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Les Fleurs du mal — en 20 minutes

Les Fleurs du mal — en 20 minutes
1Cette version courte est faite exclusivement de poèmes réels des « Fleurs du mal », copiés mot pour mot et donnés en entier, cousus par de brèves liaisons en italique. Un recueil n'a pas d'intrigue à résumer : il a une architecture. On suit ici celle du livre, de l'adresse au lecteur jusqu'au dernier vers. Pour le texte intégral, choisissez « Texte intégral » dans le sélecteur de versions.

2Le livre s'ouvre sur une adresse au lecteur qui est aussi un acte d'accusation : le mal dont il va être question n'est pas celui des autres.
3La sottise, l’erreur, le péché, la lésine,
4Occupent nos esprits et travaillent nos corps,
5Et nous alimentons nos aimables remords,
6Comme les mendiants nourrissent leur vermine.
7Nos péchés sont têtus, nos repentirs sont lâches ;
8Nous nous faisons payer grassement nos aveux,
9Et nous rentrons gaiement dans le chemin bourbeux,
10Croyant par de vils pleurs laver toutes nos taches.
11Sur l’oreiller du mal c’est Satan Trismégiste
12Qui berce longuement notre esprit enchanté,
13Et le riche métal de notre volonté
14Est tout vaporisé par ce savant chimiste.
15C’est le Diable qui tient les fils qui nous remuent !
16Aux objets répugnants nous trouvons des appas ;
17Chaque jour vers l’Enfer nous descendons d’un pas,
18Sans horreur, à travers des ténèbres qui puent.
19Ainsi qu’un débauché pauvre qui baise et mange
20Le sein martyrisé d’une antique catin,
21Nous volons au passage un plaisir clandestin
22Que nous pressons bien fort comme une vieille orange.
23Serré, fourmillant, comme un million d’helminthes,
24Dans nos cerveaux ribote un peuple de Démons,
25Et, quand nous respirons, la Mort dans nos poumons
26Descend, fleuve invisible, avec de sourdes plaintes.
27Si le viol, le poison, le poignard, l’incendie,
28N’ont pas encor brodé de leurs plaisants dessins
29Le canevas banal de nos piteux destins,
30C’est que notre âme, hélas ! n’est pas assez hardie.
31Mais parmi les chacals, les panthères, les lices,
32Les singes, les scorpions, les vautours, les serpents,
33Les monstres glapissants, hurlants, grognants, rampants,
34Dans la ménagerie infâme de nos vices,
35Il en est un plus laid, plus méchant, plus immonde !
36Quoiqu’il ne pousse ni grands gestes ni grands cris,
37Il ferait volontiers de la terre un débris
38Et dans un bâillement avalerait le monde ;
39C’est l’Ennui ! – l’œil chargé d’un pleur involontaire,
40Il rêve d’échafauds en fumant son houka.
41Tu le connais, lecteur, ce monstre délicat,
42– Hypocrite lecteur, – mon semblable, – mon frère !
Spleen et idéal
43La première section, la plus longue, tient le livre en tension entre l'élan vers la beauté et la pesanteur qui retombe. Elle donne d'abord la figure du poète, exilé parmi les hommes comme l'oiseau de mer sur le pont.
44Souvent, pour s’amuser, les hommes d’équipage
45Prennent des albatros, vastes oiseaux des mers,
46Qui suivent, indolents compagnons de voyage,
47Le navire glissant sur les gouffres amers.
48À peine les ont-ils déposés sur les planches,
49Que ces rois de l’azur, maladroits et honteux,
50Laissent piteusement leurs grandes ailes blanches
51Comme des avirons traîner à côté d’eux.
52Ce voyageur ailé, comme il est gauche et veule !
53Lui, naguère si beau, qu’il est comique et laid !
54L’un agace son bec avec un brûle-gueule,
55L’autre mime, en boitant, l’infirme qui volait !
56Le Poète est semblable au prince des nuées
57Qui hante la tempête et se rit de l’archer ;
58Exilé sur le sol au milieu des huées,
59Ses ailes de géant l’empêchent de marcher.
60L'idéal, d'abord : le monde se lit comme un langage, à qui sait entendre ce que les parfums, les couleurs et les sons se répondent.
61La Nature est un temple où de vivants piliers
62Laissent parfois sortir de confuses paroles ;
63L’homme y passe à travers des forêts de symboles
64Qui l’observent avec des regards familiers.
65Comme de longs échos qui de loin se confondent
66Dans une ténébreuse et profonde unité,
67Vaste comme la nuit et comme la clarté,
68Les parfums, les couleurs et les sons se répondent.
69Il est des parfums frais comme des chairs d’enfants,
70Doux comme les hautbois, verts comme les prairies,
71– Et d’autres, corrompus, riches et triomphants,
72Ayant l’expansion des choses infinies,
73Comme l’ambre, le musc, le benjoin et l’encens,
74Qui chantent les transports de l’esprit et des sens
75Par cette porte s'ouvre un ailleurs somptueux et calme, dont le poète se souvient comme d'une vie vécue.
76J’ai longtemps habité sous de vastes portiques
77Que les soleils marins teignaient de mille feux,
78Et que leurs grands piliers, droits et majestueux,
79Rendaient pareils, le soir, aux grottes basaltiques.
80Les houles, en roulant les images des cieux,
81Mêlaient d’une façon solennelle et mystique
82Les tout-puissants accords de leur riche musique
83Aux couleurs du couchant reflété par mes yeux.
84C’est là que j’ai vécu dans les voluptés calmes,
85Au milieu de l’azur, des vagues, des splendeurs
86Et des esclaves nus, tout imprégnés d’odeurs,
87Qui me rafraîchissaient le front avec des palmes,
88Et dont l’unique soin était d’approfondir
89Le secret douloureux qui me faisait languir.
90Mais la Beauté qu'il invoque est équivoque : elle vient du ciel ou de l'abîme, indifféremment, et il finit par ne plus le demander.
91Viens-tu du ciel profond ou sors-tu de l’abîme,
92Ô Beauté ! ton regard, infernal et divin,
93Verse confusément le bienfait et le crime,
94Et l’on peut pour cela te comparer au vin.
95Tu contiens dans ton œil le couchant et l’aurore ;
96Tu répands des parfums comme un soir orageux ;
97Tes baisers sont un philtre et ta bouche une amphore
98Qui font le héros lâche et l’enfant courageux.
99Sors-tu du gouffre noir ou descends-tu des astres ?
100Le Destin charmé suit tes jupons comme un chien ;
101Tu sèmes au hasard la joie et les désastres,
102Et tu gouvernes tout et ne réponds de rien.
103Tu marches sur des morts, Beauté, dont tu te moques ;
104De tes bijoux l’Horreur n’est pas le moins charmant,
105Et le Meurtre, parmi tes plus chères breloques,
106Sur ton ventre orgueilleux danse amoureusement.
107L’éphémère ébloui vole vers toi, chandelle,
108Crépite, flambe et dit : Bénissons ce flambeau !
109L’amoureux pantelant incliné sur sa belle
110À l’air d’un moribond caressant son tombeau.
111Que tu viennes du ciel ou de l’enfer, qu’importe,
112Ô Beauté ! monstre énorme, effrayant, ingénu !
113Si ton œil, ton souris, ton pied, m’ouvrent la porte
114D’un Infini que j’aime et n’ai jamais connu ?
115De Satan ou de Dieu, qu’importe ? Ange ou Sirène,
116Qu’importe, si tu rends, – fée aux yeux de velours,
117Rythme, parfum, lueur, ô mon unique reine ! –
118L’univers moins hideux et les instants moins lourds ?
119De cette beauté à une charogne au détour d'un sentier il n'y a qu'un pas — le plus fameux du livre, où la pourriture prouve que seul le poème conserve.
120Rappelez-vous l’objet que nous vîmes, mon âme,
121Ce beau matin d’été si doux :
122Au détour d’un sentier une charogne infâme
123Sur un lit semé de cailloux,
124Les jambes en l’air, comme une femme lubrique,
125Brûlante et suant les poisons,
126Ouvrait d’une façon nonchalante et cynique
127Son ventre plein d’exhalaisons.
128Le soleil rayonnait sur cette pourriture,
129Comme afin de la cuire à point,
130Et de rendre au centuple à la grande Nature
131Tout ce qu’ensemble elle avait joint ;
132Et le ciel regardait la carcasse superbe
133Comme une fleur s’épanouir.
134La puanteur était si forte, que sur l’herbe
135Vous crûtes vous évanouir.
136Les mouches bourdonnaient sur ce ventre putride,
137D’où sortaient de noirs bataillons
138De larves, qui coulaient comme un épais liquide
139Le long de ces vivants haillons.
140Tout cela descendait, montait comme une vague,
141Ou s’élançait en pétillant ;
142On eût dit que le corps, enflé d’un souffle vague,
143Vivait en se multipliant.
144Et ce monde rendait une étrange musique,
145Comme l’eau courante et le vent,
146Ou le grain qu’un vanneur d’un mouvement rhythmique
147Agite et tourne dans son van.
148Les formes s’effaçaient et n’étaient plus qu’un rêve,
149Une ébauche lente à venir,
150Sur la toile oubliée, et que l’artiste achève
151Seulement par le souvenir.
152Derrière les rochers une chienne inquiète
153Nous regardait d’un œil fâché,
154Épiant le moment de reprendre au squelette
155Le morceau qu’elle avait lâché.
156– Et pourtant vous serez semblable à cette ordure,
157À cette horrible infection,
158Étoile de mes yeux, soleil de ma nature,
159Vous, mon ange et ma passion !
160Oui ! telle vous serez, ô la reine des grâces,
161Après les derniers sacrements,
162Quand vous irez, sous l’herbe et les floraisons grasses,
163Moisir parmi les ossements.
164Alors, ô ma beauté ! dites à la vermine
165Qui vous mangera de baisers,
166Que j’ai gardé la forme et l’essence divine
167De mes amours décomposés !
168Vient ensuite le cycle des femmes aimées, et la mémoire des soirs.
169Mère des souvenirs, maîtresse des maîtresses,
170Ô toi, tous mes plaisirs ! ô toi, tous mes devoirs !
171Tu te rappelleras la beauté des caresses,
172La douceur du foyer et le charme des soirs,
173Mère des souvenirs, maîtresse des maîtresses !
174Les soirs illuminés par l’ardeur du charbon,
175Et les soirs au balcon, voilés de vapeurs roses.
176Que ton sein m’était doux ! que ton cœur m’était bon !
177Nous avons dit souvent d’impérissables choses
178Les soirs illuminés par l’ardeur du charbon.
179Que les soleils sont beaux dans les chaudes soirées !
180Que l’espace est profond ! que le cœur est puissant !
181En me penchant vers toi, reine des adorées,
182Je croyais respirer le parfum de ton sang.
183Que les soleils sont beaux dans les chaudes soirées !
184La nuit s’épaississait ainsi qu’une cloison,
185Et mes yeux dans le noir devinaient tes prunelles,
186Et je buvais ton souffle, ô douceur ! ô poison !
187Et tes pieds s’endormaient dans mes mains fraternelles.
188La nuit s’épaississait ainsi qu’une cloison.
189Je sais l’art d’évoquer les minutes heureuses,
190Et revis mon passé blotti dans tes genoux.
191Car à quoi bon chercher tes beautés langoureuses
192Ailleurs qu’en ton cher corps et qu’en ton cœur si doux ?
193Je sais l’art d’évoquer les minutes heureuses !
194Ces serments, ces parfums, ces baisers infinis,
195Renaîtront-ils d’un gouffre interdit à nos sondes,
196Comme montent au ciel les soleils rajeunis
197Après s’être lavés au fond des mers profondes ?
198– Ô serments ! ô parfums ! ô baisers infinis !
199Le soir revient en valse, dans un poème bâti sur la reprise de ses propres vers.
200Voici venir les temps où vibrant sur sa tige
201Chaque fleur s’évapore ainsi qu’un encensoir ;
202Les sons et les parfums tournent dans l’air du soir ;
203Valse mélancolique et langoureux vertige !
204Chaque fleur s’évapore ainsi qu’un encensoir ;
205Le violon frémit comme un cœur qu’on afflige ;
206Valse mélancolique et langoureux vertige !
207Le ciel est triste et beau comme un grand reposoir.
208Le violon frémit comme un cœur qu’on afflige,
209Un cœur tendre, qui hait le néant vaste et noir !
210Le ciel est triste et beau comme un grand reposoir ;
211Le soleil s’est noyé dans son sang qui se fige.
212Un cœur tendre, qui hait le néant vaste et noir,
213Du passé lumineux recueille tout vestige !
214Le soleil s’est noyé dans son sang qui se fige…
215Ton souvenir en moi luit comme un ostensoir !
216Puis l'invitation à la femme aimée, pour un pays qui n'existe que dans le poème.
217Mon enfant, ma sœur,
218Songe à la douceur
219D’aller là-bas vivre ensemble !
220Aimer à loisir,
221Aimer et mourir
222Au pays qui te ressemble !
223Les soleils mouillés
224De ces ciels brouillés
225Pour mon esprit ont les charmes
226Si mystérieux
227De tes traîtres yeux,
228Brillant à travers leurs larmes.
229Là, tout n’est qu’ordre et beauté,
230Luxe, calme et volupté.
231Des meubles luisants,
232Polis par les ans,
233Décoreraient notre chambre ;
234Les plus rares fleurs
235Mêlant leurs odeurs
236Aux vagues senteurs de l’ambre,
237Les riches plafonds,
238Les miroirs profonds,
239La splendeur orientale,
240Tout y parlerait
241À l’âme en secret
242Sa douce langue natale.
243Là, tout n’est qu’ordre et beauté,
244Luxe, calme et volupté.
245Vois sur ces canaux
246Dormir ces vaisseaux
247Dont l’humeur est vagabonde ;
248C’est pour assouvir
249Ton moindre désir
250Qu’ils viennent du bout du monde.
251– Les soleils couchants
252Revêtent les champs,
253Les canaux, la ville entière,
254D’hyacinthe et d’or ;
255Le monde s’endort
256Dans une chaude lumière.
257Là, tout n’est qu’ordre et beauté,
258Luxe, calme et volupté.
259Contre cet idéal, le spleen : quatre poèmes portent ce titre. Voici le dernier, où l'Angoisse plante son drapeau.
260Quand le ciel bas et lourd pèse comme un couvercle
261Sur l’esprit gémissant en proie aux longs ennuis,
262Et que de l’horizon embrassant tout le cercle
263Il nous verse un jour noir plus triste que les nuits ;
264Quand la terre est changée en un cachot humide,
265Où l’Espérance, comme une chauve-souris,
266S’en va battant les murs de son aile timide
267Et se cognant la tête à des plafonds pourris ;
268Quand la pluie étalant ses immenses traînées
269D’une vaste prison imite les barreaux,
270Et qu’un peuple muet d’infâmes araignées
271Vient tendre ses filets au fond de nos cerveaux,
272Des cloches tout à coup sautent avec furie
273Et lancent vers le ciel un affreux hurlement,
274Ainsi que des esprits errants et sans patrie
275Qui se mettent à geindre opiniâtrement.
276– Et de longs corbillards, sans tambours ni musique,
277Défilent lentement dans mon âme ; l’Espoir,
278Vaincu, pleure, et l’Angoisse atroce, despotique,
279Sur mon crâne incliné plante son drapeau noir.
Tableaux parisiens
280La deuxième section descend dans la ville. Paris change sous les chantiers, et le poète reconnaît sa mélancolie dans un cygne échappé de sa cage.
281Andromaque, je pense à vous ! Ce petit fleuve,
282Pauvre et triste miroir où jadis resplendit
283L’immense majesté de vos douleurs de veuve,
284Ce Simoïs menteur qui par vos pleurs grandit,
285A fécondé soudain ma mémoire fertile,
286Comme je traversais le nouveau Carrousel.
287Le vieux Paris n’est plus (la forme d’une ville
288Change plus vite, hélas ! que le cœur d’un mortel) ;
289Je ne vois qu’en esprit tout ce camp de baraques,
290Ces tas de chapiteaux ébauchés et de fûts,
291Les herbes, les gros blocs verdis par l’eau des flaques,
292Et, brillant aux carreaux, le bric-à-brac confus.
293Là s’étalait jadis une ménagerie ;
294Là je vis, un matin, à l’heure où sous les cieux
295Froids et clairs le Travail s’éveille, où la voirie
296Pousse un sombre ouragan dans l’air silencieux,
297Un cygne qui s’était évadé de sa cage,
298Et, de ses pieds palmés frottant le pavé sec,
299Sur le sol raboteux traînait son blanc plumage.
300Près d’un ruisseau sans eau la bête ouvrant le bec
301Baignait nerveusement ses ailes dans la poudre,
302Et disait, le cœur plein de son beau lac natal :
303« Eau, quand donc pleuvras-tu ? quand tonneras-tu, foudre ? »
304Je vois ce malheureux, mythe étrange et fatal,
305Vers le ciel quelquefois, comme l’homme d’Ovide,
306Vers le ciel ironique et cruellement bleu,
307Sur son cou convulsif tendant sa tête avide,
308Comme s’il adressait des reproches à Dieu !
309Dans la même ville, une rencontre d'une seconde suffit à faire une vie manquée.
310La rue assourdissante autour de moi hurlait.
311Longue, mince, en grand deuil, douleur majestueuse,
312Une femme passa, d’une main fastueuse
313Soulevant, balançant le feston et l’ourlet ;
314Agile et noble, avec sa jambe de statue.
315Moi, je buvais, crispé comme un extravagant,
316Dans son œil, ciel livide où germe l’ouragan,
317La douceur qui fascine et le plaisir qui tue.
318Un éclair… puis la nuit ! – Fugitive beauté
319Dont le regard m’a fait soudainement renaître,
320Ne te verrai-je plus que dans l’éternité ?
321Ailleurs, bien loin d’ici ! trop tard ! jamais peut-être !
322Car j’ignore où tu fuis, tu ne sais où je vais,
323Ô toi que j’eusse aimée, ô toi qui le savais !
324Puis la nuit tombe sur la capitale, avec tout ce qu'elle autorise.
325Voici le soir charmant, ami du criminel ;
326Il vient comme un complice, à pas de loup ; le ciel
327Se ferme lentement comme une grande alcôve,
328Et l’homme impatient se change en bête fauve.
329Ô soir, aimable soir, désiré par celui
330Dont les bras, sans mentir, peuvent dire : Aujourd’hui
331Nous avons travaillé ! – C’est le soir qui soulage
332Les esprits que dévore une douleur sauvage,
333Le savant obstiné dont le front s’alourdit,
334Et l’ouvrier courbé qui regagne son lit.
335Cependant des démons malsains dans l’atmosphère
336S’éveillent lourdement, comme des gens d’affaire,
337Et cognent en volant les volets et l’auvent.
338À travers les lueurs que tourmente le vent
339La Prostitution s’allume dans les rues ;
340Comme une fourmilière elle ouvre ses issues ;
341Partout elle se fraye un occulte chemin,
342Ainsi que l’ennemi qui tente un coup de main ;
343Elle remue au sein de la cité de fange
344Comme un ver qui dérobe à l’Homme ce qu’il mange.
345On entend çà et là les cuisines siffler,
346Les théâtres glapir, les orchestres ronfler ;
347Les tables d’hôte, dont le jeu fait les délices,
348S’emplissent de catins et d’escrocs, leurs complices,
349Et les voleurs, qui n’ont ni trêve ni merci,
350Vont bientôt commencer leur travail, eux aussi,
351Et forcer doucement les portes et les caisses
352Pour vivre quelques jours et vêtir leurs maîtresses.
353Recueille-toi, mon âme, en ce grave moment,
354Et ferme ton oreille à ce rugissement.
355C’est l’heure où les douleurs des malades s’aigrissent !
356La sombre Nuit les prend à la gorge ; ils finissent
357Leur destinée et vont vers le gouffre commun ;
358L’hôpital se remplit de leurs soupirs. – Plus d’un
359Ne viendra plus chercher la soupe parfumée,
360Au coin du feu, le soir, auprès d’une âme aimée.
361Encore la plupart n’ont-ils jamais connu
362La douceur du foyer et n’ont jamais vécu !
Le Vin
363Cinq poèmes seulement pour la troisième section : le vin est le seul paradis à la portée des pauvres. Il y prend lui-même la parole.
364Un soir, l’âme du vin chantait dans les bouteilles :
365« Homme, vers toi je pousse, ô cher déshérité,
366Sous ma prison de verre et mes cires vermeilles,
367Un chant plein de lumière et de fraternité !
368Je sais combien il faut, sur la colline en flamme,
369De peine, de sueur et de soleil cuisant
370Pour engendrer ma vie et pour me donner l’âme ;
371Mais je ne serai point ingrat ni malfaisant,
372Car j’éprouve une joie immense quand je tombe
373Dans le gosier d’un homme usé par ses travaux,
374Et sa chaude poitrine est une douce tombe
375Où je me plais bien mieux que dans mes froids caveaux.
376Entends-tu retentir les refrains des dimanches
377Et l’espoir qui gazouille en mon sein palpitant ?
378Les coudes sur la table et retroussant tes manches,
379Tu me glorifieras et tu seras content ;
380J’allumerai les yeux de ta femme ravie ;
381À ton fils je rendrai sa force et ses couleurs
382Et serai pour ce frêle athlète de la vie
383L’huile qui raffermit les muscles des lutteurs.
384En toi je tomberai, végétale ambroisie,
385Grain précieux jeté par l’éternel Semeur,
386Pour que de notre amour naisse la poésie
387Qui jaillira vers Dieu comme une rare fleur ! »
Fleurs du Mal
388La quatrième section porte le titre du livre : celle des paradis interdits, où le Démon conduit le poète par la main.
389Sans cesse à mes côtés s’agite le Démon ;
390Il nage autour de moi comme un air impalpable ;
391Je l’avale et le sens qui brûle mon poumon
392Et l’emplit d’un désir éternel et coupable.
393Parfois il prend, sachant mon grand amour de l’Art,
394La forme de la plus séduisante des femmes,
395Et, sous de spécieux prétextes de cafard,
396Accoutume ma lèvre à des philtres infâmes.
397Il me conduit ainsi, loin du regard de Dieu,
398Haletant et brisé de fatigue, au milieu
399Des plaines de l’Ennui, profondes et désertes,
400Et jette dans mes yeux pleins de confusion
401Des vêtements souillés, des blessures ouvertes,
402Et l’appareil sanglant de la Destruction !
403Elle culmine dans un voyage vers l'île de Vénus, où le pèlerin de l'amour ne trouve qu'un gibet et s'y reconnaît.
404Mon cœur, comme un oiseau, voltigeait tout joyeux.
405Et planait librement à l’entour des cordages ;
406Le navire roulait sous un ciel sans nuages,
407Comme un ange enivré d’un soleil radieux.
408Quelle est cette île triste et noire ? – C’est Cythère,
409Nous dit-on, un pays fameux dans les chansons,
410Eldorado banal de tous les vieux garçons.
411Regardez, après tout, c’est une pauvre terre.
412– Île des doux secrets et des fêtes du cœur !
413De l’antique Vénus le superbe fantôme
414Au-dessus de tes mers plane comme un arome,
415Et charge les esprits d’amour et de langueur.
416Belle île aux myrtes verts, pleine de fleurs écloses,
417Vénérée à jamais par toute nation,
418Où les soupirs des cœurs en adoration
419Roulent comme l’encens sur un jardin de roses.
420Ou le roucoulement éternel d’un ramier !
421– Cythère n’était plus qu’un terrain des plus maigres,
422Un désert rocailleux troublé par des cris aigres.
423J’entrevoyais pourtant un objet singulier !
424Ce n’était pas un temple aux ombres bocagères,
425Où la jeune prêtresse, amoureuse des fleurs,
426Allait, le corps brûlé de secrètes chaleurs,
427Entre-bâillant sa robe aux brises passagères ;
428Mais voilà qu’en rasant la côté d’assez près
429Pour troubler les oiseaux avec nos voiles blanches,
430Nous vîmes que c’était un gibet à trois branches,
431Du ciel se détachant en noir, comme un cyprès.
432De féroces oiseaux perchés sur leur pâture
433Détruisaient avec rage un pendu déjà mûr,
434Chacun plantant, comme un outil, son bec impur
435Dans tous les coins saignants de cette pourriture ;
436Les yeux étaient deux trous, et du ventre effondré
437Les intestins pesants lui coulaient sur les cuisses,
438Et ses bourreaux, gorgés de hideuses délices,
439L’avaient à coups de bec absolument châtré.
440Sous les pieds, un troupeau de jaloux quadrupèdes,
441Le museau relevé, tournoyait et rôdait ;
442Une plus grande bête au milieu s’agitait
443Comme un exécuteur entouré de ses aides.
444Habitant de Cythère, enfant d’un ciel si beau,
445Silencieusement tu souffrais ces insultes
446En expiation de tes infâmes cultes
447Et des péchés qui t’ont interdit le tombeau.
448Ridicule pendu, tes douleurs sont les miennes !
449Je sentis, à l’aspect de tes membres flottants,
450Comme un vomissement, remonter vers mes dents
451Le long fleuve de fiel des douleurs anciennes,
452Devant toi, pauvre diable au souvenir si cher,
453J’ai senti tous les becs et toutes les mâchoires
454Des corbeaux lancinants et des panthères noires
455Qui jadis aimaient tant à triturer ma chair.
456– Le ciel était charmant, la mer était unie ;
457Pour moi tout était noir et sanglant désormais,
458Hélas ! et j’avais, comme en un suaire épais,
459Le cœur enseveli dans cette allégorie.
460Dans ton île, ô Vénus ! je n’ai trouvé debout
461Qu’un gibet symbolique où pendait mon image…
462– Ah ! Seigneur ! donnez-moi la force et le courage
463De contempler mon cœur et mon corps sans dégoût !
Révolte
464Trois poèmes de blasphème forment la cinquième section. Le plus long est une prière, calquée sur les litanies de l'Église, mais adressée au vaincu.
465Ô toi, le plus savant et le plus beau des Anges,
466Dieu trahi par le sort et privé de louanges,
467Ô Satan, prends pitié de ma longue misère !
468Ô Prince de l’exil, à qui l’on a fait tort,
469Et qui, vaincu, toujours te redresses plus fort,
470Ô Satan, prends pitié de ma longue misère !
471Toi qui sait tout, grand roi des choses souterraines,
472Guérisseur familier des angoisses humaines,
473Ô Satan, prends pitié de ma longue misère !
474Toi qui, même aux lépreux, aux parias maudits,
475Enseignes par l’amour le goût du Paradis,
476Ô Satan, prends pitié de ma longue misère !
477Ô toi qui de la Mort, ta vieille et forte amante,
478Engendras l’Espérance, – une folle charmante !
479Ô Satan, prends pitié de ma longue misère !
480Toi qui fais au proscrit ce regard calme et haut
481Qui damne tout un peuple autour d’un échafaud.
482Ô Satan, prends pitié de ma longue misère !
483Toi qui sais en quels coins des terres envieuses
484Le Dieu jaloux cacha les pierres précieuses
485Ô Satan, prends pitié de ma longue misère !
486Toi dont l’œil clair connaît les profonds arsenaux
487Où dort enseveli le peuple des métaux,
488Ô Satan, prends pitié de ma longue misère !
489Toi dont la large main cache les précipices
490Au somnambule errant au bord des édifices,
491Ô Satan, prends pitié de ma longue misère !
492Toi qui, magiquement, assouplis les vieux os
493De l’ivrogne attardé foulé par les chevaux,
494Ô Satan, prends pitié de ma longue misère !
495Toi qui, pour consoler l’homme frêle qui souffre,
496Nous appris à mêler le salpêtre et le soufre,
497Ô Satan, prends pitié de ma longue misère !
498Toi qui poses ta marque, ô complice subtil,
499Sur le front du Crésus impitoyable et vil,
500Ô Satan, prends pitié de ma longue misère !
501Toi qui mets dans les yeux et dans le cœur des filles
502Le culte de la plaie et l’amour des guenilles,
503Ô Satan, prends pitié de ma longue misère !
504Bâton des exilés, lampe des inventeurs,
505Confesseur des pendus et des conspirateurs,
506Ô Satan, prends pitié de ma longue misère !
507Père adoptif de ceux qu’en sa noire colère
508Du paradis terrestre a chassés Dieu le Père,
509Ô Satan, prends pitié de ma longue misère !
510Prière
511Gloire et louage à toi, Satan, dans les hauteurs
512Du Ciel, où tu régnas, et dans les profondeurs
513De l’Enfer, où, vaincu, tu rêves en silence !
514Fais que mon âme un jour, sous l’Arbre de Science,
515Près de toi se repose, à l’heure où sur ton front
516Comme un Temple nouveau ses rameaux s’épandront !
La Mort
517Reste la dernière section, la seule issue. Elle commence dans la douceur : mourir ensemble, comme on s'endort.
518Nous aurons des lits pleins d’odeurs légères,
519Des divans profonds comme des tombeaux,
520Et d’étranges fleurs sur des étagères,
521Écloses pour nous sous des cieux plus beaux.
522Usant à l’envi leurs chaleurs dernières,
523Nos deux cœurs seront deux vastes flambeaux,
524Qui réfléchiront leurs doubles lumières
525Dans nos deux esprits, ces miroirs jumeaux.
526Un soir fait de rose et de bleu mystique,
527Nous échangerons un éclair unique,
528Comme un long sanglot, tout chargé d’adieux ;
529Et plus tard un Ange entr’ouvrant les portes
530Viendra ranimer, fidèle et joyeux,
531Les miroirs ternis et les flammes mortes.
532Elle s'achève sur « Le voyage », poème final du livre, dont voici les huit derniers vers : l'appareillage vers le seul ailleurs qui reste.
533Ô Mort, vieux capitaine, il est temps ! levons l’ancre !
534Ce pays nous ennuie, ô Mort ! Appareillons !
535Si le ciel et la mer sont noirs comme de l’encre,
536Nos cœurs que tu connais sont remplis de rayons !
537Verse-nous ton poison pour qu’il nous réconforte !
538Nous voulons, tant ce feu nous brûle le cerveau,
539Plonger au fond du gouffre, Enfer ou Ciel, qu’importe ?
540Au fond de l’Inconnu pour trouver du nouveau !