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Madame Bovary — en 20 minutes

Madame Bovary — en 20 minutes
Cette version n’est pas un résumé paraphrasé : c’est une traversée du roman faite d’extraits authentiques de Flaubert, cousus par de courtes liaisons éditoriales (en italique), pour parcourir en vingt minutes l’arc complet de l’histoire — de l’arrivée du jeune Charles Bovary au collège jusqu’à la dernière ligne, sur Homais et sa croix d’honneur.

Le roman s’ouvre au collège de Rouen, un jour où un nouvel élève, gauche et mal dégrossi, fait son entrée dans la classe.
Nous étions à l’étude, quand le proviseur entra, suivi d’un nouveau habillé en bourgeois et d’un garçon de classe qui portait un grand pupitre. Ceux qui dormaient se réveillèrent, et chacun se leva comme surpris dans son travail.
Le nouveau, prenant alors une résolution extrême, ouvrit une bouche démesurée et lança à pleins poumons, comme pour appeler quelqu’un, ce mot : Charbovari.
Ce fut un vacarme qui s’élança d’un bond, monta en crescendo, avec des éclats de voix aigus (on hurlait, on aboyait, on trépignait, on répétait : Charbovari ! Charbovari !), puis qui roula en notes isolées, se calmant à grand’peine, et parfois qui reprenait tout à coup sur la ligne d’un banc où saillissait encore çà et là, comme un pétard mal éteint, quelque rire étouffé.
Charles Bovary grandit, devient officier de santé médiocre, et sa mère lui fait épouser une veuve plus âgée, Héloïse.
Charles avait entrevu dans le mariage l’avènement d’une condition meilleure, imaginant qu’il serait plus libre et pourrait disposer de sa personne et de son argent. Mais sa femme fut le maître ; il devait devant le monde dire ceci, ne pas dire cela, faire maigre tous les vendredis, s’habiller comme elle l’entendait, harceler par son ordre les clients qui ne payaient pas. Elle décachetait ses lettres, épiait ses démarches, et l’écoutait, à travers la cloison, donner ses consultations dans son cabinet, quand il y avait des femmes.
Héloïse meurt bientôt. À l’occasion d’une jambe cassée à soigner à la ferme des Bertaux, Charles rencontre la fille du fermier, Emma Rouault.
Charles fut surpris de la blancheur de ses ongles. Ils étaient brillants, fins du bout, plus nettoyés que les ivoires de Dieppe, et taillés en amande. Sa main pourtant n’était pas belle, point assez pâle peut-être, et un peu sèche aux phalanges ; elle était trop longue aussi, et sans molles inflexions de lignes sur les contours. Ce qu’elle avait de beau, c’étaient les yeux ; quoiqu’ils fussent bruns, ils semblaient noirs à cause des cils, et son regard arrivait franchement à vous avec une hardiesse candide.
Charles revient souvent aux Bertaux. Un soir, dans un chemin creux, il se décide enfin à demander sa main au père Rouault.
– Maître Rouault, murmura-t-il, je voudrais bien vous dire quelque chose.
Ils s’arrêtèrent. Charles se taisait.
– Mais contez-moi votre histoire ! est-ce que je ne sais pas tout ? dit le père Rouault, en riant doucement.
– Moi, je ne demande pas mieux, continua le fermier. Quoique sans doute la petite soit de mon idée, il faut pourtant lui demander son avis. Allez-vous-en donc ; je m’en vais retourner chez nous. Si c’est oui, entendez-moi bien, vous n’aurez pas besoin de revenir, à cause du monde, et, d’ailleurs, ça la saisirait trop. Mais pour que vous ne vous mangiez pas le sang, je pousserai tout grand l’auvent de la fenêtre contre le mur : vous pourrez le voir par derrière, en vous penchant sur la haie.
Charles attacha son cheval à un arbre. Il courut se mettre dans le sentier ; il attendit. Une demi-heure se passa, puis il compta dix-neuf minutes à sa montre. Tout à coup un bruit se fit contre le mur ; l’auvent s’était rabattu, la cliquette tremblait encore.
Charles épouse Emma. La noce rassemble tout le voisinage à la ferme des Bertaux.
C’était sous le hangar de la charretterie que la table était dressée. Il y avait dessus quatre aloyaux, six fricassées de poulets, du veau à la casserole, trois gigots, et, au milieu, un joli cochon de lait rôti, flanqué de quatre andouilles à l’oseille. Aux angles, se dressait l’eau-de-vie dans des carafes. On avait été chercher un pâtissier à Yvetot, pour les tourtes et les nougats. Comme il débutait dans le pays, il avait soigné les choses ; et il apporta, lui-même, au dessert, une pièce montée qui fit pousser des cris. À la base, d’abord, c’était un carré de carton bleu figurant un temple avec portiques, colonnades et statuettes de stuc tout autour ; puis se tenait au second étage un donjon en gâteau de Savoie, entouré de menues fortifications en angélique, amandes, raisins secs, quartiers d’oranges ; et enfin, sur la plate-forme supérieure, on voyait un petit Amour, se balançant à une escarpolette de chocolat, dont les deux poteaux étaient terminés par deux boutons de rose naturels, en guise de boules, au sommet.
Installés à Tostes, le mariage déçoit vite les rêves de la jeune femme, nourris de lectures romanesques au couvent.
Avant qu’elle se mariât, elle avait cru avoir de l’amour ; mais le bonheur qui aurait dû résulter de cet amour n’étant pas venu, il fallait qu’elle se fût trompée, songeait-elle. Et Emma cherchait à savoir ce que l’on entendait au juste dans la vie par les mots de félicité, de passion et d’ivresse, qui lui avaient paru si beaux dans les livres.
Le souvenir de son voyage de noces manqué la ronge déjà.
Elle songeait quelquefois que c’étaient là pourtant les plus beaux jours de sa vie, la lune de miel, comme on disait. Pour en goûter la douceur, il eût fallu, sans doute, s’en aller vers ces pays à noms sonores où les lendemains de mariage ont de plus suaves paresses ! Il lui semblait que certains lieux sur la terre devaient produire du bonheur, comme une plante particulière au sol et qui pousse mal tout autre part.
La conversation de Charles était plate comme un trottoir de rue, et les idées de tout le monde y défilaient dans leur costume ordinaire, sans exciter d’émotion, de rire ou de rêverie. Il n’avait jamais été curieux, disait-il, pendant qu’il habitait Rouen, d’aller voir au théâtre les acteurs de Paris. Il ne savait ni nager, ni faire des armes, ni tirer le pistolet, et il ne put, un jour, lui expliquer un terme d’équitation qu’elle avait rencontré dans un roman.
Un soir, pourtant, un événement extraordinaire tombe dans la grisaille de Tostes : les Bovary sont invités à un bal au château de la Vaubyessard.
Le cœur d’Emma lui battit un peu lorsque, son cavalier la tenant par le bout des doigts, elle vint se mettre en ligne et attendit le coup d’archet pour partir. Mais bientôt l’émotion disparut ; et, se balançant au rythme de l’orchestre, elle glissait en avant, avec des mouvements légers du cou.
Cependant, un des valseurs, qu’on appelait familièrement « Vicomte » et dont le gilet très ouvert semblait moulé sur la poitrine, vint une seconde fois encore inviter madame Bovary, l’assurant qu’il la guiderait et qu’elle s’en tirerait bien.
Ils commencèrent lentement, puis allèrent plus vite. Ils tournaient : tout tournait autour d’eux, les lampes, les meubles, les lambris, et le parquet, comme un disque sur un pivot.
Le souvenir de ce bal hante Emma des mois durant. De retour à Tostes, l’ennui se referme sur elle comme un couvercle.
Elles allaient donc maintenant se suivre ainsi à la file, toujours pareilles, innombrables, et n’apportant rien ! Les autres existences, si plates qu’elles fussent, avaient du moins la chance d’un événement. Une aventure amenait parfois des péripéties à l’infini, et le décor changeait. Mais, pour elle, rien n’arrivait, Dieu l’avait voulu ! L’avenir était un corridor tout noir, et qui avait au fond sa porte bien fermée.
Inquiet pour la santé nerveuse de sa femme, Charles finit par déménager le ménage à Yonville-l’Abbaye — un bourg dominé par la pharmacie de son futur ami et rival, M. Homais.
Mais ce qui attire le plus les yeux, c’est, en face de l’auberge du Lion d’or, la pharmacie de M. Homais ! Le soir, principalement, quand son quinquet est allumé et que les bocaux rouges et verts qui embellissent sa devanture allongent au loin, sur le sol, leurs deux clartés de couleur, alors, à travers elles, comme dans des feux du Bengale, s’entrevoit l’ombre du pharmacien, accoudé sur son pupitre. Sa maison, du haut en bas, est placardée d’inscriptions écrites en anglaise, en ronde, en moulée : « Eaux de Vichy, de Seltz et de Barèges, robs dépuratifs, médecine Raspail, racahout des Arabes, pastilles Darcet, pâte Regnault, bandages, bains, chocolats de santé, etc. » Et l’enseigne, qui tient toute la largeur de la boutique, porte en lettres d’or : Homais, pharmacien.
Le soir de leur arrivée, à l’auberge du Lion d’or, Emma fait la connaissance d’un jeune clerc de notaire, Léon Dupuis.
De l’autre côté de la cheminée, un jeune homme à chevelure blonde la regardait silencieusement.
Comme il s’ennuyait beaucoup à Yonville, où il était clerc chez maître Guillaumin, souvent M. Léon Dupuis (c’était lui, le second habitué du Lion d’or) reculait l’instant de son repas, espérant qu’il viendrait quelque voyageur à l’auberge avec qui causer dans la soirée.
Emma accouche peu après.
Elle accoucha un dimanche, vers six heures, au soleil levant.
– C’est une fille ! dit Charles. Elle tourna la tête et s’évanouit.
Entre Emma et Léon naît une tendresse muette, faite de lectures partagées et de silences au coin du feu — un amour que ni l’un ni l’autre n’ose déclarer. Découragé, le jeune homme finit par partir étudier le droit à Paris.
Léon la sentit entre ses doigts, et la substance même de tout son être lui semblait descendre dans cette paume humide.
Puis il ouvrit la main ; leurs yeux se rencontrèrent encore, et il disparut.
Peu après le départ de Léon, un riche propriétaire voisin, Rodolphe Boulanger, vient consulter Charles pour un domestique. Il aperçoit Emma.
– Dites-lui que M. Rodolphe Boulanger de la Huchette est là.
Ce n’était point par vanité territoriale que le nouvel arrivant avait ajouté à son nom la particule, mais afin de se faire mieux connaître. La Huchette, en effet, était un domaine près d’Yonville, dont il venait d’acquérir le château, avec deux fermes qu’il cultivait lui-même, sans trop se gêner cependant. Il vivait en garçon, et passait pour avoir au moins quinze mille livres de rentes !
En s’en retournant chez lui, Rodolphe calcule déjà froidement sa conquête.
– Elle est fort gentille ! se disait-il ; elle est fort gentille, cette femme du médecin ! De belles dents, les yeux noirs, le pied coquet, et de la tournure comme une Parisienne. D’où diable sort-elle ? Où donc l’a-t-il trouvée, ce gros garçon-là ?
M. Rodolphe Boulanger avait trente-quatre ans ; il était de tempérament brutal et d’intelligence perspicace, ayant d’ailleurs beaucoup fréquenté les femmes, et s’y connaissant bien. Celle-là lui avait paru jolie ; il y rêvait donc, et à son mari.
– Je le crois très bête. Elle en est fatiguée sans doute. Il porte des ongles sales et une barbe de trois jours. Tandis qu’il trottine à ses malades, elle reste à ravauder des chaussettes. Et on s’ennuie ! on voudrait habiter la ville, danser la polka tous les soirs ! Pauvre petite femme ! Ça bâille après l’amour, comme une carpe après l’eau sur une table de cuisine. Avec trois mots de galanterie, cela vous adorerait, j’en suis sûr ! ce serait tendre ! charmant !... Oui, mais comment s’en débarrasser ensuite ?
L’occasion se présente aux Comices agricoles d’Yonville, où Rodolphe entraîne Emma à l’écart, dans la salle des délibérations de la mairie, pendant que résonnent en bas les discours officiels.
– Est-ce que cette conjuration du monde ne vous révolte pas ? Est-il un seul sentiment qu’il ne condamne ? Les instincts les plus nobles, les sympathies les plus pures sont persécutés, calomniés, et, s’il se rencontre enfin deux pauvres âmes, tout est organisé pour qu’elles ne puissent se joindre. Elles essayeront cependant, elles battront des ailes, elles s’appelleront. Oh ! n’importe, tôt ou tard, dans six mois, dix ans, elles se réuniront, s’aimeront, parce que la fatalité l’exige et qu’elles sont nées l’une pour l’autre.
Sa déclaration se poursuit, entrecoupée, par la fenêtre ouverte, des annonces du concours agricole qui monte de la place.
Rodolphe lui serrait la main, et il la sentait toute chaude et frémissante comme une tourterelle captive qui veut reprendre sa volée ; mais, soit qu’elle essayât de la dégager ou bien qu’elle répondît à cette pression, elle fit un mouvement des doigts ; il s’écria :
– Oh ! merci ! Vous ne me repoussez pas ! Vous êtes bonne ! vous comprenez que je suis à vous ! Laissez que je vous voie, que je vous contemple !
« Emploi de tourteaux de graines oléagineuses », continua le président.
« Catherine-Nicaise-Élisabeth Leroux, de Sassetot-la-Guerrière, pour cinquante-quatre ans de service dans la même ferme, une médaille d’argent – du prix de vingt-cinq francs ! »
Quelques semaines plus tard, Rodolphe entraîne Emma à cheval dans la forêt.
Ils s’assirent sur un tronc d’arbre renversé, et Rodolphe se mit à lui parler de son amour. Il ne l’effraya point d’abord par des compliments. Il fut calme, sérieux, mélancolique.
Elle renversa son cou blanc, qui se gonflait d’un soupir ; et, défaillante, tout en pleurs, avec un long frémissement et se cachant la figure, elle s’abandonna.
Dans les bras de Rodolphe, Emma se met à rêver d’un ailleurs, d’une fuite.
Au galop de quatre chevaux, elle était emportée depuis huit jours vers un pays nouveau, d’où ils ne reviendraient plus. Ils allaient, ils allaient, les bras enlacés, sans parler. Souvent, du haut d’une montagne, ils apercevaient tout à coup quelque cité splendide avec des dômes, des ponts, des navires, des forêts de citronniers et des cathédrales de marbre blanc. Et puis ils arrivaient, un soir, dans un village de pêcheurs, où des filets bruns séchaient au vent, le long de la falaise et des cabanes. C’est là qu’ils s’arrêteraient pour vivre ; ils habiteraient une maison basse, à toit plat, ombragée d’un palmier, au fond d’un golfe, au bord de la mer. Ils se promèneraient en gondole, ils se balanceraient en hamac ; et leur existence serait facile et large comme leurs vêtements de soie, toute chaude et étoilée comme les nuits douces qu’ils contempleraient.
L’idylle dure des mois. Entre-temps, poussé par Homais et par Emma elle-même, Charles se laisse convaincre de tenter une opération chirurgicale sur le pied-bot du garçon d’écurie Hippolyte — une tentative de se rendre digne d’elle.
Ni Ambroise Paré, appliquant pour la première fois depuis Celse, après quinze siècles d’intervalle, la ligature immédiate d’une artère ; ni Dupuytren allant ouvrir un abcès à travers une couche épaisse d’encéphale, n’avaient certes le cœur si palpitant, la main si frémissante, l’intellect aussi tendu que M. Bovary quand il approcha d’Hippolyte, son ténotome entre les doigts. Charles piqua la peau ; on entendit un craquement sec. Le tendon était coupé, l’opération était finie. Hippolyte n’en revenait pas de surprise ; il se penchait sur les mains de Bovary pour les couvrir de baisers.
Mais la gangrène se déclare, et il faut appeler en catastrophe un chirurgien de Neufchâtel pour amputer la jambe. Cet échec humiliant achève de détacher Emma de son mari — et la rejette, plus violemment encore, dans les bras de Rodolphe. Elle rêve désormais de fuir avec lui. Mais Rodolphe, effrayé par tant d’exigence, se dérobe la veille du départ prévu, et laisse pour toute explication une lettre lâche, cachée sous des abricots.
« Du courage, Emma ! du courage ! Je ne veux pas faire le malheur de votre existence... »
« Avez-vous mûrement pesé votre détermination ? Savez-vous l’abîme où je vous entraînais, pauvre ange ? Non, n’est-ce pas ? Vous alliez confiante et folle, croyant au bonheur, à l’avenir... Ah ! malheureux que nous sommes ! insensés ! »
« Je ne vous oublierai pas, croyez-le bien, et j’aurai continuellement pour vous un dévouement profond ; mais, un jour, tôt ou tard, cette ardeur (c’est là le sort des choses humaines) se fût diminuée, sans doute ! »
« Le monde est cruel, Emma. Partout où nous eussions été, il nous aurait poursuivis. »
« Je serai loin quand vous lirez ces tristes lignes ; car j’ai voulu m’enfuir au plus vite afin d’éviter la tentation de vous revoir. Pas de faiblesse ! Je reviendrai ; et peut-être que, plus tard, nous causerons ensemble très froidement de nos anciennes amours. Adieu ! »
Et il y avait un dernier adieu, séparé en deux mots : À Dieu ! ce qu’il jugeait d’un excellent goût.
Effondrée, Emma monte au grenier pour lire seule la lettre — et frôle le suicide.
Le rayon lumineux qui montait d’en bas directement tirait vers l’abîme le poids de son corps. Il lui semblait que le sol de la place oscillant s’élevait le long des murs, et que le plancher s’inclinait par le bout, à la manière d’un vaisseau qui tangue. Elle se tenait tout au bord, presque suspendue, entourée d’un grand espace. Le bleu du ciel l’envahissait, l’air circulait dans sa tête creuse, elle n’avait qu’à céder, qu’à se laisser prendre.
– Ma femme ! ma femme ! cria Charles.
Elle s’arrêta.
Elle échappe à la chute, mais une fièvre cérébrale la terrasse.
Pendant quarante-trois jours, Charles ne la quitta pas. Il abandonna tous ses malades ; il ne se couchait plus, il était continuellement à lui tâter le pouls, à lui poser des sinapismes, des compresses d’eau froide.
Convalescente, Emma est emmenée par Charles au théâtre de Rouen, voir le ténor Lagardy dans Lucie de Lamermoor.
Dès la première scène, il enthousiasma. Il pressait Lucie dans ses bras, il la quittait, il revenait, il semblait désespéré. Emma se penchait pour le voir, égratignant avec ses ongles le velours de sa loge. Elle s’emplissait le cœur de ces lamentations mélodieuses qui se traînaient à l’accompagnement des contrebasses, comme des cris de naufragés dans le tumulte d’une tempête. Elle reconnaissait tous les enivrements et les angoisses dont elle avait manqué mourir. La voix de la chanteuse ne lui semblait être que le retentissement de sa conscience, et cette illusion qui la charmait quelque chose même de sa vie. Mais personne sur la terre ne l’avait aimée d’un pareil amour.
Au sortir du théâtre, elle retrouve Léon, croisé par hasard dans la loge. Le souvenir de leur amour ancien, jamais avoué, se ranime aussitôt — et cette fois, ni l’un ni l’autre ne se dérobe. De ce jour, un mensonge nouveau s’installe : chaque jeudi, Emma prend l’Hirondelle pour Rouen, sous prétexte de leçons de piano.
Léon, sur le trottoir, continuait à marcher. Elle le suivait jusqu’à l’hôtel ; il montait, il ouvrait la porte, il entrait... Quelle étreinte !
Les premiers temps de cette liaison rouennaise sont vécus comme une seconde lune de miel.
Ce furent trois jours pleins, exquis, splendides, une vraie lune de miel. Ils étaient à l’hôtel de Boulogne, sur le port. Et ils vivaient là, volets fermés, portes closes, avec des fleurs par terre et des sirops à la glace, qu’on leur apportait dès le matin.
Un jour, à la sortie de la cathédrale où ils se sont donné rendez-vous, ils montent dans un fiacre sans destination — une course qui va durer toute une journée à travers Rouen.
– Où Monsieur va-t-il ? demanda le cocher.
– Où vous voudrez ! dit Léon poussant Emma dans la voiture.
Et la lourde machine se mit en route.
Et sur le port, au milieu des camions et des barriques, et dans les rues, au coin des bornes, les bourgeois ouvraient de grands yeux ébahis devant cette chose si extraordinaire en province, une voiture à stores tendus, et qui apparaissait ainsi continuellement, plus close qu’un tombeau et ballottée comme un navire.
Puis, vers six heures, la voiture s’arrêta dans une ruelle du quartier Beauvoisine, et une femme en descendit qui marchait le voile baissé, sans détourner la tête.
Pendant ce temps, à Yonville, le marchand d’étoffes Lheureux entortille Emma dans les billets à ordre, les cadeaux somptueux, les dettes qui s’accumulent en secret.
Il étala sur la table quatre billets à ordre, de mille francs chacun.
– Signez-moi cela, dit-il, et gardez tout.
Elle se récria, scandalisée.
– Mais, si je vous donne le surplus, répondit effrontément M. Lheureux, n’est-ce pas vous rendre service, à vous ?
Mais la routine finit par gagner Rouen comme elle avait gagné Yonville : la passion des jeudis s’use.
Ils se connaissaient trop pour avoir ces ébahissements de la possession qui en centuplent la joie. Elle était aussi dégoûtée de lui qu’il était fatigué d’elle. Emma retrouvait dans l’adultère toutes les platitudes du mariage.
Mais, en écrivant, elle percevait un autre homme, un fantôme fait de ses plus ardents souvenirs, de ses lectures les plus belles, de ses convoitises les plus fortes ; et il devenait à la fin si véritable, et accessible, qu’elle en palpitait émerveillée, sans pouvoir néanmoins le nettement imaginer, tant il se perdait, comme un dieu, sous l’abondance de ses attributs.
Sommée de payer, Emma retourne chez Lheureux, qui étale froidement le registre de ses dettes.
– Voyons..., voyons... le 3 août, deux cents francs... au 17 juin, cent cinquante... 23 mars, quarante-six... Et je ne dis rien des billets souscrits par Monsieur, un de 700 francs, un autre de 300 ! Quant à vos petits acomptes, aux intérêts, ça n’en finit pas, on s’y embrouille. Je ne m’en mêle plus !
L’engrenage se resserre jusqu’à la saisie. Emma, aux abois, va supplier le notaire Guillaumin de lui prêter de l’argent — qui n’y voit qu’une occasion.
– De grâce, restez ! je vous aime ! Il la saisit par la taille.
Un flot de pourpre monta vite au visage de madame Bovary. Elle se recula d’un air terrible, en s’écriant :
– Vous profitez impudemment de ma détresse, monsieur ! Je suis à plaindre, mais pas à vendre !
En dernier recours, désespérée, elle va jusqu’à retourner chez Rodolphe pour lui demander trois mille francs.
– Eh bien !... je suis ruinée, Rodolphe ! Tu vas me prêter trois mille francs !
– Ah ! pensa Rodolphe, qui devint très pâle tout à coup, c’est pour cela qu’elle est venue ! Enfin il dit d’un air calme : – Je ne les ai pas, chère madame.
– Je ne les ai pas ! répondit Rodolphe avec ce calme parfait dont se recouvrent, comme d’un bouclier, les colères résignées.
N’ayant plus aucun recours, Emma court chez le pharmacien Homais et se fait ouvrir, sous un prétexte, le cabinet où sont enfermés les poisons.
La clef tourna dans la serrure, et elle alla droit vers la troisième tablette, tant son souvenir la guidait bien, saisit le bocal bleu, en arracha le bouchon, y fourra sa main, et, la retirant pleine d’une poudre blanche, elle se mit à manger à même.
– Arrêtez ! s’écria-t-il, en se jetant sur elle.
– Tais-toi ! on viendrait...
– N’en dis rien, tout retomberait sur ton maître !
Puis elle s’en retourna subitement apaisée, et presque dans la sérénité d’un devoir accompli.
Rentrée chez elle, Emma écrit une lettre qu’elle scelle, en demandant qu’on ne l’ouvre que le lendemain. Puis les premiers symptômes commencent.
– Eh bien ! là..., là !... dit-elle d’une voix défaillante.
Il bondit au secrétaire, brisa le cachet et lut tout haut : Qu’on n’accuse personne... Il s’arrêta, se passa la main sur les yeux, et relut encore.
– Comment ! Au secours ! à moi !
Et il ne pouvait que répéter ce mot : « Empoisonnée ! empoisonnée ! » Félicité courut chez Homais, qui l’exclama sur la Place ; madame Lefrançois l’entendit au Lion d’or ; quelques-uns se levèrent pour l’apprendre à leurs voisins, et toute la nuit le village fut en éveil.
L’agonie dure jusqu’au lendemain. Le curé Bournisien vient administrer les derniers sacrements.
Le prêtre se releva pour prendre le crucifix ; alors elle allongea le cou comme quelqu’un qui a soif, et, collant ses lèvres sur le corps de l’Homme-Dieu, elle y déposa de toute sa force expirante le plus grand baiser d’amour qu’elle eût jamais donné. Ensuite il récita le Misereatur et l’Indulgentiam, trempa son pouce droit dans l’huile et commença les onctions : d’abord sur les yeux, qui avaient tant convoité toutes les somptuosités terrestres ; puis sur les narines, friandes de brises tièdes et de senteurs amoureuses ; puis sur la bouche, qui s’était ouverte pour le mensonge, qui avait gémi d’orgueil et crié dans la luxure ; puis sur les mains, qui se délectaient aux contacts suaves, et enfin sur la plante des pieds, si rapides autrefois quand elle courait à l’assouvissance de ses désirs, et qui maintenant ne marcheraient plus.
Au moment même où elle expire, la chanson grivoise d’un mendiant aveugle monte de la rue, par la fenêtre ouverte.
Souvent la chaleur d’un beau jour
Fait rêver fillette à l’amour.
Emma se releva comme un cadavre que l’on galvanise, les cheveux dénoués, la prunelle fixe, béante.
– L’aveugle s’écria-t-elle.
Et Emma se mit à rire, d’un rire atroce, frénétique, désespéré, croyant voir la face hideuse du misérable, qui se dressait dans les ténèbres éternelles comme un épouvantement.
Il souffla bien fort ce jour-là,
Et le jupon court s’envola !
Une convulsion la rabattit sur le matelas. Tous s’approchèrent. Elle n’existait plus.
Il y a toujours, après la mort de quelqu’un, comme une stupéfaction qui se dégage, tant il est difficile de comprendre cette survenue du néant et de se résigner à y croire.
L’enterrement a lieu quelques jours plus tard.
Puis, quand les quatre cordes furent disposées, on poussa la bière dessus. Il la regarda descendre. Elle descendait toujours.
Enfin on entendit un choc ; les cordes en grinçant remontèrent. Alors Bournisien prit la bêche que lui tendait Lestiboudois ; de sa main gauche, tout en aspergeant de la droite, il poussa vigoureusement une large pelletée ; et le bois du cercueil, heurté par les cailloux, fit ce bruit formidable qui nous semble être le retentissement de l’éternité.
Le soir même de l’enterrement, alors que tout Yonville dort déjà, quelqu’un d’autre veille encore près de la tombe fraîche.
Sur la fosse, entre les sapins, un enfant pleurait agenouillé, et sa poitrine, brisée par les sanglots, haletait dans l’ombre, sous la pression d’un regret immense plus doux que la lune et plus insondable que la nuit. La grille tout à coup craqua. C’était Lestiboudois ; il venait chercher sa bêche qu’il avait oubliée tantôt. Il reconnut Justin escaladant le mur, et sut alors à quoi s’en tenir sur le malfaiteur qui lui dérobait ses pommes de terre.
Charles, ruiné par les dettes accumulées, ne se relève pas du deuil.
Il fut obligé de vendre l’argenterie pièce à pièce, ensuite il vendit les meubles du salon. Tous les appartements se dégarnirent ; mais la chambre, sa chambre à elle, était restée comme autrefois. Après son dîner, Charles montait là. Il poussait devant le feu la table ronde, et il approchait son fauteuil. Il s’asseyait en face. Une chandelle brûlait dans un des flambeaux dorés. Berthe, près de lui, enluminait des estampes. Il souffrait, le pauvre homme, à la voir si mal vêtue, avec ses brodequins sans lacet, car la femme de ménage n’en prenait guère de souci. Mais elle était si douce, si gentille, et sa petite tête se penchait si gracieusement en laissant retomber sur ses joues roses sa bonne chevelure blonde, qu’une délectation infinie l’envahissait, plaisir tout mêlé d’amertume comme ces vins mal faits qui sentent la résine.
Pendant ce temps, Homais, prospère et jamais rassasié, nourrit une ambition secrète : la croix d’honneur.
Une ambition sourde le rongeait : Homais désirait la croix.
Alors Homais inclina vers le Pouvoir. Il rendit secrètement à M. le préfet de grands services dans les élections. Il se vendit enfin, il se prostitua. Il adressa même au souverain une pétition où il le suppliait de lui faire justice. Il l’appelait notre bon roi et le comparait à Henri IV. Et chaque matin, l’apothicaire se précipitait sur le journal pour y découvrir sa nomination ; elle ne venait pas.
Un jour, rangeant le bureau d’Emma, Charles découvre les lettres de Léon, puis le portrait de Rodolphe.
Il dévora jusqu’à la dernière, fouilla dans tous les coins, tous les meubles, tous les tiroirs, derrière les murs, sanglotant, hurlant, éperdu, fou. Il découvrit une boîte, la défonça d’un coup de pied. Le portrait de Rodolphe lui sauta en plein visage, au milieu des billets doux bouleversés.
Il croise même Rodolphe un jour, sans lui en vouloir.
– Je ne vous en veux pas, dit-il.
Rodolphe était resté muet. Et Charles, la tête dans ses deux mains, reprit d’une voix éteinte et avec l’accent résigné des douleurs infinies : – Non, je ne vous en veux plus !
Il ajouta même un grand mot, le seul qu’il ait jamais dit :
– C’est la faute de la fatalité !
Le lendemain, assis seul sous la tonnelle du jardin, Charles se laisse envahir par le souvenir.
Des jours passaient par le treillis ; les feuilles de vigne dessinaient leurs ombres sur le sable, le jasmin embaumait, le ciel était bleu, des cantharides bourdonnaient autour des lis en fleur, et Charles suffoquait comme un adolescent sous les vagues effluves amoureux qui gonflaient son cœur chagrin.
À sept heures, la petite Berthe, qui ne l’avait pas vu de toute l’après-midi, vint le chercher pour dîner.
Il avait la tête renversée contre le mur, les yeux clos, la bouche ouverte, et tenait dans ses mains une longue mèche de cheveux noirs.
– Papa, viens donc ! dit-elle.
Et, croyant qu’il voulait jouer, elle le poussa doucement. Il tomba par terre. Il était mort.
Le roman se referme sur un dernier retournement, aussi cruel qu’ironique.
Quand tout fut vendu, il resta douze francs soixante et quinze centimes qui servirent à payer le voyage de mademoiselle Bovary chez sa grand’mère. La bonne femme mourut dans l’année même ; le père Rouault étant paralysé, ce fut une tante qui s’en chargea. Elle est pauvre et l’envoie, pour gagner sa vie, dans une filature de coton.
Depuis la mort de Bovary, trois médecins se sont succédé à Yonville sans pouvoir y réussir, tant M. Homais les a tout de suite battus en brèche. Il fait une clientèle d’enfer ; l’autorité le ménage et l’opinion publique le protège.
Il vient de recevoir la croix d’honneur.