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Le Mariage de Figaro

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Comédie en cinq actes (1784) : au château d'Aguas-Frescas, près de Séville, le jour de leurs noces, Figaro et Suzanne s'allient à la comtesse pour déjouer le comte Almaviva, qui veut obtenir de la fiancée le droit du seigneur qu'il a pourtant aboli. Résumé en 1 minute

Le Mariage de Figaro
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ou La Folle Journée
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COMÉDIE EN CINQ ACTES ET EN PROSE
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REPRÉSENTÉE, POUR LA PREMIÈRE FOIS, PAR LES COMÉDIENS FRANÇAIS ORDINAIRES DU ROI LE MARDI 27 AVRIL 1784
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… En faveur du badinage,
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Faites grâce à la raison.
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— (Vaud de la pièce.)
Préface
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En écrivant cette préface, mon but n’est pas de rechercher oiseusement si j’ai mis au théâtre une pièce bonne ou mauvaise ; il n’est plus temps pour moi : mais d’examiner scrupuleusement (et je le dois toujours) si j’ai fait une œuvre blâmable.
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Personne n’étant tenu de faire une comédie qui ressemble aux autres, si je me suis écarté d’un chemin trop battu, pour des raisons qui m’ont paru solides, ira-t-on me juger, comme l’ont fait MM. tels, sur des règles qui ne sont pas les miennes ? imprimer puérilement que je reporte l’art à son enfance, parce que j’entreprends de frayer un nouveau sentier à cet art, dont la loi première, et peut-être la seule, est d’amuser en instruisant ? Mais ce n’est pas de cela qu’il s’agit.
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Il y a souvent très-loin du mal que l’on dit d’un ouvrage à celui qu’on en pense. Le trait qui nous poursuit, le mot qui importune reste enseveli dans le cœur, pendant que la bouche se venge en blâmant presque tout le reste : de sorte qu’on peut regarder comme un point établi au théâtre, qu’en fait de reproches à l’auteur, ce qui nous affecte le plus est ce dont on parle le moins.
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Il est peut-être utile de dévoiler, aux yeux de tous, ce double aspect des comédies ; et j’aurai fait encore un bon usage de la mienne, si je parviens, en la scrutant, à fixer l’opinion publique sur ce qu’on doit entendre par ces mots : Qu’est-ce que la décence théâtrale ?
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À force de nous montrer délicats, fins connaisseurs, et d’affecter, comme j’ai dit autre part, l’hypocrisie de la décence auprès du relâchement des mœurs, nous devenons des êtres nuls, incapables de s’amuser et de juger de ce qui leur convient : faut-il le dire enfin ? des bégueules rassasiées qui ne savent plus ce qu’elles veulent, ni ce qu’elles doivent aimer ou rejeter. Déjà ces mots si rebattus, bon ton, bonne compagnie, toujours ajustés au niveau de chaque insipide coterie, et dont la latitude est si grande qu’on ne sait où ils commencent et finissent, ont détruit la franche et vraie gaieté qui distinguait de tout autre le comique de notre nation.
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Ajoutez-y le pédantesque abus de ces autres grands mots, décence et bonnes mœurs, qui donnent un air si important, si supérieur, que nos jugeurs de comédies seraient désolés de n’avoir pas à les prononcer sur toutes les pièces de théâtre, et vous connaîtrez à peu près ce qui garrote le genre, intimide tous les auteurs, et porte un coup mortel à la vigueur de l’intrigue, sans laquelle il n’y a pourtant que du bel esprit à la glace, et des comédies de quatre jours.
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Enfin, pour dernier mal, tous les états de la société sont parvenus à se soustraire à la censure dramatique : on ne pourrait mettre au théâtre les Plaideurs de Racine, sans entendre aujourd’hui les Dandins et les Brid’oisons, même des gens plus éclairés, s’écrier qu’il n’y a plus ni mœurs, ni respect pour les magistrats.
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On ne ferait point le Turcaret sans avoir à l’instant sur les bras fermes, sous-fermes, traites et gabelles, droits réunis, tailles, taillons, le trop-plein, le trop-bu, tous les impositeurs royaux. Il est vrai qu’aujourd’hui Turcaret n’a plus de modèles. On l’offrirait sous d’autres traits, l’obstacle resterait le même.
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On ne jouerait point les fâcheux, les marquis, les emprunteurs de Molière, sans révolter à la fois la haute, la moyenne, la moderne et l’antique noblesse. Ses Femmes savantes irriteraient nos féminins bureaux d’esprit : mais quel calculateur peut évaluer la force et la longueur du levier qu’il faudrait, de nos jours, pour élever jusqu’au théâtre l’œuvre sublime du Tartufe ? Aussi l’auteur qui se compromet avec le public pour l’amuser, ou pour l’instruire, au lieu d’intriguer à son choix son ouvrage, est-il obligé de tourniller dans des incidents impossibles, de persifler au lieu de rire, et de prendre ses modèles hors de la société, crainte de se trouver mille ennemis, dont il ne connaissait aucun en composant son triste drame.
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J’ai donc réfléchi que si quelque homme courageux ne secouait pas toute cette poussière, bientôt l’ennui des pièces françaises porterait la nation au frivole opéra-comique, et plus loin encore, aux boulevards, à ce ramas infect de tréteaux élevés à notre honte, où la décente liberté, bannie du théâtre français, se change en une licence effrénée ; où la jeunesse va se nourrir de grossières inepties, et perdre, avec ses mœurs, le goût de la décence et des chefs-d’œuvre de nos maîtres. J’ai tenté d’être cet homme, et si je n’ai pas mis plus de talent à mes ouvrages, au moins mon intention s’est-elle manifestée dans tous.
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J’ai pensé, je pense encore, qu’on n’obtient ni grand pathétique, ni profonde moralité, ni bon et vrai comique au théâtre, sans des situations fortes, et qui naissent toujours d’une disconvenance sociale, dans le sujet qu’on veut traiter. L’auteur tragique, hardi dans ses moyens, ose admettre le crime atroce : les conspirations, l’usurpation du trône, le meurtre, l’empoisonnement, l’inceste, dans Œdipe et Phèdre ; le fratricide, dans Vendôme ; le parricide, dans Mahomet ; le régicide, dans Macbeth, etc., etc. La comédie, moins audacieuse, n’excède pas les disconvenances, parce que ses tableaux sont tirés de nos mœurs ; ses sujets, de la société. Mais comment frapper sur l’avarice, à moins de mettre en scène un méprisable avare ? démasquer l’hypocrisie, sans montrer, comme Orgon, dans le Tartufe, un abominable hypocrite, épousant sa fille et convoitant sa femme ? un homme à bonnes fortunes, sans le faire parcourir un cercle entier de femmes galantes ? un joueur effréné, sans l’envelopper de fripons, s’il ne l’est pas déjà lui-même ?
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Tous ces gens-là sont loin d’être vertueux ; l’auteur ne les donne pas pour tels : il n’est le patron d’aucun d’eux, il est le peintre de leurs vices. Et parce que le lion est féroce, le loup vorace et glouton, le renard rusé, cauteleux, la fable est-elle sans moralité ? Quand l’auteur la dirige contre un sot que la louange enivre, il fait choir du bec du corbeau le fromage dans la gueule du renard, sa moralité est remplie ; s’il la tournait contre le bas flatteur, il finirait son apologue ainsi : Le renard s’en saisit, le dévore ; mais le fromage était empoisonné. La fable est une comédie légère, et toute comédie n’est qu’un long apologue : leur différence est que dans la fable les animaux ont de l’esprit, et que, dans notre comédie, les hommes sont souvent des bêtes, et, qui pis est, des bêtes méchantes.
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Ainsi, lorsque Molière, qui fut si tourmenté par les sots, donne à l’*Avare* un fils prodigue et vicieux qui lui vole sa cassette et l’injurie en face, est-ce des vertus ou des vices qu’il tire sa moralité ? Que lui importent ces fantômes ? c’est vous qu’il entend corriger. Il est vrai que les afficheurs et balayeurs littéraires de son temps ne manquèrent pas d’apprendre au bon public combien tout cela était horrible ! Il est aussi prouvé que des envieux très importants, ou des importants très envieux, se déchaînèrent contre lui. Voyez le sévère Boileau, dans son épître au grand Racine, venger son ami qui n’est plus, en rappelant ainsi les faits :
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L’ignorance et l’erreur, à ses naissantes pièces,
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En habits de marquis, en robes de comtesses,
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Venaient pour diffamer son chef-d’œuvre nouveau,
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Et secouaient la tête à l’endroit le plus beau.
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Le commandeur voulait la scène plus exacte ;
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Le vicomte, indigné, sortait au second acte :
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L’un, défenseur zélé des dévots mis en jeu,
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Pour prix de ses bons mots le condamnait au feu ;
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L’autre, fougueux marquis, lui déclarant la guerre,
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Voulait venger la cour, immolée au parterre.
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On voit même dans un placet de Molière à Louis XIV, qui fut si grand en protégeant les arts, et sans le goût éclairé duquel notre théâtre n’aurait pas un seul chef-d’œuvre de Molière ; on voit ce philosophe auteur se plaindre amèrement au roi que, pour avoir démasqué les hypocrites, ils imprimaient partout qu’il était un libertin, un impie, un athée, un démon vêtu de chair, habillé en homme ; et cela s’imprimait avec approbation et privilége de ce roi qui le protégeait. Rien là-dessus n’est empiré.
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Mais, parce que les personnages d’une pièce s’y montrent sous des mœurs vicieuses, faut-il les bannir de la scène ? Que poursuivrait-on au théâtre ? les travers et les ridicules ? cela vaut bien la peine d’écrire ! ils sont chez nous comme les modes : on ne s’en corrige point, on en change.
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Les vices, les abus, voilà ce qui ne change point, mais se déguise en mille formes sous le masque des mœurs dominantes : leur arracher ce masque et les montrer à découvert, telle est la noble tâche de l’homme qui se voue au théâtre. Soit qu’il moralise en riant, soit qu’il pleure en moralisant, Héraclite ou Démocrite, il n’a pas un autre devoir : malheur à lui, s’il s’en écarte ! On ne peut corriger les hommes qu’en les faisant voir tels qu’ils sont. La comédie utile et véridique n’est point un éloge menteur, un vain discours d’académie.
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Mais gardons-nous bien de confondre cette critique générale, un des plus nobles buts de l’art, avec la satire odieuse et personnelle : l’avantage de la première est de corriger sans blesser. Faites prononcer au théâtre par l’homme juste, aigri de l’horrible abus des bienfaits, tous les hommes sont des ingrats ; quoique chacun soit bien près de penser comme lui, personne ne s’en offensera. Ne pouvant y avoir un ingrat sans qu’il existe un bienfaiteur, ce reproche même établit une balance égale entre les bons et les mauvais cœurs ; on le sent, et cela console. Que si l’humoriste répond qu’un bienfaiteur fait cent ingrats, on répliquera justement qu’*il n’y a peut-être pas un ingrat qui n’ait été plusieurs fois bienfaiteur :* et cela console encore. Et c’est ainsi qu’en généralisant, la critique la plus amère porte du fruit sans nous blesser ; quand la satire personnelle, aussi stérile que funeste, blesse toujours et ne produit jamais. Je hais partout cette dernière, et je la crois un si punissable abus, que j’ai plusieurs fois d’office invoqué la vigilance du magistrat pour empêcher que le théâtre ne devînt une arène de gladiateurs, où le puissant se crût en droit de faire exercer ses vengeances par les plumes vénales, et malheureusement trop communes, qui mettent leur bassesse à l’enchère.
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N’ont-ils donc pas assez, ces grands, des mille et un feuillistes, faiseurs de bulletins, afficheurs, pour y trier les plus mauvais, en choisir un bien lâche, et dénigrer qui les offusque ? On tolère un si léger mal, parce qu’il est sans conséquence, et que la vermine éphémère démange un instant et périt ; mais le théâtre est un géant qui blesse à mort tout ce qu’il frappe. On doit réserver ses grands coups pour les abus et pour les maux publics.
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Ce n’est donc ni le vice, ni les incidents qu’il amène, qui font l’indécence théâtrale ; mais le défaut de leçons et de moralité. Si l’auteur, ou faible ou timide, n’ose en tirer de son sujet, voilà ce qui rend sa pièce équivoque ou vicieuse.
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Lorsque je mis Eugénie au théâtre (et il faut bien que je me cite, puisque c’est toujours moi qu’on attaque), lorsque je mis Eugénie au théâtre, tous nos jurés-crieurs à la décence jetaient feu et flamme dans les foyers, sur ce que j’avais osé montrer un seigneur libertin, habillant ses valets en prêtres, et feignant d’épouser une jeune personne qui paraît enceinte au théâtre, sans avoir été mariée.
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Malgré leurs cris, la pièce a été jugée, sinon le meilleur, au moins le plus moral des drames, constamment jouée sur tous les théâtres, et traduite dans toutes les langues. Les bons esprits ont vu que la moralité, que l’intérêt y naissaient entièrement de l’abus qu’un homme puissant et vicieux fait de son nom, de son crédit, pour tourmenter une faible fille, sans appui, trompée, vertueuse et délaissée. Ainsi tout ce que l’ouvrage a d’utile et de bon naît du courage qu’eut l’auteur d’oser porter la disconvenance sociale au plus haut point de liberté.
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Depuis, j’ai fait les Deux Amis, pièce dans laquelle un père avoue à sa prétendue nièce qu’elle est sa fille illégitime : ce drame est aussi très moral, parce qu’à travers les sacrifices de la plus parfaite amitié, l’auteur s’attache à y montrer les devoirs qu’impose la nature sur les fruits d’un ancien amour, que la rigoureuse dureté des convenances sociales, ou plutôt leur abus, laisse souvent sans appui.
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Entre autres critiques de la pièce, j’entendis dans une loge, auprès de celle que j’occupais, un jeune important de la cour qui disait gaiement à des dames : « L’auteur, sans doute, est un garçon fripier qui ne voit rien de plus élevé que des commis des fermes et des marchands d’étoffes, et c’est au fond d’un magasin qu’il va chercher les nobles amis qu’il traduit à la scène française ! » Hélas ! monsieur, lui dis-je en m’avançant, il a fallu du moins les prendre où il n’est pas impossible de les supposer. Vous ririez bien plus de l’auteur, s’il eût tiré deux vrais amis de l’Œil-de-bœuf ou des carrosses ! Il faut un peu de vraisemblance, même dans les actes vertueux.
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Me livrant à mon gai caractère, j’ai depuis tenté, dans le Barbier de Séville, de ramener au théâtre l’ancienne et franche gaieté, en l’alliant avec le ton léger de notre plaisanterie actuelle : mais comme cela même était une espèce de nouveauté, la pièce fut vivement poursuivie. Il semblait que j’eusse ébranlé l’État ; l’excès des précautions qu’on prit, et des cris qu’on fit contre moi, décelait surtout la frayeur que certains vicieux de ce temps avaient de s’y voir démasqués. La pièce fut censurée quatre fois, cartonnée trois fois sur l’affiche à l’instant d’être jouée, dénoncée même au Parlement d’alors ; et moi, frappé de ce tumulte, je persistais à demander que le public restât le juge de ce que j’avais destiné à l’amusement du public.
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Je l’obtins au bout de trois ans : après les clameurs, les éloges ; et chacun me disait tout bas : Faites-nous donc des pièces de ce genre, puisqu’il n’y a plus que vous qui osiez rire en face.
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Un auteur désolé par la cabale et les criards, mais qui voit sa pièce marcher, reprend courage, et c’est ce que j’ai fait. Feu M. le prince de Conti, de patriotique mémoire (car, en frappant l’air de son nom, l’on sent vibrer le vieux mot patrie), feu M. le prince de Conti, donc, me porta le défi public de mettre au théâtre ma préface du Barbier, plus gaie, disait-il, que la pièce, et d’y montrer la famille de Figaro, que j’indiquais dans cette préface. Monseigneur, lui répondis-je, si je mettais une seconde fois ce caractère sur la scène, comme je le montrerais plus âgé, qu’il en saurait quelque peu davantage, ce serait bien un autre bruit ; et qui sait s’il verrait le jour ? Cependant, par respect, j’acceptai le défi ; je composai cette Folle journée, qui cause aujourd’hui la rumeur. Il daigna la voir le premier. C’était un homme d’un grand caractère, un prince auguste, un esprit noble et fier : le dirai-je ? il en fut content.
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Mais quel piège, hélas ! j’ai tendu au jugement de nos critiques, en appelant ma comédie du vain nom de Folle journée ! Mon objet était bien de lui ôter quelque importance ; mais je ne savais pas encore à quel point un changement d’annonce peut égarer tous les esprits. En lui laissant son véritable titre, on eût lu l’Époux suborneur. C’était pour eux une autre piste ; on me courait différemment. Mais ce nom de Folle journée les a mis à cent lieues de moi : ils n’ont plus rien vu dans l’ouvrage que ce qui n’y sera jamais ; et cette remarque un peu sévère sur la facilité de prendre le change a plus d’étendue qu’on ne croit. Au lieu du nom de George Dandin, si Molière eût appelé son drame la Sottise des Alliances, il eût porté bien plus de fruit ; si Regnard eût nommé son Légataire : la Punition du célibat, la pièce nous eût fait frémir. Ce à quoi il ne songea pas, je l’ai fait avec réflexion. Mais qu’on ferait un beau chapitre sur tous les jugements des hommes et la morale du théâtre, et qu’on pourrait intituler : De l’Influence de l’affiche !
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Quoi qu’il en soit, la Folle Journée resta cinq ans au portefeuille ; les comédiens ont su que je l’avais : ils me l’ont enfin arrachée. S’ils ont bien ou mal fait pour eux, c’est ce qu’on a pu voir depuis. Soit que la difficulté de la rendre excitât leur émulation, soit qu’ils sentissent avec le public que pour lui plaire en comédie il fallait de nouveaux efforts, jamais pièce aussi difficile n’a été jouée avec autant d’ensemble ; et si l’auteur (comme on le dit) est resté au-dessous de lui-même, il n’y a pas un seul acteur dont cet ouvrage n’ait établi, augmenté ou confirmé la réputation. Mais revenons à sa lecture, à l’adoption des comédiens.
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Sur l’éloge outré qu’ils en firent, toutes les sociétés voulurent le connaître, et dès lors il fallut me faire des querelles de toute espèce, ou céder aux instances universelles. Dès lors aussi les grands ennemis de l’auteur ne manquèrent pas de répandre à la cour qu’il blessait dans cet ouvrage, d’ailleurs un tissu de bêtises, la religion, le gouvernement, tous les états de la société, les bonnes mœurs, et qu’enfin la vertu y était opprimée et le vice triomphant, comme de raison, ajoutait-on. Si les graves messieurs qui l’ont tant répété me font l’honneur de lire cette préface, ils y verront au moins que j’ai cité bien juste ; et la bourgeoise intégrité que je mets à mes citations n’en fera que mieux ressortir la noble infidélité des leurs.
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Ainsi, dans le Barbier de Séville, je n’avais qu’ébranlé l’État ; dans ce nouvel essai, plus infâme et plus séditieux, je le renversais de fond en comble. Il n’y avait plus rien de sacré si l’on permettait cet ouvrage. On abusait l’autorité par les plus insidieux rapports ; on cabalait auprès des corps puissants, on alarmait les âmes timorées ; on me faisait des ennemis sur le prie-Dieu des oratoires ; et moi, selon les hommes et les lieux, je repoussais la basse intrigue par mon excessive patience, par la roideur de mon respect, l’obstination de ma docilité, par la raison, quand on voulait l’entendre.
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Ce combat a duré quatre ans. Ajoutez-les aux cinq du portefeuille, que reste-t-il des allusions qu’on s’efforce à voir dans l’ouvrage ? Hélas ! quand il fut composé, tout ce qui fleurit aujourd’hui n’avait pas même encore germé : c’était tout un autre univers.
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Pendant ces quatre ans de débat je ne demandais qu’un censeur ; on m’en accorda cinq ou six. Que virent-ils dans l’ouvrage, objet d’un tel déchaînement ? La plus badine des intrigues. Un grand seigneur espagnol, amoureux d’une jeune fille qu’il veut séduire, et les efforts que cette fiancée, celui qu’elle doit épouser, et la femme du seigneur, réunissent pour faire échouer dans son dessein un maître absolu, que son rang, sa fortune et sa prodigalité rendent tout-puissant pour l’accomplir. Voilà tout, rien de plus. La pièce est sous vos yeux.
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D’où naissaient donc ces cris perçants ? De ce qu’au lieu de poursuivre un seul caractère vicieux, comme le joueur, l’ambitieux, l’avare, ou l’hypocrite, ce qui ne lui eût mis sur les bras qu’une seule classe d’ennemis, l’auteur a profité d’une composition légère, ou plutôt a formé son plan de façon à y faire entrer la critique d’une foule d’abus qui désolent la société. Mais comme ce n’est pas là ce qui gâte un ouvrage aux yeux du censeur éclairé, tous, en l’approuvant, l’ont réclamé pour le théâtre. Il a donc fallu l’y souffrir : alors les grands du monde ont vu jouer avec scandale
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Cette pièce où l’on peint un insolent valet
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Disputant sans pudeur son épouse à son maître.
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M. Gudin.
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Oh ! que j’ai de regret de n’avoir pas fait de ce sujet moral une tragédie bien sanguinaire ! Mettant un poignard à la main de l’époux outragé, que je n’aurais pas nommé Figaro, dans sa jalouse fureur je lui aurais fait noblement poignarder le puissant vicieux ; et comme il aurait vengé son honneur dans des vers carrés, bien ronflants, et que mon jaloux, tout au moins général d’armée, aurait eu pour rival quelque tyran bien horrible, et régnant au plus mal sur un peuple désolé ; tout cela, très-loin de nos mœurs, n’aurait, je crois, blessé personne ; on eût crié Bravo ! ouvrage bien moral ! Nous étions sauvés, moi et mon Figaro sauvage.
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Mais ne voulant qu’amuser nos Français et non faire ruisseler les larmes de leurs épouses, de mon coupable amant j’ai fait un jeune seigneur de ce temps-là, prodigue, assez galant, même un peu libertin, à peu près comme les autres seigneurs de ce temps-là. Mais qu’oserait-on dire au théâtre d’un seigneur, sans les offenser tous, sinon de lui reprocher son trop de galanterie ? N’est-ce pas là le défaut le moins contesté par eux-mêmes ? J’en vois beaucoup d’ici rougir modestement (et c’est un noble effort) en convenant que j’ai raison.
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Voulant donc faire le mien coupable, j’ai eu le respect généreux de ne lui prêter aucun des vices du peuple. Direz-vous que je ne le pouvais pas ? que c’eût été blesser toutes les vraisemblances ? Concluez donc en faveur de ma pièce, puisque enfin je ne l’ai pas fait.
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Le défaut même dont je l’accuse n’aurait produit aucun mouvement comique, si je ne lui avais gaiement opposé l’homme le plus dégourdi de sa nation, le véritable Figaro, qui, tout en défendant Suzanne, sa propriété, se moque des projets de son maître, et s’indigne très-plaisamment qu’il ose jouter de ruse avec lui, maître passé dans ce genre d’escrime.
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Ainsi, d’une lutte assez vive entre l’abus de la puissance, l’oubli des principes, la prodigalité, l’occasion, tout ce que la séduction a de plus entraînant ; et le feu, l’esprit, les ressources que l’infériorité piquée au jeu peut opposer à cette attaque ; il naît dans ma pièce un jeu plaisant d’intrigue, où l’*époux suborneur*, contrarié, lassé, harassé, toujours arrêté dans ses vues, est obligé, trois fois dans cette journée, de tomber aux pieds de sa femme, qui, bonne, indulgente et sensible, finit par lui pardonner : c’est ce qu’elles font toujours. Qu’a donc cette moralité de blâmable, messieurs ?
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La trouvez-vous un peu badine pour le ton grave que je prends ? Accueillez-en une plus sévère qui blesse vos yeux dans l’ouvrage, quoique vous ne l’y cherchiez pas : c’est qu’un seigneur assez vicieux pour vouloir prostituer à ses caprices tout ce qui lui est subordonné, pour se jouer, dans ses domaines, de la pudicité de toutes ses jeunes vassales, doit finir, comme celui-ci, par être la risée de ses valets. Et c’est ce que l’auteur a très-fortement prononcé, lorsqu’en fureur, au cinquième acte, Almaviva, croyant confondre une femme infidèle, montre à son jardinier un cabinet, en lui criant : Entre-s-y, toi, Antonio : conduis devant son juge l’infâme qui m’a déshonoré ; et que celui-ci lui répond : Il y a, parguienne, une bonne Providence ! Vous en avez tant fait dans le pays, qu’il faut bien aussi qu’à votre tour…
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Cette profonde moralité se fait sentir dans tout l’ouvrage ; et s’il convenait à l’auteur de démontrer aux adversaires qu’à travers sa forte leçon il a porté la considération pour la dignité du coupable plus loin qu’on ne devait l’attendre de la fermeté de son pinceau, je leur ferais remarquer que, croisé dans tous ses projets, le comte Almaviva se voit toujours humilié, sans être jamais avili.
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En effet, si la comtesse usait de ruse pour aveugler sa jalousie dans le dessein de le trahir, devenue coupable elle-même, elle ne pourrait mettre à ses pieds son époux sans le dégrader à nos yeux. La vicieuse intention de l’épouse brisant un lien respecté, l’on reprocherait justement à l’auteur d’avoir tracé des mœurs blâmables : car nos jugements sur les mœurs se rapportent toujours aux femmes ; on n’estime pas assez les hommes pour tant exiger d’eux sur ce point délicat. Mais loin qu’elle ait ce vil projet, ce qu’il y a de mieux établi dans l’ouvrage est que nul ne veut faire une tromperie au comte, mais seulement l’empêcher d’en faire à tout le monde. C’est la pureté des motifs qui sauve ici les moyens du reproche ; et de cela seul que la comtesse ne veut que ramener son mari, toutes les confusions qu’il éprouve sont certainement très-morales ; aucune n’est avilissante.
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Pour que cette vérité vous frappe davantage, l’auteur oppose à ce mari peu délicat la plus vertueuse des femmes, par goût et par principes.
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Abandonnée d’un époux trop aimé, quand l’expose-t-on à vos regards ? Dans le moment critique où sa bienveillance pour un aimable enfant, son filleul, peut devenir un goût dangereux, si elle permet au ressentiment qui l’appuie de prendre trop d’empire sur elle. C’est pour mieux faire ressortir l’amour vrai du devoir, que l’auteur la met un moment aux prises avec un goût naissant qui le combat. Oh ! combien on s’est étayé de ce léger mouvement dramatique pour nous accuser d’indécence ! On accorde à la tragédie que toutes les reines, les princesses aient des passions bien allumées qu’elles combattent plus ou moins ; et l’on ne souffre pas que, dans la comédie, une femme ordinaire puisse lutter contre la moindre faiblesse ! Ô grande influence de l’affiche ! Jugement sûr et conséquent ! Avec la différence du genre, on blâme ici ce qu’on approuvait là. Et cependant, en ces deux cas, c’est toujours le même principe : point de vertu sans sacrifice.
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J’ose en appeler à vous, jeunes infortunées que votre malheur attache à des Almaviva ! distingueriez-vous toujours votre vertu de vos chagrins, si quelque intérêt importun, tendant trop à les dissiper, ne vous avertissait enfin qu’il est temps de combattre pour elle ? Le chagrin de perdre un mari n’est pas ici ce qui nous touche : un regret aussi personnel est trop loin d’être une vertu. Ce qui nous plaît dans la comtesse, c’est de la voir lutter franchement contre un goût naissant qu’elle blâme, et des ressentiments légitimes. Les efforts qu’elle fait alors pour ramener son infidèle époux mettant dans le plus heureux jour les deux sacrifices pénibles de son goût et de sa colère, on n’a nul besoin d’y penser pour applaudir à son triomphe ; elle est un modèle de vertu, l’exemple de son sexe et l’amour du nôtre.
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Si cette métaphysique de l’honnêteté des scènes, si ce principe avoué de toute décence théâtrale n’a point frappé nos juges à la représentation, c’est vainement que j’en étendrais ici le développement et les conséquences ; un tribunal d’iniquité n’écoute point les défenses de l’accusé qu’il est chargé de perdre ; et ma comtesse n’est point traduite au parlement de la nation, c’est une commission qui la juge.
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On a vu la légère esquisse de son aimable caractère, dans la charmante pièce d’*Heureusement*. Le goût naissant que la jeune femme éprouve pour son petit cousin l’officier n’y parut blâmable à personne : quoique la tournure des scènes pût laisser à penser que la soirée eût fini d’autre manière, si l’époux ne fût pas rentré, comme dit l’auteur, heureusement. Heureusement aussi l’on n’avait pas le projet de calomnier cet auteur : chacun se livra de bonne foi à ce doux intérêt qu’inspire une jeune femme honnête et sensible, qui réprime ses premiers goûts ; et notez que dans cette pièce l’époux ne paraît qu’un peu sot ; dans la mienne, il est infidèle : ma comtesse a plus de mérite.
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Aussi, dans l’ouvrage que je défends, le plus véritable intérêt se porte-t-il sur la comtesse : le reste est dans le même esprit.
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Pourquoi Suzanne la camériste, spirituelle, adroite et rieuse, a-t-elle aussi le droit de nous intéresser ? C’est qu’attaquée par un séducteur puissant, avec plus d’avantage qu’il n’en faudrait pour vaincre une fille de son état, elle n’hésite pas à confier les intentions du comte aux deux personnes les plus intéressées à bien surveiller sa conduite, sa maîtresse et son fiancé ; c’est que dans tout son rôle, presque le plus long de la pièce, il n’y a pas une phrase, un mot, qui ne respire la sagesse et l’attachement à ses devoirs : la seule ruse qu’elle se permette est en faveur de sa maîtresse, à qui son dévouement est cher, et dont tous les vœux sont honnêtes.
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Pourquoi, dans ses libertés sur son maître, Figaro m’amuse-t-il, au lieu de m’indigner ? C’est que, l’opposé des valets, il n’est pas, et vous le savez, le malhonnête homme de la pièce : en le voyant forcé, par son état, de repousser l’insulte avec adresse, on lui pardonne tout, dès qu’on sait qu’il ne ruse avec son seigneur que pour garantir ce qu’il aime, et sauver sa propriété.
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Donc, hors le comte et ses agents, chacun fait dans la pièce à peu près ce qu’il doit. Si vous les croyez malhonnêtes parce qu’ils disent du mal les uns des autres, c’est une règle très fautive. Voyez nos honnêtes gens du siècle : on passe la vie à ne faire autre chose ! Il est même tellement reçu de déchirer sans pitié les absents, que moi, qui les défends toujours, j’entends murmurer très souvent : Quel diable d’homme, et qu’il est contrariant ! il dit du bien de tout le monde !
70
Est-ce mon page, enfin, qui vous scandalise ? et l’immoralité qu’on reproche au fond de l’ouvrage serait-elle dans l’accessoire ? Ô censeurs délicats, beaux esprits sans fatigue, inquisiteurs pour la morale, qui condamnez en un clin d’œil les réflexions de cinq années, soyez justes une fois, sans tirer à conséquence ! Un enfant de treize ans, aux premiers battements du cœur, cherchant tout sans rien démêler, idolâtre, ainsi qu’on l’est à cet âge heureux, d’un objet céleste pour lui, dont le hasard fit sa marraine, est-il un sujet de scandale ? Aimé de tout le monde au château, vif, espiègle et brûlant, comme tous les enfants spirituels, par son agitation extrême il dérange dix fois, sans le vouloir, les coupables projets du comte. Jeune adepte de la nature, tout ce qu’il voit a droit de l’agiter : peut-être il n’est plus un enfant, mais il n’est pas encore un homme ; et c’est le moment que j’ai choisi pour qu’il obtînt de l’intérêt, sans forcer personne à rougir. Ce qu’il éprouve innocemment, il l’inspire partout de même. Direz-vous qu’on l’aime d’amour ? Censeurs, ce n’est pas là le mot : vous êtes trop éclairés pour ignorer que l’amour, même le plus pur, a un motif intéressé : on ne l’aime donc pas encore ; on sent qu’un jour on l’aimera. Et c’est ce que l’auteur a mis avec gaieté dans la bouche de Suzanne, quand elle dit à cet enfant : Oh ! dans trois ou quatre ans, je prédis que vous serez le plus grand petit vaurien !…
71
Pour lui imprimer plus fortement le caractère de l’enfance, nous le faisons exprès tutoyer par Figaro. Supposez-lui deux ans de plus, quel valet dans le château prendrait ces libertés ? Voyez-le à la fin de son rôle : à peine a-t-il un habit d’officier, qu’il porte la main à l’épée, aux premières railleries du comte sur le quiproquo d’un soufflet. Il sera fier, notre étourdi ! mais c’est un enfant, rien de plus. N’ai-je pas vu nos dames dans les loges aimer mon page à la folie ? Que lui voulaient-elles ? hélas ! rien : c’était de l’intérêt aussi ; mais, comme celui de la comtesse, un pur et naïf intérêt… un intérêt… sans intérêt.
72
Mais est-ce la personne du page ou la conscience du seigneur qui fait le tourment du dernier, toutes les fois que l’auteur les condamne à se rencontrer dans la pièce ? Fixez ce léger aperçu, il peut vous mettre sur la voie ; ou plutôt apprenez de lui que cet enfant n’est amené que pour ajouter à la moralité de l’ouvrage, en vous montrant que l’homme le plus absolu chez lui, dès qu’il suit un projet coupable, peut être mis au désespoir par l’être le moins important, par celui qui redoute le plus de se rencontrer sur sa route.
73
Quand mon page aura dix-huit ans, avec le caractère vif et bouillant que je lui ai donné, je serai coupable à mon tour si je le montre sur la scène. Mais à treize ans, qu’inspire-t-il ? Quelque chose de sensible et doux, qui n’est ni amitié ni amour, et qui tient un peu de tous deux.
74
J’aurais de la peine à faire croire à l’innocence de ces impressions, si nous vivions dans un siècle moins chaste, dans un de ces siècles de calcul, où, voulant tout prématuré, comme les fruits de leurs serres chaudes, les grands mariaient leurs enfants à douze ans, et faisaient plier la nature, la décence et le goût aux plus sordides convenances, en se hâtant surtout d’arracher de ces êtres non formés des enfants encore moins formables, dont le bonheur n’occupait personne, et qui n’étaient que le prétexte d’un certain trafic d’avantages, qui n’avait nul rapport à eux, mais uniquement à leur nom. Heureusement nous en sommes bien loin : et le caractère de mon page, sans conséquence pour lui-même, en a une relative au comte, que le moraliste aperçoit, mais qui n’a pas encore frappé le grand commun de nos jugeurs.
75
Ainsi, dans cet ouvrage, chaque rôle important a quelque but moral. Le seul qui semble y déroger est le rôle de Marceline.
76
Coupable d’un ancien égarement dont son Figaro fut le fruit, elle devrait, dit-on, se voir au moins punie par la confusion de sa faute, lorsqu’elle reconnaît son fils. L’auteur eût pu en tirer une moralité plus profonde : dans les mœurs qu’il veut corriger, la faute d’une jeune fille séduite est celle des hommes, et non la sienne. Pourquoi donc ne l’a-t-il pas fait ?
77
Il l’a fait, censeurs raisonnables ! Étudiez la scène suivante, qui faisait le nerf du troisième acte, et que les comédiens m’ont prié de retrancher, craignant qu’un morceau si sévère n’obscurcît la gaieté de l’action.
78
Quand Molière a bien humilié la coquette ou coquine du Misanthrope par la lecture publique de ses lettres à tous ses amants, il la laisse avilie sous les coups qu’il lui a portés : il a raison ; qu’en ferait-il ? Vicieuse par goût et par choix, veuve aguerrie, femme de cour, sans aucune excuse d’erreur, et fléau d’un fort honnête homme, il l’abandonne à nos mépris, et telle est sa moralité. Quant à moi, saisissant l’aveu naïf de Marceline au moment de la reconnaissance, je montrais cette femme humiliée, et Bartholo qui la refuse, et Figaro, leur fils commun, dirigeant l’attention publique sur les vrais fauteurs du désordre où l’on entraîne sans pitié toutes les jeunes filles du peuple douées d’une jolie figure.
79
Telle est la marche de la scène.
80
Brid’oison.
81
(Parlant de Figaro, qui vient de reconnaître sa mère en Marceline.)
82
C’est clair : i-il ne l’épousera pas.
83
Bartholo.
84
Ni moi non plus.
85
Marceline.
86
Ni vous ! et votre fils ? Vous m’aviez juré…
87
Bartholo.
88
J’étais fou. Si pareils souvenirs engageaient, on serait tenu d’épouser tout le monde.
89
Brid’oison.
90
E-et si l’on y regardait de si près, pe-ersonne n’épouserait personne.
91
Bartholo.
92
Des fautes si connues ! une jeunesse déplorable !
93
Marceline, s’échauffant par degrés.
94
Oui, déplorable, et plus qu’on ne croit ! Je n’entends pas nier mes fautes : ce jour les a trop bien prouvées ! Mais qu’il est dur de les expier après trente ans d’une vie modeste ! J’étais née, moi, pour être sage, et je le suis devenue sitôt qu’on m’a permis d’user de ma raison. Mais dans l’âge des illusions, de l’inexpérience et des besoins, où les séducteurs nous assiégent, pendant que la misère nous poignarde, que peut opposer une enfant à tant d’ennemis rassemblés ? Tel nous juge ici sévèrement, qui peut-être en sa vie a perdu dix infortunées.
95
Figaro.
96
Les plus coupables sont les moins généreux : c’est la règle.
97
Marceline, vivement.
98
Hommes plus qu’ingrats, qui flétrissez par le mépris les jouets de vos passions, vos victimes, c’est vous qu’il faut punir des erreurs de notre jeunesse ; vous et vos magistrats si vains du droit de nous juger, et qui nous laissent enlever, par leur coupable négligence, tout honnête moyen de subsister. Est-il un seul état pour les malheureuses filles ? elles avaient un droit naturel à toute la parure des femmes : on y laisse former mille ouvriers de l’autre sexe.
99
Figaro.
100
Ils font broder jusqu’aux soldats !
101
Marceline, exaltée.
102
Dans les rangs même plus élevés, les femmes n’obtiennent de vous qu’une considération dérisoire. Leurrées de respects apparents, dans une servitude réelle ; traitées en mineures pour nos biens, punies en majeures pour nos fautes : ah ! sous tous les aspects, votre conduite avec nous fait horreur ou pitié.
103
Figaro.
104
Elle a raison.
105
Le Comte, à part.
106
Que trop raison.
107
Brid’oison.
108
Elle a, mon-on Dieu ! raison.
109
Marceline.
110
Mais que nous font, mon fils, les refus d’un homme injuste ? Ne regarde pas d’où tu viens, vois où tu vas ; cela seul importe à chacun. Dans quelques mois ta fiancée ne dépendra plus que d’elle-même ; elle t’acceptera, j’en réponds : vis entre une épouse, une mère tendre, qui te chériront à qui mieux mieux. Sois indulgent pour elles, heureux pour toi, mon fils ; gai, libre et bon pour tout le monde, il ne manquera rien à ta mère.
111
Figaro.
112
Tu parles d’or, maman, et je me tiens à ton avis. Qu’on est sot, en effet ! il y a des mille et mille ans que le monde roule, et dans cet océan de durée, où j’ai par hasard attrapé quelques chétifs trente ans qui ne reviendront plus, j’irais me tourmenter pour savoir à qui je les dois ! tant pis pour qui s’en inquiète ! Passer ainsi la vie à chamailler, c’est peser sur le collier sans relâche, comme les malheureux chevaux de la remonte des fleuves, qui ne reposent pas, même quand ils s’arrêtent, et qui tirent toujours, quoiqu’ils cessent de marcher. Nous attendrons.
113
J’ai bien regretté ce morceau ; et maintenant que la pièce est connue, si les comédiens avaient le courage de le restituer à ma prière, je pense que le public leur en saurait beaucoup de gré. Ils n’auraient plus même à répondre, comme je fus forcé de le faire à certains censeurs du beau monde, qui me reprochaient à la lecture de les intéresser pour une femme de mauvaises mœurs : — Non, messieurs, je n’en parle pas pour excuser ses mœurs, mais pour vous faire rougir des vôtres sur le point le plus destructeur de toute honnêteté publique, la corruption des jeunes personnes ; et j’avais raison de le dire, que vous trouvez ma pièce trop gaie parce qu’elle est souvent trop sévère. Il n’y a que façon de s’entendre.
114
— Mais votre Figaro est un soleil tournant, qui brûle, en jaillissant, les manchettes de tout le monde. — Tout le monde est exagéré. Qu’on me sache gré du moins s’il ne brûle pas aussi les doigts de ceux qui croient s’y reconnaître : au temps qui court on a beau jeu sur cette matière au théâtre. M’est-il permis de composer en auteur qui sort du collége ? de toujours faire rire des enfants, sans jamais rien dire à des hommes ? Et ne devez-vous pas me passer un peu de morale en faveur de ma gaieté, comme on passe aux Français un peu de folie en faveur de leur raison ?
115
Si je n’ai versé sur nos sottises qu’un peu de critique badine, ce n’est pas que je ne sache en former de plus sévères : quiconque a dit tout ce qu’il sait dans son ouvrage y a mis plus que moi dans le mien. Mais je garde une foule d’idées qui me pressent, pour un des sujets les plus moraux du théâtre, aujourd’hui sur mon chantier : la Mère coupable ; et si le dégoût dont on m’abreuve me permet jamais de l’achever, mon projet étant d’y faire verser des larmes à toutes les femmes sensibles, j’élèverai mon langage à la hauteur de mes situations ; j’y prodiguerai les traits de la plus austère morale, et je tonnerai fortement sur les vices que j’ai trop ménagés. Apprêtez-vous donc bien, messieurs, à me tourmenter de nouveau ; ma poitrine a déjà grondé ; j’ai noirci beaucoup de papier au service de votre colère.
116
Et vous, honnêtes indifférents, qui jouissez de tout sans prendre parti sur rien ; jeunes personnes modestes et timides, qui vous plaisez à ma Folle journée (et je n’entreprends sa défense que pour justifier votre goût), lorsque vous verrez dans le monde un de ces hommes tranchants critiquer vaguement la pièce, tout blâmer sans rien désigner, surtout la trouver indécente ; examinez bien cet homme-là ; sachez son rang, son état, son caractère ; et vous connaîtrez sur-le-champ le mot qui l’a blessé dans l’ouvrage.
117
On sent bien que je ne parle pas de ces écumeurs littéraires qui vendent leurs bulletins ou leurs affiches à tant de liards le paragraphe. Ceux-là, comme l’*abbé Basile*, peuvent calomnier ; ils médiraient, qu’on ne les croirait pas.
118
Je parle moins encore de ces libellistes honteux qui n’ont trouvé d’autre moyen de satisfaire leur rage, l’assassinat étant trop dangereux, que de lancer, du cintre de nos salles, des vers infâmes contre l’auteur, pendant que l’on jouait sa pièce. Ils savent que je les connais : si j’avais eu dessein de les nommer, ç’aurait été au ministère public ; leur supplice est de l’avoir craint, il suffit à mon ressentiment ; mais on n’imaginera jamais jusqu’où ils ont osé élever les soupçons du public sur une aussi lâche épigramme ! semblables à ces vils charlatans du Pont-Neuf qui, pour accréditer leurs drogues, farcissent d’ordres, de cordons, le tableau qui leur sert d’enseigne.
119
Non, je cite nos importants, qui, blessés, on ne sait pourquoi, des critiques semées dans l’ouvrage, se chargent d’en dire du mal, sans cesser de venir aux noces.
120
C’est un plaisir assez piquant de les voir d’en bas au spectacle, dans le très-plaisant embarras de n’oser montrer ni satisfaction ni colère ; s’avançant sur le bord des loges, prêts à se moquer de l’auteur, et se retirant aussitôt pour celer un peu de grimace ; emportés par un mot de la scène, et soudainement rembrunis par le pinceau du moraliste : au plus léger trait de gaieté, jouer tristement les étonnés, prendre un air gauche en faisant les pudiques, et regardant les femmes dans les yeux, comme pour leur reprocher de soutenir un tel scandale ; puis, aux grands applaudissements, lancer sur le public un regard méprisant, dont il est écrasé ; toujours prêts à lui dire comme ce courtisan dont parle Molière, lequel, outré du succès de l’*École des femmes*, criait des balcons au public, Ris donc, public, ris donc ! En vérité, c’est un plaisir, et j’en ai joui bien des fois.
121
Celui-là m’en rappelle un autre. Le premier jour de la Folle Journée, on s’échauffait dans le foyer (même d’honnêtes plébéiens) sur ce qu’ils nommaient spirituellement mon audace. Un petit vieillard sec et brusque, impatienté de tous ses cris, frappe le plancher de sa canne, et dit en s’en allant : Nos Français sont comme les enfants qui braillent quand on les éberne. Il avait du sens, ce vieillard ! Peut-être on pouvait mieux parler : mais pour mieux penser, j’en défie.
122
Avec cette intention de tout blâmer, on conçoit que les traits les plus sensés ont été pris en mauvaise part. N’ai-je pas entendu vingt fois un murmure descendre des loges à cette réponse de Figaro ?
123
Le Comte.
124
Une réputation détestable !
125
Figaro.
126
Et si je vaux mieux qu’elle, y a-t-il beaucoup de seigneurs qui puissent en dire autant ?
127
Je dis, moi, qu’il n’y en a point, qu’il ne saurait y en avoir, à moins d’une exception bien rare. Un homme obscur ou peu connu peut valoir mieux que sa réputation, qui n’est que l’opinion d’autrui. Mais de même qu’un sot en place en paraît une fois plus sot, parce qu’il ne peut plus rien cacher ; de même un grand seigneur, l’homme élevé en dignités, que la fortune et sa naissance ont placé sur le grand théâtre, et qui, en entrant dans le monde, eut toutes les préventions pour lui, vaut presque toujours moins que sa réputation, s’il parvient à la rendre mauvaise. Une assertion si simple et si loin du sarcasme devait-elle exciter le murmure ? Si son application paraît fâcheuse aux grands peu soigneux de leur gloire, en quel sens fait-elle épigramme sur ceux qui méritent nos respects ? et quelle maxime plus juste au théâtre peut servir de frein aux puissants, et tenir lieu de leçon à ceux qui n’en reçoivent point d’autres ?
128
« Non qu’il faille oublier » (a dit un écrivain sévère ; et je me plais à le citer, parce que je suis de son avis), « non qu’il faille oublier, dit-il, ce qu’on doit aux rangs élevés : il est juste, au contraire, que l’avantage de la naissance soit le moins contesté de tous, parce que ce bienfait gratuit de l’hérédité, relatif aux exploits, vertus ou qualités des aïeux de qui le reçut, ne peut aucunement blesser l’amour-propre de ceux auxquels il fut refusé ; parce que, dans une monarchie, si l’on ôtait les rangs intermédiaires, il y aurait trop loin du monarque aux sujets ; bientôt on n’y verrait qu’un despote et des esclaves : le maintien d’une échelle graduée du laboureur au potentat intéresse également les hommes de tous les rangs, et peut-être est le plus ferme appui de la constitution monarchique. »
129
Mais quel auteur parlait ainsi ? qui faisait cette profession de foi sur la noblesse, dont on me suppose si loin ? C’était Pierre-Augustin Caron de Beaumarchais, plaidant par écrit au Parlement d’Aix, en 1778, une grande et sévère question qui décida bientôt de l’honneur d’un noble et du sien. Dans l’ouvrage que je défends, on n’attaque point les États, mais les abus de chaque état : les gens seuls qui s’en rendent coupables ont intérêt à le trouver mauvais ; voilà les rumeurs expliquées : mais quoi donc ! les abus sont-ils devenus si sacrés, qu’on n’en puisse attaquer aucun sans lui trouver vingt défenseurs ?
130
Un avocat célèbre, un magistrat respectable, iront-ils donc s’approprier le plaidoyer d’un Bartholo, le jugement d’un Brid’oison ? Ce mot de Figaro sur l’indigne abus des plaidoiries de nos jours (c’est dégrader le plus noble institut) a bien montré le cas que je fais du noble métier d’avocat ; et mon respect pour la magistrature ne sera pas plus suspecté, quand on saura dans quelle école j’en ai recherché la leçon, quand on lira le morceau suivant, aussi tiré d’un moraliste, lequel parlant des magistrats, s’exprime en ces termes formels :
131
« Quel homme aisé voudrait, pour le plus modique honoraire, faire le métier cruel de se lever à quatre heures, pour aller au Palais tous les jours s’occuper, sous des formes prescrites, d’intérêts qui ne sont jamais les siens ? d’éprouver sans cesse l’ennui de l’importunité, le dégoût des sollicitations, le bavardage des plaideurs, la monotonie des audiences, la fatigue des délibérations, et la contention d’esprit nécessaire aux prononcés des arrêts, s’il ne se croyait pas payé de cette vie laborieuse et pénible par l’estime et la considération publique ? Et cette estime est-elle autre chose qu’un jugement, qui n’est même aussi flatteur pour les bons magistrats qu’en raison de sa rigueur excessive contre les mauvais ? »
132
Mais quel écrivain m’instruisait ainsi par ses leçons ? Vous allez croire encore que c’est Pierre-Augustin ; vous l’avez dit, c’est lui, en 1773, dans son quatrième mémoire, en défendant jusqu’à la mort sa triste existence, attaquée par un soi-disant magistrat. Je respecte donc hautement ce que chacun doit honorer, et je blâme ce qui peut nuire.
133
— Mais dans cette Folle Journée, au lieu de saper les abus, vous vous donnez des libertés très répréhensibles au théâtre : votre monologue surtout contient, sur les gens disgraciés, des traits qui passent la licence ! — Eh ! croyez-vous, messieurs, que j’eusse un talisman pour tromper, séduire, enchaîner la censure et l’autorité, quand je leur soumis mon ouvrage ? Que je n’aie pas dû justifier ce que j’avais osé écrire ? Que fais-je dire à Figaro, parlant à l’homme déplacé ? Que les sottises imprimées n’ont d’importance qu’aux lieux où l’on en gêne le cours. Est-ce donc là une vérité d’une conséquence dangereuse ? Au lieu de ces inquisitions puériles et fatigantes, et qui seules donnent de l’importance à ce qui n’en aurait jamais ; si, comme en Angleterre, on était assez sage ici pour traiter les sottises avec ce mépris qui les tue ; loin de sortir du vil fumier qui les enfante, elles y pourriraient en germant, et ne se propageraient point. Ce qui multiplie les libelles est la faiblesse de les craindre ; ce qui fait vendre les sottises est la sottise de les défendre.
134
Et comment conclut Figaro ? Que, sans la liberté de blâmer, il n’est point d’éloge flatteur, et qu’il n’y a que les petits hommes qui redoutent les petits écrits. Sont-ce là des hardiesses coupables, ou bien des aiguillons de gloire ? des moralités insidieuses, ou des maximes réfléchies, aussi justes qu’encourageantes ?
135
Supposez-les le fruit des souvenirs. Lorsque, satisfait du présent, l’auteur veille pour l’avenir dans la critique du passé, qui peut avoir droit de s’en plaindre ? Et si, ne désignant ni temps, ni lieu, ni personnes, il ouvre la voie au théâtre à des réformes désirables, n’est-ce pas aller à son but ?
136
La Folle Journée explique donc comment, dans un temps prospère, sous un roi juste et des ministres modérés, l’écrivain peut tonner sur les oppresseurs, sans craindre de blesser personne. C’est pendant le règne d’un bon prince qu’on écrit sans danger l’histoire des méchants rois ; et plus le gouvernement est sage, est éclairé, moins la liberté de dire est en presse : chacun y faisant son devoir, on n’y craint pas les allusions : nul homme en place ne redoutant ce qu’il est forcé d’estimer, on n’affecte point alors d’opprimer chez nous cette même littérature qui fait notre gloire au-dehors, et nous y donne une sorte de primauté que nous ne pouvons tirer d’ailleurs.
137
En effet, à quel titre y prétendrions-nous ? Chaque peuple tient à son culte, et chérit son gouvernement. Nous ne sommes pas restés plus braves que ceux qui nous ont battus à leur tour. Nos mœurs plus douces, mais non meilleures, n’ont rien qui nous élève au-dessus d’eux. Notre littérature seule, estimée de toutes les nations, étend l’empire de la langue française, et nous obtient de l’Europe entière une prédilection avouée qui justifie, en l’honorant, la protection que le gouvernement lui accorde.
138
Et comme chacun cherche toujours le seul avantage qui lui manque, c’est alors qu’on peut voir dans nos académies l’homme de la cour siéger avec les gens de lettres ; les talents personnels, et la considération héritée, se disputer ce noble objet, et les archives académiques se remplir presque également de papiers et de parchemins.
139
Revenons à la Folle Journée.
140
Un monsieur de beaucoup d’esprit, mais qui l’économise un peu trop, me disait un soir au spectacle : Expliquez-moi donc, je vous prie, pourquoi dans votre pièce on trouve autant de phrases négligées qui ne sont pas de votre style ? — De mon style, monsieur ! Si par malheur j’en avais un, je m’efforcerais de l’oublier quand je fais une comédie ; ne connaissant rien d’insipide au théâtre comme ces fades camaïeux où tout est bleu, où tout est rose, où tout est l’auteur, quel qu’il soit.
141
Lorsque mon sujet me saisit, j’évoque tous mes personnages et les mets en situation : — Songe à toi, Figaro, ton maître va te deviner. — Sauvez-vous vite, Chérubin ; c’est le comte que vous touchez. — Ah ! comtesse, quelle imprudence avec un époux si violent ! — Ce qu’ils diront, je n’en sais rien ; c’est ce qu’ils feront qui m’occupe. Puis, quand ils sont bien animés, j’écris sous leur dictée rapide, sûr qu’ils ne me tromperont pas, que je reconnaîtrai Basile, lequel n’a pas l’esprit de Figaro, qui n’a pas le ton noble du comte, qui n’a pas la sensibilité de la comtesse, qui n’a pas la gaieté de Suzanne, qui n’a pas l’espiéglerie du page, et surtout aucun d’eux la sublimité de Brid’oison : chacun y parle son langage ; eh ! que le dieu du naturel les préserve d’en parler d’autre ! Ne nous attachons donc qu’à l’examen de leurs idées, et non à rechercher si j’ai dû leur prêter mon style.
142
Quelques malveillants ont voulu jeter de la défaveur sur cette phrase de Figaro : Sommes-nous des soldats qui tuent et se font tuer pour des intérêts qu’ils ignorent ? Je veux savoir, moi, pourquoi je me fâche ! À travers le nuage d’une conception indigeste, ils ont feint d’apercevoir que je répands une lumière décourageante sur l’état pénible du soldat ; et il y a des choses qu’il ne faut jamais dire. Voilà dans toute sa force l’argument de la méchanceté ; reste à en prouver la bêtise.
143
Si, comparant la dureté du service à la modicité de la paye, ou discutant tel autre inconvénient de la guerre, et comptant la gloire pour rien, je versais de la défaveur sur ce plus noble des affreux métiers : on me demanderait justement compte d’un mot indiscrètement échappé. Mais du soldat au colonel, au général exclusivement, quel imbécile homme de guerre a jamais eu la prétention qu’il dût pénétrer les secrets du cabinet, pour lesquels il fait la campagne ? C’est de cela seul qu’il s’agit dans la phrase de Figaro. Que ce fou-là se montre, s’il existe ; nous l’enverrons étudier sous le philosophe Babouc, lequel éclaircit disertement ce point de discipline militaire.
144
En raisonnant sur l’usage que l’homme fait de sa liberté dans les occasions difficiles, Figaro pouvait également opposer à sa situation tout état qui exige une obéissance implicite : et le cénobite zélé dont le devoir est de tout croire sans jamais rien examiner ; comme le guerrier valeureux, dont la gloire est de tout affronter sur des ordres non motivés, de tuer et se faire tuer pour des intérêts qu’il ignore. Le mot de Figaro ne dit donc rien, sinon qu’un homme libre de ses actions doit agir sur d’autres principes que ceux dont le devoir est d’obéir aveuglément.
145
Qu’aurait-ce été, bon Dieu ! si j’avais fait usage d’un mot qu’on attribue au grand Condé, et que j’entends louer à outrance par ces mêmes logiciens qui déraisonnent sur ma phrase ! À les croire, le grand Condé montra la plus noble présence d’esprit lorsque, arrêtant Louis XIV prêt à pousser son cheval dans le Rhin, il dit à ce monarque : Sire, avez-vous besoin du bâton de maréchal ?
146
Heureusement on ne prouve nulle part que ce grand homme ait dit cette grande sottise. C’eût été dire au roi devant toute son armée : Vous moquez-vous donc, sire, de vous exposer dans un fleuve ? Pour courir de pareils dangers, il faut avoir besoin d’avancement ou de fortune !
147
Ainsi l’homme le plus vaillant, le plus grand général du siècle aurait compté pour rien l’honneur, le patriotisme et la gloire ! un misérable calcul d’intérêt eût été, selon lui, le seul principe de la bravoure ! Il eût dit là un affreux mot ; et si j’en avais pris le sens pour l’enfermer dans quelque trait, je mériterais le reproche qu’on fait gratuitement au mien.
148
Laissons donc les cerveaux fumeux louer ou blâmer au hasard, sans se rendre compte de rien ; s’extasier sur une sottise qui n’a pu jamais être dite, et proscrire un mot juste et simple, qui ne montre que du bon sens.
149
Un autre reproche assez fort, mais dont je n’ai pu me laver, est d’avoir assigné pour retraite à la comtesse un certain couvent d’*Ursulines. Ursulines !* a dit un seigneur joignant les mains avec éclat. Ursulines ! a dit une dame en se renversant de surprise sur un jeune Anglais de sa loge. Ursulines ! ah ! milord ! si vous entendiez le français ! — Je sens, je sens beaucoup, madame, dit le jeune homme en rougissant. — C’est qu’on n’a jamais mis au théâtre aucune femme aux Ursulines ! Abbé, parlez-nous donc ! l’abbé (toujours appuyée sur l’Anglais), comment trouvez-vous Ursulines ? — Fort indécent, répond l’abbé, sans cesser de lorgner Suzanne. Et tout le beau monde a répété : Ursulines est fort indécent. Pauvre auteur ! on te croit jugé, quand chacun songe à son affaire. En vain j’essayais d’établir que, dans l’événement de la scène, moins la comtesse a dessein de se cloîtrer, plus elle doit le feindre, et faire croire à son époux que sa retraite est bien choisie : ils ont proscrit mes Ursulines !
150
Dans le plus fort de la rumeur, moi, bon homme, j’avais été jusqu’à prier une des actrices qui font le charme de ma pièce de demander aux mécontents à quel autre couvent de filles ils estimaient qu’il fût décent que l’on fît entrer la comtesse. À moi, cela m’était égal ; je l’aurais mise où l’on aurait voulu : aux Augustines, aux Célestines, aux Clairettes, aux Visitandines, même aux Petites Cordelières, tant je tiens peu aux Ursulines ! Mais on agit si durement !
151
Enfin, le bruit croissant toujours, pour arranger l’affaire avec douceur, j’ai laissé le mot Ursulines à la place où je l’avais mis : chacun alors content de soi, de tout l’esprit qu’il avait montré, s’est apaisé sur Ursulines, et l’on a parlé d’autre chose.
152
Je ne suis point, comme l’on voit, l’ennemi de mes ennemis. En disant bien du mal de moi, ils n’en ont point fait à ma pièce ; et s’ils sentaient seulement autant de joie à la déchirer que j’eus de plaisir à la faire, il n’y aurait personne d’affligé. Le malheur est qu’ils ne rient point ; et ils ne rient point à ma pièce, parce qu’on ne rit point à la leur. Je connais plusieurs amateurs qui sont même beaucoup maigris depuis le succès du Mariage : excusons donc l’effet de leur colère.
153
À des moralités d’ensemble et de détail, répandues dans les flots d’une inaltérable gaieté ; à un dialogue assez vif, dont la facilité nous cache le travail, si l’auteur a joint une intrigue aisément filée, où l’art se dérobe sous l’art, qui se noue et se dénoue sans cesse à travers une foule de situations comiques, de tableaux piquants et variés qui soutiennent, sans la fatiguer, l’attention du public pendant les trois heures et demie que dure le même spectacle (essai que nul homme de lettres n’avait encore osé tenter) ; que reste-t-il à faire à de pauvres méchants que tout cela irrite ? attaquer, poursuivre l’auteur par des injures verbales, manuscrites, imprimées : c’est ce qu’on a fait sans relâche. Ils ont même épuisé jusqu’à la calomnie, pour tâcher de me perdre dans l’esprit de tout ce qui influe en France sur le repos d’un citoyen. Heureusement que mon ouvrage est sous les yeux de la nation, qui depuis dix grands mois le voit, le juge et l’apprécie. Le laisser jouer tant qu’il fera plaisir est la seule vengeance que je me sois permise. Je n’écris point ceci pour les lecteurs actuels : le récit d’un mal trop connu touche peu ; mais dans quatre-vingts ans il portera son fruit. Les auteurs de ce temps-là compareront leur sort au nôtre ; et nos enfants sauront à quel prix on pouvait amuser leurs pères.
154
Allons au fait ; ce n’est pas tout cela qui blesse. Le vrai motif qui se cache, et qui dans les replis du cœur produit tous les autres reproches, est renfermé dans ce quatrain :
155
Pourquoi ce Figaro qu’on va tant écouter,
156
Est-il avec fureur déchiré par les sots ?
157
Recevoir, prendre et demander :
158
Voilà le secret en trois mots !
159
En effet, Figaro parlant du métier de courtisan, le définit dans ces termes sévères. Je ne puis le nier, je l’ai dit. Mais reviendrai-je sur ce point ? Si c’est un mal, le remède serait pire : il faudrait poser méthodiquement ce que je n’ai fait qu’indiquer ; revenir à montrer qu’il n’y a point de synonyme, en français, entre l’homme de la cour, l’homme de cour, et le courtisan par métier.
160
Il faudrait répéter qu’*homme de la cour* peint seulement un noble état ; qu’il s’entend de l’homme de qualité, vivant avec la noblesse et l’éclat que son rang lui impose ; que si cet homme de la cour aime le bien par goût, sans intérêt ; si, loin de jamais nuire à personne, il se fait estimer de ses maîtres, aimer de ses égaux, et respecter des autres ; alors cette acception reçoit un nouveau lustre, et j’en connais plus d’un que je nommerais avec plaisir, s’il en était question.
161
Il faudrait montrer qu’*homme de cour*, en bon français, est moins l’énoncé d’un état que le résumé d’un caractère adroit, liant, mais réservé ; pressant la main de tout le monde en glissant chemin à travers ; menant finement son intrigue avec l’air de toujours servir ; ne se faisant point d’ennemis, mais donnant près d’un fossé, dans l’occasion, de l’épaule au meilleur ami, pour assurer sa chute et le remplacer sur la crête ; laissant à part tout préjugé qui pourrait ralentir sa marche ; souriant à ce qui lui déplaît, et critiquant ce qu’il approuve, selon les hommes qui l’écoutent ; dans les liaisons utiles de sa femme ou de sa maîtresse, ne voyant que ce qu’il doit voir : enfin…
162
Prenant tout, pour le faire court,
163
En véritable homme de cour.
164
La Fontaine.
165
Cette acception n’est pas aussi défavorable que celle du courtisan par métier, et c’est l’homme dont parle Figaro.
166
Mais quand j’étendrais la définition de ce dernier ; quand parcourant tous les possibles, je le montrerais avec son maintien équivoque, haut et bas à la fois ; rampant avec orgueil, ayant toutes les prétentions sans en justifier une ; se donnant l’air du protégement pour se faire chef de parti ; dénigrant tous les concurrents qui balanceraient son crédit ; faisant un métier lucratif de ce qui ne devrait qu’honorer ; vendant ses maîtresses à son maître ; lui faisant payer ses plaisirs, etc., etc., etc., et quatre pages d’etc. ; il faudrait toujours revenir au distique de Figaro :
167
Recevoir, prendre et demander,
168
Voilà le secret en trois mots.
169
Pour ceux-ci, je n’en connais point ; il y en eut, dit-on, sous Henri III, sous d’autres rois encore ; mais c’est l’affaire de l’historien ; et quant à moi, je suis d’avis que les vicieux du siècle en sont comme les saints, qu’il faut cent ans pour les canoniser. Mais puisque j’ai promis la critique de ma pièce, il faut enfin que je la donne.
170
En général, son grand défaut est que je ne l’ai point faite en observant le monde ; qu’elle ne peint rien de ce qui existe, et ne rappelle jamais l’image de la société où l’on vit ; que ses mœurs, basses et corrompues, n’ont pas même le mérite d’être vraies. Et c’est ce qu’on lisait dernièrement dans un beau discours imprimé, composé par un homme de bien, auquel il n’a manqué qu’un peu d’esprit pour être un écrivain médiocre. Mais, médiocre ou non, moi qui ne fis jamais usage de cette allure oblique et torse avec laquelle un sbire, qui n’a pas l’air de vous regarder, vous donne du stylet au flanc, je suis de l’avis de celui-ci. Je conviens qu’à la vérité la génération passée ressemblait beaucoup à ma pièce ; que la génération future lui ressemblera beaucoup aussi ; mais que, pour la génération présente, elle ne lui ressemble aucunement ; que je n’ai jamais rencontré ni mari suborneur, ni seigneur libertin, ni courtisan avide, ni juge ignorant ou passionné, ni avocat injuriant, ni gens médiocres avancés, ni traducteur bassement jaloux. Et que si des âmes pures, qui ne s’y reconnaissent point du tout, s’irritent contre ma pièce et la déchirent sans relâche, c’est uniquement par respect pour leurs grands-pères et sensibilité pour leurs petits-enfants. J’espère, après cette déclaration, qu’on me laissera bien tranquille : ET J’AI FINI.
Personnages
171
- LE COMTE ALMAVIVA, grand corrégidor d’Andalousie.
172
- LA COMTESSE, sa femme.
173
- FIGARO, valet de chambre du comte et concierge du château.
174
- SUZANNE, première camériste de la comtesse, et fiancée de Figaro.
175
- MARCELINE, femme de charge.
176
- ANTONIO, jardinier du château, oncle de Suzanne et père de Fanchette.
177
- FANCHETTE, fille d’Antonio.
178
- CHÉRUBIN, premier page du comte.
179
- BARTHOLO, médecin de Séville.
180
- BASILE, maître de clavecin de la comtesse.
181
- DON GUSMAN BRID’OISON, lieutenant du siège.
182
- DOUBLE-MAIN, greffier, secrétaire de don Gusman.
183
- Un huissier audiencier.
184
- GRIPPE-SOLEIL, jeune pastoureau.
185
- Une jeune bergère.
186
- PÉDRILLE, piqueur du comte.
187
Personnages muets.
188
- Troupe de valets.
189
- Troupe de paysannes.
190
- Troupe de paysans.
Caractères et habillements de la pièce
191
Le comte ALMAVIVA doit être joué très noblement, mais avec grâce et liberté. La corruption du cœur ne doit rien ôter au bon ton de ses manières. Dans les mœurs de ce temps-là, les grands traitaient en badinant toute entreprise sur les femmes. Ce rôle est d’autant plus pénible à bien rendre, que le personnage est toujours sacrifié. Mais, joué par un comédien excellent (M. Molé), il a fait ressortir tous les rôles, et assuré le succès de la pièce.
192
Son vêtement du premier et du second acte est un habit de chasse avec des bottines à mi-jambe, de l’ancien costume espagnol. Du troisième acte jusqu’à la fin, un habit superbe de ce costume.
193
LA COMTESSE, agitée de deux sentiments contraires, ne doit montrer qu’une sensibilité réprimée, ou une colère très modérée ; rien surtout qui dégrade aux yeux du spectateur son caractère aimable et vertueux. Ce rôle, un des plus difficiles de la pièce, a fait infiniment d’honneur au grand talent de Mlle Saint-Val cadette.
194
Son vêtement du premier, du second et du quatrième acte, est une lévite commode, et nul ornement sur la tête : elle est chez elle, et censée incommodée. Au quatrième acte, elle a l’habillement et la haute coiffure de Suzanne.
195
FIGARO. L’on ne peut trop recommander à l’acteur qui jouera ce rôle de bien se pénétrer de son esprit, comme l’a fait M. Dazincourt. S’il y voyait autre chose que de la raison assaisonnée de gaieté et de saillies, surtout s’il y mettait la moindre charge, il avilirait un rôle que le premier comique du Théâtre, M. Préville, a jugé devoir honorer le talent de tout comédien qui saurait en saisir les nuances multipliées et pourrait s’élever à son entière conception.
196
Son vêtement comme dans le Barbier de Séville.
197
SUZANNE. Jeune personne adroite, spirituelle et rieuse, mais non de cette gaieté presque effrontée de nos soubrettes corruptrices ; son joli caractère est dessiné dans la préface, et c’est là que l’actrice qui n’a point vu Mlle Contat doit l’étudier pour le bien rendre.
198
Son vêtement des quatre premiers actes est un juste blanc à basquines très élégant, la jupe de même, avec une toque appelée depuis par nos marchandes : à la Suzanne. Dans la fête du quatrième acte, le comte lui pose sur la tête une toque à long voile, à hautes plumes, et à rubans blancs. Elle porte au cinquième acte la lévite de sa maîtresse, et nul ornement sur la tête.
199
MARCELINE est une femme d’esprit, née un peu vive, mais dont les fautes et l’expérience ont réformé le caractère. Si l’actrice qui le joue s’élève avec une fierté bien placée à la hauteur très morale qui suit la reconnaissance du troisième acte, elle ajoutera beaucoup à l’intérêt de l’ouvrage.
200
Son vêtement est celui des duègnes espagnoles, d’une couleur modeste, un bonnet noir sur la tête.
201
ANTONIO ne doit montrer qu’une demi-ivresse, qui se dissipe par degrés, de sorte qu’au cinquième acte on n’en aperçoive presque plus.
202
Son vêtement est celui d’un paysan espagnol, où les manches pendent par derrière ; un chapeau et des souliers blancs.
203
FANCHETTE est une enfant de douze ans, très naïve. Son petit habit est un juste brun avec des ganses et des boutons d’argent, la jupe de couleur tranchante, et une toque noire à plumes sur la tête. Il sera celui des autres paysannes de la noce.
204
CHÉRUBIN. Ce rôle ne peut être joué, comme il l’a été, que par une jeune et très jolie femme ; nous n’avons point à nos théâtres de très jeune homme assez formé pour en bien sentir les finesses. Timide à l’excès devant la comtesse, ailleurs un charmant polisson ; un désir inquiet et vague est le fond de son caractère. Il s’élance à la puberté, mais sans projet, sans connaissances, et tout entier à chaque événement ; enfin il est ce que toute mère, au fond du cœur, voudrait peut-être que fût son fils, quoiqu’elle dût beaucoup en souffrir.
205
Son riche vêtement, au premier et au second acte, est celui d’un page de cour espagnol, blanc et brodé d’argent ; le léger manteau bleu sur l’épaule, et un chapeau chargé de plumes. Au quatrième acte, il a le corset, la jupe et la toque des jeunes paysannes qui l’amènent. Au cinquième acte, un habit uniforme d’officier, une cocarde et une épée.
206
BARTHOLO. Le caractère et l’habit comme dans le Barbier de Séville ; il n’est ici qu’un rôle secondaire.
207
BASILE. Caractère et vêtement comme dans le Barbier de Séville ; il n’est aussi qu’un rôle secondaire.
208
BRID’OISON doit avoir cette bonne et franche assurance des bêtes qui n’ont plus leur timidité. Son bégaiement n’est qu’une grâce de plus qui doit être à peine sentie, et l’acteur se tromperait lourdement et jouerait à contre-sens, s’il y cherchait le plaisant de son rôle. Il est tout entier dans l’opposition de la gravité de son état au ridicule du caractère ; et moins l’acteur le chargera, plus il montrera de vrai talent.
209
Son habit est une robe de juge espagnol, moins ample que celle de nos procureurs, presque une soutane ; une grosse perruque, une gonille, ou rabat espagnol au cou, et une longue baguette blanche à la main.
210
DOUBLE-MAIN. Vêtu comme le juge ; mais la baguette blanche plus courte.
211
L’HUISSIER ou ALGUAZIL. Habit, manteau, épée de Crispin, mais portée à son côté sans ceinture de cuir. Point de bottines, une chaussure noire, une perruque blanche naissante et longue à mille boucles, une courte baguette blanche.
212
GRIPPE-SOLEIL. Habit de paysan, les manches pendantes, veste de couleur tranchée, chapeau blanc.
213
UNE JEUNE BERGÈRE. Son vêtement comme celui de Fanchette.
214
PÉDRILLE. En veste, gilet, ceinture, fouet, et bottes de poste, une résille sur la tête, chapeau de courrier.
215
PERSONNAGES MUETS, les uns en habits de juges, d’autres en habits de paysans, les autres en habits de livrée.
Placement des acteurs
216
Pour faciliter les jeux du théâtre, on a eu l’attention d’écrire au commencement de chaque scène le nom des personnages dans l’ordre où le spectateur les voit. Il est important de conserver les bonnes positions théâtrales ; le relâchement dans la tradition donnée par les premiers acteurs en produit bientôt un total dans le jeu des pièces, qui finit par assimiler les troupes négligentes aux plus faibles comédiens de société.
217
La scène est au château d’Aguas-Frescas, à trois lieues de Séville.
Acte Premier
218
Le théâtre représente une chambre à demi démeublée ; un grand fauteuil de malade est au milieu. Figaro, avec une toise, mesure le plancher. Suzanne attache à sa tête, devant une glace, le petit bouquet de fleurs d’orange, appelé chapeau de la mariée.
Scène I
219
FIGARO, SUZANNE.
220
Figaro.
221
Dix-neuf pieds sur vingt-six.
222
Suzanne.
223
Tiens, Figaro, voilà mon petit chapeau : le trouves-tu mieux ainsi ?
224
Figaro lui prend les mains.
225
Sans comparaison, ma charmante. Oh ! que ce joli bouquet virginal, élevé sur la tête d’une belle fille, est doux, le matin des noces, à l’œil amoureux d’un époux !…
226
Suzanne se retire.
227
Que mesures-tu donc là, mon fils ?
228
Figaro.
229
Je regarde, ma petite Suzanne, si ce beau lit que monseigneur nous donne aura bonne grâce ici.
230
Suzanne.
231
Dans cette chambre ?
232
Figaro.
233
Il nous la cède.
234
Suzanne.
235
Et moi je n’en veux point.
236
Figaro.
237
Pourquoi ?
238
Suzanne.
239
Je n’en veux point.
240
Figaro.
241
Mais encore ?
242
Suzanne.
243
Elle me déplaît.
244
Figaro.
245
On dit une raison.
246
Suzanne.
247
Si je n’en veux pas dire ?
248
Figaro.
249
Oh ! quand elles sont sûres de nous !
250
Suzanne.
251
Prouver que j’ai raison serait accorder que je puis avoir tort. Es-tu mon serviteur, ou non ?
252
Figaro.
253
Tu prends de l’humeur contre la chambre du château la plus commode, et qui tient le milieu des deux appartements. La nuit, si madame est incommodée, elle sonnera de son côté : zeste, en deux pas tu es chez elle. Monseigneur veut-il quelque chose ? il n’a qu’à tinter du sien : crac, en trois sauts me voilà rendu.
254
Suzanne.
255
Fort bien ! Mais quand il aura tinté, le matin, pour te donner quelque bonne et longue commission : zeste, en deux pas il est à ma porte, et crac, en trois sauts…
256
Figaro.
257
Qu’entendez-vous par ces paroles ?
258
Suzanne.
259
Il faudrait m’écouter tranquillement.
260
Figaro.
261
Eh ! qu’est-ce qu’il y a, bon Dieu ?
262
Suzanne.
263
Il y a, mon ami, que, las de courtiser les beautés des environs, monsieur le comte Almaviva veut rentrer au château, mais non pas chez sa femme : c’est sur la tienne, entends-tu ? qu’il a jeté ses vues, auxquelles il espère que ce logement ne nuira pas. Et c’est ce que le loyal Basile, honnête agent de ses plaisirs, et mon noble maître à chanter, me répète chaque jour en me donnant leçon.
264
Figaro.
265
Basile ! ô mon mignon, si jamais volée de bois vert, appliquée sur une échine, a dûment redressé la moelle épinière à quelqu’un…
266
Suzanne.
267
Tu croyais, bon garçon, que cette dot qu’on me donne était pour les beaux yeux de ton mérite ?
268
Figaro.
269
J’avais assez fait pour l’espérer.
270
Suzanne.
271
Que les gens d’esprit sont bêtes !
272
Figaro.
273
On le dit.
274
Suzanne.
275
Mais c’est qu’on ne veut pas le croire !
276
Figaro.
277
On a tort.
278
Suzanne.
279
Apprends qu’il la destine à obtenir de moi, secrètement, certain quart d’heure, seul à seule, qu’un ancien droit du seigneur… Tu sais s’il était triste !
280
Figaro.
281
Je le sais tellement, que si monsieur le comte, en se mariant, n’eût pas aboli ce droit honteux, jamais je ne t’eusse épousée dans ses domaines.
282
Suzanne.
283
Eh bien ! s’il l’a détruit, il s’en repent ; et c’est de ta fiancée qu’il veut le racheter en secret aujourd’hui.
284
Figaro, se frottant la tête.
285
Ma tête s’amollit de surprise, et mon front fertilisé…
286
Suzanne.
287
Ne le frotte donc pas !
288
Figaro.
289
Quel danger ?
290
Suzanne, riant.
291
S’il y venait un petit bouton, des gens superstitieux…
292
Figaro.
293
Tu ris, friponne ! Ah ! s’il y avait moyen d’attraper ce grand trompeur, de le faire donner dans un bon piège, et d’empocher son or !
294
Suzanne.
295
De l’intrigue et de l’argent : te voilà dans ta sphère.
296
Figaro.
297
Ce n’est pas la honte qui me retient.
298
Suzanne.
299
La crainte ?
300
Figaro.
301
Ce n’est rien d’entreprendre une chose dangereuse, mais d’échapper au péril en la menant à bien : car d’entrer chez quelqu’un la nuit, de lui souffler sa femme, et d’y recevoir cent coups de fouet pour la peine, il n’est rien plus aisé ; mille sots coquins l’ont fait. Mais…
302
(On sonne de l’intérieur.)
303
Suzanne.
304
Voilà madame éveillée ; elle m’a bien recommandé d’être la première à lui parler le matin de mes noces.
305
Figaro.
306
Y a-t-il encore quelque chose là-dessous ?
307
Suzanne.
308
Le berger dit que cela porte bonheur aux épouses délaissées. Adieu, mon petit fi, fi, Figaro ; rêve à notre affaire.
309
Figaro.
310
Pour m’ouvrir l’esprit, donne un petit baiser.
311
Suzanne.
312
À mon amant aujourd’hui ? Je t’en souhaite ! Et qu’en dirait demain mon mari ?
313
(Figaro l’embrasse.)
314
Suzanne.
315
Eh bien ! eh bien !
316
Figaro.
317
C’est que tu n’as pas d’idée de mon amour.
318
Suzanne, se défripant.
319
Quand cesserez-vous, importun, de m’en parler du matin au soir ?
320
Figaro, mystérieusement.
321
Quand je pourrai te le prouver du soir jusqu’au matin.
322
(On sonne une seconde fois.)
323
Suzanne, de loin, les doigts unis sur sa bouche.
324
Voilà votre baiser, monsieur ; je n’ai plus rien à vous.
325
Figaro court après elle.
326
Oh ! mais ce n’est pas ainsi que vous l’avez reçu.
Scène II
327
FIGARO, seul.
328
La charmante fille ! toujours riante, verdissante, pleine de gaieté, d’esprit, d’amour et de délices ! mais sage !… (Il marche vivement en se frottant les mains.) Ah ! monseigneur ! mon cher monseigneur ! vous voulez m’en donner… à garder ! Je cherchais aussi pourquoi, m’ayant nommé concierge, il m’emmène à son ambassade, et m’établit courrier de dépêches. J’entends, monsieur le comte ; trois promotions à la fois : vous, compagnon ministre ; moi, casse-cou politique ; et Suzon, dame du lieu, l’ambassadrice de poche ; et puis fouette, courrier ! Pendant que je galoperais d’un côté, vous feriez faire de l’autre à ma belle un joli chemin ! Me crottant, m’échinant pour la gloire de votre famille ; vous, daignant concourir à l’accroissement de la mienne ! Quelle douce réciprocité ! Mais, monseigneur, il y a de l’abus. Faire à Londres, en même temps, les affaires de votre maître et celles de votre valet ! représenter à la fois le roi et moi dans une cour étrangère, c’est trop de moitié, c’est trop. — Pour toi, Basile, fripon mon cadet, je veux t’apprendre à clocher devant les boiteux ; je veux… Non, dissimulons avec eux pour les enferrer l’un par l’autre. Attention sur la journée, monsieur Figaro ! D’abord, avancer l’heure de votre petite fête, pour épouser plus sûrement ; écarter une Marceline qui de vous est friande en diable ; empocher l’or et les présents ; donner le change aux petites passions de monsieur le comte ; étriller rondement monsieur du Basile, et…
Scène III
329
MARCELINE, BARTHOLO, FIGARO.
330
Figaro s’interrompt.
331
…Héééé, voilà le gros docteur, la fête sera complète. Hé, bonjour, cher docteur de mon cœur ! Est-ce ma noce avec Suzon qui vous attire au château ?
332
Bartholo, avec dédain.
333
Ah ! mon cher monsieur, point du tout.
334
Figaro.
335
Cela serait bien généreux !
336
Bartholo.
337
Certainement, et par trop sot.
338
Figaro.
339
Moi qui eus le malheur de troubler la vôtre !
340
Bartholo.
341
Avez-vous autre chose à nous dire ?
342
Figaro.
343
On n’aura pas pris soin de votre mule !
344
Bartholo, en colère.
345
Bavard enragé, laissez-nous !
346
Figaro.
347
Vous vous fâchez, docteur ? Les gens de votre état sont bien durs ! Pas plus de pitié des pauvres animaux… en vérité… que si c’était des hommes ! Adieu, Marceline : avez-vous toujours envie de plaider contre moi ?
348
Pour n’aimer pas, faut-il qu’on se haïsse ?
349
Je m’en rapporte au docteur.
350
Bartholo.
351
Qu’est-ce que c’est ?
352
Figaro.
353
Elle vous le contera de reste.
354
(Il sort.)
Scène IV
355
MARCELINE, BARTHOLO.
356
Bartholo le regarde aller.
357
Ce drôle est toujours le même ! Et, à moins qu’on ne l’écorche vif, je prédis qu’il mourra dans la peau du plus fier insolent…
358
Marceline le retourne.
359
Enfin, vous voilà donc, éternel docteur, toujours si grave et compassé, qu’on pourrait mourir en attendant vos secours, comme on s’est marié jadis malgré vos précautions.
360
Bartholo.
361
Toujours amère et provoquante ! Eh bien ! qui rend donc ma présence au château si nécessaire ? Monsieur le comte a-t-il eu quelque accident ?
362
Marceline.
363
Non, docteur.
364
Bartholo.
365
La Rosine, sa trompeuse comtesse, est-elle incommodée, Dieu merci ?
366
Marceline.
367
Elle languit.
368
Bartholo.
369
Et de quoi ?
370
Marceline.
371
Son mari la néglige.
372
Bartholo, avec joie.
373
Ah ! le digne époux qui me venge !
374
Marceline.
375
On ne sait comment définir le comte : il est jaloux et libertin.
376
Bartholo.
377
Libertin par ennui, jaloux par vanité : cela va sans dire.
378
Marceline.
379
Aujourd’hui, par exemple, il marie notre Suzanne à son Figaro, qu’il comble en faveur de cette union…
380
Bartholo.
381
Que Son Excellence a rendue nécessaire ?
382
Marceline.
383
Pas tout à fait ; mais dont Son Excellence voudrait égayer en secret l’événement avec l’épousée…
384
Bartholo.
385
De monsieur Figaro ? C’est un marché qu’on peut conclure avec lui.
386
Marceline.
387
Basile assure que non.
388
Bartholo.
389
Cet autre maraud loge ici ? C’est une caverne ! Et qu’y fait-il ?
390
Marceline.
391
Tout le mal dont il est capable. Mais le pis que j’y trouve est cette ennuyeuse passion qu’il a pour moi depuis si longtemps.
392
Bartholo.
393
Je me serais débarrassé vingt fois de sa poursuite.
394
Marceline.
395
De quelle manière ?
396
Bartholo.
397
En l’épousant.
398
Marceline.
399
Railleur fade et cruel, que ne vous débarrassez-vous de la mienne à ce prix ? Ne le devez-vous pas ? Où est le souvenir de vos engagements ? Qu’est devenu celui de notre petit Emmanuel, ce fruit d’un amour oublié, qui devait nous conduire à des noces ?
400
Bartholo, ôtant son chapeau.
401
Est-ce pour écouter ces sornettes que vous m’avez fait venir de Séville ? Et cet accès d’hymen qui vous reprend si vif…
402
Marceline.
403
Eh bien ! n’en parlons plus. Mais si rien n’a pu vous porter à la justice de m’épouser, aidez-moi donc du moins à en épouser un autre.
404
Bartholo.
405
Ah ! volontiers : parlons. Mais quel mortel abandonné du ciel et des femmes …?
406
Marceline.
407
Eh ! qui pourrait-ce être, docteur, sinon le beau, le gai, l’aimable Figaro ?
408
Bartholo.
409
Ce fripon-là ?
410
Marceline.
411
Jamais fâché, toujours en belle humeur ; donnant le présent à la joie, et s’inquiétant de l’avenir tout aussi peu que du passé ; sémillant, généreux ; généreux…
412
Bartholo.
413
Comme un voleur.
414
Marceline.
415
Comme un seigneur ; charmant enfin : mais c’est le plus grand monstre !
416
Bartholo.
417
Et sa Suzanne ?
418
Marceline.
419
Elle ne l’aurait pas, la rusée, si vous vouliez m’aider, mon petit docteur, à faire valoir un engagement que j’ai de lui.
420
Bartholo.
421
Le jour de son mariage ?
422
Marceline.
423
On en rompt de plus avancés ; et si je ne craignais d’éventer un petit secret des femmes !…
424
Bartholo.
425
En ont-elles pour le médecin du corps ?
426
Marceline.
427
Ah ! vous savez que je n’en ai pas pour vous. Mon sexe est ardent, mais timide : un certain charme a beau nous attirer vers le plaisir, la femme la plus aventurée sent en elle une voix qui lui dit : Sois belle si tu peux, sage si tu veux ; mais sois considérée, il le faut. Or, puisqu’il faut être au moins considérée, que toute femme en sent l’importance, effrayons d’abord la Suzanne sur la divulgation des offres qu’on lui fait.
428
Bartholo.
429
Où cela mènera-t-il ?
430
Marceline.
431
Que, la honte la prenant au collet, elle continuera de refuser le comte, lequel, pour se venger, appuiera l’opposition que j’ai faite à son mariage ; alors le mien devient certain.
432
Bartholo.
433
Elle a raison. Parbleu ! c’est un bon tour que de faire épouser ma vieille gouvernante au coquin qui fit enlever ma jeune maîtresse.
434
Marceline, vite.
435
Et qui croit ajouter à ses plaisirs en trompant mes espérances.
436
Bartholo, vite.
437
Et qui m’a volé dans le temps cent écus que j’ai sur le cœur.
438
Marceline.
439
Ah ! quelle volupté !…
440
Bartholo.
441
De punir un scélérat.
442
Marceline.
443
De l’épouser, docteur, de l’épouser !
Scène V
444
MARCELINE, BARTHOLO, SUZANNE.
445
Suzanne, un bonnet de femme avec un large ruban dans la main, une robe de femme sur le bras.
446
L’épouser, l’épouser ! Qui donc ? mon Figaro ?
447
Marceline, aigrement.
448
Pourquoi non ? Vous l’épousez bien !
449
Bartholo, riant.
450
Le bon argument de femme en colère ! Nous parlions, belle Suzon, du bonheur qu’il aura de vous posséder.
451
Marceline.
452
Sans compter monseigneur, dont on ne parle pas.
453
Suzanne, une révérence.
454
Votre servante, madame ; il y a toujours quelque chose d’amer dans vos propos.
455
Marceline, une révérence.
456
Bien la vôtre, madame. Où donc est l’amertume ? n’est-il pas juste qu’un libéral seigneur partage un peu la joie qu’il procure à ses gens ?
457
Suzanne.
458
Qu’il procure ?
459
Marceline.
460
Oui, madame.
461
Suzanne.
462
Heureusement la jalousie de madame est aussi connue que ses droits sur Figaro sont légers.
463
Marceline.
464
On eût pu les rendre plus forts en les cimentant à la façon de madame.
465
Suzanne.
466
Oh ! cette façon, madame, est celle des dames savantes.
467
Marceline.
468
Et l’enfant ne l’est pas du tout ! Innocente comme un vieux juge !
469
Bartholo, attirant Marceline.
470
Adieu, jolie fiancée de notre Figaro.
471
Marceline, une révérence.
472
L’accordée secrète de monseigneur.
473
Suzanne, une révérence.
474
Qui vous estime beaucoup, madame.
475
Marceline, une révérence.
476
Me fera-t-elle aussi l’honneur de me chérir un peu, madame ?
477
Suzanne, une révérence.
478
À cet égard, madame n’a rien à désirer.
479
Marceline, une révérence.
480
C’est une si jolie personne que madame !
481
Suzanne, une révérence.
482
Eh ! mais assez pour désoler madame.
483
Marceline, une révérence.
484
Surtout bien respectable !
485
Suzanne, une révérence.
486
C’est aux duègnes à l’être.
487
Marceline, outrée.
488
Aux duègnes ! aux duègnes !
489
Bartholo, l’arrêtant.
490
Marceline !
491
Marceline.
492
Allons ! docteur, car je n’y tiendrais pas. Bonjour, madame.
493
(Une révérence.)
Scène VI
494
SUZANNE, seule.
495
Allez, madame ! allez, pédante ! Je crains aussi peu vos efforts que je méprise vos outrages. — Voyez cette vieille sibylle ! parce qu’elle a fait quelques études et tourmenté la jeunesse de madame, elle veut tout dominer au château ! (Elle jette la robe qu’elle tient, sur une chaise.) Je ne sais plus ce que je venais prendre.
Scène VII
496
SUZANNE, CHÉRUBIN.
497
Chérubin, accourant.
498
Ah ! Suzon, depuis deux heures j’épie le moment de te trouver seule. Hélas ! tu te maries, et moi je vais partir.
499
Suzanne.
500
Comment mon mariage éloigne-t-il du château le premier page de monseigneur ?
501
Chérubin, piteusement.
502
Suzanne, il me renvoie.
503
Suzanne le contrefait.
504
Chérubin, quelque sottise !
505
Chérubin.
506
Il m’a trouvé hier au soir chez ta cousine Fanchette, à qui je faisais répéter son petit rôle d’innocente, pour la fête de ce soir : il s’est mis dans une fureur en me voyant ! — Sortez ! m’a-t-il dit, petit… Je n’ose pas prononcer devant une femme le gros mot qu’il a dit : sortez, et demain vous ne coucherez pas au château. Si madame, si ma belle marraine ne parvient pas à l’apaiser, c’est fait, Suzon, je suis à jamais privé du bonheur de te voir.
507
Suzanne.
508
De me voir, moi ? c’est mon tour ? Ce n’est donc plus pour ma maîtresse que vous soupirez en secret ?
509
Chérubin.
510
Ah ! Suzon, qu’elle est noble et belle ! mais qu’elle est imposante !
511
Suzanne.
512
C’est-à-dire que je ne le suis pas, et qu’on peut oser avec moi…
513
Chérubin.
514
Tu sais trop bien, méchante, que je n’ose pas oser. Mais que tu es heureuse ! à tous moments la voir, lui parler, l’habiller le matin et la déshabiller le soir, épingle à épingle… Ah ! Suzon, je donnerais… Qu’est-ce que tu tiens donc là ?
515
Suzanne, raillant.
516
Hélas ! l’heureux bonnet et le fortuné ruban qui renferment la nuit les cheveux de cette belle marraine…
517
Chérubin, vivement.
518
Son ruban de nuit ! donne-le-moi, mon cœur.
519
Suzanne, le retirant.
520
Eh ! que non pas ! — Son cœur ! Comme il est familier donc ! si ce n’était pas un morveux sans conséquence. (Chérubin arrache le ruban.) Ah ! le ruban !
521
Chérubin tourne autour du grand fauteuil.
522
Tu diras qu’il est égaré, gâté, qu’il est perdu. Tu diras tout ce que tu voudras.
523
Suzanne tourne après lui.
524
Oh ! dans trois ou quatre ans, je prédis que vous serez le plus grand petit vaurien !… Rendez-vous le ruban ?
525
(Elle veut le reprendre.)
526
Chérubin tire une romance de sa poche.
527
Laisse, ah ! laisse-le-moi, Suzon ; je te donnerai ma romance ; et, pendant que le souvenir de ta belle maîtresse attristera tous mes moments, le tien y versera le seul rayon de joie qui puisse encore amuser mon cœur.
528
Suzanne arrache la romance.
529
Amuser votre cœur, petit scélérat ! vous croyez parler à votre Fanchette. On vous surprend chez elle, et vous soupirez pour madame ; et vous m’en contez à moi, par-dessus le marché !
530
Chérubin, exalté.
531
Cela est vrai, d’honneur ! je ne sais plus ce que je suis, mais depuis quelque temps je sens ma poitrine agitée ; mon cœur palpite au seul aspect d’une femme ; les mots amour et volupté le font tressaillir et le troublent. Enfin le besoin de dire à quelqu’un Je vous aime est devenu pour moi si pressant, que je le dis tout seul, en courant dans le parc, à ta maîtresse, à toi, aux arbres, aux nuages, au vent qui les emporte avec mes paroles perdues. — Hier je rencontrai Marceline…
532
Suzanne, riant.
533
Ah ! ah ! ah ! ah !
534
Chérubin.
535
Pourquoi non ? elle est femme ! elle est fille ! Une fille, une femme ! ah ! que ces noms sont doux ! qu’ils sont intéressants !
536
Suzanne.
537
Il devient fou !
538
Chérubin.
539
Fanchette est douce, elle m’écoute au moins : tu ne l’es pas, toi !
540
Suzanne.
541
C’est bien dommage ; écoutez donc monsieur !
542
(Elle veut arracher le ruban.)
543
Chérubin tourne en fuyant.
544
Ah ! ouiche ! on ne l’aura, vois-tu, qu’avec ma vie. Mais si tu n’es pas contente du prix, j’y joindrai mille baisers.
545
(Il lui donne chasse à son tour.)
546
Suzanne tourne en fuyant.
547
Mille soufflets, si vous approchez ! Je vais m’en plaindre à ma maîtresse ; et, loin de supplier pour vous, je dirai moi-même à monseigneur : C’est bien fait, monseigneur, chassez-nous ce petit voleur ; renvoyez à ses parents un petit mauvais sujet qui se donne les airs d’aimer madame, et qui veut toujours m’embrasser par contre-coup.
548
Chérubin voit le comte entrer ; il se jette derrière le fauteuil avec effroi.
549
Je suis perdu.
550
Suzanne.
551
Quelle frayeur !
Scène VIII
552
SUZANNE, Le COMTE, CHÉRUBIN caché.
553
Suzanne aperçoit le Comte.
554
Ah !…
555
(Elle s’approche du fauteuil pour masquer Chérubin.)
556
Le Comte s’avance.
557
Tu es émue, Suzon ! tu parlais seule, et ton petit cœur paraît dans une agitation… bien pardonnable, au reste, un jour comme celui-ci.
558
Suzanne, troublée.
559
Monseigneur, que me voulez-vous ? Si l’on vous trouvait avec moi…
560
Le Comte.
561
Je serais désolé qu’on m’y surprît ; mais tu sais tout l’intérêt que je prends à toi. Basile ne t’a pas laissé ignorer mon amour. Je n’ai qu’un instant pour t’expliquer mes vues ; écoute.
562
(Il s’assied dans le fauteuil.)
563
Suzanne, vivement.
564
Je n’écoute rien.
565
Le Comte lui prend la main.
566
Un seul mot. Tu sais que le roi m’a nommé son ambassadeur à Londres. J’emmène avec moi Figaro, je lui donne un excellent poste ; et comme le devoir d’une femme est de suivre son mari…
567
Suzanne.
568
Ah ! si j’osais parler !
569
Le Comte la rapproche de lui.
570
Parle, parle, ma chère ; use aujourd’hui d’un droit que tu prends sur moi pour la vie.
571
Suzanne, effrayée.
572
Je n’en veux point, monseigneur, je n’en veux point. Quittez-moi, je vous prie.
573
Le Comte.
574
Mais dis auparavant.
575
Suzanne, en colère.
576
Je ne sais plus ce que je disais.
577
Le Comte.
578
Sur le devoir des femmes.
579
Suzanne.
580
Eh bien ! lorsque monseigneur enleva la sienne de chez le docteur, et qu’il l’épousa par amour ; lorsqu’il abolit pour elle un certain affreux droit du seigneur…
581
Le Comte, gaiement.
582
Qui faisait bien de la peine aux filles ! Ah ! Suzette, ce droit charmant ! si tu venais en jaser sur la brune, au jardin, je mettrais un tel prix à cette légère faveur…
583
Basile parle en dehors.
584
Il n’est pas chez lui, monseigneur.
585
Le Comte se lève.
586
Quelle est cette voix ?
587
Suzanne.
588
Que je suis malheureuse !
589
Le Comte.
590
Sors, pour qu’on n’entre pas.
591
Suzanne, troublée.
592
Que je vous laisse ici ?
593
Basile crie en dehors.
594
Monseigneur était chez madame, il en est sorti ; je vais voir.
595
Le Comte.
596
Et pas un lieu pour se cacher ! Ah ! derrière ce fauteuil… assez mal ; mais renvoie-le bien vite.
597
(Suzanne lui barre le chemin ; il la pousse doucement, elle recule, et se met ainsi entre lui et le petit page ; mais pendant que le comte s’abaisse et prend sa place, Chérubin tourne, et se jette effrayé sur le fauteuil, à genoux, et s’y blottit. Suzanne prend la robe qu’elle apportait, en couvre le page, et se met devant le fauteuil.)
Scène IX
598
Le COMTE et CHÉRUBIN cachés, SUZANNE, BASILE.
599
Basile.
600
N’auriez-vous pas vu monseigneur, mademoiselle ?
601
Suzanne, brusquement.
602
Hé ! pourquoi l’aurais-je vu ? Laissez-moi.
603
Basile s’approche.
604
Si vous étiez plus raisonnable, il n’y aurait rien d’étonnant à ma question. C’est Figaro qui le cherche.
605
Suzanne.
606
Il cherche donc l’homme qui lui veut le plus de mal après vous ?
607
Le Comte, à part.
608
Voyons un peu comme il me sert.
609
Basile.
610
Désirer du bien à une femme, est-ce vouloir du mal à son mari ?
611
Suzanne.
612
Non, dans vos affreux principes, agent de corruption !
613
Basile.
614
Que vous demande-t-on ici que vous n’alliez prodiguer à un autre ? Grâce à la douce cérémonie, ce qu’on vous défendait hier, on vous le prescrira demain.
615
Suzanne.
616
Indigne !
617
Basile.
618
De toutes les choses sérieuses, le mariage étant la plus bouffonne, j’avais pensé…
619
Suzanne, outrée.
620
Des horreurs. Qui vous permet d’entrer ici ?
621
Basile.
622
Là, là, mauvaise ! Dieu vous apaise ! il n’en sera que ce que vous voulez. Mais ne croyez pas non plus que je regarde monsieur Figaro comme l’obstacle qui nuit à monseigneur ; et, sans le petit page…
623
Suzanne, timidement.
624
Don Chérubin ?
625
Basile la contrefait.
626
Cherubino di amore, qui tourne autour de vous sans cesse, et qui ce matin encore rôdait ici pour y entrer, quand je vous ai quittée. Dites que cela n’est pas vrai ?
627
Suzanne.
628
Quelle imposture ! Allez-vous-en, méchant homme !
629
Basile.
630
On est un méchant homme parce qu’on y voit clair. N’est-ce pas pour vous aussi cette romance dont il fait mystère ?
631
Suzanne, en colère.
632
Ah ! oui, pour moi !
633
Basile.
634
À moins qu’il ne l’ait composée pour madame ! En effet, quand il sert à table, on dit qu’il la regarde avec des yeux !… Mais, peste, qu’il ne s’y joue pas ; monseigneur est brutal sur l’article.
635
Suzanne, outrée.
636
Et vous bien scélérat, d’aller semant de pareils bruits pour perdre un malheureux enfant tombé dans la disgrâce de son maître.
637
Basile.
638
L’ai-je inventé ? Je le dis, parce que tout le monde en parle.
639
Le Comte se lève.
640
Comment, tout le monde en parle !
641
Suzanne.
642
Ah ! ciel !
643
Basile.
644
Ha, ha !
645
Le Comte.
646
Courez, Basile, et qu’on le chasse.
647
Basile.
648
Ah ! que je suis fâché d’être entré !
649
Suzanne, troublée.
650
Mon Dieu ! mon Dieu !
651
Le Comte, à Basile.
652
Elle est saisie. Asseyons-la dans ce fauteuil.
653
Suzanne le repousse vivement.
654
Je ne veux pas m’asseoir. Entrer ainsi librement, c’est indigne !
655
Le Comte.
656
Nous sommes deux avec toi, ma chère. Il n’y a plus le moindre danger !
657
Basile.
658
Moi je suis désolé de m’être égayé sur le page, puisque vous l’entendiez ; je n’en usais ainsi que pour pénétrer ses sentiments, car au fond…
659
Le Comte.
660
Cinquante pistoles, un cheval, et qu’on le renvoie à ses parents.
661
Basile.
662
Monseigneur, pour un badinage ?
663
Le Comte.
664
Un petit libertin que j’ai surpris encore hier avec la fille du jardinier.
665
Basile.
666
Avec Fanchette ?
667
Le Comte.
668
Et dans sa chambre.
669
Suzanne, outrée.
670
Où monseigneur avait sans doute affaire aussi ?
671
Le Comte, gaiement.
672
J’en aime assez la remarque.
673
Basile.
674
Elle est d’un bon augure.
675
Le Comte, gaiement.
676
Mais non ; j’allais chercher ton oncle Antonio, mon ivrogne de jardinier, pour lui donner des ordres. Je frappe, on est longtemps à m’ouvrir ; ta cousine a l’air empêtré, je prends un soupçon, je lui parle, et, tout en causant, j’examine. Il y avait derrière la porte une espèce de rideau, de porte-manteau, de je ne sais pas quoi, qui couvrait des hardes ; sans faire semblant de rien, je vais doucement, doucement lever ce rideau (pour imiter le geste il lève la robe du fauteuil), et je vois… (Il aperçoit le page.) Ah !…
677
Basile.
678
Ha, ha !
679
Le Comte.
680
Ce tour-ci vaut l’autre.
681
Basile.
682
Encore mieux.
683
Le Comte, à Suzanne.
684
À merveille, mademoiselle : à peine fiancée, vous faites de ces apprêts ? C’était pour recevoir mon page que vous désiriez d’être seule ? Et vous, monsieur, qui ne changez point de conduite, il vous manquait de vous adresser, sans respect pour votre marraine, à sa première camériste, à la femme de votre ami ! Mais je ne souffrirai pas que Figaro, qu’un homme que j’estime et que j’aime, soit victime d’une pareille tromperie. Était-il avec vous, Basile ?
685
Suzanne, outrée.
686
Il n’y a tromperie ni victime ; il était là lorsque vous me parliez.
687
Le Comte, emporté.
688
Puisses-tu mentir en le disant ! son plus cruel ennemi n’oserait lui souhaiter ce malheur.
689
Suzanne.
690
Il me priait d’engager madame à vous demander sa grâce. Votre arrivée l’a si fort troublé, qu’il s’est masqué de ce fauteuil.
691
Le Comte, en colère.
692
Ruse d’enfer ! je m’y suis assis en entrant.
693
Chérubin.
694
Hélas, monseigneur, j’étais tremblant derrière.
695
Le Comte.
696
Autre fourberie ! je viens de m’y placer moi-même.
697
Chérubin.
698
Pardon, mais c’est alors que je me suis blotti dedans.
699
Le Comte, plus outré.
700
C’est donc une couleuvre que ce petit… serpent-là ! il nous écoutait !
701
Chérubin.
702
Au contraire, monseigneur, j’ai fait ce que j’ai pu pour ne rien entendre.
703
Le Comte.
704
Ô perfidie ! (À Suzanne.) Tu n’épouseras pas Figaro.
705
Basile.
706
Contenez-vous, on vient.
707
Le Comte, tirant Chérubin du fauteuil et le mettant sur ses pieds.
708
Il resterait là devant toute la terre !
Scène X
709
CHÉRUBIN, SUZANNE, FIGARO, LA COMTESSE, LE COMTE, FANCHETTE, BASILE.
710
(Beaucoup de valets, paysannes, paysans vêtus de blanc.)
711
Figaro, tenant une toque de femme, garnie de plumes blanches et de rubans blancs, parle à la comtesse.
712
Il n’y a que vous, madame, qui puissiez nous obtenir cette faveur.
713
La Comtesse.
714
Vous les voyez, monsieur le comte, ils me supposent un crédit que je n’ai point ; mais comme leur demande n’est pas déraisonnable…
715
Le Comte, embarrassé.
716
Il faudrait qu’elle le fût beaucoup…
717
Figaro, bas à Suzanne.
718
Soutiens bien mes efforts.
719
Suzanne, bas à Figaro.
720
Qui ne mèneront à rien.
721
Figaro, bas.
722
Va toujours.
723
Le Comte, à Figaro.
724
Que voulez-vous ?
725
Figaro.
726
Monseigneur, vos vassaux, touchés de l’abolition d’un certain droit fâcheux que votre amour pour madame…
727
Le Comte.
728
Hé bien, ce droit n’existe plus : que veux-tu dire ?
729
Figaro, malignement.
730
Qu’il est bien temps que la vertu d’un si bon maître éclate ! Elle m’est d’un tel avantage aujourd’hui, que je désire être le premier à la célébrer à mes noces.
731
Le Comte, plus embarrassé.
732
Tu te moques, ami ! l’abolition d’un droit honteux n’est que l’acquit d’une dette envers l’honnêteté. Un Espagnol peut vouloir conquérir la beauté par des soins ; mais en exiger le premier, le plus doux emploi, comme une servile redevance : ah ! c’est la tyrannie d’un Vandale, et non le droit avoué d’un noble Castillan.
733
Figaro, tenant Suzanne par la main.
734
Permettez donc que cette jeune créature, de qui votre sagesse a préservé l’honneur, reçoive de votre main publiquement la toque virginale, ornée de plumes et de rubans blancs, symbole de la pureté de vos intentions : adoptez-en la cérémonie pour tous les mariages, et qu’un quatrain chanté en chœur rappelle à jamais le souvenir…
735
Le Comte, embarrassé.
736
Si je ne savais pas qu’amoureux, poëte et musicien, sont trois titres d’indulgence pour toutes les folies…
737
Figaro.
738
Joignez-vous à moi, mes amis !
739
Tous ensemble
740
Monseigneur ! monseigneur !
741
Suzanne, au Comte.
742
Pourquoi fuir un éloge que vous méritez si bien ?
743
Le Comte, à part.
744
La perfide !
745
Figaro.
746
Regardez-la donc, monseigneur ; jamais plus jolie fiancée ne montrera mieux la grandeur de votre sacrifice.
747
Suzanne.
748
Laisse là ma figure, et ne vantons que sa vertu.
749
Le Comte, à part.
750
C’est un jeu que tout ceci.
751
La Comtesse.
752
Je me joins à eux, monsieur le comte ; et cette cérémonie me sera toujours chère, puisqu’elle doit son motif à l’amour charmant que vous aviez pour moi.
753
Le Comte.
754
Que j’ai toujours, madame ; et c’est à ce titre que je me rends.
755
Tous ensemble
756
Vivat !
757
Le Comte, à part.
758
Je suis pris. (Haut.) Pour que la cérémonie eût un peu plus d’éclat, je voudrais seulement qu’on la remît à tantôt. (À part.) Faisons vite chercher Marceline.
759
Figaro, à Chérubin.
760
Eh bien ! espiègle, vous n’applaudissez pas ?
761
Suzanne.
762
Il est au désespoir ; monseigneur le renvoie.
763
La Comtesse.
764
Ah ! monsieur, je demande sa grâce.
765
Le Comte.
766
Il ne la mérite point.
767
La Comtesse.
768
Hélas ! il est si jeune !
769
Le Comte.
770
Pas tant que vous le croyez.
771
Chérubin, tremblant.
772
Pardonner généreusement n’est pas le droit du seigneur auquel vous avez renoncé en épousant madame.
773
La Comtesse.
774
Il n’a renoncé qu’à celui qui vous affligeait tous.
775
Suzanne.
776
Si monseigneur avait cédé le droit de pardonner, ce serait sûrement le premier qu’il voudrait racheter en secret.
777
Le Comte, embarrassé.
778
Sans doute.
779
La Comtesse.
780
Et pourquoi le racheter ?
781
Chérubin, au comte.
782
Je fus léger dans ma conduite, il est vrai, monseigneur ; mais jamais la moindre indiscrétion dans mes paroles…
783
Le Comte, embarrassé.
784
Eh bien ! c’est assez…
785
Figaro.
786
Qu’entend-il ?
787
Le Comte, vivement.
788
C’est assez, c’est assez ; tout le monde exige son pardon, je l’accorde, et j’irai plus loin : je lui donne une compagnie dans ma légion.
789
Tous ensemble.
790
Vivat !
791
Le Comte.
792
Mais c’est à condition qu’il partira sur-le-champ, pour joindre en Catalogne.
793
Figaro.
794
Ah ! monseigneur, demain.
795
Le Comte insiste.
796
Je le veux.
797
Chérubin.
798
J’obéis.
799
Le Comte.
800
Saluez votre marraine, et demandez sa protection.
801
(Chérubin met un genou en terre devant la comtesse, et ne peut parler.)
802
La Comtesse, émue.
803
Puisqu’on ne peut vous garder seulement aujourd’hui, partez, jeune homme. Un nouvel état vous appelle ; allez le remplir dignement. Honorez votre bienfaiteur. Souvenez-vous de cette maison, où votre jeunesse a trouvé tant d’indulgence. Soyez soumis, honnête et brave ; nous prendrons part à vos succès.
804
(Chérubin se relève, et retourne à sa place.)
805
Le Comte.
806
Vous êtes bien émue, madame !
807
La Comtesse.
808
Je ne m’en défends pas. Qui sait le sort d’un enfant jeté dans une carrière aussi dangereuse ! Il est allié de mes parents ; et, de plus, il est mon filleul.
809
Le Comte, à part.
810
Je vois que Basile avait raison. (Haut.) Jeune homme, embrassez Suzanne… pour la dernière fois.
811
Figaro.
812
Pourquoi cela, monseigneur ? Il viendra passer ses hivers. Baise-moi donc aussi, capitaine ! (Il l’embrasse.) Adieu, mon petit Chérubin. Tu vas mener un train de vie bien différent, mon enfant : dame ! tu ne rôderas plus tout le jour au quartier des femmes ; plus d’échaudés, de goûtés à la crème ; plus de main-chaude ou de colin-maillard. De bons soldats, morbleu ! basanés, mal vêtus ; un grand fusil bien lourd ; tourne à droite, tourne à gauche, en avant, marche à la gloire ; et ne va pas broncher en chemin, à moins qu’un bon coup de feu…
813
Suzanne.
814
Fi donc, l’horreur !
815
La Comtesse.
816
Quel pronostic ?
817
Le Comte.
818
Où donc est Marceline ? Il est bien singulier qu’elle ne soit pas des vôtres !
819
Fanchette
820
Monseigneur, elle a pris le chemin du bourg, par le petit sentier de la ferme.
821
Le Comte.
822
Et elle en reviendra…
823
Basile.
824
Quand il plaira à Dieu.
825
Figaro.
826
S’il lui plaisait qu’il ne lui plût jamais !…
827
Fanchette
828
Monsieur le docteur lui donnait le bras.
829
Le Comte, vivement.
830
Le docteur est ici ?
831
Basile.
832
Elle s’en est d’abord emparée…
833
Le Comte, à part.
834
Il ne pouvait venir plus à propos.
835
Fanchette
836
Elle avait l’air bien échauffée ; elle parlait tout haut en marchant, puis elle s’arrêtait, et faisait comme ça de grands bras… ; et monsieur le docteur lui faisait comme ça de la main, en l’apaisant. Elle paraissait si courroucée ! elle nommait mon cousin Figaro.
837
Le Comte lui prend le menton.
838
Cousin… futur.
839
Fanchette, montrant Chérubin.
840
Monseigneur, nous avez-vous pardonné d’hier ?
841
Le Comte interrompt.
842
Bonjour, bonjour, petite.
843
Figaro.
844
C’est son chien d’amour qui la berce ; elle aurait troublé notre fête.
845
Le Comte, à part.
846
Elle la troublera, je t’en réponds. (Haut.) Allons, madame, entrons. Basile, vous passerez chez moi.
847
Suzanne, à Figaro.
848
Tu me rejoindras, mon fils ?
849
Figaro, bas à Suzanne.
850
Est-il bien enfilé ?
851
Suzanne, bas.
852
Charmant garçon !
853
(Ils sortent tous.)
Scène XI
854
CHÉRUBIN, FIGARO, BASILE.
855
(Pendant qu’on sort, Figaro les arrête tous deux et les ramène.)
856
Figaro.
857
Ah çà, vous autres, la cérémonie adoptée, ma fête de ce soir en est la suite ; il faut bravement nous recorder : ne faisons point comme ces acteurs qui ne jouent jamais si mal que le jour où la critique est le plus éveillée. Nous n’avons point de lendemain qui nous excuse, nous. Sachons bien nos rôles aujourd’hui.
858
Basile, malignement.
859
Le mien est plus difficile que tu ne crois.
860
Figaro, faisant, sans qu’il le voie, le geste de le rosser.
861
Tu es loin aussi de savoir tout le succès qu’il te vaudra.
862
Chérubin.
863
Mon ami, tu oublies que je pars.
864
Figaro.
865
Et toi, tu voudrais bien rester !
866
Chérubin.
867
Ah ! si je le voudrais !
868
Figaro.
869
Il faut ruser. Point de murmure à ton départ. Le manteau de voyage à l’épaule ; arrange ouvertement ta trousse, et qu’on voie ton cheval à la grille ; un temps de galop jusqu’à la ferme ; reviens à pied par les derrières ; monseigneur te croira parti ; tiens-toi seulement hors de sa vue ; je me charge de l’apaiser après la fête.
870
Chérubin.
871
Mais Fanchette qui ne sait pas son rôle !
872
Basile.
873
Que diable lui apprenez-vous donc, depuis huit jours que vous ne la quittez pas ?
874
Figaro.
875
Tu n’as rien à faire aujourd’hui, donne-lui par grâce une leçon.
876
Basile.
877
Prenez garde, jeune homme, prenez garde ! le père n’est pas satisfait ; la fille a été souffletée ; elle n’étudie pas avec vous. Chérubin ! Chérubin ! vous lui causerez des chagrins ! Tant va la cruche à l’eau…
878
Figaro.
879
Ah ! voilà notre imbécile avec ses vieux proverbes ! Eh bien, pédant ! que dit la sagesse des nations ? Tant va la cruche à l’eau, qu’à la fin…
880
Basile.
881
Elle s’emplit.
882
Figaro, en s’en allant.
883
Pas si bête, pourtant, pas si bête !
Acte Deuxième
884
Le théâtre représente une chambre à coucher superbe, un grand lit en alcôve, une estrade au-devant. La porte pour entrer s’ouvre et se ferme à la troisième coulisse à droite ; celle d’un cabinet, à la première coulisse à gauche. Une porte, dans le fond, va chez les femmes. Une fenêtre s’ouvre de l’autre côté.
Scène I
885
SUZANNE ; LA COMTESSE entre par la porte à droite.
886
La Comtesse se jette dans une bergère.
887
Ferme la porte, Suzanne, et conte-moi tout dans le plus grand détail.
888
Suzanne.
889
Je n’ai rien caché à madame.
890
La Comtesse.
891
Quoi ! Suzon, il voulait te séduire ?
892
Suzanne.
893
Oh ! que non ! monseigneur n’y met pas tant de façon avec sa servante : il voulait m’acheter.
894
La Comtesse.
895
Et le petit page était présent ?
896
Suzanne.
897
C’est-à-dire caché derrière le grand fauteuil. Il venait me prier de vous demander sa grâce.
898
La Comtesse.
899
Hé ! pourquoi ne pas s’adresser à moi-même ? Est-ce que je l’aurais refusé, Suzon ?
900
Suzanne.
901
C’est ce que j’ai dit : mais ses regrets de partir, et surtout de quitter madame ! Ah ! Suzon, qu’elle est noble et belle ! mais qu’elle est imposante !
902
La Comtesse.
903
Est-ce que j’ai cet air-là, Suzon ? Moi qui l’ai toujours protégé.
904
Suzanne.
905
Puis il a vu votre ruban de nuit que je tenais ; il s’est jeté dessus…
906
La Comtesse, souriant.
907
Mon ruban ?… Quelle enfance !
908
Suzanne.
909
J’ai voulu le lui ôter ; madame, c’était un lion ; ses yeux brillaient… Tu ne l’auras qu’avec ma vie, disait-il en forçant sa petite voix douce et grêle.
910
La Comtesse, rêvant.
911
Eh bien, Suzon ?
912
Suzanne.
913
Eh bien, madame, est-ce qu’on peut faire finir ce petit démon-là ? Ma marraine par-ci ; je voudrais bien par l’autre : et parce qu’il n’oserait seulement baiser la robe de madame, il voudrait toujours m’embrasser, moi.
914
La Comtesse, rêvant.
915
Laissons… laissons ces folies… Enfin, ma pauvre Suzanne, mon époux a fini par te dire…
916
Suzanne.
917
Que si je ne voulais pas l’entendre, il allait protéger Marceline.
918
La Comtesse se lève et se promène, en se servant fortement de l’éventail.
919
Il ne m’aime plus du tout.
920
Suzanne.
921
Pourquoi tant de jalousie ?
922
La Comtesse.
923
Comme tous les maris, ma chère ! uniquement par orgueil. Ah ! je l’ai trop aimé ; je l’ai lassé de mes tendresses et fatigué de mon amour : voilà mon seul tort avec lui ; mais je n’entends pas que cet honnête aveu te nuise, et tu épouseras Figaro. Lui seul peut nous y aider : viendra-t-il ?
924
Suzanne.
925
Dès qu’il verra partir la chasse.
926
La Comtesse, se servant de l’éventail.
927
Ouvre un peu la croisée sur le jardin. Il fait une chaleur ici !…
928
Suzanne.
929
C’est que madame parle et marche avec action.
930
(Elle va ouvrir la croisée du fond.)
931
La Comtesse, rêvant longtemps.
932
Sans cette constance à me fuir… Les hommes sont bien coupables !
933
Suzanne crie, de la fenêtre :
934
Ah ! voilà monseigneur qui traverse à cheval le grand potager, suivi de Pédrille, avec deux, trois, quatre lévriers.
935
La Comtesse.
936
Nous avons du temps devant nous. (Elle s’assied.) On frappe, Suzon !
937
Suzanne court ouvrir en chantant.
938
Ah ! c’est mon Figaro ! ah ! c’est mon Figaro !
Scène II
939
FIGARO, SUZANNE, LA COMTESSE, assise.
940
Suzanne.
941
Mon cher ami, viens donc ! Madame est dans une impatience !…
942
Figaro.
943
Et toi, ma petite Suzanne ? — Madame n’en doit prendre aucune. Au fait, de quoi s’agit-il ? d’une misère. Monsieur le comte trouve notre jeune femme aimable, il voudrait en faire sa maîtresse ; et c’est bien naturel.
944
Suzanne.
945
Naturel ?
946
Figaro.
947
Puis il m’a nommé courrier de dépêches, et Suzon conseiller d’ambassade. Il n’y a pas là d’étourderie.
948
Suzanne.
949
Tu finiras ?
950
Figaro.
951
Et parce que ma Suzanne, ma fiancée, n’accepte pas le diplôme, il va favoriser les vues de Marceline : quoi de plus simple encore ? Se venger de ceux qui nuisent à nos projets en renversant les leurs, c’est ce que chacun fait, c’est ce que nous allons faire nous-mêmes. Eh bien, voilà tout, pourtant.
952
La Comtesse.
953
Pouvez-vous, Figaro, traiter si légèrement un dessein qui nous coûte à tous le bonheur ?
954
Figaro.
955
Qui dit cela, madame ?
956
Suzanne.
957
Au lieu de t’affliger de nos chagrins…
958
Figaro.
959
N’est-ce pas assez que je m’en occupe ? Or, pour agir aussi méthodiquement que lui, tempérons d’abord son ardeur de nos possessions, en l’inquiétant sur les siennes.
960
La Comtesse.
961
C’est bien dit ; mais comment ?
962
Figaro.
963
C’est déjà fait, madame ; un faux avis donné sur vous…
964
La Comtesse.
965
Sur moi ? la tête vous tourne !
966
Figaro.
967
Oh ! c’est à lui qu’elle doit tourner.
968
La Comtesse.
969
Un homme aussi jaloux !…
970
Figaro.
971
Tant mieux ! pour tirer parti des gens de ce caractère, il ne faut qu’un peu leur fouetter le sang : c’est ce que les femmes entendent si bien ! Puis, les tient-on fâchés tout rouge, avec un brin d’intrigue on les mène où l’on veut, par le nez, dans le Guadalquivir. Je vous ai fait rendre à Basile un billet inconnu, lequel avertit monseigneur qu’un galant doit chercher à vous voir aujourd’hui pendant le bal.
972
La Comtesse.
973
Et vous vous jouez ainsi de la vérité sur le compte d’une femme d’honneur !…
974
Figaro.
975
Il y en a peu, madame, avec qui je l’eusse osé, crainte de rencontrer juste.
976
La Comtesse.
977
Il faudra que je l’en remercie !
978
Figaro.
979
Mais dites-moi s’il n’est pas charmant de lui avoir taillé ses morceaux de la journée, de façon qu’il passe à rôder, à jurer après sa dame, le temps qu’il destinait à se complaire avec la nôtre ! Il est déjà tout dérouté : galopera-t-il celle-ci ? surveillera-t-il celle-là ? Dans son trouble d’esprit, tenez, tenez, le voilà qui court la plaine, et force un lièvre qui n’en peut mais. L’heure du mariage arrive en poste ; il n’aura pas pris de parti contre, et jamais il n’osera s’y opposer devant madame.
980
Suzanne.
981
Non ; mais Marceline, le bel esprit, osera le faire, elle.
982
Figaro.
983
Brrrr. Cela m’inquiète bien, ma foi ! Tu feras dire à monseigneur que tu te rendras sur la brune au jardin.
984
Suzanne.
985
Tu comptes sur celui-là ?
986
Figaro.
987
Oh ! dame, écoutez donc ; les gens qui ne veulent rien faire de rien n’avancent rien, et ne sont bons à rien. Voilà mon mot.
988
Suzanne.
989
Il est joli !
990
La Comtesse.
991
Comme son idée : vous consentiriez qu’elle s’y rendît ?
992
Figaro.
993
Point du tout. Je fais endosser un habit de Suzanne à quelqu’un : surpris par nous au rendez-vous, le comte pourra-t-il s’en dédire ?
994
Suzanne.
995
À qui mes habits ?
996
Figaro.
997
Chérubin.
998
La Comtesse.
999
Il est parti.
1000
Figaro.
1001
Non pas pour moi ; veut-on me laisser faire ?
1002
Suzanne.
1003
On peut s’en fier à lui pour mener une intrigue.
1004
Figaro.
1005
Deux, trois, quatre à la fois ; bien embrouillées, qui se croisent. J’étais né pour être courtisan.
1006
Suzanne.
1007
On dit que c’est un métier si difficile !
1008
Figaro.
1009
Recevoir, prendre, et demander : voilà le secret en trois mots.
1010
La Comtesse.
1011
Il a tant d’assurance qu’il finit par m’en inspirer.
1012
Figaro.
1013
C’est mon dessein.
1014
Suzanne.
1015
Tu disais donc…
1016
Figaro.
1017
Que, pendant l’absence de monseigneur, je vais vous envoyer le Chérubin : coiffez-le, habillez-le ; je le renferme et l’endoctrine ; et puis dansez, monseigneur.
1018
(Il sort.)
Scène III
1019
SUZANNE ; LA COMTESSE, assise.
1020
La Comtesse, tenant sa boîte à mouches.
1021
Mon Dieu, Suzon, comme je suis faite !… ce jeune homme qui va venir !…
1022
Suzanne.
1023
Madame ne veut donc pas qu’il en réchappe ?
1024
La Comtesse rêve devant sa petite glace.
1025
Moi ?… tu verras comme je vais le gronder.
1026
Suzanne.
1027
Faisons-lui chanter sa romance.
1028
(Elle la met sur la Comtesse.)
1029
La Comtesse.
1030
Mais c’est qu’en vérité mes cheveux sont dans un désordre…
1031
Suzanne, riant.
1032
Je n’ai qu’à reprendre ces deux boucles, madame le grondera bien mieux.
1033
La Comtesse, revenant à elle.
1034
Qu’est-ce que vous dites donc, mademoiselle ?
Scène IV
1035
CHÉRUBIN, l’air honteux ; SUZANNE, LA COMTESSE, assise.
1036
Suzanne.
1037
Entrez, monsieur l’officier ; on est visible.
1038
Chérubin avance en tremblant.
1039
Ah ! que ce nom m’afflige, madame ! il m’apprend qu’il faut quitter des lieux… une marraine si… bonne !…
1040
Suzanne.
1041
Et si belle !
1042
Chérubin, avec un soupir.
1043
Ah ! oui.
1044
Suzanne le contrefait.
1045
Ah ! oui. Le bon jeune homme ! avec ses longues paupières hypocrites ! Allons, bel oiseau bleu, chantez la romance à madame.
1046
La Comtesse la déplie.
1047
De qui… dit-on qu’elle est ?
1048
Suzanne.
1049
Voyez la rougeur du coupable : en a-t-il un pied sur les joues !
1050
Chérubin.
1051
Est-ce qu’il est défendu… de chérir…
1052
Suzanne lui met le poing sous le nez.
1053
Je dirai tout, vaurien !
1054
La Comtesse.
1055
Là… chante-t-il ?
1056
Chérubin.
1057
Oh ! madame, je suis si tremblant !…
1058
Suzanne, en riant.
1059
Et gnian, gnian, gnian, gnian, gnian, gnian, gnian ; dès que madame le veut, modeste auteur ! Je vais l’accompagner.
1060
La Comtesse.
1061
Prends ma guitare.
1062
(La Comtesse, assise, tient le papier pour suivre. Suzanne est derrière son fauteuil, et prélude en regardant la musique par-dessus sa maîtresse. Le petit page est devant elle, les yeux baissés. Ce tableau est juste la belle estampe d’après Vanloo, appelée LA CONVERSATION ESPAGNOLE.)
1063
ROMANCE
1064
Air : Marlbroug s’en va-t-en guerre.
1065
Premier couplet.
1066
Mon coursier hors d’haleine,
1067
(Que mon cœur, mon cœur a de peine !)
1068
J’errais de plaine en plaine,
1069
Au gré du destrier.
1070
Deuxième couplet.
1071
Au gré du destrier,
1072
Sans varlet, n’écuyer ;
1073
Là, près d’une fontaine,
1074
(Que mon cœur, mon cœur a de peine !)
1075
Songeant à ma marraine,
1076
Sentais mes pleurs couler.
1077
Troisième couplet.
1078
Sentais mes pleurs couler,
1079
Prêt à me désoler :
1080
Je gravais sur un frêne
1081
(Que mon cœur, mon cœur a de peine !
1082
Sa lettre sans la mienne.
1083
Le roi vint à passer.
1084
Quatrième couplet.
1085
Le roi vint à passer,
1086
Ses barons, son clergier.
1087
Beau page, dit la reine,
1088
(Que mon cœur, mon cœur a de peine !)
1089
Qui vous met à la gêne ?
1090
Qui vous fait tant plorer ?
1091
Cinquième couplet.
1092
Qui vous fait tant plorer ?
1093
Nous faut le déclarer. —
1094
Madame et souveraine,
1095
(Que mon cœur, mon cœur a de peine !)
1096
J’avais une marraine,
1097
Que toujours adorai.
1098
Sixième couplet.
1099
Que toujours adorai ;
1100
Je sens que j’en mourrai. —
1101
Beau page, dit la reine,
1102
(Que mon cœur, mon cœur a de peine !)
1103
N’est-il qu’une marraine ?
1104
Je vous en servirai.
1105
Septième couplet.
1106
Je vous en servirai ;
1107
Mon page vous ferai ;
1108
Puis à ma jeune Hélène,
1109
(Que mon cœur, mon cœur a de peine !)
1110
Fille d’un capitaine,
1111
Un jour vous marierai.
1112
Huitième couplet.
1113
Un jour vous marierai. —
1114
Nenni, n’en faut parler !
1115
Je veux, traînant ma chaîne,
1116
(Que mon cœur, mon cœur a de peine !)
1117
Mourir de cette peine,
1118
Mais non m’en consoler.
1119
La Comtesse.
1120
Il y a de la naïveté… du sentiment même.
1121
Suzanne va poser la guitare sur un fauteuil.
1122
Oh ! pour du sentiment, c’est un jeune homme qui… Ah çà, monsieur l’officier, vous a-t-on dit que, pour égayer la soirée, nous voulons savoir d’avance si un de mes habits vous ira passablement ?
1123
La Comtesse.
1124
J’ai peur que non.
1125
Suzanne se mesure avec lui.
1126
Il est de ma grandeur. Ôtons d’abord le manteau.
1127
(Elle le détache.)
1128
La Comtesse.
1129
Et si quelqu’un entrait ?
1130
Suzanne.
1131
Est-ce que nous faisons du mal donc ? Je vais fermer la porte. (elle court.) Mais c’est la coiffure que je veux voir.
1132
La Comtesse.
1133
Sur ma toilette, une baigneuse à moi.
1134
(Suzanne entre dans le cabinet dont la porte est au bord du théâtre.)
Scène V
1135
CHÉRUBIN ; LA COMTESSE, assise.
1136
La Comtesse.
1137
Jusqu’à l’instant du bal, le comte ignorera que vous soyez au château. Nous lui dirons après que le temps d’expédier votre brevet nous a fait naître l’idée…
1138
Chérubin le lui montre.
1139
Hélas ! madame, le voici ; Basile me l’a remis de sa part.
1140
La Comtesse.
1141
Déjà ? l’on a craint d’y perdre une minute. (Elle lit.) Ils se sont tant pressés, qu’ils ont oublié d’y mettre son cachet.
1142
(Elle le lui rend.)
Scène VI
1143
CHÉRUBIN, LA COMTESSE, SUZANNE.
1144
Suzanne entre avec un grand bonnet.
1145
Le cachet, à quoi ?
1146
La Comtesse.
1147
À son brevet.
1148
Suzanne.
1149
Déjà ?
1150
La Comtesse.
1151
C’est ce que je disais. Est-ce là ma baigneuse ?
1152
Suzanne s’assied près de la comtesse.
1153
Et la plus belle de toutes.
1154
(Elle chante avec des épingles dans sa bouche.)
1155
Tournez-vous donc envers ici,
1156
Jean de Lyra, mon bel ami.
1157
(Chérubin se met à genoux. Elle le coiffe.)
1158
Madame, il est charmant !
1159
La Comtesse.
1160
Arrange son collet d’un air un peu plus féminin.
1161
Suzanne l’arrange.
1162
Là… mais voyez donc ce morveux, comme il est joli en fille ! J’en suis jalouse, moi ! (Elle lui prend le menton.) Voulez-vous bien n’être pas joli comme ça ?
1163
La Comtesse.
1164
Qu’elle est folle ! Il faut relever la manche, afin que l’amadis prenne mieux… (Elle le retrousse.) Qu’est-ce qu’il a donc au bras ? Un ruban ?
1165
Suzanne.
1166
Et un ruban à vous. Je suis bien aise que madame l’ait vu. Je lui avais dit que je le dirais, déjà ! Oh ! si monseigneur n’était pas venu, j’aurais bien repris le ruban, car je suis presque aussi forte que lui.
1167
La Comtesse.
1168
Il y a du sang !
1169
(Elle détache le ruban.)
1170
Chérubin, honteux.
1171
Ce matin, comptant partir, j’arrangeais la gourmette de mon cheval ; il a donné de la tête, et la bossette m’a effleuré le bras.
1172
La Comtesse.
1173
On n’a jamais mis un ruban…
1174
Suzanne.
1175
Et surtout un ruban volé. — Voyons donc ce que la bossette… la courbette… la cornette du cheval… Je n’entends rien à tous ces noms-là. — Ah ! qu’il a le bras blanc ! c’est comme une femme ! plus blanc que le mien ! Regardez donc, madame !
1176
(Elle les compare.)
1177
La Comtesse, d’un ton glacé.
1178
Occupez-vous plutôt de m’avoir du taffetas gommé dans ma toilette.
1179
(Suzanne lui pousse la tête en riant ; il tombe sur les deux mains. Elle entre dans le cabinet au bord du théâtre.)
Scène VII
1180
CHÉRUBIN, à genoux ; LA COMTESSE, assise.
1181
La Comtesse reste un moment sans parler, les yeux sur son ruban. Chérubin la dévore de ses regards.
1182
Pour mon ruban, monsieur… comme c’est celui dont la couleur m’agrée le plus… j’étais fort en colère de l’avoir perdu.
Scène VIII
1183
CHÉRUBIN, à genoux ; LA COMTESSE, assise ; SUZANNE.
1184
Suzanne, revenant.
1185
Et la ligature à son bras ?
1186
(Elle remet à la comtesse du taffetas gommé et des ciseaux.)
1187
La Comtesse.
1188
En allant lui chercher tes hardes, prends le ruban d’un autre bonnet.
1189
(Suzanne sort par la porte du fond, en emportant le manteau du page.)
Scène IX
1190
CHÉRUBIN, à genoux ; LA COMTESSE, assise.
1191
Chérubin, les yeux baissés.
1192
Celui qui m’est ôté m’aurait guéri en moins de rien.
1193
La Comtesse.
1194
Par quelle vertu ? (Lui montrant le taffetas.) Ceci vaut mieux.
1195
Chérubin, hésitant.
1196
Quand un ruban… a serré la tête… ou touché la peau d’une personne…
1197
La Comtesse, coupant la phrase.
1198
… Étrangère, il devient bon pour les blessures ? J’ignorais cette propriété. Pour l’éprouver, je garde celui-ci qui vous a serré le bras. À la première égratignure… de mes femmes, j’en ferai l’essai.
1199
Chérubin, pénétré.
1200
Vous le gardez, et moi je pars !
1201
La Comtesse.
1202
Non pour toujours.
1203
Chérubin.
1204
Je suis si malheureux !
1205
La Comtesse, émue.
1206
Il pleure à présent ! C’est ce vilain Figaro avec son pronostic !
1207
Chérubin, exalté.
1208
Ah ! je voudrais toucher au terme qu’il m’a prédit ! Sûr de mourir à l’instant, peut-être ma bouche oserait…
1209
La Comtesse l’interrompt, et lui essuie les yeux avec son mouchoir.
1210
Taisez-vous, taisez-vous, enfant. Il n’y a pas un brin de raison dans tout ce que vous dites. (On frappe à la porte, elle élève la voix.) Qui frappe ainsi chez moi ?
Scène X
1211
CHÉRUBIN, LA COMTESSE ; LE COMTE, en dehors.
1212
Le Comte, en dehors.
1213
Pourquoi donc enfermée ?
1214
La Comtesse, troublée, se lève.
1215
C’est mon époux ! grands dieux !… (À Chérubin, qui s’est levé aussi.) Vous sans manteau, le col et les bras nus ! seul avec moi ! cet air de désordre, un billet reçu, sa jalousie !…
1216
Le Comte, en dehors.
1217
Vous n’ouvrez pas ?
1218
La Comtesse.
1219
C’est que… je suis seule.
1220
Le Comte, en dehors.
1221
Seule ! avec qui parlez-vous donc ?
1222
La Comtesse, cherchant.
1223
… Avec vous sans doute.
1224
Chérubin, à part.
1225
Après les scènes d’hier et de ce matin, il me tuerait sur la place !
1226
(Il court au cabinet de toilette, y entre, et tire la porte sur lui.)
Scène XI
1227
LA COMTESSE, seule, en ôte la clef, et court ouvrir au Comte.
1228
Ah ! quelle faute ! quelle faute !
Scène XII
1229
LE COMTE, LA COMTESSE.
1230
Le Comte, d’un ton un peu sévère.
1231
Vous n’êtes pas dans l’usage de vous enfermer !
1232
La Comtesse, troublée.
1233
Je… je chiffonnais… Oui, je chiffonnais avec Suzanne ; elle est passée un moment chez elle.
1234
Le Comte l’examine.
1235
Vous avez l’air et le ton bien altérés !
1236
La Comtesse.
1237
Cela n’est pas étonnant… pas étonnant du tout… je vous assure… nous parlions de vous… Elle est passée, comme je vous dis…
1238
Le Comte.
1239
Vous parliez de moi !… Je suis ramené par l’inquiétude : en montant à cheval, un billet qu’on m’a remis, mais auquel je n’ajoute aucune foi, m’a… pourtant agité.
1240
La Comtesse.
1241
Comment, monsieur ?… quel billet ?
1242
Le Comte.
1243
Il faut avouer, madame, que vous ou moi sommes entourés d’êtres… bien méchants ! On me donne avis que, dans la journée, quelqu’un que je crois absent doit chercher à vous entretenir.
1244
La Comtesse.
1245
Quel que soit cet audacieux, il faudra qu’il pénètre ici : car mon projet est de ne pas quitter ma chambre de tout le jour.
1246
Le Comte.
1247
Ce soir, pour la noce de Suzanne ?
1248
La Comtesse.
1249
Pour rien au monde ; je suis très-incommodée.
1250
Le Comte.
1251
Heureusement le docteur est ici. (Le page fait tomber une chaise dans le cabinet.) Quel bruit entends-je ?
1252
La Comtesse, plus troublée.
1253
Du bruit ?
1254
Le Comte.
1255
On a fait tomber un meuble.
1256
La Comtesse.
1257
Je… je n’ai rien entendu, pour moi.
1258
Le Comte.
1259
Il faut que vous soyez furieusement préoccupée !
1260
La Comtesse.
1261
Préoccupée ! de quoi ?
1262
Le Comte.
1263
Il y a quelqu’un dans ce cabinet, madame.
1264
La Comtesse.
1265
Hé… qui voulez-vous qu’il y ait, monsieur ?
1266
Le Comte.
1267
C’est moi qui vous le demande ; j’arrive.
1268
La Comtesse.
1269
Hé ! mais… Suzanne apparemment qui range.
1270
Le Comte.
1271
Vous avez dit qu’elle était passée chez elle !
1272
La Comtesse.
1273
Passée… ou entrée là : je ne sais lequel.
1274
Le Comte.
1275
Si c’est Suzanne, d’où vient le trouble où je vous vois ?
1276
La Comtesse.
1277
Du trouble pour ma camériste ?
1278
Le Comte.
1279
Pour votre camériste, je ne sais ; mais pour du trouble, assurément.
1280
La Comtesse.
1281
Assurément, monsieur, cette fille vous trouble et vous occupe beaucoup plus que moi.
1282
Le Comte, en colère.
1283
Elle m’occupe à tel point, madame, que je veux la voir à l’instant.
1284
La Comtesse.
1285
Je crois, en effet, que vous le voulez souvent ; mais voilà bien les soupçons les moins fondés…
Scène XIII
1286
LE COMTE, LA COMTESSE ; SUZANNE entre avec des hardes et pousse la porte du fond.
1287
Le Comte.
1288
Ils en seront plus aisés à détruire. (Il crie en regardant du côté du cabinet.) Sortez, Suzon ; je vous l’ordonne !
1289
(Suzanne s’arrête auprès de l’alcôve dans le fond.)
1290
La Comtesse.
1291
Elle est presque nue, monsieur : vient-on troubler ainsi des femmes dans leur retraite ? Elle essayait des hardes que je lui donne en la mariant ; elle s’est enfuie, quand elle vous a entendu.
1292
Le Comte.
1293
Si elle craint tant de se montrer, au moins elle peut parler. (Il se tourne vers la porte du cabinet.) Répondez-moi, Suzanne ; êtes-vous dans ce cabinet ?
1294
(Suzanne, restée au fond, se jette dans l’alcôve et s’y cache.)
1295
La Comtesse, vivement, tournée vers le cabinet.
1296
Suzon, je vous défends de répondre. (Au Comte.) On n’a jamais poussé si loin la tyrannie !
1297
Le Comte s’avance vers le cabinet.
1298
Oh ! bien, puisqu’elle ne parle pas, vêtue ou non, je la verrai.
1299
La Comtesse se met au-devant.
1300
Partout ailleurs je ne puis l’empêcher ; mais j’espère aussi que chez moi…
1301
Le Comte.
1302
Et moi j’espère savoir dans un moment quelle est cette Suzanne mystérieuse. Vous demander la clef serait, je le vois, inutile ; mais il est un moyen sûr de jeter en dedans cette légère porte. Holà, quelqu’un !
1303
La Comtesse.
1304
Attirer vos gens, et faire un scandale public d’un soupçon qui nous rendrait la fable du château ?
1305
Le Comte.
1306
Fort bien, madame. En effet, j’y suffirai ; je vais à l’instant prendre chez moi ce qu’il faut… (Il marche pour sortir, et revient.) Mais, pour que tout reste au même état, voudrez-vous bien m’accompagner sans scandale et sans bruit, puisqu’il vous déplaît tant ?… Une chose aussi simple, apparemment, ne me sera pas refusée !
1307
La Comtesse, troublée.
1308
Eh ! monsieur, qui songe à vous contrarier ?
1309
Le Comte.
1310
Ah ! j’oubliais la porte qui va chez vos femmes ; il faut que je la ferme aussi, pour que vous soyez pleinement justifiée.
1311
(Il va fermer la porte du fond et en ôte la clef.)
1312
La Comtesse, à part.
1313
Ô ciel ! étourderie funeste !
1314
Le Comte, revenant à elle.
1315
Maintenant que cette chambre est close, acceptez mon bras, je vous prie ; (il élève la voix) et quant à la Suzanne du cabinet, il faudra qu’elle ait la bonté de m’attendre ; et le moindre mal qui puisse lui arriver à mon retour…
1316
La Comtesse.
1317
En vérité, monsieur, voilà bien la plus odieuse aventure…
1318
(Le Comte l’emmène et ferme la porte à la clef.)
Scène XIV
1319
SUZANNE, CHÉRUBIN.
1320
Suzanne sort de l’alcôve, accourt au cabinet et parle à travers la serrure.
1321
Ouvrez, Chérubin, ouvrez vite, c’est Suzanne ; ouvrez, et sortez.
1322
Chérubin sort.
1323
Ah ! Suzon, quelle horrible scène !
1324
Suzanne.
1325
Sortez, vous n’avez pas une minute !
1326
Chérubin, effrayé.
1327
Et par où sortir ?
1328
Suzanne.
1329
Je n’en sais rien, mais sortez.
1330
Chérubin.
1331
S’il n’y a pas d’issue ?
1332
Suzanne.
1333
Après la rencontre de tantôt, il vous écraserait, et nous serions perdues. — Courez conter à Figaro…
1334
Chérubin.
1335
La fenêtre du jardin n’est peut-être pas bien haute.
1336
(Il court y regarder.)
1337
Suzanne, avec effroi.
1338
Un grand étage ! impossible ! Ah ! ma pauvre maîtresse ! Et mon mariage ? ô ciel !
1339
Chérubin revient.
1340
Elle donne sur la melonnière : quitte à gâter une couche ou deux.
1341
Suzanne le retient et s’écrie :
1342
Il va se tuer !
1343
Chérubin, exalté.
1344
Dans un gouffre allumé, Suzon ! oui, je m’y jetterais plutôt que de lui nuire… Et ce baiser va me porter bonheur.
1345
(Il l’embrasse et court sauter par la fenêtre.)
Scène XV
1346
SUZANNE, seule ; un cri de frayeur.
1347
Ah !… (Elle tombe assise un moment. Elle va péniblement regarder à la fenêtre et revient.) Il est déjà bien loin. Ô le petit garnement ! aussi leste que joli ! Si celui-là manque de femmes… Prenons sa place au plus tôt. (En entrant dans le cabinet.) Vous pouvez à présent, monsieur le comte, rompre la cloison, si cela vous amuse ; au diantre qui répond un mot !
1348
(Elle s’y enferme.)
Scène XVI
1349
LE COMTE, LA COMTESSE rentrent dans la chambre.
1350
Le Comte, une pince à la main, qu’il jette sur le fauteuil.
1351
Tout est bien comme je l’ai laissé. Madame, en m’exposant à briser cette porte, réfléchissez aux suites : encore une fois, voulez-vous l’ouvrir ?
1352
La Comtesse.
1353
Eh ! monsieur, quelle horrible humeur peut altérer ainsi les égards entre deux époux ? Si l’amour vous dominait au point de vous inspirer ces fureurs, malgré leur déraison, je les excuserais ; j’oublierais peut-être, en faveur du motif, ce qu’elles ont d’offensant pour moi. Mais la seule vanité peut-elle jeter dans cet excès un galant homme ?
1354
Le Comte.
1355
Amour ou vanité, vous ouvrirez la porte, ou je vais à l’instant…
1356
La Comtesse, au-devant.
1357
Arrêtez, monsieur, je vous prie ! Me croyez-vous capable de manquer à ce que je me dois ?
1358
Le Comte.
1359
Tout ce qu’il vous plaira, madame ; mais je verrai qui est dans ce cabinet.
1360
La Comtesse, effrayée.
1361
Eh bien, monsieur, vous le verrez. Écoutez-moi… tranquillement.
1362
Le Comte.
1363
Ce n’est donc pas Suzanne ?
1364
La Comtesse, timidement.
1365
Au moins n’est-ce pas non plus une personne… dont vous deviez rien redouter… Nous disposions une plaisanterie… bien innocente, en vérité, pour ce soir… ; et je vous jure…
1366
Le Comte.
1367
Et vous me jurez…
1368
La Comtesse.
1369
Que nous n’avions pas plus dessein de vous offenser l’un que l’autre.
1370
Le Comte, vite.
1371
L’un que l’autre ? C’est un homme.
1372
La Comtesse.
1373
Un enfant, monsieur.
1374
Le Comte.
1375
Hé, qui donc ?
1376
La Comtesse.
1377
À peine osé-je le nommer !
1378
Le Comte, furieux.
1379
Je le tuerai.
1380
La Comtesse.
1381
Grands dieux !
1382
Le Comte.
1383
Parlez donc !
1384
La Comtesse.
1385
Ce jeune… Chérubin…
1386
Le Comte.
1387
Chérubin ! l’insolent ! Voilà mes soupçons et le billet expliqués.
1388
La Comtesse, joignant les mains.
1389
Ah ! monsieur ! gardez de penser…
1390
Le Comte, frappant du pied.
1391
(À part.) Je trouverai partout ce maudit page ! (Haut.) Allons, madame, ouvrez ; je sais tout maintenant. Vous n’auriez pas été si émue, en le congédiant ce matin, il serait parti quand je l’ai ordonné, vous n’auriez pas mis tant de fausseté dans votre conte de Suzanne, il ne se serait pas si soigneusement caché, s’il n’y avait rien de criminel.
1392
La Comtesse.
1393
Il a craint de vous irriter en se montrant.
1394
Le Comte, hors de lui, et criant vers le cabinet.
1395
Sors donc, petit malheureux !
1396
La Comtesse le prend à bras-le-corps, en l’éloignant.
1397
Ah ! monsieur, monsieur, votre colère me fait trembler pour lui. N’en croyez pas un injuste soupçon, de grâce ! et que le désordre où vous l’allez trouver…
1398
Le Comte.
1399
Du désordre !
1400
La Comtesse.
1401
Hélas ! oui : prêt à s’habiller en femme, une coiffure à moi sur la tête, en veste et sans manteau, le col ouvert, les bras nus ; il allait essayer…
1402
Le Comte.
1403
Et vous vouliez garder votre chambre ! Indigne épouse ! ah ! vous la garderez… longtemps ; mais il faut avant que j’en chasse un insolent, de manière à ne plus le rencontrer nulle part.
1404
La Comtesse se jette à genoux, les bras élevés.
1405
Monsieur le comte, épargnez un enfant ; je ne me consolerais pas d’avoir causé…
1406
Le Comte.
1407
Vos frayeurs aggravent son crime.
1408
La Comtesse.
1409
Il n’est pas coupable, il partait : c’est moi qui l’ai fait appeler.
1410
Le Comte, furieux.
1411
Levez-vous. Ôtez-vous… Tu es bien audacieuse d’oser me parler pour un autre !
1412
La Comtesse.
1413
Eh bien ! je m’ôterai, monsieur, je me lèverai ; je vous remettrai même la clef du cabinet : mais, au nom de votre amour…
1414
Le Comte.
1415
De mon amour, perfide !
1416
La Comtesse se lève, et lui présente la clef.
1417
Promettez-moi que vous laisserez aller cet enfant sans lui faire aucun mal ; et puisse, après, tout votre courroux tomber sur moi, si je ne vous convaincs pas…
1418
Le Comte, prenant la clef.
1419
Je n’écoute plus rien.
1420
La Comtesse se jette sur une bergère, un mouchoir sur les yeux.
1421
Ô ciel ! il va périr !
1422
Le Comte ouvre la porte, et recule.
1423
C’est Suzanne !
Scène XVII
1424
LA COMTESSE, LE COMTE, SUZANNE.
1425
Suzanne sort en riant.
1426
Je le tuerai, je le tuerai ! Tuez-le donc, ce méchant page.
1427
Le Comte, à part.
1428
Ah ! quelle école ! (Regardant la comtesse, qui est restée stupéfaite.) Et vous aussi, vous jouez l’étonnement ?… Mais peut-être elle n’y est pas seule.
1429
(Il entre.)
Scène XVIII
1430
LA COMTESSE, assise ; SUZANNE.
1431
Suzanne accourt à sa maîtresse.
1432
Remettez-vous, madame ; il est bien loin ; il a fait un saut…
1433
La Comtesse.
1434
Ah ! Suzon, je suis morte !
Scène XIX
1435
LA COMTESSE, assise, SUZANNE, LE COMTE.
1436
Le Comte sort du cabinet d’un air confus. Après un court silence :
1437
Il n’y a personne, et pour le coup j’ai tort. — Madame… vous jouez fort bien la comédie.
1438
Suzanne, gaiement.
1439
Et moi, monseigneur ?
1440
(La comtesse, son mouchoir sur la bouche pour se remettre, ne parle pas.)
1441
Le Comte s’approche.
1442
Quoi ! madame, vous plaisantiez ?
1443
La Comtesse, se remettant un peu.
1444
Eh pourquoi non, monsieur ?
1445
Le Comte.
1446
Quel affreux badinage ! et par quel motif, je vous prie ?
1447
La Comtesse.
1448
Vos folies méritent-elles de la pitié ?
1449
Le Comte.
1450
Nommer folies ce qui touche à l’honneur !
1451
La Comtesse, assurant son ton par degrés.
1452
Me suis-je unie à vous pour être éternellement dévouée à l’abandon et à la jalousie, que vous seul osez concilier ?
1453
Le Comte.
1454
Ah ! madame, c’est sans ménagement.
1455
Suzanne.
1456
Madame n’avait qu’à vous laisser appeler les gens !
1457
Le Comte.
1458
Tu as raison, et c’est à moi de m’humilier… Pardon, je suis d’une confusion !…
1459
Suzanne.
1460
Avouez, monseigneur, que vous la méritez un peu.
1461
Le Comte.
1462
Pourquoi donc ne sortais-tu pas lorsque je t’appelais, mauvaise !
1463
Suzanne.
1464
Je me rhabillais de mon mieux, à grand renfort d’épingles ; et madame, qui me le défendait, avait bien ses raisons pour le faire.
1465
Le Comte.
1466
Au lieu de rappeler mes torts, aide-moi plutôt à l’apaiser.
1467
La Comtesse.
1468
Non, monsieur ; un pareil outrage ne se couvre point. Je vais me retirer aux Ursulines, et je vois trop qu’il en est temps.
1469
Le Comte.
1470
Le pourriez-vous sans quelques regrets ?
1471
Suzanne.
1472
Je suis sûre, moi, que le jour du départ serait la veille des larmes.
1473
La Comtesse.
1474
Et quand cela serait, Suzon ? J’aime mieux le regretter que d’avoir la bassesse de lui pardonner ; il m’a trop offensée.
1475
Le Comte.
1476
Rosine !…
1477
La Comtesse.
1478
Je ne la suis plus, cette Rosine que vous avez tant poursuivie ! je suis la pauvre comtesse Almaviva, la triste femme délaissée, que vous n’aimez plus.
1479
Suzanne.
1480
Madame !
1481
Le Comte, suppliant.
1482
Par pitié !
1483
La Comtesse.
1484
Vous n’en aviez aucune pour moi.
1485
Le Comte.
1486
Mais aussi ce billet… Il m’a tourné le sang !
1487
La Comtesse.
1488
Je n’avais pas consenti qu’on l’écrivît.
1489
Le Comte.
1490
Vous le saviez ?
1491
La Comtesse.
1492
C’est cet étourdi de Figaro…
1493
Le Comte.
1494
Il en était ?
1495
La Comtesse.
1496
… Qui l’a remis à Basile.
1497
Le Comte.
1498
Qui m’a dit le tenir d’un paysan. Ô perfide chanteur, lame à deux tranchants ! c’est toi qui payeras pour tout le monde.
1499
La Comtesse.
1500
Vous demandez pour vous un pardon que vous refusez aux autres : voilà bien les hommes ! Ah ! si jamais je consentais à pardonner en faveur de l’erreur où vous a jeté ce billet, j’exigerais que l’amnistie fût générale.
1501
Le Comte.
1502
Eh bien ! de tout mon cœur, comtesse. Mais comment réparer une faute aussi humiliante ?
1503
La Comtesse se lève.
1504
Elle l’était pour tous deux.
1505
Le Comte.
1506
Ah ! dites pour moi seul. — Mais je suis encore à concevoir comment les femmes prennent si vite et si juste l’air et le ton des circonstances. Vous rougissiez, vous pleuriez, votre visage était défait… D’honneur, il l’est encore.
1507
La Comtesse, s’efforçant de sourire.
1508
Je rougissais… du ressentiment de vos soupçons. Mais les hommes sont-ils assez délicats pour distinguer l’indignation d’une âme honnête outragée, d’avec la confusion qui naît d’une accusation méritée ?
1509
Le Comte, souriant.
1510
Et ce page en désordre, en veste, et presque nu…
1511
La Comtesse, montrant Suzanne.
1512
Vous le voyez devant vous. N’aimez-vous pas mieux l’avoir trouvé que l’autre ? En général vous ne haïssez pas de rencontrer celui-ci.
1513
Le Comte, riant plus fort.
1514
Et ces prières, ces larmes feintes…
1515
La Comtesse.
1516
Vous me faites rire, et j’en ai peu d’envie.
1517
Le Comte.
1518
Nous croyons valoir quelque chose en politique, et nous ne sommes que des enfants. C’est vous, c’est vous, madame, que le roi devrait envoyer en ambassade à Londres ! Il faut que votre sexe ait fait une étude bien réfléchie de l’art de se composer, pour réussir à ce point !
1519
La Comtesse.
1520
C’est toujours vous qui nous y forcez.
1521
Suzanne.
1522
Laissez-nous prisonniers sur parole, et vous verrez si nous sommes gens d’honneur.
1523
La Comtesse.
1524
Brisons là, monsieur le Comte. J’ai peut-être été trop loin ; mais mon indulgence, en un cas aussi grave, doit au moins m’obtenir la vôtre.
1525
Le Comte.
1526
Mais vous répéterez que vous me pardonnez ?
1527
La Comtesse.
1528
Est-ce que je l’ai dit, Suzon ?
1529
Suzanne.
1530
Je ne l’ai pas entendu, madame.
1531
Le Comte.
1532
Eh bien ! que ce mot vous échappe.
1533
La Comtesse.
1534
Le méritez-vous donc, ingrat ?
1535
Le Comte.
1536
Oui, par mon repentir.
1537
Suzanne.
1538
Soupçonner un homme dans le cabinet de madame !
1539
Le Comte.
1540
Elle m’en a si sévèrement puni !
1541
Suzanne.
1542
Ne pas s’en fier à elle, quand elle dit que c’est sa camériste !
1543
Le Comte.
1544
Rosine, êtes-vous donc implacable ?
1545
La Comtesse.
1546
Ah ! Suzon, que je suis faible ! quel exemple je te donne ! (Tendant la main au comte.) On ne croira plus à la colère des femmes.
1547
Suzanne.
1548
Bon ! madame, avec eux ne faut-il pas toujours en venir là ?
1549
(Le Comte baise ardemment la main de sa femme.)
Scène XX
1550
SUZANNE, FIGARO, LA COMTESSE, LE COMTE.
1551
Figaro, arrivant tout essoufflé.
1552
On disait madame incommodée. Je suis vite accouru… Je vois avec joie qu’il n’en est rien.
1553
Le Comte, sèchement.
1554
Vous êtes fort attentif.
1555
Figaro.
1556
Et c’est mon devoir. Mais puisqu’il n’en est rien, monseigneur, tous vos jeunes vassaux des deux sexes sont en bas avec les violons et les cornemuses, attendant, pour m’accompagner, l’instant où vous permettrez que je mène ma fiancée…
1557
Le Comte.
1558
Et qui surveillera la comtesse au château ?
1559
Figaro.
1560
La veiller ! elle n’est pas malade.
1561
Le Comte.
1562
Non ; mais cet homme absent qui doit l’entretenir ?
1563
Figaro.
1564
Quel homme absent ?
1565
Le Comte.
1566
L’homme du billet que vous avez remis à Basile.
1567
Figaro.
1568
Qui dit cela ?
1569
Le Comte.
1570
Quand je ne le saurais pas d’ailleurs, fripon, ta physionomie, qui t’accuse, me prouverait déjà que tu mens.
1571
Figaro.
1572
S’il est ainsi, ce n’est pas moi qui mens, c’est ma physionomie.
1573
Suzanne.
1574
Va, mon pauvre Figaro, n’use pas ton éloquence en défaites ; nous avons tout dit.
1575
Figaro.
1576
Et quoi dit ? Vous me traitez comme un Basile !
1577
Suzanne.
1578
Que tu avais écrit le billet de tantôt pour faire accroire à monseigneur, quand il entrerait, que le petit page était dans ce cabinet, où je me suis enfermée.
1579
Le Comte.
1580
Qu’as-tu à répondre ?
1581
La Comtesse.
1582
Il n’y a plus rien à cacher, Figaro ; le badinage est consommé.
1583
Figaro, cherchant à deviner.
1584
Le badinage… est consommé ?
1585
Le Comte.
1586
Oui, consommé. Que dis-tu là-dessus ?
1587
Figaro.
1588
Moi ! je dis… que je voudrais bien qu’on en pût dire autant de mon mariage ; et si vous l’ordonnez…
1589
Le Comte.
1590
Tu conviens donc enfin du billet ?
1591
Figaro.
1592
Puisque madame le veut, que Suzanne le veut, que vous le voulez vous-même, il faut bien que je le veuille aussi : mais à votre place, en vérité, monseigneur, je ne croirais pas un mot de tout ce que nous vous disons.
1593
Le Comte.
1594
Toujours mentir contre l’évidence ! À la fin, cela m’irrite.
1595
La Comtesse, en riant.
1596
Eh ! ce pauvre garçon ! pourquoi voulez-vous, monsieur, qu’il dise une fois la vérité ?
1597
Figaro, bas à Suzanne.
1598
Je l’avertis de son danger ; c’est tout ce qu’un honnête homme peut faire.
1599
Suzanne, bas.
1600
As-tu vu le petit page ?
1601
Figaro, bas.
1602
Encore tout froissé.
1603
Suzanne, bas.
1604
Ah ! pécaïre !
1605
La Comtesse.
1606
Allons, monsieur le comte, ils brûlent de s’unir : leur impatience est naturelle ; entrons pour la cérémonie.
1607
Le Comte, à part.
1608
Et Marceline, Marceline… (Haut.) Je voudrais être… au moins vêtu.
1609
La Comtesse.
1610
Pour nos gens ! Est-ce que je le suis ?
Scène XXI
1611
FIGARO, SUZANNE, LA COMTESSE, LE COMTE, ANTONIO.
1612
Antonio, demi-gris, tenant un pot de giroflées écrasées.
1613
Monseigneur ! monseigneur !
1614
Le Comte.
1615
Que me veux-tu, Antonio ?
1616
Antonio.
1617
Faites donc une fois griller les croisées qui donnent sur mes couches ! On jette toutes sortes de choses par ces fenêtres ; et tout à l’heure encore on vient d’en jeter un homme.
1618
Le Comte.
1619
Par ces fenêtres ?
1620
Antonio.
1621
Regardez comme on arrange mes giroflées !
1622
Suzanne, bas à Figaro.
1623
Alerte, Figaro, alerte !
1624
Figaro.
1625
Monseigneur, il est gris dès le matin.
1626
Antonio.
1627
Vous n’y êtes pas. C’est un petit reste d’hier. Voilà comme on fait des jugements… ténébreux.
1628
Le Comte, avec feu.
1629
Cet homme ! cet homme ! où est-il ?
1630
Antonio.
1631
Où il est ?
1632
Le Comte.
1633
Oui.
1634
Antonio.
1635
C’est ce que je dis. Il faut me le trouver, déjà. Je suis votre domestique ; il n’y a que moi qui prends soin de votre jardin ; il y tombe un homme, et vous sentez… que ma réputation en est effleurée.
1636
Suzanne, bas à Figaro.
1637
Détourne, détourne.
1638
Figaro.
1639
Tu boiras donc toujours ?
1640
Antonio.
1641
Eh ! si je ne buvais pas, je deviendrais enragé.
1642
La Comtesse.
1643
Mais en prendre ainsi sans besoin…
1644
Antonio.
1645
Boire sans soif et faire l’amour en tout temps, madame, il n’y a que ça qui nous distingue des autres bêtes.
1646
Le Comte, vivement.
1647
Réponds-moi donc, ou je vais te chasser.
1648
Antonio.
1649
Est-ce que je m’en irais ?
1650
Le Comte.
1651
Comment donc ?
1652
Antonio, se touchant le front.
1653
Si vous n’avez pas assez de ça pour garder un bon domestique, je ne suis pas assez bête, moi, pour renvoyer un si bon maître.
1654
Le Comte le secoue avec colère.
1655
On a, dis-tu, jeté un homme par cette fenêtre ?
1656
Antonio.
1657
Oui, mon Excellence ; tout à l’heure, en veste blanche, et qui s’est enfui, jarni, courant…
1658
Le Comte, impatienté.
1659
Après ?
1660
Antonio.
1661
J’ai bien voulu courir après ; mais je me suis donné contre la grille une si fière gourde à la main, que je ne peux plus remuer ni pied ni patte de ce doigt-là.
1662
(Levant le doigt.)
1663
Le Comte.
1664
Au moins tu reconnaîtrais l’homme ?
1665
Antonio.
1666
Oh ! que oui-dà !… si je l’avais vu, pourtant !
1667
Suzanne, bas à Figaro.
1668
Il ne l’a pas vu.
1669
Figaro.
1670
Voilà bien du train pour un pot de fleurs ! combien te faut-il, pleurard, avec ta giroflée ? Il est inutile de chercher, monseigneur ; c’est moi qui ai sauté.
1671
Le Comte.
1672
Comment, c’est vous !
1673
Antonio.
1674
Combien te faut-il, pleurard ? Votre corps a donc bien grandi depuis ce temps-là ? car je vous ai trouvé beaucoup plus moindre et plus fluet.
1675
Figaro.
1676
Certainement ; quand on saute, on se pelotonne…
1677
Antonio.
1678
M’est avis que c’était plutôt… qui dirait, le gringalet de page.
1679
Le Comte.
1680
Chérubin, tu veux dire ?
1681
Figaro.
1682
Oui, revenu tout exprès avec son cheval de la porte de Séville, où peut-être il est déjà.
1683
Antonio.
1684
Oh ! non, je ne dis pas ça, je ne dis pas ça ; je n’ai pas vu sauter de cheval, car je le dirais de même.
1685
Le Comte.
1686
Quelle patience !
1687
Figaro.
1688
J’étais dans la chambre des femmes, en veste blanche : il fait un chaud !… J’attendais là ma Suzannette, quand j’ai ouï tout à coup la voix de monseigneur, et le grand bruit qui se faisait : je ne sais quelle crainte m’a saisi à l’occasion de ce billet ; et, s’il faut avouer ma bêtise, j’ai sauté sans réflexion sur les couches, où je me suis même un peu foulé le pied droit.
1689
(Il frotte son pied.)
1690
Antonio.
1691
Puisque c’est vous, il est juste de vous rendre ce brimborion de papier qui a coulé de votre veste, en tombant.
1692
Le Comte se jette dessus.
1693
Donne-le-moi.
1694
(Il ouvre le papier et le referme.)
1695
Figaro, à part.
1696
Je suis pris.
1697
Le Comte, à Figaro.
1698
La frayeur ne vous aura pas fait oublier ce que contient ce papier, ni comment il se trouvait dans votre poche ?
1699
Figaro, embarrassé, fouille dans ses poches et en tire des papiers.
1700
Non sûrement… Mais c’est que j’en ai tant ! Il faut répondre à tout… (Il regarde un des papiers.) Ceci ? ah ! c’est une lettre de Marceline, en quatre pages ; elle est belle !… Ne serait-ce pas la requête de ce pauvre braconnier en prison ?… Non, la voici… J’avais l’état des meubles du petit château dans l’autre poche…
1701
(Le comte rouvre le papier qu’il tient.)
1702
La Comtesse, bas à Suzanne.
1703
Ah ! dieux ! Suzon, c’est le brevet d’officier.
1704
Suzanne, bas à Figaro.
1705
Tout est perdu, c’est le brevet.
1706
Le Comte replie le papier.
1707
Eh bien ! l’homme aux expédients, vous ne devinez pas ?
1708
Antonio, s’approchant de Figaro.
1709
Monseigneur dit si vous ne devinez pas ?
1710
Figaro le repousse.
1711
Fi donc ! vilain, qui me parle dans le nez !
1712
Le Comte.
1713
Vous ne vous rappelez pas ce que ce peut être ?
1714
Figaro.
1715
A, a, a, ah ! povero ! ce sera le brevet de ce malheureux enfant, qu’il m’avait remis, et que j’ai oublié de lui rendre. O o, o, oh ! étourdi que je suis ! que fera-t-il sans son brevet ? Il faut courir…
1716
Le Comte.
1717
Pourquoi vous l’aurait-il remis ?
1718
Figaro, embarrassé.
1719
Il… désirait qu’on y fît quelque chose.
1720
Le Comte regarde son papier.
1721
Il n’y manque rien.
1722
La Comtesse, bas à Suzanne.
1723
Le cachet.
1724
Suzanne, bas à Figaro.
1725
Le cachet manque.
1726
Le Comte, à Figaro.
1727
Vous ne répondez pas ?
1728
Figaro.
1729
C’est… qu’en effet, il y manque peu de chose. Il dit que c’est l’usage…
1730
Le Comte.
1731
L’usage ! l’usage ! l’usage de quoi ?
1732
Figaro.
1733
D’y apposer le sceau de vos armes. Peut-être aussi que cela ne valait pas la peine.
1734
Le Comte rouvre le papier et le chiffonne de colère.
1735
Allons, il est écrit que je ne saurai rien. (À part.) C’est ce Figaro qui les mène, et je ne m’en vengerais pas ! (Il veut sortir avec dépit.)
1736
Figaro, l’arrêtant.
1737
Vous sortez sans ordonner mon mariage ?
Scène XXII
1738
BASILE, BARTHOLO, MARCELINE, FIGARO, LE COMTE, GRIPPE-SOLEIL, LA COMTESSE, SUZANNE, ANTONIO ; valets du Comte, ses vassaux.
1739
Marceline, au comte.
1740
Ne l’ordonnez pas, monseigneur ! Avant de lui faire grâce, vous nous devez justice. Il a des engagements avec moi.
1741
Le Comte, à part.
1742
Voilà ma vengeance arrivée.
1743
Figaro.
1744
Des engagements ! de quelle nature ? Expliquez-vous.
1745
Marceline.
1746
Oui, je m’expliquerai, malhonnête !
1747
(La comtesse s’assied sur une bergère. Suzanne est derrière elle.)
1748
Le Comte.
1749
De quoi s’agit-il, Marceline ?
1750
Marceline.
1751
D’une obligation de mariage.
1752
Figaro.
1753
Un billet, voilà tout, pour de l’argent prêté.
1754
Marceline, au comte.
1755
Sous condition de m’épouser. Vous êtes un grand seigneur, le premier juge de la province…
1756
Le Comte.
1757
Présentez-vous au tribunal, j’y rendrai justice à tout le monde.
1758
Basile, montrant Marceline.
1759
En ce cas, votre grandeur permet que je fasse aussi valoir mes droits sur Marceline ?
1760
Le Comte, à part.
1761
Ah ! voilà mon fripon du billet.
1762
Figaro.
1763
Autre fou de la même espèce !
1764
Le Comte, en colère, à Basile.
1765
Vos droits ! vos droits ! Il vous convient bien de parler devant moi, maître sot !
1766
Antonio, frappant dans sa main.
1767
Il ne l’a, ma foi, pas manqué du premier coup : c’est son nom.
1768
Le Comte.
1769
Marceline, on suspendra tout jusqu’à l’examen de vos titres, qui se fera publiquement dans la grande salle d’audience. Honnête Basile, agent fidèle et sûr, allez au bourg chercher les gens du siége.
1770
Basile.
1771
Pour son affaire ?
1772
Le Comte.
1773
Et vous m’amènerez le paysan du billet.
1774
Basile.
1775
Est-ce que je le connais ?
1776
Le Comte.
1777
Vous résistez !
1778
Basile.
1779
Je ne suis pas entré au château pour en faire les commissions.
1780
Le Comte.
1781
Quoi donc ?
1782
Basile.
1783
Homme à talent sur l’orgue du village, je montre le clavecin à madame, à chanter à ses femmes, la mandoline aux pages ; et mon emploi surtout est d’amuser votre compagnie avec ma guitare, quand il vous plaît me l’ordonner.
1784
Grippe-Soleil s’avance.
1785
J’irai bien, monsigneu, si cela vous plaira.
1786
Le Comte.
1787
Quel est ton nom et ton emploi ?
1788
Grippe-Soleil
1789
Je suis Grippe-Soleil, mon bon signeu ; le petit patouriau des chèvres, commandé pour le feu d’artifice. C’est fête aujourd’hui dans le troupiau ; et je sais ous-ce-qu’est toute l’enragée boutique à procès du pays.
1790
Le Comte.
1791
Ton zèle me plaît ; vas-y ; mais vous (à Basile), accompagnez monsieur en jouant de la guitare, et chantant pour l’amuser en chemin. Il est de ma compagnie.
1792
Grippe-Soleil, joyeux.
1793
Oh ! moi, je suis de la…
1794
(Suzanne l’apaise de la main, en lui montrant la comtesse.)
1795
Basile, surpris.
1796
Que j’accompagne Grippe-Soleil en jouant ?…
1797
Le Comte.
1798
C’est votre emploi. Partez ou je vous chasse.
1799
(Il sort.)
Scène XXIII
1800
Les acteurs précédents, excepté Le COMTE.
1801
Basile, à lui-même.
1802
Ah ! je n’irai pas lutter contre le pot de fer, moi qui ne suis…
1803
Figaro.
1804
Qu’une cruche.
1805
Basile, à part.
1806
Au lieu d’aider à leur mariage, je m’en vais assurer le mien avec Marceline. (À Figaro.) Ne conclus rien, crois-moi, que je ne sois de retour.
1807
(Il va prendre la guitare sur le fauteuil du fond.)
1808
Figaro le suit.
1809
Conclure ! oh ! va, ne crains rien ; quand même tu ne reviendrais jamais… Tu n’as pas l’air en train de chanter : veux-tu que je commence ?… Allons, gai, haut la-mi-la, pour ma fiancée.
1810
(Il se met en marche à reculons, danse en chantant la séguidille suivante. Basile accompagne, et tout le monde le suit.)
1811
SÉGUIDILLE
1812
Air noté.
1813
Je préfère à la richesse
1814
La sagesse
1815
De ma Suzon,
1816
Zon, zon, zon,
1817
Zon, zon, zon,
1818
Zon, zon, zon,
1819
Zon, zon, zon.
1820
Aussi sa gentillesse
1821
Est maîtresse
1822
De ma raison,
1823
Zon, zon, zon,
1824
Zon, zon, zon,
1825
Zon, zon, zon,
1826
Zon, zon, zon.
1827
(Le bruit s’éloigne ; on n’entend pas le reste.)
Scène XXIV
1828
SUZANNE, LA COMTESSE.
1829
La Comtesse, dans sa bergère.
1830
Vous voyez, Suzanne, la jolie scène que votre étourdi m’a value avec son billet.
1831
Suzanne.
1832
Ah ! madame, quand je suis rentrée du cabinet, si vous aviez vu votre visage ! il s’est terni tout à coup : mais ce n’a été qu’un nuage, et par degrés vous êtes devenue rouge, rouge, rouge !
1833
La Comtesse.
1834
Il a donc sauté par la fenêtre ?
1835
Suzanne.
1836
Sans hésiter, le charmant enfant ! Léger… comme une abeille !
1837
La Comtesse.
1838
Ah ! ce fatal jardinier ! Tout cela m’a remuée au point… que je ne pouvais rassembler deux idées.
1839
Suzanne.
1840
Ah ! madame, au contraire ; et c’est là que j’ai vu combien l’usage du grand monde donne d’aisance aux dames comme il faut, pour mentir sans qu’il y paraisse.
1841
La Comtesse.
1842
Crois-tu que le comte en soit la dupe ? Et s’il trouvait cet enfant au château !
1843
Suzanne.
1844
Je vais recommander de le cacher si bien…
1845
La Comtesse.
1846
Il faut qu’il parte. Après ce qui vient d’arriver, vous croyez bien que je ne suis pas tentée de l’envoyer au jardin à votre place.
1847
Suzanne.
1848
Il est certain que je n’irai pas non plus. Voilà donc mon mariage encore une fois…
1849
La Comtesse se lève.
1850
Attends… Au lieu d’un autre, ou de toi, si j’y allais moi-même ?
1851
Suzanne.
1852
Vous, madame ?
1853
La Comtesse.
1854
Il n’y aurait personne d’exposé… Le comte alors ne pourrait nier… Avoir puni sa jalousie, et lui prouver son infidélité ! cela serait… Allons : le bonheur d’un premier hasard m’enhardit à tenter le second. Fais-lui savoir promptement que tu te rendras au jardin. Mais surtout que personne…
1855
Suzanne.
1856
Ah ! Figaro.
1857
La Comtesse.
1858
Non, non. Il voudrait mettre ici du sien… Mon masque de velours, et ma canne ; que j’aille y rêver sur la terrasse.
1859
(Suzanne entre dans le cabinet de toilette.)
Scène XXV
1860
LA COMTESSE, seule.
1861
Il est assez effronté, mon petit projet ! (Elle se retourne.) Ah ! le ruban ! Mon joli ruban, je t’oubliais ! (Elle le prend sur sa bergère et le roule.) Tu ne me quitteras plus… tu me rappelleras la scène où ce malheureux enfant… Ah ! monsieur le comte, qu’avez-vous fait ?… Et moi, que fais-je en ce moment ?
Scène XXVI
1862
LA COMTESSE, SUZANNE.
1863
(La comtesse met furtivement le ruban dans son sein.)
1864
Suzanne.
1865
Voici la canne et votre loup.
1866
La Comtesse.
1867
Souviens-toi que je t’ai défendu d’en dire un mot à Figaro.
1868
Suzanne, avec joie.
1869
Madame, il est charmant, votre projet ! Je viens d’y réfléchir. Il rapproche tout, termine tout, embrasse tout ; et, quelque chose qui arrive, mon mariage est maintenant certain.
1870
(Elle baise la main de sa maîtresse. Elles sortent.)
1871
Pendant l’entracte, des valets arrangent la salle d’audience. On apporte les deux banquettes à dossier des avocats, que l’on place aux deux côtés du théâtre, de façon que le passage soit libre par derrière. On pose une estrade à deux marches dans le milieu du théâtre, vers le fond, sur laquelle on place le fauteuil du comte. On met la table du greffier et son tabouret de côté sur le devant, et des siéges pour Brid’oison et d’autres juges, des deux côtés de l’estrade du comte.
Acte Troisième
1872
Le théâtre représente une salle du château appelée salle du trône, et servant de salle d’audience, ayant sur le côté une impériale en dais, et, dessous, le portrait du Roi.
Scène I
1873
LE COMTE ; PÉDRILLE, en veste, botté, tenant un paquet cacheté.
1874
Le Comte, vite.
1875
M’as-tu bien entendu ?
1876
Pédrille.
1877
Excellence, oui.
1878
(Il sort.)
Scène II
1879
LE COMTE, seul, criant.
1880
Pédrille ?
Scène III
1881
LE COMTE, PÉDRILLE revient.
1882
Pédrille.
1883
Excellence ?
1884
Le Comte.
1885
On ne t’a pas vu ?
1886
Pédrille.
1887
Âme qui vive.
1888
Le Comte.
1889
Prenez le cheval barbe.
1890
Pédrille.
1891
Il est à la grille du potager, tout sellé.
1892
Le Comte.
1893
Ferme, d’un trait, jusqu’à Séville.
1894
Pédrille.
1895
Il n’y a que trois lieues, elles sont bonnes.
1896
Le Comte.
1897
En descendant, sachez si le page est arrivé.
1898
Pédrille.
1899
Dans l’hôtel ?
1900
Le Comte.
1901
Oui ; surtout depuis quel temps.
1902
Pédrille.
1903
J’entends.
1904
Le Comte.
1905
Remets-lui son brevet, et reviens vite.
1906
Pédrille.
1907
Et s’il n’y était pas ?
1908
Le Comte.
1909
Revenez plus vite, et m’en rendez compte. Allez.
Scène IV
1910
LE COMTE, seul, marche en rêvant.
1911
J’ai fait une gaucherie en éloignant Basile !… La colère n’est bonne à rien. — Ce billet remis par lui, qui m’avertit d’une entreprise sur la comtesse ; la camériste enfermée quand j’arrive ; la maîtresse affectée d’une terreur fausse ou vraie ; un homme qui saute par la fenêtre, et l’autre après qui avoue… ou qui prétend que c’est lui… Le fil m’échappe. Il y a là-dedans une obscurité… Des libertés chez mes vassaux, qu’importe à gens de cette étoffe ? Mais la comtesse ! si quelque insolent attentait… Où m’égaré-je ? En vérité, quand la tête se monte, l’imagination la mieux réglée devient folle comme un rêve ! — Elle s’amusait ; ces ris étouffés, cette joie mal éteinte ! — Elle se respecte ; et mon honneur… où diable on l’a placé ! De l’autre part, où suis-je ? Cette friponne de Suzanne a-t-elle trahi mon secret ?… Comme il n’est pas encore le sien !… Qui donc m’enchaîne à cette fantaisie ? j’ai voulu vingt fois y renoncer… Étrange effet de l’irrésolution ! si je la voulais sans débat, je la désirerais mille fois moins. — Ce Figaro se fait bien attendre ! il faut le sonder adroitement (Figaro paraît dans le fond, il s’arrête), et tâcher, dans la conversation que je vais avoir avec lui, de démêler d’une manière détournée s’il est instruit ou non de mon amour pour Suzanne.
Scène V
1912
LE COMTE, FIGARO.
1913
Figaro, à part.
1914
Nous y voilà.
1915
Le Comte.
1916
… S’il en sait par elle un seul mot…
1917
Figaro, à part.
1918
Je m’en suis douté.
1919
Le Comte.
1920
… Je lui fais épouser la vieille.
1921
Figaro, à part.
1922
Les amours de monsieur Basile ?
1923
Le Comte.
1924
… Et voyons ce que nous ferons de la jeune.
1925
Figaro, à part.
1926
Ah ! ma femme, s’il vous plaît.
1927
Le Comte se retourne.
1928
Hein ? quoi ? qu’est-ce que c’est ?
1929
Figaro s’avance.
1930
Moi, qui me rends à vos ordres.
1931
Le Comte.
1932
Et pourquoi ces mots ?…
1933
Figaro.
1934
Je n’ai rien dit.
1935
Le Comte répète.
1936
Ma femme, s’il vous plaît ?
1937
Figaro.
1938
C’est… la fin d’une réponse que je faisais : Allez le dire à ma femme, s’il vous plaît.
1939
Le Comte se promène.
1940
Sa femme !… Je voudrais bien savoir quelle affaire peut arrêter monsieur, quand je le fais appeler ?
1941
Figaro, feignant d’assurer son habillement.
1942
Je m’étais sali sur ces couches en tombant ; je me changeais.
1943
Le Comte.
1944
Faut-il une heure ?
1945
Figaro.
1946
Il faut le temps.
1947
Le Comte.
1948
Les domestiques ici… sont plus longs à s’habiller que les maîtres !
1949
Figaro.
1950
C’est qu’ils n’ont point de valets pour les y aider.
1951
Le Comte.
1952
… Je n’ai pas trop compris ce qui vous avait forcé tantôt de courir un danger inutile, en vous jetant…
1953
Figaro.
1954
Un danger ! on dirait que je me suis engouffré tout vivant…
1955
Le Comte.
1956
Essayez de me donner le change en feignant de le prendre, insidieux valet ! Vous entendez fort bien que ce n’est pas le danger qui m’inquiète, mais le motif.
1957
Figaro.
1958
Sur un faux avis, vous arrivez furieux, renversant tout, comme le torrent de la Morena ; vous cherchez un homme, il vous le faut, ou vous allez briser les portes, enfoncer les cloisons ! Je me trouve là par hasard : qui sait, dans votre emportement si…
1959
Le Comte, interrompant.
1960
Vous pouviez fuir par l’escalier.
1961
Figaro.
1962
Et vous, me prendre au corridor.
1963
Le Comte, en colère.
1964
Au corridor ! (À part.) Je m’emporte, et nuis à ce que je veux savoir.
1965
Figaro, à part.
1966
Voyons-le venir, et jouons serré.
1967
Le Comte, radouci.
1968
Ce n’est pas ce que je voulais dire ; laissons cela. J’avais… oui, j’avais quelque envie de t’emmener à Londres, courrier de dépêches… mais, toutes réflexions faites…
1969
Figaro.
1970
Monseigneur a changé d’avis ?
1971
Le Comte.
1972
Premièrement, tu ne sais pas l’anglais.
1973
Figaro.
1974
Je sais God-dam.
1975
Le Comte.
1976
Je n’entends pas.
1977
Figaro.
1978
Je dis que je sais God-dam.
1979
Le Comte.
1980
Eh bien ?
1981
Figaro.
1982
Diable ! c’est une belle langue que l’anglais, il en faut peu pour aller loin. Avec God-dam, en Angleterre, on ne manque de rien nulle part. Voulez-vous tâter d’un bon poulet gras ? entrez dans une taverne, et faites seulement ce geste au garçon. (Il tourne la broche.) God-dam ! on vous apporte un pied de bœuf salé, sans pain. C’est admirable ! Aimez-vous à boire un coup d’excellent bourgogne ou de clairet ? rien que celui-ci. (Il débouche une bouteille.) God-dam ! on vous sert un pot de bière, en bel étain, la mousse aux bords. Quelle satisfaction ! Rencontrez-vous une de ces jolies personnes qui vont trottant menu, les yeux baissés, coudes en arrière, et tortillant un peu des hanches ? mettez mignardement tous les doigts unis sur la bouche. Ah ! God-dam ! elle vous sangle un soufflet de crocheteur : preuve qu’elle entend. Les Anglais, à la vérité, ajoutent par-ci, par-là, quelques autres mots en conversant ; mais il est bien aisé de voir que God-dam est le fond de la langue ; et si monseigneur n’a pas d’autre motif de me laisser en Espagne…
1983
Le Comte, à part.
1984
Il veut venir à Londres ; elle n’a pas parlé.
1985
Figaro, à part.
1986
Il croit que je ne sais rien ; travaillons-le un peu dans son genre.
1987
Le Comte.
1988
Quel motif avait la comtesse pour me jouer un pareil tour ?
1989
Figaro.
1990
Ma foi, monseigneur, vous le savez mieux que moi.
1991
Le Comte.
1992
Je la préviens sur tout, et la comble de présents.
1993
Figaro.
1994
Vous lui donnez, mais vous êtes infidèle. Sait-on gré du superflu à qui nous prive du nécessaire ?
1995
Le Comte.
1996
… Autrefois tu me disais tout.
1997
Figaro.
1998
Et maintenant je ne vous cache rien.
1999
Le Comte.
2000
Combien la comtesse t’a-t-elle donné pour cette belle association ?
2001
Figaro.
2002
Combien me donnâtes-vous pour la tirer des mains du docteur ? Tenez, monseigneur, n’humilions pas l’homme qui nous sert bien, crainte d’en faire un mauvais valet.
2003
Le Comte.
2004
Pourquoi faut-il qu’il y ait toujours du louche en ce que tu fais ?
2005
Figaro.
2006
C’est qu’on en voit partout quand on cherche des torts.
2007
Le Comte.
2008
Une réputation détestable !
2009
Figaro.
2010
Et si je vaux mieux qu’elle ? Y a-t-il beaucoup de seigneurs qui puissent en dire autant ?
2011
Le Comte.
2012
Cent fois je t’ai vu marcher à la fortune, et jamais aller droit.
2013
Figaro.
2014
Comment voulez-vous ? La foule est là : chacun veut courir, on se presse, on pousse, on coudoie, on renverse ; arrive qui peut, le reste est écrasé. Aussi c’est fait ; pour moi, j’y renonce.
2015
Le Comte.
2016
À la fortune ? (À part.) Voici du neuf.
2017
Figaro.
2018
(À part.) À mon tour maintenant. (Haut.) Votre Excellence m’a gratifié de la conciergerie du château ; c’est un fort joli sort : à la vérité, je ne serai pas le courrier étrenné des nouvelles intéressantes ; mais, en revanche, heureux avec ma femme au fond de l’Andalousie…
2019
Le Comte.
2020
Qui t’empêcherait de l’emmener à Londres ?
2021
Figaro.
2022
Il faudrait la quitter si souvent, que j’aurais bientôt du mariage par-dessus la tête.
2023
Le Comte.
2024
Avec du caractère et de l’esprit, tu pourrais un jour t’avancer dans les bureaux.
2025
Figaro.
2026
De l’esprit pour s’avancer ? Monseigneur se rit du mien. Médiocre et rampant, et l’on arrive à tout.
2027
Le Comte.
2028
… Il ne faudrait qu’étudier un peu sous moi la politique.
2029
Figaro.
2030
Je la sais.
2031
Le Comte.
2032
Comme l’anglais : le fond de la langue !
2033
Figaro.
2034
Oui, s’il y avait ici de quoi se vanter. Mais feindre d’ignorer ce qu’on sait, de savoir tout ce qu’on ignore ; d’entendre ce qu’on ne comprend pas, de ne point ouïr ce qu’on entend ; surtout de pouvoir au delà de ses forces ; avoir souvent pour grand secret de cacher qu’il n’y en a point ; s’enfermer pour tailler des plumes, et paraître profond quand on n’est, comme on dit, que vide et creux ; jouer bien ou mal un personnage ; répandre des espions et pensionner des traîtres ; amollir des cachets, intercepter des lettres, et tâcher d’ennoblir la pauvreté des moyens par l’importance des objets : voilà toute la politique, ou je meure !
2035
Le Comte.
2036
Eh ! c’est l’intrigue que tu définis !
2037
Figaro.
2038
La politique, l’intrigue, volontiers ; mais, comme je les crois un peu germaines, en fasse qui voudra ! J’aime mieux ma mie, oh gai ! comme dit la chanson du bon roi.
2039
Le Comte, à part.
2040
Il veut rester. J’entends… Suzanne m’a trahi.
2041
Figaro, à part.
2042
Je l’enfile, et le paye en sa monnaie.
2043
Le Comte.
2044
Ainsi tu espères gagner ton procès contre Marceline ?
2045
Figaro.
2046
Me feriez-vous un crime de refuser une vieille fille, quand Votre Excellence se permet de nous souffler toutes les jeunes ?
2047
Le Comte, raillant.
2048
Au tribunal, le magistrat s’oublie, et ne voit plus que l’ordonnance.
2049
Figaro.
2050
Indulgente aux grands, dure aux petits…
2051
Le Comte.
2052
Crois-tu donc que je plaisante ?
2053
Figaro.
2054
Eh ! qui le sait, monseigneur ? Tempo è galant’uomo, dit l’Italien ; il dit toujours la vérité : c’est lui qui m’apprendra qui me veut du mal ou du bien.
2055
Le Comte, à part.
2056
Je vois qu’on lui a tout dit ; il épousera la duègne.
2057
Figaro, à part.
2058
Il a joué au fin avec moi, qu’a-t-il appris ?
Scène VI
2059
Le COMTE, un laquais, FIGARO.
2060
Le laquais, annonçant.
2061
Don Gusman Brid’oison.
2062
Le Comte.
2063
Brid’oison ?
2064
Figaro.
2065
Eh ! sans doute. C’est le juge ordinaire, le lieutenant du siége, votre prud’homme.
2066
Le Comte.
2067
Qu’il attende.
2068
(Le laquais sort.)
Scène VII
2069
LE COMTE, FIGARO.
2070
Figaro reste un moment à regarder le comte, qui rêve.
2071
… Est-ce là ce que monseigneur voulait ?
2072
Le Comte, revenant à lui.
2073
Moi ?… je disais d’arranger ce salon pour l’audience publique.
2074
Figaro.
2075
Hé ! qu’est-ce qu’il manque ? le grand fauteuil pour vous, de bonnes chaises aux prud’hommes, le tabouret du greffier, deux banquettes aux avocats, le plancher pour le beau monde, et la canaille derrière. Je vais renvoyer les frotteurs.
2076
(Il sort.)
Scène VIII
2077
LE COMTE, seul.
2078
Le maraud m’embarrassait. En disputant, il prend son avantage, il vous serre, vous enveloppe… Ah ! friponne et fripon, vous vous entendez pour me jouer : Soyez amis, soyez amants, soyez ce qu’il vous plaira, j’y consens ; mais, parbleu, pour époux…
Scène IX
2079
SUZANNE, LE COMTE.
2080
Suzanne, essoufflée.
2081
Monseigneur… pardon, monseigneur.
2082
Le Comte, avec humeur.
2083
Qu’est-ce qu’il y a, mademoiselle ?
2084
Suzanne.
2085
Vous êtes en colère ?
2086
Le Comte.
2087
Vous voulez quelque chose apparemment ?
2088
Suzanne, timidement.
2089
C’est que ma maîtresse a ses vapeurs. J’accourais vous prier de nous prêter votre flacon d’éther. Je l’aurais rapporté dans l’instant.
2090
Le Comte le lui donne.
2091
Non, non, gardez-le pour vous-même. Il ne tardera pas à vous être utile.
2092
Suzanne.
2093
Est-ce que les femmes de mon état ont des vapeurs, donc ? C’est un mal de condition, qu’on ne prend que dans les boudoirs.
2094
Le Comte.
2095
Une fiancée bien éprise, et qui perd son futur…
2096
Suzanne.
2097
En payant Marceline avec la dot que vous m’avez promise…
2098
Le Comte.
2099
Que je vous ai promise, moi ?
2100
Suzanne, baissant les yeux.
2101
Monseigneur, j’avais cru l’entendre.
2102
Le Comte.
2103
Oui, si vous consentiez à m’entendre vous-même.
2104
Suzanne, les yeux baissés.
2105
Et n’est-ce pas mon devoir d’écouter Son Excellence ?
2106
Le Comte.
2107
Pourquoi donc, cruelle fille, ne me l’avoir pas dit plus tôt ?
2108
Suzanne.
2109
Est-il jamais trop tard pour dire la vérité ?
2110
Le Comte.
2111
Tu te rendrais sur la brune au jardin ?
2112
Suzanne.
2113
Est-ce que je ne m’y promène pas tous les soirs ?
2114
Le Comte.
2115
Tu m’as traité ce matin si sévèrement !
2116
Suzanne.
2117
Ce matin ? — Et le page derrière le fauteuil ?
2118
Le Comte.
2119
Elle a raison, je l’oubliais… Mais pourquoi ce refus obstiné, quand Basile, de ma part …
2120
Suzanne.
2121
Quelle nécessité qu’un Basile…
2122
Le Comte.
2123
Elle a toujours raison. Cependant il y a un certain Figaro à qui je crains bien que vous n’ayez tout dit.
2124
Suzanne.
2125
Dame ! oui, je lui dis tout… hors ce qu’il faut lui taire.
2126
Le Comte, en riant.
2127
Ah ! charmante ! Et tu me le promets ? Si tu manquais à ta parole, entendons-nous, mon cœur : point de rendez-vous, point de dot, point de mariage.
2128
Suzanne, faisant la révérence.
2129
Mais aussi point de mariage, point de droit du seigneur, monseigneur.
2130
Le Comte.
2131
Où prend-elle ce qu’elle dit ? D’honneur, j’en raffolerai ! Mais ta maîtresse attend le flacon…
2132
Suzanne, riant et rendant le flacon.
2133
Aurais-je pu vous parler sans un prétexte ?
2134
Le Comte veut l’embrasser.
2135
Délicieuse créature !
2136
Suzanne s’échappe.
2137
Voilà du monde.
2138
Le Comte, à part.
2139
Elle est à moi.
2140
(Il s’enfuit.)
2141
Suzanne.
2142
Allons vite rendre compte à madame.
Scène X
2143
SUZANNE, FIGARO.
2144
Figaro.
2145
Suzanne, Suzanne ! où cours-tu donc si vite en quittant monseigneur ?
2146
Suzanne.
2147
Plaide à présent, si tu le veux ; tu viens de gagner ton procès.
2148
(Elle s’enfuit.)
2149
Figaro la suit.
2150
Ah ! mais, dis donc…
Scène XI
2151
LE COMTE rentre seul.
2152
Tu viens de gagner ton procès ! — Je donnais là dans un bon piége ! Ô mes chers insolents ! je vous punirai de façon… Un bon arrêt, bien juste… Mais s’il allait payer la duègne… Avec quoi ?… S’il payait… Eeeeh ! n’ai-je pas le fier Antonio, dont le noble orgueil dédaigne en Figaro un inconnu pour sa nièce ? En caressant cette manie… Pourquoi non ? dans le vaste champ de l’intrigue il faut savoir tout cultiver, jusqu’à la vanité d’un sot. (Il appelle.) Anto…
2153
(Il voit entrer Marceline, etc. Il sort.)
Scène XII
2154
BARTHOLO, MARCELINE, BRID’OISON.
2155
Marceline, à Brid’oison.
2156
Monsieur, écoutez mon affaire.
2157
Brid’oison, en robe, et bégayant un peu.
2158
Eh bien ! pa-arlons-en verbalement.
2159
Bartholo.
2160
C’est une promesse de mariage.
2161
Marceline.
2162
Accompagnée d’un prêt d’argent.
2163
Brid’oison.
2164
J’en…entends, et cætera, le reste.
2165
Marceline.
2166
Non, monsieur, point d’et cætera.
2167
Brid’oison.
2168
J’en-entends : vous avez la somme ?
2169
Marceline.
2170
Non, monsieur ; c’est moi qui l’ai prêtée.
2171
Brid’oison.
2172
J’en-entends bien, vou-ous redemandez l’argent ?
2173
Marceline.
2174
Non, monsieur ; je demande qu’il m’épouse.
2175
Brid’oison.
2176
Eh ! mais j’en-entends fort bien ; et lui veu-eut-il vous épouser ?
2177
Marceline.
2178
Non, monsieur ; voilà tout le procès !
2179
Brid’oison.
2180
Croyez-vous que je ne l’en-entende pas, le procès ?
2181
Marceline.
2182
Non, monsieur. (À Bartholo.) Où sommes-nous ? (À Brid’oison.) Quoi ! c’est vous qui nous jugerez ?
2183
Brid’oison.
2184
Est-ce que j’ai a-acheté ma charge pour autre chose ?
2185
Marceline, en soupirant.
2186
C’est un grand abus que de les vendre !
2187
Brid’oison.
2188
Oui ; l’on-on ferait mieux de nous les donner pour rien. Contre qui plai-aidez-vous ?
Scène XIII
2189
BARTHOLO, MARCELINE, BRID’OISON ; FIGARO rentre en se frottant les mains.
2190
Marceline, montrant Figaro.
2191
Monsieur, contre ce malhonnête homme.
2192
Figaro, très-gaiement, à Marceline.
2193
Je vous gêne peut-être. — Monseigneur revient dans l’instant, monsieur le conseiller.
2194
Brid’oison.
2195
J’ai vu ce ga-arçon-là quelque part.
2196
Figaro.
2197
Chez madame votre femme, à Séville, pour la servir, monsieur le conseiller.
2198
Brid’oison.
2199
Dan-ans quel temps ?
2200
Figaro.
2201
Un peu moins d’un an avant la naissance de monsieur votre fils le cadet, qui est un bien joli enfant, je m’en vante.
2202
Brid’oison.
2203
Oui, c’est le plus jo-oli de tous. On dit que tu-u fais ici des tiennes ?
2204
Figaro.
2205
Monsieur est bien bon. Ce n’est là qu’une misère.
2206
Brid’oison.
2207
Une promesse de mariage ! A-ah ! le pauvre benêt !
2208
Figaro.
2209
Monsieur…
2210
Brid’oison.
2211
A-t-il vu mon-on secrétaire, ce bon garçon ?
2212
Figaro.
2213
N’est-ce pas Double-Main, le greffier ?
2214
Brid’oison.
2215
Oui ; c’è-est qu’il mange à deux râteliers.
2216
Figaro.
2217
Manger ! je suis garant qu’il dévore. Oh ! que oui ! je l’ai vu pour l’extrait et pour le supplément d’extrait ; comme cela se pratique, au reste.
2218
Brid’oison.
2219
On-on doit remplir les formes.
2220
Figaro.
2221
Assurément, monsieur : si le fond des procès appartient aux plaideurs, on sait bien que la forme est le patrimoine des tribunaux.
2222
Brid’oison.
2223
Ce garçon-là n’è-est pas si niais que je l’avais cru d’abord. Eh bien ! l’ami, puisque tu en sais tant, nou-ous aurons soin de ton affaire.
2224
Figaro.
2225
Monsieur, je m’en rapporte à votre équité, quoique vous soyez de notre justice.
2226
Brid’oison.
2227
Hein ?… Oui, je suis de la-a justice. Mais si tu dois, et que tu-u ne payes pas ?
2228
Figaro.
2229
Alors monsieur voit bien que c’est comme si je ne devais pas.
2230
Brid’oison.
2231
San-ans doute. — Hé ! mais qu’est-ce donc qu’il dit ?
Scène XIV
2232
BARTHOLO, MARCELINE, LE COMTE, BRID’OISON, FIGARO, UN HUISSIER.
2233
L’huissier, précédant le comte, crie :
2234
Monseigneur, messieurs.
2235
Le Comte.
2236
En robe ici, seigneur Brid’oison ! Ce n’est qu’une affaire domestique : l’habit de ville était trop bon.
2237
Brid’oison.
2238
C’è-est vous qui l’êtes, monsieur le comte. Mais je ne vais jamais san-ans elle, parce que la forme, voyez-vous, la forme ! Tel rit d’un juge en habit court, qui-i tremble au seul aspect d’un procureur en robe. La forme, la-a forme !
2239
Le Comte, à l’huissier.
2240
Faites entrer l’audience.
2241
L’huissier va ouvrir en glapissant.
2242
L’audience !
Scène XV
2243
Les acteurs précédents, ANTONIO, les valets du château, les paysans et paysannes en habits de fête ; LE COMTE s’assied sur le grand fauteuil ; BRID’OISON, sur une chaise à côté ; le greffier, sur le tabouret derrière sa table ; les juges, les avocats, sur les banquettes ; MARCELINE, à côté de BARTHOLO ; FIGARO, sur l’autre banquette ; les paysans et les valets debout derrière.
2244
Brid’oison, à Double-Main.
2245
Double-Main, a-appelez les causes.
2246
Double-Main lit un papier.
2247
« Noble, très-noble, infiniment noble, Don Pedro George, hidalgo, baron de los Altos, y Montes Fieros, y otros montes ; contre Alonzo Calderon, jeune auteur dramatique. » Il est question d’une comédie mort-née, que chacun désavoue et rejette sur l’autre. »
2248
Le Comte.
2249
Ils ont raison tous deux. Hors de cour. S’ils font ensemble un autre ouvrage, pour qu’il marque un peu dans le grand monde, ordonné que le noble y mettra son nom, le poëte son talent.
2250
Double-Main lit un autre papier.
2251
« André Petrutchio, laboureur ; contre le receveur de la province. » Il s’agit d’un forcement arbitraire.
2252
Le Comte.
2253
L’affaire n’est pas de mon ressort. Je servirai mieux mes vassaux en les protégeant près du Roi. Passez.
2254
Double-Main en prend un troisième.
2255
(Bartholo et Figaro se lèvent.)
2256
« Barbe-Agar-Raab-Madeleine-Nicole-Marceline de Verte-Allure, fille majeure (Marceline se lève et salue) ; contre Figaro… » Nom de baptême en blanc.
2257
Figaro.
2258
Anonyme.
2259
Brid’oison.
2260
A-anonyme ! Què-el patron est-ce là ?
2261
Figaro.
2262
C’est le mien.
2263
Double-Main écrit.
2264
Contre anonyme Figaro. Qualités ?
2265
Figaro.
2266
Gentilhomme.
2267
Le Comte.
2268
Vous êtes gentilhomme ?
2269
(Le greffier écrit.)
2270
Figaro.
2271
Si le ciel l’eût voulu, je serais fils d’un prince.
2272
Le Comte, au greffier.
2273
Allez.
2274
L’Huissier, glapissant.
2275
Silence, messieurs !
2276
Double-Main lit.
2277
« … Pour cause d’opposition faite au mariage dudit Figaro, par ladite de Verte-Allure. Le docteur Bartholo plaidant pour la demanderesse, et ledit Figaro pour lui-même, si la cour le permet, contre le vœu de l’usage et la jurisprudence du siége. »
2278
Figaro.
2279
L’usage, maître Double-Main, est souvent un abus. Le client un peu instruit sait toujours mieux sa cause que certains avocats, qui, suant à froid, criant à tue-tête, et connaissant tout, hors le fait, s’embarrassent aussi peu de ruiner le plaideur que d’ennuyer l’auditoire et d’endormir messieurs ; plus boursouflés après, que s’ils eussent composé l’Oratio pro Murena. Moi, je dirai le fait en peu de mots. Messieurs…
2280
Double-Main.
2281
En voilà beaucoup d’inutiles, car vous n’êtes pas demandeur, et n’avez que la défense. Avancez, docteur, et lisez la promesse.
2282
Figaro.
2283
Oui, promesse !
2284
Bartholo, mettant ses lunettes.
2285
Elle est précise.
2286
Brid’oison.
2287
I-il faut la voir.
2288
Double-Main.
2289
Silence donc, messieurs !
2290
L’Huissier, glapissant.
2291
Silence !
2292
Bartholo lit.
2293
« Je soussigné reconnais avoir reçu de damoiselle, etc… Marceline de Verte-Allure, dans le château d’Aguas-Frescas, la somme de deux mille piastres fortes cordonnées ; laquelle somme je lui rendrai à sa réquisition, dans ce château : et je l’épouserai, par forme de reconnaissance, etc. » Signé : Figaro, tout court. Mes conclusions sont au payement du billet et à l’exécution de la promesse, avec dépens. (Il plaide.) Messieurs… jamais cause plus intéressante ne fut soumise au jugement de la cour ; et, depuis Alexandre le Grand, qui promit mariage à la belle Thalestris…
2294
Le Comte, interrompant.
2295
Avant d’aller plus loin, avocat, convient-on de la validité du titre ?
2296
Brid’oison, à Figaro.
2297
Qu’oppo… qu’oppo-osez-vous à cette lecture ?
2298
Figaro.
2299
Qu’il y a, messieurs, malice, erreur ou distraction dans la manière dont on a lu la pièce, car il n’est pas dit dans l’écrit : laquelle somme je lui rendrai, ET je l’épouserai, mais : laquelle somme je lui rendrai, OU je l’épouserai ; ce qui est bien différent.
2300
Le Comte.
2301
Y a-t-il et, dans l’acte ; ou bien ou ?
2302
Bartholo.
2303
Il y a et.
2304
Figaro.
2305
Il y a ou.
2306
Brid’oison.
2307
Dou-ouble-Main, lisez vous-même.
2308
Double-Main, prenant le papier.
2309
Et c’est le plus sûr, car souvent les parties déguisent en lisant. (Il lit.) E. e. e. e. Damoiselle e. e. e. de Verte-Allure e. e. e. Ha ! laquelle somme je lui rendrai à sa réquisition, dans ce château… ET… OU… ET… OU… Le mot est si mal écrit… il y a un pâté.
2310
Brid’oison.
2311
Un pâ-âté ? je sais ce que c’est.
2312
Bartholo, plaidant.
2313
Je soutiens, moi, que c’est la conjonction copulative ET qui lie les membres corrélatifs de la phrase : Je payerai la demoiselle, ET je l’épouserai.
2314
Figaro, plaidant.
2315
Je soutiens, moi, que c’est la conjonction alternative OU qui sépare lesdits membres : Je payerai la donzelle, OU je l’épouserai. À pédant, pédant et demi. Qu’il s’avise de parler latin, j’y suis Grec ; je l’extermine.
2316
Le Comte.
2317
Comment juger pareille question ?
2318
Bartholo.
2319
Pour la trancher, messieurs, et ne plus chicaner sur un mot, nous passons qu’il y ait OU.
2320
Figaro.
2321
J’en demande acte.
2322
Bartholo.
2323
Et nous y adhérons. Un si mauvais refuge ne sauvera pas le coupable. Examinons le titre en ce sens. (Il lit.) Laquelle somme je lui rendrai dans ce château où je l’épouserai. C’est ainsi qu’on dirait, messieurs : Vous vous ferez saigner dans ce lit où vous resterez chaudement : c’est dans lequel. Il prendra deux gros de rhubarbe où vous mêlerez un peu de tamarin : dans lesquels on mêlera. Ainsi château où je l’épouserai, messieurs, c’est château dans lequel.
2324
Figaro.
2325
Point du tout : la phrase est dans le sens de celle-ci : ou la maladie vous tuera, ou ce sera le médecin : ou bien le médecin ; c’est incontestable. Autre exemple : ou vous n’écrirez rien qui plaise, ou les sots vous dénigreront : ou bien les sots ; le sens est clair ; car, audit cas, sots ou méchants sont le substantif qui gouverne. Maître Bartholo croit-il donc que j’aie oublié ma syntaxe ? Ainsi, je la payerai dans ce château, virgule, ou je l’épouserai…
2326
Bartholo, vite.
2327
Sans virgule.
2328
Figaro, vite.
2329
Elle y est. C’est, virgule, messieurs, ou bien je l’épouserai.
2330
Bartholo, regardant le papier, vite.
2331
Sans virgule, messieurs.
2332
Figaro, vite.
2333
Elle y était, messieurs. D’ailleurs, l’homme qui épouse est-il tenu de rembourser ?
2334
Bartholo, vite.
2335
Oui ; nous nous marions séparés de biens.
2336
Figaro, vite.
2337
Et nous de corps, dès que mariage n’est pas quittance.
2338
(Les juges se lèvent et opinent tout bas.)
2339
Bartholo.
2340
Plaisant acquittement !
2341
Double-Main.
2342
Silence, messieurs !
2343
L’Huissier, glapissant.
2344
Silence !
2345
Bartholo.
2346
Un pareil fripon appelle cela payer ses dettes.
2347
Figaro.
2348
Est-ce votre cause, avocat, que vous plaidez ?
2349
Bartholo.
2350
Je défends cette demoiselle.
2351
Figaro.
2352
Continuez à déraisonner, mais cessez d’injurier. Lorsque, craignant l’emportement des plaideurs, les tribunaux ont toléré qu’on appelât des tiers, ils n’ont pas entendu que ces défenseurs modérés deviendraient impunément des insolents privilégiés. C’est dégrader le plus noble institut.
2353
(Les juges continuent d’opiner bas.)
2354
Antonio, à Marceline, montrant les juges.
2355
Qu’ont-ils tant à balbucifier ?
2356
Marceline.
2357
On a corrompu le grand juge, il corrompt l’autre, et je perds mon procès.
2358
Bartholo, bas, d’un ton sombre.
2359
J’en ai peur.
2360
Figaro, gaiement.
2361
Courage, Marceline !
2362
Double-Main se lève ; à Marceline.
2363
Ah ! c’est trop fort ! je vous dénonce ; et, pour l’honneur du tribunal, je demande qu’avant faire droit sur l’autre affaire, il soit prononcé sur celle-ci.
2364
Le Comte s’assied.
2365
Non, greffier, je ne prononcerai point sur mon injure personnelle ; un juge espagnol n’aura point à rougir d’un excès digne au plus des tribunaux asiatiques : c’est assez des autres abus ! J’en vais corriger un second, en vous motivant mon arrêt : tout juge qui s’y refuse est un grand ennemi des lois. Que peut requérir la demanderesse ? mariage à défaut de payement, les deux ensemble impliqueraient.
2366
Double-Main.
2367
Silence, messieurs !
2368
L’Huissier, glapissant.
2369
Silence !
2370
Le Comte.
2371
Que nous répond le défendeur ? qu’il veut garder sa personne ; à lui permis.
2372
Figaro, avec joie.
2373
J’ai gagné !
2374
Le Comte.
2375
Mais comme le texte dit : laquelle somme je payerai à sa première réquisition, ou bien j’épouserai, etc. ; la cour condamne le défendeur à payer deux mille piastres fortes à la demanderesse, ou bien à l’épouser dans le jour.
2376
(Il se lève.)
2377
Figaro, stupéfait.
2378
J’ai perdu.
2379
Antonio, avec joie.
2380
Superbe arrêt !
2381
Figaro.
2382
En quoi superbe ?
2383
Antonio.
2384
En ce que tu n’es plus mon neveu. Grand merci, monseigneur !
2385
L’Huissier, glapissant.
2386
Passez, messieurs.
2387
(Le peuple sort.)
2388
Antonio.
2389
Je m’en vais tout conter à ma nièce
2390
(Il sort.)
Scène XVI
2391
LE COMTE, allant de côté et d’autre ; MARCELINE, BARTHOLO, FIGARO, BRID’OISON.
2392
Marceline s’assied.
2393
Ah ! je respire.
2394
Figaro.
2395
Et moi, j’étouffe.
2396
Le Comte, à part.
2397
Au moins je suis vengé, cela soulage.
2398
Figaro, à part.
2399
Et ce Basile qui devait s’opposer au mariage de Marceline, voyez comme il revient ! — (Au Comte qui sort.) Monseigneur, vous nous quittez ?
2400
Le Comte.
2401
Tout est jugé.
2402
Figaro, à Brid’oison.
2403
C’est ce gros enflé de conseiller…
2404
Brid’oison.
2405
Moi, gros-os enflé !
2406
Figaro.
2407
Sans doute. Et je ne l’épouserai pas : je suis gentilhomme une fois.
2408
(Le Comte s’arrête.)
2409
Bartholo.
2410
Vous l’épouserez.
2411
Figaro.
2412
Sans l’aveu de mes nobles parents ?
2413
Bartholo.
2414
Nommez-les, montrez-les.
2415
Figaro.
2416
Qu’on me donne un peu de temps ; je suis bien près de les revoir : il y a quinze ans que je les cherche.
2417
Bartholo.
2418
Le fat ! c’est quelque enfant trouvé !
2419
Figaro.
2420
Enfant perdu, docteur ; ou plutôt enfant volé.
2421
Le Comte revient.
2422
Volé, perdu, la preuve ? il crierait qu’on lui fait injure !
2423
Figaro.
2424
Monseigneur, quand les langes à dentelles, tapis brodés et joyaux d’or trouvés sur moi par les brigands n’indiqueraient pas ma haute naissance, la précaution qu’on avait prise de me faire des marques distinctives témoignerait assez combien j’étais un fils précieux : et cet hiéroglyphe à mon bras…
2425
(Il veut se dépouiller le bras droit.)
2426
Marceline, se levant vivement.
2427
Une spatule à ton bras droit ?
2428
Figaro.
2429
D’où savez-vous que je dois l’avoir ?
2430
Marceline.
2431
Dieux ! c’est lui !
2432
Figaro.
2433
Oui, c’est moi.
2434
Bartholo, à Marceline.
2435
Et qui ? lui ?
2436
Marceline, vivement.
2437
C’est Emmanuel.
2438
Bartholo, à Figaro.
2439
Tu fus enlevé par des Bohémiens ?
2440
Figaro, exalté.
2441
Tout près d’un château. Bon docteur, si vous me rendez à ma noble famille, mettez un prix à ce service ; des monceaux d’or n’arrêteront pas mes illustres parents…
2442
Bartholo, montrant Marceline.
2443
Voilà ta mère.
2444
Figaro.
2445
… Nourrice ?
2446
Bartholo.
2447
Ta propre mère.
2448
Le Comte.
2449
Sa mère !
2450
Figaro.
2451
Expliquez-vous.
2452
Marceline, montrant Bartholo.
2453
Voilà ton père.
2454
Figaro, désolé.
2455
O o oh ! aïe de moi !
2456
Marceline.
2457
Est-ce que la nature ne te l’a pas dit mille fois ?
2458
Figaro.
2459
Jamais.
2460
Le Comte, à part.
2461
Sa mère !
2462
Brid’oison.
2463
C’est clair, i-il ne l’épousera pas.
2464
Bartholo.
2465
Ni moi non plus.
2466
Marceline.
2467
Ni vous ! Et votre fils ? Vous m’aviez juré…
2468
Bartholo.
2469
J’étais fou. Si pareils souvenirs engageaient, on serait tenu d’épouser tout le monde.
2470
Brid’oison.
2471
E-et si l’on y regardait de si près, pè-ersonne n’épouserait personne.
2472
Bartholo.
2473
Des fautes si connues ! une jeunesse déplorable !
2474
Marceline, s’échauffant par degrés.
2475
Oui, déplorable, et plus qu’on ne croit ! Je n’entends pas nier mes fautes, ce jour les a trop bien prouvées ! mais qu’il est dur de les expier après trente ans d’une vie modeste ! J’étais née, moi, pour être sage, et je le suis devenue sitôt qu’on m’a permis d’user de ma raison. Mais dans l’âge des illusions, de l’inexpérience et des besoins, où les séducteurs nous assiégent, pendant que la misère nous poignarde, que peut opposer une enfant à tant d’ennemis rassemblés ? Tel nous juge ici sévèrement, qui peut-être en sa vie a perdu dix infortunées !
2476
Figaro.
2477
Les plus coupables sont les moins généreux ; c’est la règle.
2478
Marceline, vivement.
2479
Hommes plus qu’ingrats, qui flétrissez par le mépris les jouets de vos passions, vos victimes ! c’est vous qu’il faut punir des erreurs de notre jeunesse ; vous et vos magistrats, si vains du droit de nous juger, et qui nous laissent enlever, par leur coupable négligence, tout honnête moyen de subsister. Est-il un seul état pour les malheureuses filles ? Elles avaient un droit naturel à toute la parure des femmes : on y laisse former mille ouvriers de l’autre sexe.
2480
Figaro, en colère.
2481
Ils font broder jusqu’aux soldats !
2482
Marceline, exaltée.
2483
Dans les rangs même plus élevés, les femmes n’obtiennent de vous qu’une considération dérisoire : leurrées de respects apparents, dans une servitude réelle ; traitées en mineures pour nos biens, punies en majeures pour nos fautes ! Ah ! sous tous les aspects, votre conduite avec nous fait horreur ou pitié !
2484
Figaro.
2485
Elle a raison !
2486
Le Comte, à part.
2487
Que trop raison !
2488
Brid’oison.
2489
Elle a, mon-on Dieu, raison.
2490
Marceline.
2491
Mais que nous font, mon fils, les refus d’un homme injuste ? Ne regarde pas d’où tu viens, vois où tu vas ; cela seul importe à chacun. Dans quelques mois ta fiancée ne dépendra plus que d’elle-même ; elle t’acceptera, j’en réponds. Vis entre une épouse, une mère tendres qui te chériront à qui mieux mieux. Sois indulgent pour elles, heureux pour toi, mon fils ; gai, libre et bon pour tout le monde ; il ne manquera rien à ta mère.
2492
Figaro.
2493
Tu parles d’or, maman, et je me tiens à ton avis. Qu’on est sot, en effet ! Il y a des mille et mille ans que le monde roule, et, dans cet océan de durée où j’ai par hasard attrapé quelques chétifs trente ans qui ne reviendront plus, j’irais me tourmenter pour savoir à qui je les dois ! Tant pis pour qui s’en inquiète. Passer ainsi la vie à chamailler, c’est peser sur le collier sans relâche, comme les malheureux chevaux de la remonte des fleuves, qui ne reposent pas, même quand ils s’arrêtent, et qui tirent toujours, quoiqu’ils cessent de marcher. Nous attendrons.
2494
Le Comte, à part.
2495
Sot événement qui me dérange !
2496
Brid’oison, à Figaro.
2497
Et la noblesse, et le château ? Vous impo-osez à la justice ?
2498
Figaro.
2499
Elle allait me faire faire une belle sottise, la justice ! après que j’ai manqué, pour ces maudits cent écus, d’assommer vingt fois monsieur, qui se trouve aujourd’hui mon père ! Mais puisque le ciel a sauvé ma vertu de ces dangers, mon père, agréez mes excuses… Et vous, ma mère, embrassez-moi… le plus maternellement que vous pourrez.
2500
(Marceline lui saute au cou.)
Scène XVII
2501
BARTHOLO, FIGARO, MARCELINE, BRID’OISON, SUZANNE, ANTONIO, LE COMTE.
2502
Suzanne, accourant, une bourse à la main.
2503
Monseigneur, arrêtez ! qu’on ne les marie pas : je viens payer madame avec la dot que ma maîtresse me donne.
2504
Le Comte, à part.
2505
Au diable la maîtresse ! Il semble que tout conspire…
2506
(Il sort.)
Scène XVIII
2507
BARTHOLO, ANTONIO, SUZANNE, FIGARO, MARCELINE, BRID’OISON.
2508
Antonio, voyant Figaro embrasser sa mère, dit à Suzanne.
2509
Ah ! oui, payer ! Tiens, tiens.
2510
Suzanne se retourne.
2511
J’en vois assez : sortons, mon oncle.
2512
Figaro, l’arrêtant.
2513
Non, s’il vous plaît. Que vois-tu donc ?
2514
Suzanne.
2515
Ma bêtise et ta lâcheté.
2516
Figaro.
2517
Pas plus de l’une que de l’autre.
2518
Suzanne, en colère.
2519
Et que tu l’épouses à gré, puisque tu la caresses.
2520
Figaro, gaiement.
2521
Je la caresse ; mais je ne l’épouse pas.
2522
(Suzanne veut sortir, Figaro la retient.)
2523
Suzanne lui donne un soufflet.
2524
Vous êtes bien insolent d’oser me retenir !
2525
Figaro, à la compagnie.
2526
C’est-il ça de l’amour ! Avant de nous quitter, je t’en supplie, envisage bien cette chère femme-là.
2527
Suzanne.
2528
Je la regarde.
2529
Figaro.
2530
Et tu la trouves …
2531
Suzanne.
2532
Affreuse.
2533
Figaro.
2534
Et vive la jalousie ! elle ne vous marchande pas.
2535
Marceline, les bras ouverts.
2536
Embrasse ta mère, ma jolie Suzannette. Le méchant qui te tourmente est mon fils.
2537
Suzanne court à elle.
2538
Vous sa mère !
2539
(Elles restent dans les bras l’une de l’autre.)
2540
Antonio.
2541
C’est donc de tout à l’heure ?
2542
Figaro.
2543
… Que je le sais.
2544
Marceline, exaltée.
2545
Non, mon cœur entraîné vers lui ne se trompait que de motif ; c’était le sang qui me parlait.
2546
Figaro.
2547
Et moi le bon sens, ma mère, qui me servait d’instinct quand je vous refusais : car j’étais loin de vous haïr, témoin l’argent…
2548
Marceline lui remet un papier.
2549
Il est à toi : reprends ton billet, c’est ta dot.
2550
Suzanne lui jette la bourse.
2551
Prends encore celle-ci.
2552
Figaro.
2553
Grand merci.
2554
Marceline, exaltée.
2555
Fille assez malheureuse, j’allais devenir la plus misérable des femmes, et je suis la plus fortunée des mères ! Embrassez-moi, mes deux enfants ; j’unis en vous toutes mes tendresses. Heureuse autant que je puis l’être, ah ! mes enfants, combien je vais aimer !
2556
Figaro, attendri, avec vivacité.
2557
Arrête donc, chère mère ! arrête donc ! voudrais-tu voir se fondre en eau mes yeux noyés des premières larmes que je connaisse ? Elles sont de joie, au moins ! Mais quelle stupidité ! j’ai manqué d’en être honteux : je les sentais couler entre mes doigts : regarde ; (Il montre ses doigts écartés) ; et je les retenais bêtement ! Va te promener, la honte ! je veux rire et pleurer en même temps ; on ne sent pas deux fois ce que j’éprouve.
2558
(Il embrasse sa mère d’un côté, Suzanne de l’autre.)
2559
Marceline.
2560
Ô mon ami !
2561
Suzanne.
2562
Mon cher ami !
2563
Brid’oison, s’essuyant les yeux d’un mouchoir.
2564
Eh bien ! moi, je suis donc bê-ête aussi !
2565
Figaro, exalté.
2566
Chagrin, c’est maintenant que je puis te défier ! Atteins-moi, si tu l’oses, entre ces deux femmes chéries.
2567
Antonio, à Figaro.
2568
Pas tant de cajoleries, s’il vous plaît. En fait de mariage dans les familles, celui des parents va devant, savez ! Les vôtres se baillent-ils la main ?
2569
Bartholo.
2570
Ma main ! puisse-t-elle se dessécher et tomber, si jamais je la donne à la mère d’un tel drôle !
2571
Antonio, à Bartholo.
2572
Vous n’êtes donc qu’un père marâtre ? (À Figaro.) En ce cas, not’galant, plus de parole.
2573
Suzanne.
2574
Ah ! mon oncle…
2575
Antonio.
2576
Irai-je donner l’enfant de not’sœur à sti qui n’est l’enfant de personne ?
2577
Brid’oison.
2578
Est-ce que cela-a se peut, imbécile ? on-on est toujours l’enfant de quelqu’un.
2579
Antonio.
2580
Tarare !… Il ne l’aura jamais.
2581
(Il sort.)
Scène XIX
2582
BARTHOLO, SUZANNE, FIGARO, MARCELINE, BRID’OISON.
2583
Bartholo, à Figaro.
2584
Et cherche à présent qui t’adopte.
2585
(Il veut sortir.)
2586
Marceline, courant prendre Bartholo à bras le corps, le ramène.
2587
Arrêtez, docteur, ne sortez pas.
2588
Figaro, à part.
2589
Non, tous les sots d’Andalousie sont, je crois, déchaînés contre mon pauvre mariage !
2590
Suzanne, à Bartholo.
2591
Bon petit papa, c’est votre fils.
2592
Marceline, à Bartholo.
2593
De l’esprit, des talents, de la figure.
2594
Figaro, à Bartholo.
2595
Et qui ne vous a pas coûté une obole.
2596
Bartholo.
2597
Et les cent écus qu’il m’a pris ?
2598
Marceline, le caressant.
2599
Nous aurons tant soin de vous, papa !
2600
Suzanne, le caressant.
2601
Nous vous aimerons tant, petit papa !
2602
Bartholo, attendri.
2603
Papa ! bon papa ! petit papa ! voilà que je suis plus bête encore que monsieur, moi. (Montrant Brid’oison.) Je me laisse aller comme un enfant. (Marceline et Suzanne l’embrassent.) Oh ! non, je n’ai pas dit oui. (Il se retourne.) Qu’est donc devenu monseigneur ?
2604
Figaro.
2605
Courons le joindre ; arrachons-lui son dernier mot. S’il machinait quelque autre intrigue, il faudrait tout recommencer.
2606
Tous ensemble.
2607
Courons, courons.
2608
(Ils entraînent Bartholo dehors.)
Scène XX
2609
BRID’OISON, seul.
2610
Plus bê-ête encore que monsieur ! On peut se dire à soi-même ces-es sortes de choses-là, mais… I-ils ne sont pas polis du tout dan-ans cet endroit-ci.
2611
(Il sort.)
Acte Quatrième
2612
Le théâtre représente une galerie ornée de candélabres, de lustres allumés, de fleurs, de guirlandes, en un mot, préparée pour donner une fête. Sur le devant, à droite, est une table avec une écritoire ; un fauteuil derrière.
Scène I
2613
FIGARO, SUZANNE.
2614
Figaro, la tenant à bras le corps.
2615
Eh bien ! amour, es-tu contente ? Elle a converti son docteur, cette fine langue dorée de ma mère ! Malgré sa répugnance, il l’épouse, et ton bourru d’oncle est bridé ; il n’y a que monseigneur qui rage, car enfin notre hymen va devenir le prix du leur. Ris donc un peu de ce bon résultat.
2616
Suzanne.
2617
As-tu rien vu de plus étrange ?
2618
Figaro.
2619
Ou plutôt d’aussi gai. Nous ne voulions qu’une dot arrachée à l’Excellence ; en voilà deux dans nos mains, qui ne sortent pas des siennes. Une rivale acharnée te poursuivait ; j’étais tourmenté par une furie ! tout cela s’est changé, pour nous, dans la plus bonne des mères. Hier, j’étais comme seul au monde, et voilà que j’ai tous mes parents ; pas si magnifiques, il est vrai, que je me les étais galonnés, mais assez bien pour nous, qui n’avons pas la vanité des riches.
2620
Suzanne.
2621
Aucune des choses que tu avais disposées, que nous attendions, mon ami, n’est pourtant arrivée !
2622
Figaro.
2623
Le hasard a mieux fait que nous tous, ma petite. Ainsi va le monde ; on travaille, on projette, on arrange d’un côté ; la fortune accomplit de l’autre : et, depuis l’affamé conquérant qui voudrait avaler la terre, jusqu’au paisible aveugle qui se laisse mener par son chien, tous sont le jouet de ses caprices ; encore l’aveugle au chien est-il souvent mieux conduit, moins trompé dans ses vues, que l’autre aveugle avec son entourage. — Pour cet aimable aveugle qu’on nomme Amour…
2624
(Il la reprend tendrement à bras le corps.)
2625
Suzanne.
2626
Ah ! c’est le seul qui m’intéresse !
2627
Figaro.
2628
Permets donc que, prenant l’emploi de la Folie, je sois le bon chien qui le mène à ta jolie mignonne porte ; et nous voilà logés pour la vie.
2629
Suzanne, riant.
2630
L’Amour et toi ?
2631
Figaro.
2632
Moi et l’Amour.
2633
Suzanne.
2634
Et vous ne chercherez pas d’autre gîte ?
2635
Figaro.
2636
Si tu m’y prends, je veux bien que mille millions de galants…
2637
Suzanne.
2638
Tu vas exagérer : dis ta bonne vérité.
2639
Figaro.
2640
Ma vérité la plus vraie !
2641
Suzanne.
2642
Fi donc, vilain ! en a-t-on plusieurs ?
2643
Figaro.
2644
Oh ! que oui. Depuis qu’on a remarqué qu’avec le temps vieilles folies deviennent sagesse, et qu’anciens petits mensonges assez mal plantés ont produit de grosses, grosses vérités, on en a de mille espèces. Et celles qu’on sait, sans oser les divulguer : car toute vérité n’est pas bonne à dire ; et celles qu’on vante, sans y ajouter foi : car toute vérité n’est pas bonne à croire ; et les serments passionnés, les menaces des mères, les protestations des buveurs, les promesses des gens en place, le dernier mot de nos marchands : cela ne finit pas. Il n’y a que mon amour pour Suzon qui soit une vérité de bon aloi.
2645
Suzanne.
2646
J’aime ta joie, parce qu’elle est folle ; elle annonce que tu es heureux. Parlons du rendez-vous du comte.
2647
Figaro.
2648
Ou plutôt n’en parlons jamais ; il a failli me coûter Suzanne.
2649
Suzanne.
2650
Tu ne veux donc plus qu’il ait lieu ?
2651
Figaro.
2652
Si vous m’aimez, Suzon, votre parole d’honneur sur ce point : qu’il s’y morfonde, et c’est sa punition.
2653
Suzanne.
2654
Il m’en a plus coûté de l’accorder que je n’ai de peine à le rompre : il n’en sera plus question.
2655
Figaro.
2656
Ta bonne vérité ?
2657
Suzanne.
2658
Je ne suis pas comme vous autres savants, moi ; je n’en ai qu’une.
2659
Figaro.
2660
Et tu m’aimeras un peu ?
2661
Suzanne.
2662
Beaucoup.
2663
Figaro.
2664
Ce n’est guère.
2665
Suzanne.
2666
Et comment ?
2667
Figaro.
2668
En fait d’amour, vois-tu, trop n’est pas même assez.
2669
Suzanne.
2670
Je n’entends pas toutes ces finesses, mais je n’aimerai que mon mari.
2671
Figaro.
2672
Tiens parole, et tu feras une belle exception à l’usage.
2673
(Il veut l’embrasser.)
Scène II
2674
FIGARO, SUZANNE, LA COMTESSE.
2675
La Comtesse.
2676
Ah ! j’avais raison de le dire : en quelque endroit qu’ils soient, croyez qu’ils sont ensemble. Allons donc, Figaro, c’est voler l’avenir, le mariage et vous-même, que d’usurper un tête-à-tête. On vous attend, on s’impatiente.
2677
Figaro.
2678
Il est vrai, madame, je m’oublie. Je vais leur montrer mon excuse.
2679
(Il veut emmener Suzanne.)
2680
La Comtesse la retient.
2681
Elle vous suit.
Scène III
2682
SUZANNE, LA COMTESSE.
2683
La Comtesse.
2684
As-tu ce qu’il nous faut pour troquer de vêtement ?
2685
Suzanne.
2686
Il ne faut rien, madame ; le rendez-vous ne tiendra pas.
2687
La Comtesse.
2688
Ah ! vous changez d’avis ?
2689
Suzanne.
2690
C’est Figaro.
2691
La Comtesse.
2692
Vous me trompez.
2693
Suzanne.
2694
Bonté divine !
2695
La Comtesse.
2696
Figaro n’est pas homme à laisser échapper une dot.
2697
Suzanne.
2698
Madame ! eh ! que croyez-vous donc ?
2699
La Comtesse.
2700
Qu’enfin, d’accord avec le comte, il vous fâche à présent de m’avoir confié ses projets. Je vous sais par cœur. Laissez-moi.
2701
(Elle veut sortir.)
2702
Suzanne se jette à genoux.
2703
Au nom du ciel, espoir de tous ! Vous ne savez pas, madame, le mal que vous faites à Suzanne ! Après vos bontés continuelles et la dot que vous me donnez !…
2704
La Comtesse la relève.
2705
Hé ! mais… je ne sais ce que je dis ! En me cédant ta place au jardin, tu n’y vas pas, mon cœur ; tu tiens parole à ton mari, tu m’aides à ramener le mien.
2706
Suzanne.
2707
Comme vous m’avez affligée !
2708
La Comtesse.
2709
C’est que je ne suis qu’une étourdie. (Elle la baise au front.) Où est ton rendez-vous ?
2710
Suzanne lui baise la main.
2711
Le mot de jardin m’a seul frappée.
2712
La Comtesse, montrant la table.
2713
Prends cette plume, et fixons un endroit.
2714
Suzanne.
2715
Lui écrire !
2716
La Comtesse.
2717
Il le faut.
2718
Suzanne.
2719
Madame ! au moins c’est vous…
2720
La Comtesse.
2721
Je mets tout sur mon compte. (Suzanne s’assied, la Comtesse dicte.)
2722
« Chanson nouvelle, sur l’air… Qu’il fera beau ce soir sous les grands marronniers… Qu’il fera beau ce soir… »
2723
Suzanne écrit.
2724
Sous les grands marronniers… Après ?
2725
La Comtesse.
2726
Crains-tu qu’il ne t’entende pas ?
2727
Suzanne relit.
2728
C’est juste. (Elle plie le billet.) Avec quoi cacheter ?
2729
La Comtesse.
2730
Une épingle, dépêche ! elle servira de réponse. Écris sur le revers : Renvoyez-moi le cachet.
2731
Suzanne écrit en riant.
2732
Ah ! le cachet !… Celui-ci, madame, est plus gai que celui du brevet.
2733
La Comtesse, avec un souvenir douloureux.
2734
Ah !
2735
Suzanne cherche sur elle.
2736
Je n’ai pas d’épingle à présent !
2737
La Comtesse détache sa lévite.
2738
Prends celle-ci. (Le ruban du page tombe de son sein à terre.) Ah ! mon ruban !
2739
Suzanne le ramasse.
2740
C’est celui du petit voleur ! Vous avez eu la cruauté…
2741
La Comtesse.
2742
Fallait-il le laisser à son bras ? c’eût été joli ! Donnez donc !
2743
Suzanne.
2744
Madame ne le portera plus, taché du sang de ce jeune homme.
2745
La Comtesse le reprend.
2746
Excellent pour Fanchette… Le premier bouquet qu’elle m’apportera…
Scène IV
2747
Une jeune bergère, CHÉRUBIN en fille, FANCHETTE et beaucoup de jeunes filles habillées comme elle, et tenant des bouquets ; LA COMTESSE, SUZANNE.
2748
Fanchette.
2749
Madame, ce sont les filles du bourg qui viennent vous présenter des fleurs.
2750
La Comtesse, serrant vite son ruban.
2751
Elles sont charmantes. Je me reproche, mes belles petites, de ne pas vous connaître toutes. (Montrant Chérubin.) Quelle est cette aimable enfant qui a l’air si modeste ?
2752
Une Bergère.
2753
C’est une cousine à moi, madame, qui n’est ici que pour la noce.
2754
La Comtesse.
2755
Elle est jolie. Ne pouvant porter vingt bouquets, faisons honneur à l’étrangère. (Elle prend le bouquet de Chérubin, et le baise au front.) Elle en rougit ! (À Suzanne.) Ne trouves-tu pas, Suzon… qu’elle ressemble à quelqu’un ?
2756
Suzanne.
2757
À s’y méprendre, en vérité.
2758
Chérubin, à part, les mains sur son cœur.
2759
Ah ! ce baiser-là m’a été bien loin !
Scène V
2760
Les jeunes filles, Chérubin au milieu d’elles ; FANCHETTE, ANTONIO, LE COMTE, LA COMTESSE, SUZANNE.
2761
Antonio.
2762
Moi je vous dis, monseigneur, qu’il y est ; elles l’ont habillé chez ma fille ; toutes ses hardes y sont encore, et voilà son chapeau d’ordonnance que j’ai retiré du paquet. (Il s’avance, et, regardant toutes les filles, il reconnaît Chérubin, lui enlève son bonnet de femme, ce qui fait retomber ses longs cheveux en cadenette. Il lui met sur la tête le chapeau d’ordonnance et dit :) Eh parguenne, v’là notre officier !
2763
La Comtesse recule.
2764
Ah ciel !
2765
Suzanne.
2766
Ce friponneau !
2767
Antonio.
2768
Quand je disais là-haut que c’était lui !…
2769
Le Comte, en colère.
2770
Eh bien, madame ?
2771
La Comtesse.
2772
Eh bien, monsieur ! vous me voyez plus surprise que vous, et pour le moins aussi fâchée.
2773
Le Comte.
2774
Oui ; mais tantôt, ce matin ?
2775
La Comtesse.
2776
Je serais coupable, en effet, si je dissimulais encore. Il était descendu chez moi. Nous entamions le badinage que ces enfants viennent d’achever ; vous nous avez surprises l’habillant : votre premier mouvement est si vif ! il s’est sauvé, je me suis troublée ; l’effroi général a fait le reste.
2777
Le Comte, avec dépit, à Chérubin.
2778
Pourquoi n’êtes-vous pas parti ?
2779
Chérubin, ôtant son chapeau brusquement.
2780
Monseigneur…
2781
Le Comte.
2782
Je punirai ta désobéissance.
2783
Fanchette, étourdiment.
2784
Ah, monseigneur, entendez-moi ! Toutes les fois que vous venez m’embrasser, vous savez bien que vous dites toujours : Si tu veux m’aimer, petite Fanchette, je te donnerai ce que tu voudras.
2785
Le Comte, rougissant.
2786
Moi ! j’ai dit cela ?
2787
Fanchette.
2788
Oui, monseigneur. Au lieu de punir Chérubin, donnez-le-moi en mariage, et je vous aimerai à la folie.
2789
Le Comte, à part.
2790
Être ensorcelé par un page !
2791
La Comtesse.
2792
Eh bien, monsieur, à votre tour ! L’aveu de cette enfant, aussi naïf que le mien, atteste enfin deux vérités : que c’est toujours sans le vouloir si je vous cause des inquiétudes, pendant que vous épuisez tout pour augmenter et justifier les miennes.
2793
Antonio.
2794
Vous aussi, monseigneur ? Dame ! je vous la redresserai comme feu sa mère, qui est morte… Ce n’est pas pour la conséquence ; mais c’est que madame sait bien que les petites filles, quand elles sont grandes…
2795
Le Comte, déconcerté, à part.
2796
Il y a un mauvais génie qui tourne tout ici contre moi !
Scène VI
2797
Les jeunes filles, CHÉRUBIN, ANTONIO, FIGARO, LE COMTE, LA COMTESSE, SUZANNE.
2798
Figaro.
2799
Monseigneur, si vous retenez nos filles, on ne pourra commencer ni la fête, ni la danse.
2800
Le Comte.
2801
Vous, danser ! vous n’y pensez pas. Après votre chute de ce matin, qui vous a foulé le pied droit !
2802
Figaro, remuant la jambe.
2803
Je souffre encore un peu ; ce n’est rien. (Aux jeunes filles.) Allons, mes belles, allons !
2804
Le Comte le retourne.
2805
Vous avez été fort heureux que ces couches ne fussent que du terreau bien doux !
2806
Figaro.
2807
Très heureux, sans doute ; autrement…
2808
Antonio le retourne.
2809
Puis il s’est pelotonné en tombant jusqu’en bas.
2810
Figaro.
2811
Un plus adroit, n’est-ce pas, serait resté en l’air ! (Aux jeunes filles.) Venez-vous, mesdemoiselles ?
2812
Antonio le retourne.
2813
Et, pendant ce temps, le petit page galopait sur son cheval à Séville ?
2814
Figaro.
2815
Galopait, ou marchait au pas…
2816
Le Comte le retourne.
2817
Et vous aviez son brevet dans la poche ?
2818
Figaro, un peu étonné.
2819
Assurément ; mais quelle enquête ? (Aux jeunes filles.) Allons donc, jeunes filles !
2820
Antonio, attirant Chérubin par le bras.
2821
En voici une qui prétend que mon neveu futur n’est qu’un menteur.
2822
Figaro, surpris.
2823
Chérubin !… (À part.) Peste du petit fat !
2824
Antonio.
2825
Y es-tu maintenant ?
2826
Figaro, cherchant.
2827
J’y suis… j’y suis… Hé ! qu’est-ce qu’il chante ?
2828
Le Comte, sèchement.
2829
Il ne chante pas ; il dit que c’est lui qui a sauté sur les giroflées.
2830
Figaro, rêvant.
2831
Ah ! s’il le dit… cela se peut. Je ne dispute pas de ce que j’ignore.
2832
Le Comte.
2833
Ainsi, vous et lui ?…
2834
Figaro.
2835
Pourquoi non ? la rage de sauter peut gagner : voyez les moutons de Panurge ! Et quand vous êtes en colère, il n’y a personne qui n’aime mieux risquer…
2836
Le Comte.
2837
Comment, deux à la fois !…
2838
Figaro.
2839
On aurait sauté deux douzaines. Et qu’est-ce que cela fait, monseigneur, dès qu’il n’y a personne de blessé ? (Aux jeunes filles.) Ah çà, voulez-vous venir, ou non ?
2840
Le Comte, outré.
2841
Jouons-nous une comédie ?
2842
(On entend un prélude de fanfare.)
2843
Figaro.
2844
Voilà le signal de la marche. À vos postes, les belles, à vos postes. Allons, Suzanne, donne-moi le bras.
2845
(Tous s’enfuient ; Chérubin reste seul, la tête baissée.)
Scène VII
2846
CHÉRUBIN, LE COMTE, LA COMTESSE.
2847
Le Comte, regardant aller Figaro.
2848
En voit-on de plus audacieux ? (Au page.) Pour vous, monsieur le sournois, qui faites le honteux, allez vous rhabiller bien vite, et que je ne vous rencontre nulle part de la soirée.
2849
La Comtesse.
2850
Il va bien s’ennuyer !
2851
Chérubin, étourdiment.
2852
M’ennuyer ! j’emporte à mon front du bonheur pour plus de cent années de prison.
2853
(Il met son chapeau et s’enfuit.)
Scène VIII
2854
LE COMTE, LA COMTESSE.
2855
(La Comtesse s’évente fortement sans parler.)
2856
Le Comte.
2857
Qu’a-t-il au front de si heureux ?
2858
La Comtesse, avec embarras.
2859
Son… premier chapeau d’officier, sans doute ; aux enfants tout sert de hochet.
2860
(Elle veut sortir.)
2861
Le Comte.
2862
Vous ne nous restez pas, comtesse ?
2863
La Comtesse.
2864
Vous savez que je ne me porte pas bien.
2865
Le Comte.
2866
Un instant pour votre protégée, ou je vous croirais en colère.
2867
La Comtesse.
2868
Voici les deux noces, asseyons-nous donc pour les recevoir.
2869
Le Comte, à part.
2870
La noce ! Il faut souffrir ce qu’on ne peut empêcher.
2871
(Le Comte et la Comtesse s’asseyent vers un des côtés de la galerie.)
Scène IX
2872
LE COMTE, LA COMTESSE, assis.
2873
(L’on joue les Folies d’Espagne d’un mouvement de marche.)
2874
(Symphonie notée.)
2875
MARCHE
2876
Les garde-chasse, fusil sur l’épaule. L’alguazil, les prud’hommes, Brid’oison, Les paysans et paysannes en habits de fête. Deux jeunes filles portant la toque virginale à plumes blanches. Deux autres, le voile blanc. Deux autres, les gants et le bouquet de côté. Antonio donne la main à Suzanne, comme étant celui qui la marie à Figaro. D’autres jeunes filles portent une autre toque, un autre voile, un autre bouquet blanc, semblables aux premiers, pour Marceline. Figaro donne la main à Marceline, comme celui qui doit la remettre au Docteur, lequel ferme la marche, un gros bouquet au côté. Les jeunes filles, en passant devant le comte, remettent à ses valets tous les ajustements destinés à Suzanne et à Marceline. Les paysans et paysannes s’étant rangés sur deux colonnes à chaque côté du salon, on danse une reprise du fandango avec des castagnettes ; puis on joue la ritournelle du duo, pendant laquelle Antonio conduit Suzanne au comte ; elle se met à genoux devant lui. (Pendant que le Comte lui pose la toque, le voile, et lui donne le bouquet, deux jeunes filles chantent le duo suivant :)
2877
Jeune épouse, chantez les bienfaits et la gloire
2878
D’un maître qui renonce aux droits qu’il eut sur vous
2879
Préférant au plaisir la plus noble victoire,
2880
Il vous rend chaste et pure aux mains de votre époux.
2881
Suzanne est à genoux, et, pendant les derniers vers du duo, elle tire le comte par son manteau, et lui montre le billet qu’elle tient ; puis elle porte la main qu’elle a du côté des spectateurs à sa tête, où le comte a l’air d’ajuster sa toque ; elle lui donne le billet. Le comte le met furtivement dans son sein ; on achève de chanter le duo ; la fiancée se relève, et lui fait une grande révérence. Figaro vient la recevoir des mains du comte, et se retire avec elle à l’autre côté du salon, près de Marceline. (On danse une autre reprise du fandango pendant ce temps.) Le comte, pressé de lire ce qu’il a reçu, s’avance au bord du théâtre et tire le papier de son sein ; mais, en le sortant, il fait le geste d’un homme qui s’est cruellement piqué le doigt ; il le secoue, le presse, le suce, et, regardant le papier cacheté d’une épingle, il dit :
2882
Le Comte.
2883
(Pendant qu’il parle, ainsi que Figaro, l’orchestre joue pianissimo.)
2884
Diantre soit des femmes, qui fourrent des épingles partout !
2885
(Il la jette à terre, puis il lit le billet et le baise.)
2886
Figaro, qui a tout vu, dit à sa mère et à Suzanne :
2887
C’est un billet doux, qu’une fillette aura glissé dans sa main en passant. Il était cacheté d’une épingle, qui l’a outrageusement piqué.
2888
(La danse reprend. Le comte, qui a lu le billet, le retourne ; il y voit l’invitation de renvoyer le cachet pour réponse. Il cherche à terre, et retrouve enfin l’épingle qu’il attache à sa manche.)
2889
Figaro, à Suzanne et à Marceline.
2890
D’un objet aimé tout est cher. Le voilà qui ramasse l’épingle. Ah ! c’est une drôle de tête !
2891
(Pendant ce temps, Suzanne a des signes d’intelligence avec la comtesse. La danse finit ; la ritournelle du duo recommence.)
2892
(Figaro conduit Marceline au comte, ainsi qu’on a conduit Suzanne ; à l’instant où le comte prend la toque, et où l’on va chanter le duo, on est interrompu par les cris suivants :)
2893
L’Huissier, criant à la porte.
2894
Arrêtez donc, messieurs, vous ne pouvez entrer tous… Ici les gardes ! les gardes !
2895
(Les gardes vont vite à cette porte.)
2896
Le Comte, se levant.
2897
Qu’est-ce qu’il y a ?
2898
L’Huissier.
2899
Monseigneur, c’est monsieur Basile entouré d’un village entier, parce qu’il chante en marchant.
2900
Le Comte.
2901
Qu’il entre seul.
2902
La Comtesse.
2903
Ordonnez-moi de me retirer.
2904
Le Comte.
2905
Je n’oublie pas votre complaisance.
2906
La Comtesse.
2907
Suzanne !… Elle reviendra. (À part, à Suzanne.) Allons changer d’habits.
2908
(Elle sort avec Suzanne.)
2909
Marceline.
2910
Il n’arrive jamais que pour nuire.
2911
Figaro.
2912
Ah ! je m’en vais vous le faire déchanter.
Scène X
2913
Tous les Acteurs précédents, excepté la Comtesse et Suzanne ; BASILE tenant sa guitare ; GRIPPE-SOLEIL.
2914
BASILE entre en chantant sur l’air du vaudeville de la fin.
2915
Cœurs sensibles, cœurs fidèles,
2916
Qui blâmez l’amour léger,
2917
Cessez vos plaintes cruelles :
2918
Est-ce un crime de changer ?
2919
Si l’Amour porte des ailes,
2920
N’est-ce pas pour voltiger ?
2921
N’est-ce pas pour voltiger ?
2922
N’est-ce pas pour voltiger ?
2923
Figaro s’avance à lui.
2924
Oui, c’est pour cela justement qu’il a des ailes au dos. Notre ami, qu’entendez-vous par cette musique ?
2925
Basile, montrant Grippe-Soleil.
2926
Qu’après avoir prouvé mon obéissance à monseigneur, en amusant monsieur, qui est de sa compagnie, je pourrai à mon tour réclamer sa justice.
2927
Grippe-Soleil.
2928
Bah ! monsigneu, il ne m’a pas amusé du tout avec leux guenilles d’ariettes…
2929
Le Comte.
2930
Enfin que demandez-vous, Basile ?
2931
Basile.
2932
Ce qui m’appartient, monseigneur : la main de Marceline ; et je viens m’opposer…
2933
Figaro s’approche.
2934
Y a-t-il longtemps que monsieur n’a vu la figure d’un fou ?
2935
Basile.
2936
Monsieur, en ce moment même.
2937
Figaro.
2938
Puisque mes yeux vous servent si bien de miroir, étudiez-y l’effet de ma prédiction. Si vous faites mine seulement d’approximer madame…
2939
Bartholo, en riant.
2940
Eh pourquoi ? Laisse-le parler.
2941
Brid’oison s’avance entre eux deux.
2942
Fau-aut-il que deux amis…
2943
Figaro.
2944
Nous, amis !
2945
Basile.
2946
Quelle erreur !
2947
Figaro, vite.
2948
Parce qu’il fait de plats airs de chapelle ?
2949
Basile, vite.
2950
Et lui, des vers comme un journal ?
2951
Figaro, vite.
2952
Un musicien de guinguette !
2953
Basile, vite.
2954
Un postillon de gazette !
2955
Figaro, vite.
2956
Cuistre d’oratorio !
2957
Basile, vite.
2958
Jockey diplomatique !
2959
Le Comte, assis.
2960
Insolents tous les deux !
2961
Basile.
2962
Il me manque en toute occasion.
2963
Figaro.
2964
C’est bien dit ; si cela se pouvait !
2965
Basile.
2966
Disant partout que je ne suis qu’un sot.
2967
Figaro.
2968
Vous me prenez donc pour un écho ?
2969
Basile.
2970
Tandis qu’il n’est pas un chanteur que mon talent n’ait fait briller.
2971
Figaro.
2972
Brailler.
2973
Basile.
2974
Il le répète !
2975
Figaro.
2976
Et pourquoi non, si cela est vrai ? Es-tu un prince, pour qu’on te flagorne ? Souffre la vérité, coquin, puisque tu n’as pas de quoi gratifier un menteur : ou si tu la crains de notre part, pourquoi viens-tu troubler nos noces ?
2977
Basile, à Marceline.
2978
M’avez-vous promis, oui ou non, si, dans quatre ans, vous n’étiez pas pourvue, de me donner la préférence ?
2979
Marceline.
2980
À quelle condition l’ai-je promis ?
2981
Basile.
2982
Que si vous retrouviez un certain fils perdu, je l’adopterais par complaisance.
2983
Tous ensemble.
2984
Il est trouvé.
2985
Basile.
2986
Qu’à cela ne tienne !
2987
Tous ensemble, montrant Figaro.
2988
Et le voici.
2989
Basile, reculant de frayeur.
2990
J’ai vu le diable !
2991
Brid’oison, à Basile.
2992
Et vou-ous renoncez à sa chère mère !
2993
Basile.
2994
Qu’y aurait-il de plus fâcheux que d’être cru le père d’un garnement ?
2995
Figaro.
2996
D’en être cru le fils ; tu te moques de moi !
2997
Basile, montrant Figaro.
2998
Dès que monsieur est de quelque chose ici, je déclare, moi, que je n’y suis plus de rien. (Il sort.)
Scène XI
2999
Les acteurs précédents, excepté BASILE.
3000
Bartholo, riant.
3001
Ah ! ah ! ah ! ah !
3002
Figaro, sautant de joie.
3003
Donc à la fin j’aurai ma femme !
3004
Le Comte, à part.
3005
Moi, ma maîtresse !
3006
(Il se lève.)
3007
Brid’oison, à Marceline.
3008
Et tou-out le monde est satisfait.
3009
Le Comte.
3010
Qu’on dresse les deux contrats ; j’y signerai.
3011
Tous ensemble
3012
Vivat !
3013
(Ils sortent.)
3014
Le Comte.
3015
J’ai besoin d’une heure de retraite.
3016
(Il veut sortir avec les autres.)
Scène XII
3017
GRIPPE-SOLEIL, FIGARO, MARCELINE, LE COMTE.
3018
Grippe-Soleil, à Figaro.
3019
Et moi je vais aider à ranger le feu d’artifice sous les grands marronniers, comme on l’a dit.
3020
Le Comte revient en courant.
3021
Quel sot a donné un tel ordre ?
3022
Figaro.
3023
Où est le mal ?
3024
Le Comte, vivement.
3025
Et la comtesse qui est incommodée, d’où le verra-t-elle, l’artifice ? C’est sur la terrasse qu’il le faut, vis-à-vis de son appartement.
3026
Figaro.
3027
Tu l’entends, Grippe-Soleil ? la terrasse.
3028
Le Comte.
3029
Sous les grands marronniers ! belle idée ! (En s’en allant, à part.) Ils allaient incendier mon rendez-vous !
Scène XIII
3030
FIGARO, MARCELINE.
3031
Figaro.
3032
Quel excès d’attention pour sa femme !
3033
(Il veut sortir.)
3034
Marceline l’arrête.
3035
Deux mots, mon fils. Je veux m’acquitter avec toi : un sentiment mal dirigé m’avait rendue injuste envers ta charmante femme ; je la supposais d’accord avec le comte, quoique j’eusse appris de Basile qu’elle l’avait toujours rebuté.
3036
Figaro.
3037
Vous connaissiez mal votre fils de le croire ébranlé par ces impulsions féminines. Je puis défier la plus rusée de m’en faire accroire.
3038
Marceline.
3039
Il est toujours heureux de le penser, mon fils ; la jalousie…
3040
Figaro.
3041
… N’est qu’un sot enfant de l’orgueil, ou c’est la maladie d’un fou. Oh ! j’ai là-dessus, ma mère, une philosophie… imperturbable ; et si Suzanne doit me tromper un jour, je le lui pardonne d’avance ; elle aura longtemps travaillé…
3042
(Il se retourne et aperçoit Fanchette qui cherche de côté et d’autre.)
Scène XIV
3043
FIGARO, FANCHETTE, MARCELINE.
3044
Figaro.
3045
Eeeh… ma petite cousine qui nous écoutes.
3046
Fanchette.
3047
Oh ! pour ça, non : on dit que c’est malhonnête.
3048
Figaro.
3049
Il est vrai ; mais comme cela est utile, on fait aller souvent l’un pour l’autre.
3050
Fanchette.
3051
Je regardais si quelqu’un était là.
3052
Figaro.
3053
Déjà dissimulée, friponne ! vous savez bien qu’il n’y peut être.
3054
Fanchette.
3055
Et qui donc ?
3056
Figaro.
3057
Chérubin.
3058
Fanchette.
3059
Ce n’est pas lui que je cherche, car je sais fort bien où il est ; c’est ma cousine Suzanne.
3060
Figaro.
3061
Et que lui veut ma petite cousine ?
3062
Fanchette.
3063
À vous, petit cousin, je le dirai. — C’est… ce n’est qu’une épingle que je veux lui remettre.
3064
Figaro, vivement.
3065
Une épingle ! une épingle !… et de quelle part, coquine ? À votre âge, vous faites déjà un mét… (Il se reprend, et dit d’un ton doux.) Vous faites déjà très bien tout ce que vous entreprenez, Fanchette ; et ma jolie cousine est si obligeante…
3066
Fanchette.
3067
À qui donc en a-t-il de se fâcher ? Je m’en vais.
3068
Figaro, l’arrêtant.
3069
Non, non, je badine ; tiens, ta petite épingle est celle que monseigneur t’a dit de remettre à Suzanne, et qui servait à cacheter un petit papier qu’il tenait. Tu vois que je suis au fait.
3070
Fanchette.
3071
Pourquoi donc le demander, quand vous le savez si bien ?
3072
Figaro, cherchant.
3073
C’est qu’il est assez gai de savoir comment monseigneur s’y est pris pour t’en donner la commission.
3074
Fanchette, naïvement.
3075
Pas autrement que vous le dites : Tiens, petite Fanchette, rends cette épingle à ta belle cousine, et dis-lui seulement que c’est le cachet des grands marronniers.
3076
Figaro.
3077
Des grands…
3078
Fanchette.
3079
Marronniers. Il est vrai qu’il a ajouté : Prends garde que personne ne te voie !
3080
Figaro.
3081
Il faut obéir, ma cousine : heureusement personne ne vous a vue. Faites donc joliment votre commission, et n’en dites pas plus à Suzanne que monseigneur n’a ordonné.
3082
Fanchette.
3083
Et pourquoi lui en dirais-je ? Il me prend pour un enfant, mon cousin.
3084
(Elle sort en sautant.)
Scène XV
3085
FIGARO, MARCELINE.
3086
Figaro.
3087
Eh bien, ma mère ?
3088
Marceline.
3089
Eh bien, mon fils ?
3090
Figaro, comme étouffé.
3091
Pour celui-ci !… Il y a réellement des choses…
3092
Marceline.
3093
Il y a des choses ! Hé ! qu’est-ce qu’il y a ?
3094
Figaro, les mains sur sa poitrine.
3095
Ce que je viens d’entendre, ma mère, je l’ai là comme un plomb.
3096
Marceline.
3097
Ce cœur plein d’assurance n’était donc qu’un ballon gonflé ? une épingle a tout fait partir !
3098
Figaro, furieux.
3099
Mais cette épingle, ma mère, est celle qu’il a ramassée !…
3100
Marceline, rappelant ce qu’il a dit.
3101
La jalousie ! Oh ! j’ai là-dessus, ma mère, une philosophie… imperturbable ; et si Suzanne m’attrape un jour, je le lui pardonne…
3102
Figaro, vivement.
3103
Oh, ma mère, on parle comme on sent : mettez le plus glacé des juges à plaider dans sa propre cause, et voyez-le expliquer la loi ! — Je ne m’étonne plus s’il avait tant d’humeur sur ce feu ! — Pour la mignonne aux fines épingles, elle n’en est pas où elle le croit, ma mère, avec ses marronniers ! Si mon mariage est assez fait pour légitimer ma colère, en revanche il ne l’est pas assez pour que je n’en puisse épouser une autre, et l’abandonner…
3104
Marceline.
3105
Bien conclu ! Abîmons tout sur un soupçon. Qui t’a prouvé, dis-moi, que c’est toi qu’elle joue, et non le comte ? L’as-tu étudiée de nouveau, pour la condamner sans appel ? Sais-tu si elle se rendra sous les arbres ? à quelle intention elle y va ? ce qu’elle y dira, ce qu’elle y fera ? Je te croyais plus fort en jugement !
3106
Figaro, lui baisant la main avec respect.
3107
Elle a raison, ma mère : elle a raison, raison, toujours raison ! Mais accordons, maman, quelque chose à la nature : on en vaut mieux après. Examinons en effet avant d’accuser et d’agir. Je sais où est le rendez-vous. Adieu, ma mère.
3108
(Il sort.)
Scène XVI
3109
MARCELINE, seule.
3110
Adieu ; et moi aussi, je le sais. Après l’avoir arrêté, veillons sur les voies de Suzanne, ou plutôt avertissons-la ; elle est si jolie créature ! Ah ! quand l’intérêt personnel ne nous arme point les unes contre les autres, nous sommes toutes portées à soutenir notre pauvre sexe opprimé, contre ce fier, ce terrible… (en riant) et pourtant un peu nigaud de sexe masculin.
3111
(Elle sort.)
Acte Cinquième
3112
Le théâtre représente une salle de marronniers, dans un parc ; deux pavillons, kiosques, ou temples de jardins, sont à droite et à gauche ; le fond est une clairière ornée, un siége de gazon sur le devant. Le théâtre est obscur.
Scène I
3113
FANCHETTE, seule, tenant d’une main deux biscuits et une orange, et de l’autre une lanterne de papier, allumée.
3114
Dans le pavillon à gauche, a-t-il dit. C’est celui-ci. S’il allait ne pas venir à présent ! mon petit rôle… Ces vilaines gens de l’office qui ne voulaient pas seulement me donner une orange et deux biscuits ! — Pour qui, mademoiselle ? — Eh bien, monsieur, c’est pour quelqu’un. — Oh ! nous savons. — Et quand ça serait ? Parce que monseigneur ne veut pas le voir, faut-il qu’il meure de faim ? — Tout ça pourtant m’a coûté un fier baiser sur la joue !… Que sait-on ? il me le rendra peut-être. (Elle voit Figaro qui vient l’examiner ; elle fait un cri.) Ah !…
3115
(Elle s’enfuit, et elle entre dans le pavillon à sa gauche.)
Scène II
3116
FIGARO, un grand manteau sur les épaules, un large chapeau rabattu ; BASILE, ANTONIO, BARTHOLO, BRID’OISON, GRIPPE-SOLEIL ; troupe de valets et de travailleurs.
3117
Figaro, d’abord seul.
3118
C’est Fanchette ! (Il parcourt des yeux les autres à mesure qu’ils arrivent, et dit d’un ton farouche :) Bonjour, messieurs, bonsoir ; êtes-vous tous ici ?
3119
Basile.
3120
Ceux que tu as pressés d’y venir.
3121
Figaro.
3122
Quelle heure est-il bien à peu près ?
3123
Antonio regarde en l’air.
3124
La lune devrait être levée.
3125
Bartholo.
3126
Eh ! quels noirs apprêts fais-tu donc ? Il a l’air d’un conspirateur !
3127
Figaro, s’agitant.
3128
N’est-ce pas pour une noce, je vous prie, que vous êtes rassemblés au château ?
3129
Brid’oison.
3130
Cè-ertainement.
3131
Antonio.
3132
Nous allions là-bas, dans le parc, attendre un signal pour ta fête.
3133
Figaro.
3134
Vous n’irez pas plus loin, messieurs ; c’est ici, sous ces marronniers, que nous devons tous célébrer l’honnête fiancée que j’épouse, et le loyal seigneur qui se l’est destinée.
3135
Basile, se rappelant la journée.
3136
Ah ! vraiment, je sais ce que c’est. Retirons-nous, si vous m’en croyez : il est question d’un rendez-vous ; je vous conterai cela près d’ici.
3137
Brid’oison, à Figaro.
3138
Nou-ous reviendrons.
3139
Figaro.
3140
Quand vous m’entendrez appeler, ne manquez pas d’accourir tous, et dites du mal de Figaro, s’il ne vous fait voir une belle chose.
3141
Bartholo.
3142
Souviens-toi qu’un homme sage ne se fait point d’affaire avec les grands.
3143
Figaro.
3144
Je m’en souviens.
3145
Bartholo.
3146
Qu’ils ont quinze et bisque sur nous par leur état.
3147
Figaro.
3148
Sans leur industrie, que vous oubliez. Mais souvenez-vous aussi que l’homme qu’on sait timide est dans la dépendance de tous les fripons.
3149
Bartholo.
3150
Fort bien.
3151
Figaro.
3152
Et que j’ai nom de Verte-Allure, du chef honoré de ma mère.
3153
Bartholo.
3154
Il a le diable au corps.
3155
Brid’oison.
3156
I-il l’a.
3157
Basile, à part.
3158
Le comte et sa Suzanne se sont arrangés sans moi ? Je ne suis pas fâché de l’algarade.
3159
Figaro, aux valets.
3160
Pour vous autres, coquins, à qui j’ai donné l’ordre, illuminez-moi ces entours ; ou, par la mort que je voudrais tenir aux dents, si j’en saisis un par le bras…
3161
(Il secoue le bras de Grippe-Soleil.)
3162
Grippe-Soleil s’en va en criant et pleurant.
3163
A, a, o, oh ! Damné brutal !
3164
Basile, en s’en allant.
3165
Le ciel vous tienne en joie, monsieur du marié !
3166
(Ils sortent.)
Scène III
3167
FIGARO, seul, se promenant dans l’obscurité, dit du ton le plus sombre.
3168
Ô femme ! femme ! femme ! créature faible et décevante !… nul animal créé ne peut manquer à son instinct : le tien est-il donc de tromper ?… Après m’avoir obstinément refusé quand je l’en pressais devant sa maîtresse ; à l’instant qu’elle me donne sa parole ; au milieu même de la cérémonie… Il riait en lisant, le perfide ! et moi, comme un benêt… Non, monsieur le comte, vous ne l’aurez pas… vous ne l’aurez pas. Parce que vous êtes un grand seigneur, vous vous croyez un grand génie !… noblesse, fortune, un rang, des places, tout cela rend si fier ! Qu’avez-vous fait pour tant de biens ? vous vous êtes donné la peine de naître, et rien de plus : du reste, homme assez ordinaire ! tandis que moi, morbleu, perdu dans la foule obscure, il m’a fallu déployer plus de science et de calculs pour subsister seulement, qu’on n’en a mis depuis cent ans à gouverner toutes les Espagnes ; et vous voulez jouter !… On vient… c’est elle… ce n’est personne. — La nuit est noire en diable, et me voilà faisant le sot métier de mari, quoique je ne le sois qu’à moitié ! (Il s’assied sur un banc.) Est-il rien de plus bizarre que ma destinée ! Fils de je ne sais pas qui ; volé par des bandits ; élevé dans leurs mœurs, je m’en dégoûte et veux courir une carrière honnête ; et partout je suis repoussé ! J’apprends la chimie, la pharmacie, la chirurgie ; et tout le crédit d’un grand seigneur peut à peine me mettre à la main une lancette vétérinaire ! — Las d’attrister des bêtes malades, et pour faire un métier contraire, je me jette à corps perdu dans le théâtre : me fussé-je mis une pierre au cou ! Je broche une comédie dans les mœurs du sérail ; auteur espagnol, je crois pouvoir y fronder Mahomet sans scrupule : à l’instant un envoyé… de je ne sais où se plaint que j’offense dans mes vers la Sublime Porte, la Perse, une partie de la presqu’île de l’Inde, toute l’Égypte, les royaumes de Barca, de Tripoli, de Tunis, d’Alger et de Maroc ; et voilà ma comédie flambée, pour plaire aux princes mahométans, dont pas un, je crois, ne sait lire, et qui nous meurtrissent l’omoplate, en nous disant : Chiens de chrétiens ! — Ne pouvant avilir l’esprit, on se venge en le maltraitant. — Mes joues creusaient, mon terme était échu : je voyais de loin arriver l’affreux recors, la plume fichée dans sa perruque ; en frémissant je m’évertue. Il s’élève une question sur la nature des richesses ; et comme il n’est pas nécessaire de tenir les choses pour en raisonner, n’ayant pas un sou, j’écris sur la valeur de l’argent, et sur son produit net : aussitôt je vois, du fond d’un fiacre, baisser pour moi le pont d’un château-fort, à l’entrée duquel je laissai l’espérance et la liberté. (Il se lève.) Que je voudrais bien tenir un de ces puissants de quatre jours, si légers sur le mal qu’ils ordonnent, quand une bonne disgrâce a cuvé son orgueil ! Je lui dirais… que les sottises imprimées n’ont d’importance qu’aux lieux où l’on en gêne le cours ; que, sans la liberté de blâmer, il n’est point d’éloge flatteur ; et qu’il n’y a que les petits hommes qui redoutent les petits écrits. (Il se rassied.) Las de nourrir un obscur pensionnaire, on me met un jour dans la rue ; et comme il faut dîner, quoiqu’on ne soit plus en prison, je taille encore ma plume, et demande à chacun de quoi il est question : on me dit que, pendant ma retraite économique, il s’est établi dans Madrid un système de liberté sur la vente des productions, qui s’étend même à celles de la presse ; et que, pourvu que je ne parle en mes écrits ni de l’autorité, ni du culte, ni de la politique, ni de la morale, ni des gens en place, ni des corps en crédit, ni de l’Opéra, ni des autres spectacles, ni de personne qui tienne à quelque chose, je puis tout imprimer librement, sous l’inspection de deux ou trois censeurs. Pour profiter de cette douce liberté, j’annonce un écrit périodique, et, croyant n’aller sur les brisées d’aucun autre, je le nomme Journal inutile. Pou-ou ! je vois s’élever contre moi mille pauvres diables à la feuille : on me supprime, et me voilà derechef sans emploi ! — Le désespoir m’allait saisir ; on pense à moi pour une place, mais par malheur j’y étais propre : il fallait un calculateur, ce fut un danseur qui l’obtint. Il ne me restait plus qu’à voler ; je me fais banquier de pharaon : alors, bonnes gens ! je soupe en ville, et les personnes dites comme il faut m’ouvrent poliment leur maison, en retenant pour elles les trois quarts du profit. J’aurais bien pu me remonter ; je commençais même à comprendre que, pour gagner du bien, le savoir-faire vaut mieux que le savoir. Mais comme chacun pillait autour de moi, en exigeant que je fusse honnête, il fallut bien périr encore. Pour le coup je quittais le monde, et vingt brasses d’eau m’en allaient séparer lorsqu’un dieu bienfaisant m’appelle à mon premier état. Je reprends ma trousse et mon cuir anglais ; puis, laissant la fumée aux sots qui s’en nourrissent, et la honte au milieu du chemin, comme trop lourde à un piéton, je vais rasant de ville en ville, et je vis enfin sans souci. Un grand seigneur passe à Séville ; il me reconnaît, je le marie ; et pour prix d’avoir eu par mes soins son épouse, il veut intercepter la mienne ! Intrigue, orage à ce sujet. Prêt à tomber dans un abîme, au moment d’épouser ma mère, mes parents m’arrivent à la file. (Il se lève en s’échauffant.) On se débat : C’est vous, c’est lui, c’est moi, c’est toi ; non, ce n’est pas nous : eh ! mais, qui donc ? (Il retombe assis.) Ô bizarre suite d’événements ! Comment cela m’est-il arrivé ? Pourquoi ces choses et non pas d’autres ? Qui les a fixées sur ma tête ? Forcé de parcourir la route où je suis entré sans le savoir, comme j’en sortirai sans le vouloir, je l’ai jonchée d’autant de fleurs que ma gaieté me l’a permis ; encore je dis ma gaieté, sans savoir si elle est à moi plus que le reste, ni même quel est ce moi dont je m’occupe : un assemblage informe de parties inconnues ; puis un chétif être imbécile, un petit animal folâtre, un jeune homme ardent au plaisir, ayant tous les goûts pour jouir, faisant tous les métiers pour vivre, maître ici, valet là, selon qu’il plaît à la fortune ; ambitieux par vanité, laborieux par nécessité, mais paresseux… avec délices ! orateur selon le danger, poète par délassement ; musicien par occasion, amoureux par folles bouffées, j’ai tout vu, tout fait, tout usé. Puis l’illusion s’est détruite, et, trop désabusé… Désabusé !… Suzon, Suzon, Suzon ! que tu me donnes de tourments !… J’entends marcher… on vient. Voici l’instant de la crise.
3169
(Il se retire près de la première coulisse à sa droite.)
Scène IV
3170
FIGARO, LA COMTESSE avec les habits de Suzon, SUZANNE avec ceux de la Comtesse, MARCELINE.
3171
Suzanne, bas à la Comtesse.
3172
Oui, Marceline m’a dit que Figaro y serait.
3173
Marceline.
3174
Il y est aussi ; baisse la voix.
3175
Suzanne.
3176
Ainsi l’un nous écoute, et l’autre va venir me chercher ; commençons.
3177
Marceline.
3178
Pour n’en pas perdre un mot, je vais me cacher dans le pavillon.
3179
(Elle entre dans le pavillon où est entrée Fanchette.)
Scène V
3180
FIGARO, LA COMTESSE, SUZANNE.
3181
Suzanne, haut.
3182
Madame tremble ! est-ce qu’elle aurait froid ?
3183
La Comtesse, haut.
3184
La soirée est humide, je vais me retirer.
3185
Suzanne, haut.
3186
Si madame n’avait pas besoin de moi, je prendrais l’air un moment, sous ces arbres.
3187
La Comtesse, haut.
3188
C’est le serein que tu prendras.
3189
Suzanne, haut.
3190
J’y suis toute faite.
3191
Figaro, à part.
3192
Ah ! oui, le serein !
3193
(Suzanne se retire près de la coulisse, du côté opposé à Figaro.)
Scène VI
3194
FIGARO, CHÉRUBIN, LE COMTE, LA COMTESSE, SUZANNE.
3195
(Figaro et Suzanne, retirés de chaque côté sur le devant.)
3196
Chérubin, en habit d’officier, arrive en chantant gaiement la reprise de l’air de la romance.
3197
La, la, la, etc.
3198
J’avais une marraine,
3199
Que toujours adorai.
3200
La Comtesse, à part.
3201
Le petit page !
3202
Chérubin s’arrête.
3203
On se promène ici ; gagnons vite mon asile, où la petite Fanchette… C’est une femme !
3204
La Comtesse écoute.
3205
Ah, grands dieux !
3206
Chérubin se baisse en regardant de loin.
3207
Me trompé-je ? à cette coiffure en plumes qui se dessine au loin dans le crépuscule, il me semble que c’est Suzon.
3208
La Comtesse, à part.
3209
Si le comte arrivait !…
3210
(Le Comte paraît dans le fond.)
3211
Chérubin s’approche et prend la main de la comtesse, qui se défend.
3212
Oui, c’est la charmante fille qu’on nomme Suzanne ! Eh ! pourrais-je m’y méprendre à la douceur de cette main, à ce petit tremblement qui l’a saisie, surtout au battement de mon cœur !
3213
(Il veut y appuyer le dos de la main de la Comtesse ; elle la retire.)
3214
La Comtesse, bas.
3215
Allez-vous-en.
3216
Chérubin.
3217
Si la compassion t’avait conduite exprès dans cet endroit du parc, où je suis caché depuis tantôt !
3218
La Comtesse.
3219
Figaro va venir.
3220
Le Comte, s’avançant, dit à part.
3221
N’est-ce pas Suzanne que j’aperçois ?
3222
Chérubin, à la Comtesse.
3223
Je ne crains point du tout Figaro, car ce n’est pas lui que tu attends.
3224
La Comtesse.
3225
Qui donc ?
3226
Le Comte, à part.
3227
Elle est avec quelqu’un.
3228
Chérubin.
3229
C’est monseigneur, friponne, qui t’a demandé ce rendez-vous ce matin, quand j’étais derrière le fauteuil.
3230
Le Comte, à part, avec fureur.
3231
C’est encore le page infernal !
3232
Figaro, à part.
3233
On dit qu’il ne faut pas écouter !
3234
Suzanne, à part.
3235
Petit bavard !
3236
La Comtesse, au page.
3237
Obligez-moi de vous retirer.
3238
Chérubin.
3239
Ce ne sera pas au moins sans avoir reçu le prix de mon obéissance.
3240
La Comtesse, effrayée.
3241
Vous prétendez…
3242
Chérubin, avec feu.
3243
D’abord vingt baisers pour ton compte, et puis cent pour ta belle maîtresse.
3244
La Comtesse.
3245
Vous oseriez ?
3246
Chérubin.
3247
Oh ! que oui, j’oserai ! Tu prends sa place auprès de monseigneur, moi celle du comte auprès de toi : le plus attrapé, c’est Figaro.
3248
Figaro, à part.
3249
Ce brigandeau !
3250
Suzanne, à part.
3251
Hardi comme un page.
3252
(Chérubin veut embrasser la comtesse ; le comte se met entre deux et reçoit le baiser.)
3253
La Comtesse, se retirant.
3254
Ah ! ciel !
3255
Figaro, à part, entendant le baiser.
3256
J’épousais une jolie mignonne !
3257
(Il écoute.)
3258
Chérubin, tâtant les habits du Comte
3259
(À part.) C’est monseigneur !
3260
(Il s’enfuit dans le pavillon où sont entrées Fanchette et Marceline.)
Scène VII
3261
FIGARO, LE COMTE, LA COMTESSE, SUZANNE.
3262
Figaro s’approche.
3263
Je vais…
3264
Le Comte, croyant parler au page.
3265
Puisque vous ne redoublez pas le baiser…
3266
(Il croit lui donner un soufflet.)
3267
Figaro, qui est à portée, le reçoit.
3268
Ah !
3269
Le Comte.
3270
… Voilà toujours le premier payé.
3271
Figaro, à part, s’éloigne en se frottant la joue.
3272
Tout n’est pas gain non plus en écoutant.
3273
Suzanne, riant tout haut, de l’autre côté.
3274
Ah, ah, ah, ah !
3275
Le Comte, à la Comtesse, qu’il prend pour Suzanne.
3276
Entend-on quelque chose à ce page ! Il reçoit le plus rude soufflet, et s’enfuit en éclatant de rire.
3277
Figaro, à part.
3278
S’il s’affligeait de celui-ci !…
3279
Le Comte.
3280
Comment ! je ne pourrai faire un pas… (À la Comtesse.) Mais laissons cette bizarrerie ; elle empoisonnerait le plaisir que j’ai de te trouver dans cette salle.
3281
La Comtesse, imitant le parler de Suzanne.
3282
L’espériez-vous ?
3283
Le Comte.
3284
Après ton ingénieux billet ! (Il lui prend la main.) Tu trembles ?
3285
La Comtesse.
3286
J’ai eu peur.
3287
Le Comte.
3288
Ce n’est pas pour te priver du baiser que je l’ai pris.
3289
(Il la baise au front.)
3290
La Comtesse.
3291
Des libertés !
3292
Figaro, à part.
3293
Coquine !
3294
Suzanne, à part.
3295
Charmante !
3296
Le Comte prend la main de sa femme.
3297
Mais quelle peau fine et douce, et qu’il s’en faut que la comtesse ait la main aussi belle !
3298
La Comtesse, à part.
3299
Oh ! la prévention !
3300
Le Comte.
3301
A-t-elle ce bras ferme et rondelet ? ces jolis doigts pleins de grâce et d’espièglerie ?
3302
La Comtesse, de la voix de Suzanne.
3303
Ainsi l’amour…
3304
Le Comte.
3305
L’amour… n’est que le roman du cœur ; c’est le plaisir qui en est l’histoire : il m’amène à tes genoux.
3306
La Comtesse.
3307
Vous ne l’aimez plus ?
3308
Le Comte.
3309
Je l’aime beaucoup ; mais trois ans d’union rendent l’hymen si respectable !
3310
La Comtesse.
3311
Que vouliez-vous en elle ?
3312
Le Comte, la caressant.
3313
Ce que je trouve en toi, ma beauté…
3314
La Comtesse.
3315
Mais dites donc.
3316
Le Comte.
3317
Je ne sais : moins d’uniformité peut-être, plus de piquant dans les manières, un je ne sais quoi qui fait le charme ; quelquefois un refus, que sais-je ? Nos femmes croient tout accomplir en nous aimant : cela dit une fois, elles nous aiment, nous aiment (quand elles nous aiment !), et sont si complaisantes, et si constamment obligeantes, et toujours, et sans relâche, qu’on est tout surpris un beau soir de trouver la satiété où l’on recherchait le bonheur.
3318
La Comtesse, à part.
3319
Ah ! quelle leçon !
3320
Le Comte.
3321
En vérité, Suzon, j’ai pensé mille fois que si nous poursuivons ailleurs ce plaisir qui nous fuit chez elles, c’est qu’elles n’étudient pas assez l’art de soutenir notre goût, de se renouveler à l’amour, de ranimer, pour ainsi dire, le charme de leur possession par celui de la variété.
3322
La Comtesse, piquée.
3323
Donc elles doivent tout ?…
3324
Le Comte, riant.
3325
Et l’homme rien. Changerons-nous la marche de la nature ? Notre tâche, à nous, fut de les obtenir, la leur…
3326
La Comtesse.
3327
La leur ?…
3328
Le Comte.
3329
Est de nous retenir : on l’oublie trop.
3330
La Comtesse.
3331
Ce ne sera pas moi.
3332
Le Comte.
3333
Ni moi.
3334
Figaro, à part.
3335
Ni moi.
3336
Suzanne, à part.
3337
Ni moi.
3338
Le Comte prend la main de sa femme.
3339
Il y a de l’écho ici, parlons plus bas. Tu n’as nul besoin d’y songer, toi que l’amour a faite et si vive et si jolie ! Avec un grain de caprice, tu seras la plus agaçante maîtresse ! (Il la baise au front.) Ma Suzanne, un Castillan n’a que sa parole. Voici tout l’or promis pour le rachat du droit que je n’ai plus sur le délicieux moment que tu m’accordes. Mais comme la grâce que tu daignes y mettre est sans prix, j’y joindrai ce brillant, que tu porteras pour l’amour de moi.
3340
La Comtesse fait une révérence.
3341
Suzanne accepte tout.
3342
Figaro, à part.
3343
On n’est pas plus coquine que cela.
3344
Suzanne, à part.
3345
Voilà du bon bien qui nous arrive.
3346
Le Comte, à part.
3347
Elle est intéressée ; tant mieux !
3348
La Comtesse regarde au fond.
3349
Je vois des flambeaux.
3350
Le Comte.
3351
Ce sont les apprêts de ta noce. Entrons-nous un moment dans l’un de ces pavillons, pour les laisser passer ?
3352
La Comtesse.
3353
Sans lumière ?
3354
Le Comte l’entraîne doucement.
3355
À quoi bon ? Nous n’avons rien à lire.
3356
Figaro, à part.
3357
Elle y va, ma foi ! Je m’en doutais.
3358
(Il s’avance.)
3359
Le Comte grossit sa voix en se retournant.
3360
Qui passe ici ?
3361
Figaro, en colère.
3362
Passer ! on vient exprès.
3363
Le Comte, bas à la Comtesse.
3364
C’est Figaro !…
3365
(Il s’enfuit.)
3366
La Comtesse.
3367
Je vous suis.
3368
(Elle entre dans le pavillon à sa droite, pendant que le Comte se perd dans le bois au fond.)
Scène VIII
3369
FIGARO, SUZANNE, dans l’obscurité.
3370
Figaro cherche à voir où vont le comte et la comtesse, qu’il prend pour Suzanne.
3371
Je n’entends plus rien ; ils sont entrés ; m’y voilà. (D’un ton altéré.) Vous autres, époux maladroits, qui tenez des espions à gages et tournez des mois entiers autour d’un soupçon, sans l’asseoir, que ne m’imitez-vous ? Dès le premier jour je suis ma femme, et je l’écoute ; en un tour de main on est au fait : c’est charmant ; plus de doutes, on sait à quoi s’en tenir. (Marchant vivement.) Heureusement que je ne m’en soucie guère, et que sa trahison ne me fait plus rien du tout. Je les tiens donc enfin !
3372
Suzanne, qui s’est avancée doucement dans l’obscurité.
3373
(À part.) Tu vas payer tes beaux soupçons. (Du ton de voix de la comtesse.) Qui va là ?
3374
Figaro, extravagant.
3375
Qui va là ? Celui qui voudrait de bon cœur que la peste eût étouffé en naissant…
3376
Suzanne, du ton de la Comtesse.
3377
Eh ! mais, c’est Figaro !
3378
Figaro regarde, et dit vivement.
3379
Madame la comtesse !
3380
Suzanne.
3381
Parlez bas.
3382
Figaro, vite.
3383
Ah ! madame, que le ciel vous amène à propos ! Où croyez-vous qu’est monseigneur ?
3384
Suzanne.
3385
Que m’importe un ingrat ? Dis-moi…
3386
Figaro, plus vite.
3387
Et Suzanne, mon épousée, où croyez-vous qu’elle soit ?
3388
Suzanne.
3389
Mais parlez bas !
3390
Figaro, très-vite.
3391
Cette Suzon qu’on croyait si vertueuse, qui faisait la réservée ! Ils sont enfermés là-dedans. Je vais appeler.
3392
Suzanne, lui fermant la bouche avec sa main, oublie de déguiser sa voix.
3393
N’appelez pas !
3394
Figaro, à part.
3395
Eh, c’est Suzon ! God-dam !
3396
Suzanne, du ton de la comtesse.
3397
Vous paraissez inquiet.
3398
Figaro, à part.
3399
Traîtresse, qui veut me surprendre !
3400
Suzanne.
3401
Il faut nous venger, Figaro.
3402
Figaro.
3403
En sentez-vous le vif désir ?
3404
Suzanne.
3405
Je ne serais donc pas de mon sexe ! Mais les hommes en ont cent moyens.
3406
Figaro, confidemment.
3407
Madame, il n’y a personne ici de trop. Celui des femmes… les vaut tous.
3408
Suzanne, à part.
3409
Comme je le souffletterais !
3410
Figaro, à part.
3411
Il serait bien gai qu’avant la noce…
3412
Suzanne.
3413
Mais qu’est-ce qu’une telle vengeance qu’un peu d’amour n’assaisonne pas ?
3414
Figaro.
3415
Partout où vous n’en voyez point, croyez que le respect dissimule.
3416
Suzanne, piquée.
3417
Je ne sais si vous le pensez de bonne foi, mais vous ne le dites pas de bonne grâce.
3418
Figaro, avec une chaleur comique, à genoux.
3419
Ah ! madame, je vous adore. Examinez le temps, le lieu, les circonstances, et que le dépit supplée en vous aux grâces qui manquent à ma prière.
3420
Suzanne, à part.
3421
La main me brûle !
3422
Figaro, à part.
3423
Le cœur me bat.
3424
Suzanne.
3425
Mais, monsieur, avez-vous songé…
3426
Figaro.
3427
Oui, madame, oui, j’ai songé.
3428
Suzanne.
3429
… Que pour la colère et l’amour…
3430
Figaro.
3431
… Tout ce qui se diffère est perdu. Votre main, madame !
3432
Suzanne, de sa voix naturelle et lui donnant un soufflet.
3433
La voilà.
3434
Figaro.
3435
Ah ! demonio, quel soufflet !
3436
Suzanne lui en donne un second.
3437
Quel soufflet ! Et celui-ci ?
3438
Figaro.
3439
Et ques-à-quo ? de par le diable, est-ce ici la journée des tapes ?
3440
Suzanne le bat à chaque phrase.
3441
Ah ! ques-à-quo, Suzanne ? et voilà pour tes soupçons ; voilà pour tes vengeances et pour tes trahisons, tes expédients, tes injures et tes projets. C’est-il ça de l’amour ? Dis donc comme ce matin ?
3442
Figaro rit en se relevant.
3443
Santa Barbara ! oui, c’est de l’amour. Ô bonheur ! ô délices ! ô cent fois heureux Figaro ! Frappe, ma bien-aimée, sans te lasser. Mais quand tu m’auras diapré tout le corps de meurtrissures, regarde avec bonté, Suzon, l’homme le plus fortuné qui fut jamais battu par une femme.
3444
Suzanne.
3445
Le plus fortuné ! Bon fripon, vous n’en séduisiez pas moins la Comtesse, avec un si trompeur babil, que, m’oubliant moi-même, en vérité, c’était pour elle que je cédais.
3446
Figaro.
3447
Ai-je pu me méprendre au son de ta jolie voix ?
3448
Suzanne, en riant.
3449
Tu m’as reconnue ? Ah ! comme je m’en vengerai !
3450
Figaro.
3451
Bien rosser et garder rancune est aussi par trop féminin ! Mais dis-moi donc par quel bonheur je te vois là, quand je te croyais avec lui ; et comment cet habit qui m’abusait te montre enfin innocente…
3452
Suzanne.
3453
Eh ! c’est toi qui es un innocent, de venir te prendre au piége apprêté pour un autre ! Est-ce notre faute, à nous, si voulant museler un renard, nous en attrapons deux ?
3454
Figaro.
3455
Qui donc prend l’autre ?
3456
Suzanne.
3457
Sa femme.
3458
Figaro.
3459
Sa femme ?
3460
Suzanne.
3461
Sa femme.
3462
Figaro, follement.
3463
Ah ! Figaro ! pends-toi : tu n’as pas deviné celui-là. — Sa femme ? Ô douze ou quinze mille fois spirituelles femelles ! — Ainsi les baisers de cette salle ?
3464
Suzanne.
3465
Ont été donnés à madame.
3466
Figaro.
3467
Et celui du page ?
3468
Suzanne, riant.
3469
À monsieur.
3470
Figaro.
3471
Et tantôt, derrière le fauteuil ?
3472
Suzanne.
3473
À personne.
3474
Figaro.
3475
En êtes-vous sûre ?
3476
Suzanne, riant.
3477
Il pleut des soufflets, Figaro.
3478
Figaro lui baise les mains.
3479
Ce sont des bijoux que les tiens. Mais celui du comte était de bonne guerre.
3480
Suzanne.
3481
Allons, superbe, humilie-toi !
3482
Figaro fait tout ce qu’il annonce.
3483
Cela est juste : à genoux, bien courbé, prosterné, ventre à terre.
3484
Suzanne, en riant.
3485
Ah ! ce pauvre comte ! quelle peine il s’est donnée !…
3486
Figaro se relève sur ses genoux.
3487
… Pour faire la conquête de sa femme !
Scène IX
3488
LE COMTE entre par le fond du théâtre, et va droit au pavillon à sa droite ; FIGARO, SUZANNE.
3489
Le Comte, à lui-même.
3490
Je la cherche en vain dans le bois, elle est peut-être entrée ici.
3491
Suzanne, à Figaro, parlant bas.
3492
C’est lui.
3493
Le Comte, ouvrant le pavillon.
3494
Suzon, es-tu là dedans ?
3495
Figaro, bas.
3496
Il la cherche, et moi je croyais…
3497
Suzanne, bas.
3498
Il ne l’a pas reconnue.
3499
Figaro.
3500
Achevons-le, veux-tu ?
3501
(Il lui baise la main.)
3502
Le Comte se retourne.
3503
Un homme aux pieds de la comtesse !… Ah ! je suis sans armes.
3504
(Il s’avance.)
3505
Figaro se relève tout à fait en déguisant sa voix.
3506
Pardon, madame, si je n’ai pas réfléchi que ce rendez-vous ordinaire était destiné pour la noce.
3507
Le Comte, à part.
3508
C’est l’homme du cabinet de ce matin.
3509
(Il se frappe le front.)
3510
Figaro continue.
3511
Mais il ne sera pas dit qu’un obstacle aussi sot aura retardé nos plaisirs.
3512
Le Comte, à part.
3513
Massacre ! mort ! enfer !
3514
Figaro, la conduisant au cabinet.
3515
(Bas.) Il jure. (Haut.) Pressons-nous donc, madame, et réparons le tort qu’on nous a fait tantôt, quand j’ai sauté par la fenêtre.
3516
Le Comte, à part.
3517
Ah ! tout se découvre enfin.
3518
Suzanne, près du pavillon à sa gauche.
3519
Avant d’entrer, voyez si personne n’a suivi.
3520
(Il la baise au front.)
3521
Le Comte s’écrie.
3522
Vengeance !
3523
(Suzanne s’enfuit dans le pavillon où sont entrés Fanchette, Marceline et Chérubin.)
Scène X
3524
LE COMTE, FIGARO.
3525
(Le Comte saisit le bras de Figaro.)
3526
Figaro, jouant la frayeur excessive.
3527
C’est mon maître !
3528
Le Comte le reconnaît.
3529
Ah ! scélérat, c’est toi ! Holà quelqu’un ? quelqu’un ?
Scène XI
3530
PÉDRILLE, LE COMTE, FIGARO.
3531
Pédrille, botté.
3532
Monseigneur, je vous trouve enfin.
3533
Le Comte.
3534
Bon, c’est Pédrille. Es-tu tout seul ?
3535
Pédrille.
3536
Arrivant de Séville à étripe-cheval.
3537
Le Comte.
3538
Approche-toi de moi, et crie bien fort !
3539
Pédrille, criant à tue-tête.
3540
Pas plus de page que sur ma main. Voilà le paquet.
3541
Le Comte le repousse.
3542
Eh ! l’animal !
3543
Pédrille.
3544
Monseigneur me dit de crier.
3545
Le Comte, tenant toujours Figaro.
3546
Pour appeler. — Holà quelqu’un ! Si l’on m’entend, accourez tous !
3547
Pédrille.
3548
Figaro et moi, nous voilà deux : que peut-il donc vous arriver ?
Scène XII
3549
Les acteurs précédents, BRID’OISON, BARTHOLO, BASILE, ANTONIO, GRIPPE-SOLEIL ; toute la noce accourt avec des flambeaux.
3550
Bartholo, à Figaro.
3551
Tu vois qu’à ton premier signal…
3552
Le Comte, montrant le pavillon à sa gauche.
3553
Pédrille, empare-toi de cette porte.
3554
(Pédrille y va.)
3555
Basile, bas à Figaro.
3556
Tu l’as surpris avec Suzanne ?
3557
Le Comte, montrant Figaro.
3558
Et vous tous, mes vassaux, entourez-moi cet homme, et m’en répondez sur la vie.
3559
Basile.
3560
Ha ! Ha !
3561
Le Comte, furieux.
3562
Taisez-vous donc ! (À Figaro, d’un ton glacé.) Mon cavalier, répondez-vous à mes questions ?
3563
Figaro, froidement.
3564
Eh ! qui pourrait m’en exempter, monseigneur ? Vous commandez à tout ici, hors à vous-même.
3565
Le Comte, se contenant.
3566
Hors à moi-même !
3567
Antonio.
3568
C’est ça parler !
3569
Le Comte reprend sa colère.
3570
Non, si quelque chose pouvait augmenter ma fureur, ce serait l’air calme qu’il affecte.
3571
Figaro.
3572
Sommes-nous des soldats qui tuent et se font tuer pour des intérêts qu’ils ignorent ? Je veux savoir, moi, pourquoi je me fâche.
3573
Le Comte, hors de lui.
3574
Ô rage ! (Se contenant.) Homme de bien qui feignez d’ignorer, nous ferez-vous au moins la faveur de nous dire quelle est la dame actuellement par vous amenée dans ce pavillon ?
3575
Figaro, montrant l’autre avec malice.
3576
Dans celui-là ?
3577
Le Comte, vite.
3578
Dans celui-ci.
3579
Figaro, froidement.
3580
C’est différent. Une jeune personne qui m’honore de ses bontés particulières.
3581
Basile, étonné.
3582
Ha ! Ha !
3583
Le Comte, vite.
3584
Vous l’entendez, messieurs.
3585
Bartholo, étonné.
3586
Nous l’entendons.
3587
Le Comte, à Figaro.
3588
Et cette jeune personne a-t-elle un autre engagement que vous sachiez ?
3589
Figaro, froidement.
3590
Je sais qu’un grand seigneur s’en est occupé quelque temps : mais, soit qu’il l’ait négligée, ou que je lui plaise mieux qu’un plus aimable, elle me donne aujourd’hui la préférence.
3591
Le Comte, vivement.
3592
La préf… (Se contenant.) Au moins il est naïf : car ce qu’il avoue, messieurs, je l’ai ouï, je vous jure, de la bouche même de sa complice.
3593
Brid’oison, stupéfait.
3594
Sa-a complice !
3595
Le Comte, avec fureur.
3596
Or, quand le déshonneur est public, il faut que la vengeance le soit aussi.
3597
(Il entre dans le pavillon.)
Scène XIII
3598
Tous les acteurs précédents, hors LE COMTE.
3599
Antonio.
3600
C’est juste.
3601
Brid’oison, à Figaro.
3602
Qui-i donc a pris la femme de l’autre ?
3603
Figaro, en riant.
3604
Aucun n’a eu cette joie-là.
Scène XIV
3605
Les acteurs précédents, LE COMTE, CHÉRUBIN.
3606
Le Comte, parlant dans le pavillon, et attirant quelqu’un qu’on ne voit pas encore.
3607
Tous vos efforts sont inutiles ; vous êtes perdue, madame, et votre heure est bien arrivée ! (Il sort sans regarder.) Quel bonheur qu’aucun gage d’une union aussi détestée…
3608
Figaro s’écrie.
3609
Chérubin !
3610
Le Comte.
3611
Mon page ?
3612
Basile.
3613
Ha ! ha !
3614
Le Comte, hors de lui. (À part.)
3615
Et toujours le page endiablé ! (À Chérubin.) Que faisiez-vous dans ce salon ?
3616
Chérubin, timidement.
3617
Je me cachais, comme vous me l’avez ordonné.
3618
Pédrille.
3619
Bien la peine de crever un cheval !
3620
Le Comte.
3621
Entres-y, Antonio ; conduis devant son juge l’infâme qui m’a déshonoré.
3622
Brid’oison.
3623
C’est madame que vous y-y cherchez ?
3624
Antonio.
3625
L’y a, parguenne, une bonne Providence ! vous en avez tant fait dans le pays…
3626
Le Comte, furieux.
3627
Entre donc !
3628
(Antonio entre.)
Scène XV
3629
Les acteurs précédents, excepté ANTONIO.
3630
Le Comte.
3631
Vous allez voir, messieurs, que le page n’y était pas seul.
3632
Chérubin, timidement.
3633
Mon sort eût été trop cruel, si quelque âme sensible n’en eût adouci l’amertume.
Scène XVI
3634
Les acteurs précédents, ANTONIO, FANCHETTE.
3635
Antonio, attirant par le bras quelqu’un qu’on ne voit pas encore.
3636
Allons, madame, il ne faut pas vous faire prier pour en sortir, puisqu’on sait que vous y êtes entrée.
3637
Figaro s’écrie.
3638
La petite cousine !
3639
Basile.
3640
Ha ! ha !
3641
Le Comte.
3642
Fanchette !
3643
Antonio se retourne et s’écrie :
3644
Ah ! palsambleu, monseigneur, il est gaillard de me choisir pour montrer à la compagnie que c’est ma fille qui cause tout ce train-là !
3645
Le Comte, outré.
3646
Qui la savait là-dedans ?
3647
(Il veut rentrer.)
3648
Bartholo, au-devant.
3649
Permettez, monsieur le comte, ceci n’est pas plus clair. Je suis de sang-froid, moi.
3650
(Il entre.)
3651
Brid’oison.
3652
Voilà une affaire au-aussi trop embrouillée.
Scène XVII
3653
Les acteurs précédents, MARCELINE.
3654
Bartholo, parlant en dedans, et sortant.
3655
Ne craignez rien, madame, il ne vous sera fait aucun mal. J’en réponds. (Il se retourne et s’écrie :) Marceline !…
3656
Basile.
3657
Ha ! Ha !
3658
Figaro, riant.
3659
Hé ! quelle folie ! ma mère en est ?
3660
Antonio.
3661
À qui pis fera.
3662
Le Comte, outré.
3663
Que m’importe à moi ? La comtesse…
Scène XVIII
3664
Les acteurs précédents, SUZANNE.
3665
Suzanne, son éventail sur le visage.
3666
Le Comte.
3667
… Ah ! la voici qui sort. (Il la prend violemment par le bras.) Que croyez-vous, messieurs, que mérite une odieuse…
3668
(Suzanne se jette à genoux la tête baissée.)
3669
Le Comte.
3670
Non, non.
3671
(Figaro se jette à genoux de l’autre côté.)
3672
Le Comte, plus fort.
3673
Non, non.
3674
(Marceline se jette à genoux devant lui.)
3675
Le Comte, plus fort.
3676
Non, non.
3677
(Tous se mettent à genoux, excepté Brid’oison.)
3678
Le Comte, hors de lui.
3679
Y fussiez-vous un cent !
Scène XIX
3680
Tous les acteurs précédents, LA COMTESSE sort de l’autre pavillon.
3681
La Comtesse se jette à genoux.
3682
Au moins je ferai nombre.
3683
Le Comte, regardant la Comtesse et Suzanne.
3684
Ah ! qu’est-ce que je vois ?
3685
Brid’oison, riant.
3686
Eh ! pardi, c’è-est madame.
3687
Le Comte veut relever la comtesse.
3688
Quoi ! c’était vous, comtesse ? (D’un ton suppliant.) Il n’y a qu’un pardon bien généreux…
3689
La Comtesse, en riant.
3690
Vous diriez Non, non, à ma place ; et moi, pour la troisième fois d’aujourd’hui, je l’accorde sans condition.
3691
(Elle se relève.)
3692
Suzanne se relève.
3693
Moi aussi.
3694
Marceline se relève.
3695
Moi aussi.
3696
Figaro se relève.
3697
Moi aussi. Il y a de l’écho ici !
3698
(Tous se relèvent.)
3699
Le Comte.
3700
De l’écho ! — J’ai voulu ruser avec eux ; ils m’ont traité comme un enfant !
3701
La Comtesse, en riant.
3702
Ne le regrettez pas, monsieur le comte.
3703
Figaro, s’essuyant les genoux avec son chapeau.
3704
Une petite journée comme celle-ci forme bien un ambassadeur !
3705
Le Comte, à Suzanne.
3706
Ce billet fermé d’une épingle…
3707
Suzanne.
3708
C’est madame qui l’avait dicté.
3709
Le Comte.
3710
La réponse lui en est bien due.
3711
(Il baise la main de la comtesse.)
3712
La Comtesse.
3713
Chacun aura ce qui lui appartient.
3714
(Elle donne la bourse à Figaro, et le diamant à Suzanne.)
3715
Suzanne, à Figaro.
3716
Encore une dot.
3717
Figaro, frappant la bourse dans sa main.
3718
Et de trois. Celle-ci fut rude à arracher !
3719
Suzanne.
3720
Comme notre mariage.
3721
Grippe-Soleil.
3722
Et la jarretière de la mariée, l’aurons-je ?
3723
La Comtesse arrache le ruban qu’elle a tant gardé dans son sein, et le jette à terre.
3724
La jarretière ? Elle était avec ses habits : la voilà.
3725
(Les garçons de la noce veulent la ramasser.)
3726
Chérubin, plus alerte, court la prendre, et dit :
3727
Que celui qui la veut vienne me la disputer.
3728
Le Comte, en riant, au page.
3729
Pour un monsieur si chatouilleux, qu’avez-vous trouvé de gai à certain soufflet de tantôt ?
3730
Chérubin, recule en tirant à moitié son épée.
3731
À moi, mon colonel ?
3732
Figaro, avec une colère comique.
3733
C’est sur ma joue qu’il l’a reçu : voilà comme les grands font justice !
3734
Le Comte, riant.
3735
C’est sur ta joue ? Ah ! ah ! ah ! qu’en dites-vous donc, ma chère comtesse ?
3736
La Comtesse, absorbée, revient à elle et dit avec sensibilité :
3737
Ah ! oui, cher comte, et pour la vie, sans distraction, je vous le jure.
3738
Le Comte, frappant sur l’épaule du juge.
3739
Et vous, don Brid’oison, votre avis maintenant ?
3740
Brid’oison.
3741
Su-ur tout ce que je vois, monsieur le comte ?… Ma-a foi, pour moi, je-e ne sais que vous dire : voilà ma façon de penser.
3742
Tous ensemble.
3743
Bien jugé !
3744
Figaro.
3745
J’étais pauvre, on me méprisait. J’ai montré quelque esprit, la haine est accourue. Une jolie femme et de la fortune…
3746
Bartholo, en riant.
3747
Les cœurs vont te revenir en foule.
3748
Figaro.
3749
Est-il possible ?
3750
Bartholo.
3751
Je les connais.
3752
Figaro, saluant les spectateurs.
3753
Ma femme et mon bien mis à part, tous me feront honneur et plaisir.
3754
(On joue la ritournelle du vaudeville.
3755
VAUDEVILLE
3756
Basile.
3757
Premier couplet.
3758
Triple dot, femme superbe,
3759
Que de biens pour un époux !
3760
D’un seigneur, d’un page imberbe,
3761
Quelque sot serait jaloux.
3762
Du latin d’un vieux proverbe,
3763
L’homme adroit fait son parti.
3764
Figaro.
3765
Je le sais…
3766
(Il chante.)
3767
Gaudeant bene nati !
3768
Basile.
3769
Non…
3770
(Il chante :)
3771
Gaudeant bene nanti !
3772
Suzanne.
3773
Deuxième couplet.
3774
Qu’un mari sa foi trahisse,
3775
Il s’en vante, et chacun rit ;
3776
Que sa femme ait un caprice,
3777
S’il l’accuse, on la punit.
3778
De cette absurde injustice
3779
Faut-il dire le pourquoi ?
3780
Les plus forts ont fait la loi. (Bis.)
3781
Figaro.
3782
Troisième couplet.
3783
Jean Jeannot, jaloux risible,
3784
Veut unir femme et repos ;
3785
Il achète un chien terrible,
3786
Et le lâche en son enclos.
3787
La nuit, quel vacarme horrible !
3788
Le chien court, tout est mordu,
3789
Hors l’amant qui l’a vendu. (Bis.)
3790
La Comtesse.
3791
Quatrième couplet.
3792
Telle est fière et répond d’elle,
3793
Qui n’aime plus son mari ;
3794
Telle autre, presque infidèle,
3795
Jure de n’aimer que lui.
3796
La moins folle, hélas ! est celle
3797
Qui se veille en son lien,
3798
Sans oser jurer de rien. (Bis.)
3799
Le Comte.
3800
Cinquième couplet.
3801
D’une femme de province,
3802
À qui ses devoirs sont chers,
3803
Le succès est assez mince :
3804
Vive la femme aux bons airs !
3805
Semblable à l’écu du prince,
3806
Sous le coin d’un seul époux,
3807
Elle sert au bien de tous. (Bis)
3808
Marceline.
3809
Sixième couplet.
3810
Chacun sait la tendre mère
3811
Dont il a reçu le jour ;
3812
Tout le reste est un mystère,
3813
C’est le secret de l’amour.
3814
Figaro continue l’air.
3815
Ce secret met en lumière
3816
Comment le fils d’un butor
3817
Vaut souvent son pesant d’or. (Bis.)
3818
Septième couplet.
3819
Par le sort de la naissance,
3820
L’un est roi, l’autre est berger ;
3821
Le hasard fit leur distance ;
3822
L’esprit seul peut tout changer.
3823
De vingt rois que l’on encense,
3824
Le trépas brise l’autel ;
3825
Et Voltaire est immortel. (Bis.)
3826
Chérubin.
3827
Huitième couplet.
3828
Sexe aimé, sexe volage,
3829
Qui tourmentez nos beaux jours
3830
Si de vous chacun dit rage,
3831
Chacun vous revient toujours.
3832
Le parterre est votre image :
3833
Tel paraît le dédaigner,
3834
Qui fait tout pour le gagner. (Bis.)
3835
Suzanne.
3836
Neuvième couplet.
3837
Si ce gai, ce fol ouvrage,
3838
Renfermait quelque leçon,
3839
En faveur du badinage
3840
Faites grâce à la raison.
3841
Ainsi la nature sage
3842
Nous conduit, dans nos désirs,
3843
À son but par les plaisirs. (Bis.)
3844
Brid’oison.
3845
Dixième couplet.
3846
Or, messieurs, la co-omédie,
3847
Que l’on juge en cè-et instant,
3848
Sauf erreur, nous pein-eint la vie
3849
Du bon peuple qui l’entend.
3850
Qu’on l’opprime, il peste, il crie,
3851
Il s’agite en cent fa-açons :
3852
Tout fini-it par des chansons. (Bis.)
3853
(Ballet général.)