4Ceci n’est pas un résumé, mais une traversée du texte lui-même : des extraits réels de Flaubert, choisis pour suivre tout l’arc de ce court roman de jeunesse — de la dédicace à Alfred Le Poittevin jusqu’à l’épilogue des cloches, en passant par l’amour muet pour Maria à Trouville, matrice de Mme Arnoux dans L’Éducation sentimentale.
8À toi mon cher Alfred,
10ces pages sont dédiées et données.
12Elles renferment une âme tout entière. Est-ce la mienne ? est-ce celle d’un autre ? J’avais d’abord voulu faire un roman intime, où le scepticisme serait poussé jusqu’aux dernières bornes du désespoir ; mais peu à peu, en écrivant, l’impression personnelle perça à travers la fable, l’âme remua la plume et l’écrasa.
14J’aime donc mieux laisser cela dans le mystère des conjectures ; pour toi, tu n’en feras pas.
16Seulement tu croiras peut-être, en bien des endroits, que l’expression est forcée et le tableau assombri à plaisir ; rappelle-toi que c’est un fou qui a écrit ces pages, et, si le mot paraît souvent surpasser le sentiment qu’il exprime, c’est que, ailleurs, il a fléchi sous le poids du cœur.
18Adieu, pense à moi et pour moi.
20Le narrateur ouvre son cahier en s’interrogeant lui-même sur le sens de son entreprise.
22Pourquoi écrire ces pages ? — À quoi sont-elles bonnes ? Qu’en sçais-je moi-même ? Cela est assez sot, à mon gré, d’aller demander aux hommes le motif de leurs actions et de leurs écrits. — Sçavez-vous vous-même pourquoi vous avez ouvert les misérables feuilles que la main d’un fou va tracer ?
24Seulement je vais mettre sur le papier tout ce qui me viendra à la tête, mes idées avec mes souvenirs, mes impressions, mes rêves, mes caprices, tout ce qui passe dans la pensée et dans l’âme ; du rire et des pleurs, du blanc et du noir, des sanglots partis d’abord du cœur et étalés comme de la pâte dans des périodes sonores, et des larmes délayées dans des métaphores romantiques. Il me pèse cependant à penser que je vais écraser le bec à un paquet de plumes, que je vais user une bouteille d’encre, que je vais ennuyer le lecteur et m’ennuyer moi-même ; j’ai tellement pris l’habitude du rire et du scepticisme, qu’on y trouvera, depuis le commencement jusqu’à la fin, une plaisanterie perpétuelle, et les gens qui aiment à rire pourront à la fin rire de l’auteur et d’eux-mêmes.
26Il se retourne alors sur sa propre jeunesse, déjà lasse avant d’avoir vécu.
28Je vais donc écrire l’histoire de ma vie. — Quelle vie ! Mais ai-je vécu ? je suis jeune, j’ai le visage sans ride et le cœur sans passion. — Oh ! comme elle fut calme, comme elle paraît douce et heureuse, tranquille et pure ! Oh ! oui, paisible et silencieuse comme un tombeau dont l’âme serait le cadavre.
30On me dit de reprendre à la vie, de me mêler à la foule !… Et comment la branche cassée peut-elle porter des fruits ? comment la feuille arrachée par les vents et traînée dans la poussière peut-elle reverdir ? Et pourquoi, si jeune, tant d’amertume ? Que sais-je ? il était peut-être dans ma destinée de vivre ainsi, lassé avant d’avoir porté le fardeau, haletant avant d’avoir couru.
32Cette lassitude précoce, il la fait remonter au collège, où s’est forgée sa solitude.
34Je fus au collège dès l’âge de dix ans et j’y contractai de bonne heure une profonde aversion pour les hommes. Cette société d’enfants est aussi cruelle pour ses victimes que l’autre petite société, celle des hommes.
36Je me vois encore, assis sur les bancs de la classe, absorbé dans mes rêves d’avenir, pensant à ce que l’imagination d’un enfant peut rêver de plus sublime, tandis que le pédagogue se moquait de mes vers latins, que mes camarades me regardaient en ricanant. Les imbéciles ! eux, rire de moi ! eux, si faibles, si communs, au cerveau si étroit ; moi, dont l’esprit se noyait sur les limites de la création, qui étais perdu dans tous les mondes de la poésie, qui me sentais plus grand qu’eux tous, qui recevais des jouissances infinies et qui avais des extases célestes devant toutes les révélations intimes de mon âme !
38De cette enfance recluse naissent des cauchemars qui le hantent encore.
40C’étaient d’effroyables visions à rendre fou de terreur. J’étais couché dans la maison de mon père ; tous les meubles étaient conservés, mais tout ce qui m’entourait cependant avait une teinte noire. C’était une nuit d’hiver, et la neige jetait une clarté blanche dans ma chambre. Tout à coup la neige se fondit et les herbes et les arbres prirent une teinte rousse et brûlée, comme si un incendie eût éclairé mes fenêtres ; j’entendis des bruits de pas, on montait l’escalier ; un air chaud, une vapeur fétide monta jusqu’à moi. Ma porte s’ouvrit d’elle-même, on entra. Ils étaient beaucoup, peut-être [sept à huit], je n’eus pas le temps de les compter. Ils étaient petits ou grands, couverts de barbes noires et rudes, sans armes, mais tous avaient une lame d’acier entre les dents, et comme ils s’approchèrent en cercle autour de mon berceau, leurs dents vinrent à claquer et ce fut horrible.
42Une autre nuit, c’est sa mère qu’il voit se noyer sous ses yeux, impuissant.
44Tout à coup, ma mère m’appela : Au secours !… au secours ! ô mon pauvre enfant, au secours ! à moi !
46Une force invincible m’attachait sur la terre, et j’entendais les cris : je me noye ! je me noye ! à mon secours !
48L’eau coulait, coulait limpide, et cette voix que j’entendais du fond du fleuve m’abîmait de désespoir et de rage…
50Au sortir de ces terreurs, seule la lecture le console — Byron, surtout, dont il se grise.
52Je me rappelle avec quelle volupté je dévorais alors les pages de Byron et de Werther ; avec quels transports je lus Hamlet, Roméo, et les ouvrages les plus brûlants de notre époque, toutes ces œuvres enfin qui fondent l’âme en délices, qui la brûlent d’enthousiasme.
54Je me nourris donc de cette poésie âpre du Nord, qui retentit si bien comme les vagues de la mer, dans les œuvres de Byron. Souvent j’en retenais, à la première lecture, des fragments entiers, et je me les répétais à moi-même, comme une chanson qui vous a charmé et dont la mélodie vous poursuit toujours.
56Le cahier s’interrompt alors trois semaines ; quand il le reprend, c’est pour annoncer un autre récit.
58après trois semaines d’arrêt.
60… Je suis si lassé que j’ai un profond dégoût à continuer, ayant relu ce qui précède.
62Les œuvres d’un homme ennuyé peuvent-elles amuser le public ?
64Je vais cependant m’efforcer de divertir davantage l’un et l’autre.
66Ici commencent vraiment les mémoires.....
68Ici sont mes souvenirs les plus tendres et les plus pénibles à la fois, et je les aborde avec une émotion toute religieuse. Ils sont vivants à ma mémoire et presque chauds encore pour mon âme, tant cette passion l’a fait saigner. C’est une large cicatrice au cœur qui durera toujours, mais, au moment de retracer cette page de ma vie, mon cœur bat comme si j’allais remuer des ruines chéries.
70Vous dire l’année précise me serait impossible ; mais alors j’étais fort jeune, j’avais, je crois, quinze ans ; nous allâmes cette année aux bains de mer de……, village de Picardie, charmant avec ses maisons entassées les unes sur les autres, noires, grises, rouges, blanches, tournées de tous côtés, sans alignement et sans symétrie, comme un tas de coquilles et de cailloux que la vague a poussés sur la côte.
72Le hasard d’un manteau ramassé sur la plage lui vaut d’être présenté à elle, à table, le jour même.
74Apparemment on m’avait vu, car le jour même, au repas de midi et comme tout le monde mangeait dans une salle commune à l’auberge où nous étions logés, j’entendis quelqu’un qui me disait :
76— Monsieur, je vous remercie bien de votre galanterie. Je me retournai ; c’était une jeune femme assise avec son mari à la table voisine.
78— Quoi donc ? lui demandai-je préoccupé. — D’avoir ramassé mon manteau, n’est-ce pas vous ? — Oui, Madame, repris-je embarrassé. Elle me regarda.
80Je baissai les yeux et rougis. Quel regard, en effet ! comme elle était belle, cette femme ! je vois encore cette prunelle ardente sous un sourcil noir se fixer sur moi comme un soleil. Elle était grande, brune, avec de magnifiques cheveux noirs qui lui tombaient en tresses sur les épaules ; son nez était grec, ses yeux brûlants, ses sourcils hauts et admirablement arqués, sa peau était ardente et comme veloutée avec de l’or ; elle était mince et fine, on voyait des veines d’azur serpenter sur cette gorge brune et pourprée. Joignez à cela un duvet fin qui brunissait sa lèvre supérieure et donnait à sa figure une expression mâle et énergique à faire pâlir les beautés blondes. On aurait pu lui reprocher trop d’embonpoint ou plutôt un négligé artistique. Aussi les femmes en général la trouvaient-elles de mauvais ton. Elle parlait lentement ; c’était une voix modulée, musicale et douce…
82Il l’observe ensuite chaque matin se baigner, et le trouble grandit en secret.
84J’aimais.
86Aimer, se sentir jeune et plein d’amour, sentir la nature et ses harmonies palpiter en vous, avoir besoin de cette rêverie, de cette action du cœur et s’en sentir heureux ! Oh ! les premiers battements du cœur de l’homme, ses premières palpitations d’amour ! qu’elles sont douces et étranges ! Et plus tard, comme elles paraissent niaises et sottement ridicules ! Chose bizarre ! il y a tout ensemble du tourment et de la joie dans cette insomnie. Est-ce par vanité encore ? Ah ! l’amour ne serait-il que de l’orgueil ? faut-il nier ce que les impies respectent ? faudrait-il rire du cœur ? Hélas ! hélas ! La vague a effacé les pas de Maria.
88Une nuit d’été, une promenade en barque scelle cet amour muet.
90Comment rendre par des mots ces choses pour lesquelles il n’y a pas de langage, ces impressions du cœur, ces mystères de l’âme inconnus à elle-même ? Comment vous dirai-je tout ce que j’ai ressenti, tout ce que j’ai pensé, toutes les choses dont j’ai joui cette soirée-là ? C’était une belle nuit d’été ; vers neuf heures, nous montâmes sur la chaloupe, on rangea les avirons, nous partîmes. Le temps était calme, la lune se reflétait sur la surface unie de l’eau, et le sillon de la barque faisait vaciller son image sur les flots. La marée se mit à remonter et nous sentîmes les premières vagues bercer lentement la chaloupe. On se taisait, Maria se mit à parler. Je ne sais ce qu’elle dit, je me laissais enchanter par le son de ses paroles comme je me laissais bercer par la mer. Elle était près de moi, je sentais le contour de son épaule et le contact de sa robe ; elle levait son regard vers le ciel, pur, étoilé, resplendissant de diamants et se mirant dans les vagues bleues. C’était un ange, à la voir ainsi la tête levée avec ce regard céleste.
92On revint, on descendit, je conduisis Maria jusque chez elle, je ne lui dis pas un mot, j’étais timide ; je la suivais, je rêvais d’elle, du bruit de sa marche et, quand elle fut entrée, je regardai longtemps le mur de sa maison éclairé par les rayons de la lune, je vis sa lumière briller à travers les vitres, et je la regardais de temps en temps, en retournant par la grève ; puis, quand cette lumière eut disparu : elle dort, me dis-je. Et puis tout à coup une pensée vint m’assaillir, pensée de rage et de jalousie. Oh ! non, elle ne dort pas ; et j’eus dans l’âme toutes les tortures d’un damné.
94Dans le noir, l’imagination s’emballe : il se figure le mari heureux, et lui, exclu de tout.
96J’étais seul sur la grève, seul ; elle ne pensait pas à moi. En regardant cette solitude immense devant moi, et cette autre solitude, plus terrible encore, je me mis à pleurer comme un enfant, car près de moi, à quelques pas, elle était là, derrière ces murs que je dévorais du regard ; elle était là, belle et nue, avec toutes les voluptés de la nuit, toutes les grâces de l’amour, toutes les chastetés de l’hymen ; cet homme n’avait qu’à ouvrir les bras et elle venait sans efforts, sans attendre, elle venait à lui, et ils s’aimaient, ils s’embrassaient. À lui toutes les joies, toutes ces délices ; à lui mon amour sous ses pieds ; à lui cette femme tout entière, sa tête, sa gorge, ses seins, son corps, son âme, ses sourires, ses deux bras qui l’entourent, ses paroles d’amour ; à lui tout, à moi rien.
98Enfin le jour vint à paraître, je m’endormis.
100L’été s’achève ; il faut repartir, et c’est la séparation, brutale et sans adieu.
102Il fallut partir ; nous nous séparâmes sans pouvoir lui dire adieu. Elle quitta les bains le même jour que nous. C’était un dimanche.
104Elle partit le matin, nous le soir ; elle partit, et je ne la revis plus. Adieu pour toujours ! Elle partit comme la poussière de la route qui s’envola derrière ses pas. Comme j’y ai pensé depuis ! combien d’heures confondu devant le souvenir de son regard, ou l’intonation de ses paroles !
106Enfoncé dans la voiture, je reportais mon cœur plus avant dans la route que nous avions parcourue, je me replaçais dans le passé qui ne reviendrait plus ; je pensais à la mer, à ses vagues, à son rivage, à tout ce que je venais de voir, tout ce que j’avais senti ; les paroles dites, les gestes, les actions, la moindre chose, tout cela palpitait et vivait. C’était dans mon cœur un chaos, un bourdonnement immense, une folie ; tout était passé comme un rêve. Adieu pour toujours à ces belles fleurs de la jeunesse si vite fanées et vers lesquelles plus tard on se reporte de temps en temps avec amertume et plaisir à la fois ! Enfin, je vis les maisons de ma ville, je rentrai chez moi, tout m’y parut désert et lugubre, vide et creux ; je me mis à vivre, à boire, à manger, à dormir.
108De retour, la vanité de son âge le pousse à profaner dans la chair ce que le regard de Maria avait rendu sacré.
110La vanité me poussa à l’amour, non, à la volupté ; pas même à cela, à la chair.
112Une femme se présenta à moi, je la pris ; et je sortis de ses bras plein de dégoût et d’amertume. Mais, alors, je pouvais faire le Lovelace d’estaminet, dire autant d’obscénités qu’un autre autour d’un bol de punch ; j’étais un homme alors, j’avais été comme un devoir faire du vice, et puis je m’en étais vanté. J’avais quinze ans, je parlais de femmes et de maîtresses.
114Il n’en retire que honte et dégoût.
116Je me reportais à ces temps où la chair pour moi n’avait rien d’ignoble et où la perspective du désir me montrait des formes vagues et des voluptés que mon cœur me créait. Non, jamais on ne pourra dire tous les mystères de l’âme vierge, toutes les choses qu’elle sent, tous les mondes qu’elle enfante. Comme ses rêves sont délicieux ! comme ses pensées sont vaporeuses et tendres ! comme sa déception est amère et cruelle !… Avoir aimé, avoir rêvé le ciel, avoir vu tout ce que l’âme a de plus pur, de plus sublime, et s’enchaîner ensuite dans toutes les lourdeurs de la chair, toute la langueur du corps ! Avoir rêvé le ciel et tomber dans la boue !
118Seul l’art, encore, lui offre par instants une consolation à la hauteur de ce qu’il a perdu.
120Si j’ai éprouvé des moments d’enthousiasme, c’est à l’art que je les dois, et cependant quelle vanité que l’art ! vouloir peindre l’homme dans un bloc de pierre ou l’âme dans des mots, les sentiments par des sons et la nature sur une toile vernie.
122L’art ! l’art ! quelle belle chose que cette vanité ! S’il y a sur la terre et parmi tous les néants une croyance qu’on adore, s’il est quelque chose de saint, de pur, de sublime, quelque chose qui aille à ce désir immodéré de l’infini et du vague que nous appelons âme, c’est l’art. Et quelle petitesse ! une pierre, un mot, un son, la disposition de tout cela que nous appelons le sublime. Je voudrais quelque chose qui n’eût pas besoin d’expression ni de forme, quelque chose de pur comme un parfum, de fort comme la pierre, d’insaisissable comme un chant, que ce fût à la fois tout cela et rien d’aucune de ces choses. Tout me semble borné, rétréci, avorté dans la nature.
124Mais la méditation sur l’art le ramène vite au vertige plus vaste encore de l’infini et du doute.
126Oh ! l’infini ! l’infini, gouffre immense, spirale qui monte des abîmes aux plus hautes régions de l’inconnu, vieille idée dans laquelle nous tournons tous, pris par le vertige, abîme que chacun a dans le cœur, abîme incommensurable, abîme sans fond ! Nous aurons beau, pendant bien des jours, bien des nuits, nous demander dans notre angoisse : qu’est-ce que ces mots : Dieu, Éternité, Infini ? nous tournons là-dedans emportés par un vent de la mort, comme la feuille roulée par l’ouragan. On dirait que l’infini prend alors plaisir à nous bercer nous-mêmes dans cette immensité du doute.
128Le doute, c’est la mort pour les âmes ; c’est une lèpre qui prend les races usées, c’est une maladie qui vient de la science et qui conduit à la folie. La folie est le doute de la raison, c’est peut-être la raison elle-même qui le prouve.
130De ce doute découle une longue diatribe sur la liberté illusoire de l’homme, dont il ne garde ici que la conclusion.
132Tout n’est donc que ténèbres autour de l’homme, tout est vide, et il voudrait quelque chose de fixe ; il roule lui-même dans cette immensité du vague où il voudrait s’arrêter, il se cramponne à tout et tout lui manque ; patrie, liberté, croyance, Dieu, vertu, il a pris tout cela et tout cela lui est tombé des mains, comme un fou qui laisse tomber un verre de cristal et qui rit de tous les morceaux qu’il a faits.
134Des années plus tard, il retourne seul sur les lieux de son amour, pour n’y trouver que le vide.
136J’y revins deux ans plus tard ; vous pensez où… ; elle n’y était pas.
138Je retournai sur le rivage ; comme il était vide ! De là, je pouvais voir le mur gris de la maison de Maria ; quel isolement !
140Je revoyais le même océan avec ses mêmes vagues, toujours immense, triste et mugissant sur ces rochers ; ce même village avec ses tas de boue, ses coquilles qu’on foule, et ses maisons en étage. Mais tout ce que j’avais aimé, tout ce qui entourait Maria, ce beau soleil qui passait à travers les auvents et qui dorait sa peau, l’air qui l’entourait, le monde qui passait près d’elle, tout cela était parti sans retour. Oh ! que je voudrais seulement un seul de ces jours sans pareils ! entrer sans y rien changer !
142C’est là qu’il adresse à Maria, une dernière fois, ses adieux.
144Ô Maria ! Maria, cher ange de ma jeunesse, toi que j’ai vue dans la fraîcheur de mes sentiments, toi que j’ai aimée d’un amour si doux, si plein de parfum, de tendres rêveries, adieu !
146Adieu ! d’autres passions reviendront, je t’oublierai peut-être, mais tu resteras toujours au fond de mon cœur, car le cœur est une terre sur laquelle chaque passion bouleverse, remue et laboure sur les ruines des autres. Adieu !
148Adieu ! et cependant comme je t’aurais aimée, comme je t’aurais embrassée, serrée dans mes bras ! Ah ! mon âme se fond en délices à toutes les folies que mon amour invente. Adieu !
150Et moi, sais-tu que je n’ai pas passé une nuit, pas un jour, pas une heure, sans penser à toi, sans te revoir sortant de dessous la vague, avec tes cheveux noirs sur tes épaules, ta peau brune avec ses perles d’eau salée, tes vêtements ruisselants et ton pied blanc aux ongles roses qui s’enfonçait dans le sable, et que cette vision est toujours présente, et que cela murmure toujours à mon cœur ? Oh ! non, tout est vide.
152Le livre s’achève sur une méditation plus large, au son des cloches qui rythment toutes les vies.
154Quand j’entends les cloches sonner et le glas frapper en gémissant, j’ai dans l’âme une vague tristesse, quelque chose d’indéfinissable et de rêveur, comme des vibrations mourantes. Une série de pensées s’ouvre au tintement lugubre de la cloche des morts ; il me semble voir le monde dans ses plus beaux jours de fête, avec des cris de triomphe, des chars et des couronnes, et, par-dessus tout cela, un éternel silence et une éternelle majesté.
156Ô cloches ! vous sonnerez donc aussi sur ma mort et une minute après pour un baptême ; vous êtes donc une dérision comme le reste et un mensonge comme la vie, dont vous annoncez toutes les phases : le baptême, le mariage, la mort. Pauvre airain, perdu et penché au milieu des airs, et qui servirait si bien en lave ardente sur un champ de bataille ou à ferrer les chevaux !