PYRÉNÉES.
BORDEAUX.
Par les champs et par les grèves, Gustave Flaubert (1886)·Texte intégral, chapitre 13 sur 17·Livre complet →
Il y a des gens qui la veille de leur départ ont tout préparé dans leur poche : encrier rempli, érudition placardée, émotions indiquées d’avance. Heureuses et puériles natures qui se jouent avec elles-mêmes et se chatouillent pour se faire rire, comme dit Rabelais. Il en est d’autres, au contraire, qui se refusent à tout ce qui leur vient du dehors, se rembrunissent, tirent la visière de leur casquette et de leur esprit pour ne rien voir. Je crois qu’il est difficile de garder, ici comme ailleurs, le juste milieu exquis préconisé par la sagesse, point géométrique et idéal placé au centre de l’espace, de l’infini de la bêtise humaine. Je vais tâcher néanmoins d’y atteindre et de me donner de l’esprit, du bon sens et du goût ; bien plus, je n’aurai aucune prétention littéraire et je ne tâcherai pas de faire du style ; si cela arrive, que ce soit à mon insu comme une métaphore qu’on emploie faute de savoir s’exprimer par le sens littéral. Je m’abstiendrai donc de toute déclamation et je ne me permettrai que six fois par page le mot pittoresque et une douzaine de fois celui d’admirable. Les voyageurs disent le premier à tous les tas de cailloux et le second à toutes les bornes, il me sera bien permis de le stéréotyper à toutes mes phrases, qui, pour vous rassurer, sont d’ailleurs fort longues.
Ceci est un préambule que je me suis permis et qu’on aurait pu intituler le marchepied, pour indiquer les émotions que j’avais en montant en voiture, ce qui veut dire que je n’en avais aucune. Je m’assassinerais si je croyais que j’eusse la pensée de faire ici quelque chose d’un peu sérieux : je veux tout bonnement, avec ma plume, jeter sur le papier un peu de la poussière de mes habits ; je veux que mes phrases sentent le cuir de mes souliers de voyage et qu’elles n’aient ni dessus de pieds, ni bretelles, ni pommade qui ruisselle en grasses périodes, ni cosmétique qui les tienne raides en expressions ardues, mais que tout soit simple, franc et bon, libre et dégagé comme la tournure des femmes d’ici, avec les poings sur les hanches et l’œil gaillard, le nez fin s’il est possible et avant tout point de corset, mais que la taille soit bien faite. Cet engagement pris, me voilà lié moi-même et je suis forcé d’avoir le style d’un honnête homme.
La campagne de Paris est triste, l’œil va loin sans rencontrer de verdure ; de grandes roues qui tirent les pierres des carrières, un maigre cheval flanqué d’un petit âne tirant des tombereaux de fumier, du pavé, le cliquetis des glaces et cet indéfinissable vide d’esprit qui vous prend aux moments du départ, voilà tout ce que j’ai vu, voilà tout ce que j’ai senti. Certes, je ne demandais pas mieux que de me fouiller l’esprit pour penser au xvie siècle en passant par Longjumeau, et de là par une association d’idées me laisser couler dans Brantôme et en plein Médicis, mais je n’en avais pas le cœur, de même qu’à Montléry, la tour ne m’a point rappelé de souvenirs. Expression des plus charmantes surtout comme il en arrive dans la bouche de ceux qui ne savent rien et qui l’adoptent par passion historique.
Quand je me suis réveillé le lendemain matin, la campagne avait changé ; il y avait de grands champs de vignes, éclairés du soleil levant, et c’était l’air frais du matin, à 5 heures, dans le mois d’août. Insensiblement le terrain s’abaisse et par une pente douce vous mène aux bords de la Loire que vous longez sur une chaussée de 17 lieues, depuis Blois jusqu’à Tours. Honnête pays, paysages bourgeois, nature comme on l’entend dans la poésie descriptive ; c’est là la Loire, mince filet d’eau au milieu d’un grand lit plein de sable, avec des bateaux qui se traînent à la remorque la voile haute, étroite et à moitié enflée par le vent sans vigueur. D’un autre côté, et sous un certain point de vue de symbolisme littéraire, ce pays m’a semblé représenter une face de la littérature française. À mesure que vous avancez, la vallée se déploie, les arbres de l’autre bord se mirent tranquillement dans l’eau, les coteaux boisés disparaissent les uns après les autres ; on aimerait ici à mettre pied à terre, à s’étendre sur l’herbe, à écouter le bruit de cette pauvre eau paisible, que je n’appelle pas onde ; ce n’est ni grand, ni beau, ni bien vert, mais c’est, si vous voulez, un refrain de Charles d’Orléans, pas plus, où la naïveté seule a une certaine tendresse qui n’est pas même du sentiment, tant c’est faible et calme, mais tranquille est doux.
Il ne faut rien moins que la vue de Blois pour faire penser à quelque chose de plus vigoureux et vous remettre en mémoire la cour d’Henri III. Hélas ! je n’ai point vu le château où Henri se vengea de sa peur, ni ce lit, comme dit Chateaubriand, où tant d’ignominies firent mourir tant de gloire ; la rapidité de ma course m’a à peine laissé la vue des murs extérieurs.
Si j’avais été un beau gentilhomme tourangeau comme ceux à qui je pensais alors, marchant dans son xvie siècle, les mains dans les poches et le large chapeau sur les oreilles, ou s’acheminant sur sa mule aux États de Blois, je n’aurais pas manqué de relire mon Rabelais à l’ombre de ces vignes où il dormit ; car il a vécu là. Ces sentiers sur le sable, dans les roseaux, il y a fait sieste un certain jour peut-être qu’il était soulas ; son rire a retenti le long des peupliers qui bordent la rivière ; cette voix de Gargantua a rebondi sur ces coteaux, s’en est allée le long de ce courant calme et doux se perdre dans l’Océan plein de clameurs que toutes les autres dérisions ont grossi avec elle ; le géant a marché dans ces larges plaines, sous ce soleil doux ; il lui fallait chaque jour le lait de 3,600 vaches qu’il buvait à large pipée. Toute la contrée est faite à sa taille : plaines larges, arbres frais, eau calme, grand lit qui s’emplit parfois, avenue sans fin qui tourne au fastidieux par sa longueur.
Du reste rien d’original, rien de coloré, une platitude toute française jusqu’à Tours. Je me rappelle seulement trois petites filles qui m’ont demandé l’aumône à Montbazon, le premier relais en sortant de cette ville ; l’aînée surtout, qui avait dix ans à peine, m’a donné la première idée du Midi : pieds nus, elle courait dans la poussière en suivant la portière ; sa voix, qui répétait en crescendo la charité ! la charité ! la charité, avait quelque chose de nasillard et de glapissant ; des cheveux noirs et collés de sueur, un teint de bistre, des dents blanches qui se sont montrées à moi dans un éclat de rire enfantin quand la voiture est partie au galop. Charmante peinture de farce enfantine et de grâce naïve, perdue au milieu de la grande route et que m’a valu l’appât prolongé d’une petite pièce de deux sous.
À Poitiers, le Midi commence : larges bonnets, moins gracieux toutefois que ceux de Montbazon, quelque chose de sévère, autant que j’ai pu en juger par un mauvais dîner et me rappelant que le Poitou est la patrie des ..... Je garde un souvenir plus gracieux d’Angoulême et de la colline où elle est bâtie. On commence à rencontrer des attelages de bœufs qui m’ont fait penser au tableau de Léopold Robert. Les postillons ont le béret rouge des Basques et le pantalon à galons, les chevaux sont plus petits, plus efflanqués ; les toits deviennent plats ; les tuiles rouges et bosselées qui les couvrent, les murs blancs des maisons dont le faîte n’est pas souvent plus haut que les vignes, tout cela c’est bien du Midi. Partout cheveux noirs et barbes fortes, costumes bigarrés comme dans un bal masqué, des paysans battant le blé devant leur grange. Quand vous passez dans ces petits villages blancs comme la campagne où ils sont assis et comme le soleil qui les éclaire, que vous tournez aux angles de mur uni, percé de petites fenêtres, on se croirait, j’imagine, en Espagne.
Vous n’êtes plus assailli, comme dans le Poitou, de femmes qui exploitent la soif ou la pitié du voyageur, seulement la poussière tourbillonne et le soleil darde ; point de bruit ni de chants dans la campagne. Pour rendre la ressemblance plus parfaite, le rapport plus juste, à Savignac j’ai eu une véritable apparition moresque : pendant que nous relayons, un contrevent vert s’est ouvert, une main est d’abord aperçue (pour qu’on ne m’accuse pas trop d’exploration féminine, je déclare que c’est sur la découverte de mon grave et savant compagnon M. Cloquet), une main, puis un profil, puis deux, deux têtes noires avec un sourcil superbe à peine entrevues ! Dérision ! une plaque jaune me fait conjecturer que c’étaient les deux filles du notaire.
Ce qu’on appelle ordinairement un bel homme est une chose assez bête ; jusqu’à présent, j’ai peur que Bordeaux ne soit une belle ville. Larges rues, places ouvertes, beaucoup de mouchoirs sur des têtes brunes, telle est la phrase synthétique dans laquelle je la résume avant d’en savoir davantage. Il me faut pour que je l’aime quelque chose de plus que son pont, que les pantalons blancs de ses commerçants, que ses rues alignées et son port qui est le type du port. Il n’y fait, selon moi, ni assez chaud ni assez froid ; il n’y a rien d’incisif et d’accentué : c’est un Rouen méridional, avec une Garonne aux eaux bourbeuses. Je comptais donc me jeter à l’eau et me laisser entraîner par le courant, m’étendre dans le duvet moelleux du fleuve, couche suave dont les draps limpides vous baisent la peau. Imaginez un espace fermé où l’eau reste stagnante comme dans un bocal, comparaison peu flatteuse pour ceux qui y vivent même momentanément, des grilles en bois qui empêchent l’air de circuler et même de vider l’eau, une atmosphère de cigare éteint, de la boue et des oies qui y pataugeaient, telle était l’école de natation. J’hésitai à y souiller mes membres, mon héroïsme m’y fit plonger jusqu’au coude, car un plancher bourgeois remplace le lit du fleuve, de sorte qu’il n’y a pas même la possibilité de se mouiller la tête sans crainte de tomber sur le plancher. Allez-vous donc ici vous reposer dans l’herbe, effleurer du bout du nez les pointes dardées des roseaux, remuer les cailloux au fond du lit, monter à califourchon sur les câbles étendus et suivre la barque grillée où l’on entend des voix ? Vous voulez de la fraîcheur, du silence, de l’ombrage, de l’eau claire et caressante, et vous avez la puanteur des ruisseaux, le cri des tavernes, la chaleur grasse qui suinte des murs ; car l’onde ici est empoisonnée, le cours arrêté, tant ils sont habiles à souiller ce qui purifie, à salir ce qui lave !
J’ai pourtant vu aujourd’hui, en plein soleil, une nacelle couverte d’une tente carrée, sous laquelle on doit bien dormir et d’où cette pauvre Garonne doit apparaître belle aux clairs de lune quand la ville s’est tue et que les hommes laissent parler les joncs dans le courant. J’y rêverais volontiers de l’Inde et du Gange, avec les cadavres qu’il charrie comme des feuilles et que le soir les vautours viennent becqueter avec de grands cris. J’aurais tout autant aimé passer ainsi ma soirée que d’aller comme j’ai fait tout à l’heure dîner en ville, chez un brave homme dans toute la force du terme, à sa maison de campagne qui est dans un faubourg, pour boire d’excellent vin, j’en conviens, dont la digestion a été gâtée par des romances au piano et deux cigarettes au Maryland, musique d’épiciers, tabac de clerc de notaire, le tout fadasse et doux comme du jus de noyau. Je crois qu’il a été question d’un air italien de Rossini chanté en français. Pauvre Rossini ! plus disséqué que mes cadavres du Gange, et par des becs féminins encore, ce qui est pis. Le salon et la salle à manger étaient ornés d’insectes et d’oiseaux adaptés verticalement à la muraille dans des boîtes garnies de vitres. J’ai promis de la graine de melon à mon cordial amphytrion. Le dîner après tout a été aimable, et je me suis un peu réconcilié avec ma voisine qui, au premier abord, m’a eu tout l’air d’une bécasse qui a peur de se mouiller les pieds dans de l’eau claire ; et voici pourquoi. J’étais débarqué d’omnibus par une chaleur confortable, ficelé et tiré dans mes dessous de pieds, avec une cravate de satin toute neuve, le lorgnon au bouton du gilet et des gants de la plus scrupuleuse blancheur dont mon bras avait l’air de sortir tant la main y était enchevêtrée. Après les salutations d’introduction on fit un tour de jardin ; le bon ton le plus exquis régnait dans mes manières, je laissais marcher seule dans les allées une jeune dame, la fille de la maison, dans la crainte de faire l’empressé. Me trouvant simplement près d’elle, je lui offris enfin mon bras qu’elle refusa, ce que je trouvai de fort mauvais goût ; car aussitôt je fis un retour sur moi-même où je ne me flattai pas médiocrement, et je repassai dans un éclair tous mes avantages physiques et intellectuels, avec une telle lucidité que j’en rougis presque d’humilité. Au reste, on enfonçait dans les allées du jardin comme dans des landes, et ce que j’y trouvais de plus beau, c’est le chant des cri-cris le soir, après dîner, qui valait mieux que les maigres accords du piano asthmatique.
Puisque j’en suis au jardin, j’ai vu aussi hier le cimetière de Bordeaux, grand jardin planté d’érables, où les tombes sont, je crois, plus bêtes que les vivants trépassés qu’elles renferment ; les pauvres habitent au milieu et ont l’avantage de ne point porter de nom et de regrets peints sur bois ou gravés sur pierre.
La vanité ici a eu recours à la bêtise qui l’a bien secondée. Des pyramides de granit sont entassées sur des épiciers, des sarcophages de marbre sur des armateurs ; au jour du jugement ceux qui ont le plus de pierre sur eux ne seront peut-être pas les plus prompts à monter au ciel, chargés qu’ils seront du poids de leur orgueil. Le concierge avait l’air piteux et rapace, sa mâchoire a souri comme une tombe qui s’ouvre quand il nous a vus entrer. Les cyprès étaient poudreux, déjà des feuilles jaunes étaient dans l’herbe, rien que la platitude du lieu était triste.
Un voyageur est tenu de dire tout ce qu’il a vu, son grand talent est de raconter dans l’ordre chronologique : déjeuner au café et au lait, monté en fiacre, station au cours de la borne, musée, bibliothèque, cabinet d’histoire naturelle, le tout assaisonné d’émotions et de réflexions sur les ruines ; je m’y conformerai donc autant qu’il sera possible.
J’étais curieux de voir le musée d’antiques pour expliquer à mes compagnons deux bas-reliefs dont j’avais lu la description le matin, mais je ne les ai point retrouvés et M. Cloquet, par intuition, m’en a nommé un que je ne reconnais pas. Mauvais sort de savant. À la bibliothèque j’ai touché le manuscrit de Montaigne avec autant de vénération qu’une relique, car il y a aussi des reliques profanes. Les additions qui sont en marge sont nombreuses, surchargées, mais nettes et sans rature, écrites comme le reste de veine primesautière ; c’est plus souvent une extension qu’une correction de la pensée ou du mot, ce qui arrive pourtant quelquefois par scrupule d’artiste et pour rendre son idée avec toutes ses nuances.
J’ai feuilleté ce livre avec plus de religion historique, si cela peut se dire, que je suis entré avec recueillement dans la cathédrale de Bordeaux, église qui veut faire la gothique, mais qui trahit le sol païen où elle est bâtie, alliance de deux architectures, amalgame de deux idées qui ne produit rien de beau. Le jubé est orné de sculptures mignardes et bien ouvragées qui seraient mieux à quelque rendez-vous de chasse de François Ier, à quelque boudoir de pierre au milieu des bois, pour y renfermer à l’heure de midi la maîtresse du roi ; des arceaux romans s’étendent tout le long de l’église, et les ogives supérieures forment la voûte, ogives rondes encore, quoi qu’elles fassent, qui n’ont pas eu la force de s’élever au ciel dans un élan d’amour et qui sont retombées presque en plein cintre, accablées et fatiguées. On a remplacé les anciens vitraux par des neufs, de sorte que le soleil entre malgré les rideaux qu’on a tendus, fait mille jeux de lumière riants sur les dalles, ce qui emporte l’esprit loin du lieu saint dans les champs, sous les vignes. J’ai pensé alors à nos bonnes églises du Nord où il fait toujours sombre et toujours froid, où les peintures des vitraux ne laissent pénétrer que des rayons mystiques qui se reflètent sévèrement, pleins de mélancolie, sur les dalles grises. Si vous montez aux clochers, vous voyez toute la plaine de Bordeaux, blanche et illuminée ; le ciel est bleu et les tours octogones se détachent sur ce fond limpide ; la terre et le ciel se confondent à l’horizon dans leur blancheur, et l’esprit charmé et fatigué retombe de toute la hauteur des tours sur ce sol qui attiédit les âmes.
J’ai voulu grimper aux échelles et aller jusqu’au haut, mais j’ai senti le vertige venir ; des jours partis d’en bas me montaient entre les rayons des échelles et les fentes des charpentes, je suis redescendu avec plaisir tout content d’avoir à temps fui la peur. L’orgue, qu’on raccommodait pendant que nous visitions l’église, bourdonnait comme une grosse mouche.
C’est dans la tour Saint-Michel que se trouve le fameux caveau corroyeur, qui a la propriété de tanner les hommes ; ingénieux caveau qui n’a pas été aux écoles d’arts et métiers et qui fait de peaux de chrétiens des peaux d’ânes, car j’atteste qu’elles sont toutes dures, brunes, coriaces et retentissantes. Je suis désespéré de ne pas avoir eu d’idées fantastiques au milieu de ces vénérables momies ; je ne suis pas assez sensible non plus pour que cela m’ait fait horreur ; j’avoue que je me suis assez diverti à contempler les grimaces de tous ces cadavres de diverses grandeurs, dont les uns ont l’air de pleurer, les autres de sourire, tous d’être éveillés et de vous regarder comme vous les regardez. Qui sait ? ce sont peut-être eux qui vivent et qui s’amusent à nous voir venir les voir. Ils se tenaient en rond autour d’un caveau circulaire, dont le sol est monté à moitié des arceaux, car ces morts-là sont debout sur 17 pieds d’autres morts, et ceux-ci sur d’autres sans doute, et nous, face à face avec les premiers. On vient, on les examine à la lanterne, le gardien leur fait sonner la poitrine pour faire voir qu’elle est dure ; on passe au suivant et, quand la revue est passée, on remonte l’escalier. C’est là leur métier, à ces morts ; on les a retirés de dessous terre, et on les a alignés en cercle ; l’un a 100 ans, l’autre 80, etc., un troisième 76, tous aussi âgés les uns que les autres pourtant ! Quand on vous a raconté leur genre de mort et que vous avez donné vos dix sous, tout est dit et vous faites place à d’autres. J’envie ici le sort de ces braves morts tannés qu’on va voir nus (car la mort n’a pas de pudeur) ; il y a une négresse qui a encore un air d’odalisque, un portefaix, joli garçon de plus de 6 pieds, superbe à voir, et un comte du pays tué en duel. Je ne demande pas à être plus célèbre, car il y a bien des gens vertueux, des poètes et des membres de l’Institut qui ne sont pas aussi curieux à voir que ces cuirs racornis, et qui n’auront jamais le renom de cette poussière obscure.
Le christianisme n’est point sérieux à Bordeaux. L’église est entourée d’un ancien cimetière où entre autres dorment les Girondins (Vergniaud, et sur l’affirmation d’un ancien camarade de Julien, M. Mabitte, médecin de Bordeaux) converti maintenant en promenade. Ici c’est pire qu’à Saint-Michel, les vivants ne marchent plus seulement sur les morts, ils y font l’amour et on nomme ce lieu l’allée d’Amour, antithèse à la Shakespeare, où se trouvent opposés tout ce que la vie a de beau, tout ce que la mort a de hideux. À côté, sous ces arbres dont l’ombrage est si doux dans le Midi, l’église n’a guère de valeur ; l’amour nargue le ciel et se pose sur les tombeaux.
Sainte-Croix, vieux temple païen, église à demi romane, d’un beau roman du reste ; les phallus sont multipliés dans les murs. La petite église Saint-Pierre est badigeonnée, ouverte au soleil et rit dans ses peintures de théâtre. Non loin, dans la rue de la Bahuterie, je viens de voir une petite façade de maison qui vaut bien à elle tous les monuments de Bordeaux pour les nombreuses conjectures qu’on peut en faire sortir : le panneau principal est occupé par une figure humaine à trois facies, quatre yeux servent aux trois figures, emblème de la Trinité ; à droite et à gauche, sont des chevaux ailés, plus bas un griffon ; dans une autre cour une tête d’homme couverte d’un turban. Un caractère asiatique persan ressort de cette énigme de pierre, attribuée par mon cicerone à l’invention d’un membre du parlement, alchimiste autrefois célèbre. Symbolisme curieux qui se rattacherait peut-être aux dogmes orientaux du moyen âge. Est-ce qu’Arriman serait venu si loin jusque dans l’anglaise Gascogne ? Un homme du peuple disait près de là que c’était l’hôpital des pauvres. Que conclure de tout ceci ? Rien que du vague.
Comme il faut essentiellement s’instruire en voyage, je me suis laissé mener à la manufacture de porcelaine de M. Johnston, dans laquelle nous avons été pilotés par un petit homme rempli de suffisance, d’ailleurs extrêmement poli pour nous. Pendant deux heures nous avons marché au milieu des cruches, tasses, pots, plats et assiettes de différentes grandeurs et je m’ennuyais si bien que je n’étais point dans la mienne. Je sens au rebours des autres, est-ce ma faute ? Mais je n’aime point à voir travailler et suer la pauvre humanité ; j’aime autant la voir dormir. Voilà un sentiment qu’un philanthrope ne comprendrait guère, j’imagine, mais ce n’est jamais sans être froissé que je vois piteusement entassés des enfants et des jeunes filles sous des vitres et dans une atmosphère lourde, tandis qu’à côté, derrière la muraille, s’étend la campagne, l’herbe verte, la forêt ombreuse, le lac si frais, le champ de vignes tout doré. On nous vante le bonheur matériel du monde moderne et la douceur de l’enchâssement social, et, reportant sur le passé un immense regard de pitié, nous faisons les capables et les forts, nous nous rengorgeons dans notre linge frais et dans nos maisons bien fermées, qui sont plus vides, hélas, que les caravansérails délabrés de l’Orient, abandonnés qu’ils sont à tous les vents qui dessèchent, où nous habitons seuls, sans dieux et sans fées, sans passé et sans avenir, sans orgueil de nos ancêtres, sans espoir religieux dans notre postérité, sans gloires ni armoiries sur nos portes, ni sans christ au chevet.
Quand nous entrions dans les ateliers, on levait la tête pour voir les étrangers, quelques-uns la détournaient avec mépris vers M. Alexandre, les autres continuaient silencieusement ; on n’entendait que le bruit de la meule qui tournait et celui de l’argile clapotée dans l’eau. Est-ce que cela n’est pas triste que de voir ce travail morne et sérieux, cette machine composée d’hommes aller sans bruit, tant d’intelligences travailler sous le même niveau ? Il y a de beaux enfants du Midi, aux yeux noirs, au sourcil arqué, au teint cuivré et qui se courbent et qui pétrissent la terre glaise. Autant valaient des coups de lance et même la famine dans les camps ; mais de l’air au moins, du soleil, de l’action et des coups d’épée en rase campagne, quelque chose qui anoblisse et qui grandisse ! Je sais bien qu’il y a quelque chose d’étroit à tout considérer ainsi sous un petit point de vue sentimental et étriqué, que c’est fausser l’histoire et nier le mouvement que de lapider le présent par le passé, les modernes par les anciens ; j’en demande pardon et je trouve cela assez bête, mais que voulez-vous ? C’est l’image d’un garçon de 14 ans environ, dont les cheveux ras, la tête osseuse et le regard singulièrement triste et élevé, mis en parallèle avec le bambin puant de vanité, faisant le maître et les tutoyant tous ; pauvre enfant qui est peut-être né de la plus pure argile, poète destiné à contenir l’ambroisie des suaves pensées, vase d’élection dont on souille la forme et qu’on fait commun, usuel, utile, propre à faire boire les pourceaux. Rien n’y manque pour l’abrutissement, pas même une école. Vous croyez que le soir, quand le bras est fatigué, l’oreille assourdie, ils peuvent s’étendre sur l’herbe, regarder la lune, courir les champs par bandes joyeuses pour manger le raisin mûr, aimer sous les arbres ? Fi donc ! et la morale ? Les mains lavées, ils montent un étage, du mortier matériel ils passent au gâchis spirituel ; on leur montre à lire, à écrire ; on leur enseigne l’histoire, la géographie, les quatre règles ; aux plus avancés on lit le Journal des Connaissances utiles ; dans les chaudes soirées d’été ils écoutent le maître à la lueur des quinquets qui fument, ils tournent le dos au ciel bleu resplendissant d’étoiles pour regarder le tableau rayé des chiffres, pour écouter la théorie des quatre règles, au lieu de chanter les chansons que leurs pères, dans leur jeunesse, ont chantées à leurs mères, le soir, assis sur le banc devant leur maison.
J’ai hâte d’en finir avec Bordeaux et j’aime mieux le Médoc où je me suis promené dans une bonne vieille voiture à la Louis XIV, comme les présidents devaient en avoir il y a deux cents ans, conduits par le silencieux Cadiche et par deux gros chevaux bretons, au milieu du sable, entre les vignes dont chaque grappe vaut de l’or, religieux pèlerinage où nous avons fait de nombreuses stations. Hélas ! le vin alourdit dans ces chaudes contrées, il n’enivre pas, mais vous enfle et bouffit, vous fait gonfler la veine, et vous endort ; si bien qu’ayant peu bu j’étais horriblement fatigué et que je fis, dès lors, un serment d’ivrogne que je n’ai pas encore violé, car il y a de cela trois jours. J’approuve fort néanmoins la manière dont nous avons dîné à Léoville, qui a consisté à se repaître d’excellent vin, en l’absence des propriétaires ; délicieuse façon de dîner chez les gens et que tous ceux qui vous invitent chez eux devraient avoir. Je me rappellerai donc longtemps M. Bartou, que je n’ai pas vu, et ses excellents procédés.
De Bordeaux à Bayonne vous passez dans un pays qui est dit les Landes, quoiqu’il soit, sans contredit, bien supérieur au Poitou et à la Guyenne. Vous allez au milieu de pins clairsemés ; çà et là une maison, des attelages de bœufs qui traînent un petit chariot dans lequel est assise une femme couverte d’un large chapeau de paille. À Dax, le bois s’épaissit, et jusqu’à Bayonne la route est charmante. On retrouve plus de fraîcheur et d’herbe ; les petites collines boisées qui se succèdent les unes aux autres annoncent enfin qu’on va voir les montagnes et on les voit enfin se déployer dans le ciel à grandes masses blanches, qui tout à coup saillissent à l’horizon. Je ne sais quel espoir vous prend alors, l’ennui des plaines blanches du Midi vous quitte, il vous semble que le vent de la montagne va souffler jusqu’à vous, et quand vous entrez dans Bayonne, l’enchantement commence.
Le soleil se couchait quand nous entrâmes dans le quartier des Juifs, hautes maisons, rues serrées, plus d’alignements au moins ! pour être surpris et plus charmé encore quand vous passez l’Adour. Voilà des eaux azurées, et la chute du crépuscule leur donnait une teinte sombre, et néanmoins les barques, les arbres du rivage s’y miraient en tremblant. La voiture roulait au pas sur le pont de bateaux, et une jeune Espagnole, la cruche de grès passée au bras comme les statues antiques, s’avançait vers nous. C’était là un de ces tendres spectacles qui font sourire d’aise et qu’on hume par tous les pores. Jusqu’à présent j’adore Bayonne et voudrais y vivre ; à l’heure qu’il est je suis assis sur ma malle, à écrire ; la fenêtre est ouverte et j’entends chanter dans la cour de l’hôtel.
L’Adour est un beau fleuve qu’il faut voir comme je l’ai vu, quand le soleil couchant assombrit ses flots azurés, que son courant, calme le soir, glisse le long des rives couvertes d’herbes. Aux allées marines où je me promenais hier après la pluie, l’air était doux, on entendait à deux lieues de là le bruit sourd de la mer sur les roches ; à gauche il y a une prairie verte où paissaient les bœufs.
On vous parle beaucoup de Biarritz à Bayonne. Les voitures qui vous y conduisent sont remplies de gens du pays. Allègre et gaillarde population descendue de la montagne, leur patois est vif et accentué, compris d’eux seuls, et servant de langue commune aux deux frontières espagnole et française. On y va pour s’y baigner, pour y danser. Bravets est un nom qui fait sourire ici chaque habitant, on m’en avait conté mille choses charmantes que je me promettais de voir et que je n’ai pas vues.
Ce joli pays m’a été gâté, non par son aspect physique qui est des plus beaux, mais par son costume, si je puis dire, et gâté par un événement où j’ai trempé ; le mot n’est pas métaphorique.
Nous étions descendus sur la grève à peu près déserte pour lors ; l’heure des bains et des baigneuses surtout était passée, première contrariété pour moi qui comptais voir beaucoup de naïades. Une vieille petite femme, dont les cheveux blancs encadraient un visage ridé, recueilli sous une capote de toile cirée, s’avançait à la mer pour y ramollir sa vieille peau ; une vaste blouse jaune qui l’enveloppait et qui flottait sur ses membres la faisait ressembler à un caniche qui sortirait d’un bol de café au lait. C’est là la seule baigneuse que j’aie vue à Biarritz, quelle chance !
Comme je marchais le long de l’écume des flots, j’ai vu tout à coup sortir de l’eau un baigneur qui appelait du secours pour deux hommes qui se noyaient au large. Je ne sais où étaient les garde-côtes ; il y avait au loin quelques amateurs qui restaient fort impassibles, on ne se dérangeait guère. À l’instant j’entendis des cris aigus, et une grande femme vêtue de noir, qu’à sa douleur expansive je crus être la mère de ceux qui se noyaient, accourait vers moi avec de grandes lamentations. Quand elle vit que j’ôtais vivement mon habit, elle augmenta ses éclats, me déboutonna mes bottines, m’exhortant à sauver ces malheureux, me comblant de bénédictions et d’encouragements. Je me mis à l’eau assez vivement, mais avec autant de sang-froid que j’en ai quand je nage tous les jours, et si bien que, continuant à nager toujours devant moi dans la direction que l’on m’avait indiquée, j’avais fini tout à coup par oublier que je faisais un acte de dévouement ; je n’étais ennuyé seulement que de mon pantalon et de mes bas que j’avais gardés et qui m’embarrassaient dans mes mouvements. À environ cinquante brasses je rencontrai un homme évanoui que deux autres traînaient à terre avec beaucoup de peine. Je me disposais à retourner avec eux et à aider ces braves gens.
— Il en reste encore un second, me dit un d’eux.
— Allons le chercher, lui dis-je.
Et nous continuâmes à nager côte à côte assez vigoureusement, d’abord droit devant nous, puis parallèlement au rivage ; mais ne plongeant aucun des deux, que pouvions-nous faire ? Un orage s’annonçait par des éclairs, et les vagues (qu’il ne faut pas dire fortes, car je mentirais) nous empêchaient de voir tout ce qui pouvait saillir sur les flots autour de nous.
— C’est fini, me dit un compagnon, il est noyé !
Nous fîmes alors volte-face, et regagnâmes le rivage. Le trajet me parut plus long que pour aller, et les dernières vagues pleines de mousse nous poussaient vivement sur le sable. Je croyais l’autre homme sauvé, mais tous les soins furent inutiles, il mourut au bout de quelques minutes. Pendant qu’on entourait le noyé, je m’étais réfugié dans une cabane, privé de ma chemise et de mon habit, grelottant et tout trempé d’eau salée. Je finis par les retrouver au bout d’un quart d’heure, ils avaient été déposés dans une baraque où se trouvaient plusieurs pauvres femmes du pays, se lamentant et poussant des cris. Elles me croyaient un de leurs compagnons et leur douleur s’en augmentant, peut-être un peu par politesse, elles répétaient toutes : « ah mon Dieu ! mon Dieu ! la pauvre mère qui les a nourris ! » et c’étaient des exclamations et des battements de mains nouveaux. La grande dame anglaise qui m’avait pris mes hardes m’étourdissait de son caquet et voulait que je fisse une plainte contre les garde-côtes qui ne s’étaient pas trouvés à leur poste ; ce qui me dégoûta assez de sa douleur. On me prêta un pantalon de paysan que je gardai toute la journée, où je m’exerçai à aller nu-pieds. Quand je sortis de la cahute on m’entoura pendant cinq minutes ; je fus oublié au bout de dix, comme je le méritais.
Le soir, quand la pluie fut passée, nous allâmes tous au phare, que je ne pus visiter, ayant oublié mon passeport, ce qui me contraria médiocrement, car je n’avais guère envie d’y monter. Le reste de la société s’en retourna à pied directement à Bayonne et moi je revins à Biarritz pour reprendre mon pantalon qui devait être sec et que je repassai aussi mouillé que lorsque je l’avais quitté le matin. Ce fut là ce qu’il y eut pour moi de plus tragique dans l’aventure.
Du phare à Biarritz le terrain descend sensiblement, et après avoir marché sur des rochers escarpés on se trouve sur le rivage. Je marchais le long des flots comme il m’était si souvent arrivé à Trouville, à la même saison et à la même heure ; le soleil aussi se couchait sans doute là-bas sur les flots, mais ici la mer était bleue et douce, le vent était tiède et l’orage s’en allait.
Je me récitais tout haut des vers, comme cela m’arrive quand je suis tout seul dans la campagne ; la cadence me fait marcher et m’accompagne dans la route comme si je chantais. Je pensais à mille choses, à mes amis, à l’art, à moi-même, au passé et à l’avenir, à tout et à rien, regardant les flots et enfonçant dans le sable.
J’ai été hier en Espagne, j’ai vu l’Espagne, j’en suis fier et j’en suis heureux, je voudrais y vivre. J’aimerais bien à être muletier (car j’ai vu un muletier), à me coucher sur mes mules et à entendre leurs clochettes dans les gorges des montagnes ; ma chanson moresque fuirait répétée par les échos. À Behobie je voyais l’Espagne sur l’autre rive et mon cœur en battait de plaisir, c’est une bêtise. La Bidassoa nous a conduits jusqu’à Fontarabie, ayant la France à droite, l’Espagne à gauche. L’île des Faisans ne vaut pas la peine d’être nommée, placée comme une petite touffe d’herbes dans un fleuve, entre de hautes montagnes des deux côtés. Nous avons débarqué sur la terre d’Espagne et, après avoir suivi une chaussée entourée de maïs, nous nous trouvâmes devant la porte principale qui tombe dans les fossés. Il en sortait au même instant une grande fille, pieds nus, vêtue de rouge et les tresses sur les épaules ; elle ne détourna pas la tête et continua sa route. Fontarabie est une ville toute en ruines. L’on n’entend aucun bruit dans les rues, les herbes poussent sur les murs calcinés, point de fenêtres aux maisons. La principale rue est droite et raide, entourée de hautes maisons noires garnies toutes de balcons pourris où sont étendus des haillons rouges qui sèchent au soleil ; nous l’avons gravie lentement, regardant de tous côtés et regardés encore plus. C’est l’Espagne telle qu’on l’a revue souvent : à travers un pan de mur gris, derrière un tas de ruines couvert d’herbes, dans les crevasses du terrain bouleversé, un rayon de soleil sort tout à coup et vous inonde de lumière, comme vous voyez passer devant vous et marchant vivement le long des rues désertes quelque admirable jeune fille, éternelle résurrection des beautés de la nature, qui surgit, quoi que les hommes fassent, au milieu des débris et reparaît plus belle derrière les tombeaux.
L’église de Fontarabie est sombre et haute, il n’y a plus ce jour insultant des temples du Midi ; les dorures répandues à profusion ont néanmoins quelque chose de bronzé qui est grave. Point d’ornements à l’extérieur, des grands murs droits comme à Saint-Jean-de-Luz qui ressemble aussi à l’Espagne. Nous y étions entrés le même jour, le matin ; on y disait une messe des morts ; il y avait peu de monde, quelques femmes toutes entourées de voiles et à une grande distance les unes des autres se tenaient au milieu de l’église, agenouillées séparément sur des tapis noirs et la tête baissée.
En me promenant dans Fontarabie, je m’ouvrais tout entier aux impressions qui survenaient, je m’y excitais et je les savourais avec une sensualité gloutonne ; je me plongeais dans mon imagination de toutes mes forces, je me faisais des images et des illusions et je prenais tout mon plaisir à m’y perdre et à m’y enfoncer plus avant. J’entendis, partant d’une maison dont je rasais le mur, une chanson espagnole sur un rythme lent et triste. C’était sans doute une vieille femme, la voix chevrotait et semblait regretter quelque chose d’évanoui. Je ne voyais rien, la rue était déserte, sur nos têtes le ciel était bleu et radieux, nous nous taisions tous. Que voulait-elle dire, cette chanson espagnole chantée par la vieille voix ? Était-ce deuil des morts, retour sur les ans de jeunesse, souvenirs du bon temps qui n’est plus, des chants de guerre sur ces ruines ou des chants d’amour que fredonnait la vieille femme inconnue ? Elle se tut, et une voix fraîche partit à côté, entonnant un boléro allègre, chaud de notes perlées, chanson de l’alouette qui secoue le matin ses ailes humides sur la haie d’épines ; mais elle ne dura guère, cette voix se tut vite, et le boléro avait été moins long que la complainte. Et nous continuâmes à marcher dans les pierres des rues. On trouve çà et là des puits comblés au milieu des rues, des créneaux dans chaque pan de mur ; on ne sait où on va ; la ville a l’air d’errer aussi et de penser des choses douloureuses.
Un pêcheur vêtu de rouge, de haute stature, le profil osseux et découpé, faisait sécher une voile rapiécée sur un tertre de gazon, entre des hardes sales et cent fois recousues. Quand il nous vit, il nous appela et nous fit descendre dans un trou creux maçonné, plein de meurtrières, et d’où les Carlistes se cachaient pour mitrailler les avant-postes christinos. Car les Carlistes ont tenu bon, ils sont tombés un à un, comme le moyen âge aussi est tombé pierre à pierre ; mais il a fallu les arracher, et bien des ongles ont sauté ; chaque maison, chaque porte, chaque poutre est criblée de balles, l’église a reçu des boulets, les obus ennemis ont été jusqu’à Behobie et y ont tué des hommes. Carlos est venu jusqu’aux bords de la Bidassoa, on montre la porte où il est entré la nuit pour visiter les siens et ranimer les courages.
À côté de la ville est un village moins misérable qu’elle, la Madalena. Il n’y a rien à y voir que des huttes de pêcheurs et sa belle plage qui descend mollement jusqu’à la mer. Devant l’église, il y a une petite fontaine dont les pierres sont disjointes, l’eau tombe goutte à goutte ; une petite fille et une vieille femme rousse attendaient, toutes deux assises sur le bord, que leur cruche fût remplie. L’église est basse, fraîche et sombre ; il y fait presque nuit, nous nous y sommes reposés sur de vieux bancs en chêne, la lampe de l’autel remuait agitée par le vent qui venait de la porte. Je n’oublierai pas le cortège d’enfants qui m’a entouré sur le rivage, alléché par l’espoir des aumônes ; les plus jeunes étaient les plus hardis, les aînés se tenaient au second rang, ordre qu’ils n’ont pas observé quand ma pluie de sous espagnols est tombée sur eux. Ils étaient tous en guenilles, tous timides et beaux, tous attendant l’argent en silence et ils se sont rués dessus quand il est venu. La marée n’était pas encore assez haute pour nous conduire facilement à Irun, ce qui fait que nous avons remonté lentement et péniblement la rivière.
J’ai quitté Fontarabie avec tout le regret d’une chose aimée ; je lui garde une reconnaissance, tout le temps que j’y ai été, il m’a semblé errer dans une ville antique.
J’aime aussi Irun, où nous avons abordé, en remontant la Bidassoa, le soir vers les 5 heures. La première personne que nous y avons vue est une jeune fille qui voulait venir avec nous en France, et la première chose, c’est l’église dont le curé nous a fait les honneurs avec une grâce toute castillane. Elle porte un caractère du xvie siècle qui sent son Philippe II, dorures sombres à force d’être vieilles, une richesse triste ; les sculptures en bois qui ornent le maître-autel représentant la Passion sont toutes dorées avec une grande profusion, surtout dans les étoffes. Je me rappelle maintenant un morceau de sculpture en bois figurant les limbes et qui se trouve sur le côté gauche : parmi les damnés j’ai remarqué deux têtes tonsurées qui se cachent au spectateur et ne lui montrent que le signe de leur mission oubliée. Évidemment il n’y a eu ici aucune intention personnelle et la leçon est claire, sans être scandaleuse. Il m’eût fallu plus de temps pour étudier les deux églises de Fontarabie et d’Irun. Et, d’ailleurs, que résulte-t-il d’une étude si partielle sinon quelques jalons à conjectures ? Je voudrais savoir, par exemple, si Satan est souvent représenté avec des seins de femme, comme je l’ai vu à Fontarabie, ce que je n’ai point remarqué dans les églises du Nord. On fit un baptême, l’orgue joua un air fanfaron et résonnant, on eût plutôt dit une contredanse exécutée par des trompettes.
Nous avons dîné à Irun, nous avons donc fait un repas en Espagne et j’y ai bu du cidre, du vrai cidre, comme en Normandie. La salle était tendue de papier frais et ornée d’une gravure de 25 sols représentant l’Europe en chapeau à plumes. La fille qui nous servait à table était maigre, fanée et vieille ; elle a dû être jolie à en juger par son beau regard et par l’expression de gracieuse tristesse qui lui donne quelque chose de doux et de fier comme l’Espagne son pays. Le soir enfin nous avons quitté notre hôtesse avec des poignées de main, après lui avoir acheté des cigarettes, nous être souhaité bonne santé et lui avoir promis notre retour. Ah ! c’est un beau pays que l’Espagne ! On l’aime en mettant le pied sur son seuil et on lui tourne le dos avec tristesse, car je la regrettais comme si je l’avais connue, en m’en retournant, le soir, à Behobie, à pied, et le ciel grondait d’orage le long de la rivière ; chemin faisant nous rencontrions des paysans qui rentraient chez eux, et tous nous saluaient en nous souhaitant buonas noches. La pluie venue, nous nous sommes mis à l’abri dans une étable où s’étaient réfugiées comme nous une mère et sa fille, qui se signaient à chaque éclair ; nous avons repris notre route ; l’abbé, qui lisait son bréviaire, n’a pu continuer, l’eau mouillait son livre, et moi je pensais à Fontarabie, à son soleil et à ses ruines.
J’étais triste quand j’ai quitté Bayonne et je l’étais encore en quittant Pau ; je pensais à l’Espagne, à ce seul après-midi où j’y fus, ce qui fait que Pau m’a semblé ennuyeux. On m’a assuré le contraire et on a rejeté sa mine rechignée sur le mauvais temps qu’il faisait ; on m’a dit que les jolies femmes ne se montraient qu’au soleil, et il pleuvait fort, la journée que j’y suis resté. Le haras m’a tout autant intéressé que le château d’Henri IV, car j’ai encore mal au cœur du berceau du bon roi. Son petit-fils Louis XVIII l’a fait surmonter d’un casque doré et de drapeaux blancs, de trophées et de fleurs de lis, et tout cela pour une écaille de tortue et deux fourchettes qui dorment dedans à la place du cher monarque. Cela veut-il dire qu’Henri IV ait été un pique-assiette ? Aujourd’hui on répare le château, on recrépit les ruines, on remet du ciment dans les pierres grises, on se joue avec l’histoire. Qu’est-ce que tout cela signifie ? Par amour pour l’art on finira par s’habiller en ligueur quand on sera dans un château du xvie siècle, et par vivre dans un bal masqué perpétuel. Bref, je suis assommé des châteaux qui rappellent des souvenirs, et des souvenirs comme ceux d’Henri IV, qui est bien l’homme le plus matériel et le plus antipoétique du monde. Si nous rebattons si bien les vieux habits pour les mettre sur nos dos, c’est faute peut-être d’en avoir de neufs.
L’homme n’est pas content d’avoir le présent et l’avenir, il veut le passé, le passé des autres, et détruit même jusqu’aux ruines. S’il pouvait il vivrait à la fois dans trois siècles et se regarderait dans douze miroirs. Laissez donc un peu couper la faux du temps, ne grattez pas la verdure des vieilles pierres, point de badigeon aux tombeaux et n’ôtez pas les vers de dessus les cadavres pour les embaumer ensuite et vivre avec eux.
Au delà de Pau, le paysage devient triste, sans être encore grandiose. Il n’y a plus rien ici de la vivacité et de l’hilarité bayonnaises ; à Lourdes, à Argeiès, à Pierrefitte, aux eaux voisines et aux eaux chaudes, les vêtements sont bruns ; comme les troupeaux, les hommes sont laids et petits, beaucoup de goîtres chez les femmes ; plus de saillies ni d’éclats, on est triste, l’hiver a été rude, il fait froid, le vent souffle de la montagne, le gave gronde et emporte à chacun un morceau de son champ ; on est éloigné des grandes villes et le transport est cher, et pourtant l’herbe est haute, la culture va jusqu’au haut des montagnes et s’attache aux pans escarpés des rochers. La nature est riche et l’homme est pauvre, d’où cela vient-il ? Si on n’avait devant soi les pics des Pyrénées, on trouverait superbes ces montagnes d’avant-poste, ces paysages si pleins de fraîcheur, ces vallées qui ont l’air d’une corbeille de marbre tapissée d’herbes. J’ai été à pied de Assat aux Eaux-Chaudes, le long du gave qui roulait au fond sous des touffes d’arbres. La route serpente le long d’un côté, suspendue aux rochers, comme un grand lézard blanc qui en suivrait tous les contours ; je marchais vite, écoutant le bruit de l’eau et regardant les sommets de la montagne.
Tous les établissements thermaux se ressemblent : une buvette, des baignoires et l’éternel salon pour les bals que l’on retrouve à toutes les eaux du monde. La fréquentation des étrangers donne un air plus éveillé aux habitants des eaux qu’à ceux des vallées inférieures, dont le caractère extérieur est plus grave.
À Saint-Savin, qui domine la vallée d’Argelès par exemple, l’église1 était remplie d’hommes ; les femmes vêtues complètement de noir avaient l’air de statues. L’église est haute, nue ; les fenêtres sont petites et très élevées ; sa simplicité contraste avec les églises du pays (et notamment celles de Lourdes), qui sont toutes chargées d’ornements dans le goût des églises espagnoles, comme celle de Bétarram.
1.Sa forme est celle d’une croix ronde ; point d’abside, deux chapelles latérales parallèles au chœur ; vieilles peintures moisies ; portail roman ; un bénitier à droite en entrant représentant deux hommes qui portent un vase.
Nous avons été au bout de la terrasse du prieuré pour regarder le panorama de quatre vallées qui s’embranchent. De gros nuages flottaient sur les pics de montagnes et l’air était lourd, et cependant la brise montait jusqu’à nous. Au loin on entendait vaguement le bruit du gave dans la vallée ; l’église résonnait de cantiques et des oiseaux chantaient dans les arbres. À l’entrée du prieuré, il y a des bas-reliefs romans, arrachés au cloître détruit, dont on a formé une sorte de haie ; les feuilles de vignes qui montent le long des fûts de pierre battaient sur les feuilles d’acanthe et sur les oiseaux sculptés dans les chapiteaux écornés ; l’enfant qui nous conduisait et le domestique de la maison, étonnés, nous regardaient. Je garderai bon souvenir de Cauterets et de la cordialité de M. Baron, qui nous a menés au lac de Gaube et au Pont d’Espagne. On y va à cheval, ou plutôt on y grimpe sur des rochers éboulés dans le sentier, on gravit en quelques instants à des hauteurs immenses, s’étonnant de la vigueur de son cheval, dont le pied ne glisse pas sur le granit ni sur le marbre et dont le poil, après une journée de fatigue, est aussi sec et aussi dur que les pierres auxquelles il se cramponne. Ce qu’on appelle le Pont d’Espagne est un pont jeté sur le torrent, que l’on traverse environ une heure après la cascade de Cerisey. Alors on entre dans une forêt de sapins, et bientôt vous marchez sur une grande prairie au bout de laquelle se trouve le lac. Sa teinte vert de gris le fait confondre un instant avec l’herbe que vous foulez ; il est uni et calme ; son eau est si calme qu’on dirait une grande glace verte ; au fond se dresse le Vignemale, dont les sommets sont couverts de neige, de sorte que le lac se trouve encaissé dans les montagnes, si ce n’est du côté où vous êtes. Certes, si on y allait seul et qu’on y restât la nuit pour voir la lune se mirer dans ses eaux vertes avec la silhouette des pics neigeux qui le dominent, écoutant le vent casser les troncs de sapins pourris, certes, cela serait plus beau et plus grand ; mais on y va comme on va partout, en partie de plaisir, ce qui fait qu’on n’a pas le loisir d’y rêver ni l’impudeur de se permettre des élans poétiques désordonnés. On arrive à midi, dévoré d’une faim atroce, et l’on s’y empiffre d’excellentes truites saumonées, ce qui ôte à l’imagination toute sa vaporisité et l’empêche de s’élever vers les hautes régions, sur les neiges, pour y planer avec les aigles. Si vous ouvrez l’album que vous présente le maître de la cabane où vous mangez, vous n’y verrez que deux genres d’exclamations : les unes sur la beauté du lac de Gaube, les autres sur la bonté de ses truites ; les secondes sont infiniment plus remarquables sous le rapport littéraire que les premières, ce qui veut dire qu’il n’y a que des sots ou des ventrus qui aient pris la plume pour y signer leur nom et leurs idées.
Les plus curieuses réflexions :
« Je me suis chargé d’excellentes truites au lac de Gaube. » (Dantan jeune.)
« Malgré tous mes efforts la truite n’a pu entrer. » (Villemain.) En regard, un portrait du fin critique.
« Pour entonner une truite « Ô truites du lac de Gaube, que n’êtes-vous des cerises ? » (M. de Rémusat.)
« Quelle bosse je me suis foutue. » (Cousin.)
Sur le haut d’une page, on lit :
« Mme Thiers. — N’est-ce pas, bijou chéri, qu’il serait bien doux de mourir ensemble, à côté de ces neiges éternelles, au clair de lune et dans les eaux azurées du lac ?
« M. Thiers. — Ma petite chatte, ne parlons pas politique. »
Un jour Chateaubriand se trouvait au lac de Gaube avec quelques amis, tous mangeant assis sur ce même banc où nous avons déjeuné. On s’extasiait sur la beauté du lac : « J’y vivrais bien toujours », disait Chateaubriand. — « Ah ! vous vous ennuieriez ici à mourir », reprit une dame de la société. — « Qu’est-ce que cela, répartit le poète en riant, je m’ennuie toujours ! » (Rapporté par M. Caron.)
J’ai la prétention de n’être exclusivement ni l’un ni l’autre (c’est pour cela que je n’ai rien écrit sur l’album ni pour les truites ni pour le lac, gardant mes impressions pour moi seul) et moins ridicule donc que tous les poètes qui sont venus au lac de Gaube. Je n’en dirai rien, ni du Marcado non plus, forêt couverte de sapins noirs et où les branches pourries sont tombées en travers de la route. Je fais comme nos chevaux, je saute par là-dessus, ayant bien plus peur qu’eux de m’y casser le cou.
Jusqu’à présent ce que j’ai vu de plus beau, c’est Gavarnie. On part de Luz le matin et on n’y revient que le soir au jour tombant ; la course est longue et dangereuse, on marche peut-être pendant trois lieues au bord d’un précipice de 500 pieds, sans éprouver le moindre sentiment d’inquiétude, confiance qu’il est difficile d’expliquer et que tout le monde éprouve malgré soi. Quand vous avez passé l’échelle et le pic de Bergun, la montagne s’écarte du gave pour un instant, vous étale une prairie qui embaumait de foin coupé ; elle se resserre bientôt et déploie toutes ses splendeurs tragiques au Chaos. Ainsi nomme-t-on un lieu plein de rochers entassés les uns sur les autres, comme un champ de bataille d’un combat de montagnes où ces cadavres immenses seraient restés, écroulés sans doute un jour d’avalanche ; je ne me rappelle plus quand, mais tout l’effroi de leur chute reste encore dans leur nom de Chaos, dans toute la contrée ; le gave passe à travers et se cabre contre eux sans les ébranler. Tout s’oublie vite quand on arrive dans le cirque de Gavarnie. C’est une enceinte de deux lieues de diamètre, enfermée dans un cercle de montagnes dont tous les sommets sont couverts de neige et du fond de laquelle tombe une cascade. À gauche, la brèche de Roland et la carrière de marbre, et le sol sur lequel on s’avance, et qui de loin semblait uni, monte par une pente si raide qu’il faut s’aider des mains et des genoux pour arriver au pied de la cascade ; la terre glisse sous vos pas, les roches roulent et s’en vont dans le gave, la cascade mugit et vous inonde de sa poussière d’eau.
Le temps était pur, et les masses grises des montagnes du Marboré, bordées de neige, se détachaient dans le bleu du ciel et au-dessus d’elles roulaient quelques petits nuages blancs dont le soleil illuminait les contours. On reste ravi, et l’esprit flotte dans l’air, monte le long des rochers, s’en allant vers le ciel avec la vapeur des cascades.
C’est en côtoyant le pied de la montagne que l’on arrive au pont de neige. À l’entrée, nous trouvâmes enseveli un aigle que sans doute l’avalanche aura pris dans son vol et entraîné avec elle, tombeau de neige qui s’est dressé pour lui dans les hautes régions et qui l’a emporté comme un immense lacet blanc.
On s’avance sous une longue voûte qui suit le cours du gave, dont les parois de neige durcie sont en pointe de diamants. On dirait de l’albâtre oriental humide de rosée ; l’eau découle du plafond sur nos habits ; le gave roule des pierres, et au milieu des ténèbres la blancheur des murs de neige nous éclaire, et l’on marche courbé, se traînant sur les pierres de marbre dans cette demeure des fées. Quand vous revenez au jour, vous revoyez le cirque, ses roches, ses petits sapins et dans le bas son herbe roussie du soleil.
Je suis revenu à Luz au pas et en rêvant de Gavarnie ; j’avais encore le bruit de sa cascade dans l’oreille et je marchais sous le pont de neige. J’ai été accosté franchement par un homme qui m’a demandé du tabac et nous avons causé côte à côte jusqu’à Saint-Sauveur, où nous nous sommes quittés. Il était grand, veste blanche, bas bleus et espadrilles aux pieds, le chapeau noir espagnol et le foulard roulé en bandeau sur la tête ; il montait un maigre petit cheval blanc et s’appuyait sur son long bâton comme s’il s’en fût aidé pour marcher. Je l’avais d’abord tenu pour espagnol à son accent, mais il m’a dit être français et faire le commerce des mules ; il a servi dans la guerre de Belgique, il a été sergent, on lui a même proposé d’être tambour-major, mais il n’a pas voulu ; car il déteste l’habit de soldat et la discipline, il aime mieux l’Espagne que la France : « C’est là que la vie est bonne, s’écriait-il ! tout le monde y mange de la viande, le pain y coûte un sou, deux liards la livre, le vin y est meilleur, tout le monde est poli et on n’a pas besoin de crier pour se faire servir dans les auberges. — Oui, Monsieur, me disait-il en me regardant avec son œil à moitié fermé, celui qui y fait de la dépense pour un sou est regardé comme celui qui en fait pour six francs. » Comme je lui demandais si les femmes étaient jolies : « Ce n’est pas tant qu’elles sont jolies comme elles sont bonnes ; rien qu’à les entendre parler, continuait-il, il y a une grâce, une certaine chose chez elles enfin, qui vous porte à penser à des affaires de femmes quand on ne le voudrait pas. » Mais il revenait toujours sur le bon marché des vivres et ne tarissait pas sur l’éloge du pain qui est meilleur, du vin, de la viande, de tout en général et sur la magnifique beauté du cher pays qu’il habite.