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Acte Deuxième

Scène IV

Le Mariage de Figaro, Beaumarchais (1784)·Texte intégral, scène 15 sur 77·Livre complet →

CHÉRUBIN, l’air honteux ; SUZANNE, LA COMTESSE, assise.

Suzanne.

Entrez, monsieur l’officier ; on est visible.

Chérubin avance en tremblant.

Ah ! que ce nom m’afflige, madame ! il m’apprend qu’il faut quitter des lieux… une marraine si… bonne !…

Suzanne.

Et si belle !

Chérubin, avec un soupir.

Ah ! oui.

Suzanne le contrefait.

Ah ! oui. Le bon jeune homme ! avec ses longues paupières hypocrites ! Allons, bel oiseau bleu, chantez la romance à madame.

La Comtesse la déplie.

De qui… dit-on qu’elle est ?

Suzanne.

Voyez la rougeur du coupable : en a-t-il un pied sur les joues !

Chérubin.

Est-ce qu’il est défendu… de chérir…

Suzanne lui met le poing sous le nez.

Je dirai tout, vaurien !

La Comtesse.

Là… chante-t-il ?

Chérubin.

Oh ! madame, je suis si tremblant !…

Suzanne, en riant.

Et gnian, gnian, gnian, gnian, gnian, gnian, gnian ; dès que madame le veut, modeste auteur ! Je vais l’accompagner.

La Comtesse.

Prends ma guitare.

(La Comtesse, assise, tient le papier pour suivre. Suzanne est derrière son fauteuil, et prélude en regardant la musique par-dessus sa maîtresse. Le petit page est devant elle, les yeux baissés. Ce tableau est juste la belle estampe d’après Vanloo, appelée LA CONVERSATION ESPAGNOLE.)

ROMANCE

Air : Marlbroug s’en va-t-en guerre.

Premier couplet.

Mon coursier hors d’haleine,

(Que mon cœur, mon cœur a de peine !)

J’errais de plaine en plaine,

Au gré du destrier.

Deuxième couplet.

Au gré du destrier,

Sans varlet, n’écuyer ;

Là, près d’une fontaine,

(Que mon cœur, mon cœur a de peine !)

Songeant à ma marraine,

Sentais mes pleurs couler.

Troisième couplet.

Sentais mes pleurs couler,

Prêt à me désoler :

Je gravais sur un frêne

(Que mon cœur, mon cœur a de peine !

Sa lettre sans la mienne.

Le roi vint à passer.

Quatrième couplet.

Le roi vint à passer,

Ses barons, son clergier.

Beau page, dit la reine,

(Que mon cœur, mon cœur a de peine !)

Qui vous met à la gêne ?

Qui vous fait tant plorer ?

Cinquième couplet.

Qui vous fait tant plorer ?

Nous faut le déclarer. —

Madame et souveraine,

(Que mon cœur, mon cœur a de peine !)

J’avais une marraine,

Que toujours adorai.

Sixième couplet.

Que toujours adorai ;

Je sens que j’en mourrai. —

Beau page, dit la reine,

(Que mon cœur, mon cœur a de peine !)

N’est-il qu’une marraine ?

Je vous en servirai.

Septième couplet.

Je vous en servirai ;

Mon page vous ferai ;

Puis à ma jeune Hélène,

(Que mon cœur, mon cœur a de peine !)

Fille d’un capitaine,

Un jour vous marierai.

Huitième couplet.

Un jour vous marierai. —

Nenni, n’en faut parler !

Je veux, traînant ma chaîne,

(Que mon cœur, mon cœur a de peine !)

Mourir de cette peine,

Mais non m’en consoler.

La Comtesse.

Il y a de la naïveté… du sentiment même.

Suzanne va poser la guitare sur un fauteuil.

Oh ! pour du sentiment, c’est un jeune homme qui… Ah çà, monsieur l’officier, vous a-t-on dit que, pour égayer la soirée, nous voulons savoir d’avance si un de mes habits vous ira passablement ?

La Comtesse.

J’ai peur que non.

Suzanne se mesure avec lui.

Il est de ma grandeur. Ôtons d’abord le manteau.

(Elle le détache.)

La Comtesse.

Et si quelqu’un entrait ?

Suzanne.

Est-ce que nous faisons du mal donc ? Je vais fermer la porte. (elle court.) Mais c’est la coiffure que je veux voir.

La Comtesse.

Sur ma toilette, une baigneuse à moi.

(Suzanne entre dans le cabinet dont la porte est au bord du théâtre.)