Acte Quatrième
Scène III
Le Mariage de Figaro, Beaumarchais (1784)·Texte intégral, scène 48 sur 77·Livre complet →
SUZANNE, LA COMTESSE.
La Comtesse.
As-tu ce qu’il nous faut pour troquer de vêtement ?
Suzanne.
Il ne faut rien, madame ; le rendez-vous ne tiendra pas.
La Comtesse.
Ah ! vous changez d’avis ?
Suzanne.
C’est Figaro.
La Comtesse.
Vous me trompez.
Suzanne.
Bonté divine !
La Comtesse.
Figaro n’est pas homme à laisser échapper une dot.
Suzanne.
Madame ! eh ! que croyez-vous donc ?
La Comtesse.
Qu’enfin, d’accord avec le comte, il vous fâche à présent de m’avoir confié ses projets. Je vous sais par cœur. Laissez-moi.
(Elle veut sortir.)
Suzanne se jette à genoux.
Au nom du ciel, espoir de tous ! Vous ne savez pas, madame, le mal que vous faites à Suzanne ! Après vos bontés continuelles et la dot que vous me donnez !…
La Comtesse la relève.
Hé ! mais… je ne sais ce que je dis ! En me cédant ta place au jardin, tu n’y vas pas, mon cœur ; tu tiens parole à ton mari, tu m’aides à ramener le mien.
Suzanne.
Comme vous m’avez affligée !
La Comtesse.
C’est que je ne suis qu’une étourdie. (Elle la baise au front.) Où est ton rendez-vous ?
Suzanne lui baise la main.
Le mot de jardin m’a seul frappée.
La Comtesse, montrant la table.
Prends cette plume, et fixons un endroit.
Suzanne.
Lui écrire !
La Comtesse.
Il le faut.
Suzanne.
Madame ! au moins c’est vous…
La Comtesse.
Je mets tout sur mon compte. (Suzanne s’assied, la Comtesse dicte.)
« Chanson nouvelle, sur l’air… Qu’il fera beau ce soir sous les grands marronniers… Qu’il fera beau ce soir… »
Suzanne écrit.
Sous les grands marronniers… Après ?
La Comtesse.
Crains-tu qu’il ne t’entende pas ?
Suzanne relit.
C’est juste. (Elle plie le billet.) Avec quoi cacheter ?
La Comtesse.
Une épingle, dépêche ! elle servira de réponse. Écris sur le revers : Renvoyez-moi le cachet.
Suzanne écrit en riant.
Ah ! le cachet !… Celui-ci, madame, est plus gai que celui du brevet.
La Comtesse, avec un souvenir douloureux.
Ah !
Suzanne cherche sur elle.
Je n’ai pas d’épingle à présent !
La Comtesse détache sa lévite.
Prends celle-ci. (Le ruban du page tombe de son sein à terre.) Ah ! mon ruban !
Suzanne le ramasse.
C’est celui du petit voleur ! Vous avez eu la cruauté…
La Comtesse.
Fallait-il le laisser à son bras ? c’eût été joli ! Donnez donc !
Suzanne.
Madame ne le portera plus, taché du sang de ce jeune homme.
La Comtesse le reprend.
Excellent pour Fanchette… Le premier bouquet qu’elle m’apportera…