4Ceci n’est pas un résumé, mais une traversée du texte même de Flaubert : les passages qui suivent sont recopiés mot pour mot depuis « Novembre » (1842), simplement reliés par de courtes transitions en italique.
8J’aime l’automne, cette triste saison va bien aux souvenirs. Quand les arbres n’ont plus de feuilles, quand le ciel conserve encore au crépuscule la teinte rousse qui dore l’herbe fanée, il est doux de regarder s’éteindre tout ce qui naguère encore brûlait en vous.
10Je viens de rentrer de ma promenade dans les prairies vides, au bord des fossés froids où les saules se mirent ; le vent faisait siffler leurs branches dépouillées, quelquefois il se taisait, et puis recommençait tout à coup ; alors les petites feuilles qui restent attachées aux broussailles tremblaient de nouveau, l’herbe frissonnait en se penchant sur terre, tout semblait devenir plus pâle et plus glacé ; à l’horizon le disque du soleil se perdait dans la couleur blanche du ciel, et le pénétrait alentour d’un peu de vie expirante. J’avais froid et presque peur.
12Je me suis mis à l’abri derrière un monticule de gazon, le vent avait cessé. Je ne sais pourquoi, comme j’étais là, assis par terre, ne pensant à rien et regardant au loin la fumée qui sortait des chaumes, ma vie entière s’est placée devant moi comme un fantôme, et l’amer parfum des jours qui ne sont plus m’est revenu avec l’odeur de l’herbe séchée et des bois morts ; mes pauvres années ont repassé devant moi, comme emportées par l’hiver dans une tourmente lamentable ; quelque chose de terrible les roulait dans mon souvenir, avec plus de furie que la brise ne faisait courir les feuilles dans les sentiers paisibles ; une ironie étrange les frôlait et les retournait pour mon spectacle, et puis toutes s’envolaient ensemble et se perdaient dans un ciel morne.
14De cette tristesse d’automne naît un long retour sur l’enfance et le collège, sur les rêveries de gloire, de théâtre et de femmes qu’il n’a pas encore connues.
16Je fus bientôt pris du désir d’aimer, je souhaitai l’amour avec une convoitise infinie, j’en rêvais les tourments, je m’attendais à chaque instant à un déchirement qui m’eût comblé de joie. Plusieurs fois je crus y être, je prenais dans ma pensée la première femme venue qui m’avait semblé belle, et je me disais : « C’est celle-là que j’aime », mais le souvenir que j’aurais voulu en garder s’appâlissait et s’effaçait au lieu de grandir ; je sentais, d’ailleurs, que je me forçais à aimer, que je jouais, vis-à-vis de mon coeur, une comédie qui ne le dupait point, et cette chute me donnait une longue tristesse ; je regrettais presque des amours que je n’avais pas eues, et puis j’en rêvais d’autres dont j’aurais voulu pouvoir me combler l’âme.
18Cette attente d’un amour qui ne vient jamais tourne bientôt en dégoût de vivre.
20Je suis né avec le désir de mourir. Rien ne me paraissait plus sot que la vie et plus honteux que d’y tenir. Élevé sans religion, comme les hommes de mon âge, je n’avais pas le bonheur sec des athées ni l’insouciance ironique des sceptiques. Par caprice sans doute, si je suis entré quelquefois dans une église, c’était pour écouter l’orgue, pour admirer les statuettes de pierre dans leurs niches ; mais quant au dogme, je n’allais pas jusqu’à lui ; je me sentais bien le fils de Voltaire.
22Ce dégoût se retourne peu à peu en une fascination presque douce pour la mort.
24Alors la mort m’apparut belle. Je l’ai toujours aimée ; enfant, je la désirais seulement pour la connaître, pour savoir qu’est-ce qu’il y a dans le tombeau et quels songes a ce sommeil ; je me souviens avoir souvent gratté le vert-de-gris de vieux sous pour m’empoisonner, essayé d’avaler des épingles, m’être approché de la lucarne d’un grenier pour me jeter dans la rue… Quand je pense que presque tous les enfants font de même, qu’ils cherchent à se suicider dans leurs jeux, ne dois-je pas conclure que l’homme, quoi qu’il en dise, aime la mort d’un amour dévorant ? il lui donne tout ce qu’il crée, il en sort et il y retourne, il ne fait qu’y songer tant qu’il vit, il en a le germe dans le corps, le désir dans le coeur.
26Puis, au milieu de ce sombre tableau, surgit le souvenir d’une seule journée de bonheur parfait : celle où, enfant encore, il marcha jusqu’au village de X… et découvrit la mer.
28Je suis sorti et je m’en suis allé à X… ; j’avais trois lieues à faire, je me suis mis en route, seul, sans bâton, sans chien. J’ai d’abord marché dans les sentiers qui serpentent entre les blés, j’ai passé sous des pommiers, au bord des haies ; je ne songeais à rien, j’écoutais le bruit de mes pas, la cadence de mes mouvements me berçait la pensée. J’étais libre, silencieux et calme, il faisait chaud ; de temps à autre je m’arrêtais, mes tempes battaient, le cri-cri chantait dans les chaumes, et je me remettais à marcher. J’ai passé dans un hameau où il n’y avait personne, les cours étaient silencieuses, c’était, je crois, un dimanche ; les vaches, assises dans l’herbe, à l’ombre des arbres, ruminaient tranquillement, remuant leurs oreilles pour chasser les moucherons. Je me souviens que j’ai marché dans un chemin où un ruisseau coulait sur les cailloux, des lézards verts et des insectes aux ailes d’or montaient lentement le long des rebords de la route, qui était enfoncée et toute couverte par le feuillage.
30Puis je me suis trouvé sur un plateau, dans un champ fauché ; j’avais la mer devant moi, elle était toute bleue, le soleil répandait dessus une profusion de perles lumineuses, des sillons de feu s’étendaient sur les flots ; entre le ciel azuré et la mer plus foncée, l’horizon rayonnait, flamboyait ; la voûte commençait sur ma tête et s’abaissait derrière les flots, qui remontaient vers elle, faisant comme le cercle d’un infini invisible. Je me suis couché dans un sillon et j’ai regardé le ciel, perdu dans la contemplation de sa beauté.
32Il descend vers le rivage.
34Je suis descendu en courant au bord de la mer, à travers les terrains éboulés que je sautais d’un pied sûr, je levais la tête avec orgueil, je respirais fièrement la brise fraîche, qui séchait mes cheveux en sueur ; l’esprit de Dieu me remplissait, je me sentais le coeur grand, j’adorais quelque chose d’un étrange mouvement, j’aurais voulu m’absorber dans la lumière du soleil et me perdre dans cette immensité d’azur, avec l’odeur qui s’élevait de la surface des flots ; et je fus pris alors d’une joie insensée, et je me mis à marcher comme si tout le bonheur des cieux m’était entré dans l’âme. Comme la falaise s’avançait en cet endroit-là, toute la côte disparut et je ne vis plus rien que la mer : les lames montaient sur le galet jusqu’à mes pieds, elles écumaient sur les rochers à fleur d’eau, les battaient en cadence, les enlaçaient comme des bras liquides et des nappes limpides, en retombant illuminées d’une couleur bleue ; le vent en soulevait les mousses autour de moi et ridait les flaques d’eau restées dans le creux des pierres, les varechs pleuraient et se berçaient, encore agités du mouvement de la vague qui les avait quittés ; de temps à autre une mouette passait avec de grands battements d’ailes, et montait jusqu’au haut de la falaise. À mesure que la mer se retirait, et que son bruit s’éloignait ainsi qu’un refrain qui expire, le rivage s’avançait vers moi, laissant à découvert sur le sable les sillons que la vague avait tracés. Et je compris alors tout le bonheur de la création et toute la joie que Dieu y a placée pour l’homme ; la nature m’apparut belle comme une harmonie complète, que l’extase seule doit entendre ; quelque chose de tendre comme un amour et de pur comme la prière s’éleva pour moi du fond de l’horizon, s’abattit de la cime des rocs déchirés, du haut des cieux ; il se forma, du bruit de l’Océan, de la lumière du jour, quelque chose d’exquis que je m’appropriai comme d’un domaine céleste, je m’y sentis vivre heureux et grand, comme l’aigle qui regarde le soleil et monte dans ses rayons.
36Alors tout me sembla beau sur la terre, je n’y vis plus de disparate ni de mauvais ; j’aimai tout, jusqu’aux pierres qui me fatiguaient les pieds, jusqu’aux rochers durs où j’appuyais les mains, jusqu’à cette nature insensible que je supposais m’entendre et m’aimer, et je songeai alors combien il était doux de chanter, le soir, à genoux, des cantiques au pied d’une madone qui brille aux candélabres, et d’aimer la Vierge Marie, qui apparaît aux marins, dans un coin du ciel, tenant le doux Enfant Jésus dans ses bras.
38Des années plus tard, à dix-huit ans, cette même soif de vivre revient sous une forme plus charnelle. Un jour d’été, une chaleur d’orage le pousse hors de chez lui.
40Je sortis des faubourgs, je me trouvais derrière des jardins, dans des chemins moitié rue moitié sentier ; des jours vifs sortaient çà et là à travers les feuilles des arbres, dans les masses d’ombre les brins d’herbe se tenaient droits, la pointe des cailloux envoyait des rayons, la poussière craquait sous les pieds, toute la nature mordait, et enfin le soleil se cacha ; il parut un gros nuage, comme si un orage allait venir ; la tourmente, que j’avais sentie jusque-là, changea de nature, je n’étais plus si irrité, mais enlacé ; ce n’était plus une déchirure, mais un étouffement.
42Il marche sans but, jusqu’au bord de la rivière.
44En cet endroit-là il y avait quelques grands arbres, la fraîcheur du voisinage de l’eau et celle de l’ombre me délecta, je me sentis sourire. De même que la Muse qui est en nous, quand elle écoute l’harmonie, ouvre les narines et aspire les beaux sons, je ne sais quoi se dilata en moi-même pour aspirer une joie universelle ; regardant les nuages qui roulaient au ciel, la pelouse de la rive veloutée et jaunie par les rayons du soleil, écoutant le bruit de l’eau et le frémissement de la cime des arbres, qui remuait quoiqu’il n’y eût pas de vent, seul, agité et calme à la fois, je me sentis défaillir de volupté sous le poids de cette nature aimante, et j’appelai l’amour ! mes lèvres tremblaient, s’avançaient, comme si j’eusse senti l’haleine d’une autre bouche, mes mains cherchaient quelque chose à palper, mes regards tâchaient de découvrir, dans le pli de chaque vague, dans le contour des nuages enflés, une forme quelconque, une jouissance, une révélation ; le désir sortait de tous mes pores, mon coeur était tendre et rempli d’une harmonie contenue, et je remuais les cheveux autour de ma tête, je m’en caressais le visage, j’avais du plaisir à en respirer l’odeur, je m’étalais sur la mousse, au pied des arbres, je souhaitais des langueurs plus grandes ; j’aurais voulu être étouffé sous des roses, j’aurais voulu être brisé sous les baisers, être la fleur que le vent secoue, la rive que le fleuve humecte, la terre que le soleil féconde.
46De retour dans les rues, au milieu des femmes qui passent, il sait déjà, sans se l’avouer, où ses pas le mènent : vers une maison qu’il connaît par coeur.
48Je savais bien où j’allais, c’était à une maison, dans une petite rue où souvent j’avais passé pour sentir mon coeur battre ; elle avait des jalousies vertes, on montait trois marches, oh ! je savais cela par coeur, je l’avais regardée bien souvent, m’étant détourné de ma route rien que pour voir les fenêtres fermées. Enfin, après une course qui dura un siècle, j’entrai dans cette rue, je crus suffoquer ; personne ne passait, je m’avançai, je m’avançai ; je sens encore le contact de la porte que je poussai de mon épaule, elle céda ; j’avais eu peur qu’elle ne fût scellée dans la muraille, mais non, elle tourna sur un gond, doucement, sans faire de bruit.
50Je montai un escalier, l’escalier était noir, les marches usées, elles s’agitaient sous mes pieds ; je montais toujours, on n’y voyait pas, j’étais étourdi, personne ne me parlait, je ne respirais plus. Enfin j’entrai dans une chambre, elle me parut grande, cela tenait à l’obscurité qu’il y faisait ; les fenêtres étaient ouvertes, mais de grands rideaux jaunes, tombant jusqu’à terre, arrêtaient le jour, l’appartement était coloré d’un reflet d’or blafard ; au fond et à côté de la fenêtre de droite, une femme était assise. Il fallait qu’elle ne m’eût pas entendu, car elle ne se détourna pas quand j’entrai ; je restai debout sans avancer, occupé à la regarder.
52Elle avait une robe blanche, à manches courtes, elle se tenait le coude appuyé sur le rebord de la fenêtre, une main près de la bouche, et semblait regarder par terre quelque chose de vague et d’indécis ; ses cheveux noirs, lissés et nattés sur les tempes, reluisaient comme l’aile d’un corbeau, sa tête était un peu penchée, quelques petits cheveux de derrière s’échappaient des autres et frisottaient sur son cou, son grand peigne d’or recourbé était couronné de grains de corail rouge.
54Elle l’appelle près d’elle ; ils s’assoient, se regardent longuement, sans un mot.
56Mais je m’arrêtai là, j’étais tout entier à la parcourir des yeux. Sans rien dire, elle me passa un bras autour du corps et m’attira sur elle, dans une muette étreinte. Alors je l’entourai de mes deux bras et je collai ma bouche sur son épaule, j’y bus avec délices mon premier baiser d’amour, j’y savourais le long désir de ma jeunesse et la volupté trouvée de tous mes rêves, et puis je me renversais le cou en arrière, pour mieux voir sa figure ; ses yeux brillaient, m’enflammaient, son regard m’enveloppait plus que ses bras, j’étais perdu dans son oeil, et nos doigts se mêlèrent ensemble ; les siens étaient longs, délicats, ils se tournaient dans ma main avec des mouvements vifs et subtils, j’aurais pu les broyer au moindre effort, je les serrais exprès pour les sentir davantage.
58La nuit se referme sur eux.
60Sa main douce et humide me parcourait le corps, elle me donnait des baisers sur la figure, sur la bouche, sur les yeux, chacune de ces caresses précipitées me faisait pâmer, elle s’étendait sur le dos et soupirait ; tantôt elle fermait les yeux à demi et me regardait avec une ironie voluptueuse, puis, s’appuyant sur le coude, se tournant sur le ventre, relevant ses talons en l’air, elle était pleine de mignardises charmantes, de mouvements raffinés et ingénus ; enfin, se livrant à moi avec abandon, elle leva les yeux au ciel et poussa un grand soupir qui lui souleva tout le corps… Sa peau chaude, frémissante, s’étendait sous moi et frissonnait ; des pieds à la tête je me sentais tout recouvert de volupté ; ma bouche collée à la sienne, nos doigts mêlés ensemble, bercés dans le même frisson, enlacés dans la même étreinte, respirant l’odeur de sa chevelure et le souffle de ses lèvres, je me sentis délicieusement mourir. Quelque temps encore je restai, béant, à savourer le battement de mon coeur et le dernier tressaillement de mes nerfs agités, puis il me sembla que tout s’éteignait et disparaissait.
62Quand il la quitte, au soir tombant, une tristesse inattendue le saisit.
64Je repensais toujours à ce que j’avais fait, et je fus pris d’une indéfinissable tristesse, j’étais plein de dégoût, j’étais repu, j’étais las. « Mais ce matin même, me disais-je, ce n’était pas comme cela, j’étais plus frais, plus heureux, à quoi cela tient-il ? » et par l’esprit je repassai dans toutes les rues où j’avais marché, je revis les femmes que j’avais rencontrées, tous les sentiers que j’avais parcourus, je retournai chez Marie et je m’arrêtai sur chaque détail de mon souvenir, je pressurai ma mémoire pour qu’elle m’en fournît le plus possible. Toute ma soirée se passa à cela ; la nuit vint et je demeurai fixé, comme un vieillard, à cette pensée charmante, je sentais que je n’en ressaisirais rien, que d’autres amours pourraient venir, mais qu’ils ne ressembleraient plus à celui-là, ce premier parfum était senti, ce son était envolé, je désirais mon désir et je regrettais ma joie.
66Cette tristesse, loin de s’éteindre, tourne en une obsession.
68Mais l’illusion évanouie laisse en nous son odeur de fée, et nous en cherchons la trace par tous les sentiers où elle a fui ; on se plaît à se dire que tout n’est pas fini de sitôt, que la vie ne fait que de commencer, qu’un monde s’ouvre devant nous. Aura-t-on, en effet, dépensé tant de rêves sublimes, tant de désirs bouillants pour aboutir là ? Or je ne voulais pas renoncer à toutes les belles choses que je m’étais forgées, j’avais créé pour moi, en deçà de ma virginité perdue, d’autres formes plus vagues, mais plus belles, d’autres voluptés moins précises comme le désir que j’en avais, mais célestes et infinies. Aux imaginations que je m’étais faites naguère, et que je m’efforçais d’évoquer, se mêlait le souvenir intense de mes dernières sensations, et le tout se confondant, fantôme et corps, rêve et réalité, la femme que je venais de quitter prit pour moi une proportion synthétique, où tout se résuma dans le passé et d’où tout s’élança pour l’avenir. Seul et pensant à elle, je la retournai encore en tous sens, pour y découvrir quelque chose de plus, quelque chose d’inaperçu, d’inexploré la première fois ; l’envie de la revoir me prit, m’obséda, c’était comme une fatalité qui m’attirait, une pente où je glissais.
70Il retourne donc chez elle, cette nuit même. Elle l’accueille avec une joie violente et, pour garder de lui un souvenir, lui coupe une mèche de cheveux.
72C’est une des plus belles choses des amants que les cheveux donnés et échangés. Que de belles mains, depuis qu’il y a des nuits, ont passé à travers les balcons et donné des tresses noires ! Arrière les chaînes de montre tordues en huit, les bagues où ils sont collés dessus, les médaillons où ils sont disposés en trèfles, et tous ceux qu’a pollués la main banale du coiffeur ; je les veux tout simples et noués, aux deux bouts, d’un fil, de peur d’en perdre un seul ; on les a coupés soi-même à la tête chérie, dans quelque suprême moment, au plus fort d’un premier amour, la veille du départ. Une chevelure ! manteau magnifique de la femme aux jours primitifs, quand il lui descendait jusqu’aux talons et lui couvrait les bras, alors qu’elle s’en allait avec l’homme, marchant au bord des grands fleuves, et que les premières brises de la création faisaient tressaillir à la fois la cime des palmiers, la crinière des lions, la chevelure des femmes ! J’aime les cheveux. Que de fois, dans des cimetières qu’on remuait ou dans les vieilles églises qu’on abattait, j’en ai contemplé qui apparaissaient dans la terre remuée, entre des ossements jaunes et des morceaux de bois pourri ! Souvent le soleil jetait dessus un pâle rayon et les faisait briller comme un filon d’or ; j’aimais à songer aux jours où, réunis ensemble sur un cuir blanc et graissés de parfums liquides, quelque main, sèche maintenant, passait dessus et les étendait sur l’oreiller, quelque bouche, sans gencives maintenant, les baisait au milieu et en mordait le bout avec des sanglots heureux.
74Puis, comme on se livre à un confesseur, Marie raconte toute sa vie — l’enfance à la campagne, la première communion, la vieille entremetteuse, le vieillard qui l’a achetée, et la longue suite d’amants dans laquelle elle n’a jamais rencontré l’amour.
76J’en vois pourtant qui ont des amants, même ici, de vrais amants qui les aiment ; elles leur font une place à part, dans leur lit comme dans leur âme, et quand ils viennent elles sont heureuses. C’est pour eux, vois-tu, qu’elles se peignent si longuement les cheveux et qu’elles arrosent les pots de fleurs qui sont à leurs fenêtres ; mais moi, personne, personne ; pas même l’affection paisible d’un pauvre enfant, car on la leur montre du doigt, la prostituée, et ils passent devant elle sans lever la tête. Qu’il y a longtemps, mon Dieu, que je ne suis sortie dans les champs et que je n’ai vu la campagne ! que de dimanches j’ai passés à entendre le son de ces tristes cloches, qui appellent tout le monde aux offices où je ne vais pas ! qu’il y a longtemps que je n’ai entendu le grelot des vaches dans le taillis ! Ah ! je veux m’en aller d’ici, je m’ennuie, je m’ennuie ; je retournerai à pied au pays, j’irai chez ma nourrice, c’est une brave femme qui me recevra bien. Quand j’étais toute petite, j’allais chez elle, et elle me donnait du lait ; je l’aiderai à élever ses enfants et à faire le ménage, j’irai ramasser du bois mort dans la forêt, nous nous chaufferons, le soir, au coin du feu quand il neigera, voilà bientôt l’hiver ; aux rois nous tirerons le gâteau. Oh ! elle m’aimera bien, je bercerai les petits pour les endormir, comme je serai heureuse ! »
78Le jour se lève ; ils échangent encore des serments qu’aucun des deux ne croit tout à fait, puis se séparent sans adieu.
80Je ne l’ai plus revue.
82J’ai pensé à elle depuis, pas un jour ne s’est écoulé sans perdre à y rêver le plus d’heures possible, quelquefois je m’enferme exprès et seul, je tâche de revivre dans ce souvenir ; souvent je m’efforce à y penser avant de m’endormir, pour la rêver la nuit, mais ce bonheur-là ne m’est pas arrivé.
84Je l’ai cherchée partout, dans les promenades, au théâtre, au coin des rues, sans savoir pourquoi j’ai cru qu’elle m’écrirait ; quand j’entendais une voiture s’arrêter à ma porte, je m’imaginais qu’elle allait en descendre. Avec quelle angoisse j’ai suivi certaines femmes ! avec quel battement de coeur je détournais la tête pour voir si c’était elle !
86La maison a été démolie, personne n’a pu me dire ce qu’elle était devenue.
88Il ne la retrouvera jamais. Les mois passent, son dégoût de vivre ne fait que grandir. Ici s’arrête le manuscrit du jeune homme : un ami, resté anonyme, reprend alors le récit à sa place, à la troisième personne, pour en raconter la suite — et la fin.
90On concevra sans peine qu’il n’avait pas de but, et c’est là le malheur. Qui eût pu l’animer, l’émouvoir ? l’amour ? il s’en écartait ; l’ambition le faisait rire ; pour l’argent, sa cupidité était fort grande, mais sa paresse avait le dessus, et puis un million ne valait pas pour lui la peine de le conquérir ; c’est à l’homme né dans l’opulence que le luxe va bien ; celui qui a gagné sa fortune, presque jamais ne la sait manger ; son orgueil était tel qu’il n’aurait pas voulu d’un trône. Vous me demanderez : Que voulait-il ? je n’en sais rien, mais, à coup sûr, il ne songeait point à se faire plus tard élire député ; il eût même refusé une place de préfet, y compris l’habit brodé, la croix d’honneur passée autour du cou, la culotte de peau et les bottes écuyères les jours de cérémonie. Il aimait mieux lire André Chénier que d’être ministre, il aurait préféré être Talma que Napoléon.
92L’hiver suivant, un souvenir d’enfance lui revient : il veut revoir X… avant de mourir.
94Un souvenir de jeunesse lui repassa dans l’esprit, il pensa à X…, ce village où il avait été un jour à pied, et dont il a parlé lui-même dans ce que vous avez lu ; il voulut le revoir avant de mourir, il se sentait s’éteindre. Il mit de l’argent dans sa poche, prit son manteau et partit tout de suite. Les jours gras, cette année-là, étaient tombés dès le commencement de février, il faisait encore très froid, les routes étaient gelées, la voiture roulait au grand galop, il était dans le coupé, il ne dormait pas, mais se sentait traîné avec plaisir vers cette mer qu’il allait encore revoir ; il regardait les guides du postillon, éclairés par la lanterne de l’impériale, se remuer en l’air et sauter sur la croupe fumante des chevaux, le ciel était pur et les étoiles brillaient comme dans les plus belles nuits d’été.
96Il retrouve le village, la grève, les lieux qu’il aimait tant — déjà pris par d’autres. Le soir venu, seul face à la mer démontée, une tentation le saisit.
98Il songea un instant s’il ne devait pas en finir ; personne ne le verrait, pas de secours à espérer, en trois minutes il serait mort ; mais, de suite, par une antithèse ordinaire dans ces moments-là, l’existence vint à lui sourire, sa vie de Paris lui parut attrayante et pleine d’avenir, il revit sa bonne chambre de travail, et tous les jours tranquilles qu’il pourrait y passer encore. Et cependant les voix de l’abîme l’appelaient, les flots s’ouvraient comme un tombeau, prêts de suite à se refermer sur lui et à l’envelopper dans leurs plis liquides…
100Il a peur, il recule, et rentre s’abriter du vent.
102Son voyage était fini. Rentré chez lui, il trouva ses vitres blanches couvertes de givre, dans la cheminée les charbons étaient éteints, ses vêtements étaient restés sur son lit comme il les avait laissés, l’encre avait séché dans l’encrier, les murailles étaient froides et suintaient.
104Il se dit : « Pourquoi ne suis-je pas resté là-bas ? » et il pensa avec amertume à la joie de son départ.
106L’été revint, il n’en fut pas plus joyeux. Quelquefois seulement il allait sur le pont des Arts, et il regardait remuer les arbres des Tuileries, et les rayons du soleil couchant qui empourprent le ciel passer, comme une pluie lumineuse, sous l’Arc de l’Étoile.
108Enfin, au mois de décembre dernier, il mourut, mais lentement, petit à petit, par la seule force de la pensée, sans qu’aucun organe fût malade, comme on meurt de tristesse, ce qui paraîtra difficile aux gens qui ont beaucoup souffert, mais ce qu’il faut bien tolérer dans un roman, par amour du merveilleux.
110Il recommanda qu’on l’ouvrît, de peur d’être enterré vif, mais il défendit bien qu’on l’embaumât.