4Cette version n’est pas un résumé paraphrasé : c’est une traversée du roman faite d’extraits authentiques de Flaubert, cousus par de courtes liaisons éditoriales (en italique), pour parcourir en vingt minutes l’arc complet de l’histoire — de la rencontre fortuite de deux copistes sur un banc du boulevard Bourdon jusqu’à la dernière ligne du manuscrit, laissé inachevé par Flaubert à sa mort, et complétée ici par l’extrait du plan retrouvé dans ses papiers.
8Un jour de grande chaleur, sur un banc du boulevard Bourdon, deux inconnus s’assoient l’un près de l’autre.
10L’un venait de la Bastille, l’autre du Jardin des Plantes. Le plus grand, vêtu de toile, marchait le chapeau en arrière, le gilet déboutonné et sa cravate à la main. Le plus petit, dont le corps disparaissait dans une redingote marron, baissait la tête sous une casquette à visière pointue.
12Quand ils furent arrivés au milieu du boulevard, ils s’assirent à la même minute, sur le même banc.
14Pour s’essuyer le front, ils retirèrent leurs coiffures, que chacun posa près de soi ; et le petit homme aperçut écrit dans le chapeau de son voisin : Bouvard ; pendant que celui-ci distinguait aisément dans la casquette du particulier en redingote le mot : Pécuchet.
16– Tiens ! dit-il nous avons eu la même idée, celle d’inscrire notre nom dans nos couvre-chefs.
18– Mon Dieu, oui ! on pourrait prendre le mien à mon bureau !
20– C’est comme moi, je suis employé.
22Alors ils se considérèrent.
24L’aspect aimable de Bouvard charma de suite Pécuchet.
26Ses yeux bleuâtres, toujours entreclos, souriaient dans son visage coloré. Un pantalon à grand-pont, qui godait par le bas sur des souliers de castor, moulait son ventre, faisait bouffer sa chemise à la ceinture ; – et ses cheveux blonds, frisés d’eux-mêmes en boucles légères, lui donnaient quelque chose d’enfantin.
28Il poussait du bout des lèvres une espèce de sifflement continu.
30L’air sérieux de Pécuchet frappa Bouvard.
32On aurait dit qu’il portait une perruque, tant les mèches garnissant son crâne élevé étaient plates et noires. Sa figure semblait tout en profil, à cause du nez qui descendait très bas. Ses jambes prises dans des tuyaux de lasting manquaient de proportion avec la longueur du buste ; et il avait une voix forte, caverneuse.
34L’après-midi s’écoule en confidences. Le soir venu, ils ne peuvent se résoudre à se quitter.
36Ils se quittaient pourtant, et leurs mains étaient jointes, quand Bouvard dit tout à coup :
38– Ma foi ! si nous dînions ensemble ?
40– J’en avais l’idée ! reprit Pécuchet mais je n’osais pas vous le proposer !
42Et il se laissa conduire en face de l’Hôtel de Ville, dans un petit restaurant où l’on serait bien.
44Bouvard commanda le menu.
46Pécuchet avait peur des épices comme pouvant lui incendier le corps. Ce fut l’objet d’une discussion médicale. Ensuite, ils glorifièrent les avantages des sciences : que de choses à connaître ! que de recherches – si on avait le temps ! Hélas, le gagne-pain l’absorbait ; et ils levèrent les bras d’étonnement, ils faillirent s’embrasser par-dessus la table en découvrant qu’ils étaient tous les deux copistes, Bouvard dans une maison de commerce, Pécuchet au ministère de la marine.
48Avant la fin de la semaine, ils se tutoient. Des années passent ainsi, dans l’amitié et l’ennui du bureau — jusqu’à ce jour de janvier 1839 où tout bascule.
50Un après-midi (c’était le 20 janvier 1839) Bouvard étant à son comptoir reçut une lettre, apportée par le facteur.
52Ses bras se levèrent, sa tête peu à peu se renversait, et il tomba évanoui sur le carreau.
54Les commis se précipitèrent ; on lui ôta sa cravate ; on envoya chercher un médecin.
56Il rouvrit les yeux – puis aux questions qu’on lui faisait : – Ah ! … c’est que… c’est que… un peu d’air me soulagera. Non ! laissez-moi ! permettez ! et malgré sa corpulence, il courut tout d’une haleine jusqu’au ministère de la marine, se passant la main sur le front, croyant devenir fou, tâchant de se calmer.
58Il fit demander Pécuchet.
60Pécuchet parut.
62– Mon oncle est mort ! j’hérite !
64– Pas possible !
66Le testament d’un père naturel, tenu caché toute sa vie sous le nom d’oncle, lui laisse deux cent cinquante mille francs. Après six mois d’angoisses et de procédures, Bouvard entre en possession de l’héritage.
68Son premier cri avait été : – Nous nous retirerons à la campagne ! et ce mot qui liait son ami à son bonheur, Pécuchet l’avait trouvé tout simple. Car l’union de ces deux hommes était absolue et profonde.
70Déjà, ils se voyaient en manches de chemise, au bord d’une plate-bande émondant des rosiers, et bêchant, binant, maniant de la terre, dépotant des tulipes. Ils se réveilleraient au chant de l’alouette, pour suivre les charrues, iraient avec un panier cueillir des pommes, regarderaient faire le beurre, battre le grain, tondre les moutons, soigner les ruches, et se délecteraient au mugissement des vaches et à la senteur des foins coupés. Plus d’écritures ! plus de chefs ! plus même de terme à payer ! – Car ils posséderaient un domicile à eux ! et ils mangeraient les poules de leur basse-cour, les légumes de leur jardin, et dîneraient en gardant leurs sabots ! – Nous ferons tout ce qui nous plaira ! nous laisserons pousser notre barbe !
72Barberou, un ami de Bouvard, leur signale un domaine à Chavignolles, entre Caen et Falaise. Après un voyage harassant — l’un en diligence, l’autre juché sur le chariot de déménagement — les deux amis se retrouvent enfin dans la nuit, devant leur nouvelle demeure.
74Un grand feu de broussailles et de pommes de pin flambait dans la salle. Deux couverts y étaient mis. Les meubles arrivés sur la charrette encombraient le vestibule. Rien ne manquait. Ils s’attablèrent.
76On leur avait préparé une soupe à l’oignon, un poulet, du lard et des œufs durs. La vieille femme qui faisait la cuisine venait de temps à autre s’informer de leurs goûts. Ils répondaient : Oh très bon ! très bon ! et le gros pain difficile à couper, la crème, les noix, tout les délecta ! Le carrelage avait des trous, les murs suintaient. Cependant, ils promenaient autour d’eux un regard de satisfaction, en mangeant sur la petite table où brûlait une chandelle. Leurs figures étaient rougies par le grand air. Ils tendaient leur ventre, ils s’appuyaient sur le dossier de leur chaise, qui en craquait, et ils se répétaient : – Nous y voilà donc ! quel bonheur ! il me semble que c’est un rêve !
78Déshabillés et dans leur lit, ils bavardèrent quelque temps, puis s’endormirent ; Bouvard sur le dos, la bouche ouverte, tête nue, Pécuchet sur le flanc droit, les genoux au ventre, affublé d’un bonnet de coton ; – et tous les deux ronflaient sous le clair de la lune, qui entrait par les fenêtres.
80Commence alors, chapitre après chapitre, l’encyclopédie de leurs désastres. L’agriculture d’abord : ils rêvent grande culture et délirent d’engrais.
82Excité par Pécuchet, il eut le délire de l’engrais. Dans la fosse aux composts furent entassés des branchages, du sang, des boyaux, des plumes, tout ce qu’il pouvait découvrir. Il employa la liqueur belge, le lisier suisse, la lessive, des harengs saurs, du varech, des chiffons, fit venir du guano, tâcha d’en fabriquer – et poussant jusqu’au bout ses principes, ne tolérait pas qu’on perdit l’urine ; il supprima les lieux d’aisances. On apportait dans sa cour des cadavres d’animaux, dont il fumait ses terres. Leurs charognes dépecées parsemaient la campagne. Bouvard souriait au milieu de cette infection. Une pompe installée dans un tombereau crachait du purin sur les récoltes. À ceux qui avaient l’air dégoûté, il disait : Mais c’est de l’or ! c’est de l’or.
84L’expérience du blé « genre hollandais », qu’il fait mettre en meules pour le dessécher, tourne au désastre : le lendemain soir, tout brûle.
86Une angoisse saisit Bouvard et Pécuchet. Ils se levèrent, et impatients d’être renseignés, s’avancèrent tête nue, du côté de Chavignolles.
88Une vieille femme passa. Elle ne savait rien. Ils arrêtèrent un petit garçon qui répondit : – Je crois que c’est le feu ? et le tambour continuait à battre, la cloche tintait plus fort. Enfin, ils atteignirent les premières maisons du village. L’épicier leur cria de loin : – Le feu est chez vous !
90Ils arrivèrent en haut, près de la Butte ; – et, d’un seul coup d’œil, le désastre leur apparut.
92Toutes les meules, çà et là, flambaient comme des volcans – au milieu de la plaine dénudée, dans le calme du soir.
94La chaleur des meules devint si forte qu’on ne pouvait plus en approcher. Sous les flammes dévorantes la paille se tordait avec des crépitations, les grains de blé vous cinglaient la figure comme des grains de plomb. Puis, la meule s’écroulait par terre en un large brasier, d’où s’envolaient des étincelles ; – et des moires ondulaient sur cette masse rouge, qui offrait dans les alternances de sa couleur, des parties roses comme du vermillon, et d’autres brunes comme du sang caillé. La nuit était venue ; le vent soufflait ; des tourbillons de fumée enveloppaient la foule ; – une flammèche, de temps à autre, passait sur le ciel noir.
96Bouvard contemplait l’incendie, en pleurant doucement. Ses yeux disparaissaient sous leurs paupières gonflées ; – et il avait tout le visage comme élargi par la douleur.
98Ruinés par l’agriculture, ils se rabattent sur la chimie — et manquent d’y laisser leur peau, le jour où leur alambic explose.
100Tout à coup, avec un bruit d’obus, l’alambic éclata en vingt morceaux, qui bondirent jusqu’au plafond, crevant les marmites, aplatissant les écumoires, fracassant les verres ; le charbon s’éparpilla, le fourneau fut démoli – et le lendemain, Germaine retrouva une spatule dans la cour.
102Pécuchet, tout de suite, s’était accroupi derrière la cuve, et Bouvard comme écroulé sur un tabouret. Pendant dix minutes, ils demeurèrent dans cette posture, n’osant se permettre un seul mouvement, pâles de terreur, au milieu des tessons. Quand ils purent recouvrer la parole, ils se demandèrent quelle était la cause de tant d’infortunes, de la dernière surtout ? – et ils n’y comprenaient rien, sinon qu’ils avaient manqué périr. Pécuchet termina par ces mots :
104– C’est que, peut-être, nous ne savons pas la chimie !
106Vient ensuite l’anatomie. Pour dix francs par mois, ils font venir de Falaise un mannequin de carton, celui de M. Auzoux.
108Ils la transportèrent dans le fournil, pleins d’émotion. Quand les planches furent déclouées, la paille tomba, les papiers de soie glissèrent, le mannequin apparut.
110Il était couleur de brique, sans chevelure, sans peau, avec d’innombrables filets bleus, rouges et blancs le bariolant. Cela ne ressemblait point à un cadavre, mais à une espèce de joujou, fort vilain, très propre et qui sentait le vernis.
112Ils avaient mis des blouses, comme font les carabins dans les amphithéâtres, et à la lueur de trois chandelles, ils travaillaient leurs morceaux de carton, quand un coup de poing heurta la porte. – Ouvrez !
114C’était M. Foureau, suivi du garde champêtre.
116Les maîtres de Germaine s’étaient plu à lui montrer le bonhomme. Elle avait couru de suite chez l’épicière, pour conter la chose ; et tout le village croyait maintenant qu’ils recelaient dans leur maison un véritable mort. Foureau, cédant à la rumeur publique, venait s’assurer du fait.
118Foureau balbutia : – Rien ! rien du tout ! et prenant une des pièces sur la table : – Qu’est-ce que c’est ?
120– Le buccinateur ! répondit Bouvard.
122Foureau se tut – mais souriait d’une façon narquoise, jaloux de ce qu’ils avaient un divertissement au-dessus de sa compétence.
124Enhardis, ils se lancent dans la médecine — et soignent bientôt, contre l’avis du docteur Vaucorbeil, leur fermier Gouy, atteint d’une fièvre typhoïde.
126Taches lenticulaires sur la poitrine, douleurs aux articulations, ventre ballonné, langue rouge, c’étaient tous les signes de la dothiénentérie. Se rappelant le mot de Raspail qu’en ôtant la diète on supprime la fièvre, il ordonna des bouillons, un peu de viande. Tout à coup, le docteur parut.
128Son malade était en train de manger, deux oreillers derrière le dos, entre la fermière et Pécuchet qui le renforçaient.
130Il s’approcha du lit, et jeta l’assiette par la fenêtre, en s’écriant :
132– C’est un véritable meurtre !
134– Pourquoi ?
136– Vous perforez l’intestin, puisque la fièvre typhoïde est une altération de sa membrane folliculaire.
138– Pas toujours !
140Et une dispute s’engagea sur la nature des fièvres. Pécuchet croyait à leur essence. Vaucorbeil les faisait dépendre des organes. – Aussi j’éloigne tout ce qui peut surexciter !
142– Mais la diète affaiblit le principe vital !
144– Qu’est-ce que vous me chantez avec votre principe vital ! Comment est-il ? qui l’a vu ?
146Pécuchet s’embrouilla.
148– D’ailleurs disait le médecin, Gouy ne veut pas de nourriture.
150– N’importe ! il en a besoin !
152– Jamais ! son pouls donne quatre-vingt-dix-huit pulsations.
154– Qu’importe les pulsations ! Et Pécuchet nomma ses autorités.
156– Laissons les systèmes ! dit le Docteur.
158Pécuchet croisa les bras.
160– Vous êtes un empirique, alors ?
162– Nullement ! mais en observant.
164– Et si on observe mal ?
166– D’abord, il faut avoir fait de la pratique.
168– Ceux qui ont révolutionné la science, n’en faisaient pas ! Van Helmont, Boerhave, Broussais, lui-même.
170Vaucorbeil, sans répondre, se pencha vers Gouy, et haussant la voix :
172– Lequel de nous deux choisissez-vous pour médecin ?
174Le malade, somnolent, aperçut des visages en colère, et se mit à pleurer.
176L’astronomie, ensuite, les prend un soir d’été sur leur vigneau.
178Le ciel très haut, était couvert d’étoiles ; les unes brillant par groupes, d’autres à la file, ou bien seules à des intervalles éloignés. Une zone de poussière lumineuse, allant du septentrion au midi, se bifurquait au-dessus de leurs têtes.
180– Quelle quantité ! s’écria Bouvard.
182– Nous ne voyons pas tout ! reprit Pécuchet. Derrière la voie lactée, ce sont les nébuleuses ; au delà des nébuleuses des étoiles encore ! La plus voisine est séparée de nous par trois cents billions de myriamètres !
184Bouvard, la tête renversée, suivait péniblement les triangles, quadrilatères et pentagones qu’il faut imaginer pour se reconnaître dans le ciel.
186Quelques étoiles filantes glissèrent tout à coup, décrivant sur le ciel comme la parabole d’une monstrueuse fusée.
188– Tiens ! dit Bouvard voilà des mondes qui disparaissent.
190Pécuchet reprit :
192– Si le nôtre, à son tour, faisait la cabriole, les citoyens des étoiles ne seraient pas plus émus que nous ne le sommes maintenant ! De pareilles idées vous renfoncent l’orgueil.
194– Quel est le but de tout cela ?
196– Peut-être qu’il n’y a pas de but ?
198La géologie les mène jusqu’aux falaises de la côte normande, où ils déterrent, au péril de leur vie, un fossile monstrueux.
200Ils délibérèrent sur les moyens de l’obtenir.
202Bouvard le dégagerait par le haut, tandis que Pécuchet en dessous, démolirait la roche pour le faire descendre, doucement, sans l’abîmer.
204Comme ils reprenaient haleine, ils virent au-dessus de leur tête, dans la campagne un douanier en manteau, qui gesticulait d’un air de commandement.
206– Eh bien ! quoi ? fiche-nous la paix ! et ils continuèrent leur besogne, Bouvard sur la pointe des orteils, tapant avec sa pioche, Pécuchet les reins pliés, creusant avec son pic.
208Un autre individu, avec un sabre, se montra tout à coup.
210– Vos passeports !
212C’était le garde champêtre en tournée ; – et au même moment survint l’homme de la douane, accouru par une ravine.
214– Empoignez-les, père Morin ! ou la falaise va s’écrouler !
216– C’est dans un but scientifique répondit Pécuchet.
218Alors une masse tomba, en les frôlant de si près tous les quatre, qu’un peu plus ils étaient morts.
220Quand la poussière fut dissipée, ils reconnurent un mât de navire qui s’émietta sous la botte du douanier.
222Bouvard dit en soupirant : – Nous ne faisions pas grand mal !
224– On ne doit rien faire dans les limites du Génie ! reprit le garde champêtre. D’abord qui êtes-vous ? pour que je vous dresse procès !
226C’est justement au retour de l’une de ces courses savantes, assoiffés sur un chemin creux, qu’ils poussent la porte d’une ferme et rencontrent Mélie — une jeune servante qui va bouleverser leur vie domestique.
228– Mélie ! es-tu là, Mélie ?
230Une jeune fille parut ; sur son commandement, alla tirer de la boisson et revint près de la table, servir ces messieurs.
232Ses bandeaux, de la couleur des blés, dépassaient un béguin de toile grise. Tous ses pauvres vêtements descendaient le long de son corps sans un pli ; – et le nez droit, les yeux bleus, elle avait quelque chose de délicat, de champêtre et d’ingénu.
234Bouvard la questionna sur ses parents, son pays, les gages qu’on lui donnait.
236Elle était de Ouistreham, n’avait plus de famille, gagnait une pistole par mois – enfin, elle lui plut tellement qu’il désira la prendre à son service pour aider la vieille Germaine.
238Devenus archéologues, collectionneurs, amateurs de théâtre, ils s’essaient un jour à la déclamation devant Mme Bordin, une veuve du pays qui vient leur emprunter des romans.
240Ensuite ils la prièrent de leur désigner un morceau.
242Enfin Bouvard lui proposa la grande scène de Tartuffe, au troisième acte.
244Le commencement fut médiocre. Mais Tartuffe venant à caresser les genoux d’Elmire, Pécuchet prit un ton de gendarme.
246– Que fait là votre main ?
248Bouvard bien vite répliqua d’une voix sucrée :
250– Je tâte votre habit, l’étoffe en est moelleuse. Et il dardait ses prunelles, tendait la bouche, reniflait, avait un air extrêmement lubrique, finit même par s’adresser à Mme Bordin.
252Les regards de cet homme la gênaient – et quand il s’arrêta, humble et palpitant, elle cherchait presque une réponse.
254Le soir tombe. Bouvard raccompagne la veuve jusqu’à la grille du jardin.
256D’abord, ils marchèrent le long des quenouilles, sans parler. Il était encore ému de sa déclamation ; – et elle éprouvait au fond de l’âme comme une surprise, un charme qui venait de la Littérature.
258– Ah ! cela fait bien ! dit Bouvard, en humant l’air à pleins poumons.
260– Aussi, vous vous donnez un mal !
262– Ce n’est pas que j’aie du talent, mais pour du feu, j’en possède.
264– On voit reprit-elle – et mettant un espace entre les mots que vous avez… aimé… autrefois.
266– Autrefois, seulement – vous croyez !
268Elle s’arrêta.
270– Je n’en sais rien.
272Et ayant jeté un regard autour d’eux, il la prit à la ceinture, par derrière, et la baisa sur la nuque, fortement.
274Elle devint très pâle comme si elle allait s’évanouir – et s’appuya d’une main contre un arbre ; puis, ouvrit les paupières, et secoua la tête.
276– C’est passé.
278L’Histoire, la Révolution française, le théâtre romantique — rien n’échappe à leur boulimie de savoir. Puis, en février 1848, la nouvelle arrive de Paris : la Monarchie est tombée.
280Dans la matinée du 25 février 1848, on apprit à Chavignolles, par un individu venant de Falaise, que Paris était couvert de barricades – et le lendemain, la proclamation de la République fut affichée sur la mairie.
282Ce grand événement stupéfia les bourgeois. Bouvard en offrit un, réjoui dans son patriotisme par le triomphe du Peuple.
284Un tambour retentit, une croix d’argent se montra ; ensuite, parurent deux flambeaux que tenaient des chantres, et M. le curé avec l’étole, le surplis, la chape et la barrette.
286L’allocution du curé fut comme celle des autres prêtres dans la même circonstance. Après avoir tonné contre les Rois, il glorifia la République. Ne dit-on pas la République des Lettres, la République chrétienne ? Quoi de plus innocent que l’une, de plus beau que l’autre ?
288Bientôt, avec le chômage, les ouvriers des environs marchent sur Chavignolles réclamer le droit au travail. Gorju, l’ancien menuisier devenu tribun, coudoie Bouvard.
290– Où trouver de l’argent ? disait Bouvard.
292– Chez les riches ! D’ailleurs, le gouvernement ordonnera des travaux.
294– Et si on n’a pas besoin de travaux ?
296– On en fera, par avance !
298– Mais les salaires baisseront ! riposta Pécuchet. Quand l’ouvrage vient à manquer, c’est qu’il y a trop de produits ! – et vous réclamez pour qu’on les augmente !
300Gorju se mordait la moustache. – Cependant… avec l’organisation du travail…
302– Alors le gouvernement sera le maître ?
304Quelques-uns, autour d’eux, murmurèrent : – Non ! non ! plus de maîtres !
306Gorju s’irrita. – N’importe ! on doit fournir aux travailleurs un capital – ou bien instituer le crédit !
308– De quelle manière ?
310– Ah ! je ne sais pas ! mais on doit instituer le crédit !
312La Réaction passée, c’est la mode des tables tournantes qui s’empare du pays. Pécuchet, seul, assiste chez le notaire Marescot à une soirée d’esprits frappeurs.
314Douze invités prirent place autour d’elle, les mains étendues, les petits doigts se touchant. On n’entendait que le battement de la pendule. Les visages dénotaient une attention profonde.
316Le meuble choisi fut un large guéridon, où s’installèrent Pécuchet, Girbal, Mme Marescot et son cousin M. Alfred.
318Le guéridon, qui avait des roulettes, glissa vers la droite ; les opérateurs sans déranger leurs doigts suivirent son mouvement, et de lui-même il fit encore deux tours. On fut stupéfait.
320Alors M. Alfred articula d’une voix haute :
322– Esprit, comment trouves-tu ma cousine ?
324Le guéridon en oscillant avec lenteur frappa neuf coups. D’après une pancarte, où le nombre des coups se traduisait par des lettres, cela signifiait – charmante. Des bravos éclatèrent.
326Après tant d’échecs, un dernier grand projet les occupe : recueillant deux orphelins, Victor et Victorine, enfants d’un forçat, ils entreprennent leur éducation selon les méthodes les plus modernes. Mais le naturel, chez les enfants comme chez les maîtres, reprend toujours le dessus.
328Un matin, de très bonne heure, Bouvard sentant une envie de travail vint prendre des copeaux, pour allumer son feu.
330Un spectacle le pétrifia.
332Derrière les débris du bahut, sur une paillasse Romiche et Victorine dormaient ensemble.
334Bouvard, au premier moment avait ressenti comme un heurt en pleine poitrine. Puis une pudeur l’empêcha de faire un pas, un geste. Des réflexions douloureuses l’assaillaient.
336– Si jeune ! perdue ! perdue !
338Ensuite il alla réveiller Pécuchet, d’un mot lui apprit tout.
340– Ah ! le misérable !
342– Nous n’y pouvons rien ! Calme-toi !
344Peu après, on découvre chez Victor une pièce d’or volée. Épuisés, les deux vieux amis renoncent à l’éducation de leurs pupilles.
346Ils récapitulèrent tout le mal qu’ils s’étaient donné, tant de leçons, de précautions, de tourments.
348– Et songer disaient-ils que nous voulions autrefois, faire d’elle une sous-maîtresse ! et de lui dernièrement un piqueur de travaux !
350– Si elle est vicieuse ce n’est pas la faute de ses lectures.
352– Peut-être ont-ils manqué d’une famille, des soins d’une mère.
354– J’en étais une ! objecta Bouvard.
356– Hélas reprit Pécuchet. Mais il y a des natures dénuées de sens moral ; – et l’éducation n’y peut rien.
358– Ah ! oui ! c’est beau, l’éducation.
360Ici s’arrête le manuscrit que Flaubert laissa inachevé à sa mort, en 1880. Ses papiers contenaient cependant le plan de la conclusion — une conférence publique de Bouvard et Pécuchet, qui tourne à l’émeute, un mandat d’amener, et l’effondrement de tous leurs projets. Les dernières lignes du plan, elles, sont bien connues : elles indiquent le geste final que Flaubert réservait à ses deux bonshommes.
362Ainsi tout leur a craqué dans la main.
364Ils n’ont plus aucun intérêt dans la vie.
366Bonne idée nourrie en secret par chacun d’eux. Ils se la dissimulent. – De temps à autre, ils sourient quand elle leur vient, – puis, enfin, se la communiquent simultanément :
368Copier comme autrefois.
370Confection du bureau à double pupitre. – (Ils s’adressent pour cela à un menuisier. Gorju, qui a entendu parler de leur invention, leur propose de le faire. – Rappeler le bahut.)
372Achat de registres et d’ustensiles, sandaraque, grattoirs, etc.