4Version courte du roman : une traversée en extraits choisis, à lire en une vingtaine de minutes. Le texte est celui de Flaubert ; les passages en italique sont de brèves liaisons éditoriales pour suivre l'intrigue. Pour tout lire, basculez sur le texte intégral depuis le sommaire.
8Paris, septembre 1840. Frédéric Moreau, jeune bachelier de dix-huit ans, rentre de vacances par le bateau à vapeur qui descend la Seine vers Nogent.
10Le 15 septembre 1840, vers six heures du matin, la Ville-de-Montereau, près de partir, fumait à gros tourbillons devant le quai Saint-Bernard.
12Des gens arrivaient hors d'haleine ; des barriques, des câbles, des corbeilles de linge gênaient la circulation ; les matelots ne répondaient à personne ; on se heurtait ; les colis montaient entre les deux tambours, et le tapage s'absorbait dans le bruissement de la vapeur, qui, s'échappant par des plaques de tôle, enveloppait tout d'une nuée blanchâtre, tandis que la cloche, à l'avant, tintait sans discontinuer.
14M. Frédéric Moreau, nouvellement reçu bachelier, s'en retournait à Nogent-sur-Seine, où il devait languir pendant deux mois, avant d'aller faire son droit. Sa mère, avec la somme indispensable, l'avait envoyé au Havre voir un oncle, dont elle espérait, pour lui, l'héritage ; il en était revenu la veille seulement ; et il se dédommageait de ne pouvoir séjourner dans la capitale, en regagnant sa province par la route la plus longue.
16Sur le pont, en cherchant sa place parmi les Premières, il pousse une grille et découvre une femme assise, seule.
18Ce fut comme une apparition :
20Elle était assise, au milieu du banc, toute seule ; ou du moins il ne distingua personne, dans l'éblouissement que lui envoyèrent ses yeux. En même temps qu'il passait, elle leva la tête ; il fléchit involontairement les épaules ; et, quand il se fut mis plus loin, du même côté, il la regarda.
22Elle avait un large chapeau de paille, avec des rubans roses qui palpitaient au vent derrière elle. Ses bandeaux noirs, contournant la pointe de ses grands sourcils, descendaient très bas et semblaient presser amoureusement l'ovale de sa figure. Sa robe de mousseline claire, tachetée de petits pois, se répandait à plis nombreux. Elle était en train de broder quelque chose ; et son nez droit, son menton, toute sa personne se découpait sur le fond de l'air bleu.
24Comme elle gardait la même attitude, il fit plusieurs tours de droite et de gauche pour dissimuler sa manœuvre ; puis il se planta tout près de son ombrelle, posée contre le banc, et il affectait d'observer une chaloupe sur la rivière.
26Jamais il n'avait vu cette splendeur de sa peau brune, la séduction de sa taille, ni cette finesse des doigts que la lumière traversait. Il considérait son panier à ouvrage avec ébahissement, comme une chose extraordinaire. Quels étaient son nom, sa demeure, sa vie, son passé ? Il souhaitait connaître les meubles de sa chambre, toutes les robes qu'elle avait portées, les gens qu'elle fréquentait ; et le désir de la possession physique même disparaissait sous une envie plus profonde, dans une curiosité douloureuse qui n'avait pas de limites.
28Cependant, un long châle à bandes violettes était placé derrière son dos, sur le bordage de cuivre. Elle avait dû, bien des fois, au milieu de la mer, durant les soirs humides, en envelopper sa taille, s'en couvrir les pieds, dormir dedans ! Mais, entraîné par les franges, il glissait peu à peu, il allait tomber dans l'eau ; Frédéric fit un bond et le rattrapa. Elle lui dit :
30— " Je vous remercie, monsieur. "
32Leurs yeux se rencontrèrent.
34— " Ma femme, es-tu prête ? " cria le sieur Arnoux, apparaissant dans le capot de l'escalier.
36De retour à Nogent le soir même, il retrouve son ami d'enfance Charles Deslauriers, fils d'un ancien capitaine besogneux. Ensemble, au collège, ils rêvaient déjà de tout.
38Ils parlaient de ce qu'ils feraient plus tard, quand ils seraient sortis du collège. D'abord, ils entreprendraient un grand voyage avec l'argent que Frédéric prélèverait sur sa fortune, à sa majorité. Puis ils reviendraient à Paris, ils travailleraient ensemble, ne se quitteraient pas ; — et, comme délassement à leurs travaux, ils auraient des amours de princesses, dans des boudoirs de satin, ou de fulgurantes orgies avec des courtisanes illustres. Des doutes succédaient à leurs emportements d'espoir. Après des crises de gaieté verbeuse, ils tombaient dans des silences profonds.
40Les soirs d'été, quand ils avaient marché longtemps par les chemins pierreux au bord des vignes, ou sur la grande route en pleine campagne, et que les blés ondulaient au soleil, tandis que des senteurs d'angélique passaient dans l'air, une sorte d'étouffement les prenait, et ils s'étendaient sur le dos, étourdis, enivrés.
42Mais Deslauriers reste en province tandis que Frédéric monte à Paris faire son droit. Sa grande ambition pour son fils, sa mère la nourrit depuis toujours.
44Mme Moreau nourrissait une haute ambition pour son fils. Elle n'aimait pas à entendre blâmer le Gouvernement, par une sorte de prudence anticipée. Il aurait besoin de protections d'abord ; puis, grâce à ses moyens, il deviendrait conseiller d'État, ambassadeur, ministre. Ses triomphes au collège de Sens légitimaient cet orgueil ; il avait remporté le prix d'honneur.
46À Paris, désœuvré, Frédéric erre dans les rues, guettant Mme Arnoux.
48Au-dessus de la boutique d'Arnoux, il y avait au premier étage trois fenêtres, éclairées chaque soir. Des ombres circulaient par derrière, une surtout, c'était la sienne ; — et il se dérangeait de très loin pour regarder ces fenêtres et contempler cette ombre.
50Une négresse, qu'il croisa un jour dans les Tuileries, tenant une petite fille par la main, lui rappela la négresse de Mme Arnoux. Elle devait y venir comme les autres ; toutes les fois qu'il traversait les Tuileries, son cœur battait, espérant la rencontrer.
52Il finit par se lier avec Arnoux lui-même, et se fait inviter à ses dîners du jeudi — pour l'amour, en réalité, de sa femme.
54Rosenwald les interrompit, en priant Mme Arnoux de chanter quelque chose. Il préluda, elle attendait ; ses lèvres s'entr'ouvrirent, et un son pur, long, filé, monta dans l'air.
56Frédéric ne comprit rien aux paroles italiennes.
58Cela commençait sur un rythme grave, tel qu'un chant d'église, puis, s'animant crescendo, multipliait les éclats sonores, s'apaisait tout à coup ; et la mélodie revenait amoureusement, avec une oscillation large et paresseuse.
60Elle se tenait debout, près du clavier, les bras tombants, le regard perdu. Quelquefois, pour lire la musique, elle clignait ses paupières en avançant le front, un instant. Sa voix de contralto prenait dans les cordes basses une intonation lugubre qui glaçait, et alors sa belle tête, aux grands sourcils, s'inclinait sur son épaule ; sa poitrine se gonflait, ses bras s'écartaient, son cou d'où s'échappaient des roulades se renversait mollement comme sous des baisers aériens ; elle lança trois notes aiguës, redescendit, en jeta une plus haute encore, et, après un silence, termina par un point d'orgue.
62Ce soir-là, en rentrant, seul sur le Pont-Neuf, une certitude s'impose à lui.
64Il s'était arrêté au milieu du Pont-Neuf, et, tête nue, poitrine ouverte, il aspirait l'air. Cependant, il sentait monter du fond de lui-même quelque chose d'intarissable, un afflux de tendresse qui l'énervait, comme le mouvement des ondes sous ses yeux. À l'horloge d'une église, une heure sonna, lentement, pareille à une voix qui l'eût appelé.
66Alors, il fut saisi par un de ces frissons de l'âme où il vous semble qu'on est transporté dans un monde supérieur. Une faculté extraordinaire, dont il ne savait pas l'objet, lui était venue. Il se demanda, sérieusement, s'il serait un grand peintre ou un grand poète ; — et il se décida pour la peinture, car les exigences de ce métier le rapprocheraient de Mme Arnoux. Il avait donc trouvé sa vocation ! Le but de son existence était clair maintenant, et l'avenir infaillible.
68Des années passent, faites d'espoirs et de désillusions, jusqu'à ce jour de décembre 1845 où tout bascule.
70Un jour, le 12 décembre 1845, vers neuf heures du matin, la cuisinière monta une lettre dans sa chambre.
72L'adresse, en gros caractères, était d'une écriture inconnue ; et Frédéric, sommeillant, ne se pressa pas de la décacheter. Enfin, il lut :
74" Justice de paix du Havre, IIIe arrondissement.
76" Monsieur,
78" M. Moreau, votre oncle, étant mort ab intestat... "
80Il héritait !
82Comme si un incendie eût éclaté derrière le mur, il sauta hors de son lit, pieds nus, en chemise : il se passa la main sur le visage, doutant de ses yeux, croyant qu'il rêvait encore, et, pour se raffermir dans la réalité, il ouvrit la fenêtre toute grande.
84Il était tombé de la neige ; les toits étaient blancs ; — et même il reconnut dans la cour un baquet à lessive, qui l'avait fait trébucher la veille au soir.
86Il relut la lettre trois fois de suite ; rien de plus vrai ! toute la fortune de l'oncle ! Vingt-sept mille livres de rente ! — et une joie frénétique le bouleversa, à l'idée de revoir Mme Arnoux.
88Riche, Frédéric s'installe à Paris et mène grand train. Un soir, Arnoux l'entraîne à un bal costumé chez sa maîtresse, la jeune Rosanette Bron, dite la Maréchale.
90Un groom leur ouvrit la porte, et ils entrèrent dans l'antichambre, où des paletots, des manteaux et des châles étaient jetés en pile sur des chaises. Une jeune femme, en costume de dragon Louis XV, la traversait en ce moment-là. C'était Mlle Rose-Annette Bron, la maîtresse du lieu.
92— " Eh bien ? " dit Arnoux.
94— " C'est fait ! " répondit-elle.
96— " Ah ! merci, mon ange ! "
98Et il voulut l'embrasser.
100— " Prends donc garde, imbécile ! tu vas gâter mon maquillage ! "
102Arnoux présenta Frédéric.
104— " Tapez là dedans, monsieur, soyez le bienvenu ! "
106Mais c'est toujours Mme Arnoux qu'il aime. Les époux Arnoux louent une petite maison à Auteuil ; Frédéric y multiplie ses visites.
108Elle lui dit son existence d'autrefois, à Chartres, chez sa mère ; sa dévotion vers douze ans, puis sa fureur de musique, lorsqu'elle chantait jusqu'à la nuit, dans sa petite chambre, d'où l'on découvrait les remparts. Il lui conta ses mélancolies au collège, et comment dans son ciel poétique resplendissait un visage de femme, si bien qu'en la voyant pour la première fois, il l'avait reconnue.
110Ces discours n'embrassaient, d'habitude, que les années de leur fréquentation. Il lui rappelait d'insignifiants détails, la couleur de sa robe à telle époque, quelle personne un jour était survenue, ce qu'elle avait dit une autre fois ; et elle répondait tout émerveillée :
112— " Oui, je me rappelle ! "
114Leurs goûts, leurs jugements étaient les mêmes.
116Souvent celui des deux qui écoutait l'autre s'écriait :
118— " Moi aussi ! "
120Et l'autre à son tour reprenait :
122— " Moi aussi ! "
124Puis c'étaient d'interminables plaintes sur la Providence :
126— " Pourquoi le ciel ne l'a-t-il pas voulu ! Si nous nous étions rencontrés !... "
128— " Ah ! si j'avais été plus jeune ! " soupirait-elle.
130— " Non ! moi, un peu plus vieux. "
132Et ils s'imaginaient une vie exclusivement amoureuse, assez féconde pour remplir les plus vastes solitudes, excédant toutes joies, défiant toutes les misères, où les heures auraient disparu dans un continuel épanchement d'eux-mêmes, et qui aurait fait quelque chose de resplendissant et d'élevé comme la palpitation des étoiles.
134L'amour reste chaste, empêché. Février 1848 : la monarchie de Juillet s'effondre. Le peuple envahit les Tuileries.
136Tout à coup la Marseillaise retentit. Hussonnet et Frédéric se penchèrent sur la rampe. C'était le peuple. Il se précipita dans l'escalier, en secouant à flots vertigineux des têtes nues, des casques, des bonnets rouges, des baïonnettes et des épaules, si impétueusement, que des gens disparaissaient dans cette masse grouillante qui montait toujours, comme un fleuve refoulé par une marée d'équinoxe, avec un long mugissement, sous une impulsion irrésistible. En haut, elle se répandit, et le chant tomba.
138Et poussés malgré eux, ils entrèrent dans un appartement où s'étendait, au plafond, un dais de velours rouge. Sur le trône, en dessous, était assis un prolétaire à barbe noire, la chemise entrouverte, l'air hilare et stupide comme un magot. D'autres gravissaient l'estrade pour s'asseoir à sa place.
140— " Quel mythe ! " dit Hussonnet. " Voilà le peuple souverain ! "
142Alors, une joie frénétique éclata, comme si, à la place du trône, un avenir de bonheur illimité avait paru ; et le peuple, moins par vengeance que pour affirmer sa possession, brisa, lacéra les glaces et les rideaux, les lustres, les flambeaux, les tables, les chaises, les tabourets, tous les meubles, jusqu'à des albums de dessins, jusqu'à des corbeilles de tapisserie.
144La République proclamée s'étouffe bientôt dans le sang de juin. Frédéric, désabusé, se rapproche des salons bourgeois — et de Mme Dambreuse, l'ambitieuse épouse d'un vieux banquier, qui se meurt.
146Son visage était jaune comme de la paille ; un peu d'écume sanguinolente marquait les coins de sa bouche. Il avait un foulard autour du crâne, un gilet de tricot, et un crucifix d'argent sur la poitrine, entre ses bras croisés.
148Elle était finie, cette existence pleine d'agitations ! Combien n'avait-il pas fait de courses dans les bureaux, aligné de chiffres, tripoté d'affaires, entendu de rapports ! Que de boniments, de sourires, de courbettes ! Car il avait acclamé Napoléon, les Cosaques, Louis XVIII, 1830, les ouvriers, tous les régimes, chérissant le Pouvoir d'un tel amour, qu'il aurait payé pour se vendre.
150Mais il laissait le domaine de la Fortelle, trois manufactures en Picardie, le bois de Crancé dans l'Yonne, une ferme près d'Orléans, des valeurs mobilières considérables.
152Frédéric fit ainsi la récapitulation de sa fortune ; et elle allait, pourtant, lui appartenir !
154Frédéric vit désormais aussi avec Rosanette ; ils ont un enfant. Un jour, l'enfant tombe malade.
156Il entra chez elle la figure irritée.
158— " Eh bien, te voilà contente ! "
160Mais, sans remarquer ces paroles :
162— " Regarde donc ! "
164Et elle lui montra son enfant couché dans un berceau, près du feu. Elle l'avait trouvé si mal le matin chez sa nourrice, qu'elle l'avait ramené à Paris.
166Rosanette fut debout toute la nuit.
168Le matin, elle alla trouver Frédéric.
170— " Viens donc voir. Il ne remue plus. "
172En effet, il était mort. Elle le prit, le secoua, l'étreignait en l'appelant des noms les plus doux, le couvrait de baisers et de sanglots, tournait sur elle-même, éperdue, s'arrachait les cheveux, poussait des cris ; — et se laissa tomber au bord du divan, où elle restait la bouche ouverte, avec un flot de larmes tombant de ses yeux fixes. Puis une torpeur la gagna, et tout devint tranquille dans l'appartement. Les meubles étaient renversés. Deux ou trois serviettes traînaient. Six heures sonnèrent. La veilleuse s'éteignit.
174Décembre 1851. Le coup d'État de Louis-Napoléon Bonaparte approche. Le brave Dussardier, seul de tous les amis resté fidèle à ses idéaux de 1848, se confie une dernière fois à Frédéric.
176— " Acceptez-les ! Faites-moi ce plaisir-là ! Je suis tellement désespéré ! Est-ce que tout n'est pas fini, d'ailleurs ? — J'avais cru, quand la Révolution est arrivée, qu'on serait heureux. Vous rappelez-vous comme c'était beau ! comme on respirait bien ! Mais nous voilà retombés pire que jamais. "
178Et, fixant ses yeux à terre :
180— " Maintenant, ils tuent notre République, comme ils ont tué l'autre, la romaine ! et la pauvre Venise, la pauvre Pologne, la pauvre Hongrie ! Quelles abominations ! "
182Il se prit le front à deux mains ; puis, écartant les bras comme dans une grande détresse :
184— " Si on tâchait, cependant ! Si on était de bonne foi, on pourrait s'entendre ! Mais non !... Moi, je n'ai jamais fait de mal ; et, pourtant, c'est comme un poids qui me pèse sur l'estomac. J'en deviendrai fou, si ça continue. J'ai envie de me faire tuer. "
186Deux jours plus tard, sur les boulevards où charge la troupe, Frédéric le retrouve.
188Sur les marches de Tortoni, un homme, — Dussardier, — remarquable de loin à sa haute taille, restait sans plus bouger qu'une cariatide.
190Un des agents qui marchait en tête, le tricorne sur les yeux, le menaça de son épée.
192L'autre alors, s'avançant d'un pas, se mit à crier :
194— " Vive la République ! "
196Il tomba sur le dos, les bras en croix.
198Un hurlement d'horreur s'éleva de la foule. L'agent fit un cercle autour de lui avec son regard ; et Frédéric, béant, reconnut Sénécal.
200Les années passent. Frédéric a tout perdu — fortune, ambitions, amours. Un soir de mars 1867, une femme entre dans son cabinet.
202— " Madame Arnoux ! "
204— " Frédéric ! "
206Elle le saisit par les mains, l'attira doucement vers la fenêtre, et elle le considérait tout en répétant :
208— " C'est lui ! C'est donc lui ! "
210Dans la pénombre du crépuscule, il n'apercevait que ses yeux sous la voilette de dentelle noire qui masquait sa figure.
212Elle l'avait aperçu autrefois dans la cour de sa maison, et s'était cachée.
214— " Pourquoi ? "
216Alors, d'une voix tremblante, et avec de longs intervalles entre ses mots :
218— " J'avais peur ! Oui... peur de vous... de moi ! "
220Cette révélation lui donna comme un saisissement de volupté. Son cœur battait à grands coups.
222— " N'importe, nous nous serons bien aimés. "
224— " Sans nous appartenir, pourtant ! "
226— " Cela vaut peut-être mieux " , reprit-elle.
228— " Non ! non ! Quel bonheur nous aurions eu ! "
230— " Oh ! je le crois, avec un amour comme le vôtre ! "
232Quand ils rentrèrent, Mme Arnoux ôta son chapeau. La lampe, posée sur une console, éclaira ses cheveux blancs. Ce fut comme un heurt en pleine poitrine.
234Pour lui cacher cette déception, il se posa par terre à ses genoux, et, prenant ses mains, se mit à lui dire des tendresses.
236— " Déjà ! " dit-elle, " au quart, je m'en irai. "
238Elle se rassit ; mais elle observait la pendule, et il continuait à marcher en fumant. Tous les deux ne trouvaient plus rien à se dire. Il y a un moment, dans les séparations, où la personne aimée n'est déjà plus avec nous.
240Enfin, l'aiguille ayant dépassé les vingt-cinq minutes, elle prit son chapeau par les brides, lentement.
242— " Adieu, mon ami, mon cher ami ! Je ne vous reverrai jamais ! C'était ma dernière démarche de femme. Mon âme ne vous quittera pas. Que toutes les bénédictions du ciel soient sur vous ! "
244Et elle le baisa au front, comme une mère.
246Mais elle parut chercher quelque chose, et lui demanda des ciseaux.
248Elle défit son peigne ; tous ses cheveux blancs tombèrent.
250Elle s'en coupa, brutalement, à la racine, une longue mèche.
252— " Gardez-les ! Adieu ! "
254Quand elle fut sortie, Frédéric ouvrit sa fenêtre. Mme Arnoux, sur le trottoir, fit signe d'avancer à un fiacre qui passait. Elle monta dedans. La voiture disparut.
256Et ce fut tout.
258Le roman s'achève quelques mois plus tard, au coin du feu, entre Frédéric et Deslauriers, réconciliés une fois de plus. Ils font le bilan de leurs amis communs.
260Martinon était maintenant sénateur.
262Hussonnet occupait une haute place, où il se trouvait avoir sous sa main tous les théâtres et toute la presse.
264Cisy, enfoncé dans la religion et père de huit enfants, habitait le château de ses aïeux.
266Pellerin, après avoir donné dans le fouriérisme, l'homéopathie, les tables tournantes, l'art gothique et la peinture humanitaire, était devenu photographe ; et sur toutes les murailles de Paris, on le voyait représenté en habit noir, avec un corps minuscule et une grosse tête.
268— " Et ton intime Sénécal ? " demanda Frédéric.
270— " Disparu ! Je ne sais ! Et toi, ta grande passion, Mme Arnoux ? "
272— " Elle doit être à Rome avec son fils, lieutenant de chasseurs. "
274— " Et son mari ? "
276— " Mort l'année dernière. "
278— " Tiens ! " dit l'avocat.
280Puis se frappant le front :
282— " À propos, l'autre jour, dans une boutique, j'ai rencontré cette bonne Maréchale, tenant par la main un petit garçon qu'elle a adopté. Elle est veuve d'un certain M. Oudry, et très grosse maintenant, énorme. Quelle décadence ! Elle qui avait autrefois la taille si mince. "
284La conversation continue, roulant sur tous les autres.
286Deslauriers ne l'avait jamais vue, non plus que bien d'autres qui venaient chez Arnoux ; mais il se souvenait parfaitement de Regimbart.
288— " Vit-il encore ? "
290— " À peine ! Tous les soirs, régulièrement, depuis la rue de Grammont jusqu'à la rue Montmartre, il se traîne devant les cafés, affaibli, courbé en deux, vidé, un spectre ! "
292— " Eh bien, et Compain ? "
294Frédéric poussa un cri de joie, et pria l'ex-délégué du Gouvernement provisoire de lui apprendre le mystère de la tête de veau.
296— " C'est une importation anglaise. Pour parodier la cérémonie que les royalistes célébraient le 30 janvier, des Indépendants fondèrent un banquet annuel, où l'on mangeait des têtes de veau, et où on buvait du vin rouge dans des crânes de veau, en portant des toasts à l'extermination des Stuarts. Après Thermidor, des terroristes organisèrent une confrérie toute pareille, ce qui prouve que la bêtise est féconde. "
298— " Tu me parais bien calmé sur la politique ? "
300— " Effet de l'âge " , dit l'avocat.
302Et ils résumèrent leur vie.
304Ils l'avaient manquée tous les deux, celui qui avait rêvé l'amour, celui qui avait rêvé le pouvoir. Quelle en était la raison ?
306— " C'est peut-être le défaut de ligne droite " , dit Frédéric.
308— " Pour toi, cela se peut. Moi, au contraire, j'ai péché par excès de rectitude, sans tenir compte de mille choses secondaires, plus fortes que tout. J'avais trop de logique, et toi de sentiment. "
310Puis, ils accusèrent le hasard, les circonstances, l'époque où ils étaient nés.
312C'était pendant celles de 1837 qu'ils avaient été chez la Turque.
314On appelait ainsi une femme qui se nommait de son vrai nom Zoraïde Turc ; et beaucoup de personnes la croyaient une musulmane, une Turque, ce qui ajoutait à la poésie de son établissement, situé au bord de l'eau, derrière le rempart ; même en plein été, il y avait de l'ombre autour de sa maison, reconnaissable à un bocal de poissons rouges, près d'un pot de réséda, sur une fenêtre. Des demoiselles, en camisole blanche, avec du fard aux pommettes et de longues boucles d'oreilles, frappaient aux carreaux quand on passait, et, le soir, sur le pas de la porte, chantonnaient doucement d'une voix rauque.
316Ce lieu de perdition projetait dans tout l'arrondissement un éclat fantastique.
318Or, un dimanche, pendant qu'on était aux Vêpres, Frédéric et Deslauriers, s'étant fait préalablement friser, cueillirent des fleurs dans le jardin de Mme Moreau, puis sortirent par la porte des champs, et, après un grand détour dans les vignes, revinrent par la Pêcherie et se glissèrent chez la Turque, en tenant toujours leurs gros bouquets.
320Frédéric présenta le sien, comme un amoureux à sa fiancée. Mais la chaleur qu'il faisait, l'appréhension de l'inconnu, une espèce de remords, et jusqu'au plaisir de voir, d'un seul coup d'œil, tant de femmes à sa disposition, l'émurent tellement, qu'il devint très pâle et restait sans avancer, sans rien dire. Toutes riaient, joyeuses de son embarras ; croyant qu'on s'en moquait, il s'enfuit ; et, comme Frédéric avait l'argent, Deslauriers fut bien obligé de le suivre.
322On les vit sortir. Cela fit une histoire, qui n'était pas oubliée trois ans après.
324Ils se la contèrent prolixement, chacun complétant les souvenirs de l'autre ; et, quand ils eurent fini :
326— " C'est là ce que nous avons eu de meilleur ! " dit Frédéric.
328— " Oui, peut-être bien ? C'est là ce que nous avons eu de meilleur ! " , dit Deslauriers.