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Les Trois Mousquetaires — en 20 minutes

Les Trois Mousquetaires — en 20 minutes
1Ceci n’est pas un résumé mais une traversée du roman : des extraits authentiques d’Alexandre Dumas, copiés mot pour mot, cousus par de brèves liaisons éditoriales en italique. De quoi retrouver l’essentiel de l’intrigue — d’Artagnan, les trois inséparables, Milady et le siège de La Rochelle — en une vingtaine de minutes de lecture.

2Meung, avril 1625. Un jeune Gascon de dix-huit ans quitte sa province pour Paris, muni d’un cheval jaune, de quinze écus et d’une lettre de recommandation pour M. de Tréville, capitaine des mousquetaires du roi. Son père lui a donné ses derniers conseils.
3– Mon fils, avait dit le gentilhomme gascon – dans ce pur patois de Béarn dont Henri IV n’avait jamais pu parvenir à se défaire – mon fils, ce cheval est né dans la maison de votre père, il y a tantôt treize ans, et y est resté depuis ce temps-là, ce qui doit vous porter à l’aimer. Ne le vendez jamais, laissez-le mourir tranquillement et honorablement de vieillesse, et si vous faites campagne avec lui, ménagez-le comme vous ménageriez un vieux serviteur. À la cour, continua M. d’Artagnan père, si toutefois vous avez l’honneur d’y aller, honneur auquel, du reste, votre vieille noblesse vous donne des droits, soutenez dignement votre nom de gentilhomme, qui a été porté dignement par vos ancêtres depuis plus de cinq cents ans. Pour vous et pour les vôtres – par les vôtres, j’entends vos parents et vos amis – ne supportez jamais rien que de M. le cardinal et du roi. C’est par son courage, entendez-vous bien, par son courage seul, qu’un gentilhomme fait son chemin aujourd’hui. Quiconque tremble une seconde laisse peut-être échapper l’appât que, pendant cette seconde justement, la fortune lui tendait. Vous êtes jeune, vous devez être brave par deux raisons : la première, c’est que vous êtes Gascon, et la seconde, c’est que vous êtes mon fils. Ne craignez pas les occasions et cherchez les aventures. Je vous ai fait apprendre à manier l’épée ; vous avez un jarret de fer, un poignet d’acier.
4À l’auberge du Franc Meunier, à Meung même, d’Artagnan croit voir un gentilhomme inconnu rire de son cheval jaune. Il le provoque.
5– Eh ! monsieur, s’écria-t-il, monsieur, qui vous cachez derrière ce volet ! oui, vous, dites-moi donc un peu de quoi vous riez, et nous rirons ensemble.
6Le gentilhomme ramena lentement les yeux de la monture au cavalier, comme s’il lui eût fallu un certain temps pour comprendre que c’était à lui que s’adressaient de si étranges reproches ; puis, lorsqu’il ne put plus conserver aucun doute, ses sourcils se froncèrent légèrement, et après une assez longue pause, avec un accent d’ironie et d’insolence impossible à décrire, il répondit à d’Artagnan :
7– Je ne vous parle pas, monsieur.
8– Mais je vous parle, moi ! s’écria le jeune homme exaspéré de ce mélange d’insolence et de bonnes manières, de convenances et de dédains.
9L’inconnu le regarda encore un instant avec son léger sourire, et, se retirant de la fenêtre, sortit lentement de l’hôtellerie pour venir à deux pas de d’Artagnan se planter en face du cheval.
10D’Artagnan, le voyant arriver, tira son épée d’un pied hors du fourreau.
11Il achevait à peine, que d’Artagnan lui allongea un si furieux coup de pointe, que, s’il n’eût fait vivement un bond en arrière, il est probable qu’il eût plaisanté pour la dernière fois. L’inconnu vit alors que la chose passait la raillerie, tira son épée, salua son adversaire et se mit gravement en garde. Mais au même moment ses deux auditeurs, accompagnés de l’hôte, tombèrent sur d’Artagnan à grands coups de bâton, de pelles et de pincettes. Cela fit une diversion si rapide et si complète à l’attaque, que l’adversaire de d’Artagnan, pendant que celui-ci se retournait pour faire face à cette grêle de coups, rengainait avec la même précision, et, d’acteur qu’il avait manqué d’être, redevenait spectateur du combat.
12Mais l’inconnu ne savait pas encore à quel genre d’entêté il avait affaire ; d’Artagnan n’était pas homme à jamais demander merci. Le combat continua donc quelques secondes encore ; enfin d’Artagnan, épuisé, laissa échapper son épée qu’un coup de bâton brisa en deux morceaux. Un autre coup, qui lui entama le front, le renversa presque en même temps tout sanglant et presque évanoui.
13L’inconnu s’en va, mais il a le temps de causer avec une dame qui l’attend dans un carrosse — la première apparition de celle que le roman appellera Milady.
14Nous avons déjà dit avec quelle rapidité d’investigation d’Artagnan embrassait toute une physionomie ; il vit donc du premier coup d’œil que la femme était jeune et belle. C’était une pâle et blonde personne, aux longs cheveux bouclés tombant sur ses épaules, aux grands yeux bleus languissants, aux lèvres rosées et aux mains d’albâtre. Elle causait très vivement avec l’inconnu.
15– Ainsi, Son Éminence m’ordonne.... disait la dame.
16– De retourner à l’instant même en Angleterre, et de la prévenir directement si le duc quittait Londres.
17– Et quant à mes autres instructions ? demanda la belle voyageuse.
18– Elles sont renfermées dans cette boîte, que vous n’ouvrirez que de l’autre côté de la Manche.
19– Très bien ; et vous, que faites-vous ?
20– Moi, je retourne à Paris.
21– Sans châtier cet insolent petit garçon ? demanda la dame.
22L’inconnu allait répondre : mais, au moment où il ouvrait la bouche, d’Artagnan, qui avait tout entendu, s’élança sur le seuil de la porte.
23– C’est cet insolent petit garçon qui châtie les autres, s’écria-t-il, et j’espère bien que cette fois-ci celui qu’il doit châtier ne lui échappera pas comme la première.
24– Non, devant une femme, vous n’oseriez pas fuir, je présume.
25– Songez, s’écria Milady en voyant le gentilhomme porter la main à son épée, songez que le moindre retard peut tout perdre.
26– Vous avez raison, s’écria le gentilhomme ; partez donc de votre côté, moi, je pars du mien.
27Et, saluant la dame d’un signe de tête, il s’élança sur son cheval, tandis que le cocher du carrosse fouettait vigoureusement son attelage. Les deux interlocuteurs partirent donc au galop, s’éloignant chacun par un côté opposé de la rue.
28L’inconnu emporte au passage la précieuse lettre de recommandation. Arrivé à Paris démuni, d’Artagnan se présente tout de même chez M. de Tréville. Dans l’antichambre, en attendant son tour, il observe un mousquetaire de haute mine qui fait admirer à tous un baudrier magnifique, brodé d’or.
29– Que voulez-vous, disait le mousquetaire, la mode en vient ; c’est une folie, je le sais bien, mais c’est la mode. D’ailleurs, il faut bien employer à quelque chose l’argent de sa légitime.
30– Ah ! Porthos ! s’écria un des assistants, n’essaie pas de nous faire croire que ce baudrier te vient de la générosité paternelle.
31– Non, sur mon honneur et foi de gentilhomme, je l’ai acheté moi-même, et de mes propres deniers, répondit celui qu’on venait de désigner sous le nom de Porthos.
32C’est là, sans le savoir encore, que d’Artagnan croise pour la première fois Porthos — puis, quelques instants plus tard, Athos et Aramis, appelés dans le cabinet de M. de Tréville, où le capitaine des mousquetaires est en train de leur passer un savon.
33– Savez-vous ce que m’a dit le roi, s’écria-t-il, cela pas plus tard qu’hier au soir ? Le savez-vous, messieurs ?
34– Non, répondirent après un instant de silence les deux mousquetaires ; non, monsieur, nous l’ignorons.
35– Mais j’espère que vous nous ferez l’honneur de nous le dire, ajouta Aramis de son ton le plus poli et avec la plus gracieuse révérence.
36– Il m’a dit qu’il recruterait désormais ses mousquetaires parmi les gardes de M. le cardinal !
37– Parmi les gardes de M. le cardinal ! et pourquoi cela ? demanda vivement Porthos.
38– Parce qu’il voyait bien que sa piquette avait besoin d’être ragaillardie par un mélange de bon vin.
39Sorti de chez Tréville, furieux d’avoir perdu sa lettre sans recours, d’Artagnan bouscule dans l’escalier un mousquetaire qui n’est autre qu’Athos, blessé à l’épaule.
40– Vous êtes pressé ! s’écria le mousquetaire, pâle comme un linceul ; sous ce prétexte, vous me heurtez, vous dites : « Excusez-moi », et vous croyez que cela suffit ?
41– Ma foi, répliqua d’Artagnan, qui reconnut Athos, ma foi, je ne l’ai pas fait exprès, j’ai dit : « Excusez-moi ». Il me semble donc que c’est assez.
42– Monsieur, dit Athos en le lâchant, vous n’êtes pas poli. On voit que vous venez de loin.
43– Et où cela, s’il vous plaît ? – Près des Carmes-Deschaux. – À quelle heure ? – Vers midi. – Vers midi, c’est bien, j’y serai.
44Le même jour, d’Artagnan se prend le manteau de Porthos et lui déchire son secret : le fameux baudrier brodé n’est doré que par-devant. Puis il rend à Aramis un mouchoir compromettant, laissé tomber par une dame qu’il protège. Trois insultes, trois duels, fixés à midi, une heure et deux heures, tous avec les mêmes trois hommes.
45Au rendez-vous des Carmes-Deschaux, comme les épées se croisent, une escouade des gardes du cardinal, menée par M. de Jussac, surgit — le duel est interdit par les édits. Athos, Porthos et Aramis hésitent : ils ne sont que trois, dont un blessé, contre cinq.
46Ce seul moment suffit à d’Artagnan pour prendre son parti : c’était là un de ces événements qui décident de la vie d’un homme, c’était un choix à faire entre le roi et le cardinal ; ce choix fait, il fallait y persévérer. Se tournant donc vers Athos et ses amis :
47– Messieurs, dit-il, je reprendrai, s’il vous plaît, quelque chose à vos paroles. Vous avez dit que vous n’étiez que trois, mais il me semble, à moi, que nous sommes quatre.
48– Mais vous n’êtes pas des nôtres, dit Porthos. – C’est vrai, répondit d’Artagnan ; je n’ai pas l’habit, mais j’ai l’âme. Mon cœur est mousquetaire, je le sens bien, monsieur, et cela m’entraîne.
49– Comment vous appelle-t-on, mon brave ? dit Athos.
50– D’Artagnan, monsieur. – Eh bien, Athos, Porthos, Aramis et d’Artagnan, en avant ! cria Athos.
51La bataille tourne à l’avantage des quatre. D’Artagnan blesse Jussac lui-même. Le roi, informé, veut voir ce jeune homme et récompense l’exploit.
52– Comment diable ! continua le roi ; à vous quatre, sept gardes de Son Éminence mis hors de combat en deux jours ! C’est trop, messieurs, c’est trop.
53[...]
54– Mais c’est donc un véritable démon que ce Béarnais, ventre-saint-gris ! monsieur de Tréville, comme eût dit le roi mon père.
55[...]
56– Là, dit le roi en regardant sa pendule, là, et maintenant qu’il est huit heures et demie, retirez-vous ; car, je vous l’ai dit, j’attends quelqu’un à neuf heures. Merci de votre dévouement, messieurs. J’y puis compter, n’est-ce pas ?
57– Oh ! sire, s’écrièrent d’une même voix les quatre compagnons, nous nous ferions couper en morceaux pour Votre Majesté.
58Ce jour scelle l’amitié des quatre hommes. Peu après, une arrestation manquée les soude définitivement autour d’une devise.
59– Et maintenant, messieurs, dit d’Artagnan sans se donner la peine d’expliquer sa conduite à Porthos, tous pour un, un pour tous, c’est notre devise, n’est-ce pas ?
60– Cependant... dit Porthos. – Étends la main et jure ! s’écrièrent à la fois Athos et Aramis.
61Vaincu par l’exemple, maugréant tout bas, Porthos étendit la main, et les quatre amis répétèrent d’une seule voix la formule dictée par d’Artagnan :
62« Tous pour un, un pour tous. »
63D’Artagnan loge chez un mercier, Bonacieux, dont la femme Constance sert de lingère à la reine Anne d’Autriche. Un soir, Bonacieux vient lui confier un secret d’État.
64– J’ai ma femme qui est lingère chez la reine, monsieur, et qui ne manque ni de sagesse, ni de beauté.
65[...]
66– Eh bien, reprit le bourgeois, eh bien ! monsieur, ma femme a été enlevée hier matin, comme elle sortait de sa chambre de travail.
67[...]
68– Je crois donc que ce n’est pas à cause de ses amours que ma femme a été arrêtée, mais à cause de celles d’une plus grande dame qu’elle.
69[...]
70– De la... D’Artagnan s’arrêta. – Oui, monsieur, répondit si bas, qu’à peine si on put l’entendre, le bourgeois épouvanté.
71[...]
72– Ah ! ah ! voilà qui se dessine, dit d’Artagnan.
73Bonacieux repart rassuré ; mais quelques instants plus tard, les gardes du cardinal viennent l’arrêter chez lui, sous les yeux mêmes des quatre amis réunis pour en discuter.
74En ce moment, un bruit précipité de pas retentit dans l’escalier, la porte s’ouvrit avec fracas, et le malheureux mercier s’élança dans la chambre où se tenait le conseil.
75– Ah ! messieurs, s’écria-t-il, sauvez-moi, au nom du Ciel, sauvez-moi ! Il y a quatre hommes qui viennent pour m’arrêter ; sauvez-moi, sauvez-moi !
76Porthos et Aramis se levèrent. – Un moment, s’écria d’Artagnan en leur faisant signe de repousser au fourreau leurs épées à demi tirées ; un moment, ce n’est pas du courage qu’il faut ici, c’est de la prudence.
77[...]
78– Entrez, messieurs, entrez, cria d’Artagnan ; vous êtes ici chez moi, et nous sommes tous de fidèles serviteurs du roi et de M. le cardinal.
79[...]
80– Vous êtes un maraud, mon cher ; vous venez me demander de l’argent, à moi ! à un mousquetaire ! En prison, messieurs, encore une fois, emmenez-le en prison, et gardez-le sous clef le plus longtemps possible, cela me donnera du temps pour payer.
81Les sbires se confondirent en remerciements et emmenèrent leur proie.
82D’Artagnan délivre ensuite Constance elle-même, s’en éprend, et devient malgré lui l’homme de confiance de la reine dans son intrigue la plus dangereuse : elle a offert au duc de Buckingham, amoureux d’elle, douze ferrets de diamants, présent du roi. Le cardinal de Richelieu, qui veut la perdre, dépêche une lettre à Londres.
83Voici ce que contenait la lettre : Milady, Trouvez-vous au premier bal où se trouvera le duc de Buckingham. Il aura à son pourpoint douze ferrets de diamants, approchez-vous de lui et coupez-en deux. Aussitôt que ces ferrets seront en votre possession, prévenez-moi.
84D’Artagnan, chargé par la reine de courir chercher les ferrets à Londres, part avec Athos, Porthos et Aramis. L’un après l’autre, ses trois amis tombent, blessés ou retenus par des embuscades. À Calais, pour embarquer, il doit encore se battre pour un laissez-passer volé à un certain comte de Wardes.
85– Mon brave jeune homme, je vais vous casser la tête. Holà, Lubin ! mes pistolets.
86– Planchet, dit d’Artagnan, charge-toi du valet, je me charge du maître.
87[...]
88Voyant cela, le gentilhomme tira son épée et fondit sur d’Artagnan ; mais il avait affaire à forte partie. En trois secondes d’Artagnan lui fournit trois coups d’épée en disant à chaque coup :
89– Un pour Athos, un pour Porthos, un pour Aramis.
90Au troisième coup, le gentilhomme tomba comme une masse.
91D’Artagnan le crut mort, ou tout au moins évanoui, et s’approcha pour lui prendre l’ordre ; mais au moment où il étendait le bras afin de le fouiller, le blessé qui n’avait pas lâché son épée, lui porta un coup de pointe dans la poitrine en disant :
92– Un pour vous.
93– Et un pour moi ! au dernier les bons ! s’écria d’Artagnan furieux, en le clouant par terre d’un quatrième coup d’épée dans le ventre.
94D’Artagnan fouilla dans la poche où il l’avait vu remettre l’ordre de passage, et le prit. Il était au nom du comte de Wardes.
95À Londres, Buckingham sort le coffret des ferrets pour les remettre — et découvre qu’il en manque deux.
96– Il y a que tout est perdu, s’écria Buckingham en devenant pâle comme un trépassé ; deux de ces ferrets manquent, il n’y en a plus que dix.
97[...]
98– On me les a volés, reprit le duc, et c’est le cardinal qui a fait le coup. Tenez, voyez, les rubans qui les soutenaient ont été coupés avec des ciseaux.
99[...]
100– La comtesse de Winter, avec laquelle j’étais brouillé, s’est rapprochée de moi à ce bal. Ce raccommodement, c’était une vengeance de femme jalouse. Depuis ce jour, je ne l’ai pas revue. Cette femme est un agent du cardinal.
101Buckingham fait refaire les deux ferrets manquants en un temps record et bloque tous les ports d’Angleterre pour empêcher qu’ils n’arrivent avant d’Artagnan. Au bal donné par la Ville, le roi, monté par le cardinal, somme la reine de porter ses ferrets devant toute la cour.
102Tout à coup, le rideau d’une petite tribune qui jusque-là était resté fermé s’ouvrit, et l’on vit apparaître la tête pâle du cardinal vêtu en cavalier espagnol. Ses yeux se fixèrent sur ceux de la reine, et un sourire de joie terrible passa sur ses lèvres : la reine n’avait pas ses ferrets de diamants.
103[...]
104– Madame, lui dit-il, pourquoi donc, s’il vous plaît, n’avez-vous point vos ferrets de diamants, quand vous savez qu’il m’eût été agréable de les voir ?
105[...]
106– Sire, dit la reine, je puis les envoyer chercher au Louvre, où ils sont, et ainsi les désirs de Votre Majesté seront accomplis.
107[...]
108Le roi appela le cardinal : – Eh bien ! que signifie cela, monsieur le cardinal ? demanda le roi d’un ton sévère.
109– Cela signifie, sire, répondit le cardinal, que je désirais faire accepter ces deux ferrets à Sa Majesté, et que n’osant les lui offrir moi-même, j’ai adopté ce moyen.
110– Et j’en suis d’autant plus reconnaissante à Votre Éminence, répondit Anne d’Autriche avec un sourire qui prouvait qu’elle n’était pas dupe de cette ingénieuse galanterie, que je suis certaine que ces deux ferrets vous coûtent aussi cher à eux seuls que les douze autres ont coûté à Sa Majesté.
111Le cardinal, humilié, ne renonce pas : Milady, son agent, devient dès lors l’ennemie déclarée de d’Artagnan et de ses amis — sans qu’ils sachent encore qui elle est vraiment. Un soir, ivre de mélancolie, Athos raconte à d’Artagnan une histoire qu’il prétend être celle d’un ami.
112– Un de mes amis, un de mes amis, entendez-vous bien ! Pas moi, dit Athos en s’interrompant avec un sourire sombre ; un des comtes de ma province devint amoureux à vingt-cinq ans d’une jeune fille de seize, belle comme les amours. Mon ami, qui était le seigneur du pays, aurait pu la séduire ou la prendre de force, à son gré, il était le maître. Malheureusement il était honnête homme, il l’épousa. Le sot, le niais, l’imbécile !
113[...]
114Eh bien ! un jour qu’elle était à la chasse avec son mari, continua Athos à voix basse et en parlant fort vite, elle tomba de cheval et s’évanouit ; le comte s’élança à son secours, et comme elle étouffait dans ses habits, il les fendit avec son poignard et lui découvrit l’épaule. Devinez ce qu’elle avait sur l’épaule, d’Artagnan ? dit Athos avec un grand éclat de rire.
115– Puis-je le savoir ? demanda d’Artagnan. – Une fleur de lys, dit Athos. Elle était marquée !
116[...]
117– Et que fit le comte ? – Le comte était un grand seigneur, il avait sur ses terres droit de justice basse et haute : il acheva de déchirer les habits de la comtesse, il lui lia les mains derrière le dos et la pendit à un arbre.
118D’Artagnan, de son côté, s’est laissé prendre au jeu dangereux de séduire Milady elle-même, sous une fausse identité, pour percer son secret. Une nuit, dans l’aveu de sa passion, il commet l’imprudence de trop révéler.
119– Cette bague, mon amour, c’est moi qui l’ai. Le comte de Wardes de jeudi et le d’Artagnan d’aujourd’hui sont la même personne..
120[...]
121Pâle et terrible, Milady se redressa, et, repoussant d’Artagnan d’un violent coup dans la poitrine, elle s’élança hors du lit.
122Il faisait alors presque grand jour. D’Artagnan la retint par son peignoir de fine toile des Indes pour implorer son pardon ; mais elle, d’un mouvement puissant et résolu, elle essaya de fuir. Alors la batiste se déchira en laissant à nu les épaules, et, sur l’une de ces belles épaules rondes et blanches, d’Artagnan, avec un saisissement inexprimable, reconnut la fleur de lys, cette marque indélébile qu’imprime la main infamante du bourreau.
123– Grand Dieu ! s’écria d’Artagnan en lâchant le peignoir.
124[...]
125– Ah ! misérable, dit-elle, tu m’as lâchement trahie, et de plus tu as mon secret ! Tu mourras !
126Et elle courut à un coffret de marqueterie posé sur la toilette, l’ouvrit d’une main fiévreuse et tremblante, en tira un petit poignard à manche d’or, à la lame aiguë et mince, et revint d’un bond sur d’Artagnan à demi nu.
127D’Artagnan échappe de justesse à Milady, désormais son ennemie mortelle et celle de ses amis. La guerre contre les protestants de La Rochelle a commencé ; d’Artagnan y rejoint l’armée du roi. Sur un chemin isolé, deux hommes de mauvaise mine l’attaquent par surprise ; il en capture un et l’interroge.
128– Oh ! ne me tuez pas ! s’écria le bandit ; grâce, grâce, mon officier ! et je vous dirai tout.
129– Ton secret vaut-il la peine que je te garde la vie au moins ? demanda le jeune homme en retenant son bras.
130[...]
131– Misérable ! dit d’Artagnan, voyons, parle vite, qui t’a chargé de m’assassiner ?
132– Une femme que je ne connais pas, mais qu’on appelle Milady.
133[...]
134– Et combien vous a-t-elle donné pour cette belle expédition ?
135– Cent louis.
136– Eh bien ! à la bonne heure, dit le jeune homme en riant, elle estime que je vaux quelque chose ; cent louis ! c’est une somme pour deux misérables comme vous : aussi je comprends que tu aies accepté, et je te fais grâce.
137Peu après, un envoi de vin d’Anjou arrive au camp, prétendument offert par Athos, Porthos et Aramis pour que d’Artagnan boive à leur santé. Un soldat convalescent, Brisemont, en goûte avant lui.
138Le premier objet qui frappa la vue de d’Artagnan en entrant dans la salle à manger fut Brisemont étendu par terre et se roulant dans d’atroces convulsions.
139[...]
140– Ah ! s’écria-t-il en apercevant d’Artagnan, ah ! c’est affreux, vous avez l’air de me faire grâce et vous m’empoisonnez !
141– Moi ! s’écria d’Artagnan, moi, malheureux ! moi ! que dis-tu donc là ?
142– Je dis que c’est vous qui m’avez donné ce vin, je dis que c’est vous qui m’avez dit de le boire, je dis que vous avez voulu vous venger de moi, je dis que c’est affreux !
143[...]
144Et il expira dans un redoublement de tortures.
145– Affreux ! affreux ! murmurait Athos, tandis que Porthos brisait les bouteilles et qu’Aramis donnait des ordres un peu tardifs pour qu’on allât chercher un confesseur.
146Les quatre amis comprennent que Milady ne renoncera pas. Athos propose un ultimatum, tandis que d’Artagnan songe toujours à Constance, dont on sait désormais qu’elle est à l’abri dans un couvent.
147– Écoutez, tâchez de la rejoindre et d’avoir une explication avec elle ; dites-lui : La paix ou la guerre ! ma parole de gentilhomme de ne jamais rien dire de vous, de ne jamais rien faire contre vous ; de votre côté serment solennel de rester neutre à mon égard : sinon, je vais trouver le chancelier, je vais trouver le roi, je vais trouver le bourreau, j’ameute la cour contre vous, je vous dénonce comme flétrie, je vous fais mettre en jugement, et si l’on vous absout, eh bien ! je vous tue, foi de gentilhomme ! au coin de quelque borne, comme je tuerais un chien enragé.
148– J’aime assez ce moyen, dit d’Artagnan, mais comment la joindre ?
149[...]
150– Eh bien ! dit Porthos, il me semble qu’il y aurait un moyen bien simple. [...] Elle est dans un couvent, dites-vous ? [...] Eh bien ! aussitôt le siège fini, nous l’enlevons de ce couvent.
151C’est là que s’arrête le manuscrit tel qu’il nous est parvenu dans ce corpus — au cœur du siège de La Rochelle, la guerre déclarée avec Milady, et Constance encore à délivrer. La suite du roman, qui mènera Milady jusqu’à son procès et son exécution par les quatre amis, appartient à une autre étape de cette édition.