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CHAPITRE II — Angoisses

II.4

Agonies, Gustave Flaubert (1838)·Texte intégral, partie 6 sur 17·Livre complet →

L’autre jour – on exhumait un cadavre, on transportait les morceaux d’un homme illustre dans un autre coin de la terre. C’était une cérémonie comme une autre, aussi belle, aussi pompeuse, aussi fardée qu’un enterrement à l’exception près que dans un enterrement la viande est fraîche, dans la seconde elle est pourrie. Tout le monde attendait le fossoyeur. Lorsqu’enfin au bout de dix minutes il arriva en chantant, – c’était un bien brave homme que cet homme, indifférent pour le présent, insoucieux pour l’avenir. Il avait un chapeau de cuir ciré, et une pipe à la bouche. – L’opération commença. Après quelques pelletées de terre nous vîmes le cercueil. – Le bois en était de chêne et à demi consumé car un seul coup le rompit maladroitement. Alors nous vîmes l’homme, l’homme dans toute son affreuse horreur. Pourtant une vapeur épaisse qui s’éleva aussitôt nous empêcha pendant quelque temps de bien distinguer. Son ventre était rongé et sa poitrine et ses cuisses étaient d’une blancheur mate. En s’approchant de plus près il était facile de reconnaître que cette blancheur était une infinité de vers qui rongeaient avec avidité. Ce spectacle nous fit mal. Un jeune homme s’évanouit. Le fossoyeur n’hésita pas, il prit cette chair infecte entre ses bras et l’alla porter dans le char qui était à quelques pas plus loin. Comme il allait vite, la cuisse gauche tomba par terre, – il la releva avec force et la mit sur son dos, puis il vint recouvrir le trou. Alors il s’aperçut qu’il avait oublié quelque chose c’était la tête. Il la tira par les cheveux. – C’était quelque chose de hideux à voir – que les yeux ternes et à moitié fermés, le visage gluant, froid, dont on voyait les pommettes et dont les mouches lui dévoraient les yeux.

Où était donc alors cet homme illustre, où était sa gloire, ses vertus, son nom ? L’homme illustre c’était quelque chose d’infect, d’indécis, de hideux, quelque chose qui répandait une odeur fétide, quelque chose dont la vue faisait mal.

Sa gloire – vous voyez, on le traitait comme un chien de basse qualité. Car tous les hommes étaient venus là par curiosité – oui par curiosité – poussés par ce sentiment qui fait rire l’homme à la vue des tortures de l’homme, poussés par ce sentiment qui excite les femmes à montrer leurs belles têtes blondes aux fenêtres un jour d’exécution. C’est ce même instinct naturel qui porte l’homme à se passionner pour ce qu’il y a de hideux et d’amèrement grotesque.

Quant à ses vertus on ne s’en souvenait plus. Car il avait laissé des dettes après sa mort, et ses héritiers avaient été obligés de payer pour lui.

Son nom ? – Il était éteint, car il n’avait point laissé d’enfants. Mais beaucoup de neveux qui soupiraient depuis longtemps après sa mort.

— Dire qu’il y a un an cet homme-là était riche, heureux, puissant, qu’on l’appelait Monseigneur, qu’il habitait dans un palais et que maintenant, il n’est rien, qu’on l’appelle un cadavre et qu’il pourrit dans un cercueil. – Ah l’horrible idée ! et dire que nous serons comme cela nous autres qui vivons maintenant, qui respirons la brise du soir, qui sentons le parfum des fleurs. Ah c’est à en devenir fou.

Dire qu’après ce moment-là il n’y a rien – rien – et toujours le néant, toujours, voilà encore qui passe l’esprit de l’homme. Oh vraiment est-ce qu’après la vie tout est fini et fini pour l’éternité ? Dites, est-ce qu’il ne subsistera rien ?………………………….

Imbécile regarde une tête de mort.