1Edmond Dantès a dix-neuf ans, il est second du Pharaon, promis au commandement du navire et fiancé à la belle Mercédès, quand la jalousie de trois hommes — Danglars, le comptable envieux, Fernand, le rival amoureux, et Caderousse, l'ami veule — le précipite dans l'abîme. Voici son histoire, en extraits authentiques du roman d'Alexandre Dumas.
2En voyant venir cet homme, le jeune marin quitta son poste à côté du pilote, et vint, le chapeau à la main, s’appuyer à la muraille du bâtiment.
3C’était un jeune homme de dix-huit à vingt ans, grand, svelte, avec de beaux yeux noirs et des cheveux d’ébène ; il y avait dans toute sa personne cet air calme et de résolution particulier aux hommes habitués depuis leur enfance à lutter avec le danger.
4« Ah ! c’est vous, Dantès ! cria l’homme à la barque ; qu’est-il donc arrivé, et pourquoi cet air de tristesse répandu sur tout votre bord ?
5– Un grand malheur, monsieur Morrel ! répondit le jeune homme, un grand malheur, pour moi surtout : à la hauteur de Civita-Vecchia, nous avons perdu ce brave capitaine Leclère.
6– Et le chargement ? demanda vivement l’armateur.
7– Il est arrivé à bon port, monsieur Morrel, et je crois que vous serez content sous ce rapport ; mais ce pauvre capitaine Leclère...
8– Que lui est-il donc arrivé ? demanda l’armateur d’un air visiblement soulagé ; que lui est-il donc arrivé, à ce brave capitaine ?
9– Il est mort.
10– Tombé à la mer ?
11– Non, monsieur ; mort d’une fièvre cérébrale, au milieu d’horribles souffrances. »
12Le Pharaon rentre au port, en deuil de son capitaine mort en mer ; mais l'armateur Morrel a remarqué le sang-froid du jeune second, et le soir même, avant que Dantès n'aille embrasser son vieux père et sa fiancée Mercédès, il lui fait une promesse.
13– Bon, bon ! vous prendrez le temps que vous voudrez, Dantès ; le temps de décharger le bâtiment nous prendra bien six semaines, et nous ne nous remettrons guère en mer avant trois mois... Seulement, dans trois mois, il faudra que vous soyez là. Le Pharaon, continua l’armateur en frappant sur l’épaule du jeune marin, ne pourrait pas repartir sans son capitaine.
14– Sans son capitaine ! s’écria Dantès les yeux brillants de joie ; faites bien attention à ce que vous dites là, monsieur, car vous venez de répondre aux plus secrètes espérances de mon cœur. Votre intention serait-elle de me nommer capitaine du Pharaon ?
15– Si j’étais seul, je vous tendrais la main, mon cher Dantès, et je vous dirais : « C’est fait. » Mais j’ai un associé, et vous savez le proverbe italien : Che a compagne a padrone. Mais la moitié de la besogne est faite au moins, puisque sur deux voix vous en avez déjà une. Rapportez-vous-en à moi pour avoir l’autre, et je ferai de mon mieux.
16– Oh ! monsieur Morrel, s’écria le jeune marin, saisissant, les larmes aux yeux, les mains de l’armateur ; monsieur Morrel, je vous remercie, au nom de mon père et de Mercédès.
17– C’est bien, c’est bien, Edmond, il y a un Dieu au ciel pour les braves gens, que diable ! Allez voir votre père, allez voir Mercédès, et revenez me trouver après.
18Danglars, le comptable du navire, a tout entendu et jalouse déjà ce jeune capitaine promis. Aux Catalans, un autre homme aime en secret Mercédès depuis dix ans : son cousin Fernand.
19« Voyons, Mercédès, dit-il, encore une fois répondez : est-ce bien résolu ?
20– J’aime Edmond Dantès, dit froidement la jeune fille, et nul autre qu’Edmond ne sera mon époux.
21– Et vous l’aimerez toujours ?
22– Tant que je vivrai. »
23Fernand baissa la tête comme un homme découragé, poussa un soupir qui ressemblait à un gémissement ; puis tout à coup relevant le front, les dents serrées et les narines entrouvertes :
24« Mais s’il est mort ?
25– S’il est mort, je mourrai.
26– Mais s’il vous oublie ?
27– Mercédès ! cria une voix joyeuse au-dehors de la maison, Mercédès !
28– Ah ! s’écria la jeune fille en rougissant de joie et en bondissant d’amour, tu vois bien qu’il ne m’a pas oubliée, puisque le voilà ! »
29Et elle s’élança vers la porte, qu’elle ouvrit en s’écriant :
30« À moi, Edmond ! me voici. »
31Fernand, pâle et frémissant, recula en arrière comme fait un voyageur à la vue d’un serpent, et rencontrant sa chaise, il y retomba assis.
32Edmond et Mercédès étaient dans les bras l’un de l’autre. Le soleil ardent de Marseille, qui pénétrait à travers l’ouverture de la porte, les inondait d’un flot de lumière. D’abord ils ne virent rien de ce qui les entourait. Un immense bonheur les isolait du monde, et ils ne parlaient que par ces mots entrecoupés qui sont les élans d’une joie si vive qu’ils semblent l’expression de la douleur.
33Fernand s'enfuit, désespéré, et tombe sur Danglars et Caderousse, attablés sous une tonnelle. Danglars y voit une occasion.
34– Eh bien, je disais donc, par exemple, reprit Danglars, que si, après un voyage comme celui que vient de faire Dantès, et dans lequel il a touché à Naples et à l’île d’Elbe, quelqu’un le dénonçait au procureur du roi comme agent bonapartiste...
35– Je le dénoncerai, moi ! dit vivement le jeune homme.
36– Oui ; mais alors on vous fait signer votre déclaration, on vous confronte avec celui que vous avez dénoncé : je vous fournis de quoi soutenir votre accusation, je le sais bien ; mais Dantès ne peut rester éternellement en prison, un jour ou l’autre il en sort, et, ce jour où il en sort, malheur à celui qui l’y a fait entrer !
37– Oh ! je ne demande qu’une chose, dit Fernand, c’est qu’il vienne me chercher une querelle !
38– Oui, et Mercédès ! Mercédès, qui vous prend en haine si vous avez seulement le malheur d’écorcher l’épiderme à son bien-aimé Edmond !
39– C’est juste, dit Fernand.
40– Non, non, reprit Danglars, si on se décidait à une pareille chose, voyez-vous, il vaudrait bien mieux prendre tout bonnement comme je le fais, cette plume, la tremper dans l’encre, et écrire de la main gauche, pour que l’écriture ne fût pas reconnue, une petite dénonciation ainsi conçue. »
41Et Danglars, joignant l’exemple au précepte, écrivit de la main gauche et d’une écriture renversée, qui n’avait aucune analogie avec son écriture habituelle, les lignes suivantes qu’il passa à Fernand, et que Fernand lut à demi-voix :
42Monsieur le procureur du roi est prévenu, par un ami du trône et de la religion, que le nommé Edmond Dantès, second du navire le Pharaon, arrivé ce matin de Smyrne, après avoir touché à Naples et à Porto-Ferrajo, a été chargé, par Murat, d’une lettre pour l’usurpateur, et, par l’usurpateur, d’une lettre pour le comité bonapartiste de Paris.
43On aura la preuve de son crime en l’arrêtant, car on trouvera cette lettre ou sur lui, ou chez son père, ou dans sa cabine à bord du Pharaon.
44« À la bonne heure, continua Danglars ; ainsi votre vengeance aurait le sens commun, car d’aucune façon alors elle ne pourrait retomber sur vous, et la chose irait toute seule ; il n’y aurait plus qu’à plier cette lettre, comme je le fais, et à écrire dessus : « À Monsieur le Procureur royal. » Tout serait dit. »
45Et Danglars écrivit l’adresse en se jouant.
46« Oui, tout serait dit », s’écria Caderousse, qui par un dernier effort d’intelligence avait suivi la lecture, et qui comprenait d’instinct tout ce qu’une pareille dénonciation pourrait entraîner de malheur ; « oui, tout serait dit : seulement, ce serait une infamie. »
47Fernand ramasse la lettre que Danglars avait jetée en riant, comme pour s'en dédouaner. Le lendemain, au repas des fiançailles d'Edmond et de Mercédès, la police fait irruption.
48L’inquiétude fit place à la terreur.
49« Qu’y a-t-il ? demanda l’armateur en s’avançant au-devant du commissaire qu’il connaissait ; bien certainement, monsieur, il y a méprise.
50– S’il y a méprise, monsieur Morrel, répondit le commissaire, croyez que la méprise sera promptement réparée ; en attendant, je suis porteur d’un mandat d’arrêt ; et quoique ce soit avec regret que je remplisse ma mission, il ne faut pas moins que je la remplisse : lequel de vous, messieurs, est Edmond Dantès ? »
51Tous les regards se tournèrent vers le jeune homme qui, fort ému, mais conservant sa dignité, fit un pas en avant et dit :
52« C’est moi, monsieur, que me voulez-vous ?
53– Edmond Dantès, reprit le commissaire, au nom de la loi, je vous arrête !
54– Vous m’arrêtez ! dit Edmond avec une légère pâleur, mais pourquoi m’arrêtez-vous ?
55– Je l’ignore, monsieur, mais votre premier interrogatoire vous l’apprendra. »
56M. Morrel comprit qu’il n’y avait rien à faire contre l’inflexibilité de la situation : un commissaire ceint de son écharpe n’est plus un homme, c’est la statue de la loi, froide, sourde, muette.
57Le vieillard, au contraire, se précipita vers l’officier ; il y a des choses que le cœur d’un père ou d’une mère ne comprendra jamais.
58Il pria et supplia : larmes et prières ne pouvaient rien ; cependant son désespoir était si grand, que le commissaire en fut touché.
59« Monsieur, dit-il, tranquillisez-vous ; peut-être votre fils a-t-il négligé quelque formalité de douane ou de santé, et, selon toute probabilité, lorsqu’on aura reçu de lui les renseignements qu’on désire en tirer, il sera remis en liberté.
60En effet, pendant cette conversation, Dantès avait en souriant, serré la main à tous ses amis, et s’était constitué prisonnier en disant :
61« Soyez tranquilles, l’erreur va s’expliquer, et probablement que je n’irai même pas jusqu’à la prison.
62– Oh ! bien certainement, j’en répondrais », dit Danglars qui, en ce moment, s’approchait, comme nous l’avons dit, du groupe principal.
63Dantès descendit l’escalier, précédé du commissaire de police et entouré par les soldats. Une voiture, dont la portière était tout ouverte, attendait à la porte, il y monta, deux soldats et le commissaire montèrent après lui ; la portière se referma, et la voiture reprit le chemin de Marseille.
64« Adieu, Dantès ! adieu, Edmond ! » s’écria Mercédès en s’élançant sur la balustrade.
65Le prisonnier entendit ce dernier cri, sorti comme un sanglot du cœur déchiré de sa fiancée ; il passa la tête par la portière, cria : « Au revoir, Mercédès ! » et disparut à l’un des angles du fort Saint-Nicolas.
66Dantès est conduit devant le substitut du procureur du roi, Gérard de Villefort, qui, touché par sa franchise, s'apprête à le libérer — jusqu'à ce qu'il lise le nom du destinataire de la fameuse lettre.
67« À M. Noirtier, rue Coq-Héron, à Paris. »
68La foudre tombée sur Villefort ne l’eût point frappé d’un coup plus rapide et plus imprévu ; il retomba sur son fauteuil, d’où il s’était levé à demi pour atteindre la liasse de papiers saisis sur Dantès, et, la feuilletant précipitamment, il en tira la lettre fatale sur laquelle il jeta un regard empreint d’une indicible terreur.
69« M. Noirtier, rue Coq-Héron, n° 13, murmura-t-il en pâlissant de plus en plus.
70– Oui, monsieur, répondit Dantès étonné, le connaissez-vous ?
71– Non, répondit vivement Villefort : un fidèle serviteur du roi ne connaît pas les conspirateurs.
72« Oh ! n’en doutons plus ! s’écria-t-il tout à coup.
73– Mais, au nom du Ciel, monsieur ! s’écria le malheureux jeune homme, si vous doutez de moi, si vous me soupçonnez, interrogez-moi, et je suis prêt à vous répondre.
74Monsieur, dit-il, les charges les plus graves résultent pour vous de votre interrogatoire, je ne suis donc pas le maître, comme je l’avais espéré d’abord, de vous rendre à l’instant même la liberté ; je dois, avant de prendre une pareille mesure, consulter le juge d’instruction. En attendant, vous avez vu de quelle façon j’en ai agi envers vous.
75– Oh ! oui, monsieur, s’écria Dantès, et je vous remercie, car vous avez été pour moi bien plutôt un ami qu’un juge.
76– Eh bien, monsieur, je vais vous retenir quelque temps encore prisonnier, le moins longtemps que je pourrai ; la principale charge qui existe contre vous c’est cette lettre, et vous voyez... »
77Villefort s’approcha de la cheminée, la jeta dans le feu, et demeura jusqu’à ce qu’elle fût réduite en cendres.
78« Et vous voyez, continua-t-il, je l’anéantis.
79Noirtier n'est autre que le propre père de Villefort, un bonapartiste que sa carrière royaliste doit à tout prix cacher. Pour se protéger lui-même, le substitut fait enfermer Dantès au secret, sans procès, au château d'If. Des années passent. Un soir, à travers le mur de son cachot, Edmond entend un grattement : un autre prisonnier, l'abbé Faria, creuse depuis des années un passage — et se trompe de direction.
80Lorsque Dantès rentra le lendemain matin dans la chambre de son compagnon de captivité, il trouva Faria assis, le visage calme.
81Sous le rayon qui glissait à travers l’étroite fenêtre de sa cellule, il tenait ouvert dans sa main gauche, la seule, on se le rappelle, dont l’usage lui fût resté, un morceau de papier, auquel l’habitude d’être roulé en un mince volume avait imprimé la forme d’un cylindre rebelle à s’étendre.
82Il montra sans rien dire le papier à Dantès.
83« Qu’est-ce cela ? demanda celui-ci.
84– Regardez bien, dit l’abbé en souriant.
85– Je regarde de tous mes yeux, dit Dantès, et je ne vois rien qu’un papier à demi brûlé, et sur lequel sont tracés des caractères gothiques avec une encre singulière.
86– Ce papier, mon ami, dit Faria, est, je puis vous tout avouer maintenant, puisque je vous ai éprouvé, ce papier, c’est mon trésor, dont à compter d’aujourd’hui la moitié vous appartient. »
87Faria raconte alors l'histoire du cardinal Spada, empoisonné par les Borgia, et du trésor qu'il a cru perdu à jamais dans les grottes de l'île de Monte-Cristo — un trésor dont il donne à Dantès l'emplacement exact.
88– Ce trésor vous appartient, mon ami, dit Dantès, il appartient à vous seul, et je n’y ai aucun droit : je ne suis point votre parent.
89– Vous êtes mon fils, Dantès ! s’écria le vieillard, vous êtes l’enfant de ma captivité ; mon état me condamnait au célibat : Dieu vous a envoyé à moi pour consoler à la fois l’homme qui ne pouvait être père et le prisonnier qui ne pouvait être libre. »
90Et Faria tendit le bras qui lui restait au jeune homme qui se jeta à son cou en pleurant.
91Mais Faria est frappé de catalepsie depuis des années déjà, et le mal, chaque fois, le laisse plus paralysé. Un soir, la troisième et dernière crise commence.
92« Maintenant, ami, dit Faria, seule consolation de ma vie misérable, vous que le ciel m’a donné un peu tard, mais enfin qu’il m’a donné, présent inappréciable et dont je le remercie ; au moment de me séparer de vous pour jamais, je vous souhaite tout le bonheur, toute la prospérité que vous méritez : mon fils je vous bénis ! »
93« Mais surtout, écoutez bien ce que je vous dis à ce moment suprême : le trésor des Spada existe ; Dieu permet qu’il n’y ait plus pour moi ni distance ni obstacle. Je le vois au fond de la seconde grotte ; mes yeux percent les profondeurs de la terre et sont éblouis de tant de richesses. Si vous parvenez à fuir, rappelez-vous que le pauvre abbé que tout le monde croyait fou ne l’était pas. Courez à Monte-Cristo, profitez de notre fortune, profitez-en, vous avez assez souffert. »
94– Oh ! détrompez-vous ! je souffre moins, parce qu’il y a en moi moins de force pour souffrir. À votre âge on a foi dans la vie, c’est le privilège de la jeunesse de croire et d’espérer, mais les vieillards voient plus clairement la mort. Oh ! la voilà... elle vient... c’est fini... ma vue se perd... ma raison s’enfuit... Votre main, Dantès !... adieu !... adieu ! »
95Et se relevant par un dernier effort dans lequel il rassembla toutes ses facultés :
96« Monte-Cristo ! dit-il, n’oubliez pas Monte-Cristo ! »
97Et il retomba sur son lit.
98Resté seul avec le cadavre de son seul ami, Dantès conçoit un projet insensé : puisque seuls les morts sortent du château d'If, il prendra la place du mort.
99Mais à cette parole, Edmond resta immobile, les yeux fixes, comme un homme frappé d’une idée subite, mais que cette idée épouvante ; tout à coup il se leva, porta la main à son front comme s’il avait le vertige, fit deux ou trois tours dans la chambre et revint s’arrêter devant le lit...
100« Oh ! oh ! murmura-t-il, qui m’envoie cette pensée ? est-ce vous, mon Dieu ? Puisqu’il n’y a que les morts qui sortent librement d’ici, prenons la place des morts. »
101Et sans perdre le temps de revenir sur cette décision, comme pour ne pas donner à la pensée le temps de détruire cette résolution désespérée, il se pencha vers le sac hideux, l’ouvrit avec le couteau que Faria avait fait, retira le cadavre du sac, l’emporta chez lui, le coucha dans son lit, le coiffa du lambeau de linge dont il avait l’habitude de se coiffer lui-même, le couvrit de sa couverture, baisa une dernière fois ce front glacé, essaya de refermer ces yeux rebelles, qui continuaient de rester ouverts, effrayants par l’absence de la pensée, tourna la tête le long du mur afin que le geôlier, en apportant son repas du soir, crût qu’il était couché, comme c’était souvent son habitude, rentra dans la galerie, tira le lit contre la muraille, rentra dans l’autre chambre, prit dans l’armoire l’aiguille, le fil, jeta ses haillons pour qu’on sentît bien sous la toile les chairs nues, se glissa dans le sac éventré, se plaça dans la situation où était le cadavre, et referma la couture en dedans.
102On aurait pu entendre battre son cœur si par malheur on fût entré en ce moment.
103Le soir même, deux fossoyeurs viennent chercher le « corps » de l'abbé Faria pour le jeter, selon l'usage du château, à la mer.
104On fit encore quatre ou cinq pas en montant toujours, puis Dantès sentit qu’on le prenait par la tête et par les pieds et qu’on le balançait.
105« Une, dirent les fossoyeurs.
106– Deux.
107– Trois ! »
108En même temps, Dantès se sentit lancé, en effet, dans un vide énorme, traversant les airs comme un oiseau blessé, tombant, tombant toujours avec une épouvante qui lui glaçait le cœur. Quoique tiré en bas par quelque chose de pesant qui précipitait son vol rapide, il lui sembla que cette chute durait un siècle. Enfin, avec un bruit épouvantable, il entra comme une flèche dans une eau glacée qui lui fit pousser un cri, étouffé à l’instant même par l’immersion.
109Dantès avait été lancé dans la mer, au fond de laquelle l’entraînait un boulet de trente-six attaché à ses pieds.
110La mer est le cimetière du château d’If.
111Dantès parvient à trancher la corde et la toile sous l'eau et à rejoindre la surface. Recueilli par des contrebandiers, il se fait déposer sur l'île déserte de Monte-Cristo, et retrouve, après des heures de fouilles, l'entrée des grottes indiquées par Faria.
112L’explosion ne se fit pas attendre : le rocher supérieur fut en un instant soulevé par l’incalculable force, le rocher inférieur vola en éclats ; par la petite ouverture qu’avait d’abord pratiquée Dantès, s’échappa tout un monde d’insectes frémissants, et une couleuvre énorme, gardien de ce chemin mystérieux, roula sur ses volutes bleuâtres et disparut.
113Il laissait découverte une place circulaire, et mettait au jour un anneau de fer scellé au milieu d’une dalle de forme carrée.
114Dantès poussa un cri de joie et d’étonnement : jamais plus magnifique résultat n’avait couronné une première tentative.
115Immensément riche, Dantès ne songe qu'à une chose : savoir ce que sont devenus les siens. Déguisé en abbé italien, il retrouve des années plus tard Caderousse, tombé dans la misère, et le fait parler.
116Enfin, après neuf jours de désespoir et d’abstinence, le vieillard expira en maudissant ceux qui avaient causé son malheur et disant à Mercédès :
117« – Si vous revoyez mon Edmond, dites-lui que je meurs en le bénissant. »
118Danglars, apprend-il encore, est devenu banquier millionnaire ; Fernand, ayant trahi son général pour les Bourbons puis livré son bienfaiteur grec Ali-Pacha, est devenu comte de Morcerf, pair de France. Et Mercédès ?
119« Et Mercédès, dit-il, on m’a assuré qu’elle avait disparu ?
120– Disparu, dit Caderousse, oui, comme disparaît le soleil pour se lever le lendemain plus éclatant.
121– A-t-elle donc fait fortune aussi ? demanda l’abbé avec un sourire ironique.
122– Mercédès est à cette heure une des plus grandes dames de Paris, dit Caderousse.
123– Continuez, dit l’abbé, il me semble que j’écoute le récit d’un rêve. Mais j’ai vu moi-même des choses si extraordinaires, que celles que vous me dites m’étonnent moins.
124Elle a attendu dix-huit mois, en vain, avant d'épouser Fernand. Avant de songer à punir ses ennemis, Dantès veut d'abord payer une dette de reconnaissance : ruiné par une série de naufrages, le vieux Morrel, son ancien armateur, s'apprête à se donner la mort plutôt que de manquer à sa parole d'honneur.
125Tout à coup, il entendit un cri : c’était la voix de sa fille.
126Il se retourna et aperçut Julie ; le pistolet lui échappa des mains.
127« Mon père ! s’écria la jeune fille hors d’haleine et presque mourante de joie, sauvé ! vous êtes sauvé ! »
128Et elle se jeta dans ses bras en élevant à la main une bourse en filet de soie rouge.
129« Sauvé ! mon enfant ! dit Morrel ; que veux-tu dire ?
130– Oui, sauvé ! voyez, voyez ! » dit la jeune fille.
131Morrel prit la bourse et tressaillit, car un vague souvenir lui rappela cet objet pour lui avoir appartenu.
132D’un côté était la traite de deux cent quatre-vingt-sept mille cinq cents francs.
133La traite était acquittée.
134De l’autre, était un diamant de la grosseur d’une noisette, avec ces trois mots écrits sur un petit morceau de parchemin :
135« Dot de Julie. »
136Morrel passa sa main sur son front. Il croyait rêver.
137En ce moment, la pendule sonna onze heures.
138Le Pharaon, qu'on croyait perdu, entre ce jour-là même dans le port de Marseille, sauvé par la même main inconnue. Dix ans passent. Sous le nom, la fortune et le masque du comte de Monte-Cristo, Edmond Dantès s'installe dans le monde parisien et referme, un à un, les pièges qu'il a tendus à Danglars, à Morcerf et à Villefort. Le procureur du roi, devenu l'accusateur de son propre fils illégitime au procès d'assises, rentre chez lui et découvre sa femme, complice de crimes que sa propre dureté a provoqués, morte avec leur enfant. C'est alors qu'un prêtre italien qu'il croyait connaître se dévoile.
139« C’est le visage de M. de Monte-Cristo ! s’écria Villefort les yeux hagards.
140– Ce n’est pas encore cela, monsieur le procureur du roi, cherchez mieux et plus loin.
141– Cette voix ! cette voix ! où l’ai-je entendue pour la première fois ?
142– Vous l’avez entendue pour la première fois à Marseille, il y a vingt-trois ans, le jour de votre mariage avec Mlle de Saint-Méran. Cherchez dans vos dossiers.
143– Vous n’êtes pas Busoni ? vous n’êtes pas Monte-Cristo ? Mon Dieu, vous êtes cet ennemi caché, implacable, mortel ! J’ai fait quelque chose contre vous à Marseille, oh ! malheur à moi !
144– Oui, tu as raison, c’est bien cela, dit le comte en croisant les bras sur sa large poitrine ; cherche, cherche !
145– Mais que t’ai-je donc fait ? s’écria Villefort, dont l’esprit flottait déjà sur la limite où se confondent la raison et la démence ; que t’ai-je fait ? dis ! parle !
146– Vous m’avez condamné à une mort lente et hideuse, vous avez tué mon père, vous m’avez ôté l’amour avec la liberté, et la fortune avec l’amour !
147– Qui êtes-vous ? qui êtes-vous donc ? mon Dieu !
148– Je suis le spectre d’un malheureux que vous avez enseveli dans les cachots du château d’If. À ce spectre sorti enfin de sa tombe Dieu a mis le masque du comte de Monte-Cristo, et il l’a couvert de diamants et d’or pour que vous le reconnaissiez qu’aujourd’hui.
149– Ah ! je te reconnais, je te reconnais ! dit le procureur du roi ; tu es...
150– Je suis Edmond Dantès !
151– Tu es Edmond Dantès ! s’écria le procureur du roi en saisissant le comte par le poignet ; alors, viens ! »
152Et il l’entraîna par l’escalier, dans lequel Monte-Cristo, étonné, le suivit, ignorant lui-même où le procureur du roi le conduisait, et pressentant quelque nouvelle catastrophe.
153« Tiens ! Edmond Dantès, dit-il en montrant au comte le cadavre de sa femme et le corps de son fils, tiens ! regarde, es-tu bien vengé ?... »
154Monte-Cristo comprend qu'il a dépassé les droits de la vengeance : Villefort sombre dans la folie. Ébranlé, le comte retourne, seul, visiter son ancien cachot du château d'If.
155Le comte avait dit vrai : à peine fut-il depuis quelques secondes dans l’obscurité, qu’il distingua tout comme en plein jour.
156Alors il regarda tout autour de lui, alors il reconnut bien réellement son cachot.
157« Oui, dit-il, voilà la pierre sur laquelle je m’asseyais ! voilà la trace de mes épaules qui ont creusé leur empreinte dans la muraille ! voilà la trace du sang qui a coulé de mon front, un jour que j’ai voulu me briser le front contre la muraille... Oh ! ces chiffres... je me les rappelle... je les fis un jour que je calculais l’âge de mon père pour savoir si je le retrouverais vivant, et l’âge de Mercédès pour savoir si je la retrouverais libre... J’eus un instant d’espoir après avoir achevé ce calcul... Je comptais sans la faim et sans l’infidélité ! »
158Sur l’autre paroi de la muraille, une inscription frappa sa vue. Elle se détachait, blanche encore, sur le mur verdâtre :
160« Oh ! oui, s’écria-t-il, voilà la seule prière de mes derniers temps. Je ne demandais plus la liberté, je demandais la mémoire, je craignais de devenir fou et d’oublier. Mon Dieu ! vous m’avez conservé la mémoire, et je me suis souvenu. Merci, merci, mon Dieu ! »
161Il ne reste plus que Danglars. Ruiné, capturé par des bandits sur la route de Rome, il découvre, affamé dans une caverne, qui est réellement son geôlier.
162« Vous repentez-vous, au moins ? » dit une voix sombre et solennelle, qui fit dresser les cheveux sur la tête de Danglars.
163« De quoi faut-il que je me repente ? balbutia Danglars.
164– Du mal que vous avez fait, dit la même voix.
165– Oh ! oui, je me repens ! je me repens ! » s’écria Danglars.
166Et il frappa sa poitrine de son poing amaigri.
167« Alors je vous pardonne, dit l’homme en jetant son manteau et en faisant un pas pour se placer dans la lumière.
168– Le comte de Monte-Cristo ! dit Danglars, plus pâle de terreur qu’il ne l’était, un instant auparavant, de faim et de misère.
169– Vous vous trompez ; je ne suis pas le comte de Monte-Cristo.
170– Et qui êtes-vous donc ?
171– Je suis celui que vous avez vendu, livré, déshonoré ; je suis celui dont vous avez prostitué la fiancée ; je suis celui sur lequel vous avez marché pour vous hausser jusqu’à la fortune ; je suis celui dont vous avez fait mourir le père de faim, qui vous avait condamné à mourir de faim, et qui cependant vous pardonne, parce qu’il a besoin lui-même d’être pardonné : je suis Edmond Dantès ! »
172Danglars ne poussa qu’un cri, et tomba prosterné.
173« Relevez-vous, dit le comte, vous avez la vie sauve ; pareille fortune n’est pas arrivée à vos deux autres complices : l’un est fou, l’autre est mort ! Gardez les cinquante mille francs qui vous restent, je vous en fais don ; quant à vos cinq millions volés aux hospices, ils leur sont déjà restitués par une main inconnue.
174Sa vengeance achevée, Monte-Cristo donne toute sa fortune à Maximilien Morrel, le fils de son bienfaiteur, et à Valentine, qu'il vient de sauver de la mort. Puis il embarque avec Haydée, la jeune esclave grecque qu'il a rachetée et qui l'aime, laissant derrière lui une dernière lettre.
175Mon cher Maximilien,
176Il y a une felouque pour vous à l’ancre. Jacopo vous conduira à Livourne, où M. Noirtier attend sa petite-fille, qu’il veut bénir avant qu’elle vous suive à l’autel. Tout ce qui est dans cette grotte, mon ami, ma maison des Champs-Élysées et mon petit château du Tréport sont le présent de noces que fait Edmond Dantès au fils de son patron Morrel. Mlle de Villefort voudra bien en prendre la moitié car je la supplie de donner aux pauvres de Paris toute la fortune qui lui revient du côté de son père devenu fou, et du côté de son frère, décédé en septembre dernier avec sa belle-mère.
177Dites à l’ange qui va veiller sur votre vie, Morrel, de prier quelquefois pour un homme qui, pareil à Satan, s’est cru un instant l’égal de Dieu, et qui a reconnu, avec toute l’humilité d’un chrétien, qu’aux mains de Dieu seul sont la suprême puissance et la sagesse infinie. Ces prières adouciront peut-être le remords qu’il emporte au fond de son cœur.
178Quant à vous, Morrel, voici tout le secret de ma conduite envers vous : il n’y a ni bonheur ni malheur en ce monde, il y a la comparaison d’un état à un autre, voilà tout. Celui-là seul qui a éprouvé l’extrême infortune est apte à ressentir l’extrême félicité. Il faut avoir voulu mourir, Maximilien, pour savoir combien il est bon de vivre.
179Vivez donc et soyez heureux, enfants chéris de mon cœur, et n’oubliez jamais que, jusqu’au jour où Dieu daignera dévoiler l’avenir à l’homme, toute la sagesse humaine sera dans ces deux mots :