XIX
Mémoires d'un fou, Gustave Flaubert (1838)·Texte intégral, partie 19 sur 24·Livre complet →
Oh ! l’infini ! l’infini, gouffre immense, spirale qui monte des abîmes aux plus hautes régions de l’inconnu, vieille idée dans laquelle nous tournons tous, pris par le vertige, abîme que chacun a dans le cœur, abîme incommensurable, abîme sans fond ! Nous aurons beau, pendant bien des jours, bien des nuits, nous demander dans notre angoisse : qu’est-ce que ces mots : Dieu, Éternité, Infini ? nous tournons là-dedans emportés par un vent de la mort, comme la feuille roulée par l’ouragan. On dirait que l’infini prend alors plaisir à nous bercer nous-mêmes dans cette immensité du doute.
Nous nous disons toujours cependant : Après bien des siècles, des milliers d’ans, quand tout sera usé, il faudra bien qu’une borne soit là. Hélas ! l’éternité se dresse devant nous et nous en avons peur, peur de cette chose qui doit durer si longtemps, nous qui durons si peu.
Si longtemps !
Sans doute quand le monde ne sera plus, — que je voudrais vivre alors, vivre sans nature, sans homme, quelle grandeur que ce vide-là ! — sans doute alors, il y aura des ténèbres, un peu de cendre brûlée qui aura été la terre, et peut-être quelques gouttes d’eau, la mer. Ciel ! plus rien, du vide,..... que le néant étalé dans l’immensité comme un linceul.
Éternité ! Éternité ! cela durera-t-il toujours ? toujours, sans fin ? Mais cependant ce qui restera, la moindre parcelle des débris du monde, le dernier souffle d’une création mourante, le vide lui-même devra être las d’exister, tout appellera une destruction totale. Cette idée de quelque chose sans fin nous fait pâlir hélas ! et nous serons là-dedans, nous autres qui vivons maintenant, et cette immensité nous roulera tous. Que serons-nous ? un rien, pas même un souffle.
J’ai longtemps pensé aux morts dans les cercueils, aux longs siècles qu’ils passent ainsi sous la terre pleine de bruits, de rumeurs et de cris, eux si calmes, dans leurs planches pourries dont le morne silence est interrompu parfois, soit par un cheveu qui tombe ou par un ver qui glisse sur un peu de chair. Comme ils dorment là, couchés, sans bruit, sous la terre, sous le gazon fleuri !
Cependant, l’hiver, ils doivent avoir froid sous la neige.
Oh ! s’ils se réveillaient alors, s’ils venaient à revivre et qu’ils vissent toutes les larmes dont on a paré leur drap de mort taries, tous ces sanglots étouffés, toutes les grimaces finies, ils auraient horreur de cette vie qu’ils ont pleurée en la quittant, et ils retourneraient vite dans le néant si calme et si vrai.
Certes, on peut vivre et mourir même, sans s’être demandé une seule fois ce que c’est que la vie et que la mort ; mais pour celui qui regarde les feuilles trembler au souffle du vent, les rivières serpenter dans les prés, la vie se tourmenter et tourbillonner dans les choses, les hommes vivre, faire le bien et le mal, la mer rouler ses flots et le ciel dérouler ses lumières, et qui se demande : pourquoi ces feuilles ? pourquoi l’eau coule-t-elle ? pourquoi la vie elle-même est-elle un torrent si terrible et qui va se perdre dans l’océan sans bornes de la mort ? pourquoi les hommes marchent-ils, travaillent-ils comme des fourmis ? pourquoi la tempête ? pourquoi le ciel si pur et la terre si infâme ? Ces questions mènent à des ténèbres d’où l’on ne sort pas.
Et le doute vient après ; c’est quelque chose qui ne se dit pas, mais qui se sent. L’homme alors est comme ce voyageur perdu dans les sables, qui cherche partout une route pour le conduire à l’oasis, et qui ne voit que le désert. Le doute, c’est la vie. L’action, la parole, la nature, la mort, doute dans tout cela.
Le doute, c’est la mort pour les âmes ; c’est une lèpre qui prend les races usées, c’est une maladie qui vient de la science et qui conduit à la folie. La folie est le doute de la raison, c’est peut-être la raison elle-même qui le prouve.