4*Cette version est faite d'extraits authentiques du texte intégral, cousus par de courtes liaisons éditoriales, pour donner en 20 minutes le goût du voyage que Flaubert et Maxime Du Camp firent à pied, en 1847, à travers la Bretagne, avant que Flaubert seul ne reprenne la plume, quelques années plus tard, pour un tour des Pyrénées et de la Corse. Journal de route tour à tour goguenard, tendre et rêveur, où l'écrivain s'exerce déjà à cette prose qui deviendra celle de Madame Bovary.*
8Le 1er mai 1847, à huit heures et demie du matin, les deux monades dont l'agglomération va servir à barbouiller de noir le papier subséquent sortirent de Paris dans le but d'aller respirer à l'aise au milieu des bruyères et des genêts, ou au bord des flots sur les grandes plages de sable.
10On n'avait d'autre ambition que celle de chercher quelque coin de ciel pur, floconné de nuages enroulés, ou de découvrir au revers d'une roche blanche, caché sous les houx et les chênes, assis entre le fleuve et la colline, un de ces pauvres petits villages comme on en rencontre encore, avec des maisons en bois, de la vigne qui monte aux murs, du linge qui sèche sur la haie et des vaches à l'abreuvoir.
12À d'autres temps, pour plus tard, les grands voyages à travers le monde, au dos des chameaux sur des selles turques, ou sous le tendelet des éléphants ; à d'autres temps, si jamais ça arrive, le grelot des mules andalouses, les pérégrinations rêveuses dans la Marenne, et les mélancolies de l'histoire, surgissant, avec les vapeurs du crépuscule, du fond de ces horizons où se sont passées les choses que l'on rêve dans les vieux livres.
14Aujourd'hui, sans trop quitter le coin de sa cheminée où on laisse pour les y retrouver, presque tièdes encore, sa pipe et ses songeries, et sans aucun des poignants arrachements du départ, on s'en va, sac au dos, souliers ferrés aux pieds, gourdin en main, fumée aux lèvres et fantaisie en tête, courir les champs pour coucher dans les auberges dans de grands lits à baldaquin, pour écouter les oiseaux sous les arbres quand il a plu et pour voir, le dimanche, les paysannes sous le porche de l'église sortir de la messe avec leurs grands bonnets blancs et leurs gros jupons rouges, et quoi encore ? pour se hâler la peau à coup sûr et pour attraper des poux peut-être ?
16Voilà donc ce qui a fait que deux êtres doués de raison (définition de l'homme dans les livres) ont, pendant sept mois, médité la forme, le dessin, la couleur, le relief et l'arrangement harmonique entre eux des objets suivants, à savoir : Un chapeau de feutre gris ; Un bâton de maquignon, venu exprès de Lisieux ; Une paire de souliers forts (cuir blanc, clous en dents de crocodiles) ; Dito vernis (costume de ville pour les visites diplomatiques, s'il s'en trouve à faire, ou les courses à Paphos si par hasard les oies de cette divinité nous enlèvent dans le char de la Déesse) ; Une paire de guêtres en cuir, appropriée aux souliers forts ; Dito en drap pour protéger de la poussière nos chaussettes, les jours de souliers vernis ; Une veste de toile (chic garçon d'écurie) ; Un pantalon de toile, démesurément large pour être mis dans les guêtres ; Un gilet de toile, dont la coupe élégante rachète la vulgarité de l'étoffe. Ajoutez à cela la répétition du même costume en drap. De plus, un couteau modèle, deux gourdes, une pipe en bois, trois chemises de foulard, ce qu'il faut à un Européen pour ses ablutions quotidiennes, et vous aurez le cadre dans lequel nous nous sommes présentés en Bretagne, dans lequel nous avons vécu durant quelques semaines, à la pluie et au soleil. Jamais habit de bal ne fut médité avec plus de tendresse, et, ce qu'il y a de certain, porté avec aussi peu de gêne.
18Le voyage commence par la Touraine — Blois, Chambord, Chenonceaux — avant de gagner la Bretagne.
20Le château de Blois, dressé sur des murs formidables, présente une galerie à double arcade d'un charmant effet ; là était la chambre d'Henri III. À côté se trouve son oratoire, coïncidence qui n'a rien de rare en soi-même, mais qui frappe ici, dans cette âme où la volupté s'aiguisait de religion, où la cruauté se ravivait à la peur. La cour du château est un carré régulier. Le côté de l'entrée, du temps de Louis XII, n'a qu'un seul étage avec une galerie soutenue par des colonnes courtes ; le côté gauche, un peu antérieur, n'a pas été terminé, il est plus sobre d'ornementation, plus rude, plus reculé dans son moyen âge. En face, un corps de logis des plus bêtes, construction de Louis XIV, jure d'une manière détestable, avec son classique de collège et son goût sobre qui est le goût pauvre ; mais auprès d'elle éclate et reluit en grand costume la belle architecture du xvie siècle, celle de la bonne époque, avant l'envahissement du pilastre attique. Sur ce corps de logis sont accrochés les deux plus délicieux escaliers du monde, bâtis à jour, ciselés d'un ciseau vivace et tout découpés, comme les hautes collerettes des grandes dames qui, il y a trois cents ans, en montaient les marches.
22D'illustres hôtes ont dormi sous ces murs : Valentine de Milan, Isabeau de Bavière, Anne de Bretagne, Charles VIII, Louis XII, François Ier, Claude de France, Henri III, Catherine et Marie de Médicis, et les Guise qui y ont laissé leur sang ; il a coulé à cette place. Vainement l'œil le cherche encore sur le plancher, avec les prunes de Damas que le Balafré avait jetées à côté dans la salle des gardes en disant « qui en veut » ; on a bouché l'escalier par où il descendit dans la chambre du roi, on ne voit plus rien, et cependant on regarde. L'histoire est, comme la mer, belle par ce qu'elle efface : le flot qui vient enlève sur le sable la trace du flot qui est venu, on se dit seulement qu'il y en a eu, qu'il y en aura encore ; c'est là toute sa poésie et sa moralité peut-être ?
24Après avoir fumé une pipe et bu une bonne bouteille de bière blanche, nous avons été voir les pierres. Il serait trop absurde, étant à Carnac, de ne pas aller voir les fameuses pierres de Carnac ; aussi nous reprîmes nos bâtons et nous nous dirigeâmes vers le lieu où elles gisent. Nous allions dans l'herbe, tête baissée et devisant sur je ne sais quoi, quand un frôlement nous a fait lever les yeux et nous avons vu une femme s'avancer par le sentier qui descendait, nu-pieds, nu-jambes, sans fichu, son grand bonnet remuant, sa jupe claquant au vent, une main sur la hanche et de l'autre retenant une énorme gerbe de foin qu'elle portait sur la tête ; elle marchait avec des torsions de taille, hardie et belle, dans son corsage rouge. Elle a passé près de nous. Son souffle était large et fort et la sueur coulait en filets sur la peau brune de ses bras ronds.
26Voilà donc ce fameux champ de Carnac qui a fait écrire plus de sottises qu'il n'a de cailloux ; il est vrai qu'on ne rencontre pas tous les jours des promenades aussi rocailleuses. Mais, malgré notre penchant naturel à tout admirer, nous ne vîmes qu'une facétie robuste, laissée là par un âge inconnu pour exerciter l'esprit des antiquaires et stupéfier les voyageurs. On ouvre, devant, des yeux naïfs et, tout en trouvant que c'est peu commun, on s'avoue cependant que ce n'est pas beau.
28Suivent les savants et leurs hypothèses — Égyptiens, Vénètes, Druides, zodiaque, temple, cimetière — chacun plus extravagant que le précédent.
30Après avoir exposé les opinions de tous les savants cités plus haut, que si l'on me demande à mon tour quelle est ma conjecture sur les pierres de Carnac, car tout le monde a la sienne, j'émettrai une opinion irréfutable, irréfragable, irrésistible, une opinion qui ferait reculer les tentes de M. de la Sauvagère et pâlir l'égyptien Penhoet ; une opinion qui casserait le zodiaque de Cambry et mettrait le serpent Python en tronçons, et cette opinion la voici : les pierres de Carnac sont de grosses pierres.
32Nous n'en restâmes pas moins trois jours encore à Carnac, à n'y faire autre chose que de nous promener au bord de la mer et à nous coucher sur le sable, où nous dessinions avec nos bâtons des arabesques qu'effaçait le flot montant, et sur lequel, étendus en plein soleil, nous dormions comme des lézards. L'un près de l'autre, assis par terre, nous prenions du sable dans nos mains, nous le regardions couler à travers nos doigts, nous retournions la carcasse séchée de quelque vieux crabe évidé, nous cherchions des galets creux pour nous faire des encriers, nous ramassions des coquillages, et la journée passait. Le soleil s'abaissait sur la mer qui variait ses couleurs, continuait son bruit et laissait sur la plage son long feston de varechs et d'écume, nous ouvrions nos poitrines, nous humions le parfum des vagues, douce et âcre senteur mêlée d'eau, de brise et d'herbes, qui accourt vers nous du fond de l'océan, et des bouffées d'air chaud venaient d'entre les trous des dunes dont les joncs minces s'accrochaient aux boucles de nos guêtres. Quand le soir était arrivé, nous retournions au gîte en regardant dans le ciel les grandes traînées de pourpre qui s'étendaient sur son azur.
34Des années plus tard, Flaubert reprend seul la route — cette fois vers les Pyrénées. Un jour de pluie à Bagnères-de-Luchon, enfermé dans une auberge, il doute même de l'utilité d'écrire son voyage.
36Et puis, à quoi bon tout dire ? n'est-il pas doux au contraire de conserver dans le recoin du cœur des choses inconnues, des souvenirs que nul autre ne peut s'imaginer et que vous évoquez les jours sombres comme aujourd'hui, dont la réapparition vous illumine de joie et vous charmera comme dans un rêve ? Quand je décrirais aujourd'hui la vallée de Campan et Bagnères-de-Bigorre, quand j'aurais parlé de la culture, des exploitations, des chemins et des voitures, des grottes et des cascades, des ânes et des femmes, après ? après ?… est-ce que j'aurai satisfait un désir, exprimé une idée, écrit un mot de vrai ? je me serai ennuyé et ce sera tout.
38Mais la montagne, elle, le tire de sa lassitude — l'ascension vers le port de Venasque, à la frontière d'Espagne.
40À votre gauche vous apercevez successivement quatre lacs enchâssés dans des rochers, calmes comme s'ils étaient gelés ; point de plantes, pas de mousse, rien ; les teintes sont plus vertes et plus livides sur les bords et toute la surface est plutôt noire que bleue. De temps en temps on croit être arrivé au haut de la montagne, mais tout à coup elle fait un détour, semble s'allonger, comme courir devant vous à mesure que vous montez sur elle ; vous vous arrêtez pourtant, croyant que la montagne vous barre le passage et vous empêche d'aller plus avant, que tout est fini, et qu'il n'y a plus qu'à se retourner pour voir la France, mais voilà que subitement, et comme si la montagne se déchirait, la Maladetta surgit devant vous. À gauche toutes les montagnes de l'Auvergne, à droite la Catalogne, l'Espagne là devant vous, et l'esprit peut courir jusqu'à Séville, jusqu'à Tolède, dans l'Alhambra, jusqu'à Cordoue, jusqu'à Cadix, escaladant les montagnes et volant avec les aigles qui planent sur nos têtes.
42Du Midi, Flaubert embarque enfin pour la Corse — traversée de Toulon à Ajaccio par une mer démontée.
44Jusqu'au bout de la rade en effet le perfide élément est resté bon enfant, et le léger tangage imprimé à notre bateau nous remuait avec une certaine langueur mêlée de charme. À la hauteur des îles d'Hyères, la brise ne nous avait pas encore pris, et cependant de larges vagues déferlaient avec vigueur sur les flancs du bateau, sa carcasse en craquait (et la mienne aussi). Secoué dans le dos par les coups réguliers du piston, en long par le tangage, de côté par le roulis, je n'entendais que le bruit régulier des roues et celui de l'eau repoussée par elles et qui retombait en pluie des deux côtés du bateau ; je ne voyais que le bout du mât, et mon œil fixe et stupide placé dessus en suivait tous les mouvements cadencés sans pouvoir s'en détacher, comme je ne pouvais me détacher non plus de mon banc de douleurs.
46Le passager se composait de trois ecclésiastiques, d'un ingénieur des ponts et chaussées, d'un jeune médecin corse et d'un receveur des finances et de sa jeune femme qui a eu une agonie de vingt-quatre heures. La nuit vint, on alluma la lampe suspendue aux écoutilles et que le roulis fit remuer et danser toute la nuit ; on dressa la table pour les survivants, après nous avoir fait l'ironique demande de nous y asseoir. Les trois curés seuls se mirent à manger. Cela avait quelque chose de triste, et je commençai à m'apitoyer sur mon sort ; humilié déjà de ma position, je l'étais encore plus de voir trois curés boire et manger comme des laïques. J'aurais pris tant de plaisir à me voir à leur place et eux à la mienne ! Le bonheur est toujours réservé à des imbéciles qui ne savent pas en jouir.
48Arrivé à Ajaccio, le voyageur découvre un pays où le bandit d'honneur est plus respecté que le juge. On lui raconte l'histoire de Théodore, le plus fameux d'entre eux.
50Vico est la patrie du fameux Théodore dont le nom retentit encore dans toute la Corse avec un éclat héroïque ; il a tenu douze ans le maquis, et n'a été tué qu'en trahison. C'était un simple paysan du pays, que tous aimaient et que tous aiment encore. Le brigadier du lieu, son compère, lui avait promis de l'avertir à temps de la conscription, quand un matin la force armée tombe chez lui et l'arrache de sa cabane au nom du roi, et lui met les menottes en lui disant : « Compère, tu ne m'échapperas pas ». Il l'amena ainsi à Ajaccio où il fut jugé et condamné aux galères. Mais après la justice des juges, ce fut le tour de celle du bandit. Il s'échappa donc le soir même et alla coucher au maquis ; le dimanche suivant, au sortir de la messe, il se trouva sur la place, tout le monde l'entourait et le brigadier aussi, à qui Théodore cria du plus loin et tout en le visant : « Compère, tu ne m'échapperas pas ». Il ne lui échappa pas non plus, et tomba percé d'une balle au cœur, première vengeance. Le bandit regagna le maquis d'où il ne descendait plus que pour continuer ses meurtres sur la famille de son ennemi et sur les gendarmes, dont il tua bien une quarantaine. Il vécut ainsi douze hivers et douze étés, et toujours généreux, réparant les torts, défendant ceux qui s'adressaient à lui, délicat à l'extrême sur le point d'honneur, menant joyeuse vie, recherché des femmes pour son bon cœur et sa belle mine, aimé de trois maîtresses à la fois.
52Il ne faut point juger les mœurs de la Corse avec nos petites idées européennes. Ici un bandit est ordinairement le plus honnête homme du pays et il rencontre dans l'estime et la sympathie populaire tout ce que son exil lui a fait quitter de sécurité sociale. Un homme tue son voisin en plein jour sur la place publique, il gagne le maquis et disparaît pour toujours. Ils vivent ainsi dix ans, quinze ans, quelquefois vingt ans. Quand ils ont fini leur contumace ils rentrent chez eux comme des ressuscités, ils reprennent leur ancienne façon de vivre, sans que rien de honteux ne soit attaché à leur nom. Il est impossible de voyager en Corse sans avoir affaire avec d'anciens bandits, qu'on rencontre dans le monde, comme on dirait en France. Ils vous racontent eux-mêmes leur histoire en riant, et ils s'en glorifient tous plutôt qu'ils n'en rougissent ; c'est toujours à cause du point d'honneur, et surtout quand une femme s'y trouve mêlée, que se déclarent ces inimitiés profondes qui s'étendent jusqu'aux arrière-petits-fils et durent quelquefois plusieurs siècles.
54Quelquefois ils font des serments à la manière des barbares, qui les lient jusqu'au jour où la vengeance sera accomplie. On m'a parlé d'un jeune Corse dont le frère avait été tué à coups de poignard ; il alla dans le maquis à l'endroit où on venait de déposer le corps, il se barbouilla de sang le visage et les mains, jurant devant ses amis qu'il ne les laverait que le jour où le dernier de la famille ennemie serait tué. Il tint sa parole et les extermina tous jusqu'aux cousins et aux neveux.
56Un soir, à Isolaccio, le capitaine Laurelli — ancien bandit lui-même, devenu chasseur de bandits — fait entrer dans la chambre de Flaubert un neveu à lui, réfugié au maquis depuis trois ans pour un homicide.
58Le bandit se tenait au fond de ma chambre, le flambeau placé sur la table de nuit me le fit voir dès en entrant. C'était un grand jeune homme, bien vêtu et de bonne mine, sa main droite s'appuyait sur sa carabine. Il nous a salués avec une politesse réservée et nous nous sommes regardés quelque temps sans rien dire, embarrassés un peu de notre contenance. Il était beau, toute sa personne avait quelque chose de naïf et d'ardent, ses yeux noirs qui brillaient avec éclat étaient pleins de tendresse à voir des hommes qui lui tendaient la main. Il n'y a rien de bête comme de représenter les scélérats l'œil hagard, déguenillés, bourrelés de remords. Celui-là, au contraire, avait le sourire sur les lèvres, des dents blanches, les mains propres ; on eût plutôt dit qu'il venait de sortir de son lit que du maquis. Il y a pourtant trois ans qu'il y vit, trois ans qu'il n'a été reçu sous un toit, qu'il couche l'hiver dans la neige et que les voltigeurs et les gendarmes lui font la chasse comme à une bête fauve. Brave et grand cœur qui palpite seul et librement dans les bois, sans avoir besoin de vous pour vivre, plus pur et plus haut placé, sans doute, que la plupart des honnêtes gens de France, à commencer par le plus mince épicier de province pour monter jusqu'au roi !
60Nous avons causé longtemps ensemble, nous nous sommes occupés des moyens de le faire sortir de la Corse. Au bout d'une heure il nous a quittés, le capitaine lui a versé une goutte, deux doigts d'eau-de-vie ; enfin il nous a dit adieu à plusieurs reprises, nous lui avons souhaité bonne réussite, il nous a longuement serré la main et nous a quittés le cœur tout navré de tendresse.
62Une nuit, à Ghisoni, chassé de son lit par les puces, Flaubert se lève et regarde par la fenêtre le clair de lune sur la montagne.
64J'avais éteint mon flambeau, et la lune avec tous ses rayons entrait dans ma chambre et m'éclairait comme en plein jour. Je me levai et je regardai la campagne, je voyais les chèvres marcher dans les sentiers du maquis et sur les collines ; çà et là les feux de bergers, j'entendais leurs chants ; il faisait si beau qu'on eût dit le jour, mais un jour tout étrange, un jour de lune. Entre les gorges des montagnes il y avait des vapeurs bleues et diaphanes qui montaient et qui semblaient se bercer à droite et à gauche, comme de grandes gazes d'une couleur indéfinissable qu'une brise aurait agitées sur le flanc de toutes ces collines. Le ciel semblait haut, haut, et la lune avait l'air d'être lancée et perdue au milieu ; tout alentour elle éclairait l'azur, le pénétrait de blancheur, laissant tomber sur la vallée en pluie lumineuse ses vapeurs d'argent qui, une fois arrivées à la terre, semblaient remonter vers elle comme de la fumée.
66Le voyage s'achève, comme il a commencé, par le retour au foyer — et par cette question que tout voyageur finit par se poser.
68J'en étais resté à Marseille de mon voyage, je le reprends à quinze jours de distance. Me voilà réinstallé dans mon fauteuil vert, auprès de mon feu qui brûle, voilà que je recommence ma vie des ans passés. Qu'ont donc les voyages de si attrayant pour qu'on les regrette à peine finis ? Oh ! je rêverai encore longtemps des forêts de pins où je me promenais il y a trois semaines, et de la Méditerranée qui était si bleue, si limpide, si éclairée de soleil il y a quinze jours ; je sens bien que cet hiver, quand la neige couvrira les toits et que le vent sifflera dans les serrures, je me surprendrai à errer dans les maquis de myrtes, le long du golfe de Liamone, ou à regarder la lune dans la baie d'Ajaccio.
70Maintenant, les arbres ici n'ont plus de feuilles, et la boue est dans les chemins. J'entends encore le chant de nos guides et le bruit du vent dans les châtaigniers ; c'est pour cela que je reprendrai souvent ces notes interrompues et reprises à des places différentes, avec des encres si diverses qu'elles semblent une mosaïque. Quand on marche on veut l'avenir, on désire avancer, on court, on s'élance, regardant toujours en avant et, la route à peine finie, on détourne la tête et l'on regrette les chemins parcourus si vite, de sorte que l'homme, quoi qu'on en dise, aspire sans cesse au passé et à l'avenir, à tout ce qui n'est pas de sa vie actuelle en un mot, puisqu'il se reporte toujours vers le matin qui n'est plus, vers la nuit qui n'est pas encore.
72Maintenant il pleut, il fait froid, les arbres dépouillés ont l'air de squelettes verts ou noirs. Au lieu de partir bientôt pour Bayonne, pour Biarritz, pour Fontarabie, me voilà empêtré dans des plans d'études admirables, ayant cinq ou six fois plus de travaux qu'un honnête homme ne peut en accomplir ; dans un mois ce sera la même chose, je serai à la même table, sur la même chaise et toujours ainsi de même.
74Mais la Méditerranée est si belle, si bleue, si calme, si souriante qu'elle vous appelle sur son sein, vous attire à elle avec des séductions charmantes. J'irai bien en Grèce ; me voilà lisant Homère, son vieux poète qui l'aimait tant, et à Constantinople, à qui j'ai pensé plus d'heures dans ma vie qu'il n'en faudrait pour faire d'ici le voyage à pied, ayant toute ma vie aimé à me coucher sur des tapis, à respirer des parfums, regrettant de n'avoir ni esclaves, ni sérails, ni mosquées pavées de marbre et de porphyre.
76Oh ! moi qui si souvent en regardant la lune, soit les hivers à Rouen, soit l'été sous le ciel du Midi, ai pensé à Babylone, à Ninive, à Persépolis, à Palmyre, aux campements d'Alexandre, aux marches des caravanes, aux clochettes des chamelles, aux grands silences du désert, aux horizons rouges et vides, est-ce que je n'irai pas m'abreuver de poésie, de lumière, de choses immenses et sans nom à cette source où remontent tous mes rêves ?
78Povero ! Tu iras dimanche prochain à Déville, s'il fait beau ; cet été, à Pont-l'Évêque.
80Encore un mot : Je réserve dix cahiers de bon papier que j'avais destinés à être noircis en route, je vais les cacheter et les serrer précieusement, après avoir écrit sur le couvert : papier blanc pour d'autres voyages.