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Le Vicomte de Bragelonne — en 20 minutes

Le Vicomte de Bragelonne — en 20 minutes
1Ce texte n'est pas un résumé : ce sont des extraits réels du roman de Dumas, choisis et cousus bout à bout pour en traverser tout l'arc en une vingtaine de minutes. Entre les extraits, de courtes liaisons en italique indiquent seulement ce que le lecteur saute. Le Vicomte de Bragelonne est un roman-fleuve — près de sept cent mille mots — et ce parcours en retient les grands nœuds : la restauration de Charles II, la mort de Mazarin, l'avènement de Louis XIV, l'amour perdu de Raoul, l'ascension et la chute de Fouquet, le prisonnier masqué de la Bastille, et la fin des quatre mousquetaires.

2Mai 1660. Le roman s'ouvre à Blois, chez Gaston d'Orléans, oncle du jeune Louis XIV.
3Vers le milieu du mois de mai de l'année 1660, à neuf heures du matin, lorsque le soleil déjà chaud séchait la rosée sur les ravenelles du château de Blois, une petite cavalcade, composée de trois hommes et de deux pages, rentra par le pont de la ville sans produire d'autre effet sur les promeneurs du quai qu'un premier mouvement de la main à la tête pour saluer, et un second mouvement de la langue pour exprimer cette idée dans le plus pur français qui se parle en France :
4– Voici Monsieur qui revient de la chasse. Et ce fut tout. Cependant, tandis que les chevaux gravissaient la pente raide qui de la rivière conduit au château, plusieurs courtauds de boutique s'approchèrent du dernier cheval, qui portait, pendus à l'arçon de la selle, divers oiseaux attachés par le bec.
5Sur la route de Blois, un voyageur pauvre et découragé passe devant la maison du comte de La Fère — Athos. C'est Charles II d'Angleterre, roi sans royaume, à qui Mazarin vient de refuser tout secours. Le vieux serviteur d'Athos le reconnaît.
6Et jetant la bride aux mains de Grimaud, le roi entra tout seul chez Athos, comme un égal chez son égal. Charles avait été renseigné par l'explication si concise de Grimaud, au fond, sous les marronniers ; il laissa donc la maison à gauche et marcha droit vers l'allée désignée. La chose était facile ; la cime de ces grands arbres, déjà couverts de feuilles et de fleurs, dépassait celle de tous les autres.
7– Monsieur le comte, dit-il, je viens accomplir près de vous un devoir. J'ai depuis longtemps l'expression d'une reconnaissance profonde à vous apporter. Je suis Charles II, fils de Charles Stuart, qui régna sur l'Angleterre et mourut sur l'échafaud.
8Charles raconte son dénuement : il lui faudrait un million pour reconquérir son trône, et personne ne le lui prête. Athos ferme alors la porte au verrou et lui révèle ce que son père lui a dit sous l'échafaud.
9– Alors, continua le comte, le roi se pencha. « – Comte de La Fère, dit-il, je n'ai pu être sauvé par toi. Je ne devais pas l'être. Maintenant, dussé-je commettre un sacrilège, je te dirai : "Oui, j'ai parlé aux hommes ; oui, j'ai parlé à Dieu, et je te parle à toi le dernier. Pour soutenir une cause que j'ai crue sacrée, j'ai perdu le trône de mes pères et diverti l'héritage de mes enfants."
10« – Un million en or me reste, continua le roi. Je l'ai enterré dans les caves du château de Newcastle au moment où j'ai quitté cette ville.
11– Ce fut alors, continua Athos, que le roi prononça le mot « Remember ! » adressé à moi. Vous voyez, sire, que je me suis souvenu.
12– Je ne suis jamais heureux, sire, tant qu'il me reste un devoir à accomplir, et c'est un devoir suprême que m'a légué le roi votre père de veiller sur votre fortune et de faire un emploi royal de son argent. Ainsi, que Votre Majesté me fasse un signe, et je pars avec elle.
13Athos part pour l'Angleterre. De son côté, d'Artagnan, qui a quitté le service du roi de France, monte à Paris chez son ancien laquais Planchet, devenu riche épicier, pour lui proposer une association.
14– C'est un placement ? demanda Planchet. – Mais, oui. – D'un beau produit ? – D'un joli produit : quatre cents pour cent, Planchet.
15Planchet donna un coup de poing sur la table avec tant de raideur que les bouteilles en bondirent comme si elles avaient peur.
16– Planchet, c'est une restauration. – De monuments ? – Oui, de monuments, nous restaurerons White Hall.
17L'idée : enlever le général Monck, maître de l'Angleterre, et le livrer à Charles II. D'Artagnan réussit — il emporte Monck dans une caisse de sapin. Mais Monck, magnanime, restaure lui-même les Stuarts. À Saint-James, le roi rétabli distribue les récompenses.
18– Général, dit tout haut le roi, je viens de signer votre brevet ; vous êtes duc d'Albermale, et mon intention est que nul ne vous égale en puissance et en fortune dans ce royaume, où, le noble Montrose excepté, nul ne vous a égalé en loyauté, en courage et en talent.
19– Comte, lui dit-il, vous avez été pour moi un second père ; le service que vous m'avez rendu ne se peut payer.
20« Il est cependant étrange, se dit d'Artagnan tandis que son ami recevait à genoux l'ordre éminent que lui conférait le roi, il est cependant incroyable que j'aie toujours vu tomber la pluie des prospérités sur tous ceux qui m'entourent, et que pas une goutte ne m'ait jamais atteint ! Ce serait à s'arracher les cheveux si l'on était jaloux, ma parole d'honneur ! »
21En France, cependant, Mazarin se meurt. Il a fait donation de son immense fortune au jeune roi, dans l'espoir qu'elle lui soit rendue. Louis XIV le prend au mot — puis la lui rend.
22– Oui, monsieur le cardinal, oui, madame, répondit Louis XIV, en déchirant le parchemin que Mazarin n'avait pas encore osé reprendre ; oui, j'anéantis cet acte qui spoliait toute une famille ; le bien acquis par Son Éminence à mon service est son bien et non le mien.
23– Mais, sire, s'écria Anne d'Autriche, Votre Majesté songe-t-elle qu'elle n'a pas dix mille écus dans ses coffres ?
24– Madame, je viens de faire ma première action royale, et, je l'espère, elle inaugurera dignement mon règne.
25Reconnaissant, le cardinal mourant lui laisse en échange un conseil — et un nom.
26– Sire, dit Mazarin, si bas que le souffle de sa parole arriva seul comme une recommandation du tombeau aux oreilles attentives du jeune roi... Sire, ne prenez jamais de Premier ministre.
27L'avis était une confession. C'était un trésor, en effet, que cette confession sincère de Mazarin. Le legs du cardinal au jeune roi se composait de sept paroles seulement ; mais ces sept paroles, Mazarin l'avait dit, elles valaient quarante millions.
28– Son nom vous est presque inconnu encore, sire : c'est celui de M. Colbert, mon intendant.
29Au matin, le cardinal est mort. Le roi convoque ses ministres.
30Le roi les fit mander aussitôt. – Messieurs, dit-il, M. le cardinal a vécu. Je l'ai laissé gouverner mes affaires ; mais à présent, j'entends les gouverner moi-même. Vous me donnerez vos avis quand je vous les demanderai. Allez !
31Les ministres se regardèrent avec surprise. S'ils dissimulèrent un sourire, ce fut un grand effort, car ils savaient que le prince, élevé dans une ignorance absolue des affaires, se chargeait là, par amour-propre, d'un fardeau trop lourd pour ses forces.
32Le soir même, Colbert fait rouler dans les caves du Louvre les barriques d'or de Mazarin — et pose ses conditions.
33– J'ai eu l'honneur de dire à Votre Majesté que M. Fouquet, du vivant de M. Mazarin, était le second personnage du royaume ; mais voilà M. Mazarin mort, et M. Fouquet est devenu le premier.
34– Pour quoi faire, cette Chambre de justice ? – Pour juger les traitants et les partisans qui, depuis dix ans, ont mal versé.
35– Mais... que leur fera-t-on ? – On en pendra trois, ce qui fera rendre gorge aux autres.
36– Je ne puis cependant commencer mon règne par des exécutions, monsieur Colbert.
37– Au contraire, sire, afin de ne pas le finir par des supplices.
38Le fil du roman revient alors à celui dont il porte le nom : Raoul, vicomte de Bragelonne, fils d'Athos, qui aime depuis l'enfance Louise de La Vallière. Athos va demander au roi sa main pour lui.
39– Non, sire : j'aime Bragelonne de tout mon amour ; il est épris de Mlle de La Vallière, il se forge des paradis pour l'avenir ; je ne suis pas de ceux qui veulent briser les illusions de la jeunesse. Ce mariage me déplaît, mais je supplie Votre Majesté d'y consentir au plus vite, et de faire ainsi le bonheur de Raoul.
40– Vous vous trompez, comte, dit fermement le roi ; je viens de vous dire que je voulais le bonheur du vicomte ; aussi m'opposé-je en ce moment à son mariage.
41– Ah ! sire, quel coup pour Bragelonne !
42– Je donnerai le coup, je parlerai au vicomte.
43– L'amour, sire, c'est une force irrésistible.
44– On résiste à l'amour ; je vous le certifie, comte.
45Athos redescend annoncer à son fils que le roi veut « attendre ».
46– Monsieur, vous avez une mauvaise nouvelle à m'apprendre, fit le jeune homme en pâlissant.
47Raoul est envoyé en Angleterre. À Fontainebleau, un soir de fête, Louise s'assied sous le chêne royal avec ses deux compagnes, qui la pressent d'avouer qui lui plaît à la cour.
48– En vérité, mesdemoiselles, s'écria La Vallière poussée à bout, je n'y comprends rien. Quoi ! comme moi vous avez un cœur, comme moi vous avez des yeux, et vous parlez de M. de Guiche, de M. de Saint-Aignan, de M... qui sais-je ? quand le roi était là.
49Ces mots, jetés avec précipitation par une voix troublée, ardente, firent à l'instant même éclater aux deux côtés de la jeune fille une exclamation dont elle eut peur.
50– Oh ! c'est vrai, c'est vrai ! s'écria La Vallière ; il n'est pas donné à tous les yeux de regarder en face le soleil ; mais je le regarderai, moi, dussé-je en être aveuglée.
51En ce moment, et comme s'il eût été causé par les paroles qui venaient de s'échapper de la bouche de La Vallière, un bruit de feuilles et de froissements soyeux retentit derrière le buisson voisin.
52– Mesdemoiselles ! Mesdemoiselles ! dit La Vallière, j'ai bien peur que ce ne soit pis qu'un loup. Quant à moi, je le dis comme je le pense, j'aimerais mieux avoir couru le risque d'être dévorée toute vive par un animal féroce, que d'avoir été écoutée et entendue. Oh ! folle ! folle que je suis ! Comment ai-je pu penser, comment ai-je pu dire de pareilles choses !
53Le roi était derrière le buisson. Louise devient sa maîtresse ; Raoul, revenu d'Angleterre, apprendra la trahison. Pendant ce temps, Aramis, devenu évêque de Vannes et général secret des jésuites, s'est fait ouvrir la Bastille. Dans la chambre d'un prisonnier de vingt-trois ans, il écoute le récit d'une enfance sans miroirs, et d'une lettre de la reine tombée au fond d'un puits.
54– Assez de choses pour croire, monsieur, que le valet était un gentilhomme, et que Perronnette, sans être une grande dame, était cependant plus qu'une servante ; enfin que j'avais moi-même quelque naissance, puisque la reine Anne d'Autriche et le premier ministre Mazarin me recommandaient si soigneusement.
55– Eh bien ! je le vois, c'est encore un calcul : comme on vous avait enlevé les miroirs qui réfléchissent le présent, on vous a laissé ignorer l'histoire qui réfléchit le passé.
56Aramis lui apprend alors qu'Anne d'Autriche eut deux fils le même jour, et lui tend deux objets.
57– Voici le portrait, répliqua l'évêque en donnant au prisonnier un émail des plus exquis, sur lequel Louis XIV apparaissait fier, beau, et vivant pour ainsi dire.
58Le prisonnier saisit avidement le portrait, et fixa ses yeux sur lui comme s'il eût voulu le dévorer.
59– Et maintenant, monseigneur, dit Aramis, voici un miroir.
60– Si haut ! si haut ! murmura le jeune homme en dévorant du regard le portrait de Louis XIV et son image à lui-même réfléchie dans le miroir.
61– Et moi, je me demande, ajouta l'évêque en attachant sur le prisonnier un regard brillant de signification, je me demande lequel des deux est le roi, de celui que représente ce portrait, ou de celui que reflète cette glace.
62– Ce qui signifie ?... – Que, si je vous rends votre place sur le trône de votre frère, votre frère prendra la vôtre dans votre prison.
63Aramis fait sortir Philippe de la Bastille et attend son heure. Elle vient à Vaux, dans la fête somptueuse que Fouquet donne au roi. La nuit, dans la chambre de Morphée, le lit du roi s'enfonce sous le plancher.
64Le lit s'enfonçait toujours. Louis, les yeux ouverts, se laissait décevoir par cette cruelle hallucination. Enfin, la lumière de la chambre royale allant s'obscurcissant, quelque chose de froid, de sombre, d'inexplicable envahit l'air. Plus de peintures, plus d'or, plus de rideaux de velours, mais des murs d'un gris terne, dont l'ombre s'épaississait de plus en plus.
65À sa droite et à sa gauche se tenaient deux hommes armés, enveloppés chacun dans un vaste manteau et le visage couvert d'un masque.
66– Qu'est cela, monsieur, dit-il, et d'où vient cette plaisanterie ?
67– Ce n'est point une plaisanterie, répondit d'une voix sourde celui des deux hommes masqués qui tenait la lanterne.
68– Encore une fois, dit le roi en se retournant vers celui qui venait de se livrer à cet acte audacieux de toucher son souverain, que voulez-vous faire du roi de France ?
69– Tâchez d'oublier ce mot-là, répondit l'homme à la lampe, d'un ton qui n'admettait pas plus de réplique que les fameux arrêts de Minos.
70Le carrosse dépose Louis XIV à la Bastille, sous le nom du prisonnier libéré. Au matin, Aramis vient annoncer son triomphe à Fouquet, qu'il croit sauver.
71– Je voulais vous dire, mon ami, reprit Aramis avec la même intonation qu'il avait donnée à ce mot ami, quand il l'avait prononcé pour la première fois, je voulais vous dire que, s'il y a eu bouleversement, scandale et même effort dans la substitution du prisonnier au roi, je vous défie de me le prouver.
72– Allez dans la chambre du roi, continua tranquillement Aramis, et, vous qui savez le mystère, je vous défie de vous apercevoir que le prisonnier de la Bastille est couché dans le lit de son frère.
73– Le roi... d'hier ?... – Le roi d'hier ? Rassurez-vous ; il a été prendre, à la Bastille, la place que sa victime occupait depuis trop longtemps.
74Aramis attendait de la reconnaissance. Il reçoit l'horreur.
75– Ce crime ! fit Aramis stupéfait. – Ce crime abominable ! poursuivit Fouquet en s'exaltant de plus en plus, ce crime plus exécrable qu'un assassinat ! ce crime qui déshonore à jamais mon nom et me voue à l'horreur de la postérité.
76– Oui, dit-il, vous m'avez déshonoré en commettant cette trahison, ce forfait, sur mon hôte, sur celui qui reposait paisiblement sous mon toit ! Oh ! malheur à moi !
77– Malheur sur celui qui méditait, sous votre toit, la ruine de votre fortune, de votre vie ! Oubliez-vous cela ?
78– C'était mon hôte, c'était mon roi ! Aramis se leva, les yeux injectés de sang, la bouche convulsive.
79– Je suis hospitalier pour tous, continua Fouquet avec une inexprimable majesté ; vous ne serez pas plus sacrifié, vous, que ne le sera celui dont vous aviez consommé la perte.
80– Vous le serez, vous, dit Aramis d'une voix sourde et prophétique ; vous le serez, vous le serez !
81Fouquet court à la Bastille, arrache Louis XIV à son cachot et le ramène à Vaux. Le vrai roi remonte sur son trône ; Philippe disparaît, le visage désormais couvert d'un masque de fer. Aramis et Porthos fuient. Quelque temps plus tard, Athos et Raoul, cherchant la trace de d'Artagnan, abordent à l'île Sainte-Marguerite : d'une fenêtre du donjon, un prisonnier vient de leur jeter un plat d'argent gravé.
82– C'est moi qui allais vous fusiller, répliqua d'Artagnan ; et, si le gouverneur vous a manqués, je ne vous eusse pas manqués, moi, chers amis. Quel bonheur que j'aie pris l'habitude de viser longtemps, au lieu de tirer d'instinct en visant ! J'ai cru vous reconnaître. Ah ! mes chers amis, quel bonheur !
83– Pardieu ! vous avez reçu ce que le prisonnier vous a jeté.
84– Oui. – Je m'en étais douté. Ah ! mon Dieu ! Et, d'Artagnan, avec toutes les marques d'une inquiétude mortelle, s'empara du plat pour en lire l'inscription. Quand il eut lu, la pâleur couvrit son visage.
85– Et que nous fera-t-il ? Est-ce notre faute ?... – C'est donc vrai ? dit Athos à demi-voix, c'est donc vrai ?
86– Silence ! vous dis-je, silence ! Si l'on croit que vous savez lire, si l'on suppose que vous avez compris, je vous aime bien, chers amis, je me ferais tuer pour vous... mais...
87– Mais... dirent Athos et Raoul. – Mais je ne vous sauverais pas d'une éternelle prison, si je vous sauvais de la mort. Silence, donc ! silence encore !
88Le roi n'a rien pardonné. Fouquet est arrêté à Nantes par d'Artagnan lui-même. Devant le mousquetaire qui plaide sa grâce, Colbert s'explique.
89– Moi, monsieur ? dit Colbert. Oh ! monsieur, je ne le persécuterai jamais. Je voulais administrer les finances, et les administrer seul, parce que je suis ambitieux, et que surtout j'ai la confiance la plus entière dans mon mérite ; parce que je sais que tout l'or de ce pays va me tomber sous la vue, et que j'aime à voir l'or du roi ; parce que, si je vis trente ans, en trente ans, pas un denier ne me restera dans la main ; parce qu'avec cet or, moi, je bâtirai des greniers, des édifices, des villes, je creuserai des ports ; parce que je créerai une marine, j'équiperai des navires qui iront porter le nom de la France aux peuples les plus éloignés.
90Puis le roi envoie d'Artagnan prendre Belle-Île, où se sont réfugiés Aramis et Porthos.
91« Colbert avait raison, pensa d'Artagnan ; mon bâton de maréchal de France coûterait la vie à mes deux amis. Seulement, on oublie que mes amis ne sont pas plus stupides que les oiseaux, et qu'ils n'attendent pas la main de l'oiseleur pour déployer leurs ailes. Cette main, je la leur montrerai si bien, qu'ils auront le temps de la voir. Pauvre Porthos ! pauvre Aramis ! Non, ma fortune ne vous coûtera pas une plume de l'aile. »
92Les deux fugitifs gagnent la grotte de Locmaria, où les rejoint la troupe royale. Porthos fait sauter un baril de poudre pour couvrir leur fuite, puis court vers la barque.
93– Oh ! oh ! murmura-t-il étonné, voilà que ma fatigue me reprend ; voilà que je ne peux plus marcher. Qu'est-ce à dire ?
94– Au nom du Ciel ! Porthos, arrivez ! arrivez ! le baril va sauter !
95Porthos sentit trembler sous ses pieds le sol ébranlé par ce long déchirement. Il étendit à droite et à gauche ses vastes mains pour repousser les rochers croulants. Un bloc gigantesque vint s'appuyer à chacune de ses paumes étendues ; il courba la tête, et une troisième masse granitique vint s'appesantir entre ses deux épaules.
96– Porthos ! Porthos ! criait Aramis en s'arrachant les cheveux, Porthos, où es-tu ? Parle !
97– Là ! là ! murmurait Porthos d'une voix qui s'éteignait ; patience ! patience !
98Aussitôt les deux hommes se précipitèrent, se cramponnèrent au levier de fer, réunissant leur triple effort, non pas pour le soulever, mais pour le maintenir. Tout fut inutile : les trois hommes plièrent lentement avec des cris de douleur, et la rude voix de Porthos, les voyant s'épuiser dans une lutte inutile, murmura d'un ton railleur ces mots suprêmes venus jusqu'aux lèvres avec la suprême respiration :
99– Trop lourd !
100Plus rien ! Le géant dormait de l'éternel sommeil, dans le sépulcre que Dieu lui avait fait à sa taille.
101Aramis seul s'échappe. Pendant ce temps, Raoul, que Louise a quitté pour le roi, est parti chercher la mort en Afrique, à l'expédition de Djidjelli ; il l'y a trouvée. Dans sa maison de Blois, Athos, malade, voit son fils dans une vision et le suit.
102Les mains jointes sur sa poitrine, le visage tourné vers la fenêtre, baigné par l'air frais de la nuit qui apportait à son chevet les arômes des fleurs et des bois, Athos entra pour n'en plus sortir, dans la contemplation de ce paradis que les vivants ne voient jamais.
103Après une heure de cette extase, Athos éleva doucement ses mains blanches comme la cire ; le sourire ne quitta point ses lèvres, et il murmura, si bas, si bas qu'à peine on l'entendit, ces deux mots adressés à Dieu ou à Raoul :
104– Me voici ! Et ses mains retombèrent lentement comme si lui-même les eût reposées sur le lit.
105D'Artagnan arrive à Blois pour annoncer à Athos la mort de Porthos. Il trouve son ami mort.
106Le capitaine resta debout en contemplation devant ce mort souriant, qui semblait avoir gardé sa dernière pensée pour faire à son meilleur ami, à l'homme qu'il avait le plus aimé après Raoul, un accueil gracieux, même au-delà de la vie, et, comme pour répondre à cette suprême flatterie de l'hospitalité, d'Artagnan alla baiser Athos au front et, de ses doigts tremblants, lui ferma les yeux.
107Douze ans passent. D'Artagnan, capitaine des mousquetaires, commande le siège d'une place hollandaise. Un envoyé de Colbert lui apporte une lettre et un coffret d'ébène.
108Monsieur d'Artagnan, le roi me charge de vous faire savoir qu'il vous a nommé maréchal de France en récompense de vos bons services et de l'honneur que vous faites à ses armes.
109D'Artagnan était debout, le visage échauffé, l'œil étincelant. Il leva les yeux pour voir les progrès de ses troupes sur ces murs tout enveloppés de tourbillons rouges et noirs.
110– J'ai fini, répondit-il au messager. La ville sera rendue dans un quart d'heure.
111Puis, plus tranquille, il se retourna vers le coffret que lui tendait l'envoyé de Colbert. C'était son bien ; il l'avait gagné.
112D'Artagnan allongeait le bras pour ouvrir ce coffret, quand un boulet, parti de la ville, vint broyer le coffre entre les bras de l'officier, frappa d'Artagnan en pleine poitrine, et le renversa sur un talus de terre, tandis que le bâton fleurdelisé, s'échappant des flancs mutilés de la boîte, venait en roulant se placer sous la main défaillante du maréchal.
113Appuyé sur les bras qui, de toutes parts, se tendaient pour le recevoir, il put tourner une fois encore ses regards vers la place, et distinguer le drapeau blanc à la crête du bastion principal ; ses oreilles, déjà sourdes aux bruits de la vie, perçurent faiblement les roulements du tambour qui annonçaient la victoire.
114Alors serrant de sa main crispée le bâton brodé de fleurs de lis d'or, il abaissa vers lui ses yeux qui n'avaient plus la force de regarder au ciel, et il tomba en murmurant ces mots étranges, qui parurent aux soldats surpris autant de mots cabalistiques, mots qui avaient jadis représenté tant de choses sur la terre, et que nul, excepté ce mourant, ne comprenait plus :
115– Athos, Porthos, au revoir. – Aramis, à jamais, adieu !
116Des quatre vaillants hommes dont nous avons raconté l'histoire, il ne restait plus qu'un seul corps : Dieu avait repris les âmes.