1Cette page rassemble des extraits authentiques de La Reine Margot, copiés mot pour mot dans le texte intégral et reliés par de courtes transitions, pour parcourir en 20 minutes l'arc complet du roman — des noces de Marguerite de Valois et Henri de Navarre, en août 1572, jusqu'à la mort de Charles IX et l'avènement de Henri III.
2Le lundi, dix-huitième jour du mois d'août 1572, il y avait grande fête au Louvre.
3Les fenêtres de la vieille demeure royale, ordinairement si sombres, étaient ardemment éclairées ; les places et les rues attenantes, habituellement si solitaires, dès que neuf heures sonnaient à Saint-Germain-l'Auxerrois, étaient, quoiqu'il fût minuit, encombrées de populaire.
4Tout ce concours menaçant, pressé, bruyant, ressemblait, dans l'obscurité, à une mer sombre et houleuse dont chaque flot faisait une vague grondante ; cette mer, épandue sur le quai, où elle se dégorgeait par la rue des Fossés-Saint-Germain et par la rue de l'Astruce, venait battre de son flux le pied des murs du Louvre et de son reflux la base de l'hôtel de Bourbon qui s'élevait en face.
5Il y avait, malgré la fête royale, et même peut-être à cause de la fête royale, quelque chose de menaçant dans ce peuple, car il ne se doutait pas que cette solennité, à laquelle il assistait comme spectateur, n'était que le prélude d'une autre remise à huitaine, et à laquelle il serait convié et s'ébattrait de tout son cœur.
6La cour célèbre les noces de Marguerite de Valois, sœur du roi Charles IX, avec le protestant Henri de Navarre — un mariage censé réconcilier catholiques et huguenots. Au bal, la jeune reine croise le duc de Guise, son amant d'autrefois.
7Certes jamais accueil, si flatteur qu'il fût, n'avait été mieux mérité que celui qu'on faisait en ce moment à la nouvelle reine de Navarre. Marguerite à cette époque avait vingt ans à peine, et déjà elle était l'objet des louanges de tous les poètes, qui la comparaient les uns à l'Aurore, les autres à Cythérée. C'était en effet la beauté sans rivale de cette cour où Catherine de Médicis avait réuni, pour en faire ses sirènes, les plus belles femmes qu'elle avait pu trouver.
8Cependant M. de Guise causait, comme nous l'avons dit, avec Téligny ; mais il ne donnait pas à l'entretien une attention si soutenue qu'il ne se détournât parfois pour lancer un regard sur le groupe de dames au centre duquel resplendissait la reine de Navarre. Cependant le duc s'approchait toujours, et quand il ne fut plus qu'à deux pas de Marguerite, celle-ci, qui semblait plutôt le sentir que le voir, se retourna en faisant un effort violent pour donner à son visage le calme et l'insouciance ; alors le duc salua respectueusement, et, tout en s'inclinant devant elle, murmura à demi-voix :
9– Ipse attuli.
10Ce qui voulait dire : « Je l'ai apporté, ou apporté moi-même. » Marguerite rendit sa révérence au jeune duc, et, en se relevant, laissa tomber cette réponse :
11– Noctu pro more. Ce qui signifiait : « Cette nuit comme d'habitude. »
12Cette même nuit, le duc de Guise escalade la fenêtre du Louvre pour retrouver Marguerite. Elle y brûle une lettre compromettante, puis le cache dans un cabinet lorsque son mari, Henri de Navarre, entre à son tour — car les deux jeunes époux, mariés sans s'aimer, viennent de sceller une alliance politique plutôt qu'un mariage d'amour.
13– Madame, continua-t-il, quoi qu'en aient dit bien des gens, notre mariage est, je le pense, un bon mariage. Je suis bien à vous et vous êtes bien à moi.
14– Mais..., dit Marguerite effrayée.
15– Nous devons en conséquence, continua le roi de Navarre sans paraître remarquer l'hésitation de Marguerite, agir l'un avec l'autre comme de bons alliés, puisque nous nous sommes aujourd'hui juré alliance devant Dieu. N'est-ce pas votre avis ?
16– Sans doute, monsieur.
17– Maintenant, lequel des deux ? continua Henri de Navarre. Le roi me hait, le duc d'Anjou me hait, le duc d'Alençon me hait, Catherine de Médicis haïssait trop ma mère pour ne point me haïr.
18– Oh ! monsieur, que dites-vous ?
19– La vérité, madame, reprit le roi, et je voudrais, afin qu'on ne crût pas que je suis dupe de l'assassinat de M. de Mouy et de l'empoisonnement de ma mère, je voudrais qu'il y eût ici quelqu'un qui pût m'entendre.
20– Oh ! monsieur, dit vivement Marguerite, et de l'air le plus calme et le plus souriant qu'elle pût prendre, vous savez bien qu'il n'y a ici que vous et moi.
21Puis, haussant la voix :
22– Eh bien, continua-t-il, respirez-vous plus librement à cette heure, madame ?
23– Oui, Sire, oui, murmura Marguerite.
24– En ce cas reprit le Béarnais, je ne veux pas vous importuner plus longtemps. Je vous devais mes respects et quelques avances de bonne amitié ; veuillez les accepter comme je vous les offre, de tout mon cœur. Reposez-vous donc et bonne nuit.
25Et Henri baisa la main de sa femme en la pressant doucement ; puis, d'un pas agile, il retourna chez lui en se disant tout bas dans le corridor :
26– Qui diable est chez elle ? Est-ce le roi, est-ce le duc d'Anjou, est-ce le duc d'Alençon, est-ce le duc de Guise, est-ce un frère, est-ce un amant, est-ce l'un et l'autre ?
27Henri savait déjà que sa femme cachait un homme cette nuit-là ; il feignait de ne pas savoir pour mieux régner sur elle par la ruse plutôt que par l'amour. Pendant ce temps, dans la ville, le roi Charles IX prépare en secret, avec sa mère Catherine de Médicis et le duc de Guise, le massacre des protestants venus en masse pour ces noces. Il reçoit en audience privée un assassin, François de Louviers-Maurevel, déjà coupable d'avoir tiré sur l'amiral de Coligny, chef des huguenots.
28– C'est bien vous, dit le roi, que l'on nomme François de Louviers-Maurevel ?
29– Oui, Sire.
30– Vous savez, continua Charles en appuyant sur chaque mot, que j'aime également tous mes sujets.
31– Je sais, balbutia Maurevel, que Votre Majesté est le père de son peuple.
32– Et que huguenots et catholiques sont également mes enfants.
33Maurevel resta muet ; seulement, le tremblement qui agitait son corps devint visible au regard perçant du roi, quoique celui auquel il adressait la parole fût presque caché dans l'ombre.
34Charles IX, sous couvert de reproches, indique à Maurevel qui frapper au petit matin, et à quel signe le reconnaître.
35– Ah ! à propos, monsieur de Maurevel, vous savez que si d'une façon quelconque on entend parler de vous demain avant dix heures du matin, ou si l'on n'en entend pas parler après, il y a une oubliette au Louvre !
36Et Charles IX se remit à siffler tranquillement et plus juste que jamais son air favori.
37Deux jeunes gentilshommes fraîchement arrivés à Paris pour ces noces, le Provençal Joseph-Hyacinthe-Boniface de Lerac de La Mole, huguenot venu servir Henri de Navarre, et le Piémontais Annibal de Coconnas, catholique venu servir le duc de Guise, se croisent devant la même auberge et deviennent compagnons d'un soir, sans savoir que l'un va bientôt pourchasser l'autre dans les rues de Paris.
38– Mordi ! monsieur, dit-il avec cet horrible accent de la montagne qui ferait au premier mot reconnaître un Piémontais entre cent étrangers, ne sommes-nous pas ici près du Louvre ? En tout cas, je crois que vous avez eu même goût que moi : c'est flatteur pour ma seigneurie.
39– Monsieur, répondit l'autre avec un accent provençal qui ne le cédait en rien à l'accent piémontais de son compagnon, je crois en effet que cette hôtellerie est près du Louvre.
40– Oh ! monsieur, sur mon âme, je n'en ferai rien, car je ne suis que votre humble serviteur, le comte Annibal de Coconnas.
41– Et moi, monsieur, je ne suis que le comte Joseph-Hyacinthe-Boniface de Lerac de la Mole, tout à votre service.
42Cette même nuit du 24 août 1572, le tocsin de Saint-Germain-l'Auxerrois sonne : c'est le massacre de la Saint-Barthélemy. Coconnas, entraîné par des catholiques armés, se retrouve à égorger des huguenots aux côtés de son hôtelier — et blesse La Mole lui-même, qui échappe de justesse à la mort et s'enfuit à travers Paris. Devant l'hôtel de l'amiral de Coligny, le duc de Guise attend le résultat du massacre.
43La fenêtre, sur laquelle le duc avait tant de fois levé les yeux, s'ouvrit ou plutôt vola en éclats ; et un homme, au visage pâle et au cou blanc tout souillé de sang, apparut sur le balcon.
44– Besme ! cria le duc ; enfin c'est toi ! Eh bien ? eh bien ?
45– Foilà, foilà ! répondit froidement l'Allemand, qui, se baissant, se releva presque aussitôt en paraissant soulever un poids considérable.
46C'était le cadavre d'un vieillard. Il le souleva au-dessus du balcon, le balança un instant dans le vide, et le jeta aux pieds de son maître.
47On distingua alors une barbe blanche, un visage vénérable, et des mains raidies par la mort.
48– L'amiral, s'écrièrent ensemble vingt voix qui ensemble se turent aussitôt.
49– Ah ! te voilà donc, Gaspard ! dit le duc de Guise triomphant ; tu as fait assassiner mon père, je le venge !
50Et il osa poser le pied sur la poitrine du héros protestant.
51Mais aussitôt les yeux du mourant s'ouvrirent avec effort, sa main sanglante et mutilée se crispa une dernière fois, et l'amiral, sans sortir de son immobilité, dit au sacrilège d'une voix sépulcrale :
52– Henri de Guise, un jour aussi tu sentiras sur ta poitrine le pied d'un assassin. Je n'ai pas tué ton père. Sois maudit !
53Poursuivi par Coconnas et une meute de massacreurs, La Mole, couvert de sang, se réfugie au Louvre — dans l'appartement même de la reine de Navarre.
54La Mole se précipita vers elle. – Madame ! s'écria-t-il, on tue, on égorge mes frères ; on veut me tuer, on veut m'égorger aussi. Ah ! vous êtes la reine... sauvez-moi.
55Et il se précipita à ses pieds, laissant sur le tapis une large trace de sang.
56En ce moment Coconnas, exalté par les cris, enivré par l'odeur du sang, exaspéré par la course ardente qu'il venait de faire, allongea le bras vers l'alcôve royale. Un instant encore et son épée perçait le cœur de La Mole, et peut-être en même temps celui de Marguerite.
57À l'aspect de ce fer nu, et peut-être plutôt encore à la vue de cette insolence brutale, la fille des rois se releva de toute sa taille et poussa un cri tellement empreint d'épouvante, d'indignation et de rage, que le Piémontais demeura pétrifié par un sentiment inconnu.
58Le duc d'Alençon, frère de Marguerite, surgit et chasse les massacreurs. La Mole, évanoui, reste caché dans la chambre.
59Ce fut alors seulement que, l'eau écartant le voile de poussière, de poudre et de sang qui couvrait la figure du blessé, Marguerite reconnut en lui ce beau gentilhomme qui, plein d'existence et d'espoir, était trois ou quatre heures auparavant venu lui demander sa protection près du roi de Navarre, et l'avait, en la laissant rêveuse elle-même, quittée ébloui de sa beauté.
60La Mole ouvrit les yeux.
61– Oh ! mon Dieu ! murmura-t-il, où suis-je ?
62– Sauvé ! Rassurez-vous, sauvé ! dit Marguerite.
63La Mole tourna avec effort son regard vers la reine, la dévora un instant des yeux et balbutia :
64– Oh ! que vous êtes belle !
65Dans les jours qui suivent, tandis que Paris achève de tuer ses huguenots, Marguerite protège La Mole sous son propre toit. Une nuit, Catherine de Médicis vient reprocher à sa fille l'indifférence de son mari — sans savoir que Henri dort, cette nuit-là précisément, dans le lit même de Marguerite.
66Marguerite se leva, et fit, en croisant sa robe de nuit, une cérémonieuse révérence à sa mère.
67– Lui, dit-elle, votre époux ? Suffit-il donc pour être mari et femme que l'Église vous ait bénis ? Lui, votre époux ? Eh ! ma fille, si vous étiez madame de Sauve vous pourriez me faire cette réponse. Mais, tout au contraire de ce que nous attendions de lui, depuis que vous avez accordé à Henri de Navarre l'honneur de vous nommer sa femme, c'est à une autre qu'il en a donné les droits, et, en ce moment même, dit Catherine en haussant la voix, venez, venez avec moi, cette clef ouvre la porte de l'appartement de madame de Sauve, et vous verrez.
68– Oh ! plus bas, plus bas, madame, je vous prie, dit Marguerite, car non seulement vous vous trompez, mais encore...
69À ces mots, Marguerite se leva avec une grâce toute voluptueuse, et laissant flotter entrouverte sa robe de nuit, dont les manches courtes laissaient à nu son bras d'un modelé si pur, et sa main véritablement royale, elle approcha un flambeau de cire rosée du lit, et, relevant le rideau, elle montra du doigt, en souriant à sa mère, le profil fier, les cheveux noirs et la bouche entrouverte du roi de Navarre, qui semblait, sur la couche en désordre, reposer du plus calme et du plus profond sommeil.
70Pâle, les yeux hagards, le corps cambré en arrière comme si un abîme se fût ouvert sur ses pas, Catherine poussa, non pas un cri, mais un rugissement sourd.
71– Vous voyez, madame, dit Marguerite, que vous étiez mal informée.
72Le mensonge tient bon : Catherine se retire, humiliée. Dans les mois qui suivent, tandis que Marguerite s'éprend peu à peu de La Mole, Catherine, elle, prépare une autre arme contre son gendre — non plus le poignard, mais le poison. Dans le laboratoire secret du parfumeur florentin René, elle interroge le destin.
73Et Catherine abattit la crête pâlie de l'animal, ouvrit avec précaution le crâne, et le séparant de manière à laisser à découvert les lobes du cerveau, elle essaya de trouver la forme d'une lettre quelconque sur les sinuosités sanglantes que trace la division de la pulpe cérébrale.
74– Toujours, s'écria-t-elle en frappant dans ses deux mains, toujours ! et cette fois le pronostic est plus clair que jamais. Viens et regarde.
75René s'approcha. – Quelle est cette lettre ? lui demanda Catherine en lui désignant un signe.
76– Un H, répondit René. – Combien de fois répété ? René compta. – Quatre, dit-il. – Eh bien, eh bien, est-ce cela ? Je le vois, c'est-à-dire Henri IV. Oh ! gronda-t-elle en jetant le couteau, je suis maudite dans ma postérité.
77– Il régnera, dit-elle, avec un soupir de désespoir, il régnera !
78Pour empêcher cette prophétie, Catherine confie à son fils cadet, le duc d'Alençon, un livre de chasse dont les pages ont été empoisonnées — destiné à Henri de Navarre, trop curieux de fauconnerie pour résister à le feuilleter.
79– Je vous l'ai déjà dit, mon fils, c'est un travail sur l'art d'élever et de dresser faucons, tiercelets et gerfauts, fait par un fort savant homme, par le seigneur Castruccio Castracani, tyran de Lucques.
80– Et que dois-je en faire ? – Mais le porter chez votre bon ami Henriot, qui vous l'a demandé, à ce que vous m'avez dit, lui ou quelque autre pareil, pour s'instruire dans la science de la volerie.
81– Prenez, prenez, dit Catherine, il n'y a pas de danger, puisque j'y touche ; d'ailleurs vous avez des gants.
82D'Alençon dépose le livre ouvert dans la chambre de Henri de Navarre. Mais c'est Charles IX lui-même, entré là par hasard, qui le trouve et se met à le lire.
83– Pardieu ! s'écria-t-il tout à coup, voilà un livre admirable. J'en avais bien entendu parler, mais je n'avais pas cru qu'il existât en France.
84D'Alençon tendit l'oreille, et fit un pas encore. – Maudites feuilles, dit le roi en portant son pouce à ses lèvres et en pesant sur le livre pour séparer la page qu'il avait lue de celle qu'il voulait lire ; on dirait qu'on en a collé les feuillets pour dérober aux regards des hommes les merveilles qu'il renferme.
85D'Alençon fit un bond en avant. Ce livre, sur lequel Charles était courbé, était celui qu'il avait déposé chez Henri !
86Un cri sourd lui échappa.
87– Ah ! c'est vous, d'Alençon ? dit Charles, soyez le bienvenu, et venez voir le plus beau livre de vénerie qui soit jamais sorti de la plume d'un homme.
88– Sire, balbutia d'Alençon dont les cheveux se hérissèrent et qui se sentit saisir par tout le corps d'une angoisse terrible ; Sire, je venais pour vous dire...
89– Laissez-moi achever ce chapitre, François, dit Charles, et ensuite vous me direz tout ce que vous voudrez. Voilà cinquante pages que je lis, c'est-à dire que je dévore.
90– Il a goûté vingt-cinq fois le poison, pensa François. Mon frère est mort !
91Charles IX, empoisonné à la place de son beau-frère, commencera dès lors un long déclin. Pendant ce temps, La Mole et Coconnas se trouvent mêlés à un complot politique du duc d'Alençon contre le roi. Arrêtés, ils sont conduits devant les juges du donjon de Vincennes et soumis à la question.
92« Arrêt rendu par la cour séant au donjon de Vincennes contre Marc-Annibal de Coconnas, atteint et convaincu du crime de lèse-majesté, de tentative d'empoisonnement, de sortilège et de magie contre la personne du roi, du crime de conspiration contre la sûreté de l'État... En conséquence de quoi, sera ledit Marc-Annibal de Coconnas conduit de la prison à la place Saint-Jean-en-Grève pour y être décapité... Et sera de plus ledit Coconnas, avant l'exécution du jugement, appliqué à la question extraordinaire qui est des dix coins. »
93Le bourreau, maître Caboche, à qui Coconnas avait autrefois serré la main comme à un homme, use en secret de coins de cuir plutôt que de bois pour lui épargner la torture véritable — à condition que Coconnas crie et invente des aveux pour donner le change au juge.
94– Ah brave, brave Caboche, murmura Coconnas, sois tranquille, va, je vais crier, puisque tu me le demandes, et si tu n'es pas content, tu seras difficile.
95Condamnés à mort, La Mole et Coconnas sont conduits à la chapelle du donjon pour leur dernière confession. Marguerite et son amie la duchesse de Nevers, maîtresse de Coconnas, y ont organisé une évasion — mais La Mole, brisé par la torture qu'il a réellement subie, ne peut plus se tenir debout.
96– Chère reine ! dit le jeune homme, vous aviez compté sans Catherine, et par conséquent sans un crime. J'ai subi la question, mes os sont rompus, tout mon corps n'est qu'une plaie, et le mouvement que je fais en ce moment pour appuyer mes lèvres sur votre front me cause des douleurs pires que la mort.
97– Vous voyez, dit La Mole avec un accent de détresse, vous voyez, ma reine, laissez-moi donc, abandonnez-moi donc avec un dernier adieu de vous. Je n'ai point parlé, Marguerite, votre secret est donc demeuré enveloppé dans mon amour, et mourra tout entier avec moi. Adieu, ma reine, adieu...
98– Toi, Annibal, dit La Mole, toi que les douleurs ont épargné, toi qui es jeune encore et qui peux vivre, fuis, mon ami, donne-moi cette consolation suprême de te savoir en liberté.
99Coconnas repoussa doucement Henriette qui l'attirait vers la porte, et d'un geste si solennel qu'il en était devenu majestueux :
100– Quant à toi, bon La Mole, dit-il, tu me fais injure en pensant un instant que je puisse te quitter. N'ai-je pas juré de vivre et de mourir avec toi ?
101– Ô ma reine, dit, en étendant les bras vers elle, La Mole, qui comprenait sa pensée ; ô ma reine, n'oubliez pas que je meurs pour éteindre jusqu'au moindre soupçon de notre amour !
102– Mais que puis-je donc faire pour toi, s'écria Marguerite désespérée, si je ne puis pas même mourir avec toi ?
103– Tu peux faire, dit La Mole, tu peux faire que la mort me sera douce, et viendra en quelque sorte à moi avec un visage souriant.
104– Te rappelles-tu ce soir, Marguerite, où, en échange de ma vie que je t'offrais alors et que je te donne aujourd'hui, tu me fis une promesse sacrée ?...
105– Oui, oui, je me la rappelle, dit Marguerite, et sur mon âme, Hyacinthe, cette promesse, je la tiendrai.
106L'évasion échoue. Le lendemain, La Mole et Coconnas sont décapités en place de Grève. Le soir même, tenant la promesse faite à l'échafaud, Marguerite et Henriette se rendent secrètement chez le bourreau pour recueillir les têtes de leurs amants.
107Au fond du caveau gisaient deux formes humaines recouvertes par un large drap de serge noire.
108Caboche leva un coin du voile, approcha son flambeau et dit :
109– Regardez, madame la reine.
110Dans leurs habits noirs, les deux jeunes gens étaient couchés côte à côte avec l'effrayante symétrie de la mort. Leurs têtes, inclinées et rapprochées du tronc, semblaient séparées seulement au milieu du cou par un cercle de rouge vif. La mort n'avait pas désuni leurs mains, car, soit hasard, soit pieuse attention du bourreau, la main droite de La Mole reposait dans la main gauche de Coconnas.
111Marguerite s'agenouilla près de son amant, et de ses mains éblouissantes de pierreries leva doucement cette tête qu'elle avait tant aimée.
112– La Mole ! cher La Mole ! murmura Marguerite.
113– Annibal ! Annibal ! s'écria la duchesse de Nevers, si fier, si brave, tu ne me réponds plus !...
114Elle enferma dans un sac brodé de perles et parfumé des plus fines essences la tête de La Mole. Henriette s'approcha à son tour, enveloppant la tête de Coconnas dans un pan de son manteau.
115Cette même nuit, une fête est donnée au Louvre sur l'ordre de Charles IX, qui exige de sa sœur qu'elle y paraisse malgré son deuil.
116Charles, en l'apercevant, traversa chancelant le flot doré qui l'entourait.
117– Ma sœur, dit-il tout haut, je vous remercie.
118Puis tout bas : – Prenez garde ! dit-il, vous avez au bras une tache de sang...
119– Ah ! qu'importe, Sire, dit Marguerite, pourvu que j'aie le sourire sur les lèvres !
120Le poison continue son œuvre lente. Quelques mois plus tard, à Vincennes, Charles IX agonise. Avant de mourir, il nomme son beau-frère Henri de Navarre régent du royaume, au grand dépit de Catherine et du duc d'Alençon, qui espéraient tous deux la couronne.
121– Madame, dit-il à sa mère, si j'avais un fils, vous seriez régente... mais je n'ai pas de fils, et après moi le trône appartient à mon frère le duc d'Anjou, qui est absent... Ce régent, saluez-le, madame ; saluez-le, mon frère ; ce régent, c'est le roi de Navarre !
122– Non, non, jamais, dit Catherine ; jamais ma race ne pliera la tête sous une race étrangère ; jamais un Bourbon ne régnera en France tant qu'il restera un Valois.
123Prévenu par le devin René que sa vie même est en danger dans ce palais, Henri s'enfuit par un passage secret au moment où Charles IX, dans un dernier délire, croit voir le ciel s'ouvrir.
124– Nourrice, dit le roi, la paupière ouverte et l'œil dilaté par la fixité terrible de la mort, il faut qu'il se soit passé quelque chose pendant que je dormais : je vois une grande lumière, je vois Dieu notre maître... Mon Dieu ! oubliez les crimes du roi pour ne vous rappeler que les souffrances de l'homme... Mon dieu ! me voilà.
125Et Charles, après ces derniers mots, poussa un soupir et retomba immobile et glacé entre les bras de sa nourrice.
126En effet, M. de Nancey, capitaine des gardes, s'avançait sur le balcon de la chambre du roi. Tous les regards se tournèrent vers lui. Il brisa une baguette en deux morceaux, et, les bras étendus, tenant les deux morceaux de chaque main :
127– Le roi Charles IX est mort ! le roi Charles IX est mort ! le roi Charles IX est mort ! cria-t-il trois fois.
128– Vive le roi Henri III ! cria alors Catherine en se signant avec une pieuse reconnaissance. Vive le roi Henri III !
129Toutes les voix répétèrent ce cri, excepté celle du duc François.
130– Ah ! elle m'a joué, dit-il en déchirant sa poitrine avec ses ongles.
131Henri de Navarre, lui, a filé dans la nuit vers ses montagnes du Béarn — loin, pour l'heure, de la couronne de France que lui promettaient depuis le début les présages de Catherine, et qu'il finira, un jour, par ceindre.