1Séville, 1775. Beaumarchais lance sur la scène son barbier le plus célèbre : Figaro, ancien apothicaire, ancien auteur sifflé, devenu l'homme à tout faire du quartier, qui met son intelligence au service du Comte Almaviva pour conquérir la belle Rosine — malgré la surveillance jalouse de son tuteur, le vieux docteur Bartholo, qui veut l'épouser lui-même. Cette version « en 20 minutes » restitue, en extraits verbatim de la pièce, les scènes clés de l'intrigue : la rencontre sous les fenêtres, les ruses de Figaro, la calomnie de Bazile, et le mariage arraché à la barbe du tuteur.
Acte I
2Une rue de Séville, à l'aube. Le Comte Almaviva, déguisé en abbé, monte la garde sous les fenêtres grillées de Rosine.
3Le jour est moins avancé que je ne croyais. L'heure à laquelle elle a coutume de se montrer derrière sa jalousie est encore éloignée. N'importe, il vaut mieux arriver trop tôt que de manquer l'instant de la voir. Si quelque aimable de la cour pouvait me deviner à cent lieues de Madrid, arrêté tous les matins sous les fenêtres d'une femme à qui je n'ai jamais parlé ; il me prendrait pour un Espagnol du temps d'Isabelle. – Pourquoi non ? Chacun court après le bonheur. Il est pour moi dans le cœur de Rosine. – Mais quoi ! suivre une femme à Séville, quand Madrid et la cour offrent de toutes parts des plaisirs si faciles ? Et c'est cela même que je fuis. Je suis las des conquêtes que l'intérêt, la convenance ou la vanité nous présentent sans cesse. Il est si doux d'être aimé pour soi-même ; et si je pouvais m'assurer sous ce déguisement… Au diable l'importun !
4Un barbier passe par là en chantonnant, guitare en bandoulière — et reconnaît, sous le déguisement, un visage familier.
5**LE COMTE, à part.**
6Cet homme ne m'est pas inconnu.
7**FIGARO.**
8Eh non, ce n'est pas un Abbé ! cet air altier et noble…
9**LE COMTE.**
10Cette tournure grotesque…
11**FIGARO.**
12Je ne me trompe point ; c'est le Comte Almaviva.
13**LE COMTE.**
14Je crois que c'est ce coquin de Figaro.
15**FIGARO.**
16C'est lui-même, Monseigneur.
17**LE COMTE.**
18Maraud ! si tu dis un mot…
19**FIGARO.**
20Oui, je vous reconnais ; voilà les bontés familières dont vous m'avez toujours honoré.
21**LE COMTE.**
22Je ne te reconnaissais pas, moi. Te voilà si gros et si gras…
23**FIGARO.**
24Que voulez-vous, Monseigneur, c'est la misère.
25Le Comte veut être appelé Lindor, incognito, et demande à Figaro ce qu'il est devenu depuis leur dernière rencontre à Madrid.
26**LE COMTE.**
27Ta joyeuse colère me réjouit. Mais tu ne me dis pas ce qui t'a fait quitter Madrid.
28**FIGARO.**
29C'est mon bon ange, Excellence, puisque je suis assez heureux pour retrouver mon ancien maître. Voyant à Madrid que la république des lettres était celle des loups, toujours armés les uns contre les autres, et que, livrés au mépris où ce risible acharnement les conduit, tous les insectes, les moustiques, les cousins, les critiques, les maringouins, les envieux, les feuillistes, les libraires, les censeurs, et tout ce qui s'attache à la peau des malheureux gens de lettres, achevait de déchiqueter et sucer le peu de substance qui leur restait ; fatigué d'écrire, ennuyé de moi, dégoûté des autres, abîmé de dettes et léger d'argent ; à la fin convaincu que l'utile revenu du rasoir est préférable aux vains honneurs de la plume, j'ai quitté Madrid ; et, mon bagage en sautoir, parcourant philosophiquement les deux Castilles, la Manche, l'Estramadoure, la Sierra-Morena, l'Andalousie ; accueilli dans une ville, emprisonné dans l'autre, et partout supérieur aux événements ; loué par ceux-ci, blâmé par ceux-là ; aidant au bon temps, supportant le mauvais ; me moquant des sots, bravant les méchants ; riant de ma misère et faisant la barbe à tout le monde ; vous me voyez enfin établi dans Séville, et prêt à servir de nouveau votre Excellence en tout ce qu'il lui plaira m'ordonner.
30**LE COMTE.**
31Qui t'a donné une philosophie aussi gaie ?
32**FIGARO.**
33L'habitude du malheur. Je me presse de rire de tout, de peur d'être obligé d'en pleurer. Que regardez-vous donc toujours de ce côté ?
34Figaro est le barbier, chirurgien et locataire de Bartholo lui-même : il connaît la maison par cœur, et lui vient une idée.
35**FIGARO.**
36Il faut marcher si vite que le soupçon n'ait pas le temps de naître. Il me vient une idée. Le Régiment de Royal-Infant arrive en cette ville.
37**LE COMTE.**
38Le Colonel est de mes amis.
39**FIGARO.**
40Bon. Présentez-vous chez le Docteur en habit de Cavalier, avec un billet de logement ; il faudra bien qu'il vous héberge ; et moi, je me charge du reste.
41**LE COMTE.**
42Excellent !
43Le plan arrête, Figaro s'emballe déjà et détale, tout à son idée — oubliant au passage sa propre guitare.
44**LE COMTE.**
45Retirons-nous, crainte de nous rendre suspects.
46**FIGARO, vivement.**
47Moi, j'entre ici, où, par la force de mon art, je vais, d'un seul coup de baguette, endormir la vigilance, éveiller l'amour, égarer la jalousie, fourvoyer l'intrigue, et renverser tous les obstacles. Vous, Monseigneur, chez moi, l'habit de soldat, le billet de logement, et de l'or dans vos poches.
48**LE COMTE.**
49Pour qui de l'or ?
50**FIGARO, vivement.**
51De l'or, mon Dieu, de l'or ; c'est le nerf de l'intrigue.
52**LE COMTE.**
53Ne te fâche pas, Figaro, j'en prendrai beaucoup.
54**FIGARO, s'en allant.**
55Je vous rejoins dans peu.
56**LE COMTE.**
57Figaro ?
58**FIGARO.**
59Qu'est-ce que c'est ?
60**LE COMTE.**
61Et ta guitare ?
62**FIGARO, revient.**
63J'oublie ma guitare ! Moi ! Je suis donc fou ? (Il s'en va.)
64**LE COMTE.**
65Et ta demeure, étourdi ?
66**FIGARO, revient.**
67Ah ! réellement je suis frappé ! – Ma boutique à quatre pas d'ici, peinte en bleu, vitrage en plomb, trois palettes en l'air, l'œil dans la main, Consilio manuque, FIGARO. (Il s'enfuit.)
Acte II
68Chez Bartholo. Rosine, seule et surveillée jour et nuit, vient d'écrire une lettre au bel inconnu qui la courtise sous les fenêtres.
69Marceline est malade ; tous les gens sont occupés, et personne ne me voit écrire. Je ne sais si ces murs ont des yeux et des oreilles, ou si mon Argus a un génie malfaisant qui l'instruit à point nommé ; mais je ne puis dire un mot, ni faire un pas, dont il ne devine sur-le-champ l'intention… Ah Lindor ! (Elle cachète la lettre.) Fermons toujours ma lettre, quoique que j'ignore quand et comment je pourrai la lui faire tenir. Je l'ai vu à travers ma jalousie parler longtemps au barbier Figaro. C'est un bon homme qui m'a montré quelquefois de la pitié. Si je pouvais l'entretenir un moment !
70Figaro entre justement, et Rosine ne demande qu'à parler de ce jeune inconnu dont il lui a vanté les mérites.
71**ROSINE, surprise.**
72Ah ! monsieur Figaro, que je suis aise de vous voir !
73**FIGARO.**
74Votre santé, madame ?
75**ROSINE.**
76Pas trop bonne, monsieur Figaro. L'ennui me tue.
77**FIGARO.**
78Je le crois : il n'engraisse que les sots.
79**ROSINE.**
80Avec qui parliez-vous donc là-bas si vivement ? Je n'entendais pas ; mais…
81**FIGARO.**
82Avec un jeune Bachelier de mes parents, de la plus grande espérance ; plein d'esprit, de sentiments, de talents, et d'une figure fort revenante.
83**ROSINE.**
84Oh ! tout à fait bien, je vous assure ! Il se nomme ?…
85**FIGARO.**
86Lindor. Il n'a rien. Mais, s'il n'eût pas quitté brusquement Madrid, il pouvait y trouver quelque bonne place.
87**ROSINE, étourdiment.**
88Il en trouvera, monsieur Figaro, il en trouvera. Un jeune homme tel que vous le dépeignez, n'est pas fait pour rester inconnu.
89Rosine, gagnée, se laisse convaincre d'écrire deux mots pour ce Lindor.
90**FIGARO, à part.**
91Il nous perdrait ! (Haut.) Si vous le lui défendiez expressément par une petite lettre… Une lettre a bien du pouvoir…
92ROSINE lui donne la lettre qu'elle vient d'écrire.
93Je n'ai pas le temps de recommencer celle-ci, mais en la lui donnant, dites-lui… dites-lui bien… (Elle écoute.)
94**FIGARO.**
95Personne, madame.
96**ROSINE.**
97Que c'est par pure amitié tout ce que je fais.
98**FIGARO.**
99Cela parle de soi. Tudieu ! l'amour a bien une autre allure !
100**ROSINE.**
101Que par pure amitié, entendez-vous ? Je crains seulement que rebuté par les difficultés…
102**FIGARO.**
103Oui, quelque feu follet. Souvenez-vous, madame, que le vent qui éteint une lumière, allume un brasier, et que nous sommes ce brasier-là. D'en parler seulement, il exhale un tel feu qu'il m'a presque enfiévré de sa passion, moi qui n'y ai que voir !
104**ROSINE.**
105Dieux ! J'entends mon tuteur. S'il vous trouvait ici… Passez par le cabinet du clavecin, et descendez le plus doucement que vous pourrez.
106Bartholo entre, furieux : Figaro, avant de disparaître, a déjà mis toute la maison sens dessus dessous.
107**BARTHOLO, en colère.**
108Ah ! malédiction ! l'enragé, le scélérat corsaire de Figaro ! Là, peut-on sortir un moment de chez soi sans être sûr en rentrant…
109**ROSINE.**
110Qui vous met donc si fort en colère, monsieur ?
111**BARTHOLO.**
112Ce damné barbier qui vient d'éclopper toute ma maison en un tour de main : il donne un narcotique à l'Éveillé, un sternutatoire à la Jeunesse ; il saigne au pied Marceline ; il n'y a pas jusqu'à ma mule… sur les yeux d'une pauvre bête aveugle, un cataplasme ! Parce qu'il me doit cent écus, il se presse de faire des mémoires. Ah ! qu'il les apporte !… Et personne à l'antichambre ; on arrive à cet appartement comme à la place d'armes.
113Pendant ce temps, don Bazile, maître de musique de Rosine et complice de Bartholo pour hâter le mariage, propose une arme redoutable contre le rival qui rôde sous les fenêtres : la calomnie.
114**BAZILE.**
115Si c'était un particulier, on viendrait à bout de l'écarter.
116**BARTHOLO.**
117Oui, en s'embusquant le soir, armé, cuirassé…
118**BAZILE.**
119Bone Deus ! Se compromettre ! Susciter une méchante affaire, à la bonne heure ; et pendant la fermentation calomnier à dire d'Experts ; concedo.
120**BARTHOLO.**
121Singulier moyen de se défaire d'un homme !
122**BAZILE.**
123La calomnie, monsieur ? Vous ne savez guère ce que vous dédaignez : j'ai vu les plus honnêtes gens près d'en être accablés. Croyez qu'il n'y a pas de plate méchanceté, pas d'horreurs, pas de conte absurde, qu'on ne fasse adopter aux oisifs d'une grande ville en s'y prenant bien : et nous avons ici des gens d'une adresse !… D'abord un bruit léger, rasant le sol comme hirondelle avant l'orage, pianissimo, murmure et file, et sème en courant le trait empoisonné. Telle bouche le recueille, et piano, piano, vous le glisse en l'oreille adroitement. Le mal est fait, il germe, il rampe, il chemine, et rinforzando, de bouche en bouche il va le diable ; puis tout à coup, ne sais comment, vous voyez calomnie se dresser, siffler, s'enfler, grandir à vue d'œil. Elle s'élance, étend son vol, tourbillonne, enveloppe, arrache, entraîne, éclate et tonne, et devient, grâce au Ciel, un cri général, un crescendo public, un chorus universel de haine et de proscription. Qui diable y résisterait ?
124Bartholo, jaloux et méfiant, remarque bientôt un détail qui trahit Rosine : son doigt taché d'encre.
125**BARTHOLO, lui prenant la main droite.**
126Moi ? Point du tout ; mais votre doigt encore taché d'encre ! Hein ! rusée Signora !
127**ROSINE, à part.**
128Maudit homme !
129**BARTHOLO, lui tenant toujours la main.**
130Une femme se croit bien en sûreté, parce qu'elle est seule.
131**ROSINE.**
132Ah ! sans doute… La belle preuve !… Finissez donc, monsieur, vous me tordez le bras. Je me suis brûlée en chiffonnant autour de cette bougie ; et l'on m'a toujours dit qu'il fallait aussitôt tremper dans l'encre ; c'est ce que j'ai fait.
133**BARTHOLO.**
134C'est ce que vous avez fait ? Voyons donc si un second témoin confirmera la déposition du premier. C'est ce cahier de papier où je suis certain qu'il y avait six feuilles ; car je les compte tous les matins, aujourd'hui encore.
135**ROSINE, à part.**
136Oh ! imbécile !…
137**BARTHOLO, comptant.**
138Trois, quatre, cinq…
139**ROSINE.**
140La sixième…
141**BARTHOLO.**
142Je vois bien qu'elle n'y est pas la sixième.
143**ROSINE, baissant les yeux.**
144La sixième ? Je l'ai employée à faire un cornet pour des bonbons que j'ai envoyés à la petite Figaro.
145**BARTHOLO.**
146À la petite Figaro ? Et la plume qui était toute neuve, comment est-elle devenue noire ? Est-ce en écrivant l'adresse de la petite Figaro ?
147**ROSINE, à part.**
148Cet homme a un instinct de jalousie !… (Haut.) Elle m'a servi à retracer une fleur effacée sur la veste que je vous brode au tambour.
149**BARTHOLO.**
150Que cela est édifiant ! Pour qu'on vous crût, mon enfant, il faudrait ne pas rougir en déguisant coup sur coup la vérité ; mais c'est ce que vous ne savez pas encore.
151**ROSINE.**
152Et qui ne rougirait pas, monsieur, de voir tirer des conséquences aussi malignes des choses les plus innocemment faites ?
153**BARTHOLO.**
154Certes, j'ai tort ; se brûler le doigt, le tremper dans l'encre, faire des cornets aux bonbons de la petite Figaro, et dessiner ma veste au tambour ! quoi de plus innocent ! Mais que de mensonges entassés pour cacher un seul fait !… Je suis seule, on ne me voit point ; je pourrai mentir à mon aise ; mais le bout du doigt reste noir, la plume est tachée, le papier manque ! On ne saurait penser à tout. Bien certainement, Signora, quand j'irai par la ville, un bon double tour me répondra de vous.
155Le soir même, un jeune soldat entre deux vins réussit à se faire loger chez le docteur — c'est le Comte, encore déguisé. Chassé au petit matin, il n'a pu que glisser un billet à Rosine avant de partir. Restée seule avec la lettre qu'elle croit être celle de son cousin, Rosine savoure une victoire qu'elle ne soupçonne pas fragile.
156Ah Lindor ! il dit qu'il me plaira !… Lisons cette lettre, qui a manqué de me causer tant de chagrin. (Elle lit et s'écrie.) Ah !… j'ai lu trop tard ; il me recommande de tenir une querelle ouverte avec mon tuteur : j'en avais une si bonne ! et je l'ai laissée échapper. En recevant la lettre, j'ai senti que je rougissais jusqu'aux yeux. Ah ! mon tuteur a raison. Je suis bien loin d'avoir cet usage du monde qui, me dit-il souvent, assure le maintien des femmes en toute occasion. Mais un homme injuste parviendrait à faire une rusée de l'innocence même.
Acte III
157Bartholo, seul et désolé : Rosine refuse désormais toute leçon de musique avec Bazile — et l'on frappe déjà à la porte.
158Quelle humeur ! quelle humeur ! Elle paraissait apaisée… Là, qu'on me dise qui diable lui a fourré dans la tête de ne plus vouloir prendre leçon de Don Bazile ! Elle sait qu'il se mêle de mon mariage… (on heurte à la porte.) Faites tout au monde pour plaire aux femmes ; si vous omettez un seul petit point… je dis un seul… (On heurte une seconde fois.) Voyons qui c'est.
159C'est le Comte, déguisé cette fois en jeune bachelier nommé Alonzo, censé remplacer Bazile souffrant — et qui tente, sans succès, de se faire entendre à voix basse d'un vieillard obstinément méfiant.
160**LE COMTE, élevant la voix.**
161Ah ! volontiers. Que le Comte Almaviva, qui restait à la grande place…
162**BARTHOLO, effrayé.**
163Parlez bas ; parlez bas.
164**LE COMTE, plus haut.**
165… En est délogé ce matin. Comme c'est par moi qu'il a su que le Comte Almaviva…
166**BARTHOLO.**
167Bas ; parlez bas, je vous prie.
168**LE COMTE, du même ton.**
169… Était en cette ville, et que j'ai découvert que la Signora Rosine lui a écrit…
170**BARTHOLO.**
171Lui a écrit ? Mon cher ami, parlez plus bas, je vous en conjure ! Tenez, asseyons-nous, et jasons d'amitié. Vous avez découvert, dites-vous, que Rosine…
172Le faux Alonzo remet à Bartholo la propre lettre de Rosine, prétendument confiée par Bazile — un coup de maître qui gagne aussitôt la confiance du vieillard.
173**BARTHOLO, riant.**
174De la calomnie ! mon cher ami, je vois bien maintenant que vous venez de la part de Bazile !… Mais pour que ceci n'eût pas l'air concerté, ne serait-il pas bon qu'elle vous connût d'avance ?
175**LE COMTE.**
176C'était assez l'avis de Don Bazile. Mais comment faire ? il est tard… au peu de temps qui reste…
177**BARTHOLO.**
178Je dirai que vous venez en sa place. Ne lui donnerez-vous pas bien une leçon ?
179Sous couvert d'une leçon de musique, Rosine et son Alonzo échangent des regards que Bartholo est loin de deviner.
180**ROSINE, regardant le Comte.**
181Avec grand plaisir ; un tableau du printemps me ravit : c'est la jeunesse de la nature. Au sortir de l'hiver, il semble que le cœur acquiert un plus haut degré de sensibilité : comme un esclave enfermé depuis longtemps goûte avec plus de plaisir le charme de la liberté qui vient de lui être offerte.
182**BARTHOLO, bas au Comte.**
183Toujours des idées romanesques en tête.
184**LE COMTE, bas.**
185Et sentez-vous l'application ?
186Mais Figaro, venu raser le docteur pour détourner sa surveillance, laisse échapper un mot de trop — et le déguisement s'effondre d'un coup.
187**LE COMTE, bas à Rosine.**
188Et quant à votre lettre, je me suis trouvé tantôt dans un tel embarras pour rester ici…
189**FIGARO, de loin pour avertir.**
190Hem !… Hem !…
191**LE COMTE.**
192Désolé de voir encore mon déguisement inutile…
193**BARTHOLO, passant entre deux.**
194Votre déguisement inutile !
195**ROSINE, effrayée.**
196Ah !…
197**BARTHOLO.**
198Fort bien, madame, ne vous gênez pas. Comment ! sous mes yeux mêmes, en ma présence, on m'ose outrager de la sorte !
199**LE COMTE.**
200Qu'avez-vous donc, Seigneur ?
201**BARTHOLO.**
202Perfide Alonzo !
203**LE COMTE.**
204Seigneur Bartholo, si vous avez souvent des lubies comme celle dont le hasard me rend témoin, je ne suis plus étonné de l'éloignement que mademoiselle a pour devenir votre femme.
205**ROSINE.**
206Sa femme ! Moi ! Passer mes jours auprès d'un vieux jaloux qui, pour tout bonheur, offre à ma jeunesse un esclavage abominable !
207**BARTHOLO.**
208Ah ! qu'est-ce que j'entends !
209**ROSINE.**
210Oui, je le dis tout haut ; je donnerai mon cœur et ma main à celui qui pourra m'arracher de cette horrible prison, où ma personne et mon bien sont retenus contre toute justice. (Rosine sort.)
211Bartholo, chassé de la scène, hurle sa fureur dans le vide.
212Je suis fou ! Infâmes suborneurs ! Émissaires du diable, dont vous faites ici l'office, et qui puisse vous emporter tous… Je suis fou !… Je les ai vus comme je vois ce pupitre… et me soutenir effrontément !… Ah ! il n'y a que Bazile qui puisse m'expliquer ceci. Oui, envoyons-le chercher. Holà ! quelqu'un… Ah ! j'oublie que je n'ai personne… Un voisin, le premier venu, n'importe. Il y a de quoi perdre l'esprit ! il y a de quoi perdre l'esprit !
Acte IV
213Bartholo a fini par percer le complot. Il retourne l'arme de Rosine contre elle-même : il lui montre sa propre lettre, en lui faisant croire que son inconnu — Lindor — l'a livrée par trahison à un Comte Almaviva dont il n'est, dit-il, qu'un vil agent.
214BARTHOLO lui montre sa lettre.
215Connaissez-vous cette lettre ?
216**ROSINE, la reconnaît.**
217Ah ! grands Dieux !…
218**BARTHOLO.**
219Voyez quel homme affreux est ce Comte : aussitôt qu'il l'a reçue, il en a fait trophée : je la tiens d'une femme à qui il l'a sacrifiée.
220**ROSINE.**
221Le Comte Almaviva !
222**BARTHOLO.**
223Vous avez peine à vous persuader cette horreur. L'inexpérience, Rosine, rend votre sexe confiant et crédule ; mais apprenez dans quel piège on vous attirait. Cette femme m'a fait donner avis de tout, apparemment pour écarter une rivale aussi dangereuse que vous. J'en frémis ! le plus abominable complot entre Almaviva, Figaro et cet Alonzo, cet élève supposé de Bazile qui porte un autre nom, et n'est que le vil agent du Comte, allait vous entraîner dans un abîme dont rien n'eût pu vous tirer.
224**ROSINE, accablée.**
225Quelle horreur !… quoi, Lindor !… quoi, ce jeune homme !…
226**ROSINE, outrée.**
227Ah ! quelle indignité !… Il en sera puni. – Monsieur, vous avez désiré de m'épouser ?
228**BARTHOLO.**
229Tu connais la vivacité de mes sentiments.
230**ROSINE.**
231S'il peut vous en rester encore, je suis à vous.
232Bartholo se hâte d'aller quérir le notaire, laissant Rosine seule avec son chagrin.
233Son amour me dédommagera… Malheureuse !… (Elle tire son mouchoir et s'abandonne aux larmes.) Que faire ?… Il va venir. Je veux rester, et feindre avec lui, pour le contempler un moment dans toute sa noirceur. La bassesse de son procédé sera mon préservatif… Ah ! j'en ai grand besoin. Figure noble ! air doux ! une voix si tendre !… et ce n'est que le vil agent d'un corrupteur ! Ah malheureuse !… malheureuse !… Ciel ! on ouvre la jalousie ! (Elle se sauve.)
234Mais à minuit, Lindor revient par la fenêtre avec Figaro — bien décidé à s'expliquer, sans se douter du piège que Rosine, trompée, lui tend à son tour.
235**LE COMTE, à ses pieds.**
236Ah ! Rosine ! je vous adore !
237**ROSINE, indignée.**
238Arrêtez, malheureux !… vous osez profaner !… Tu m'adores !… Va, tu n'es plus dangereux pour moi ; j'attendais ce mot pour te détester. Mais avant de t'abandonner au remords qui t'attend (en pleurant), apprends que je t'aimais ; apprends que je faisais mon bonheur de partager ton mauvais sort. Misérable Lindor ! j'allais tout quitter pour te suivre. Mais le lâche abus que tu as fait de mes bontés, et l'indignité de cet affreux Comte Almaviva, à qui tu me vendais, ont fait rentrer dans mes mains ce témoignage de ma faiblesse. Connais-tu cette lettre ?
239**LE COMTE, vivement.**
240Que votre tuteur vous a remise ?
241**ROSINE, fièrement.**
242Oui, je lui en ai l'obligation.
243**LE COMTE.**
244Dieux, que je suis heureux ! Il la tient de moi. Dans mon embarras, hier, je m'en suis servi pour arracher sa confiance, et je n'ai pu trouver l'instant de vous en informer. Ah, Rosine ! il est donc vrai que vous m'aimez véritablement !…
245**FIGARO.**
246Monseigneur, vous cherchiez une femme qui vous aimât pour vous-même…
247**ROSINE.**
248Monseigneur ! Que dit-il ?…
249**LE COMTE, jetant son large manteau, paraît en habit magnifique.**
250Ô la plus aimée des femmes ! il n'est plus temps de vous abuser : l'heureux homme que vous voyez à vos pieds n'est point Lindor ; je suis le Comte Almaviva, qui meurt d'amour, et vous cherche en vain depuis six mois.
251ROSINE tombe dans les bras du Comte.
252Ah !…
253Il ne reste plus qu'à faire signer le notaire, sous le nez de Bartholo — qui arrive trop tard, avec l'alcade et les gens de justice, pour empêcher un mariage déjà scellé.
254**LE COMTE.**
255Oui, le rang doit être ici sans force ; mais ce qui en a beaucoup est la préférence que mademoiselle vient de m'accorder sur vous en se donnant à moi volontairement.
256**BARTHOLO.**
257Que dit-il, Rosine ?
258**ROSINE.**
259Il dit vrai. D'où naît votre étonnement ? Ne devais-je pas cette nuit même être vengée d'un trompeur ? Je le suis.
260**BARTHOLO, se désolant.**
261Et moi qui leur ai enlevé l'échelle pour que le mariage fût plus sûr ! Ah ! je me suis perdu faute de soins.
262**FIGARO.**
263Faute de sens. Mais soyons vrais, Docteur : quand la jeunesse et l'amour sont d'accord pour tromper un vieillard, tout ce qu'il fait pour l'empêcher peut bien s'appeler à bon droit la Précaution inutile.