C

Jacques le fataliste et son maître — en 20 minutes

Jacques le fataliste et son maître — en 20 minutes
1Jacques le fataliste et son maître n’est pas un roman à intrigue : c’est une route, une conversation sans fin entre un valet et son maître, sans cesse interrompue — par des cavaliers, des aubergistes, des orages, et par le narrateur lui-même qui s’adresse au lecteur. Voici, cousus par de courtes liaisons, les passages qui en portent l’esprit : la doctrine du « grand rouleau » où tout est écrit là-haut, les amours de Jacques et de Denise, et la longue vengeance de Mme de La Pommeraye contre le marquis des Arcis, racontée en chemin par une hôtesse d’auberge.

2Comment s’étaient-ils rencontrés ? Par hasard, comme tout le monde. Comment s’appelaient-ils ? Que vous importe ? D’où venaient-ils ? Du lieu le plus prochain. Où allaient-ils ? Est-ce que l’on sait où l’on va ? Que disaient-ils ? Le maître ne disait rien ; et Jacques disait que son capitaine disait que tout ce qui nous arrive de bien et de mal ici-bas était écrit là-haut.
3Le maître : C’est un grand mot que cela.
4Jacques : Mon capitaine ajoutait que chaque balle qui partait d’un fusil avait son billet.
5Le maître : Et il avait raison... »
6Après une courte pause, Jacques s’écria : « Que le diable emporte le cabaretier et son cabaret !
7Le maître : Pourquoi donner au diable son prochain ? Cela n’est pas chrétien.
8Jacques : C’est que, tandis que je m’enivre de son mauvais vin, j’oublie de mener nos chevaux à l’abreuvoir. Mon père s’en aperçoit ; il se fâche. Je hoche de la tête ; il prend un bâton et m’en frotte un peu durement les épaules. Un régiment passait pour aller au camp devant Fontenoy ; de dépit je m’enrôle. Nous arrivons ; la bataille se donne.
9Le maître : Et tu reçois la balle à ton adresse.
10Jacques : Vous l’avez deviné ; un coup de feu au genou ; et Dieu sait les bonnes et mauvaises aventures amenées par ce coup de feu. Elles se tiennent ni plus ni moins que les chaînons d’une gourmette. Sans ce coup de feu, par exemple, je crois que je n’aurais été amoureux de ma vie, ni boiteux.
11Le maître : Tu as donc été amoureux ?
12Jacques : Si je l’ai été !
13Le maître : Et cela par un coup de feu ?
14Jacques : Par un coup de feu.
15Le maître : Tu ne m’en as jamais dit un mot.
16Jacques : Je le crois bien.
17Le maître : Et pourquoi cela ?
18Jacques : C’est que cela ne pouvait être dit ni plus tôt ni plus tard.
19Le maître : Et le moment d’apprendre ces amours est-il venu ?
20Jacques : Qui le sait ?
21Le maître : À tout hasard, commence toujours... »
22Jacques commença l’histoire de ses amours. C’était l’après-dîner : il faisait un temps lourd ; son maître s’endormit. La nuit les surprit au milieu des champs ; les voilà fourvoyés. Voilà le maître dans une colère terrible et tombant à grands coups de fouet sur son valet, et le pauvre diable disant à chaque coup : « Celui-là était apparemment encore écrit là-haut... »
23Vous voyez, lecteur, que je suis en beau chemin, et qu’il ne tiendrait qu’à moi de vous faire attendre un an, deux ans, trois ans, le récit des amours de Jacques, en le séparant de son maître et en leur faisant courir à chacun tous les hasards qu’il me plairait. Qu’est-ce qui m’empêcherait de marier le maître et de le faire cocu ? d’embarquer Jacques pour les îles ? d’y conduire son maître ? de les ramener tous les deux en France sur le même vaisseau ? Qu’il est facile de faire des contes ! Mais ils en seront quittes l’un et l’autre pour une mauvaise nuit, et vous pour ce délai.
24Le maître ne dispute jamais longtemps cette philosophie : elle vient du capitaine de Jacques, mort depuis, et dont le valet répète sans cesse la doctrine.
25Le maître : Et qui est-ce qui a écrit là-haut le bonheur et le malheur ?
26Jacques : Et qui est-ce qui a fait le grand rouleau où tout est écrit ? Un capitaine, ami de mon capitaine, aurait bien donné un petit écu pour le savoir ; lui, n’aurait pas donné une obole, ni moi non plus ; car à quoi cela me servirait-il ? En éviterais-je pour cela le trou où je dois m’aller casser le cou ?
27Le maître : Je crois que oui.
28Jacques : Moi, je crois que non ; car il faudrait qu’il y eût une ligne fausse sur le grand rouleau qui contient vérité, qui ne contient que vérité, et qui contient toute vérité. Il serait écrit sur le grand rouleau : « Jacques se cassera le cou tel jour », et Jacques ne se casserait pas le cou ? Concevez-vous que cela se puisse, quel que soit l’auteur du grand rouleau ?
29Le maître : Il y a beaucoup de choses à dire là-dessus...
30Jacques : Mon capitaine croyait que la prudence est une supposition, dans laquelle l’expérience nous autorise à regarder les circonstances où nous nous trouvons comme cause de certains effets à espérer ou à craindre pour l’avenir.
31Le maître : Et tu entendais quelque chose à cela ?
32Jacques : Assurément, peu à peu je m’étais fait à sa langue. Mais, disait-il, qui peut se vanter d’avoir assez d’expérience ? Celui qui s’est flatté d’en être le mieux pourvu, n’a-t-il jamais été dupe ? Et puis, y a-t-il un homme capable d’apprécier juste les circonstances où il se trouve ? Le calcul qui se fait dans nos têtes, et celui qui est arrêté sur le registre d’en haut, sont deux calculs bien différents. Est-ce nous qui menons le destin, ou bien est-ce le destin qui nous mène ? Combien de projets sagement concertés ont manqué, et combien manqueront ! Combien de projets insensés ont réussi, et combien réussiront ! C’est ce que mon capitaine me répétait, après la prise de Berg-op-Zoom et celle du Port-Mahon ; et il ajoutait que la prudence ne nous assurait point un bon succès, mais qu’elle nous consolait et nous excusait d’un mauvais : aussi dormait-il la veille d’une action sous sa tente comme dans sa garnison et allait-il au feu comme au bal. C’est bien de lui que vous vous seriez écrié : « Quel diable d’homme !... »
33Cette doctrine, Jacques la doit à un coup de feu reçu au genou — la blessure même qui a mis en route l’histoire de ses amours.
34Jacques : Assurément ! Je perdais tout mon sang, et j’étais un homme mort si notre charrette, la dernière de la ligne, ne se fût arrêtée devant une chaumière. Là, je demande à descendre ; on me met à terre. Une jeune femme, qui était debout à la porte de la chaumière, rentra chez elle et en sortit presque aussitôt avec un verre et une bouteille de vin. J’en bus un ou deux coups à la hâte. Les charrettes qui précédaient la nôtre défilèrent. On se disposait à me rejeter parmi mes camarades, lorsque, m’attachant fortement aux vêtements de cette femme et à tout ce qui était autour de moi, je protestai que je ne remonterais pas et que, mourir pour mourir, j’aimais mieux que ce fût à l’endroit où j’étais qu’à deux lieues plus loin. En achevant ces mots, je tombai en défaillance. Au sortir de cet état, je me trouvai déshabillé et couché dans un lit qui occupait un des coins de la chaumière, ayant autour de moi un paysan, le maître du lieu, sa femme, la même qui m’avait secouru, et quelques petits enfants. La femme avait trempé le coin de son tablier dans du vinaigre et m’en frottait le nez et les tempes.
35Le maître : Ah ! malheureux ! ah ! coquin... Infâme, je te vois arriver.
36Jacques : Mon maître, je crois que vous ne voyez rien.
37Le maître : N’est-ce pas de cette femme que tu vas devenir amoureux ?
38Le lendemain, un chirurgien de campagne vient panser sa jambe, entre deux tournées de vin avec l’hôte et l’hôtesse.
39La bouteille arrivée et vidée, car, en terme de l’art, boire un coup c’est vider au moins une bouteille, le chirurgien s’approcha de mon lit, et me dit : « Comment la nuit a-t-elle été ?
40– Pas mal.
41– Votre bras... Bon, bon... le pouls n’est pas mauvais, il n’y a presque plus de fièvre. Il faut voir à ce genou... Allons, commère, dit-il à l’hôtesse qui était debout au pied de mon lit derrière le rideau, aidez-nous... » L’hôtesse appela un de ses enfants... « Ce n’est pas un enfant qu’il nous faut ici, c’est vous, un faux mouvement nous apprêterait de la besogne pour un mois. Approchez. » L’hôtesse approcha, les yeux baissés... « Prenez cette jambe, la bonne, je me charge de l’autre. Doucement, doucement... À moi, encore un peu à moi... L’ami, un petit tour de corps à droite... à droite vous dis-je, et nous y voilà... »
42Je tenais le matelas des deux mains, je grinçais les dents, la sueur me coulait le long du visage. « L’ami, cela n’est pas doux.
43– Je le sens.
44– Vous y voilà. Commère, lâchez la jambe, prenez l’oreiller ; approchez la chaise et mettez l’oreiller dessus... Trop près... Un peu plus loin... L’ami, donnez-moi la main, serrez-moi ferme. Commère, passez dans la ruelle, et tenez-le pardessous le bras... À merveille... Compère, ne reste-t-il rien dans la bouteille ?
45– Non.
46– Allez prendre la place de votre femme, et qu’elle en aille chercher une autre... Bon, bon, versez plein... Femme, laissez votre homme où il est, et venez à côté de moi... » L’hôtesse appela encore une fois un de ses enfants. Eh ! mort diable, je vous l’ai déjà dit, un enfant n’est pas ce qu’il nous faut. Mettez-vous à genoux, passez la main sous le mollet... Commère, vous tremblez comme si vous aviez fait un mauvais coup ; allons donc, du courage... La gauche sous le bas de la cuisse, là, au-dessus du bandage... Fort bien !... » Voilà les coutures coupées, les bandes déroulées, l’appareil levé et ma blessure à découvert. Le chirurgien tâte en dessus, en dessous, par les côtés, et à chaque fois qu’il me touche, il dit : « L’ignorant ! l’âne ! le butor ! et cela se mêle de chirurgie ! Cette jambe, une jambe à couper ? Elle durera autant que l’autre : c’est moi qui vous en réponds.
47– Je guérirai ?
48– J’en ai bien guéri d’autres.
49– Je marcherai ?
50– Vous marcherez.
51– Sans boiter ?
52– C’est autre chose ; diable, l’ami, comme vous y allez ? N’est-ce pas assez que je vous aie sauvé votre jambe ? Au demeurant, si vous boitez, ce sera peu de chose. Aimez-vous la danse ?
53– Beaucoup.
54– Si vous en marchez un peu moins bien, vous n’en danserez que mieux... Commère, le vin chaud... Non, l’autre d’abord : encore un petit verre, et notre pansement n’en ira pas plus mal. »
55Plus loin sur la route, un orage enferme Jacques et son maître dans une auberge. Leur hôtesse, entre deux ordres à ses gens, leur raconte l’histoire de Mme de La Pommeraye, délaissée par son amant le marquis des Arcis.
56L’hôtesse : M. le marquis en trouva pourtant une assez bizarre pour lui tenir rigueur. Elle s’appelait Mme de La Pommeraye. C’était une veuve qui avait des mœurs, de la naissance, de la fortune et de la hauteur. M. des Arcis rompit avec toutes ses connaissances, s’attacha uniquement à Mme de La Pommeraye, lui fit sa cour avec la plus grande assiduité, tâcha par tous les sacrifices imaginables de lui prouver qu’il l’aimait, lui proposa même de l’épouser ; mais cette femme avait été si malheureuse avec un premier mari qu’elle... (Madame ? – Qu’est-ce ? – La clef du coffre à l’avoine ? – Voyez au clou, et si elle n’y est pas, voyez au coffre.) qu’elle aurait mieux aimé s’exposer à toutes sortes de malheurs qu’au danger d’un second mariage.
57Jacques : Ah ! si cela avait été écrit là-haut !
58L’hôtesse : Cette femme vivait très retirée. Le marquis était un ancien ami de son mari ; elle l’avait reçu, et elle continuait de le recevoir. Si on lui pardonnait son goût effréné pour la galanterie, c’était ce qu’on appelle un homme d’honneur. La poursuite constante du marquis, secondée de ses qualités personnelles, de sa jeunesse, de sa figure, des apparences de la passion la plus vraie, de la solitude, du penchant à la tendresse, en un mot, de tout ce qui nous livre à la séduction des hommes... (Madame ? – Qu’est-ce ? – C’est le courrier : Mettez-le à la chambre verte, et servez-le à l’ordinaire.) eut son effet, et Mme de La Pommeraye, après avoir lutté plusieurs mois contre le marquis, contre elle-même, exigé selon l’usage les serments les plus solennels, rendit heureux le marquis, qui aurait joui du sort le plus doux, s’il avait pu conserver pour sa maîtresse les sentiments qu’il avait jurés et qu’on avait pour lui. Tenez, monsieur, il n’y a que les femmes qui sachent aimer ; les hommes n’y entendent rien... (Madame ? – Qu’est-ce ? – Le Frère Quêteur. – Donnez-lui douze sous pour ces messieurs qui sont ici, six sous pour moi, et qu’il aille dans les autres chambres.) Au bout de quelques années, le marquis commença à trouver la vie de Mme de La Pommeraye trop unie. Il lui proposa de se répandre dans la société : elle y consentit ; à recevoir quelques femmes et quelques hommes : et elle y consentit ; à avoir un dîner-souper et elle y consentit. Peu à peu il passa un jour, deux jours sans la voir ; peu à peu il manqua au dîner-souper qu’il avait arrangé ; peu à peu il abrégea ses visites ; il eut des affaires qui l’appelaient : lorsqu’il arrivait, il disait un mot, s’étalait dans un fauteuil, prenait une brochure, la jetait, parlait à son chien ou s’endormait. Le soir, sa santé, qui devenait misérable, voulait qu’il se retirât de bonne heure : c’était l’avis de Tronchin. « C’est un grand homme que Tronchin ! Ma foi ! je ne doute pas qu’il ne tire d’affaire notre amie dont les autres désespéraient. » Et tout en parlant ainsi, il prenait sa canne et son chapeau et s’en allait, oubliant quelquefois de l’embrasser. Mme de La Pommeraye... (Madame ? – Qu’est-ce ? – Le tonnelier. – Qu’il descende à la cave, et qu’il visite les deux pièces de vin.) Mme de La Pommeraye pressentit qu’elle n’était plus aimée ; il fallut s’en assurer, et voici comment elle s’y prit... (Madame ? – J’y vais, j’y vais.)
59Elle ne se plaint pas : elle prépare, avec un sang-froid terrible, sa vengeance — et retrouve pour cela deux anciennes connaissances tombées dans la misère.
60L’hôtesse : C’est bien dit. Mais nos deux bouteilles sont vides... (Jean. – Madame. – Deux bouteilles, de celles qui sont tout au fond, derrière les fagots. – J’entends.) À force d’y rêver, voici ce qui lui vint en idée. Mme de La Pommeraye avait autrefois connu une femme de province qu’un procès avait appelée à Paris, avec sa fille, jeune, belle et bien élevée. Elle avait appris que cette femme, ruinée par la perte de son procès, en avait été réduite à tenir tripot. On s’assemblait chez elle, on jouait, on soupait, et communément un ou deux des convives restaient, passaient la nuit avec madame ou mademoiselle, à leur choix. Elle mit un de ses gens en quête de ces créatures. On les déterra, on les invita à faire visite à Mme de La Pommeraye, qu’elles se rappelaient à peine. Ces femmes, qui avaient pris le nom de Mme et de Mlle d’Aisnon, ne se firent pas attendre ; dès le lendemain, la mère se rendit chez Mme de La Pommeraye. Après les premiers compliments, Mme de La Pommeraye demanda à la d’Aisnon ce qu’elle avait fait, ce qu’elle faisait depuis la perte de son procès.
61« Pour vous parler avec sincérité, lui répondit la d’Aisnon, je fais un métier périlleux, infâme, peu lucratif, et qui me déplaît, mais la nécessité contraint la loi. J’étais presque résolue à mettre ma fille à l’Opéra, mais elle n’a qu’une petite voix de chambre, et n’a jamais été qu’une danseuse médiocre. Je l’ai promenée, pendant et après mon procès, chez des magistrats, chez des grands, chez des prélats, chez des financiers, qui s’en sont accommodés pour un terme et qui l’ont laissée là. Ce n’est pas qu’elle ne soit belle comme un ange qu’elle n’ait de la finesse, de la grâce ; mais aucun esprit de libertinage, rien de ces talents propres à réveiller la langueur d’hommes blasés. Je donne à jouer et à souper ; et le soir, qui veut rester, reste. Mais ce qui nous a le plus nui, c’est qu’elle s’était entêtée d’un petit abbé de qualité, impie, incrédule, dissolu, hypocrite, antiphilosophe, que je ne vous nommerai pas ; mais c’est le dernier de ceux qui, pour arriver à l’épiscopat, ont pris la route qui est en même temps la plus sûre et qui demande le moins de talent. Je ne sais ce qu’il faisait entendre à ma fille, à qui il venait lire tous les matins les feuillets de son dîner, de son souper, de sa rhapsodie. Sera-t-il évêque, ne le sera-t-il pas ? Heureusement ils se sont brouillés. Ma fille lui ayant demandé un jour s’il connaissait ceux contre lesquels il écrivait, et l’abbé lui ayant répondu que non ; s’il avait d’autres sentiments que ceux qu’il ridiculisait, et l’abbé lui ayant répondu que non, elle se laissa emporter à sa vivacité et lui représenta que son rôle était celui du plus méchant et du plus faux des hommes. »
62Mme de La Pommeraye lui demanda si elles étaient fort connues.
63« Beaucoup trop, malheureusement.
64– À ce que je vois, vous ne tenez point à votre état ?
65– Aucunement, et ma fille me proteste tous les jours que la condition la plus malheureuse lui paraît préférable à la sienne ; elle en est d’une mélancolie qui achève d’éloigner d’elle...
66La suite est un art consommé de manipulation : mère et fille jouent les dévotes ruinées, le marquis s’éprend de la fille, la poursuit des mois durant malgré les réticences feintes de Mme de La Pommeraye — qui finit par « arranger » le mariage. Les noces ont lieu.
67L’hôtesse : Pas tout à fait. Le lendemain, Mme de La Pommeraye écrivit au marquis un billet qui l’invitait à se rendre chez elle au plus tôt, pour affaire importante. Le marquis ne se fit pas attendre.
68On le reçut avec un visage où l’indignation se peignait dans toute sa force ; le discours qu’on lui tint ne fut pas long ; le voici : « Marquis, lui dit-elle, apprenez à me connaître. Si les autres femmes s’estimaient assez pour éprouver mon ressentiment, vos semblables seraient moins communs. Vous aviez acquis une honnête femme que vous n’avez pas su conserver ; cette femme, c’est moi ; elle s’est vengée en vous en faisant épouser une digne de vous. Sortez de chez moi, et allez-vous-en rue Traversière, à l’hôtel de Hambourg, où l’on vous apprendra le sale métier que votre femme et votre belle-mère ont exercé pendant dix ans, sous le nom de d’Aisnon. »
69La surprise et la consternation de ce pauvre marquis ne peuvent se rendre. Il ne savait qu’en penser ; mais son incertitude ne dura que le temps d’aller d’un bout de la ville à l’autre. Il ne rentra point chez lui de tout le jour ; il erra dans les rues. Sa belle-mère et sa femme eurent quelque soupçon de ce qui s’était passé. Au premier coup de marteau, la belle-mère se sauva dans son appartement, et s’y enferma à la clef ; sa femme l’attendit seule. À l’approche de son époux, elle lut sur son visage la fureur qui le possédait. Elle se jeta à ses pieds, la face collée contre le parquet, sans mot dire. « Retirez-vous, lui dit-il, infâme ! loin de moi... » Elle voulut se relever ; mais elle retomba sur son visage, les bras étendus à terre entre les pieds du marquis. « Monsieur, lui dit-elle, foulez-moi aux pieds, écrasez-moi, car je l’ai mérité ; faites de moi tout ce qu’il vous plaira ; mais épargnez ma mère...
70– Retirez-vous, reprit le marquis ; retirez-vous ! c’est assez de l’infamie dont vous m’avez couvert ; épargnez-moi un crime. »
71Le marquis, une fois la fureur passée, pardonne à sa femme. Jacques, lui, reprend le fil de ses propres amours, cent fois interrompu — au château où on l’a transporté après sa blessure, où Denise, la fille de la lingère Jeanne, le soigne chaque jour.
72Jeanne m’amena sa fille un matin ; et s’adressant d’abord à moi, elle me dit : « Monsieur, vous voilà dans un beau château, où vous serez un peu mieux que chez votre chirurgien. Dans les commencements surtout, oh ! vous serez soigné à ravir ; mais je connais les domestiques, il y a assez longtemps que je le suis ; peu à peu leur beau zèle se ralentira. Les maîtres ne penseront plus à vous ; et si votre maladie dure, vous serez oublié, mais si parfaitement oublié, que s’il vous prenait fantaisie de mourir de faim, cela vous réussirait... » Puis se tournant vers sa fille : « Écoute, Denise, lui dit-elle, je veux que tu visites cet honnête homme-là quatre fois par jour : le matin, à l’heure du dîner, sur les cinq heures et à l’heure du souper. Je veux que tu lui obéisses comme à moi. Voilà qui est dit, et n’y manque pas. »
73Les visites se répètent, les pansements aussi ; entre eux naît une tendresse que ni l’un ni l’autre n’ose nommer.
74Un jour, ne sachant plus que lui donner, j’achetai des jarretières ; elles étaient de soie, chamarrées de blanc, de rouge et de bleu, avec une devise. Le matin, avant qu’elle arrivât, je les mis sur le dossier de la chaise qui était à côté de mon lit. Aussitôt que Denise les aperçut, elle dit : « Oh ! les jolies jarretières !
75– C’est pour mon amoureuse, lui répondis-je.
76– Vous avez donc une amoureuse, monsieur Jacques ?
77– Assurément ; est-ce que je ne vous l’ai pas encore dit ?
78– Non. Elle est bien aimable, sans doute ?
79– Très aimable.
80– Et vous l’aimez bien ?
81– De tout mon cœur.
82– Et elle vous aime de même ?
83– Je n’en sais rien. Ces jarretières sont pour elle, et elle m’a promis une faveur qui me rendra fou, je crois, si elle me l’accorde.
84– Et quelle est cette faveur ?
85– C’est que de ces deux jarretières là j’en attacherai une de mes mains... »
86Denise rougit, se méprit à mon discours, crut que les jarretières étaient pour une autre, devint triste, fit maladresse sur maladresse, cherchait tout ce qu’il fallait pour mon pansement, l’avait sous les yeux et ne le trouvait pas ; renversa le vin qu’elle avait fait chauffer, s’approcha de mon lit pour me panser, prit ma jambe d’une main tremblante, délia mes bandes tout de travers, et quand il fallut étuver ma blessure, elle avait oublié tout ce qui était nécessaire ; elle l’alla chercher, me pansa, et en me pansant je vis qu’elle pleurait.
87« Denise, je crois que vous pleurez, qu’avez-vous ?
88– Je n’ai rien.
89– Est ce qu’on vous a fait de la peine ?
90– Oui.
91– Et qui est le méchant qui vous a fait de la peine ?
92– C’est vous.
93– Moi ?
94– Oui.
95– Et comment est ce que cela m’est arrivé ?... »
96Au lieu de me répondre, elle tourna les yeux sur les jarretières.
97« Eh quoi ! lui dis-je, c’est cela qui vous a fait pleurer ?
98– Oui.
99– Eh ! Denise, ne pleurez plus, c’est pour vous que je les ai achetées.
100– Monsieur Jacques, dites-vous bien vrai ?
101– Très vrai ; si vrai, que les voilà. » En même temps je les lui présentai toutes deux, mais j’en retins une ; à l’instant il s’échappa un sourire à travers ses larmes. Je la pris par le bras, je l’approchai de mon lit, je pris un de ses pieds que je mis sur le bord ; je relevai ses jupons jusqu’à son genou, où elle les tenait serrés avec ses deux mains ; je baisai sa jambe, j’y attachai la jarretière que j’avais retenue ; et à peine était-elle attachée, que Jeanne sa mère entra.
102Le maître : Voilà une fâcheuse visite.
103Jacques : Peut-être que oui, peut-être que non.
104Au lieu de s’apercevoir de notre trouble, elle ne vit que la jarretière que sa fille avait entre ses mains. « Voilà une jolie jarretière, dit-elle : mais où est l’autre ?
105– À ma jambe, lui répondit Denise. Il m’a dit qu’il les avait achetées pour son amoureuse, et j’ai jugé que c’était pour moi. N’est-il pas vrai, maman, que puisque j’en ai mis une, il faut que je garde l’autre ?
106– Ah ! monsieur Jacques, Denise a raison, une jarretière ne va pas sans l’autre, et vous ne voudriez pas lui reprendre ce qu’elle a.
107– Pourquoi non ?
108C’est que Denise ne le voudrait pas, ni moi non plus.
109– Mais arrangeons-nous, je lui attacherai l’autre en votre présence.
110– Non, non, cela ne se peut pas.
111– Qu’elle me les rende donc toutes deux.
112– Cela ne se peut pas non plus. »
113Des années passent — une prison, une bande de brigands, une nuit d’attaque au château de Desglands où Jacques, reconnu, sauve tout le monde.
114« C’est toi, mon ami !
115– C’est vous, mon cher maître !
116– Comment t’es-tu trouvé parmi ces gens là ?
117– Et vous, comment se fait-il que je vous rencontre ici ?
118– C’est vous, Denise ?
119– C’est vous, monsieur Jacques ? Combien vous m’avez fait pleurer !... »
120Cependant Desglands criait : « Qu’on apporte des verres et du vin ; vite, vite : c’est lui qui nous a sauvé la vie à tous... »
121Quelques jours après, le vieux concierge du château décéda ; Jacques obtient sa place et épouse Denise, avec laquelle il s’occupe à susciter des disciples à Zénon et à Spinoza, aimé de Desglands, chéri de son maître et adoré de sa femme ; car c’est ainsi qu’il était écrit là-haut.
122On a voulu me persuader que son maître et Desglands étaient devenus amoureux de sa femme. Je ne sais ce qui en est, mais je suis sûr qu’il se disait le soir à lui-même : « S’il est écrit là-haut que tu seras cocu, Jacques, tu auras beau faire, tu le seras ; s’il est écrit au contraire que tu ne le seras pas, ils auront beau faire, tu ne le seras pas ; dors donc mon ami. », et qu’il s’endormait.