Acte IV
Scène VI
Le Barbier de Séville, Beaumarchais (1775)·Texte intégral, scène 38 sur 40·Livre complet →
LE COMTE, ROSINE, FIGARO.
(Figaro allume toutes les bougies qui sont sur la table.)
LE COMTE.
La voici. – Ma belle Rosine !…
ROSINE, d’un ton très-composé.
Je commençais, monsieur, à craindre que vous ne vinssiez pas.
LE COMTE.
Charmante inquiétude !… Mademoiselle, il ne me convient point d’abuser des circonstances pour vous proposer de partager le sort d’un infortuné ; mais quelque asile que vous choisissiez, je jure mon honneur…
ROSINE.
Monsieur, si le don de ma main n’avait pas dû suivre à l’instant celui de mon cœur, vous ne seriez pas ici. Que la nécessité justifie à vos yeux ce que cette entrevue a d’irrégulier !
LE COMTE.
Vous, Rosine ! la compagne d’un malheureux ! sans fortune, sans naissance !…
ROSINE.
La naissance, la fortune ! Laissons là les jeux du hasard, et si vous m’assurez que vos intentions sont pures…
LE COMTE, à ses pieds.
Ah ! Rosine ! je vous adore !
ROSINE, indignée.
Arrêtez, malheureux !… vous osez profaner !… Tu m’adores !… Va, tu n’es plus dangereux pour moi ; j’attendais ce mot pour te détester. Mais avant de t’abandonner au remords qui t’attend (en pleurant), apprends que je t’aimais ; apprends que je faisais mon bonheur de partager ton mauvais sort. Misérable Lindor ! j’allais tout quitter pour te suivre. Mais le lâche abus que tu as fait de mes bontés, et l’indignité de cet affreux Comte Almaviva, à qui tu me vendais, ont fait rentrer dans mes mains ce témoignage de ma faiblesse. Connais-tu cette lettre ?
LE COMTE, vivement.
Que votre tuteur vous a remise ?
ROSINE, fièrement.
Oui, je lui en ai l’obligation.
LE COMTE.
Dieux, que je suis heureux ! Il la tient de moi. Dans mon embarras, hier, je m’en suis servi pour arracher sa confiance, et je n’ai pu trouver l’instant de vous en informer. Ah, Rosine ! il est donc vrai que vous m’aimez véritablement !…
FIGARO.
Monseigneur, vous cherchiez une femme qui vous aimât pour vous-même…
ROSINE.
Monseigneur ! Que dit-il ?…
LE COMTE, jetant son large manteau, paraît en habit magnifique.
Ô la plus aimée des femmes ! il n’est plus temps de vous abuser : l’heureux homme que vous voyez à vos pieds n’est point Lindor ; je suis le Comte Almaviva, qui meurt d’amour, et vous cherche en vain depuis six mois.
ROSINE tombe dans les bras du Comte.
Ah !…
LE COMTE, effrayé.
Figaro ?
FIGARO.
Point d’inquiétude, Monseigneur ; la douce émotion de la joie n’a jamais de suites fâcheuses ; la voilà, la voilà qui reprend ses sens ; morbleu ! qu’elle est belle !
ROSINE.
Ah Lindor !… Ah monsieur ! que je suis coupable ! J’allais me donner cette nuit même à mon tuteur.
LE COMTE.
Vous, Rosine !
ROSINE.
Ne voyez que ma punition ! J’aurais passé ma vie à vous détester. Ah, Lindor ! le plus affreux supplice n’est-il pas de haïr, quand on sent qu’on est faite pour aimer ?
FIGARO regarde à la fenêtre.
Monseigneur, le retour est fermé ; l’échelle est enlevée.
LE COMTE.
Enlevée !
ROSINE, troublée.
Oui, c’est moi… c’est le Docteur. Voilà le fruit de ma crédulité. Il m’a trompée. J’ai tout avoué, tout trahi : il sait que vous êtes ici, et va venir avec main-forte.
FIGARO regarde encore.
Monseigneur ! on ouvre la porte de la rue.
ROSINE, courant dans les bras du Comte avec frayeur.
Ah, Lindor !…
LE COMTE, avec fermeté.
Rosine, vous m’aimez ! Je ne crains personne ; et vous serez ma femme. J’aurai donc le plaisir de punir à mon gré l’odieux vieillard !…
ROSINE.
Non, non, grâce pour lui, cher Lindor ! Mon cœur est si plein, que la vengeance ne peut y trouver place.