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Vingt Ans après — en 20 minutes

Vingt Ans après — en 20 minutes
1Cette traversée du roman est faite exclusivement d'extraits authentiques du texte de Dumas, cousus par de brèves liaisons. Elle suit l'arc entier du livre : la Fronde contre Mazarin, les retrouvailles des quatre mousquetaires vieillis et désormais divisés, la mission secrète en Angleterre pour sauver Charles Ier, l'exécution du roi, la vengeance de Mordaunt, fils de Milady, et la reconstitution, malgré tout, de leur amitié.

2Resté seul, le cardinal se regarda avec une certaine satisfaction dans une glace ; il était encore jeune, car il avait quarante-six ans à peine, il était d’une taille élégante et un peu au-dessous de la moyenne ; il avait le teint vif et beau, le regard plein de feu, le nez grand, mais cependant assez bien proportionné, le front large et majestueux, les cheveux châtains un peu crépus, la barbe plus noire que les cheveux et toujours bien relevée avec le fer, ce qui lui donnait bonne grâce. Alors il passa son baudrier, regarda avec complaisance ses mains, qu’il avait fort belles et desquelles il prenait le plus grand soin ; puis rejetant les gros gants de daim qu’il avait déjà pris, et qui étaient d’uniforme, il passa de simples gants de soie.
3En ce moment la porte s’ouvrit. – M. d’Artagnan, dit le valet de chambre. Un officier entra. C’était un homme de trente-neuf à quarante ans, de petite taille mais bien prise, maigre, l’œil vif et spirituel, la barbe noire et les cheveux grisonnants, comme il arrive toujours lorsqu’on a trouvé la vie trop bonne ou trop mauvaise, et surtout quand on est fort brun.
4Mazarin, que la Fronde menace, envoie ce lieutenant de mousquetaires oublié de tous chercher un mystérieux prisonnier à la Bastille.
5D’Artagnan mit pied à terre, il donna la bride de son cheval au mousquetaire, monta dans le carrosse, se plaça près du prisonnier, et, d’une voix dans laquelle il était impossible de distinguer la moindre émotion :
6– Au Palais-Royal, et au trot, dit-il. Aussitôt la voiture partit, et d’Artagnan, profitant de l’obscurité qui régnait sous la voûte que l’on traversait, se jeta au cou du prisonnier.
7– Rochefort ! s’écria-t-il. Vous ! c’est bien vous ! Je ne me trompe pas !
8– D’Artagnan ! s’écria à son tour Rochefort étonné.
9– Ah ! mon pauvre ami ! continua d’Artagnan, ne vous ayant pas revu depuis quatre ou cinq ans, je vous ai cru mort.
10– Ma foi, dit Rochefort, il n’y a pas grande différence, je crois, entre un mort et un enterré ; or je suis enterré, ou peu s’en faut.
11– Et pour quel crime êtes-vous à la Bastille ?
12– Voulez-vous que je vous dise la vérité ? – Oui. – Eh bien ! je n’en sais rien.
13Rochefort, remis en liberté par Mazarin qui a besoin d'hommes de cœur, promet à d'Artagnan de plaider sa cause. Celui-ci part aussitôt retrouver ses trois anciens compagnons, perdus de vue depuis des années — le premier étant Aramis, devenu abbé dans un couvent des environs de Paris.
14Au bout du village, Planchet tourna à gauche, comme le lui avait ordonné Aramis, et s’arrêta au-dessous de la fenêtre éclairée. Aramis sauta à terre et frappa trois fois dans ses mains. Aussitôt la fenêtre s’ouvrit, et une échelle de corde descendit.
15– Mon cher, dit Aramis, si vous voulez monter, je serai enchanté de vous recevoir.
16– Ah çà, dit d’Artagnan, c’est comme cela que l’on rentre chez vous ?
17– Passé neuf heures du soir il le faut pardieu bien ! dit Aramis : la consigne du couvent est des plus sévères.
18Après Aramis, d'Artagnan retrouve Porthos, devenu l'immensément riche seigneur du Vallon de Bracieux de Pierrefonds.
19D’Artagnan franchit la grille et se trouva en face du château ; il mettait pied à terre quand une sorte de géant apparut sur le perron. Il courut à Porthos et se précipita dans ses bras.
20Porthos prit son ami par le bras. – Ah ! quelle joie de vous revoir, cher d’Artagnan, s’écria-t-il d’une voix qui avait tourné du baryton à la basse ; vous ne m’avez donc pas oublié, vous ?
21– Vous oublier ! ah ! cher du Vallon, oublie-t-on les plus beaux jours de sa jeunesse et ses amis dévoués, et les périls affrontés ensemble !
22– Oui, oui, dit Porthos en essayant de redonner à sa moustache ce pli coquet qu’elle avait perdu dans la solitude, oui, nous en avons fait de belles dans notre temps, et nous avons donné du fil à retordre à ce pauvre cardinal.
23Et Porthos poussa un second soupir. « Oh, oh ! se dit d’Artagnan tout bas, mon gaillard serait-il moins heureux qu’il n’en a l’air ? »
24La Fronde éclate. Mazarin envoie d'Artagnan et Porthos combattre les frondeurs, tandis qu'Athos et Aramis, retrouvés entre-temps, ont choisi le camp opposé, celui des princes. Un duel manqué entre les quatre amis les mène, le soir même, à un rendez-vous décisif place Royale.
25Alors Athos étendit la main avec le geste de commandement suprême qui n’appartenait qu’à lui, tira lentement épée et fourreau tout à la fois, brisa le fer dans sa gaine en le frappant sur son genou, et jeta les deux morceaux à sa droite.
26Puis se retournant vers Aramis : – Aramis, dit-il, brisez votre épée. Aramis hésita.
27– Il le faut, dit Athos. Puis d’une voix plus basse et plus douce : Je le veux.
28Alors Aramis, plus pâle encore, mais subjugué par ce geste, vaincu par cette voix, rompit dans ses mains la lame flexible, puis se croisa les bras et attendit frémissant de rage.
29– Jamais, dit Athos en levant lentement la main droite au ciel, jamais, je le jure devant Dieu qui nous voit et nous écoute pendant la solennité de cette nuit, jamais mon épée ne touchera les vôtres, jamais mon œil n’aura pour vous un regard de colère, jamais mon cœur un battement de haine. Nous avons vécu ensemble, haï et aimé ensemble ; nous avons versé et confondu notre sang. D’Artagnan, je vous ai toujours aimé comme mon fils. Porthos, nous avons dormi dix ans côte à côte ; Aramis est votre frère comme il est le mien. Qu’est-ce que le cardinal de Mazarin peut être pour nous, qui avons forcé la main et le cœur d’un homme comme Richelieu ? D’Artagnan, je vous demande pardon d’avoir hier croisé le fer avec vous ; Aramis en fait autant pour Porthos. Et maintenant, haïssez-moi si vous pouvez, mais, moi, je vous jure que, malgré votre haine, je n’aurai que de l’estime et de l’amitié pour vous.
30– Oh ! non, non ! s’écria d’Artagnan, entraîné par un de ces élans irrésistibles qui trahissaient la chaleur de son sang et la droiture native de son âme, ne vous en allez pas ; car, moi aussi, j’ai un serment à faire, je jure que je donnerais jusqu’à la dernière goutte de mon sang, jusqu’au dernier lambeau de ma chair pour conserver l’estime d’un homme comme vous, Athos, l’amitié d’un homme comme vous, Aramis.
31Et il se précipita dans les bras d’Athos. – Mon fils ! dit Athos en le pressant sur son cœur.
32– Et moi, dit Porthos, je ne jure rien, mais j’étouffe, sacrebleu ! S’il me fallait me battre contre vous, je crois que je me laisserais percer d’outre en outre, car je n’ai jamais aimé que vous au monde.
33– Et chaque fois, dit Athos, que nous nous rencontrerons dans la mêlée, à ce seul mot : Place Royale ! passons nos épées dans la main gauche et tendons-nous la main droite, fût-ce au milieu du carnage !
34Aramis sourit et tira de sa poitrine une croix de diamants suspendue à son cou par un fil de perles.
35– En voilà une, dit-il. – Eh bien ! reprit Athos, jurons sur cette croix, qui malgré sa matière est toujours une croix, jurons d’être unis malgré tout et toujours ; et puisse ce serment non seulement nous lier nous-mêmes, mais encore lier nos descendants ! Ce serment vous convient-il ?
36– Oui, dirent-ils tout d’une voix.
37Mais le sang qui les unit ne suffit pas à sauver leur roi de cœur. En Angleterre, Charles Ier perd la bataille de Naseby face à Cromwell. À Paris, sa femme la reine Henriette-Marie, réfugiée sans ressources au couvent des Carmélites, reçoit de ses nouvelles par lord de Winter.
38La mère et la fille, de leur côté, s’étaient retirées dans l’embrasure d’une fenêtre, et lisaient avidement, la fille appuyée au bras de la mère, la lettre suivante : concentrées en ce camp de Naseby, d’où je vous écris à la hâte. Là j’attends l’armée de mes sujets rebelles, et je vais lutter une dernière fois contre eux. Vainqueur, j’éternise la lutte ; vaincu, je suis perdu complètement. Je veux, dans ce dernier cas, essayer de gagner les côtes de France. Le porteur de cette lettre vous dira, madame, ce que je ne puis confier au risque d’un accident.
39La lettre était signée, au lieu de « Charles, roi », « Charles, encore roi ».
40– Qu’il ne soit plus roi ! s’écria-t-elle, qu’il soit vaincu, exilé, proscrit, mais qu’il vive ! Hélas ! le trône est un poste trop périlleux aujourd’hui pour que je désire qu’il y reste.
41Le même soir, à Paris, un jeune envoyé du général Cromwell se présente chez Mazarin.
42Le jeune homme parut sur le seuil de son cabinet ; il tenait son chapeau d’une main et la lettre de l’autre.
43Mazarin se leva. – Vous avez, monsieur, dit-il, une lettre de créance pour moi ?
44– La voici, monseigneur, dit le jeune homme. Mazarin prit la lettre, la décacheta et lut :
45M. Mordaunt, un de mes secrétaires, remettra cette lettre d’introduction à Son Éminence le cardinal Mazarini, à Paris.
46OLIVIER CROMWELL.
47– Vous êtes bien jeune, monsieur Mordaunt, pour ce rude métier d’ambassadeur où échouent parfois les plus vieux diplomates.
48– Monseigneur, j’ai vingt-trois ans ; mais Votre Éminence se trompe en me disant que je suis jeune. J’ai plus d’âge qu’elle, quoique je n’aie point sa sagesse.
49Ce jeune homme, Mordaunt, est en réalité le fils caché de Milady, l'ancienne ennemie des quatre mousquetaires — et il a voué sa vie à se venger d'eux. Mazarin envoie d'Artagnan et Porthos en Angleterre pour son propre compte, tandis qu'Athos et Aramis y accompagnent la cause du roi ; tous quatre se retrouvent à Londres, au procès de Charles Ier, où Mordaunt commande désormais la garde de Cromwell.
50– Oui-da ! dit d’Artagnan. Et il devint pâle de colère, car il avait reconnu Mordaunt qui, l’épée nue, conduisait les mousquetaires derrière le roi.
51À ce moment l’accusateur terminait son office par ces mots : « La présente accusation est portée par nous au nom du peuple anglais. »
52Il y eut à ces paroles un murmure dans les tribunes, et une autre voix, non pas une voix de femme, mais une voix d’homme, mâle et furieuse, tonna derrière d’Artagnan.
53– Tu mens ! s’écria cette voix, et les neuf dixièmes du peuple anglais ont horreur de ce que tu dis !
54Cette voix était celle d’Athos. Mordaunt fit comme les autres et reconnut le gentilhomme autour duquel s’étaient levés les trois autres Français, pâles et menaçants. Ses yeux flamboyèrent de joie, il venait de retrouver ceux à la recherche et à la mort desquels il avait voué sa vie. Un mouvement furieux appela près de lui vingt de ses mousquetaires, et montrant du doigt la tribune où étaient ses ennemis :
55– Feu sur cette tribune ! dit-il. Mais alors, rapides comme la pensée, d’Artagnan saisissant Athos par le milieu du corps, Porthos emportant Aramis, sautèrent à bas des gradins, s’élancèrent dans les corridors, descendirent rapidement les escaliers et se perdirent dans la foule.
56Le procès continue malgré l'absence de la majorité des juges. Le roi refuse de reconnaître leur autorité.
57Alors, du ton d’un juge et non de celui d’un accusé, la tête toujours couverte, se levant, non point par humilité, mais par domination :
58– Avant de m’interroger, dit Charles, répondez-moi. J’étais libre à Newcastle, j’y avais conclu un traité avec les deux chambres. Au lieu d’accomplir de votre part ce traité que j’accomplissais de la mienne, vous m’avez acheté aux Écossais, pas cher, je le sais. Mais pour m’avoir payé le prix d’un esclave, espérez-vous que j’aie cessé d’être votre roi ? Non pas. Vous répondre serait vous reconnaître pour mes juges, et je ne vous reconnais que pour mes bourreaux.
59Et au milieu d’un silence de mort, Charles, calme, hautain et toujours couvert, se rassit sur son fauteuil.
60À gauche de la porte, en effet, brillait d’un reflet sinistre, celui du tapis rouge sur lequel elle était déposée, la hache blanche, au long manche poli par la main de l’exécuteur.
61Arrivé en face d’elle, Charles s’arrêta ; et se tournant avec un sourire :
62– Ah ! ah ! dit-il en riant, la hache ! Épouvantail ingénieux et bien digne de ceux qui ne savent pas ce que c’est qu’un gentilhomme ; tu ne me fais pas peur, hache du bourreau, ajouta-t-il en la fouettant du jonc mince et flexible qu’il tenait à la main, et je te frappe, en attendant patiemment et chrétiennement que tu me le rendes.
63Condamné à mort, Charles obtient une dernière visite de l'évêque Juxon — qui n'est autre qu'Aramis déguisé, venu lui annoncer un plan d'évasion. Pendant ce temps, sous la fenêtre royale, on dresse l'échafaud.
64– Eh bien ? dit Aramis, demain dans la nuit nous vous enlevons.
65– Comment cela ? s’écria le roi, dont le visage s’illumina malgré lui d’un éclair de joie.
66– Je n’en sais rien, sire, dit Aramis ; mais le plus adroit, le plus brave, le plus dévoué de nous quatre m’a dit en me quittant : « Chevalier, dites au roi que demain à dix heures du soir nous l’enlevons. » Puisqu’il l’a dit, il le fera.
67Toute la nuit, Athos creuse sous le plancher un passage secret, tandis que d'Artagnan éloigne le bourreau de Londres à prix d'or et se procure, par ruse, la lettre du valet de l'exécuteur — de quoi se faire passer, avec ses trois amis, pour les charpentiers venus terminer l'échafaud.
68Athos poussa un cri de joie et d’admiration, courut à un cabinet, en tira des habits d’ouvrier, que revêtirent aussitôt les quatre amis ; après quoi ils sortirent de l’hôtel, Athos portant une scie, Porthos une pince, Aramis une hache, et d’Artagnan un marteau et des clous.
69La lettre du valet de l’exécuteur faisait foi près du maître charpentier que c’était bien eux que l’on attendait.
70Mais au matin, un commissaire du Parlement vient annoncer qu'un exécuteur inconnu s'est offert pour remplacer celui qui a disparu. Le plan s'effondre : il ne reste plus qu'à assister, impuissants, au dénouement.
71Alors on avait ouvert à deux battants la fenêtre donnant sur la place, et du fond de la vaste chambre, le peuple avait pu voir s’avancer silencieusement d’abord un homme masqué, qu’à la hache qu’il tenait à la main il avait reconnu pour le bourreau. Cet homme s’était approché du billot et y avait déposé sa hache.
72Puis, derrière cet homme, pâle sans doute, mais calme et marchant d’un pas ferme, Charles Stuart, lequel s’avançait entre deux prêtres suivis de quelques officiers supérieurs, chargés de présider à l’exécution.
73Le roi harangue la foule, puis, ayant fini, s'agenouille sur l'échafaud même sous lequel se cache Athos.
74– Comte de La Fère, dit-il en français, êtes-vous là et puis-je parler ?
75Cette voix frappa droit au cœur d’Athos et le perça comme un fer glacé.
76– Oui, Majesté, dit-il en tremblant.
77– Ami fidèle, cœur généreux, dit le roi, je n’ai pu être sauvé, je ne devais pas l’être. Un million en or me reste, je l’ai enterré dans les caves du château de Newcastle. Cet argent, toi seul sais qu’il existe, fais-en usage quand tu croiras qu’il en sera temps pour le plus grand bien de mon fils aîné ; et maintenant, comte de La Fère, dites-moi adieu.
78– Adieu, Majesté sainte et martyre, balbutia Athos glacé de terreur.
79Puis d’une voix pleine et sonore, de manière qu’on l’entendît non seulement sur l’échafaud, mais encore sur la place :
80– Remember, dit le roi.
81Il achevait à peine ce mot qu’un coup terrible ébranla le plancher de l’échafaud ; la poussière s’échappa du drap et aveugla le malheureux gentilhomme. Puis soudain, une goutte chaude tomba sur son front. Athos recula avec un frisson d’épouvante, et au même instant, les gouttes se changèrent en une noire cascade, qui rejaillit sur le plancher.
82Athos, tombé lui-même à genoux, demeura pendant quelques instants comme frappé de folie et d’impuissance. Alors se retournant, il alla tremper le bout de son mouchoir dans le sang du roi martyr ; puis il se glissa entre deux chevaux, se mêla au peuple dont il portait le vêtement, et arriva le premier à la taverne.
83Rentré à l'auberge, le visage marqué du sang du roi, Athos apprend de d'Artagnan qui se cachait, ce jour-là, sous le masque du bourreau.
84– Le connais-tu ? – J’ai cru le reconnaître et je ne me trompais pas ; gros et court.
85– Qui est-ce ? demandèrent ensemble et à voix basse les quatre amis.
86– Le général Olivier Cromwell. Les quatre amis se regardèrent. – Et l’autre ? demanda Athos. – Maigre et élancé. – C’est le bourreau, dirent à la fois d’Artagnan et Aramis.
87– Je ne vois que son dos, reprit Grimaud ; mais attendez, il fait un mouvement, il se retourne ; et s’il a déposé son masque, je pourrai voir... Ah !
88Grimaud, comme s’il eût été frappé au cœur, lâcha le crochet de fer et se rejeta en arrière en poussant un gémissement sourd.
89– L’as-tu vu ? dirent les quatre amis. – Oui, dit Grimaud les cheveux hérissés et la sueur au front.
90– Et qui est-ce ? dit Porthos. – Lui ! lui ! balbutia Grimaud pâle comme un mort et saisissant de ses mains tremblantes la main de son maître.
91– Qui, lui ? demanda Athos. – Mordaunt !... répondit Grimaud. D’Artagnan, Porthos et Aramis poussèrent une exclamation de joie.
92Athos fit un pas en arrière et passa la main sur son front :
93– Fatalité ! murmura-t-il.
94Les quatre amis quittent Londres de nuit par une felouque louée par Athos. Mais Mordaunt, qui les a suivis avec la complicité de deux hommes de Cromwell, monte à son tour à bord sous un déguisement, et met le feu à la sainte-barbe du navire avant de fuir par la chaloupe — après avoir coupé le câble qui la retenait à la felouque, pour que ses ennemis ne puissent s'échapper.
95Mordaunt ne répondit que par un rire terrible ; et, les traits bouleversés par la haine plus encore que par la terreur, cherchant le ciel de ses yeux hagards pour lui lancer un dernier blasphème, il jeta d’abord sa torche dans la mer, puis il s’y précipita lui-même.
96Au même instant le navire s’ouvrit comme le cratère d’un volcan ; un jet de feu s’élança vers le ciel avec une explosion pareille à celle de cent pièces de canon qui tonneraient à la fois ; puis l’effroyable éclair disparut, et, à l’exception d’une vibration dans l’air, au bout d’un instant on eût cru qu’il ne s’était rien passé.
97Seulement la felouque avait disparu de la surface de la mer.
98Mais une voix s'élève bientôt des flots — c'est Mordaunt lui-même, qui a sauté avant l'explosion et nage, suppliant, vers la barque des quatre amis.
99– Pitié ! messieurs, pitié, au nom du ciel ! Je sens mes forces qui m’abandonnent, je vais mourir !
100– Le malheureux ! murmura-t-il.
101Athos se leva. – D’Artagnan ! d’Artagnan ! s’écria-t-il ; d’Artagnan ! mon fils, je vous en supplie. Le malheureux va mourir, et c’est affreux de laisser mourir un homme sans lui tendre la main. Oh ! mon cœur me défend une pareille action ; il faut qu’il vive !
102– Voyez, continua Athos, voyez, la mort se peint sur son visage ; ses forces sont à bout, une minute encore, et il coule au fond de l’abîme. Ah ! ne me donnez pas cet horrible remords ; mes amis, accordez-moi la vie de ce malheureux.
103– Me voici, monsieur, dit Athos en se penchant et en étendant le bras vers Mordaunt avec cet air de noblesse et de dignité qui lui était habituel, me voici ; prenez ma main, et entrez dans notre embarcation.
104Mordaunt fit un effort suprême, se souleva, saisit cette main qui se tendait vers lui et s’y cramponna avec la véhémence du dernier espoir.
105– Bien, monsieur, dit le comte, maintenant vous voilà sauvé, tranquillisez-vous.
106– Ah ! ma mère, s’écria Mordaunt avec un regard flamboyant et avec un accent de haine impossible à décrire, je ne peux t’offrir qu’une victime, mais ce sera du moins celle que tu eusses choisie !
107Et tandis que d’Artagnan poussait un cri, une effrayante secousse donnée à la barque entraîna Athos dans l’eau, tandis que Mordaunt, poussant un cri de triomphe, serrait le cou de sa victime.
108Un instant, sans pousser un cri, Athos essaya de se maintenir à la surface de la mer, mais le poids l’entraînant, il disparut peu à peu ; bientôt on ne vit plus que ses longs cheveux flottants ; puis tout disparut, et un large bouillonnement, qui s’effaça à son tour, indiqua seul l’endroit où tous deux s’étaient engloutis.
109Tous croient Athos perdu — jusqu'à ce que la mer, un instant plus tard, rende un tout autre verdict.
110Au milieu du vaste cercle illuminé des rayons de la lune, à quatre ou cinq brasses de la barque, le même tourbillonnement qui avait annoncé l’absorption se renouvela, et l’on vit reparaître d’abord des cheveux, puis un visage pâle aux yeux ouverts mais cependant morts, puis un corps qui se renversa mollement sur le dos, selon le caprice de la vague.
111Dans la poitrine du cadavre était enfoncé un poignard dont le pommeau d’or étincelait.
112– Mordaunt ! Mordaunt ! Mordaunt ! s’écrièrent les trois amis, c’est Mordaunt !
113– Mais Athos ? dit d’Artagnan. Tout à coup la barque pencha à gauche sous un poids nouveau et inattendu, et Grimaud poussa un hurlement de joie ; tous se retournèrent, et l’on vit Athos, livide, l’œil éteint et la main tremblante, se reposer en s’appuyant sur le bord du canot. Huit bras nerveux l’enlevèrent aussitôt et le déposèrent dans la barque.
114– J’avais un fils, dit Athos, j’ai voulu vivre.
115– Ce n’est pas moi qui l’ai tué, murmura Athos, c’est le destin.
116La guerre civile s'achève, la cour rentre à Paris, la Fronde s'éteint. Les quatre amis, vieillis de vingt ans depuis leur jeunesse mousquetaire, se retrouvent une dernière fois avant de se séparer.
117En rentrant chez eux, les deux amis trouvèrent une lettre d’Athos qui leur donnait rendez-vous au Grand-Charlemagne pour le lendemain matin.
118Le lendemain, à l’heure indiquée, tous deux se rendirent chez Athos. Ils trouvèrent le comte et Aramis en habits de voyage.
119– Tiens ! dit Porthos, nous partons donc tous ?
120– Oh ! mon Dieu, oui, dit Aramis, il n’y a plus rien à faire à Paris du moment où il n’y a plus de Fronde.
121– Et moi, dit Athos, je retourne à Bragelonne. Vous le savez, mon cher d’Artagnan, je ne suis plus qu’un bon et brave campagnard.
122– Et Raoul, qu’en faites-vous ? – Je vous le laisse, mon ami. On va faire la guerre en Flandre, vous l’emmènerez.
123– Et moi, dit d’Artagnan, je ne vous aurai plus, Athos, mais au moins je l’aurai, cette chère tête blonde ; et je croirai toujours que vous êtes là près de moi, m’accompagnant et me soutenant.
124Les quatre amis s’embrassèrent les larmes aux yeux.
125Puis ils se séparèrent sans savoir s’ils se reverraient jamais.