleil !
CVI. – Le vin de l’assassin
2649Ma femme est morte, je suis libre !
2650Je puis donc boire tout mon soûl.
2651Lorsque je rentrais sans un sou,
2652Ses cris me déchiraient la fibre.
2653Autant qu’un roi je suis heureux ;
2654L’air est pur, le ciel admirable…
2655Nous avions un été semblable
2656Lorsque j’en devins amoureux !
2657L’horrible soif qui me déchire
2658Aurait besoin pour s’assouvir
2659D’autant de vin qu’en peut tenir
2660Son tombeau ; – ce n’est pas peu dire :
2661Je l’ai jetée au fond d’un puits,
2662Et j’ai même poussé sur elle
2663Tous les pavés de la margelle.
2664– Je l’oublierai si je le puis !
2665Au nom des serments de tendresse,
2666Dont rien ne peut nous délier,
2667Et pour nous réconcilier
2668Comme au beau temps de notre ivresse,
2669J’implorai d’elle un rendez-vous,
2670Le soir, sur une route obscure.
2671Elle y vint ! – folle créature !
2672Nous sommes tous plus ou moins fous !
2673Elle était encore jolie,
2674Quoique bien fatiguée ! et moi,
2675Je l’aimais trop ! voilà pourquoi
2676Je lui dis : Sors de cette vie !
2677Nul ne peut me comprendre. Un seul
2678Parmi ces ivrognes stupides
2679Songea-t-il dans ses nuits morbides
2680À faire du vin un linceul ?
2681Cette crapule invulnérable
2682Comme les machines de fer
2683Jamais, ni l’été ni l’hiver,
2684N’a connu l’amour véritable,
2685Avec ses noirs enchantements,
2686Son cortège infernal d’alarmes,
2687Ses fioles de poison, ses larmes,
2688Ses bruits de chaîne et d’ossements !
2689– Me voilà libre et solitaire !
2690Je serai ce soir ivre mort ;
2691Alors, sans peur et sans remord,
2692Je me coucherai sur la terre,
2693Et je dormirai comme un chien !
2694Le chariot aux lourdes roues
2695Chargé de pierres et de boues,
2696Le wagon enragé peut bien
2697Écraser ma tête coupable
2698Ou me couper par le milieu,
2699Je m’en moque comme de Dieu,
2700Du Diable ou de la Sainte Table !
CVII. – Le vin du solitaire
2701Le regard singulier d’une femme galante
2702Qui se glisse vers nous comme le rayon blanc
2703Que la lune onduleuse envoie au lac tremblant,
2704Quand elle y veut baigner sa beauté nonchalante ;
2705Le dernier sac d’écus dans les doigts d’un joueur ;
2706Un baiser libertin de la maigre Adeline ;
2707Les sons d’une musique énervante et câline,
2708Semblable au cri lointain de l’humaine douleur,
2709Tout cela ne vaut pas, ô bouteille profonde,
2710Les baumes pénétrants que ta panse féconde
2711Garde au cœur altéré du poète pieux ;
2712Tu lui verses l’espoir, la jeunesse et la vie,
2713– Et l’orgueil, ce trésor de toute gueuserie,
2714Qui nous rend triomphants et semblables aux Dieux !
CVIII. – Le vin des amants
2715Aujourd’hui l’espace est splendide !
2716Sans mors, sans éperons, sans bride,
2717Partons à cheval sur le vin
2718Pour un ciel féerique et divin !
2719Comme deux anges que torture
2720Une implacable calenture,
2721Dans le bleu cristal du matin
2722Suivons le mirage lointain !
2723Mollement balancés sur l’aile
2724Du tourbillon intelligent,
2725Dans un délire parallèle,
2726Ma sœur, côte à côte nageant,
2727Nous fuirons sans repos ni trêves
2728Vers le paradis de mes rêves !
Fleurs du Mal
CIX. – La destruction
2729Sans cesse à mes côtés s’agite le Démon ;
2730Il nage autour de moi comme un air impalpable ;
2731Je l’avale et le sens qui brûle mon poumon
2732Et l’emplit d’un désir éternel et coupable.
2733Parfois il prend, sachant mon grand amour de l’Art,
2734La forme de la plus séduisante des femmes,
2735Et, sous de spécieux prétextes de cafard,
2736Accoutume ma lèvre à des philtres infâmes.
2737Il me conduit ainsi, loin du regard de Dieu,
2738Haletant et brisé de fatigue, au milieu
2739Des plaines de l’Ennui, profondes et désertes,
2740Et jette dans mes yeux pleins de confusion
2741Des vêtements souillés, des blessures ouvertes,
2742Et l’appareil sanglant de la Destruction !
CX. – Une martyre
2743Dessin d’un maître inconnu
2744Au milieu des flacons, des étoffes lamées
2745Et des meubles voluptueux,
2746Des marbres, des tableaux, des robes parfumées
2747Qui traînent à plis somptueux,
2748Dans une chambre tiède où, comme en une serre,
2749L’air est dangereux et fatal,
2750Où des bouquets mourants dans leurs cercueils de verre
2751Exhalent leur soupir final,
2752Un cadavre sans tête épanche, comme un fleuve,
2753Sur l’oreiller désaltéré
2754Un sang rouge et vivant, dont la toile s’abreuve
2755Avec l’avidité d’un pré.
2756Semblable aux visions pâles qu’enfante l’ombre
2757Et qui nous enchaînent les yeux,
2758La tête, avec l’amas de sa crinière sombre
2759Et de ses bijoux précieux,
2760Sur la table de nuit, comme une renoncule,
2761Repose ; et, vide de pensers,
2762Un regard vague et blanc comme le crépuscule
2763S’échappe des yeux révulsés.
2764Sur le lit, le tronc nu sans scrupules étale
2765Dans le plus complet abandon
2766La secrète splendeur et la beauté fatale
2767Dont la nature lui fit don ;
2768Un bas rosâtre, orné de coins d’or, à la jambe,
2769Comme un souvenir est resté ;
2770La jarretière, ainsi qu’un œil secret qui flambe,
2771Darde un regard diamanté.
2772Le singulier aspect de cette solitude
2773Et d’un grand portrait langoureux,
2774Aux yeux provocateurs comme son attitude,
2775Révèle un amour ténébreux,
2776Une coupable joie et des fêtes étranges
2777Pleines de baisers infernaux,
2778Dont se réjouissait l’essaim des mauvais anges
2779Nageant dans les plis des rideaux ;
2780Et cependant, à voir la maigreur élégante
2781De l’épaule au contour heurté,
2782La hanche un peu pointue et la taille fringante
2783Ainsi qu’un reptile irrité,
2784Elle est bien jeune encor ! – Son âme exaspérée
2785Et ses sens par l’ennui mordus
2786S’étaient-ils entr’ouverts à la meute altérée
2787Des désirs errants et perdus ?
2788L’homme vindicatif que tu n’as pu, vivante,
2789Malgré tant d’amour, assouvir,
2790Combla-t-il sur ta chair inerte et complaisante
2791L’immensité de son désir ?
2792Réponds, cadavre impur ! et par tes tresses roides
2793Te soulevant d’un bras fiévreux,
2794Dis-moi, tête effrayante, a-t-il sur tes dents froides
2795Collé les suprêmes adieux ?
2796– Loin du monde railleur, loin de la foule impure,
2797Loin des magistrats curieux,
2798Dors en paix, dors en paix, étrange créature,
2799Dans ton tombeau mystérieux ;
2800Ton époux court le monde, et ta forme immortelle
2801Veille près de lui quand il dort ;
2802Autant que toi sans doute il te sera fidèle,
2803Et constant jusques à la mort.
CXI. – Femmes damnées
2804Comme un bétail pensif sur le sable couchées,
2805Elles tournent leurs yeux vers l’horizon des mers,
2806Et leurs pieds se cherchant et leurs mains rapprochées
2807Ont de douces langueurs et des frissons amers.
2808Les unes, cœurs épris des longues confidences,
2809Dans le fond des bosquets où jasent les ruisseaux,
2810Vont épelant l’amour des craintives enfances
2811Et creusent le bois vert des jeunes arbrisseaux ;
2812D’autres, comme des sœurs, marchent lentes et graves
2813À travers les rochers pleins d’apparitions,
2814Où saint Antoine a vu surgir comme des laves
2815Les seins nus et pourprés de ses tentations ;
2816Il en est, aux lueurs des résines croulantes,
2817Qui dans le creux muet des vieux antres païens
2818T’appellent au secours de leurs fièvres hurlantes,
2819Ô Bacchus, endormeur des remords anciens !
2820Et d’autres, dont la gorge aime les scapulaires,
2821Qui, recélant un fouet sous leurs longs vêtements,
2822Mêlent, dans le bois sombre et les nuits solitaires,
2823L’écume du plaisir aux larmes des tourments.
2824Ô vierges, ô démons, ô monstres, ô martyres,
2825De la réalité grands esprits contempteurs,
2826Chercheuses d’infini, dévotes et satyres,
2827Tantôt pleines de cris, tantôt pleines de pleurs,
2828Vous que dans votre enfer mon âme a poursuivies,
2829Pauvres sœurs, je vous aime autant que je vous plains,
2830Pour vos mornes douleurs, vos soifs inassouvies,
2831Et les urnes d’amour dont vos grands cœurs sont pleins !
CXII. – Les deux bonnes sœurs
2832La Débauche et la Mort sont deux aimables filles,
2833Prodigues de baisers et riches de santé,
2834Dont le flanc toujours vierge et drapé de guenilles
2835Sous l’éternel labeur n’a jamais enfanté.
2836Au poète sinistre, ennemi des familles,
2837Favori de l’enfer, courtisan mal renté,
2838Tombeaux et lupanars montrent sous leurs charmilles
2839Un lit que le remords n’a jamais fréquenté.
2840Et la bière et l’alcôve en blasphèmes fécondes
2841Nous offrent tour à tour, comme deux bonnes sœurs,
2842De terribles plaisirs et d’affreuses douceurs.
2843Quand veux-tu m’enterrer, Débauche aux bras immondes ?
2844Ô Mort, quand viendras-tu, sa rivale en attraits,
2845Sur ses myrtes infects enter tes noirs cyprès ?
CXIII. – La fontaine de sang
2846Il me semble parfois que mon sang coule à flots,
2847Ainsi qu’une fontaine aux rythmiques sanglots.
2848Je l’entends bien qui coule avec un long murmure,
2849Mais je me tâte en vain pour trouver la blessure.
2850À travers la cité, comme dans un champ clos,
2851Il s’en va, transformant les pavés en îlots,
2852Désaltérant la soif de chaque créature,
2853Et partout colorant en rouge la nature.
2854J’ai demandé souvent à des vins captieux
2855D’endormir pour un jour la terreur qui me mine ;
2856Le vin rend l’œil plus clair et l’oreille plus fine !
2857J’ai cherché dans l’amour un sommeil oublieux ;
2858Mais l’amour n’est pour moi qu’un matelas d’aiguilles
2859Fait pour donner à boire à ces cruelles filles !
CXIV. – Allégorie
2860C’est une femme belle et de riche encolure,
2861Qui laisse dans son vin traîner sa chevelure.
2862Les griffes de l’amour, les poisons du tripot,
2863Tout glisse et tout s’émousse au granit de sa peau.
2864Elle rit à la Mort et nargue la Débauche,
2865Ces monstres dont la main, qui toujours gratte et fauche,
2866Dans ses jeux destructeurs a pourtant respecté
2867De ce corps ferme et droit la rude majesté.
2868Elle marche en déesse et repose en sultane ;
2869Elle a dans le plaisir la foi mahométane,
2870Et dans ses bras ouverts, que remplissent ses seins,
2871Elle appelle des yeux la race des humains.
2872Elle croit, elle sait, cette vierge inféconde
2873Et pourtant nécessaire à la marche du monde,
2874Que la beauté du corps est un sublime don
2875Qui de toute infamie arrache le pardon.
2876Elle ignore l’Enfer comme le Purgatoire,
2877Et quand l’heure viendra d’entrer dans la Nuit noire,
2878Elle regardera la face de la Mort,
2879Ainsi qu’un nouveau-né, – sans haine et sans remord.
CXV. – La Béatrice
2880Dans des terrains cendreux, calcinés, sans verdure,
2881Comme je me plaignais un jour à la nature,
2882Et que de ma pensée, en vaguant au hasard,
2883J’aiguisais lentement sur mon cœur le poignard,
2884Je vis en plein midi descendre sur ma tête
2885Un nuage funèbre et gros d’une tempête,
2886Qui portait un troupeau de démons vicieux,
2887Semblables à des nains cruels et curieux.
2888À me considérer froidement ils se mirent,
2889Et, comme des passants sur un fou qu’ils admirent,
2890Je les entendis rire et chuchoter entre eux,
2891En échangeant maint signe et maint clignement d’yeux :
2892– « Contemplons à loisir cette caricature
2893Et cette ombre d’Hamlet imitant sa posture,
2894Le regard indécis et les cheveux au vent.
2895N’est-ce pas grand’pitié de voir ce bon vivant,
2896Ce gueux, cet histrion en vacances, ce drôle,
2897Parce qu’il sait jouer artistement son rôle,
2898Vouloir intéresser au chant de ses douleurs
2899Les aigles, les grillons, les ruisseaux et les fleurs,
2900Et même à nous, auteurs de ces vieilles rubriques,
2901Réciter en hurlant ses tirades publiques ? »
2902J’aurais pu (mon orgueil aussi haut que les monts
2903Domine la nuée et le cri des démons)
2904Détourner simplement ma tête souveraine,
2905Si je n’eusse pas vu parmi leur troupe obscène,
2906Crime qui n’a pas fait chanceler le soleil !
2907La reine de mon cœur au regard non pareil,
2908Qui riait avec eux de ma sombre détresse
2909Et leur versait parfois quelque sale caresse.
CXVI. – Un voyage à Cythère
2910Mon cœur, comme un oiseau, voltigeait tout joyeux.
2911Et planait librement à l’entour des cordages ;
2912Le navire roulait sous un ciel sans nuages,
2913Comme un ange enivré d’un soleil radieux.
2914Quelle est cette île triste et noire ? – C’est Cythère,
2915Nous dit-on, un pays fameux dans les chansons,
2916Eldorado banal de tous les vieux garçons.
2917Regardez, après tout, c’est une pauvre terre.
2918– Île des doux secrets et des fêtes du cœur !
2919De l’antique Vénus le superbe fantôme
2920Au-dessus de tes mers plane comme un arome,
2921Et charge les esprits d’amour et de langueur.
2922Belle île aux myrtes verts, pleine de fleurs écloses,
2923Vénérée à jamais par toute nation,
2924Où les soupirs des cœurs en adoration
2925Roulent comme l’encens sur un jardin de roses.
2926Ou le roucoulement éternel d’un ramier !
2927– Cythère n’était plus qu’un terrain des plus maigres,
2928Un désert rocailleux troublé par des cris aigres.
2929J’entrevoyais pourtant un objet singulier !
2930Ce n’était pas un temple aux ombres bocagères,
2931Où la jeune prêtresse, amoureuse des fleurs,
2932Allait, le corps brûlé de secrètes chaleurs,
2933Entre-bâillant sa robe aux brises passagères ;
2934Mais voilà qu’en rasant la côté d’assez près
2935Pour troubler les oiseaux avec nos voiles blanches,
2936Nous vîmes que c’était un gibet à trois branches,
2937Du ciel se détachant en noir, comme un cyprès.
2938De féroces oiseaux perchés sur leur pâture
2939Détruisaient avec rage un pendu déjà mûr,
2940Chacun plantant, comme un outil, son bec impur
2941Dans tous les coins saignants de cette pourriture ;
2942Les yeux étaient deux trous, et du ventre effondré
2943Les intestins pesants lui coulaient sur les cuisses,
2944Et ses bourreaux, gorgés de hideuses délices,
2945L’avaient à coups de bec absolument châtré.
2946Sous les pieds, un troupeau de jaloux quadrupèdes,
2947Le museau relevé, tournoyait et rôdait ;
2948Une plus grande bête au milieu s’agitait
2949Comme un exécuteur entouré de ses aides.
2950Habitant de Cythère, enfant d’un ciel si beau,
2951Silencieusement tu souffrais ces insultes
2952En expiation de tes infâmes cultes
2953Et des péchés qui t’ont interdit le tombeau.
2954Ridicule pendu, tes douleurs sont les miennes !
2955Je sentis, à l’aspect de tes membres flottants,
2956Comme un vomissement, remonter vers mes dents
2957Le long fleuve de fiel des douleurs anciennes,
2958Devant toi, pauvre diable au souvenir si cher,
2959J’ai senti tous les becs et toutes les mâchoires
2960Des corbeaux lancinants et des panthères noires
2961Qui jadis aimaient tant à triturer ma chair.
2962– Le ciel était charmant, la mer était unie ;
2963Pour moi tout était noir et sanglant désormais,
2964Hélas ! et j’avais, comme en un suaire épais,
2965Le cœur enseveli dans cette allégorie.
2966Dans ton île, ô Vénus ! je n’ai trouvé debout
2967Qu’un gibet symbolique où pendait mon image…
2968– Ah ! Seigneur ! donnez-moi la force et le courage
2969De contempler mon cœur et mon corps sans dégoût !
CXVII. – L’amour et le crâne
2970Vieux cul-de-lampe
2971L’Amour est assis sur le crâne
2972De l’Humanité,
2973Et sur ce trône le profane,
2974Au rire effronté,
2975Souffle gaiement des bulles rondes
2976Qui montent dans l’air,
2977Comme pour rejoindre les mondes
2978Au fond de l’éther.
2979Le globe lumineux et frêle
2980Prend un grand essor,
2981Crève et crache son âme grêle
2982Comme un songe d’or.
2983J’entends le crâne à chaque bulle
2984Prier et gémir :
2985– « Ce jeu féroce et ridicule,
2986Quand doit-il finir ?
2987Car ce que ta bouche cruelle
2988Éparpille en l’air,
2989Monstre assassin, c’est ma cervelle,
2990Mon sang et ma chair ! »
Révolte
CXVIII. – Le reniement de saint pierre
2991Qu’est-ce que Dieu fait donc de ce flot d’anathèmes
2992Qui monte tous les jours vers ses chers Séraphins ?
2993Comme un tyran gorgé de viande et de vins,
2994Il s’endort au doux bruit de nos affreux blasphèmes.
2995Les sanglots des martyrs et des suppliciés
2996Sont une symphonie enivrante sans doute,
2997Puisque, malgré le sang que leur volupté coûte,
2998Les cieux ne s’en sont point encore rassasiés !
2999– Ah ! Jésus, souviens-toi du Jardin des Olives !
3000Dans ta simplicité tu priais à genoux
3001Celui qui dans son ciel riait au bruit des clous
3002Que d’ignobles bourreaux plantaient dans tes chairs vives,
3003Lorsque tu vis cracher sur ta divinité
3004La crapule du corps de garde et des cuisines,
3005Et lorsque tu sentis s’enfoncer les épines
3006Dans ton crâne où vivait l’immense Humanité ;
3007Quand de ton corps brisé la pesanteur horrible
3008Allongeait tes deux bras distendus, que ton sang
3009Et ta sueur coulaient de ton front pâlissant,
3010Quand tu fus devant tous posé comme une cible
3011Rêvais-tu de ces jours si brillants et si beaux
3012Où tu vins pour remplir l’éternelle promesse,
3013Où tu foulais, monté sur une douce ânesse,
3014Des chemins tout jonchés de fleurs et de rameaux,
3015Où, le cœur tout gonflé d’espoir et de vaillance,
3016Tu fouettais tous ces vils marchands à tour de bras,
3017Où tu fus maître enfin ? Le remords n’a-t-il pas
3018Pénétré dans ton flanc plus avant que la lance ?
3019– Certes, je sortirai, quant à moi, satisfait
3020D’un monde où l’action n’est pas la sœur du rêve ;
3021Puissé-je user du glaive et périr par le glaive !
3022Saint Pierre a renié Jésus… il a bien fait.
CXIX. – Abel et Caïn
3023I
3024Race d’Abel, dors, bois et mange ;
3025Dieu te sourit complaisamment.
3026Race de Caïn, dans la fange
3027Rampe et meurs misérablement.
3028Race d’Abel, ton sacrifice
3029Flatte le nez du Séraphin !
3030Race de Caïn, ton supplice
3031Aura-t-il jamais une fin ?
3032Race d’Abel, vois tes semailles
3033Et ton bétail venir à bien ;
3034Race de Caïn, tes entrailles
3035Hurlent la faim comme un vieux chien.
3036Race d’Abel, chauffe ton ventre
3037À ton foyer patriarcal ;
3038Race de Caïn, dans ton antre
3039Tremble de froid, pauvre chacal !
3040Race d’Abel, aime et pullule !
3041Ton or fait aussi des petits.
3042Race de Caïn, cœur qui brûle,
3043Prends garde à ces grands appétits.
3044Race d’Abel, tu crois et broutes
3045Comme les punaises des bois !
3046Race de Caïn, sur les routes
3047Traîne ta famille aux abois.
3048II
3049Ah ! race d’Abel, ta charogne
3050Engraissera le sol fumant !
3051Race de Caïn, ta besogne
3052N’est pas faite suffisamment ;
3053Race d’Abel, voici ta honte :
3054Le fer est vaincu par l’épieu !
3055Race de Caïn, au ciel monte,
3056Et sur la terre jette Dieu !
CXX. – Les litanies de Satan
3057Ô toi, le plus savant et le plus beau des Anges,
3058Dieu trahi par le sort et privé de louanges,
3059Ô Satan, prends pitié de ma longue misère !
3060Ô Prince de l’exil, à qui l’on a fait tort,
3061Et qui, vaincu, toujours te redresses plus fort,
3062Ô Satan, prends pitié de ma longue misère !
3063Toi qui sait tout, grand roi des choses souterraines,
3064Guérisseur familier des angoisses humaines,
3065Ô Satan, prends pitié de ma longue misère !
3066Toi qui, même aux lépreux, aux parias maudits,
3067Enseignes par l’amour le goût du Paradis,
3068Ô Satan, prends pitié de ma longue misère !
3069Ô toi qui de la Mort, ta vieille et forte amante,
3070Engendras l’Espérance, – une folle charmante !
3071Ô Satan, prends pitié de ma longue misère !
3072Toi qui fais au proscrit ce regard calme et haut
3073Qui damne tout un peuple autour d’un échafaud.
3074Ô Satan, prends pitié de ma longue misère !
3075Toi qui sais en quels coins des terres envieuses
3076Le Dieu jaloux cacha les pierres précieuses
3077Ô Satan, prends pitié de ma longue misère !
3078Toi dont l’œil clair connaît les profonds arsenaux
3079Où dort enseveli le peuple des métaux,
3080Ô Satan, prends pitié de ma longue misère !
3081Toi dont la large main cache les précipices
3082Au somnambule errant au bord des édifices,
3083Ô Satan, prends pitié de ma longue misère !
3084Toi qui, magiquement, assouplis les vieux os
3085De l’ivrogne attardé foulé par les chevaux,
3086Ô Satan, prends pitié de ma longue misère !
3087Toi qui, pour consoler l’homme frêle qui souffre,
3088Nous appris à mêler le salpêtre et le soufre,
3089Ô Satan, prends pitié de ma longue misère !
3090Toi qui poses ta marque, ô complice subtil,
3091Sur le front du Crésus impitoyable et vil,
3092Ô Satan, prends pitié de ma longue misère !
3093Toi qui mets dans les yeux et dans le cœur des filles
3094Le culte de la plaie et l’amour des guenilles,
3095Ô Satan, prends pitié de ma longue misère !
3096Bâton des exilés, lampe des inventeurs,
3097Confesseur des pendus et des conspirateurs,
3098Ô Satan, prends pitié de ma longue misère !
3099Père adoptif de ceux qu’en sa noire colère
3100Du paradis terrestre a chassés Dieu le Père,
3101Ô Satan, prends pitié de ma longue misère !
3102Prière
3103Gloire et louage à toi, Satan, dans les hauteurs
3104Du Ciel, où tu régnas, et dans les profondeurs
3105De l’Enfer, où, vaincu, tu rêves en silence !
3106Fais que mon âme un jour, sous l’Arbre de Science,
3107Près de toi se repose, à l’heure où sur ton front
3108Comme un Temple nouveau ses rameaux s’épandront !
La Mort
CXXI. – La mort des amants
3109Nous aurons des lits pleins d’odeurs légères,
3110Des divans profonds comme des tombeaux,
3111Et d’étranges fleurs sur des étagères,
3112Écloses pour nous sous des cieux plus beaux.
3113Usant à l’envi leurs chaleurs dernières,
3114Nos deux cœurs seront deux vastes flambeaux,
3115Qui réfléchiront leurs doubles lumières
3116Dans nos deux esprits, ces miroirs jumeaux.
3117Un soir fait de rose et de bleu mystique,
3118Nous échangerons un éclair unique,
3119Comme un long sanglot, tout chargé d’adieux ;
3120Et plus tard un Ange entr’ouvrant les portes
3121Viendra ranimer, fidèle et joyeux,
3122Les miroirs ternis et les flammes mortes.
CXXII. – La mort des pauvres
3123C’est la Mort qui console, hélas ! et qui fait vivre ;
3124C’est le but de la vie, et c’est le seul espoir
3125Qui, comme un élixir, nous monte et nous enivre,
3126Et nous donne le cœur de marcher jusqu’au soir ;
3127À travers la tempête, et la neige, et le givre,
3128C’est la clarté vibrante à notre horizon noir ;
3129C’est l’auberge fameuse inscrite sur le livre,
3130Où l’on pourra manger, et dormir, et s’asseoir ;
3131C’est un Ange qui tient dans ses doigts magnétiques
3132Le sommeil et le don des rêves extatiques,
3133Et qui refait le lit des gens pauvres et nus ;
3134C’est la gloire des Dieux, c’est le grenier mystique,
3135C’est la bourse du pauvre et sa patrie antique,
3136C’est le portique ouvert sur les Cieux inconnus !
CXXIII. – La mort des artistes
3137Combien faut-il de fois secouer mes grelots
3138Et baiser ton front bas, morne caricature ?
3139Pour piquer dans le but, de mystique nature,
3140Combien, ô mon carquois, perdre de javelots ?
3141Nous userons notre âme en de subtils complots,
3142Et nous démolirons mainte lourde armature,
3143Avant de contempler la grande Créature
3144Dont l’infernal désir nous remplit de sanglots !
3145Il en est qui jamais n’ont connu leur Idole,
3146Et ces sculpteurs damnés et marqués d’un affront,
3147Qui vont se martelant la poitrine et le front,
3148N’ont qu’un espoir, étrange et sombre Capitole !
3149C’est que la Mort, planant comme un soleil nouveau,
3150Fera s’épanouir les fleurs de leur cerveau !
CXXIV. – La fin de la journée
3151Sous une lumière blafarde
3152Court, danse et se tord sans raison
3153La Vie, impudente et criarde.
3154Aussi, sitôt qu’à l’horizon
3155La nuit voluptueuse monte,
3156Apaisant tout, même la faim,
3157Effaçant tout, même la honte,
3158Le Poète se dit : « Enfin !
3159Mon esprit, comme mes vertèbres,
3160Invoque ardemment le repos ;
3161Le cœur plein de songes funèbres,
3162Je vais me coucher sur le dos
3163Et me rouler dans vos rideaux,
3164Ô rafraîchissantes ténèbres ! »
CXXV – Le rêve d’un curieux
3165A. F. N.
3166Connais-tu, comme moi, la douleur savoureuse,
3167Et de toi fais-tu dire : « Oh ! l’homme singulier ! »
3168– J’allais mourir. C’était dans mon âme amoureuse,
3169Désir mêlé d’horreur, un mal particulier ;
3170Angoisse et vif espoir, sans humeur factieuse.
3171Plus allait se vidant le fatal sablier,
3172Plus ma torture était âpre et délicieuse ;
3173Tout mon cœur s’arrachait au monde familier.
3174J’étais comme l’enfant avide du spectacle,
3175Haïssant le rideau comme on hait un obstacle…
3176Enfin la vérité froide se révéla :
3177J’étais mort sans surprise, et la terrible aurore
3178M’enveloppait. – Eh quoi ! n’est-ce donc que cela ?
3179La toile était levée et j’attendais encore.
CXXVI. – Le voyage
3180À Maxime du Camp
3181I
3182Pour l’enfant, amoureux de cartes et d’estampes,
3183L’univers est égal à son vaste appétit.
3184Ah ! que le monde est grand à la clarté des lampes !
3185Aux yeux du souvenir que le monde est petit !
3186Un matin nous partons, le cerveau plein de flamme,
3187Le cœur gros de rancune et de désirs amers,
3188Et nous allons, suivant le rythme de la lame,
3189Berçant notre infini sur le fini des mers :
3190Les uns, joyeux de fuir une patrie infâme ;
3191D’autres, l’horreur de leurs berceaux, et quelques-uns,
3192Astrologues noyés dans les yeux d’une femme,
3193La Circé tyrannique aux dangereux parfums.
3194Pour n’être pas changés en bêtes, ils s’enivrent
3195D’espace et de lumière et de cieux embrasés ;
3196La glace qui les mord, les soleils qui les cuivrent,
3197Effacent lentement la marque des baisers.
3198Mais les vrais voyageurs sont ceux-là seuls qui partent
3199Pour partir ; cœurs légers, semblables aux ballons,
3200De leur fatalité jamais ils ne s’écartent,
3201Et, sans savoir pourquoi, disent toujours : Allons !
3202Ceux-là dont les désirs ont la forme des nues,
3203Et qui rêvent, ainsi qu’un conscrit le canon,
3204De vastes voluptés, changeantes, inconnues,
3205Et dont l’esprit humain n’a jamais su le nom !
3206II
3207Nous imitons, horreur ! la toupie et la boule
3208Dans leur valse et leurs bonds ; même dans nos sommeils
3209La Curiosité nous tourmente et nous roule,
3210Comme un Ange cruel qui fouette des soleils.
3211Singulière fortune où le but se déplace,
3212Et, n’étant nulle part, peut être n’importe où !
3213Où l’Homme, dont jamais l’espérance n’est lasse,
3214Pour trouver le repos court toujours comme un fou !
3215Notre âme est un trois-mâts cherchant son Icarie ;
3216Une voix retentit sur le pont : « Ouvre l’œil ! »
3217Une voix de la hune, ardente et folle, crie :
3218« Amour… gloire… bonheur ! » Enfer ! c’est un écueil !
3219Chaque îlot signalé par l’homme de vigie
3220Est un Eldorado promis par le Destin ;
3221L’Imagination qui dresse son orgie
3222Ne trouve qu’un récif aux clartés du matin.
3223Ô le pauvre amoureux des pays chimériques !
3224Faut-il le mettre aux fers, le jeter à la mer,
3225Ce matelot ivrogne, inventeur d’Amériques
3226Dont le mirage rend le gouffre plus amer ?
3227Tel le vieux vagabond, piétinant dans la boue,
3228Rêve, le nez en l’air, de brillants paradis ;
3229Son œil ensorcelé découvre une Capoue
3230Partout où la chandelle illumine un taudis.
3231III
3232Étonnants voyageurs ! quelles nobles histoires
3233Nous lisons dans vos yeux profonds comme les mers !
3234Montrez-nous les écrins de vos riches mémoires,
3235Ces bijoux merveilleux, faits d’astres et d’éthers.
3236Nous voulons voyager sans vapeur et sans voile !
3237Faites, pour égayer l’ennui de nos prisons,
3238Passer sur nos esprits, tendus comme une toile,
3239Vos souvenirs avec leurs cadres d’horizons.
3240Dites, qu’avez-vous vu ?
3241IV
3242« Nous avons vu des astres
3243Et des flots ; nous avons vu des sables aussi ;
3244Et, malgré bien des chocs et d’imprévus désastres,
3245Nous nous sommes souvent ennuyés, comme ici.
3246La gloire du soleil sur la mer violette,
3247La gloire des cités dans le soleil couchant,
3248Allumaient dans nos cœurs une ardeur inquiète
3249De plonger dans un ciel au reflet alléchant.
3250Les plus riches cités, les plus grands paysages,
3251Jamais ne contenaient l’attrait mystérieux
3252De ceux que le hasard fait avec les nuages,
3253Et toujours le désir nous rendait soucieux !
3254– La jouissance ajoute au désir de la force.
3255Désir, vieil arbre à qui le plaisir sert d’engrais,
3256Cependant que grossit et durcit ton écorce,
3257Tes branches veulent voir le soleil de plus près !
3258Grandiras-tu toujours, grand arbre plus vivace
3259Que le cyprès ? – Pourtant nous avons, avec soin,
3260Cueilli quelques croquis pour votre album vorace,
3261Frères qui trouvez beau tout ce qui vient de loin !
3262Nous avons salué des idoles à trompe ;
3263Des trônes constellés de joyaux lumineux ;
3264Des palais ouvragés dont la féerique pompe
3265Serait pour vos banquiers un rêve ruineux ;
3266Des costumes qui sont pour les yeux une ivresse ;
3267Des femmes dont les dents et les ongles sont teints,
3268Et des jongleurs savants que le serpent caresse. »
3269V
3270Et puis, et puis encore ?
3271VI
3272« Ô cerveaux enfantins !
3273Pour ne pas oublier la chose capitale,
3274Nous avons vu partout, et sans l’avoir cherché,
3275Du haut jusques en bas de l’échelle fatale,
3276Le spectacle ennuyeux de l’immortel péché :
3277La femme, esclave vile, orgueilleuse et stupide,
3278Sans rire s’adorant et s’aimant sans dégoût ;
3279L’homme, tyran goulu, paillard, dur et cupide,
3280Esclave de l’esclave et ruisseau dans l’égout ;
3281Le bourreau qui jouit, le martyr qui sanglote ;
3282La fête qu’assaisonne et parfume le sang ;
3283Le poison du pouvoir énervant le despote,
3284Et le peuple amoureux du fouet abrutissant ;
3285Plusieurs religions semblables à la nôtre,
3286Toutes escaladant le ciel ; la Sainteté,
3287Comme en un lit de plume un délicat se vautre,
3288Dans les clous et le crin cherchant la volupté ;
3289L’Humanité bavarde, ivre de son génie,
3290Et, folle maintenant comme elle était jadis,
3291Criant à Dieu, dans sa furibonde agonie :
3292“Ô mon semblable, ô mon maître, je te maudis !”
3293Et les moins sots, hardis amants de la Démence,
3294Fuyant le grand troupeau parqué par le Destin,
3295Et se réfugiant dans l’opium immense !
3296– Tel est du globe entier l’éternel bulletin. »
3297VII
3298Amer savoir, celui qu’on tire du voyage !
3299Le monde, monotone et petit, aujourd’hui,
3300Hier, demain, toujours, nous fait voir notre image :
3301Une oasis d’horreur dans un désert d’ennui !
3302Faut-il partir ? rester ? Si tu peux rester, reste ;
3303Pars, s’il le faut. L’un court, et l’autre se tapit
3304Pour tromper l’ennemi vigilant et funeste,
3305Le Temps ! Il est, hélas ! des coureurs sans répit,
3306Comme le Juif errant et comme les apôtres,
3307À qui rien ne suffit, ni wagon ni vaisseau,
3308Pour fuir ce rétiaire infâme ; il en est d’autres
3309Qui savent le tuer sans quitter leur berceau.
3310Lorsque enfin il mettra le pied sur notre échine,
3311Nous pourrons espérer et crier : En avant !
3312De même qu’autrefois nous partions pour la Chine,
3313Les yeux fixés au large et les cheveux au vent,
3314Nous nous embarquerons sur la mer des Ténèbres
3315Avec le cœur joyeux d’un jeune passager.
3316Entendez-vous ces voix, charmantes et funèbres,
3317Qui chantent : « Par ici ! vous qui voulez manger
3318Le Lotus parfumé ! c’est ici qu’on vendange
3319Les fruits miraculeux dont votre cœur a faim ;
3320Venez vous enivrer de la douceur étrange
3321De cette après-midi qui n’a jamais de fin ? »
3322À l’accent familier nous devinons le spectre ;
3323Nos Pylades là-bas tendent leurs bras vers nous.
3324« Pour rafraîchir ton cœur nage vers ton Électre ! »
3325Dit celle dont jadis nous baisions les genoux.
3326VIII
3327Ô Mort, vieux capitaine, il est temps ! levons l’ancre !
3328Ce pays nous ennuie, ô Mort ! Appareillons !
3329Si le ciel et la mer sont noirs comme de l’encre,
3330Nos cœurs que tu connais sont remplis de rayons !
3331Verse-nous ton poison pour qu’il nous réconforte !
3332Nous voulons, tant ce feu nous brûle le cerveau,
3333Plonger au fond du gouffre, Enfer ou Ciel, qu’importe ?
3334Au fond de l’Inconnu pour trouver du nouveau !
3335Fin
PIÈCES CONDAMNÉES
I – Les bijoux
3336La très chère était nue, et, connaissant mon cœur,
3337Elle n’avait gardé que ses bijoux sonores,
3338Dont le riche attirail lui donnait l’air vainqueur
3339Qu’ont dans leurs jours heureux les esclaves des Mores.
3340Quand il jette en dansant son bruit vif et moqueur,
3341Ce monde rayonnant de métal et de pierre
3342Me ravit en extase, et j’aime à la fureur
3343Les choses où le son se mêle à la lumière.
3344Elle était donc couchée et se laissait aimer,
3345Et du haut du divan elle souriait d’aise
3346À mon amour profond et doux comme la mer,
3347Qui vers elle montait comme vers sa falaise.
3348Les yeux fixés sur moi, comme un tigre dompté,
3349D’un air vague et rêveur elle essayait des poses,
3350Et la candeur unie à la lubricité
3351Donnait un charme neuf à ses métamorphoses ;
3352Et son bras et sa jambe, et sa cuisse et ses reins,
3353Polis comme de l’huile, onduleux comme un cygne,
3354Passaient devant mes yeux clairvoyants et sereins ;
3355Et son ventre et ses seins, ces grappes de ma vigne,
3356S’avançaient, plus câlins que les Anges du mal,
3357Pour troubler le repos où mon âme était mise,
3358Et pour la déranger du rocher de cristal
3359Où, calme et solitaire, elle s’était assise.
3360Je croyais voir unis par un nouveau dessin
3361Les hanches de l’Antiope au buste d’un imberbe,
3362Tant sa taille faisait ressortir son bassin.
3363Sur ce teint fauve et brun, le fard était superbe !
3364– Et la lampe s’étant résignée à mourir,
3365Comme le foyer seul illuminait la chambre,
3366Chaque fois qu’il poussait un flamboyant soupir,
3367Il inondait de sang cette peau couleur d’ambre !
II. – Le Léthé
3368Viens sur mon cœur, âme cruelle et sourde,
3369Tigre adoré, monstre aux airs indolents ;
3370Je veux longtemps plonger mes doigts tremblants
3371Dans l’épaisseur de ta crinière lourde ;
3372Dans tes jupons remplis de ton parfum
3373Ensevelir ma tête endolorie,
3374Et respirer, comme une fleur flétrie,
3375Le doux relent de mon amour défunt.
3376Je veux dormir ! dormir plutôt que vivre !
3377Dans un sommeil aussi doux que la mort,
3378J’étalerai mes baisers sans remord
3379Sur ton beau corps poli comme le cuivre.
3380Pour engloutir mes sanglots apaisés
3381Rien ne me vaut l’abîme de ta couche ;
3382L’oubli puissant habite sur ta bouche,
3383Et le Léthé coule dans tes baisers.
3384À mon destin, désormais mon délice,
3385J’obéirai comme un prédestiné ;
3386Martyr docile, innocent condamné,
3387Dont la ferveur attise le supplice,
3388Je sucerai, pour noyer ma rancœur,
3389Le népenthès et la bonne ciguë
3390Aux bouts charmants de cette gorge aiguë
3391Qui n’a jamais emprisonné de cœur.
III. – À celle qui est trop gaie
3392Ta tête, ton geste, ton air
3393Sont beaux comme un beau paysage ;
3394Le rire joue en ton visage
3395Comme un vent frais dans un ciel clair.
3396Le passant chagrin que tu frôles
3397Est ébloui par la santé
3398Qui jaillit comme une clarté
3399De tes bras et de tes épaules.
3400Les retentissantes couleurs
3401Dont tu parsèmes tes toilettes
3402Jettent dans l’esprit des poètes
3403L’image d’un ballet de fleurs.
3404Ces robes folles sont l’emblème
3405De ton esprit bariolé ;
3406Folle dont je suis affolé,
3407Je te hais autant que je t’aime !
3408Quelquefois dans un beau jardin
3409Où je traînais mon atonie,
3410J’ai senti, comme une ironie
3411Le soleil déchirer mon sein,
3412Et le printemps et la verdure
3413Ont tant humilié mon cœur,
3414Que j’ai puni sur une fleur
3415L’insolence de la Nature.
3416Ainsi je voudrais, une nuit,
3417Quand l’heure des voluptés sonne,
3418Vers les trésors de ta personne,
3419Comme un lâche, ramper sans bruit,
3420Pour châtier ta chair joyeuse,
3421Pour meurtrir ton sein pardonné,
3422Et faire à ton flanc étonné
3423Une blessure large et creuse,
3424Et, vertigineuse douceur !
3425À travers ces lèvres nouvelles,
3426Plus éclatantes et plus belles,
3427T’infuser mon venin, ma sœur !
IV – Lesbos
3428Mère des jeux latins et des voluptés grecques,
3429Lesbos, où les baisers, languissants ou joyeux,
3430Chauds comme les soleils, frais comme les pastèques,
3431Font l’ornement des nuits et des jours glorieux,
3432Mère des jeux latins et des voluptés grecques,
3433Lesbos, où les baisers sont comme les cascades
3434Qui se jettent sans peur dans les gouffres sans fonds
3435Et courent, sanglotant et gloussant par saccades,
3436Orageux et secrets, fourmillants et profonds ;
3437Lesbos, où les baisers sont comme les cascades !
3438Lesbos, où les Phrynés l’une l’autre s’attirent,
3439Où jamais un soupir ne resta sans écho,
3440À l’égal de Paphos les étoiles t’admirent,
3441Et Vénus à bon droit peut jalouser Sapho !
3442Lesbos, où les Phrynés l’une l’autre s’attirent,
3443Lesbos, terre des nuits chaudes et langoureuses,
3444Qui font qu’à leurs miroirs, stérile volupté !
3445Les filles aux yeux creux, de leur corps amoureuses,
3446Caressent les fruits mûrs de leur nubilité ;
3447Lesbos, terre des nuits chaudes et langoureuses,
3448Laisse du vieux Platon se froncer l’œil austère ;
3449Tu tires ton pardon de l’excès des baisers,
3450Reine du doux empire, aimable et noble terre,
3451Et des raffinements toujours inépuisés.
3452Laisse du vieux Platon se froncer l’œil austère.
3453Tu tires ton pardon de l’éternel martyre,
3454Infligé sans relâche aux cœurs ambitieux,
3455Qu’attire loin de nous le radieux sourire
3456Entrevu vaguement au bord des autres cieux !
3457Tu tires ton pardon de l’éternel martyre !
3458Qui des Dieux osera, Lesbos, être ton juge
3459Et condamner ton front pâli dans les travaux,
3460Si ses balances d’or n’ont pesé le déluge
3461De larmes qu’à la mer ont versé tes ruisseaux ?
3462Qui des Dieux osera, Lesbos, être ton juge ?
3463Que nous veulent les lois du juste et de l’injuste ?
3464Vierges au cœur sublime, honneur de l’Archipel,
3465Votre religion comme une autre est auguste,
3466Et l’amour se rira de l’Enfer et du Ciel !
3467Que nous veulent les lois du juste et de l’injuste ?
3468Car Lesbos entre tous m’a choisi sur la terre
3469Pour chanter le secret de ses vierges en fleurs,
3470Et je fus dès l’enfance admis au noir mystère
3471Des rires effrénés mêlés aux sombres pleurs ;
3472Car Lesbos entre tous m’a choisi sur la terre.
3473Et depuis lors je veille au sommet de Leucate,
3474Comme une sentinelle à l’œil perçant et sûr,
3475Qui guette nuit et jour brick, tartane ou frégate,
3476Dont les formes au loin frissonnent dans l’azur ;
3477Et depuis lors je veille au sommet de Leucate,
3478Pour savoir si la mer est indulgente et bonne,
3479Et parmi les sanglots dont le roc retentit
3480Un soir ramènera vers Lesbos, qui pardonne,
3481Le cadavre adoré de Sapho, qui partit
3482Pour savoir si la mer est indulgente et bonne !
3483De la mâle Sapho, l’amante et le poète,
3484Plus belle que Vénus par ses mornes pâleurs !
3485– L’œil d’azur est vaincu par l’œil noir que tachète
3486Le cercle ténébreux tracé par les douleurs
3487De la mâle Sapho, l’amante et le poète !
3488– Plus belle que Vénus se dressant sur le monde
3489Et versant les trésors de sa sérénité
3490Et le rayonnement de sa jeunesse blonde
3491Sur le vieil Océan de sa fille enchanté ;
3492Plus belle que Vénus se dressant sur le monde !
3493– De Sapho qui mourut le jour de son blasphème,
3494Quand, insultant le rite et le culte inventé,
3495Elle fit son beau corps la pâture suprême
3496D’un brutal dont l’orgueil punit l’impiété
3497De celle qui mourut le jour de son blasphème.
3498Et c’est depuis ce temps que Lesbos se lamente,
3499Et, malgré les honneurs que lui rend l’univers,
3500S’enivre chaque nuit du cri de la tourmente
3501Que poussent vers les cieux ses rivages déserts.
3502Et c’est depuis ce temps que Lesbos se lamente !
V. – Femmes damnées
3503Delphine et Hippolyte
3504À la pâle clarté des lampes languissantes,
3505Sur de profonds coussins tout imprégnés d’odeur
3506Hippolyte rêvait aux caresses puissantes
3507Qui levaient le rideau de sa jeune candeur.
3508Elle cherchait, d’un œil troublé par la tempête,
3509De sa naïveté le ciel déjà lointain,
3510Ainsi qu’un voyageur qui retourne la tête
3511Vers les horizons bleus dépassés le matin.
3512De ses yeux amortis les paresseuses larmes,
3513L’air brisé, la stupeur, la morne volupté,
3514Ses bras vaincus, jetés comme de vaines armes,
3515Tout servait, tout parait sa fragile beauté.
3516Étendue à ses pieds, calme et pleine de joie,
3517Delphine la couvait avec des yeux ardents,
3518Comme un animal fort qui surveille une proie,
3519Après l’avoir d’abord marquée avec les dents.
3520Beauté forte à genoux devant la beauté frêle,
3521Superbe, elle humait voluptueusement
3522Le vin de son triomphe, et s’allongeait vers elle,
3523Comme pour recueillir un doux remerciement.
3524Elle cherchait dans l’œil de sa pâle victime
3525Le cantique muet que chante le plaisir,
3526Et cette gratitude infinie et sublime
3527Qui sort de la paupière ainsi qu’un long soupir.
3528– « Hippolyte, cher cœur, que dis-tu de ces choses ?
3529Comprends-tu maintenant qu’il ne faut pas offrir
3530L’holocauste sacré de tes premières roses
3531Aux souffles violents qui pourraient les flétrir ?
3532Mes baisers sont légers comme ces éphémères
3533Qui caressent le soir les grands lacs transparents,
3534Et ceux de ton amant creuseront leurs ornières
3535Comme des chariots ou des socs déchirants ;
3536Ils passeront sur toi comme un lourd attelage
3537De chevaux et de bœufs aux sabots sans pitié…
3538Hippolyte, ô ma sœur ! tourne donc ton visage,
3539Toi, mon âme et mon cœur, mon tout et ma moitié,
3540Tourne vers moi tes yeux pleins d’azur et d’étoiles !
3541Pour un de ces regards charmants, baume divin,
3542Des plaisirs plus obscurs je lèverai les voiles,
3543Et je t’endormirai dans un rêve sans fin ! »
3544Mais Hippolyte alors, levant sa jeune tête :
3545– « Je ne suis point ingrate et ne me repens pas,
3546Ma Delphine, je souffre et je suis inquiète,
3547Comme après un nocturne et terrible repas.
3548Je sens fondre sur moi de lourdes épouvantes
3549Et de noirs bataillons de fantômes épars,
3550Qui veulent me conduire en des routes mouvantes
3551Qu’un horizon sanglant ferme de toutes parts.
3552Avons-nous donc commis une action étrange ?
3553Explique, si tu peux, mon trouble et mon effroi :
3554Je frissonne de peur quand tu me dis : “Mon ange !”
3555Et cependant je sens ma bouche aller vers toi.
3556Ne me regarde pas ainsi, toi, ma pensée !
3557Toi que j’aime à jamais, ma sœur d’élection,
3558Quand même tu serais un embûche dressée
3559Et le commencement de ma perdition ! »
3560Delphine secouant sa crinière tragique,
3561Et comme trépignant sur le trépied de fer,
3562L’œil fatal, répondit d’une voix despotique :
3563– « Qui donc devant l’amour ose parler d’enfer ?
3564Maudit soit à jamais le rêveur inutile
3565Qui voulut le premier, dans sa stupidité,
3566S’éprenant d’un problème insoluble et stérile,
3567Aux choses de l’amour mêler l’honnêteté !
3568Celui qui veut unir dans un accord mystique
3569L’ombre avec la chaleur, la nuit avec le jour,
3570Ne chauffera jamais son corps paralytique
3571À ce rouge soleil que l’on nomme l’amour !
3572Va, si tu veux, chercher un fiancé stupide ;
3573Cours offrir un cœur vierge à ses cruels baisers ;
3574Et, pleine de remords et d’horreur, et livide,
3575Tu me rapporteras tes seins stigmatisés…
3576On ne peut ici-bas contenter qu’un seul maître ! »
3577Mais l’enfant, épanchant une immense douleur,
3578Cria soudain : – « Je sens s’élargir dans mon être
3579Un abîme béant ; cet abîme est mon cœur !
3580Brûlant comme un volcan, profond comme le vide !
3581Rien ne rassasiera ce monstre gémissant
3582Et ne rafraîchira la soif de l’Euménide
3583Qui, la torche à la main, le brûle jusqu’au sang.
3584Que nos rideaux fermés nous séparent du monde,
3585Et que la lassitude amène le repos !
3586Je veux m’anéantir dans ta gorge profonde,
3587Et trouver sur ton sein la fraîcheur des tombeaux ! »
3588– Descendez, descendez, lamentables victimes,
3589Descendez le chemin de l’enfer éternel !
3590Plongez au plus profond du gouffre, où tous les crimes,
3591Flagellés par un vent qui ne vient pas du ciel,
3592Bouillonnent pêle-mêle avec un bruit d’orage.
3593Ombres folles, courez au but de vos désirs ;
3594Jamais vous ne pourrez assouvir votre rage,
3595Et votre châtiment naîtra de vos plaisirs.
3596Jamais un rayon frais n’éclaira vos cavernes ;
3597Par les fentes des murs des miasmes fiévreux
3598Filtrent en s’enflammant ainsi que des lanternes
3599Et pénètrent vos corps de leurs parfums affreux.
3600L’âpre stérilité de votre jouissance
3601Altère votre soif et roidit votre peau,
3602Et le vent furibond de la concupiscence
3603Fait claquer votre chair ainsi qu’un vieux drapeau.
3604Loin des peuples vivants, errantes, condamnées,
3605À travers les déserts courez comme les loups ;
3606Faites votre destin, âmes désordonnées,
3607Et fuyez l’infini que vous portez en vous !
VI. – Les métamorphoses du vampire
3608La femme cependant, de sa bouche de fraise,
3609En se tordant ainsi qu’un serpent sur la braise,
3610Et pétrissant ses seins sur le fer de son busc,
3611Laissait couler ces mots tout imprégnés de musc :
3612– « Moi, j’ai la lèvre humide, et je sais la science
3613De perdre au fond d’un lit l’antique conscience.
3614Je sèche tous les pleurs sur mes seins triomphants,
3615Et fais rire les vieux du rire des enfants.
3616Je remplace, pour qui me voit nue et sans voiles,
3617La lune, le soleil, le ciel et les étoiles !
3618Je suis, mon cher savant, si docte aux voluptés,
3619Lorsque j’étouffe un homme en mes bras redoutés,
3620Ou lorsque j’abandonne aux morsures mon buste,
3621Timide et libertine, et fragile et robuste,
3622Que sur ces matelas qui se pâment d’émoi,
3623Les anges impuissants se damneraient pour moi ! »
3624Quand elle eut de mes os sucé toute la moelle,
3625Et que languissamment je me tournai vers elle
3626Pour lui rendre un baiser d’amour, je ne vis plus
3627Qu’une outre aux flancs gluants, toute pleine de pus !
3628Je fermai les deux yeux, dans ma froide épouvante,
3629Et quand je les rouvris à la clarté vivante,
3630À mes côtés, au lieu du mannequin puissant
3631Qui semblait avoir fait provision de sang,
3632Tremblaient confusément des débris de squelette,
3633Qui d’eux-mêmes rendaient le cri d’une girouette
3634Ou d’une enseigne, au bout d’une tringle de fer,
3635Que balance le vent pendant les nuits d’hiver.
APPENDICE I. SUPPLÉMENT AUX FLEURS DU MAL
Nouvelles Fleurs du Mal
I. – Épigraphe pour un livre condamné
3636Lecteur paisible et bucolique,
3637Sobre et naïf homme de bien,
3638Jette ce livre saturnien,
3639Orgiaque et mélancolique.
3640Si tu n’as fait ta rhétorique
3641Chez Satan, le rusé doyen,
3642Jette ! tu n’y comprendrais rien ;
3643Ou tu me croirais hystérique.
3644Mais si, sans se laisser charmer,
3645Ton œil sait plonger dans les gouffres,
3646Lis-moi, pour apprendre à m’aimer ;
3647Âme curieuse qui souffres
3648Et vas cherchant ton paradis,
3649Plains-moi ! … sinon, je te maudis !
II. – L’examen de minuit
3650La pendule, sonnant minuit,
3651Ironiquement nous engage
3652À nous rappeler quel usage
3653Nous fîmes du jour qui s’enfuit :
3654– Aujourd’hui, date fatidique,
3655Vendredi, treize, nous avons,
3656Malgré tout ce que nous savons,
3657Mené le train d’un hérétique ;
3658Nous avons blasphémé Jésus,
3659Des Dieux le plus incontestable !
3660Comme un parasite à la table
3661De quelque monstrueux Crésus,
3662Nous avons, pour plaire à la brute,
3663Digne vassale des Démons,
3664Insulté ce que nous aimons,
3665Et flatté ce qui nous rebute ;
3666Contristé, servile bourreau,
3667Le faible qu’à tort on méprise ;
3668Salué l’énorme Bêtise,
3669La Bêtise au front de taureau ;
3670Baisé la stupide Matière
3671Avec grande dévotion,
3672Et de la putréfaction
3673Béni la blafarde lumière.
3674Enfin, nous avons, pour noyer
3675Le vertige dans le délire,
3676Nous, prêtre orgueilleux de la Lyre,
3677Dont la gloire est de déployer
3678L’ivresse des choses funèbres,
3679Bu sans soif et mangé sans faim ! …
3680– Vite soufflons la lampe, afin
3681De nous cacher dans les ténèbres !
III. – Madrigal triste
3682I
3683Que m’importe que tu sois sage ?
3684Sois belle ! et sois triste ! Les pleurs
3685Ajoutent un charme au visage,
3686Comme le fleuve au paysage ;
3687L’orage rajeunit les fleurs.
3688Je t’aime surtout quand la joie
3689S’enfuit de ton front terrassé ;
3690Quand ton cœur dans l’horreur se noie ;
3691Quand sur ton présent se déploie
3692Le nuage affreux du passé.
3693Je t’aime quand ton grand œil verse
3694Une eau chaude comme le sang ;
3695Quand, malgré ma main qui te berce,
3696Ton angoisse, trop lourde, perce
3697Comme un râle d’agonisant.
3698J’aspire, volupté divine !
3699Hymne profond, délicieux !
3700Tous les sanglots de ta poitrine,
3701Et crois que ton cœur s’illumine
3702Des perles que versent tes yeux !
3703II
3704Je sais que ton cœur, qui regorge
3705De vieux amours déracinés,
3706Flamboie encor comme une forge,
3707Et que tu couves sous ta gorge
3708Un peu de l’orgueil des damnés ;
3709Mais tant, ma chère, que tes rêves
3710N’auront pas reflété l’Enfer,
3711Et qu’en un cauchemar sans trêves,
3712Songeant de poisons et de glaives,
3713Éprise de poudre et de fer,
3714N’ouvrant à chacun qu’avec crainte,
3715Déchiffrant le malheur partout,
3716Te convulsant quand l’heure tinte,
3717Tu n’auras pas senti l’étreinte
3718De l’irrésistible Dégoût,
3719Tu ne pourras, esclave reine
3720Qui ne m’aimes qu’avec effroi,
3721Dans l’horreur de la nuit malsaine,
3722Me dire, l’âme de cris pleine :
3723« Je suis ton égale, ô mon Roi ! »
IV. – À une malabaraise.
3724Tes pieds sont aussi fins que tes mains, et ta hanche
3725Est large à faire envie à la plus belle blanche ;
3726À l’artiste pensif ton corps est doux et cher ;
3727Tes grands yeux de velours sont plus noirs que ta chair.
3728Aux pays chauds et bleus où ton Dieu t’a fait naître,
3729Ta tâche est d’allumer la pipe de ton maître,
3730De pourvoir les flacons d’eaux fraîches et d’odeurs,
3731De chasser loin du lit les moustiques rôdeurs,
3732Et, dès que le matin fait chanter les platanes,
3733D’acheter au bazar ananas et bananes.
3734Tout le jour, où tu veux, tu mènes tes pieds nus
3735Et fredonnes tout bas de vieux airs inconnus ;
3736Et quand descend le soir au manteau d’écarlate,
3737Tu poses doucement ton corps sur une natte,
3738Où tes rêves flottants sont pleins de colibris,
3739Et toujours, comme toi, gracieux et fleuris.
3740Pourquoi, l’heureuse enfant, veux-tu voir notre France,
3741Ce pays trop peuplé que fauche la souffrance,
3742Et, confiant ta vie aux bras forts des marins,
3743Faire de grands adieux à tes chers tamarins ?
3744Toi, vêtue à moitié de mousselines frêles,
3745Frissonnante là-bas sous la neige et les grêles,
3746Comme tu pleurerais tes loisirs doux et francs,
3747Si, le corset brutal emprisonnant tes flancs,
3748Il te fallait glaner ton souper dans nos fanges
3749Et vendre le parfum de tes charmes étranges,
3750L’œil pensif, et suivant, dans nos sales brouillards,
3751Des cocotiers absents les fantômes épars !
V. – L’avertisseur
3752Tout homme digne de ce nom
3753A dans le cœur un Serpent jaune,
3754Installé comme sur un trône,
3755Qui, s’il dit : « Je veux ! » répond : « Non ! »
3756Plonge tes yeux dans les yeux fixes
3757Des Satyresses ou des Nixes,
3758La Dent dit : « Pense à ton devoir ! »
3759Fais des enfants, plante des arbres,
3760Polis des vers, sculpte des marbres,
3761La Dent dit : « Vivras-tu ce soir ? »
3762Quoi qu’il ébauche ou qu’il espère,
3763L’homme ne vit pas un moment
3764Sans subir l’avertissement
3765De l’insupportable Vipère.
VI. – Hymne
3766À la très chère, à la très belle
3767Qui remplit mon cœur de clarté,
3768À l’ange, à l’idole immortelle,
3769Salut en l’immortalité !
3770Elle se répand dans ma vie
3771Comme un air imprégné de sel,
3772Et dans mon âme inassouvie
3773Verse le goût de l’éternel.
3774Sachet toujours frais qui parfume
3775L’atmosphère d’un cher réduit,
3776Encensoir oublié qui fume
3777En secret à travers la nuit,
3778Comment, amour incorruptible,
3779T’exprimer avec vérité ?
3780Grain de musc qui gis, invisible,
3781Au fond de mon éternité !
3782À la très bonne, à la très belle
3783Qui fait ma joie et ma santé,
3784À l’ange, à l’idole immortelle,
3785Salut en l’immortalité !
VII. – La voix
3786Mon berceau s’adossait à la bibliothèque,
3787Babel sombre, où roman, science, fabliau,
3788Tout, la cendre latine et la poussière grecque,
3789Se mêlaient. J’étais haut comme un in-folio.
3790Deux voix me parlaient. L’une, insidieuse et ferme,
3791Disait : « La Terre est un gâteau plein de douceur ;
3792Je puis (et ton plaisir serait alors sans terme !)
3793Te faire un appétit d’une égale grosseur. »
3794Et l’autre : « Viens ! oh ! viens voyager dans les rêves,
3795Au delà du possible, au delà du connu ! »
3796Et celle-là chantait comme le vent des grèves,
3797Fantôme vagissant, on ne sait d’où venu,
3798Qui caresse l’oreille et cependant l’effraie.
3799Je te répondis : « Oui ! douce voix ! » C’est d’alors
3800Que date ce qu’on peut, hélas ! nommer ma plaie
3801Et ma fatalité. Derrière les décors
3802De l’existence immense, au plus noir de l’abîme,
3803Je vois distinctement des mondes singuliers,
3804Et, de ma clairvoyance extatique victime,
3805Je traîne des serpents qui mordent mes souliers.
3806Et c’est depuis ce temps que, pareil aux prophètes,
3807J’aime si tendrement le désert et la mer ;
3808Que je ris dans les deuils et pleure dans les fêtes,
3809Et trouve un goût suave au vin le plus amer ;
3810Que je prends très souvent les faits pour des mensonges,
3811Et que, les yeux au ciel, je tombe dans des trous.
3812Mais la Voix me console et dit : « Garde tes songes :
3813Les sages n’en ont pas d’aussi beaux que les fous ! »
VIII. – Le rebelle
3814Un ange furieux fond du ciel comme un aigle,
3815Du mécréant saisit à plein poing les cheveux,
3816Et dit, le secouant : « Tu connaîtras la règle !
3817(Car je suis ton bon Ange, entends-tu ?) Je le veux !
3818Sache qu’il faut aimer, sans faire la grimace,
3819Le pauvre, le méchant, le tortu, l’hébété,
3820Pour que tu puisse faire, à Jésus, quand il passe,
3821Un tapis triomphal avec ta charité.
3822Tel est l’Amour ! Avant que ton cœur ne se blase,
3823À la gloire de Dieu rallume ton extase ;
3824C’est la Volupté vraie aux durables appas ! »
3825Et l’Ange, châtiant autant, ma foi ! qu’il aime,
3826De ses poings de géant torture l’anathème ;
3827Mais le damné répond toujours : « Je ne veux pas ! »
IX. – Le jet d’eau
3828Tes beaux yeux sont las, pauvre amante !
3829Reste longtemps, sans les rouvrir,
3830Dans cette pose nonchalante
3831Où t’a surprise le plaisir.
3832Dans la cour le jet d’eau qui jase
3833Et ne se tait ni nuit ni jour,
3834Entretient doucement l’extase
3835Où ce soir m’a plongé l’amour.
3836La gerbe épanouie
3837En mille fleurs,
3838Où Phœbé réjouie
3839Met ses couleurs,
3840Tombe comme une pluie
3841De larges pleurs.
3842Ainsi ton âme qu’incendie
3843L’éclair brûlant des voluptés
3844S’élance, rapide et hardie,
3845Vers les vastes cieux enchantés.
3846Puis, elle s’épanche, mourante,
3847En un flot de triste langueur,
3848Qui par une invisible pente
3849Descend jusqu’au fond de mon cœur.
3850La gerbe épanouie
3851En mille fleurs,
3852Où Phœbé réjouie
3853Met ses couleurs,
3854Tombe comme une pluie
3855De larges pleurs.
3856Ô toi, que la nuit rend si belle,
3857Qu’il m’est doux, penché vers tes seins,
3858D’écouter la plainte éternelle
3859Qui sanglote dans les bassins !
3860Lune, eau sonore, nuit bénie,
3861Arbres qui frissonnez autour,
3862Votre pure mélancolie
3863Est le miroir de mon amour.
3864La gerbe épanouie
3865En mille fleurs,
3866Où Phœbé réjouie
3867Met ses couleurs,
3868Tombe comme une pluie
3869De larges pleurs.
X. – Les yeux de Berthe
3870Vous pouvez mépriser les yeux les plus célèbres,
3871Beaux yeux de mon enfant, par où filtre et s’enfuit
3872Je ne sais quoi de bon, de doux comme la Nuit !
3873Beaux yeux, versez sur moi vos charmantes ténèbres !
3874Grands yeux de mon enfant, arcanes adorés,
3875Vous ressemblez beaucoup à ces grottes magiques
3876Où, derrière l’amas des ombres léthargiques,
3877Scintillent vaguement des trésors ignorés !
3878Mon enfant a des yeux obscurs, profonds et vastes
3879Comme toi, Nuit immense, éclairés comme toi !
3880Leurs feux sont ces pensers d’Amour, mêlés de Foi,
3881Qui pétillent au fond, voluptueux ou chastes.
XI. – La rançon
3882L’homme a, pour payer sa rançon,
3883Deux champs au tuf profond et riche,
3884Qu’il faut qu’il remue et défriche
3885Avec le fer de la raison ;
3886Pour obtenir la moindre rose,
3887Pour extorquer quelques épis,
3888Des pleurs salés de son front gris
3889Sans cesse il faut qu’il les arrose.
3890L’un est l’Art, et l’autre l’Amour.
3891– Pour rendre le juge propice,
3892Lorsque de la stricte justice
3893Paraîtra le terrible jour,
3894Il faudra lui montrer des granges
3895Pleines de moissons, et des fleurs
3896Dont les formes et les couleurs
3897Gagnent le suffrage des Anges.
XII. – Bien loin d’ici
3898C’est ici la case sacrée
3899Où cette fille très parée,
3900Tranquille et toujours préparée,
3901D’une main éventant ses seins,
3902Et son coude dans les coussins,
3903Écoute pleurer les bassins ;
3904C’est la chambre de Dorothée.
3905– La brise et l’eau chantent au loin
3906Leur chanson de sanglots heurtée
3907Pour bercer cette enfant gâtée.
3908Du haut en bas, avec grand soin,
3909Sa peau délicate est frottée
3910D’huile odorante et de benjoin.
3911Des fleurs se pâment dans un coin.
XIII. – Recueillement
3912Sois sage, ô ma Douleur, et tiens-toi plus tranquille.
3913Tu réclamais le Soir ; il descend ; le voici :
3914Une atmosphère obscure enveloppe la ville,
3915Aux uns portant la paix, aux autres le souci.
3916Pendant que des mortels la multitude vile,
3917Sous le fouet du Plaisir, ce bourreau sans merci,
3918Va cueillir des remords dans la fête servile,
3919Ma Douleur, donne-moi la main ; viens par ici,
3920Loin d’eux. Vois se pencher les défuntes Années,
3921Sur les balcons du ciel, en robes surannées ;
3922Surgir du fond des eaux le Regret souriant ;
3923Le Soleil moribond s’endormir sous une arche,
3924Et, comme un long linceul traînant à l’Orient,
3925Entends, ma chère, entends la douce Nuit qui marche.
XIV. – Le gouffre
3926Pascal avait son gouffre, avec lui se mouvant.
3927– Hélas ! tout est abîme, – action, désir, rêve,
3928Parole ! et sur mon poil qui tout droit se relève
3929Maintes fois de la Peur je sens passer le vent.
3930En haut, en bas, partout, la profondeur, la grève,
3931Le silence, l’espace affreux et captivant…
3932Sur le fond de mes nuits Dieu de son doigt savant
3933Dessine un cauchemar multiforme et sans trêve.
3934J’ai peur du sommeil comme on a peur d’un grand trou,
3935Tout plein de vague horreur, menant on ne sait où ;
3936Je ne vois qu’infini par toutes les fenêtres,
3937Et mon esprit, toujours du vertige hanté,
3938Jalouse du néant l’insensibilité.
3939Ah ! ne jamais sortir des Nombres et des Êtres !
XV. – Les plaintes d’un Icare
3940Les amants des prostituées
3941Sont heureux, dispos et repus ;
3942Quant à moi, mes bras sont rompus
3943Pour avoir étreint des nuées.
3944C’est grâce aux astres nonpareils,
3945Qui tout au fond du ciel flamboient,
3946Que mes yeux consumés ne voient
3947Que des souvenirs de soleils.
3948En vain j’ai voulu de l’espace
3949Trouver la fin et le milieu ;
3950Sous je ne sais quel œil de feu
3951Je sens mon aile qui se casse ;
3952Et brûlé par l’amour du beau,
3953Je n’aurai pas l’honneur sublime
3954De donner mon nom à l’abîme
3955Qui me servira de tombeau.
XVI. – Le couvercle
3956En quelque lieu qu’il aille, ou sur mer ou sur terre,
3957Sous un climat de flamme ou sous un soleil blanc,
3958Serviteur de Jésus, courtisan de Cythère,
3959Mendiant ténébreux ou Crésus rutilant,
3960Citadin, campagnard, vagabond, sédentaire,
3961Que son petit cerveau soit actif ou soit lent,
3962Partout l’homme subit la terreur du mystère,
3963Et ne regarde en haut qu’avec un œil tremblant.
3964En haut, le Ciel ! ce mur de caveau qui l’étouffe,
3965Plafond illuminé par un opéra bouffe
3966Où chaque histrion foule un sol ensanglanté ;
3967Terreur du libertin, espoir du fol ermite :
3968Le Ciel ! couvercle noir de la grande marmite
3969Où bout l’imperceptible et vaste Humanité.
Les Épaves
I. – Le coucher du soleil romantique
3970Que le soleil est beau quand tout frais il se lève,
3971Comme une explosion nous lançant son bonjour !
3972– Bienheureux celui-là qui peut avec amour
3973Saluer son coucher plus glorieux qu’un rêve !
3974Je me souviens ! J’ai vu tout, fleur, source, sillon,
3975Se pâmer sous son œil comme un cœur qui palpite…
3976– Courons vers l’horizon, il est tard, courons vite,
3977Pour attraper au moins un oblique rayon !
3978Mais je poursuis en vain le Dieu qui se retire ;
3979L’irrésistible Nuit établit son empire,
3980Noire, humide, funeste et pleine de frissons ;
3981Une odeur de tombeau dans les ténèbres nage,
3982Et mon pied peureux froisse, au bord du marécage,
3983Des crapauds imprévus et de froids limaçons.
II. – Sur le Tasse en prison D’Eugène Delacroix
3984Le poète au cachot, débraillé, maladif,
3985Roulant un manuscrit sous son pied convulsif,
3986Mesure d’un regard que la terreur enflamme
3987L’escalier de vertige où s’abîme son âme.
3988Les rires enivrants dont s’emplit la prison
3989Vers l’étrange et l’absurde invitent sa raison ;
3990Le Doute l’environne, et la Peur ridicule,
3991Hideuse et multiforme, autour de lui circule.
3992Ce génie enfermé dans un taudis malsain,
3993Ces grimaces, ces cris, ces spectres dont l’essaim
3994Tourbillonne, ameuté derrière son oreille,
3995Ce rêveur que l’horreur de son logis réveille,
3996Voilà bien ton emblème, Âme aux songes obscurs,
3997Que le Réel étouffe entre ses quatre murs !
III. – L’imprévu
3998Harpagon qui veillait son père agonisant,
3999Se dit, rêveur, devant ces lèvres déjà blanches :
4000« Nous avons au grenier un nombre suffisant,
4001Ce me semble, de vieilles planches ? »
4002Célimène roucoule et dit : « Mon cœur est bon,
4003Et naturellement, Dieu m’a faite très belle. »
4004– Son cœur ! cœur racorni, fumé comme un jambon,
4005Recuit à la flamme éternelle !
4006Un gazetier fumeux, qui se croit un flambeau,
4007Dit au pauvre, qu’il a noyé dans les ténèbres :
4008« Où donc l’aperçois-tu, ce créateur du Beau,
4009Ce redresseur que tu célèbres ? »
4010Mieux que tous, je connais certain voluptueux
4011Qui bâille nuit et jour, et se lamente et pleure,
4012Répétant, l’impuissant et le fat : « Oui, je veux
4013Être vertueux, dans une heure ! »
4014L’Horloge à son tour, dit à voix basse : « Il est mûr,
4015Le damné ! J’avertis en vain la chair infecte.
4016L’homme est aveugle, sourd, fragile comme un mur
4017Qu’habite et que ronge un insecte ! »
4018Et puis, quelqu’un paraît que tous avaient nié,
4019Et qui leur dit, railleur et fier : « Dans mon ciboire,
4020Vous avez, que je crois, assez communié
4021À la joyeuse Messe noire ?
4022Chacun de vous m’a fait un temple dans son cœur ;
4023Vous avez, en secret, baisé ma fesse immonde !
4024Reconnaissez Satan à son rire vainqueur,
4025Énorme et laid comme le monde !
4026Avez-vous donc pu croire, hypocrites surpris,
4027Qu’on se moque du maître, et qu’avec lui l’on triche,
4028Et qu’il soit naturel de recevoir deux prix,
4029D’aller au Ciel et d’être riche ?
4030Il faut que le gibier paye le vieux chasseur
4031Qui se morfond longtemps à l’affût de la proie.
4032Je vais vous emporter à travers l’épaisseur,
4033Compagnons de ma triste joie
4034À travers l’épaisseur de la terre et du roc,
4035À travers les amas confus de votre cendre,
4036Dans un palais aussi grand que moi, d’un seul bloc
4037Et qui n’est pas de pierre tendre ;
4038Car il est fait avec l’universel Péché,
4039Et contient mon orgueil, ma douleur et ma gloire ! »
4040– Cependant, tout en haut de l’univers juché,
4041Un ange sonne la victoire
4042De ceux dont le cœur dit : « Que béni soit ton fouet,
4043Seigneur ! que la Douleur, ô Père, soit bénie !
4044Mon âme dans tes mains n’est pas un vain jouet,
4045Et ta prudence est infinie. »
4046Le son de la trompette est si délicieux,
4047Dans ces soirs solennels de célestes vendanges,
4048Qu’il s’infiltre comme une extase dans tous ceux
4049Dont elle chante les louanges.
IV. – Les promesses d’un visage
4050J’aime, ô pâle beauté, tes sourcils surbaissés,
4051D’où semblent couler des ténèbres,
4052Tes yeux, quoique très noirs, m’inspirent des pensers
4053Qui ne sont pas du tout funèbres.
4054Tes yeux, qui sont d’accord avec tes noirs cheveux,
4055Avec ta crinière élastique,
4056Tes yeux, languissamment, me disent : « Si tu veux,
4057Amant de la muse plastique,
4058Suivre l’espoir qu’en toi nous avons excité,
4059Et tous les goûts que tu professes,
4060Tu pourras constater notre véracité
4061Depuis le nombril jusqu’aux fesses ;
4062Tu trouveras au bout de deux beaux seins bien lourds,
4063Deux larges médailles de bronze,
4064Et sous un ventre uni, doux comme du velours,
4065Bistré comme la peau d’un bonze,
4066Une riche toison qui, vraiment, est la sœur
4067De cette énorme chevelure,
4068Souple et frisée, et qui t’égale en épaisseur,
4069Nuit sans étoiles, Nuit obscure ! »
V. – Le monstre ou Le paranymphe d’une nymphe macabre
4070I
4071Tu n’es certes pas, ma très chère,
4072Ce que Veuillot nomme un tendron.
4073Le jeu, l’amour, la bonne chère,
4074Bouillonnent en toi, vieux chaudron !
4075Tu n’es plus fraîche, ma très chère,
4076Ma vieille infante ! Et cependant
4077Tes caravanes insensées
4078T’ont donné ce lustre abondant
4079Des choses qui sont très usées,
4080Mais qui séduisent cependant.
4081Je ne trouve pas monotone
4082La verdeur de tes quarante ans ;
4083Je préfère tes fruits, Automne,
4084Aux fleurs banales du Printemps !
4085Non, tu n’es jamais monotone !
4086Ta carcasse a des agréments
4087Et des grâces particulières ;
4088Je trouve d’étranges piments
4089Dans le creux de tes deux salières
4090Ta carcasse a des agréments !
4091Nargue des amants ridicules
4092Du melon et du giraumont !
4093Je préfère tes clavicules
4094À celles du roi Salomon,
4095Et je plains ces gens ridicules !
4096Tes cheveux, comme un casque bleu,
4097Ombragent ton front de guerrière,
4098Qui ne pense et rougit que peu,
4099Et puis se sauvent par derrière,
4100Comme les crins d’un casque bleu.
4101Tes yeux qui semblent de la boue,
4102Où scintille quelque fanal,
4103Ravivés au fard de ta joue,
4104Lancent un éclair infernal !
4105Tes yeux sont noirs comme la boue !
4106Par sa luxure et son dédain
4107Ta lèvre amère nous provoque ;
4108Cette lèvre, c’est un Eden
4109Qui nous attire et qui nous choque.
4110Quelle luxure ! et quel dédain !
4111Ta jambe musculeuse et sèche
4112Sait gravir au haut des volcans,
4113Et malgré la neige et la dèche
4114Danser les plus fougueux cancans.
4115Ta jambe est musculeuse et sèche ;
4116Ta peau brûlante et sans douceur,
4117Comme celle des vieux gendarmes,
4118Ne connaît pas plus la sueur
4119Que ton œil ne connaît les larmes,
4120(Et pourtant elle a sa douceur !)
4121II
4122Sotte, tu t’en vas droit au Diable !
4123Volontiers j’irais avec toi,
4124Si cette vitesse effroyable
4125Ne me causait pas quelque émoi.
4126Va-t’en donc, toute seule, au Diable !
4127Mon rein, mon poumon, mon jarret
4128Ne me laissent plus rendre hommage
4129À ce Seigneur, comme il faudrait.
4130« Hélas ! c’est vraiment bien dommage ! »
4131Disent mon rein et mon jarret.
4132Oh ! très sincèrement je souffre
4133De ne pas aller aux sabbats,
4134Pour voir, quand il pète du soufre,
4135Comment tu lui baises son cas !
4136Oh ! très sincèrement je souffre !
4137Je suis diablement affligé
4138De ne pas être ta torchère,
4139Et de te demander congé,
4140Flambeau d’enfer ! Juge, ma chère,
4141Combien je dois être affligé,
4142Puisque depuis longtemps je t’aime,
4143Étant très logique ! En effet,
4144Voulant du Mal chercher la crème
4145Et n’aimer qu’un monstre parfait,
4146Vraiment oui ! vieux monstre, je t’aime !
VI. – Vers pour le portrait de M. Honoré Daumier
4147Celui dont nous t’offrons l’image,
4148Et dont l’art, subtil entre tous,
4149Nous enseigne à rire de nous,
4150Celui-là, lecteur, est un sage.
4151C’est un satirique, un moqueur ;
4152Mais l’énergie avec laquelle
4153Il peint le Mal et sa séquelle,
4154Prouve la beauté de son cœur.
4155Son rire n’est pas la grimace
4156De Melmoth ou de Méphisto
4157Sous la torche de l’Alecto
4158Qui les brûle, mais qui nous glace,
4159Leur rire, hélas ! de la gaieté
4160N’est que la douloureuse charge.
4161Le sien rayonne, franc et large,
4162Comme un signe de sa bonté !
VII. – Lola de Valence
4163Entre tant de beautés que partout on peut voir,
4164Je comprends bien, amis, que le désir balance ;
4165Mais on voit scintiller en Lola de Valence
4166Le charme inattendu d’un bijou rose et noir
VIII. – Sur les débuts d’Amina Boschetti Au Théâtre de la Monnaie à Bruxelles
4167Amina bondit, – fuit, – puis voltige et sourit ;
4168Le Welche dit : « Tout ça, pour moi, c’est du prâcrit ;
4169Je ne connais, en fait de nymphes bocagères,
4170Que celle de Montagne-aux-Herbes-potagères. »
4171Du bout de son pied fin et de son œil qui rit,
4172Amina verse à flots le délire et l’esprit ;
4173Le Welche dit : « Fuyez, délices mensongères !
4174Mon épouse n’a pas ces allures légères. »
4175Vous ignorez, sylphide au jarret triomphant,
4176Qui voulez enseigner la valse à l’éléphant,
4177Au hibou la gaieté, le rire à la cigogne,
4178Que sur la grâce en feu le Welche dit : « Haro ! »
4179Et que, le doux Bacchus lui versant du bourgogne,
4180Le monstre répondrait : « J’aime mieux le faro ! »
IX. – À M. Eugène Fromentin à propos d’un importun qui se disait son ami
4181Il me dit qu’il était très riche,
4182Mais qu’il craignait le choléra ;
4183– Que de son or il était chiche,
4184Mais qu’il goûtait fort l’Opéra ;
4185– Qu’il raffolait de la nature,
4186Ayant connu monsieur Corot ;
4187– Qu’il n’avait pas encor voiture,
4188Mais que cela viendrait bientôt ;
4189– Qu’il aimait le marbre et la brique,
4190Les bois noirs et les bois dorés ;
4191– Qu’il possédait dans sa fabrique
4192Trois contremaîtres décorés ;
4193– Qu’il avait, sans compter le reste,
4194Vingt mille actions sur le Nord ;
4195Qu’il avait trouvé, pour un zeste,
4196Des encadrements d’Oppenord ;
4197Qu’il donnerait (fût-ce à Luzarches !)
4198Dans le bric-à-brac jusqu’au cou,
4199Et qu’au Marché des Patriarches
4200Il avait fait plus d’un bon coup ;
4201Qu’il n’aimait pas beaucoup sa femme,
4202Ni sa mère ; – mais qu’il croyait
4203À l’immortalité de l’âme,
4204Et qu’il avait lu Niboyet !
4205– Qu’il penchait pour l’amour physique,
4206Et qu’à Rome, séjour d’ennui,
4207Une femme, d’ailleurs phtisique,
4208Était morte d’amour pour lui.
4209Pendant trois heures et demie,
4210Ce bavard, venu de Tournai,
4211M’a dégoisé toute sa vie ;
4212J’en ai le cerveau consterné.
4213S’il fallait décrire ma peine,
4214Ce serait à n’en plus finir ;
4215Je me disais, domptant ma haine :
4216« Au moins, si je pouvais dormir ! »
4217Comme un qui n’est pas à son aise,
4218Et qui n’ose pas s’en aller,
4219Je frottais de mon cul ma chaise,
4220Rêvant de le faire empaler.
4221Ce monstre se nomme Bastogne ;
4222Il fuyait devant le fléau.
4223Moi, je fuirai jusqu’en Gascogne,
4224Ou j’irai me jeter à l’eau,
4225Si dans ce Paris, qu’il redoute,
4226Quand chacun sera retourné,
4227Je trouve encore sur ma route
4228Ce fléau, natif de Tournai.
4229Bruxelles, 1865.
X. – Un cabaret folâtre Sur la route de Bruxelles à Uccle
4230Vous qui raffolez des squelettes
4231Et des emblèmes détestés,
4232Pour épicer les voluptés,
4233(Fût-ce de simples omelettes !)
4234Vieux Pharaon, ô Monselet !
4235Devant cette enseigne imprévue,
4236J’ai rêvé de vous : À la vue
4237Du Cimetière, Estaminet.
Poèmes de l’édition posthume des Fleurs du Mal
I. – La prière d’un païen
4238Ah ! ne ralentis pas tes flammes ;
4239Réchauffe mon cœur engourdi,
4240Volupté, torture des âmes !
4241Diva ! supplicem exaudî !
4242Déesse dans l’air répandue,
4243Flamme dans notre souterrain !
4244Exauce une âme morfondue,
4245Qui te consacre un chant d’airain.
4246Volupté, sois toujours ma reine !
4247Prends le masque d’une sirène
4248Faite de chair et de velours,
4249Ou verse-moi tes sommeils lourds
4250Dans le vin informe et mystique,
4251Volupté, fantôme élastique !
II. – La lune offensée
4252Ô Lune qu’adoraient discrètement nos pères,
4253Du haut des pays bleus où, radieux sérail,
4254Les astres vont se suivre en pimpant attirail,
4255Ma vieille Cynthia, lampe de nos repaires,
4256Vois-tu les amoureux, sur leurs grabats prospères,
4257De leur bouche en dormant montrer le frais émail ?
4258Le poète buter du front sur son travail ?
4259Ou sous les gazons secs s’accoupler les vipères ?
4260Sous ton domino jaune, et d’un pied clandestin,
4261Vas-tu, comme jadis, du soir jusqu’au matin,
4262Baiser d’Endymion les grâces surannées ?
4263– « Je vois ta mère, enfant de ce siècle appauvri,
4264Qui vers son miroir penche un lourd amas d’années,
4265Et plâtre artistement le sein qui t’a nourri ! »
III. – Le calumet de paix Imité de Longfellow
4266I
4267Or Gitche Manito, le Maître de la vie,
4268Le Puissant, descendit dans la verte prairie,
4269Dans l’immense prairie aux coteaux montueux ;
4270Et là, sur les rochers de la Rouge Carrière,
4271Dominant tout l’espace et baigné de lumière,
4272Il se tenait debout, vaste et majestueux.
4273Alors il convoqua les peuples innombrables,
4274Plus nombreux que ne sont les herbes et les sables
4275Avec sa main terrible il rompit un morceau
4276Du rocher, dont il fit une pipe superbe,
4277Puis, au bord du ruisseau, dans une énorme gerbe,
4278Pour s’en faire un tuyau, choisit un long roseau.
4279Pour la bourrer il prit au saule son écorce ;
4280Et lui, le Tout-Puissant, Créateur de la Force,
4281Debout, il alluma, comme un divin fanal,
4282La Pipe de la Paix. Debout sur la Carrière
4283Il fumait, droit, superbe et baigné de lumière.
4284Or, pour les nations c’était le grand signal.
4285Et lentement montait la divine fumée
4286Dans l’air doux du matin, onduleuse, embaumée.
4287Et d’abord ce ne fut qu’un sillon ténébreux ;
4288Puis la vapeur se fit plus bleue et plus épaisse,
4289Puis blanchit ; et montant, et grossissant sans cesse,
4290Elle alla se briser au dur plafond des cieux.
4291Des plus lointains sommets des Montagnes Rocheuses,
4292Depuis les lacs du Nord aux ondes tapageuses,
4293Depuis Tawasentha, le vallon sans pareil,
4294Jusqu’à Tuscaloosa, la forêt parfumée,
4295Tous virent le signal et l’immense fumée
4296Montant paisiblement dans le matin vermeil.
4297Les Prophètes disaient : « Voyez-vous cette bande
4298De vapeur, qui, semblable à la main qui commande,
4299Oscille et se détache en noir sur le soleil ?
4300C’est Gitche Manito, le Maître de la Vie,
4301Qui dit aux quatre coins de l’immense prairie :
4302Je vous convoque tous, guerriers, à mon conseil ! »
4303Par le chemin des eaux, par la route des plaines,
4304Par les quatre côtés d’où soufflent les haleines
4305Du vent, tous les guerriers de chaque tribu, tous,
4306Comprenant le signal du nuage qui bouge,
4307Vinrent docilement à la Carrière Rouge
4308Où Gitche Manito leur donnait rendez-vous.
4309Les guerriers se tenaient sur la verte prairie,
4310Tous équipés en guerre, et la mine aguerrie,
4311Bariolés ainsi qu’un feuillage automnal ;
4312Et la haine qui fait combattre tous les êtres,
4313La haine qui brûlait les yeux de leurs ancêtres
4314Incendiait encor leurs yeux d’un feu fatal.
4315Et leurs yeux étaient pleins de haine héréditaire.
4316Or, Gitche Manito, le Maître de la Terre,
4317Les considérait tous avec compassion,
4318Comme un père très bon, ennemi du désordre,
4319Qui voit ses chers petits batailler et se mordre.
4320Tel Gitche Manito pour toute nation.
4321Il étendit sur eux sa puissante main droite
4322Pour subjuguer leur cœur et leur nature étroite,
4323Pour rafraîchir leur fièvre à l’ombre de sa main ;
4324Puis il leur dit avec sa voix majestueuse,
4325Comparable à la voix d’une eau tumultueuse
4326Qui tombe, et rend un son monstrueux, surhumain !
4327II
4328« Ô ma postérité, déplorable et chérie !
4329Ô mes fils ! écoutez la divine raison.
4330C’est Gitche Manito, le Maître de la Vie,
4331Qui vous parle ! celui qui dans votre patrie
4332A mis l’ours, le castor, le renne et le bison.
4333Je vous ai fait la chasse et la pêche faciles ;
4334Pourquoi donc le chasseur devient-il assassin ?
4335Le marais fut par moi peuplé de volatiles ;
4336Pourquoi n’êtes-vous pas contents, fils indociles ?
4337Pourquoi l’homme fait-il la chasse à son voisin ?
4338Je suis vraiment bien las de vos horribles guerres.
4339Vos prières, vos vœux mêmes sont des forfaits !
4340Le péril est pour vous dans vos humeurs contraires,
4341Et c’est dans l’union qu’est votre force. En frères
4342Vivez donc, et sachez vous maintenir en paix.
4343Bientôt vous recevrez de ma main un Prophète
4344Qui viendra vous instruire et souffrir avec vous.
4345Sa parole fera de la vie une fête ;
4346Mais si vous méprisez sa sagesse parfaite,
4347Pauvres enfants maudits, vous disparaîtrez tous !
4348Effacez dans les flots vos couleurs meurtrières.
4349Les roseaux sont nombreux et le roc est épais ;
4350Chacun en peut tirer sa pipe. Plus de guerres,
4351Plus de sang ! Désormais vivez comme des frères,
4352Et tous, unis, fumez le Calumet de Paix ! »
4353III
4354Et soudain tous, jetant leurs armes sur la terre,
4355Lavent dans le ruisseau les couleurs de la guerre
4356Qui luisaient sur leurs fronts cruels et triomphants.
4357Chacun creuse une pipe et cueille sur la rive
4358Un long roseau qu’avec adresse il enjolive.
4359Et l’Esprit souriait à ses pauvres enfants !
4360Chacun s’en retourna, l’âme calme et ravie,
4361Et Gitche Manito, le Maître de la Vie,
4362Remonta par la porte entr’ouverte des cieux.
4363– À travers la vapeur splendide du nuage
4364Le Tout-Puissant montait, content de son ouvrage,
4365Immense, parfumé, sublime, radieux !
IV. – À Théodore de Banville
4366Vous avez empoigné les crins de la Déesse
4367Avec un tel poignet, qu’on vous eût pris, à voir
4368Et cet air de maîtrise et ce beau nonchaloir,
4369Pour un jeune ruffian terrassant sa maîtresse.
4370L’œil clair et plein du feu de la précocité,
4371Vous avez prélassé votre orgueil d’architecte
4372Dans des constructions dont l’audace correcte
4373Fait voir quelle sera votre maturité.
4374Poète, notre sang nous fuit par chaque pore,
4375Est-ce que par hasard la robe de Centaure,
4376Qui changeait toute veine en funèbre ruisseau,
4377Était teinte trois fois dans les laves subtiles
4378De ces vindicatifs et monstrueux reptiles
4379Que le petit Hercule étranglait au berceau ?
APPENDICE II. AUTRES PIÈCES
Bribes
4380Orgueil
4381Anges habillés d’or, de pourpre et d’hyacinthe.
4382Le génie et l’amour sont des devoirs faciles.
4383Le goinfre
4384En ruminant je ris des passants faméliques.
4385Je crèverais comme un obus,
4386Si je n’absorbais comme un chancre.
4387J’ai pétri de la boue et j’en ai fait de l’or.
4388Il portait dans les yeux la force de son cœur.
4389Dans Paris son désert vivant sans feu ni lieu,
4390Aussi fort qu’une bête, aussi libre qu’un Dieu.
4391Son regard n’était pas nonchalant, ni timide,
4392Mais exhalait plutôt quelque chose d’avide,
4393Et, comme sa narine, exprimait les émois
4394Des artistes devant les œuvres de leurs doigts.
4395Ta jeunesse sera plus féconde en orages
4396Que cette canicule aux yeux pleins de lueurs
4397Qui sur nos fronts pâlis tord ses bras en sueurs,
4398Et soufflant dans la nuit ses haleines fiévreuses,
4399Rend de leurs frêles corps les filles amoureuses,
4400Et les fait au miroir, stérile volupté,
4401Contempler les fruits mûrs de leur virginité.
4402Mais je vois à cet œil tout chargé de tempêtes
4403Que ton cœur n’est pas fait pour les paisibles fêtes,
4404Et que cette beauté, sombre comme le fer,
4405Est de celles que forge et que polit l’Enfer
4406Pour accomplir un jour d’effroyables luxures
4407Et contrister le cœur des humbles créatures.
4408Affaissant sous son poids un énorme oreiller,
4409Un beau corps était là, doux à voir sommeiller,
4410Et son sommeil orné d’un sourire superbe
4411……………………
4412L’ornière de son dos par le désir hanté.
4413L’air était imprégné d’une amoureuse rage ;
4414Les insectes volaient à la lampe et nul vent
4415Ne faisait tressaillir le rideau ni l’auvent.
4416C’était une nuit chaude, un vrai bain de jouvence.
4417Grand ange qui portez sur votre fier visage
4418La noirceur de l’Enfer d’où vous êtes monté ;
4419Dompteur féroce et doux qui m’avez mis en cage
4420Pour servir de spectacle à votre cruauté,
4421Cauchemar de mes nuits, Sirène sans corsage,
4422Qui me tirez, toujours debout à mon côté,
4423Par ma robe de saint ou ma barbe de sage
4424Pour m’offrir le poison d’un amour effronté
4425Damnation
4426Le banc inextricable et dur,
4427La passe au col étroit, le maëlstrom vorace,
4428Agitent moins de sable et de varech impur
4429Que nos cœurs où pourtant tant de ciel se reflète ;
4430Ils sont une jetée à l’air noble et massif,
4431Où le phare reluit, bienfaisante vedette,
4432Mais que mine en dessous le taret corrosif ;
4433On peut les comparer encore à cette auberge,
4434Espoir des affamés, où cognent sur le tard,
4435Blessés, brisés, jurant, priant qu’on les héberge,
4436L’écolier, le prélat, la gouge et le soudard.
4437Ils ne reviendront pas dans les chambres infectes ;
4438Guerre, science, amour, rien ne veut plus de nous.
4439L’âtre était froid, les lits et le vin pleins d’insectes ;
4440Ces visiteurs, il faut les servir à genoux !
4441Spleen.
Ébauche d’un épilogue pour la 2e édition
4442Tranquille comme un sage et doux comme un maudit,
4443… j’ai dit :
4444Je t’aime, ô ma très belle, ô ma charmante…
4445Que de fois…
4446Tes débauches sans soif et tes amours sans âme,
4447Ton goût de l’infini
4448Qui partout, dans le mal lui-même, se proclame,
4449Tes bombes, tes poignards, tes victoires, tes fêtes,
4450Tes faubourgs mélancoliques,
4451Tes hôtels garnis,
4452Tes jardins pleins de soupirs et d’intrigues,
4453Tes temples vomissant la prière en musique,
4454Tes désespoirs d’enfant, tes jeux de vieille folle,
4455Tes découragements ;
4456Et tes jeux d’artifice, éruptions de joie,
4457Qui font rire le Ciel, muet et ténébreux.
4458Ton vice vénérable étalé dans la soie,
4459Et ta vertu risible, au regard malheureux,
4460Douce, s’extasiant au luxe qu’il déploie…
4461Tes principes sauvés et tes lois conspuées,
4462Tes monuments hautains où s’accrochent les brumes.
4463Tes dômes de métal qu’enflamme le soleil,
4464Tes reines de théâtre aux voix enchanteresses,
4465Tes tocsins, tes canons, orchestre assourdissant,
4466Tes magiques pavés dressés en forteresses,
4467Tes petits orateurs, aux enflures baroques,
4468Prêchant l’amour, et puis tes égouts pleins de sang,
4469S’engouffrant dans l’Enfer comme des Orénoques,
4470Tes anges, tes bouffons neufs aux vieilles défroques
4471Anges revêtus d’or, de pourpre et d’hyacinthe,
4472Ô vous, soyez témoins que j’ai fait mon devoir
4473Comme un parfait chimiste et comme une âme sainte.
4474Car j’ai de chaque chose extrait la quintessence,
4475Tu m’as donné ta boue et j’en ai fait de l’or.
Poèmes divers
I
4476N’est-ce pas qu’il est doux, maintenant que nous sommes
4477Fatigués et flétris comme les autres hommes,
4478De chercher quelquefois à l’Orient lointain
4479Si nous voyons encore les rougeurs du matin,
4480Et, quand nous avançons dans la rude carrière,
4481D’écouter les échos qui chantent en arrière
4482Et les chuchotements de ces jeunes amours
4483Que le Seigneur a mis au début de nos jours ?
II
4484Il aimait à la voir, avec ses jupes blanches,
4485Courir tout au travers du feuillage et des branches,
4486Gauche et pleine de grâce, alors qu’elle cachait
4487Sa jambe, si la robe aux buissons s’accrochait.
III – Incompatibilité
4488Tout là-haut, tout là-haut, loin de la route sûre,
4489Des fermes, des vallons, par delà les coteaux,
4490Par delà les forêts, les tapis de verdure,
4491Loin des derniers gazons foulés par les troupeaux,
4492On rencontre un lac sombre encaissé dans l’abîme
4493Que forment quelques pics désolés et neigeux ;
4494L’eau, nuit et jour, y dort dans un repos sublime,
4495Et n’interrompt jamais son silence orageux.
4496Dans ce morne désert, à l’oreille incertaine
4497Arrivent par moments des bruits faibles et longs,
4498Et des échos plus morts que la cloche lointaine
4499D’une vache qui paît aux penchants des vallons.
4500Sur ces monts où le vent efface tout vestige,
4501Ces glaciers pailletés qu’allume le soleil,
4502Sur ces rochers altiers où guette le vertige,
4503Dans ce lac où le soir mire son teint vermeil,
4504Sous mes pieds, sur ma tête et partout, le silence,
4505Le silence qui fait qu’on voudrait se sauver,
4506Le silence éternel et la montagne immense,
4507Car l’air est immobile et tout semble rêver.
4508On dirait que le ciel, en cette solitude,
4509Se contemple dans l’onde, et que ces monts, là-bas,
4510Écoutent, recueillis, dans leur grave attitude,
4511Un mystère divin que l’homme n’entend pas.
4512Et lorsque par hasard une nuée errante
4513Assombrit dans son vol le lac silencieux,
4514On croirait voir la robe ou l’ombre transparente
4515D’un esprit qui voyage et passe dans les cieux.
IV
4516Tout à l’heure je viens d’entendre
4517Dehors résonner doucement
4518D’un air monotone et si tendre
4519Qu’il bruit en moi vaguement,
4520Une de ces vielles plaintives,
4521Muses des pauvres Auvergnats,
4522Qui jadis aux heures oisives
4523Nous charmaient si souvent, hélas !
4524Et, son espérance détruite,
4525Le pauvre s’en fut tristement ;
4526Et moi je pensai tout de suite
4527À mon ami que j’aime tant,
4528Qui me disait en promenade
4529Que pour lui c’était un plaisir
4530Qu’une semblable sérénade
4531Dans un morne et long loisir.
4532Nous aimions cette humble musique
4533Si douce à nos esprits lassés
4534Quand elle vient, mélancolique,
4535Répondre à de tristes pensers.
4536– Et j’ai laissé les vitres closes,
4537Ingrat, pour qui m’a fait ainsi
4538Rêver de si charmantes choses,
4539Et penser à mon cher Henri !
V
4540Hélas ! qui n’a gémi sur autrui, sur soi-même ?
4541Et qui n’a dit à Dieu : « Pardonnez-moi, Seigneur,
4542Si personne ne m’aime et si nul n’a mon cœur ?
4543Ils m’ont tous corrompu ; personne ne vous aime ! »
4544Alors lassé du monde et de ses vains discours,
4545Il faut lever les yeux aux voûtes sans nuages,
4546Et ne plus s’adresser qu’aux muettes images,
4547De ceux qui n’aiment rien consolantes amours.
4548Alors il faut s’entourer de mystère,
4549Se fermer aux regards, et sans morgue et sans fiel,
4550Sans dire à vos voisins : « Je n’aime que le ciel, »
4551Dire à Dieu : « Consolez mon âme de la terre ! »
4552Tel, fermé par son prêtre, un pieux monument,
4553Quand sur nos sombres toits la nuit est descendue,
4554Quand la foule a laissé le pavé de la rue,
4555Se remplit de silence et de recueillement.
VI
4556Vous avez, compagnon dont le cœur est poète,
4557Passé dans quelque bourg tout paré, tout vermeil,
4558Quand le ciel et la terre ont un bel air de fête,
4559Un dimanche éclairé par un joyeux soleil ;
4560Quand le clocher s’agite et qu’il chante à tue-tête,
4561Et tient dès le matin le village en éveil,
4562Quand tous pour entonner l’office qui s’apprête,
4563S’en vont, jeunes et vieux, en pimpant appareil ;
4564Lors, s’élevant au fond de votre âme mondaine,
4565Des sons d’orgue mourant et de cloche lointaine
4566Vous ont-ils pas tiré malgré vous un soupir ?
4567Cette dévotion des champs, joyeuse et franche,
4568Ne vous a-t-elle pas, triste et doux souvenir,
4569Rappelé qu’autrefois vous aimiez le dimanche ?
VII
4570Je n’ai pas pour maîtresse une lionne illustre :
4571La gueuse, de mon âme, emprunte tout son lustre ;
4572Invisible aux regards de l’univers moqueur,
4573Sa beauté ne fleurit que dans mon triste cœur.
4574Pour avoir des souliers elle a vendu son âme.
4575Mais le bon Dieu rirait si, près de cette infâme,
4576Je tranchais du Tartufe et singeais la hauteur,
4577Moi qui vends ma pensée et qui veux être auteur.
4578Vice beaucoup plus grave, elle porte perruque.
4579Tous ses beaux cheveux noirs ont fui sa blanche nuque ;
4580Ce qui n’empêche pas les baisers amoureux
4581De pleuvoir sur son front plus pelé qu’un lépreux.
4582Elle louche, et l’effet de ce regard étrange
4583Qu’ombragent des cils noirs plus longs que ceux d’un ange,
4584Est tel que tous les yeux pour qui l’on s’est damné
4585Ne valent pas pour moi son œil juif et cerné.
4586Elle n’a que vingt ans ; – la gorge déjà basse
4587Pend de chaque côté comme une calebasse,
4588Et pourtant, me traînant chaque nuit sur son corps,
4589Ainsi qu’un nouveau-né, je la tette et la mords,
4590Et bien qu’elle n’ait pas souvent même une obole
4591Pour se frotter la chair et pour s’oindre l’épaule,
4592Je la lèche en silence avec plus de ferveur
4593Que Madeleine en feu les deux pieds du Sauveur.
4594La pauvre créature, au plaisir essoufflée,
4595A de rauques hoquets la poitrine gonflée,
4596Et je devine au bruit de son souffle brutal
4597Qu’elle a souvent mordu le pain de l’hôpital.
4598Ses grands yeux inquiets, durant la nuit cruelle,
4599Croient voir deux autres yeux au fond de la ruelle,
4600Car, ayant trop ouvert son cœur à tous venants,
4601Elle a peur sans lumière et croit aux revenants.
4602Ce qui fait que de suif elle use plus de livres
4603Qu’un vieux savant couché jour et nuit sur ses livres,
4604Et redoute bien moins la faim et ses tourments
4605Que l’apparition de ses défunts amants.
4606Si vous la rencontrez, bizarrement parée,
4607Se faufilant, au coin d’une rue égarée,
4608Et la tête et l’œil bas comme un pigeon blessé,
4609Traînant dans les ruisseaux un talon déchaussé,
4610Messieurs, ne crachez pas de jurons ni d’ordure
4611Au visage fardé de cette pauvre impure
4612Que déesse Famine a par un soir d’hiver,
4613Contrainte à relever ses jupons en plein air.
4614Cette bohème-là, c’est mon tout, ma richesse,
4615Ma perle, mon bijou, ma reine, ma duchesse,
4616Celle qui m’a bercé sur son giron vainqueur,
4617Et qui dans ses deux mains a réchauffé mon cœur.
VIII
4618Ci-gît, qui pour avoir par trop aimé les gaupes,
4619Descendit jeune encore au royaume des taupes.
IX
4620Noble femme au bras fort, qui durant les longs jours
4621Sans penser bien ni mal dors ou rêves toujours,
4622Fièrement troussée à l’antique,
4623Toi que depuis dix ans qui pour moi se font lents
4624Ma bouche bien apprise aux baisers succulents
4625Choya d’un amour monastique –
4626Prêtresse de débauche et ma sœur de plaisir
4627Qui toujours dédaignas de porter et nourrir
4628Un homme en tes cavités saintes,
4629Tant tu crains et tu fuis le stygmate alarmant
4630Que la vertu creusa de son soc infamant
4631Au flanc des matrones enceintes.
X
4632Tous imberbes alors, sur les vieux bancs de chêne
4633Plus polis et luisants que des anneaux de chaîne,
4634Que, jour à jour, la peau des hommes a fourbis,
4635Nous traînions tristement nos ennuis, accroupis
4636Et voûtés sous le ciel carré des solitudes,
4637Où l’enfant boit, dix ans, l’âpre lait des études.
4638C’était dans ce vieux temps, mémorable et marquant,
4639Où forcés d’élargir le classique carcan,
4640Les professeurs, encor rebelles à vos rimes,
4641Succombaient sous l’effort de nos folles escrimes
4642Et laissaient l’écolier, triomphant et mutin,
4643Faire à l’aise hurler Triboulet en latin. –
4644Qui de nous en ces temps d’adolescences pâles,
4645N’a connu la torpeur des fatigues claustrales,
4646– L’œil perdu dans l’azur morne d’un ciel d’été,
4647Ou l’éblouissement de la neige, – guetté,
4648L’oreille avide et droite, – et bu, comme une meute,
4649L’écho lointain d’un livre, ou le cri d’une émeute ?
4650C’était surtout l’été, quand les plombs se fondaient,
4651Que ces grands murs noircis en tristesse abondaient,
4652Lorsque la canicule ou le fumeux automne
4653Irradiait les cieux de son feu monotone,
4654Et faisait sommeiller, dans les sveltes donjons,
4655Les tiercelets criards, effroi des blancs pigeons ;
4656Saison de rêverie, où la Muse s’accroche
4657Pendant un jour entier au battant d’une cloche ;
4658Où la Mélancolie, à midi, quand tout dort,
4659Le menton dans la main, au fond du corridor, –
4660L’œil plus noir et plus bleu que la Religieuse
4661Dont chacun sait l’histoire obscène et douloureuse,
4662– Traîne un pied alourdi de précoces ennuis,
4663Et son front moite encore des langueurs de ses nuits.
4664– Et puis venaient les soirs malsains, les nuits fiévreuses,
4665Qui rendent de leurs corps les filles amoureuses,
4666Et les font, aux miroirs, – stérile volupté, –
4667Contempler les fruits mûrs de leur nubilité, –
4668Les soirs italiens, de molle insouciance,
4669– Qui des plaisirs menteurs révèlent la science,
4670– Quand la sombre Vénus, du haut des balcons noirs,
4671Verse des flots de musc de ses frais encensoirs. –
4672……………………
4673Ce fut dans ce conflit de molles circonstances,
4674Mûri par vos sonnets, préparés par vos stances,
4675Qu’un soir, ayant flairé le livre et son esprit,
4676J’emportai sur mon cœur l’histoire d’Amaury.
4677Tout abîme mystique est à deux pas du doute. –
4678Le breuvage infiltré lentement, goutte à goutte,
4679En moi qui, dès quinze ans, vers le gouffre entraîné,
4680Déchiffrais couramment les soupirs de René,
4681Et que de l’inconnu la soif bizarre alterre,
4682– A travaillé le fond de la plus mince artère. –
4683J’en ai tout absorbé, les miasmes, les parfums,
4684Le doux chuchotement des souvenirs défunts,
4685Les longs enlacements des phrases symboliques,
4686– Chapelets murmurants de madrigaux mystiques ;
4687– Livre voluptueux, si jamais il en fut. –
4688Et depuis, soit au fond d’un asile touffu,
4689Soit que, sous les soleils des zones différentes,
4690L’éternel bercement des houles enivrantes,
4691Et l’aspect renaissant des horizons sans fin
4692Ramenassent ce cœur vers le songe divin, –
4693Soit dans les lourds loisirs d’un jour caniculaire,
4694Ou dans l’oisiveté frileuse de frimaire, –
4695Sous les flots du tabac qui masque le plafond,
4696J’ai partout feuilleté le mystère profond
4697De ce livre si cher aux âmes engourdies
4698Que leur destin marqua des mêmes maladies,
4699Et, devant le miroir, j’ai perfectionné
4700L’art cruel qu’un démon, en naissant, m’a donné,
4701– De la douleur pour faire une volupté vraie. –
4702D’ensanglanter un mal et de gratter sa plaie.
4703Poète, est-ce une injure ou bien un compliment ?
4704Car je suis vis à vis de vous comme un amant
4705En face du fantôme, au geste plein d’amorces,
4706Dont la main et dont l’œil ont, pour pomper les forces,
4707Des charmes inconnus. – Tous les êtres aimés
4708Sont des vases de fiel qu’on boit, les yeux fermés,
4709Et le cœur transpercé, que la douleur allèche,
4710Expire chaque jour en bénissant sa flèche.
XI
4711– Combien dureront nos amours ?
4712Dit la pucelle au clair de lune.
4713L’amoureux répond : – Ô ma brune,
4714Toujours, toujours !
4715Quand tout sommeille aux alentours,
4716Élise, se tortillant d’aise,
4717Dit qu’elle veut que je la baise
4718Toujours, toujours !
4719Moi, je dis : – Pour charmer mes jours
4720Et le souvenir de mes peines,
4721Bouteilles ; que n’êtes-vous pleines
4722Toujours, toujours !
4723Mais le plus chaste des amours,
4724L’amoureux le plus intrépide,
4725Comme un flacon s’use et se vide
4726Toujours, toujours !
XII
4727Au milieu de la foule, errantes, confondues,
4728Gardant le souvenir précieux d’autrefois,
4729Elles cherchent l’écho de leurs voix éperdues,
4730Tristes comme, le soir, deux colombes perdues
4731Et qui s’appellent dans les bois.
XIII
4732Je vis, et ton bouquet est de l’architecture :
4733C’est donc lui la beauté, car c’est moi la nature ;
4734Si toujours la nature embellit la beauté,
4735Je fais valoir tes fleurs… me voilà trop flatté.
XIV – Monselet Paillard
4736Vers destinés à son portrait.
4737On me nomme le petit chat ;
4738Modernes petites-maîtresses,
4739J’unis à vos délicatesses
4740La force d’un jeune pacha.
4741La douceur de la voûte bleue
4742Est concentrée en mon regard ;
4743Si vous voulez me voir hagard,
4744Lectrices, mordez-moi la queue !
XV
4745D’un esprit biscornu le séduisant projet
4746– Qui de tant de héros va choisir Bruandet !
XVI
4747Vers laissés chez un ami absent
47485 heures, à l’Hermitage.
4749Mon cher, je suis venu chez vous
4750Pour entendre une langue humaine ;
4751Comme un, qui, parmi les Papous,
4752Chercherait son ancienne Athène,
4753Puisque chez les Topinambous
4754Dieu me fait faire quarantaine,
4755Aux sots je préfère les fous
4756– Dont je suis, chose, hélas ! certaine.
4757Offrez à Mam’selle Fanny
4758(Qui ne répondra pas : Nenny,
4759Le salut n’étant pas d’un âne,)
4760L’hommage d’un bon écrivain,
4761– Ainsi qu’à l’ami Lécrivain
4762Et qu’à Mams’elle Jeanne.
XVII
4763Sonnet pour s’excuser de ne pas accompagner un ami à
4764Namur.
4765Puisque vous allez vers la ville
4766Qui, bien qu’un fort mur l’encastrât,
4767Défraya la verve servile
4768Du fameux poète castrat ;
4769Puisque vous allez en vacances
4770Goûter un plaisir recherché,
4771Usez toutes vos éloquences,
4772Mon bien cher Coco-Malperché.
4773(Comme je le ferais moi-même)
4774À dire là-bas combien j’aime
4775Ce tant folâtre Monsieur Rops,
4776Qui n’est pas un grand prix de Rome,
4777Mais dont le talent est haut comme
4778La pyramide de Chéops !
XVIII
4779Monsieur Auguste Malassis
4780Rue de Mercélis
4781Numéro trente-cinq bis
4782Dans le faubourg d’Ixelles,
4783Bruxelles.
4784(Recommandée à l’Arioste
4785De la poste,
4786C’est-à-dire à quelque facteur
4787Versificateur)
4788Amœnitates Belgicae
Venus Belga
4789(Montagne de la Cour)
4790Ces mollets sur ces pieds montés,
4791Qui vont sous des cottes peu blanches,
4792Ressemblent à des troncs plantés
4793Dans des planches
4794Les seins des moindres femmelettes,
4795Ici, pèsent plusieurs quintaux,
4796Et leurs membres sont des poteaux
4797Qui donnent le goût des squelettes.
4798Il ne me suffit pas qu’un sein soit gros et doux :
4799Il le faut un peu ferme, ou je tourne casaque.
4800Car, sacré nom de Dieu ! je ne suis pas Cosaque
4801Pour me soûler avec du suif et du saindoux.
La propreté des demoiselles belges
4802Elle puait comme une fleur moisie
4803Moi, je lui dis (mais avec courtoisie) :
4804« Vous devriez prendre un bain régulier
4805Pour dissiper ce parfum de bélier. »
4806Que me répond cette jeune hébétée ?
4807« Je ne suis pas, moi, de vous dégoûtée ! »
4808– Ici pourtant on lave le trottoir
4809Et le parquet avec un savon noir !
La propreté belge
4810« Bains ». – J’entre et demande un bain. Alors le maître
4811Me regarde avec l’œil d’un bœuf qui vient de paître,
4812Et me dit : « Ça n’est pas possible, ça, sais-tu,
4813Monsieur ! » – Et puis, d’un air plus abattu :
4814« Nous avons au grenier porté nos trois baignoires. »
4815J’ai lu, je m’en souviens, dans les vieilles histoires,
4816Que le Romain mettait son vin au grenier ; mais,
4817Si barbare qu’il fût, ses baignoires, jamais !
4818Aussi, je m’écriai : « Quelle idée, ô mon Dieu ! »
4819Mais l’ingénu : « Monsieur, c’est qu’on venait si peu ! »
L’amateur des beaux-arts en Belgique
4820Un ministre qu’on dit le Mecenas flamand,
4821Me promenait un jour dans son appartement,
4822Interrogeant mes yeux devant chaque peinture,
4823Parlant un peu de l’art, beaucoup de la nature,
4824Vantant le paysage, expliquant le sujet,
4825Et surtout me marquant le prix de chaque objet.
4826– Mais voilà qu’arrivé devant un portrait d’Ingres,
4827(Pédant dont j’aime peu les qualités malingres)
4828Je fus pris tout à coup d’une sainte fureur
4829De célébrer David, le grand peintre empereur !
4830– Lui, se tourne vers son fournisseur ordinaire,
4831Qui se tenait debout comme un factionnaire,
4832Ou comme un chambellan qui savoure avec foi
4833Les sottises tombant des lèvres de son roi,
4834Et lui dit, avec l’œil d’un marchand de la Beauce :
4835« Je crois, mon cher, je crois que David est en hausse ! »
Une eau salutaire
4836Joseph Delorme a découvert
4837Un ruisseau si clair et si vert
4838Qu’il donne aux malheureux l’envie
4839D’y terminer leur triste vie.
4840– Je sais un moyen de guérir
4841De cette passion malsaine
4842Ceux qui veulent ainsi périr :
4843Menez-les au bord de la Senne,
4844Voyez – dit ce Belge badin
4845Qui n’est certes pas un ondin –
4846La contrefaçon de la Seine.
4847– « Oui – lui dis-je – une Seine obscène ! »
4848Car cette Senne, à proprement
4849Parler, où de tout mur et de tout fondement
4850L’indescriptible tombe en foule
4851Ce n’est guères qu’un excrément
4852Qui coule.
Les belges et la lune
4853On n’a jamais connu de race si baroque
4854Que ces Belges. Devant le joli, le charmant,
4855Ils roulent de gros yeux et grognent sourdement.
4856Tout ce qui réjouit nos cœurs mortels les choque.
4857Dites un mot plaisant, et leur œil devient gris
4858Et terne comme l’œil d’un poisson qu’on fait frire ;
4859Une histoire touchante ; ils éclatent de rire,
4860Pour faire voir qu’ils ont parfaitement compris.
4861Comme l’esprit, ils ont en horreur les lumières ;
4862Parfois sous la clarté calme du firmament,
4863J’en ai vu, qui rongés d’un bizarre tourment,
4864Dans l’horreur de la fange et du vomissement,
4865Et gorgés jusqu’aux dents de genièvre et de bières,
4866Aboyaient à la Lune, assis sur leurs derrières.
Épigraphe pour l’atelier de M. Rops, fabricant de cercueils à Bruxelles
4867Je rêvais, contemplant ces bières
4868De palissandre ou d’acajou,
4869Qu’un habile ébéniste orne de cent manières :
4870« Quel écrin ! et pour quel bijou !
4871Les morts, ici, sont sans vergogne !
4872Un jour, des cadavres flamands
4873Souilleront ces cercueils charmants.
4874Faire de tels étuis pour de telles charognes ! »
La nymphe de la senne
4875« Je voudrais bien – me dit un ami singulier,
4876Dont souvent la pensée alterne avec la mienne, –
4877Voir la Naïade de la Senne ;
4878Elle doit ressembler à quelque charbonnier
4879Dont la face est toute souillée. »
4880– « Mon ami, vous êtes bien bon.
4881Non, non ! Ce n’est pas de charbon
4882Que cette nymphe est barbouillée ! »
Opinion de M. Hetzel sur le faro
4883« Buvez-vous du faro ? » – dis-je à monsieur Hetzel ;
4884Je vis un peu d’horreur sur sa mine barbue,
4885– « Non, jamais ! le faro (je dis cela sans fiel !)
4886C’est de la bière deux fois bue. »
4887Hetzel parlait ainsi, dans un Café flamand,
4888Par prudence sans doute, énigmatiquement ;
4889Je compris que c’était une manière fine
4890De me dire : « Faro, synonyme d’urine ! »
4891« Observez bien que le faro
4892Se fait avec de l’eau de Senne »
4893– « Je comprends d’où lui vient sa saveur citoyenne.
4894Après tout, c’est selon ce qu’on entend par eau ! »
Un nom de bon augure
4895Sur la porte je lus : « Lise Van Swiéten »
4896(C’était dans un quartier qui n’est pas un Eden)
4897– Heureux l’époux, heureux l’amant qui la possède,
4898Cette Ève qui contient en elle son remède !
4899Cet homme enviable a trouvé,
4900Ce que nul n’a jamais rêvé,
4901Depuis le pôle nord jusqu’au pôle antarctique
4902Une épouse prophylactique !
Le rêve Belge
4903La Belgique se croit toute pleine d’appas ;
4904Elle dort. Voyageur, ne la réveillez pas.
L’inviolabilité de la Belgique
4905« Qu’on ne me touche pas ! Je suis inviolable ! »
4906Dit la Belgique. – C’est hélas ! incontestable.
4907Y toucher ? Ce serait, en effet hasardeux,
4908Puisqu’elle est un bâton merdeux.
Épitaphe pour Léopold I
4909Ci-gît un roi constitutionnel,
4910(Ce qui veut dire : Automate en hôtel Garni)
4911Qui se croyait sempiternel
4912Heureusement, c’est bien fini !
Épitaphe pour la Belgique
4913On me demande une épitaphe
4914Pour la Belgique morte. En vain
4915Je creuse, et je rue et je piaffe ;
4916Je ne trouve qu’un mot : « Enfin ! »
L’esprit conforme
4917I
4918Cet imbécile de Tournai
4919Me dit : « J’ai l’esprit mieux tourné
4920Que vous, Monsieur. Ma jouissance
4921Dérive de l’obéissance ;
4922J’ai mis toute ma volupté
4923Dans l’esprit de Conformité ;
4924Mon cœur craint toute façon neuve
4925En fait de plaisir ou d’ennui,
4926Et veut que le bonheur d’autrui
4927Toujours au sien serve de preuve. »
4928Ce que dit l’homme de Tournai,
4929(Dont vous devinez bien, je pense,
4930Que j’ai retouché l’éloquence)
4931N’était pas si bien tourné.
4932II
4933Les Belges poussent, ma parole !
4934L’imitation à l’excès,
4935Et s’ils attrapent la vérole,
4936C’est pour ressembler aux Français.
Les panégyriques du roi
4937Tout le monde, ici, parle un français ridicule :
4938On proclame immortel ce vieux principicule.
4939Je veux bien qu’immortalité
4940Soit le synonyme
4941De longévité,
4942La différence est si minime !
4943Bruxelles, ces jours-ci, déclarait (c’est grotesque !)
4944Léopold immortel. – Au fait, il le fut presque.
Le mot de Cuvier
4945« En quel genre, en quel coin de l’animalité
4946Classerons-nous le Belge ? » Une Société
4947Scientifique avait posé ce dur problème.
4948Alors le grand Cuvier se leva, tremblant, blême,
4949Et pour toutes raisons criant : « Je jette aux chiens
4950Ma langue ! Car, messieurs les Académiciens,
4951L’espace est un peu grand depuis les singes jusques
4952Jusques aux mollusques ! »
Au concert, à Bruxelles
4953On venait de jouer de ces airs ravissants
4954Qui font rêver l’esprit et transportent les sens ;
4955Mais un peu lâchement, hélas ! à la flamande.
4956« Tiens ! l’on n’applaudit pas ici ? » fis-je. – Un voisin,
4957Amoureux comme moi de musique allemande,
4958Me dit : « Vous êtes neuf dans ce pays malsain,
4959Monsieur ? Sans ça, vous sauriez qu’en musique,
4960Comme en peinture et comme en politique,
4961Le Belge croit qu’on le veut attraper,
4962– Et puis qu’il craint surtout de se tromper. »
Une Béotie Belge
4963La Belgique a sa Béotie !
4964C’est une légende, une scie,
4965Un proverbe ! – Un comparatif
4966Dans un état superlatif !
4967Bruxelles, ô mon Dieu ! méprise Poperinghe !
4968Un vendeur de trois-six blaguant un mannezingue !
4969Un clysoir, ô terreur ! raillant une seringue !
4970Bruxelles n’a pas droit de railler Poperinghe !
4971Comprend-on le comparatif
4972(C’est une épouvantable scie !)
4973À côté du superlatif ?
4974La Belgique a sa Béotie !
La civilisation Belge
4975Le Belge est très civilisé ;
4976Il est voleur, il est rusé ;
4977Il est parfois syphilisé ;
4978Il est donc très civilisé.
4979Il ne déchire pas sa proie
4980Avec ses ongles ; met sa joie
4981À montrer qu’il sait employer
4982À table fourchette et cuiller ;
4983Il néglige de s’essuyer,
4984Mais porte paletots, culottes,
4985Chapeau, chemise même et bottes ;
4986Fait de dégoûtantes ribottes ;
4987Dégueule aussi bien que l’Anglais ;
4988Met sur le trottoir des engrais ;
4989Rit du Ciel et croit au progrès
4990Tout comme un journaliste d’Outre-
4991Quiévrain ; – de plus, il peut foutre
4992Debout comme un singe avisé.
4993Il est donc très civilisé.
La mort de Léopold I
4994I
4995Le grand juge de paix d’Europe
4996A donc dévissé son billard !
4997(Je vous expliquerai ce trope).
4998Ce roi n’était pas un fuyard
4999Comme notre Louis-Philippe.
5000Il pensait, l’obstiné vieillard.
5001Qu’il n’était jamais assez tard
5002Pour casser son ignoble pipe.
5003II
5004Léopold voulait sur la Mort
5005Gagner sa première victoire
5006Il n’a pas été le plus fort ;
5007Mais dans l’impartiale histoire,
5008Sa résistance méritoire
5009Lui vaudra ce nom fulgurant :
5010« Le cadavre récalcitrant ».
APPENDICE III. DOCUMENTS DIVERS
Projets de préface pour une édition nouvelle
Préface
5011La France traverse une phase de vulgarité. Paris, centre et rayonnement de bêtise universelle. Malgré Molière et Béranger, on n’aurait jamais cru que la France irait si grand train dans la voie du progrès. – Questions d’art, terrae incognitae.
5012Le grand homme est bête.
5013Mon livre a pu faire du bien. Je ne m’en afflige pas. Il a pu faire du mal. Je ne m’en réjouis pas.
5014Le but de la poésie. Ce livre n’est pas fait pour mes femmes, mes filles ou mes sœurs.
5015On m’a attribué tous les crimes que je racontais.
5016Divertissement de la haine et du mépris. Les élégiaques sont des canailles. Et verbum caro factum est. Or le poète n’est d’aucun parti. Autrement il serait un simple mortel.
5017Le Diable. Le péché originel. Homme bon. Si vous vouliez, vous seriez le favori du Tyran ; il est plus difficile d’aimer Dieu que de croire en lui. Au contraire, il est plus difficile pour les gens de ce siècle de croire au diable que de l’aimer. Tout le monde le sent et personne n’y croit. Sublime subtilité du Diable.
5018Une âme de mon choix. Le Décor. – Ainsi la nouveauté. – L’Épigraphe. – D’Aurevilly. – La Renaissance. – Gérard de Nerval. – Nous sommes tous pendus ou pendables.
5019J’avais mis quelques ordures pour plaire à MM. les journalistes. Ils se sont montrés ingrats.
Préface des Fleurs
5020Ce n’est pas pour mes femmes, mes filles ou mes sœurs que ce livre a été écrit ; non plus que pour les femmes, les filles ou les sœurs de mon voisin. Je laisse cette fonction à ceux qui ont intérêt à confondre les bonnes actions avec le beau langage.
5021Je sais que l’amant passionné du beau style s’expose à la haine des multitudes ; mais aucun respect humain, aucune fausse pudeur, aucune coalition, aucun suffrage universel ne me contraindront à parler le patois incomparable de ce siècle, ni à confondre l’encre avec la vertu.
5022Des poètes illustres s’étaient partagé depuis longtemps les provinces les plus fleuries du domaine poétique. Il m’a paru plaisant, et d’autant plus agréable que la tâche était plus difficile, d’extraire la beauté du Mal. Ce livre, essentiellement inutile et absolument innocent, n’a pas été fait dans un autre but que de me divertir et d’exercer mon goût passionné de l’obstacle.
5023Quelques-uns m’ont dit que ces poésies pouvaient faire du mal ; je ne m’en suis pas réjoui. D’autres, de bonnes âmes, qu’elles pouvaient faire du bien ; et cela ne m’a pas affligé. La crainte des uns et l’espérance des autres m’ont également étonné, et n’ont servi qu’à me prouver une fois de plus que ce siècle avait désappris toutes les notions classiques relatives à la littérature.
5024Malgré les secours que quelques cuistres célèbres ont apportés à la sottise naturelle de l’homme, je n’aurais jamais cru que notre patrie pût marcher avec une telle vélocité dans la voie du progrès. Ce monde a acquis une épaisseur de vulgarité qui donne au mépris de l’homme spirituel la violence d’une passion. Mais il est des carapaces heureuses que le poison lui-même n’entamerait pas.
5025J’avais primitivement l’intention de répondre à de nombreuses critiques, et, en même temps, d’expliquer quelques questions très simples, totalement obscurcies par la lumière moderne : Qu’est-ce que la poésie ? Quel est son but ? De la distinction du Bien d’avec le Beau ; de la Beauté dans le Mal ; que le rythme et la rime répondent dans l’homme aux immortels besoins de monotonie, de symétrie et de surprise ; de l’adaptation du style au sujet ; de la vanité et du danger de l’inspiration, etc., etc. ; mais j’ai eu l’imprudence de lire ce matin quelques feuilles publiques ; soudain, une indolence, du poids de vingt atmosphères, s’est abattue sur moi, et je me suis arrêté devant l’épouvantable inutilité d’expliquer quoi que ce soit à qui que ce soit. Ceux qui savent me devinent, et pour ceux qui ne peuvent ou ne veulent pas comprendre, j’amoncellerais sans fruit les explications.
5026C. B.
5027Comment, par une série d’efforts déterminée, l’artiste peut s’élever à une originalité proportionnelle ;
5028Comment la poésie touche à la musique par une prosodie dont les racines plongent plus avant dans l’âme humaine que ne l’indique aucune théorie classique ;
5029Que la poésie française possède une prosodie mystérieuse et méconnue, comme les langues latine et anglaise ;
5030Pourquoi tout poète, qui ne sait pas au juste combien chaque mot comporte de rimes, est incapable d’exprimer une idée quelconque ;
5031Que la phrase poétique peut imiter (et par là elle touche à l’art musical et à la science mathématique) la ligne horizontale, la ligne droite ascendante, la ligne droite descendante ; qu’elle peut monter à pic vers le ciel, sans essoufflement, ou descendre perpendiculairement vers l’enfer avec la vélocité de toute pesanteur ; qu’elle peut suivre la spirale, décrire la parabole, ou le zigzag figurant une série d’angles superposés ;
5032Que la poésie se rattache aux arts de la peinture, de la cuisine et du cosmétique par la possibilité d’exprimer toute sensation de suavité ou d’amertume, de béatitude ou d’horreur, par l’accouplement de tel substantif avec tel adjectif, analogue ou contraire ;
5033Comment, appuyé sur mes principes et disposant de la science que je me charge de lui enseigner en vingt leçons tout homme devient capable de composer une tragédie qui ne sera pas plus sifflée qu’une autre, ou d’aligner un poème de la longueur nécessaire pour être aussi ennuyeux que tout poème épique connu.
5034Tâche difficile que de s’élever vers cette insensibilité divine ! Car moi-même, malgré les plus louables efforts, je n’ai su résister au désir de plaire à mes contemporains, comme l’attestent en quelques endroits, apposées comme un fard, certaines basses flatteries adressées à la démocratie, et même quelques ordures destinées à me faire pardonner la tristesse de mon sujet. Mais MM. les journalistes s’étant montrés ingrats envers les caresses de ce genre, j’en ai supprimé la trace, autant qu’il m’a été possible, dans cette nouvelle édition.
5035Je me propose, pour vérifier de nouveau l’excellence de ma méthode, de l’appliquer prochainement à la célébration des jouissances de la dévotion et des ivresses de la gloire militaire, bien que je ne les aie jamais connues.
5036Note sur les plagiats. – Thomas Gray. Edgar Poe (2 passages). Longfellow (2 passages). Stace. Virgile (tout le morceau d’Andromaque). Eschyle. Victor Hugo.
Projet de préface pour les Fleurs du Mal
5037(À fondre peut-être avec d’anciennes notes)
5038S’il y a quelque gloire à n’être pas compris, ou à ne l’être que très peu, je peux dire sans vanterie que, par ce petit livre, je l’ai acquise et méritée d’un seul coup. Offert plusieurs fois de suite à divers éditeurs qui le repoussaient avec horreur, poursuivi et mutilé, en 1857, par suite d’un malentendu fort bizarre, lentement rajeuni, accru et fortifié pendant quelques années de silence, disparu de nouveau, grâce à mon insouciance, ce produit discordant de la Muse des derniers jours, encore avivé par quelques nouvelles touches violentes, ose affronter aujourd’hui, pour la troisième fois, le soleil de la sottise.
5039Ce n’est pas ma faute ; c’est celle d’un éditeur insistant qui se croit assez fort pour braver le dégoût public. « Ce livre restera sur toute votre vie comme une tache », me prédisait, dès le commencement, un de mes amis, qui est un grand poète. En effet, toutes mes mésaventures lui ont, jusqu’à présent, donné raison. Mais j’ai un de ces heureux caractères qui tirent une jouissance de la haine, et qui se glorifient dans le mépris. Mon goût diaboliquement passionné de la bêtise me fait trouver des plaisirs particuliers dans les travestissements de la calomnie. Chaste comme le papier, sobre comme l’eau, porté à la dévotion comme une communiante, inoffensif comme une victime, il ne me déplairait pas de passer pour un débauché, un ivrogne, un impie et un assassin.
5040Mon éditeur prétend qu’il y aurait quelque utilité pour moi, comme pour lui, à expliquer pourquoi et comment j’ai fait ce livre, quels ont été mon but et mes moyens, mon dessein et ma méthode. Un tel travail de critique aurait sans doute quelques chances d’amuser les esprits amoureux de la rhétorique profonde. Pour ceux-là peut-être l’écrirai-je plus tard et le ferai-je tirer à une dizaine d’exemplaires. Mais, à un meilleur examen, ne paraît-il pas évident que ce serait là une besogne tout à fait superflue, pour les uns comme pour les autres, puisque les uns savent ou devinent, et que les autres ne comprendront jamais ? Pour insuffler au peuple l’intelligence d’un objet d’art, j’ai une trop grande peur du ridicule, et je craindrais, en cette matière, d’égaler ces utopistes qui veulent, par un décret, rendre tous les Français riches et vertueux d’un seul coup. Et puis, ma meilleure raison, ma suprême, est que cela m’ennuie et me déplaît. Mène-t-on la foule dans les ateliers de l’habilleuse et du décorateur, dans la loge de la comédienne ? Montre-t-on au public affolé aujourd’hui, indifférent demain, le mécanisme des trucs ? Lui explique-t-on les retouches et les variantes improvisées aux répétitions, et jusqu’à quelle dose l’instinct et la sincérité sont mêlés aux rubriques et au charlatanisme indispensable dans l’amalgame de l’œuvre ? Lui révèle-t-on toutes les loques, les fards, les poulies, les chaînes, les repentirs, les épreuves barbouillées, bref toutes les horreurs qui composent le sanctuaire de l’art ?
5041D’ailleurs, telle n’est pas aujourd’hui mon humeur. Je n’ai désir ni de démontrer, ni d’étonner, ni d’amuser, ni de persuader. J’ai mes nerfs, mes vapeurs. J’aspire à un repos absolu et à une nuit continue. Chantre des voluptés folles du vin et de l’opium, je n’ai soif que d’une liqueur inconnue sur la terre, et que la pharmaceutique céleste, elle-même, ne pourrait pas m’offrir ; d’une liqueur qui ne contiendrait ni la vitalité, ni la mort, ni l’excitation, ni le néant. Ne rien savoir, ne rien enseigner, ne rien vouloir, ne rien sentir, dormir et encore dormir, tel est aujourd’hui mon unique vœu. Vœu infâme et dégoûtant, mais sincère.
5042Toutefois, comme un goût supérieur nous apprend à ne pas craindre de nous contredire un peu nous-mêmes, j’ai rassemblé, à la fin de ce livre abominable, les témoignages de sympathie de quelques-uns des hommes que je prise le plus, pour qu’un lecteur impartial en puisse inférer que je ne suis pas absolument digne d’excommunication et qu’ayant su me faire aimer de quelques-uns, mon cœur, quoi qu’en ait dit je ne sais plus quel torchon imprimé, n’a peut-être pas « l’épouvantable laideur de mon visage ».
5043Enfin, par une générosité peu commune, dont MM. les critiques…
5044Comme l’ignorance va croissant…
5045Je dénonce moi-même les imitations…
Préambule des articles justificatifs
5046Les quatre articles suivants, qui représentent la pensée de quatre esprits délicats et sévères, n’ont pas été composés en vue de servir de plaidoirie. Personne, non plus que moi, ne pouvait supposer qu’un livre empreint d’une spiritualité aussi ardente, aussi éclatante que les Fleurs du Mal, dût être l’objet d’une poursuite, ou plutôt l’occasion d’un malentendu.
5047Deux de ces morceaux ont été imprimés ; les deux derniers n’ont pas pu paraître.
5048Je laisse maintenant parler pour moi MM. Édouard Thierry, Frédéric Dulamon, J. B. d’Aurevilly et Charles Asselineau.
5049C. B.
5050Note sous une phrase de Fr. Dulamon.
5051C’est ce que j’ai fait dans mon livre d’une manière lumineuse ; plusieurs morceaux non incriminés réfutent les poèmes incriminés. Un livre de poésie doit être apprécié dans son ensemble et par sa conclusion.
5052C. B.
5053Note sous une phrase de Custine.
5054Ni moi, non plus. – Il est présumable que M. de Custine, qui ne me connaissait pas, mais qui était d’autant plus flatté de mon hommage qu’il se sentait injustement négligé, se sera renseigné auprès de quelque âme charitable, laquelle aura collé à mon nom cette grossière épithète.
Notes et documents pour mon avocat
5055Le livre doit être jugé dans son ensemble, et alors il en ressort une terrible moralité.
5056Donc je n’ai pas à me louer de cette singulière indulgence qui n’incrimine que 13 morceaux sur 100. Cette indulgence m’est très funeste.
5057C’est en pensant à ce parfait ensemble de mon livre que je disais à M. le Juge d’Instruction :
5058Mon unique tort a été de compter sur l’intelligence universelle, et de ne pas faire une préface où j’aurais posé mes principes littéraires et dégagé la question si importante de la Morale.
5059(Voir, à propos de la Morale dans les Œuvres d’Art, les remarquables lettres de M. Honoré de Balzac à M. Hippolyte Castille, dans le journal la Semaine.)
5060Le volume est, relativement à l’abaissement général des prix en librairie, d’un prix élevé. C’est déjà une garantie importante. Je ne m’adresse donc pas à la foule.
5061Il y a prescription pour deux des morceaux incriminés : Lesbos et Le Reniement de Saint Pierre, parus depuis longtemps et non poursuivis.
5062Mais je prétends, au cas même où on me contraindrait à me reconnaître quelques torts, qu’il y a une sorte de prescription générale. Je pourrais faire une bibliothèque de livres modernes non poursuivis, et qui ne respirent pas, comme le mien, L’horreur du mal. Depuis près de 30 ans, la littérature est d’une liberté qu’on veut brusquement punir en moi. Est-ce juste ?
5063Il y a plusieurs morales. Il y a la morale positive et pratique à laquelle tout le monde doit obéir.
5064Mais il y a la morale des Arts. Celle-là est toute autre. Et depuis le Commencement du monde, les Arts l’ont bien prouvé.
5065Il y a aussi plusieurs sortes de Liberté. Il y a la Liberté pour le Génie, et il y a une liberté très restreinte pour les polissons.
5066M. Ch. Baudelaire n’aurait-il pas le droit d’arguer des licences permises à Béranger (Œuvres Complètes autorisées) ? Tel sujet reproché à Ch. Baudelaire a été traité par Béranger. Lequel préférez-vous, le poète triste ou le poète gai et effronté, l’horreur dans le mal ou la folâtrerie, le remords ou l’impudence ?
5067(Il ne serait peut-être pas sain d’user outre mesure de cet argument.)
5068Je répète qu’un Livre doit être jugé dans son ensemble. À un blasphème, j’opposerai des élancements vers le Ciel, à une obscénité des fleurs platoniques.
5069Depuis le Commencement de la poésie, tous les volumes de poésie sont ainsi faits. Mais il était impossible de faire autrement un livre destiné à représenter L’AGITATION DE L’ESPRIT DANS LE MAL.
5070M. le Ministre de l’Intérieur, furieux d’avoir lu un éloge fastueux de mon livre dans le Moniteur, a pris ses précautions pour que cette mésaventure ne se reproduisît pas.
5071M. d’Aurevilly (un écrivain absolument catholique, autoritaire et non suspect) portait au Pays, auquel il est attaché, un article sur les Fleurs du Mal ; et il lui a été dit qu’une consigne récente défendait de parler de M. Charles Baudelaire dans le Pays.
5072Or, il y a quelques jours, j’exprimais à M. le juge d’instruction la crainte que le bruit de la saisie ne glaçât la bonne volonté des personnes qui trouveraient quelque chose de louable dans mon livre. Et M. le Juge (Charles Camusat Busserolles) me répondit : Monsieur, tout le monde a parfaitement le droit de vous défendre dans tous les journaux, sans exception.
5073MM. les Directeurs de la Revue française n’ont pas osé publier l’article de M. Charles Asselineau, le plus sage et le plus modéré des écrivains. Ces messieurs se sont renseignés au Ministère de l’intérieur (!), et il leur a été répondu qu’il y aurait pour eux danger à publier cet article.
5074Ainsi, abus de pouvoir et entraves apportées à la défense !
5075Le nouveau règne napoléonien, après les illustrations de la guerre, doit rechercher les illustrations des lettres et des Arts.
5076Qu’est-ce que c’est que cette morale prude, bégueule, taquine, et qui ne tend à rien moins qu’à créer des Conspirateurs même dans l’ordre si tranquille des rêveurs ?
5077Cette morale-là irait jusqu’à dire : Désormais on ne fera que des livres consolants et servant à démontrer que l’homme est né bon, et que tous les hommes sont heureux.
5078– abominable hypocrisie !
5079(Voir le résumé de mon interrogatoire, et la liste des morceaux incriminés.)