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BRETAGNE.

XI

Par les champs et par les grèves, Gustave Flaubert (1886)·Texte intégral, partie 11 sur 17·Livre complet →

Saint-Malo. — Tout entouré de remparts, rues étroites, resserrées ; maisons hautes noires, on voit chez le voisin ; vie triste, violente et colorée ; caractère singulièrement énergique de tout cela. — La mer est d’une beauté inouïe. — Hôtel de France : au second étage, en dehors, est écrit : Ici est né Chateaubriand. — Îlot du Grand-Bey ; une seule pierre et croix de granit ; le monument est composé de trois morceaux. À droite, Saint-Malo et la maison où il est né ; à gauche, des îles ; en face, la mer. Herbe rare ; plus haut, casemate démantelée qui a l’air d’une masure en ruines ; en bas, des rochers dans l’eau et le bruit des vagues qui s’y entre-croisent et s’y replient. La première fois que nous y fûmes, c’était le soir, le ciel était rose.

Saint-Servan. — Quatre tours. — Fabrique de pipes, calme tout particulier de cet établissement. — Dans un cabaret, homme indigné contre les entrepreneurs des travaux. — Navigation pour revenir à Saint-Servan avec deux matelots : le père avait doublé le cap Horn, le fils le cap de Bonne-Espérance. — Bordées jusqu’à Dinard. — M. Boudon, conversation sur Harel et Georges. Les bourgeois comprennent décidément peu la vie honnête ; suivre son instinct semble un crime dans l’état civilisé ; même lorsque l’instinct est généreux on en est puni par les lois souvent ; mais toujours par le mépris de ses concitoyens, et puis par la misère ; alors on rit de vous et on vous blâme et si vous êtes connu cela alimente la conversation des tables d’hôte ! — Lunettes bleues pour voir, plus dans sa couleur, le soleil se coucher. — « Mal du pays ! » Ô Yvetot ! la Générale ; la Quiquengrogne : deux fières tours pareilles, intactes, dont le ventre s’évase un peu en fer à cheval ; du haut de la Générale on frémit en songeant à l’ascension de La Blissais et de ses compagnons. — Dans l’église de Saint-Malo, nulle du reste, un tableau, dédié à Notre-Dame des Victoires, représente, au fond dans les nuages, la bataille de Lépante et toute la chrétienté à genoux sur le premier plan.

Cancale. — Baie de Cancale, grande plage vaseuse. — Le village aligne sur le bord de la mer toutes les barques à sec dans des postures différentes ; filets qui sèchent. — Dans l’auberge où nous sommes descendus, chez une pauvre femme qui avait perdu tous ses enfants, un homme ivre est entré en chantant et en demandant à boire. « Vous savez que mon cœur est trop dans le deuil, on ne chante pas ici, allez-vous-en. » — Superbes images : La Demande en mariage, Le Mariage, Le Coucher de la mariée, Le Lever de la mariée. « Qu’il me tarde que tu partages ma demeure et ma couche — je te possède — viens — veux-tu connaître des fêtes plus aimables que celle où nos convives assistent pour nous plaire — l’hymen va te l’apprendre », etc. Le lever de la mariée : le mystère de Vénus est accompli ; provisions sur la table de nuit, pâté et bouteille de vin ; le jeune homme, en belle robe de chambre, confie sa joie à son père ; la fillette, en déshabillé, témoigne sa satisfaction à sa mère qui l’engage à la pureté, à la chasteté « qui font le bonheur d’une famille pendant des siècles entiers ». Effet des bottes très pointues du marié, ses pantoufles démesurément pointues.

Rocher de Cancale. — Deux rochers ; on passe dans la crevasse du premier à marée haute ; peuplé de lapins. — On voit le Mont Saint-Michel au milieu de la mer en bleu, dans la brume pénétrée de soleil, et les côtes de la Normandie qui encerclent l’horizon. — Mme Maillart, erreur d’analyse ; c’était son magasin qui lui donnait ça ; nous croyons que c’était vice, c’était spéculation ; ses bagues, ce n’était pas pour se parer et pour plaire, c’était pour faire de sa personne une étagère portative.

Dol. — Belle cathédrale ; haute métropole de Bretagne ; encore sur le chœur la crosse d’évêque ; gynécée trilobé.

Pontorson. — Promenade triste au bord du Couesnon. — Prairies ; pays nourri et vigoureux, tout fourni d’arbres rapprochés.

Mont Saint-Michel. — Chemin tout poussiéreux jusqu’à la grève. — Voitures qui transportent de la terre en quantité telle que ça a l’air d’une émigration barbare ; chariots blancs sur la grève blanche. — Le sol devient bourbeux, rigoles, effet de la voiture. — Deux curés. — Le Mont Saint-Michel debout, haut ; tours et remparts, murs à pic ; les contreforts de l’église alignés donnent une pente où poussent quelques arbustes ; portes, surtout la seconde ; escaliers. — Le couvent : prison, escalier droit ; garde-chiourme ignoble ; dédale d’escaliers et de couloirs ; on entend le bruit des métiers, même d’en bas, ce qui dans un tel lieu choque démesurément. — Église, chœur haut, d’une pureté de gothique remarquable ; elle a été brûlée ; on la divise par des rideaux et la nef sert de réfectoire. — Arcade romane crâne, l’entrée donne sur une plate-forme en vue de la mer : c’est là que se promènent les malades, toujours le système silentiaire. La vue de la mer à un prisonnier est une ironie, l’infini de l’espace à l’homme confiné dans un point circonscrit. — Cloître en ogives, bonnet d’évêque ; c’est là que les prisonniers exécutent leur promenade que nous avons contemplée à Fontevrault. Homo homini lupus, c’est là le cas de le dire. Hobbes avait deviné les gentillesses pénitentiaires modernes ; on est épouvanté quand on pense qu’on peut un jour être condamné au système cellulaire. — Le soir, sur une des tours, conversation avec un vieux marin qui a navigué dans toutes les mers, en Cochinchine, au Japon, etc. ; la mer était haute, des enfants se baignaient.

À Tombelaine on jouit en plein de la vue du Mont Saint-Michel. — La femme qui nous y conduisait, cuisses d’homme. « Dieu dira : la pauvre bougresse a assez mangé de pain sec il faut lui donner un peu de viande. » — Canons énormes à la porte du pays, herbe dans les meurtrières des courtines. — Petite fille muette.

Pontorson. — Dans notre chambre, belles images où des MM. et des dames « en sablant le Champagne jettent des défis à ces Dieux qui font le bonheur de la vie » (c’est Bacchus et l’Amour). — M. Adolphe, gros maître de poste injuriant toutes les voitures qui ne se rangeaient pas et même celles qui se rangeaient.

De Dol à Combourg. — Vieux bonhomme silencieux qui nous conduit en tilbury ; route herbue, nourrie, petites montées.

Combourg. — Écrasé par le château ; quatre tours réunies par des courtines, le tout couvert d’un toit, de sorte que les baies supérieures ont un peu l’air (aux courtines surtout) des sabords d’un bâtiment ; pas de jardin, pas de parc ; on entre par une grande cour de ferme ; perron d’environ trente marches, tout droit, le perron de René ; grands marronniers à gauche qui montent jusqu’au haut du château. — Imbécile qui nous menait là en bas bleus et fumant sa pipe. — Petite porte, cour étroite enfouie entre les murailles ; a l’air de la cour intérieure d’une prison. — Au second, à gauche, cette petite fenêtre carrée sous le toit est celle de la chambre de Chateaubriand enfant. Le propriétaire actuel « qui déteste Victor Hugo et son oncle, à l’exception du Génie du Christianisme, a fait effacer sur la porte de cette pièce des vers qu’on y avait mis ». C’est une petite porte en bois avec des rainures et des carrés ; la pièce est petite, basse, donnant sur le couchant, mais la vue est bouchée par la courtine d’en face. — Grande salle au rez-de-chaussée, dite salle des Chevaliers, lambrissée, peinte en blanc ; énorme épaisseur des murs ; vue sur le lac et sur le bois dont le terrain remonte doucement en ondulant. — Escaliers sombres en pierre, petits, tournants ; tout verts sur leurs parois, à cause du jour qui arrive par les meurtrières. — Des oiseaux volaient ; chaleur qui rendait tout cela plus triste : le soleil sur des ruines, c’est du vin qu’on met sur les lèvres d’un cadavre ; ils ont volé dans le grand salon au plafond peint et dont la peinture tombe en écailles ; cheminée grande à écusson brisé. — Sur les tours, trous des mâchicoulis. — On s’en va triste. — La route de Rennes a coupé le lac qui baignait jadis les pieds du château ; le lac se rétrécit, s’atterrit ; nénufars, grenouilles. — Nous lisons René en face, le soir dans une vieille édition du Gèn. du Christ. 1808, à gravures stupides, donnée par Mme de Marigny à M. Corvesier. La nuit je me réveille ; éclairs de chaleur ; ma silhouette sur le mur blanc en plâtre d’une maison en face.

Hédé. — Enceinte dont nous faisons le tour, dessus. — Tour ruinée. — Des Anglais en voiture ne descendent pas pour voir ça, et il y avait pourtant une vue grande, belle, riche, une vue immense de verdure et d’arbres.

Rennes. — Rien, rien que le phoque ; ses narines ont l’air de deux coupures sur son museau ; baquet vert avec des tentures peintes en dedans ; quinquet d’en haut ; orgue de Barbarie. Quand le phoque sera parti de Rennes il n’y aura plus rien à y voir.

Saint-Malo, bâti sur la mer et clos de remparts, semble, lorsqu’on arrive, une couronne de pierres posée sur les flots dont les mâchicoulis sont les fleurons. Les vagues battent contre les murs ou, quand il est marée basse, déferlent à leur pied sur le sable. De petits rochers couverts de varechs surgissent de la grève à ras du sol, comme des taches noires sur cette surface blonde. Les plus grands, dressés en rang à pic et tout unis, supportent de leurs sommets inégaux la base des fortifications, en prolongeant ainsi la couleur grise et en augmentant la hauteur.

Au-dessus de cette ligne uniforme de remparts, que çà et là bombent des tours et que perce ailleurs l’ogive aiguë des portes, on voit les toits des maisons serrés l’un près de l’autre, avec leurs tuiles et leurs ardoises, leurs petites lucarnes ouvertes, leurs girouettes découpées qui tournent, et leurs cheminées de poterie rouge dont les fumignons bleuâtres se perdent dans l’air.

Tout à l’entour sur la mer s’élèvent d’autres îlots sans arbres ni gazon sur lesquels on distingue de loin quelques pans de mur percés de meurtrières tombant en ruines et dont chaque tempête enlève de grands morceaux.

En face de la ville, rattaché à la terre ferme par une longue jetée qui sépare le port de la pleine mer, de l’autre côté du bassin, s’étend le quartier de Saint-Servan, vide, spacieux, presque désert et couché tout à son aise dans une grande prairie vaseuse. À l’entrée se dressent les quatre tours du château de Solidor reliées entre elles par des courtines, et noires du haut en bas. Cela seul nous récompensa d’avoir fait ce long circuit sur la grève, en plein soleil de juillet, au milieu de chantiers, parmi les marmites de goudron qui bouillaient et les feux de copeaux dont on flambait la carcasse des navires.

Le tour de la ville par les remparts est une des plus belles promenades qu’il y ait. Personne n’y vient. On s’asseoit dans l’embrasure des canons, les pieds sur l’abîme. On a devant soi l’embouchure de la Rance, se dégorgeant comme un vallon entre deux vertes collines, et puis les côtes, les rochers, et partout la mer. Derrière vous se promène la sentinelle dont le pas régulier marche sur les dalles sonores.

Un soir nous y restâmes longtemps. La nuit était douce, une belle nuit d’été, sans lune, mais scintillant des feux du ciel, embaumée de brise marine. La ville dormait ; les lumières, l’une après l’autre, disparaissaient des fenêtres, les phares éloignés brillaient en taches rouges dans l’ombre qui sur nos têtes était bleue et piquée en mille endroits par les étoiles vacillantes et rayonnantes. On ne voyait pas la mer, on l’entendait, on la sentait, et les vagues se fouettant contre les remparts nous envoyaient des gouttes de leur écume par le large trou des mâchicoulis.

À une place, entre les maisons de la ville et la muraille, dans un fossé sans herbe, des piles de boulets sont alignées.

De là vous pouvez voir écrit sur le second étage d’une maison : « Ici est né Chateaubriand. »

Plus loin, la muraille s’arrête contre le ventre d’une grosse tour : c’est la Quiquengrogne ; ainsi que sa sœur, la Générale, elle est large et haute, ventrue, formidable, renflée au milieu comme une hyperbole, et tient bon toujours. Intactes encore et comme presque neuves, sans doute qu’elles vaudraient mieux, si elles égrenaient dans la mer les pierres de leurs créneaux, et si par leur tête frissonnaient au vent les sombres feuillages amis des ruines. Les monuments, en effet, comme les hommes et comme les passions, ne grandissent-ils pas par le souvenir ? ne se complètent-ils pas par la mort ?

La cour déserte, où les tilleuls chétifs arrondissent leur ombre sur la terre, était silencieuse comme celle d’un couvent. La femme du concierge alla chercher les clefs chez le commandant ; elle revint en compagnie d’une belle petite fille qui venait s’amuser à voir les étrangers. Elle avait les bras nus et tenait un gros bouquet. Ses cheveux noirs frisés d’eux-mêmes dépassaient de sa capote mignonne, et la dentelle de son pantalon flottait sur ses petits souliers de peau de chèvre rattachés autour de ses chevilles par des cordons noirs. Elle allait devant nous dans l’escalier en courant et en appelant.

On monte longtemps, car la tour est haute. Le jour vif des meurtrières passe comme une flèche à travers le mur. Par leur fente, quand vous mettez la tête, vous voyez la mer s’enfoncer de plus en plus et la couleur crue du ciel qui grandit toujours, si bien que vous avez peur de vous y perdre. Les navires paraissent des chaloupes et leurs mâts, des badines. Les aigles doivent nous croire gros comme des fourmis.

Nous voient-ils seulement ? Savent-ils que nous avons des villes, des arcs de triomphe, des clochers ?

Arrivés sur la plate-forme, quoique le créneau vous vienne jusqu’à la poitrine, on ne peut se défendre de cette émotion qui vous prend sur tous les sommets élevés : malaise voluptueux, mêlé de crainte et de plaisir, d’orgueil et d’effroi, lutte de l’esprit qui jouit et des nerfs qui souffrent. On est heureux singulièrement ; on voudrait partir, se jeter, voler, se répandre dans l’air, être soutenu par les vents, et les genoux tremblent, et l’on n’ose approcher du bord.

Des hommes ont pourtant grimpé là, une nuit, avec une corde, mais jadis, dans ce prodigieux xvie siècle, époque de convictions féroces et de frénétiques amours. Comme l’instrument humain y a vibré de toutes ses cordes ! comme l’homme y a été large, rempli, fertile ! Ne peut-on pas dire de cet âge le mot de Fénelon : « Spectacle fait à souhait pour le plaisir des yeux ? » car, sans parler des premiers plans, croyances qui craquent sur leur base comme des montagnes qui s’écroulent, mondes nouveaux qu’on découvre, mondes perdus qu’on exhume, et Michel-Ange sous son dôme, et Rabelais qui rit, et Shakespeare qui regarde, et Montaigne qui rêve, où trouver ailleurs plus de développement dans les passions, plus de violences dans les courages, plus d’âpreté dans les volontés, une expansion plus complète enfin de la liberté se débattant et tournant sous toutes les fatalités natives ? Aussi avec quel relief l’épisode se détache de l’histoire, et comme il y rentre cependant d’une merveilleuse façon pour en faire briller la couleur et en approfondir les horizons ! Des figures passent devant vous, vivantes en trois lignes ; on ne les rencontre qu’une fois ; mais longtemps on les rêve et on s’efforce à les compléter pour les mieux saisir. N’en étaient-ce pas de belles, entre autres, et de terribles, que celles de ces vieux soudards dont la race disparut à peu près vers 1598, à la prise de Vervins, tels que Lamouche, Heurtaud de Saint-Offrange, La Tremblaye qui s’en revenait portant au poing la tête de ses ennemis, ou ce La Fontenelle dont on a parlé ; hommes de fer dont les cœurs ne ployaient pas plus que les épées et qui, attirant à eux mille énergies divergentes qu’ils dirigeaient de la leur, réveillaient les villes en entrant au galop, la nuit, dans leurs murs, équipaient des corsaires, brûlaient la campagne, et avec qui l’on capitulait comme avec des rois ! Qui a songé à peindre ces violents gouverneurs de province, taillant à même la foule, violant les femmes et raflant l’or, comme d’Épernon, tyran atroce en Provence et mignon parfumé au Louvre, comme Montluc, étranglant les huguenots avec ses mains, ou comme Baligni, ce roi de Cambrai, qui lisait Machiavel pour copier le Valentinois, et dont la femme allait sur la brèche, à cheval, casque en tête et cuirassée.

Un des hommes les plus oubliés de ce temps-là, un de ceux du moins que la plupart des historiens se contentent de nommer, c’est le duc de Mercœur, l’intrépide ennemi de Henri IV, qui lui résista plus longtemps que Mayenne, plus longtemps que la Ligue et que Philippe II. Désarmé à la fin, c’est-à-dire gagné, apaisé (à de telles conditions qu’on tînt secrets vingt-trois articles du traité) et ne sachant alors plus que faire, il s’en alla servir en Hongrie, combattit les Turcs, en attaqua un jour toute une armée avec cinq mille hommes, puis, vaincu encore par là et s’en revenant en France, mourut de la fièvre à Nuremberg, dans son lit, à l’âge de quarante-quatre ans.

Saint-Malo vient de me le mettre en mémoire. Il s’y heurta toujours et ne put jamais l’avoir pour sujet ni pour allié. Ils entendaient en effet faire la guerre pour leur propre compte, le commerce par leurs propres forces, et quoique ligueurs au fond, repoussaient le duc tout en ne voulant pas du Béarnais.

Quand le sieur de Fontaines, gouverneur de la ville, leur eut appris la mort de Henri III, ils refusèrent de reconnaître le roi de Navarre. On prit les armes, on fit des barricades. Fontaines se renferma dans le château, et chacun resta sur la défensive. Peu à peu ils empiétèrent. D’abord ils exigèrent de Fontaines qu’il déclarât vouloir les conserver dans leurs franchises. Fontaines céda, espérant gagner du temps. L’année suivante (1589) ils choisirent quatre généraux indépendants du gouverneur. L’année d’après (1590) ils obtinrent de tendre des chaînes, Fontaines accorda encore. Le roi était à Laval, il l’attendait. Le moment allait venir qu’il se vengerait d’un seul coup de toutes les humiliations qu’il avait reçues, de toutes les concessions qu’il avait faites. Mais il se hâta trop et se découvrit. Quand les Malouins vinrent à lui rappeler ses promesses, il leur répondit que si le roi se présentait il lui ouvrirait les portes. Dès lors on prit un parti.

Le château avait quatre tours. C’est par la plus haute (la Générale), celle en qui Fontaines se fiait le plus, qu’ils tentèrent l’escalade. Ces audaces alors n’étaient pas rares, témoin l’ascension de la falaise de Fécamp par Bois-Rosé et l’attaque du château de Blein par Goebriant.

On se concerta, on se réunit plusieurs soirs de suite chez un certain Frotet, sieur de la Landelle ; on s’aboucha avec un canonnier écossais de la place, et par une nuit de brouillard tous partirent en armes, se rendirent sous les murs de la ville, se laissèrent couler en dehors avec des cordages et s’approchèrent du pied de la Générale.

Là ils attendirent. Un frôlement brusque se fit sur la muraille ; un peloton de fil tomba, ils y attachèrent vite leur échelle de corde qui fut hissée le long de la tour et liée par en haut, par le canonnier, à l’extrémité d’une coulevrine braquée dans l’embrasure d’un créneau.

Michel Frotet monta le premier, puis Charles Anselin, La Blissais et les autres. La nuit était sombre ; le vent soufflait ; ils grimpaient lentement, le poignard dans les dents, tâtonnant du pied les échelons et avançant les mains. Tout à coup (ils étaient au milieu déjà), ils se sentent descendre, la corde se dénoue. Pas un cri, ils restèrent immobiles. C’était le poids de tous ces corps qui avait fait faire la bascule à la coulevrine ; elle s’arrêta sur l’appui de l’embrasure, puis ils se remirent en marche et arrivèrent tous à la file sur la plate-forme de la tour.

Les sentinelles engourdies n’eurent pas le temps de donner l’alarme. La garnison dormait ou jouait aux dés sur les tambours. La terreur la prit, elle se réfugia dans le donjon. Les conjurés l’y poursuivirent ; on se battit dans les escaliers, dans les couloirs, dans les chambres ; on s’écrasait sous les portes, on tuait, on égorgeait. Les habitants de la ville arrivèrent en renfort, d’autres dressèrent des échelles contre la Quiquengrogne, entrèrent sans résistance et commencèrent le pillage. La Péraudière, lieutenant du château, apercevant La Blissais, lui dit : « Voilà, Monsieur, une misérable nuit ». Mais La Blissais lui fit comprendre qu’il n’était pas temps de discourir. On n’avait pas encore vu le comte de Fontaines. On alla à sa chambre, on le trouva mort sur le seuil, percé d’un coup d’arquebuse que lui avait tiré un des habitants, au moment qu’il sortait faisant porter un flambeau devant lui. « Au lieu de courir au danger, dit l’auteur de la relation24, il s’était habillé lentement et comme pour aller aux noces, sans qu’aucune aiguillette manquât d’être attachée ».

24.Josselin Frotet, sieur de La Landelle, chez qui les conjurés se donnèrent rendez-vous avant de tenter l’escalade. Voyez dans la coll. des Bénédictins, dom Tallandier, t. II, de l’Histoire civ. et ecclés. de Bretagne, p. 386 et sq. (Note du manuscrit de Gustave Flaubert.)

Cette surprise de Saint-Malo qui fit tant de mal au roi n’aida en rien le duc de Mercœur. Il désirait fort que les Malouins acceptassent un gouverneur de sa main, son fils, par exemple, un enfant, c’est-à-dire lui-même, mais ils s’obstinèrent à ne vouloir personne. Il leur envoya des troupes pour les protéger, ils les refusèrent, et les troupes furent contraintes de loger hors la ville.

Ils n’en devenaient pas cependant plus royalistes pour cela ; car quelque temps après ayant arrêté le marquis de La Moussaie et le vicomte de Dénouai, il en coûta pour sortir douze mille écus au marquis et deux mille au vicomte.

Puis craignant que Pont-Briant n’interrompît le commerce avec Dinan et les autres villes de la Ligue, ils s’en emparent.

Supposant que leur évêque, seigneur temporel de la ville, pourrait bien les dépouiller de la liberté qu’ils venaient d’acquérir, ils le mettent en prison et ne le relâchent qu’au bout d’un an.

On sait enfin à quelles conditions ils acceptèrent Henri IV : ils devaient se garder eux-mêmes, ne pas recevoir de garnison, être exempts d’impôts pendant six ans, etc.

Placé entre la Bretagne et la Normandie, ce petit peuple semble avoir à la fois : de la première, la ténacité, la résistance granitique ; de la seconde, la fougue, l’élan. Marins ou écrivains, voyageurs de tous océans, ce qui les distingue surtout c’est l’audace ; violentes natures d’homme, poétiques à force d’être brutales, souvent étroites aussi à force d’être obstinées. Il y a cette ressemblance entre ces deux fils de Saint-Malo, Lamennais et Broussais, qu’ils furent toujours également extrêmes dans leurs systèmes, et qu’ils ont, avec la même conviction acharnée, employé la seconde partie de leur vie à combattre ce qu’ils avaient soutenu dans la première. Dans l’intérieur de la ville vous passez par de petites rues tortueuses, entre des maisons hautes, le long de sales boutiques de voiliers ou de marchands de morue. Point de voiture, aucun luxe ; c’est noir et puant comme la cale d’un vaisseau. Ça sent Terre-Neuve et la viande salée, l’odeur rance des longs voyages.

« Le guet et ronde s’y fait chaque nuit avec de gros chiens d’Angleterre, dits dogues, lesquels on met au soir hors la ville, avec un maître qui les mène, et ne fait lors bon s’y trouver à l’entour. Mais, venant le matin, on les ramène en certain lieu de la ville où ils déposent toute leur fureur qui, de nuit, est étrangement grande25 ».

25.D’Argentré, Hist. de Bretagne, p. 62. (Note du manuscrit de Gustave Flaubert.)

À part la disparition de cette police quadrupède qui dévora jadis M. du Mollet, et dont voilà l’existence constatée par un texte contemporain, l’extérieur des choses a peu changé, sans doute, et même les gens civilisés qui habitent Saint-Malo prétendent qu’on y est fort arriéré.

Le seul tableau que nous ayons remarqué dans l’église est une grande toile représentant la bataille de Lépante et dédiée à Notre-Dame des Victoires. Elle plane, en haut, dans les nuages. Au premier plan, toute la chrétienté est à genoux, parlements, princesses et rois, couronnes en tête. Au fond, les deux armées s’entrechoquent. Les Turcs sont précipités dans les flots, et les chrétiens lèvent les bras au ciel.

L’église est laide, sèche, sans ornements, presque protestante d’aspect. J’ai remarqué peu d’ex-voto, chose étrange ici en face du péril. Il n’y a ni fleurs ni cierges dans les chapelles, pas de sacré-cœur saignant, de vierge chamarrée, rien enfin de ce qui indigne si fort M. Michelet.

En face des remparts, à cent pas de la ville, l’îlot du Grand-Bey se lève au milieu des flots. Là se trouve la tombe de Chateaubriand ; ce point blanc taillé dans le rocher est la place qu’il a destinée à son cadavre.

Nous y allâmes un soir, à marée basse. Le soleil se couchait. L’eau coulait encore sur le sable. Au pied de l’île, les varechs dégouttelants s’épandaient comme des chevelures de femmes antiques le long d’un grand tombeau.

L’île est déserte ; une herbe rare y pousse où se mêlent de petites touffes de fleurs violettes et de grandes orties. Il y a sur le sommet une casemate délabrée avec une cour dont les vieux murs s’écroulent. En dessous de ce débris, à mi-côte, on a coupé à même la pente un espace de quelque dix pieds carrés au milieu duquel s’élève une dalle de granit surmontée d’une croix latine. Le tombeau est fait de trois morceaux, un pour le socle, un pour la dalle, un pour la croix.

Il dormira là-dessous, la tête tournée vers la mer ; dans ce sépulcre bâti sur un écueil, son immortalité sera comme fut sa vie, déserte des autres et tout entourée d’orages. Les vagues avec les siècles murmureront longtemps autour de ce grand souvenir ; dans les tempêtes elles bondiront jusqu’à ses pieds, ou les matins d’été, quand les voiles blanches se déploient et que l’hirondelle arrive d’au delà des mers, longues et douces, elles lui apporteront la volupté mélancolique des horizons et la caresse des larges brises. Et les jours ainsi s’écoulant, pendant que les flots de la grève natale iront se balançant toujours entre son berceau et son tombeau, le cœur de René devenu froid, lentement, s’éparpillera dans le néant, au rythme sans fin de cette musique éternelle.

Nous avons tourné autour du tombeau, nous l’avons touché de nos mains, nous l’avons regardé comme s’il eût contenu son hôte, nous nous sommes assis par terre à ses côtés.

Le ciel était rose, la mer tranquille et la brise endormie. Pas une ride ne plissait la surface immobile de l’Océan sur lequel le soleil à son coucher versait sa couleur d’or. Bleuâtre vers les côtes seulement, et comme s’y évaporant dans la brume, partout ailleurs la mer était rouge et plus enflammée encore au fond de l’horizon, où s’étendait dans toute la longueur de la vue une grande ligne de pourpre. Le soleil n’avait plus ses rayons ; ils étaient tombés de sa face et noyant leur lumière dans l’eau semblaient flotter sur elle. Il descendait en tirant à lui du ciel la teinte rose qu’il y avait mise, et à mesure qu’ils dégradaient ensemble, le bleu pâle de l’ombre s’avançait et se répandait sur toute la voûte. Bientôt il toucha les flots, rogna dessus son disque rond, s’y enfonça jusqu’au milieu. On le vit un instant coupé en deux moitiés par la ligne de l’horizon, l’une dessus, sans bouger, l’autre en dessous qui tremblotait et s’allongeait, puis il disparut complètement ; et quand, à la place où il avait sombré, son reflet n’ondula plus, il sembla qu’une tristesse tout à coup était survenue sur la mer.

La grève parut noire. Un carreau d’une des maisons de la ville, qui tout à l’heure brillait comme du feu, s’éteignit. Le silence redoubla ; on entendait des bruits pourtant : la lame heurtait les rochers et retombait avec lourdeur ; des moucherons à longues pattes bourdonnaient à nos oreilles, disparaissant dans le tourbillonnement de leur vol diaphane, et la voix confuse des enfants qui se baignaient au pied des remparts arrivait jusqu’à nous avec des rires et des éclats.

Nous les voyions de loin qui s’essayaient à nager, entraient dans les flots, couraient sur le rivage.

Nous descendîmes l’îlot, traversâmes la grève à pied. La marée venait et montait vite ; les rigoles se remplissaient ; dans le creux des rochers la mousse frémissait, ou, soulevée du bord des lames, elle s’envolait par flocons et sautillait en s’enfuyant.

Les jeunes garçons nus sortaient du bain ; ils allaient s’habiller sur le galet où ils avaient laissé leurs vêtements et, de leurs pieds qui n’osaient, s’avançaient sur les cailloux. Lorsque voulant passer leur chemise le linge se collait sur leurs épaules mouillées, on voyait le torse blanc qui serpentait d’impatience, tandis que la tête et les bras restant voilés, les manches voltigeaient au vent et claquaient comme des banderoles.

Près de nous passa un homme dont la chevelure trempée tombait droite autour de son cou. Son corps lavé brillait. Des gouttes perlaient aux boucles frisées de sa barbe noire, et il secouait ses cheveux pour en faire tomber l’eau. Sa poitrine large où un sillon velu lui courait sur son thorax, entre des muscles pleins carrément taillés, haletait encore de la fatigue de la nage et communiquait un mouvement calme à son ventre plat dont le contour vers les flancs était lisse comme l’ivoire. Ses cuisses nerveuses, à plans successifs, jouaient sur un genou mince qui, d’une façon ferme et moelleuse, déployait une fine jambe robuste terminée par un pied cambré à talon court et dont les doigts s’écartaient. Il marchait doucement sur le sable.

Oh ! que la forme humaine est belle quand elle apparaît dans sa liberté native, telle qu’elle fut créée au premier jour du monde ! Où la trouver, masquée qu’elle est maintenant et condamnée pour toujours à ne plus apparaître au soleil ? Ce grand mot de nature que l’humanité tour à tour a répété avec idolâtrie ou épouvante, que les philosophes sondaient, que les poètes chantaient, comme il se perd ! comme il s’oublie ! Loin des tréteaux où l’on crie et de la foule où l’on se pousse, s’il y a encore çà et là sur la terre des cœurs avides que tourmente sans relâche le malaise de la beauté, qui toujours sentent en eux ce désespérant besoin de dire ce qui ne se peut dire et de faire ce qui se rêve, c’est là, c’est là pourtant, comme à la patrie de l’idéal, qu’il leur faut courir et qu’il faut vivre. Mais comment ? par quel chemin ? L’homme a coupé les forêts, il bat les mers, et sur ses villes le ciel fait les nuages avec la fumée de ses foyers. La gloire, sa mission, disent d’autres, n’est-elle pas d’aller toujours ainsi, attaquant l’œuvre de Dieu, gagnant sur elle ? Il la nie, il la brise, il l’écrase, et jusqu’en lui, jusque dans ce corps dont il rougit et qu’il cache comme le crime.

L’homme étant ainsi devenu ce qu’il y a de plus rare et de plus difficile à connaître (je ne parle pas de son cœur, ô moralistes !), il en est résulté que l’artiste ignore la forme qu’il a et les qualités qui la font belle. Quel est le poète d’aujourd’hui, parmi les plus savants, qui sache ce que c’est que la femme ? Où en aurait-il jamais vu, le pauvre diable ? Qu’en a-t-il pu apprendre dans les salons, à travers le corset ou la crinoline empesée, ou dans son lit même, s’il y a songé, pendant les entr’actes du plaisir ?

La plastique cependant, mieux que toutes les rhétoriques du monde, enseigne à celui qui la contemple la gradation des proportions, la fusion des plans, l’harmonie enfin ! Les races antiques, par le seul fait de leur existence, ont ainsi détrempé sur les œuvres des maîtres, la pureté de leur sang avec la noblesse de leurs attitudes. J’entends confusément dans Juvénal des râles de gladiateurs ; Tacite a des tournures qui ressemblent à des draperies de laticlave, et certains vers d’Horace ont des reins d’esclave grecque avec des balancements de hanche, et des brèves et des longues qui sonnent comme des crotales.

Mais pourquoi s’inquiéter de ces niaiseries ? N’allons pas chercher si loin, contentons-nous de ce qui se fabrique. Ce qu’on demande aujourd’hui, n’est-ce pas plutôt tout le contraire du nu, du simple et du vrai ? Fortune et succès à ceux qui savent revêtir et habiller les choses ! Le tailleur est le roi du siècle, la feuille de vigne en est le symbole ; lois, arts, politique, caleçon partout ! Libertés menteuses, meubles plaqués, peinture à la détrempe, le public aime ça. Donnez-lui-en, fourrez-lui-en, gorgez cet imbécile !

26Il se ruera sur la gravure et laissera le tableau, chantera la romance et dormira à Beethoven, saura tout Béranger par cœur et pas un vers d’Hugo.

26.Inédit, pages 300 à 310.

C’est plaisir de le voir à sa table comme il s’empiffre des plus lourdes marchandises et se grise des plus frelatées. Les mets communs lui vont vite, et demain, encore du Scribe, du Vernet, de l’Eugène Sue, quelque chose de digestion facile et qui ne tienne pas de place au ventre pour qu’on en puisse manger davantage.

L’homme des champs particulièrement se délecte dans le mauvais avec une ténacité édifiante. Son mauvais à lui est plus sincèrement sot, plus sauvagement bête ; il y met moins de finesse que le citadin qui au moins change de modes s’il ne change pas de goût. À combien de milliers d’exemplaires se vendent annuellement dans les campagnes l’Amour conjugal et Faublas ! sans compter l’Europe et l’Asie, égrillardes demoiselles aux regards gluants qui décorent toutes les chaumières.

Mais il faut avoir vu les belles images de l’auberge de Cancale pour savoir comment le laid, le niais et le vulgaire peuvent prendre forme sur du papier.

Imaginez dans une salle basse cinq cadres de bois noir accrochés aux murs, et dans ces cadres, du rouge, du bleu, du jaune, une mosaïque de grosses couleurs qui tranche comme une tache bigarrée sur la blancheur du mur de plâtre.

On s’approche du premier cadre et on lit au-dessous : La Demande en mariage. C’est un salon richement meublé, tapis vert, papier rouge, beaux cordons de sonnette des deux côtés de la cheminée qui est enrichie d’une pendule représentant le Temps avec sa faulx. Un jeune homme, — Quel jeune homme ! l’idéal du jeune homme : habit bleu à boutons luisants, cravate rose tirée droit entre les deux revers à schall d’un gilet de velours, et piquée d’une épingle en diamant, pantalon gris d’un collant très mythologique, jolies cuisses, petite bouche, charmante chevelure, souriant et l’air timide, — est présenté par son père à une dame assise dans une bergère et à une jeune personne plantée sur un tabouret. La mère enharnachée de dentelles a l’air un peu malade, un peu souffrant et sourit avec ce charmant sourire de la vieillesse indulgente contemplant l’amour ; le père du futur est un homme tout à fait bien, croix d’honneur, cravate blanche, air cossu, beaucoup de paquet. Quant au père de la jeune personne, c’est un vieux, tout ce qu’il y a de plus caduc et de plus vénérable, considérablement de cheveux blancs, bonne redingote jaune d’œuf à collet très haut, bombé comme une gouttière. Tous sourient à la fois, l’émotion, l’amour, les amours paternelles, maternelles, filiales, la joie, l’espérance, la satisfaction bien douce et le trouble inconnu se partagent, déchirent, agitent et charment les cœurs.

Le second cadre représente Le Mariage. Nous sommes à l’église, le prêtre, l’autel, la fiancée en blanc, l’anneau qu’on se passe au doigt ; la mère pleure, le père du jeune homme dans un coin est attendri, mais sourit ; toutes les femmes ont des chapeaux à plumes ; le marié en noir, frisé dur comme du fer, pantalon encore bien plus collant, bottes très pointues : c’est un chérubin.

Troisième tableau, Le Bal. Réunion du grand monde, luxe somptueux ; deux lustres, brillants quadrilles, perspective de pieds chaussés d’escarpins très pointus dont la file se prolonge indéfiniment, chaînes de montres partout, pluie d’écharpes et de turbans, éblouissement complet. Cependant le marié tire à part sa compagne et lui dit d’une voix enflammée : « Mon amie, qu’il me tarde que tu partages ma demeure et ma couche, je te possède, viens ! veux-tu connaître des fêtes plus aimables que celle où nos conviés assistent pour nous plaire ? l’hymen va te l’apprendre… », etc.

Quatrième tableau, Le Coucher de la mariée. On la déshabille, le lit est là tout ouvert, avec la table de nuit, le bougeoir et les allumettes chimiques. La mère glisse à l’oreille de sa fille « des mots mystérieux sur les nouveaux devoirs qu’elle a à remplir » ; par la porte entrebâillée on voit le marié « brûlant d’amour » qui veut à toute force entrer, mais les demoiselles d’honneur le repoussent et « font pour un moment obstacle à ses vœux », tout dévoré qu’il est « de la plus légitime, de la plus pure, de la plus touchante des impatiences ».

Cinquième tableau, Le Lever de la mariée. « Le mystère de Vénus est accompli, le sein de l’épouse a reçu le germe créateur qui dans neuf mois doit combler les époux d’un bonheur nouveau » ; le lit est défait ; sur le marbre de la table de nuit on voit les restes d’un pâté et une bouteille de vin entamée ; en dessous, dans l’intérieur, on aperçoit le pot de chambre, et une bonne jette du linge sale dans une armoire ; les parents arrivés dès l’aurore se précipitent dans les bras de leurs enfants ; les traits de la mariée sont abattus, ses bandeaux tout dénoués et sa chemise de nuit entr’ouverte. L’explication la déclare d’ailleurs « un peu lasse peut-être des nouveaux assauts de l’hymen, mais heureuse et le cœur plein d’une félicité suprême ». Le marié radieux, en robe de chambre azur à revers rouges avec une cordelière d’or, et des pantoufles de velours violet extra-pointues, confie à son père qui sourit encore « les charmes de la nuit passée », et la mariée confie à sa mère « l’ivresse qu’elle a ressentie » ; celle-ci l’engage « à cette pureté, à cette chasteté qui sont la base des États et qui font le bonheur d’une famille pendant les siècles entiers ».

Nous allâmes prendre l’air sur le quai où luisait un beau soleil ; la grève découverte était toute grise à cause de la vase qui la recouvrait et, sur sa couche lisse, glacée comme une crème, les barques vides, échouées dans toutes les postures du monde, avaient leurs filets suspendus qui séchaient au haut des mâts. Sur le bois des canots le goudron suintait en gouttelettes noires. Dans la brume pénétrée de soleil, seul au milieu de la mer, se levait le Mont Saint-Michel, dôme bleuâtre aux sommets découpés ; à droite, les côtes de Normandie continuant, de leur ligne mamelonneuse, la coupe immense de la baie, allaient graduellement s’abaissant et confondaient à l’horizon le vague de leurs contours dans la blancheur des nuées légères.

Nous glissions sur la vase tiède où nos pieds nus enfonçaient jusqu’à la cheville ; de place en place, dans des flaques d’eau encloses de carrés de galets, quelques huîtres dormaient dans leurs vertes coquilles comme des gens qui font la sieste, les jalousies fermées.

Pour aller au rocher de Cancale nous montâmes en chaloupe, on hissa la voile qui s’étendit dans toute sa hauteur et nous couvrit de son ombre, elle se mirait sur l’eau, nous allions doucement, sans bruit, lentement.

Le rocher a deux pics inégaux, ou plutôt ce sont deux rochers séparés par une crevasse dans laquelle on passe à marée haute ; il est fait de blocs accumulés ; il y pousse des tamarins, du serpolet et des bruyères. Des lapins qui l’habitent débusquent effrayés quand vous jetez des cailloux dans les broussailles. Quand nous l’eûmes gravi jusqu’en haut, que nous nous fûmes assis à plusieurs places et promenés partout, nous regagnâmes la chaloupe qui nous déposa un quart d’heure après sur le galet au pied de la falaise.

Elle s’interrompt par un angle et découvre brusquement le village de Cancale aligné sur un quai de pierres sèches. Là, couché par terre à plat dos sur le sable, le chapeau sur les yeux, les bras étendus en croix, je suis resté une grande heure et demie à chauffer ma guenille au soleil et à faire le lézard. On se sent le corps inerte, engourdi, inanimé, inhérent presque à la terre sur laquelle il se vautre, tandis que l’âme, au contraire, partie bien loin, voltige dans les espaces comme une plume égarée.

Lorsque j’ai relevé la tête, la grève avait disparu, la marée presque subitement était venue la recouvrir, et les barques tout à l’heure immobiles se relevaient maintenant et se remettaient à flot. Sous le roulis des lames longues qui, arrivant l’une par-dessus l’autre comme des inondations successives, accouraient de toute leur vitesse sur cette plage unie où largement elles se développaient sans en finir, les canots pleins de monde se croisaient, se vidaient, revenaient au quai. On allait partir pour la pêche, on crochait les gouvernails, on frappait les tolets, on hissait les voiles ; on voyait les embarcations prendre leur bordée afin de gagner le pied du vent, et s’éloignant les unes des autres chacune choisir sa route et s’enfuir vers le large.

Pendant qu’on attelait nos chevaux pour nous ramener à Saint-Malo, nous jugeâmes convenable de prendre des huîtres et de jeter un dernier coup d’œil aux images. L’hôtesse était une pauvre femme vêtue de noir qui avait perdu son mari la semaine dernière et sa fille il y avait trois jours. Dans un fauteuil dépaillé, au coin de la fenêtre, elle reste sans bouger ni se soucier des pratiques, à regarder par les carreaux la mer où n’apparaît plus la barque de son mari et ce quai vide où jouent maintenant les enfants des autres. Celle-là doit peu rire des fameuses gravures, mais c’est la servante, j’imagine, qui doit s’y plaire et s’en nourrir. Il est probable qu’elle convoite d’abord la bijouterie qui s’y trouve et qu’elle rêve là-dessus à des bonheurs de reine, à quelque existence sensuelle et cossue, toute chatoyante de la couleur des cachemires et sucrée comme du sirop, avec un bel amant bien habillé et des pâmoisons amoureuses dans de la toile de Hollande. Un matelot ivre est entré dans l’auberge en chantant et en demandant à boire ; comme on ne lui répondait pas, il a donné un grand coup de poing sur la table, ce qui a fait claquer les piles d’assiettes. La bonne femme en noir s’est détournée et lui a demandé :

— Qu’est-ce que vous voulez ?

Il a répondu, en continuant sa chanson, qu’il avait besoin de boire ; elle l’a interrompu par un geste de main, et lui a dit :

— Vous savez que mon cœur est trop dans le deuil, on ne chante pas ici, allez-vous-en.

Et elle lui répétait avec une expression suppliante de dégoût et de prière :

— Ah ! je vous en prie ! allez-vous-en, allez-vous-en !

Il s’est interrompu, a promené sur les murs son regard idiot, puis est sorti en se cognant à la porte où il s’est remis aussitôt à gueuler à pleine poitrine.

Nous avons retrouvé à Saint-Malo, dans la cour de notre hôtel, Mme Maillart, assise comme d’ordinaire dans son hangar vitré et, de ses doigts gonflés de bagues, écossant des haricots verts sur un tablier de cuisine mis par-dessus son peignoir jaune.

Quand nous la vîmes la première fois, un matin en arrivant (elle était debout et faisait tourner ses clefs sur son index), avec ses yeux noirs admirablement doux et beaux et relevés vers les tempes sous un sourcil long, avec sa taille mince fortement garnie par derrière de tous les mensonges de l’industrie, avec ses boutons d’émeraude sur sa chemisette de batiste, des boucles d’oreilles battant son cou maigre, un collier sonnant sur ses clavicules et sa montre à breloques, son lorgnon d’or, ses broches et ses camées, avec sa robe jaune, ouverte, si lâche au corps, si parlante, et la pommade qu’il y avait sur ses bandeaux, et le sourire qui rendait presque jolie sa bouche aux dents gâtées, nous en conçûmes, il faut l’avouer, un préjugé défavorable pour ses mœurs, mais bien favorable pour son hôtel. Les arbustes verts dans la cour, des bouquets de fleurs que l’on arrangeait dans des vases de porcelaine, la capucine épanouie qui grimpait autour des fenêtres et le galon d’argent des rideaux de nos lits, jusqu’à des poissons rouges nageant dans leur bocal, tout cela avait je ne sais quel bon air féminin, espagnol, andalous, odaliscal et rafraîchissant qui faisait plaisir à retrouver après toutes les landes de l’Armorique.

Sotte présomption ! erreur des jugements ! Mme Maillart est la meilleure mère de famille du monde et la plus tendre épouse du département, y compris les îles de la côte ; elle a quatorze enfants qu’elle élève dans le travail et dans les bons principes ; sa fille aînée fait les desserts et son second fils est parti à Jersey apprendre l’anglais afin de pouvoir un jour servir d’interprète dans la maison.

Elle a adjoint à son établissement une boutique de curiosités où elle se livre vis-à-vis de l’étranger à une réclame des plus tenaces pour qu’il lui prenne ses assiettes du Japon, son point d’Angleterre, ses colibris empaillés ou ses gros Faënza qu’elle veut faire passer naïvement pour des Palissy. Elle vous montre aussi dans un bas d’armoire une demi-douzaine de bouquins dépareillés parmi lesquels il y a le second tome de Dom Morice, qu’elle garde pour quelqu’un de ses fils s’il s’en trouve un plus tard qui veuille étudier l’histoire, « car c’est une belle science et c’est joli pour un homme de la savoir ».

De temps à autre elle vous quitte au bruit d’une sonnette qui communique de l’hôtel dans son magasin, mais elle y revient bientôt ; elle y passe sa vie, vend, achète, revend, arrange, essuie, tripote ; son mari n’y connaît rien, c’est un butor sous le rapport des arts.

Ce magasin seul fut cause de la fausseté de notre diagnostic, elle en porte en effet les plus belles pièces sur elle, afin de les avoir toutes prêtes à offrir aux amateurs : aujourd’hui un bracelet, ce soir une collerette, demain une aumônière. Ce que l’on prendrait ainsi pour vice n’est que spéculation fort honnête, elle orne son corps non pour le mieux vendre, mais pour en faire une étagère.

Il fallut se quitter pourtant. Or un matin, après des adieux fort aimables, nous partîmes de Saint-Malo pour aller coucher le soir à Pontorson.

La cathédrale de Dol, qui se trouve sur la route, est une église de bon style, à qui son gynécée trilobé donne une grâce charmante sans ornements, mais riche d’elle-même par ses hautes proportions. Elle rappelle bien, dans sa sévère ogive, l’orgueil métropolitain de ses évêques dont les descendants laissent encore debout dans le chœur leur crosse recourbée, dorée du haut en bas.

Arrivés de bonne heure à Pontorson et y bâillant dès aussitôt, nous allâmes, pour employer le temps à quelque chose, traîner notre ennui le long d’une promenade de peupliers, au bord d’une petite rivière qui coule parmi les touffes d’arbustes et les roseaux grêles des marécages. La vue s’arrête à un coude de la rive, ou flotte, incertaine et sans rien qui l’amuse, sur une plate prairie régulièrement coupée par de longues lignes d’arbres. Comme on avait la veille péché un saumon, trois ou quatre particuliers du lieu, posés sur les bords des eaux bourbeuses, y plongeaient et en retiraient un grand filet carré, s’attendant à toute minute à en sentir se déchirer les mailles sous la capture rêvée.

Quand nous eûmes assisté suffisamment longtemps à toutes leurs alternatives d’espérance et d’insuccès, nous reprîmes le chemin de l’auberge pour nous en aller dîner.

La route de Pontorson au Mont Saint-Michel est tirante à cause des sables. Notre chaise de poste (car nous allons aussi en chaise de poste) était dérangée à tous moments par quantité de charrettes remplies d’une terre grise que l’on prend dans ces parages et que l’on exporte je ne sais où pour servir d’engrais. Elles augmentent à mesure qu’on approche de la mer et défilent ainsi pendant plusieurs lieues, jusqu’à ce que l’on découvre enfin les grèves abandonnées d’où elles viennent. Sur cette étendue blanche où les tas de terre élevés en cônes ressemblaient à des cabanes, tous ces chariots dont la longue file ondulante fuyait dans la perspective nous rappelaient quelque émigration des barbares qui se met en branle et quitte ses plaines.

L’horizon vide se prolonge, s’étale et finit par fondre ses terrains crayeux dans la couleur jaune de la plage. Le sol devient plus ferme, une odeur salée vous arrive, on dirait un désert dont la mer s’est retirée. Des langues de sable, longues, aplaties l’une sur l’autre, se continuant indéfiniment par des plans indistincts, se rident comme une onde sous de grandes lignes courbes, arabesques géantes que le vent s’amuse à dessiner sur leur surface. Les flots sont loin, si reculés qu’on ne les voit plus, qu’on n’entend pas leur bruit, mais je ne sais quel vague murmure, insaisissable, aérien, comme la voix même de la solitude qui n’est peut-être que l’étourdissement de ce silence.

En face, devant nous, un grand rocher de forme ronde, la base garnie de murailles crénelées, le sommet couronné d’une église, se dresse, enfonçant ses tours dans le sable et levant ses clochetons dans l’air. D’énormes contreforts qui retiennent les flancs de l’édifice s’appuient sur une pente abrupte d’où déroulent des quartiers de rocs et des bouquets de verdure sauvage. À mi-côte, étagées comme elles peuvent, quelques maisons, dépassant la ceinture blanche de la muraille et dominées par la masse brune de l’église, clapotent leurs couleurs vives entre ces deux grandes teintes unies.

La chaise de poste allait devant nous, nous la suivions de loin, d’après le sillon de ses roues qui creusaient des ornières ; elle s’enfonçait dans l’éloignement, et sa capote que l’on apercevait seule, s’enfuyant, avait l’air d’un gros crabe qui se traînait sur la grève.

Çà et là, des courants d’eau passaient ; il fallait remonter plus loin. Ou bien c’étaient des places de vase qui se présentaient à l’improviste encadrant dans le sable leurs méandres inégaux.

À nos côtés cheminaient deux curés qui venaient aussi voir le Mont Saint-Michel. Comme ils avaient peur de salir leurs robes neuves, ils les relevaient autour d’eux pour enjamber les ruisseaux et sautaient en s’appuyant sur leurs bâtons. Leurs boucles d’argent étaient grises de la boue que le soleil y séchait à mesure, et leurs souliers trempés bâillaient en flaquant à tous leurs pas.

Le mont cependant grandissait. D’un même coup d’œil nous en saisissions l’ensemble et nous voyions, à les pouvoir compter, les tuiles des toits, les tas d’orties dans les rochers et, tout en haut, les lames vertes de la persienne d’une petite fenêtre qui donne sur le jardin du gouverneur.

La première porte, étroite et faite en ogive, s’ouvre sur une sorte de chaussée de galets descendant à la mer ; sur l’écu rongé de la seconde, des lignes onduleuses taillées dans la pierre semblent figurer des flots, par terre, des deux côtés, sont étendus des canons énormes faits de barres de fer reliées avec des cercles pareils. L’un d’eux a gardé dans sa gueule son boulet de granit ; pris sur les Anglais, en 1423, par Louis d’Estouville, depuis quatre siècles ils sont là.

Cinq ou six maisons se regardant en face composent toute la rue ; leur alignement s’arrête et elles continuent par les raidillons et les escaliers qui mènent au château, se succédant au hasard, juchées, jetées l’une par-dessus l’autre.

Pour y aller, on monte d’abord sur la courtine dont la muraille cache aux logis d’en bas la vue de la mer. La terre paraît sous les dalles fendues ; l’herbe verdoie entre les créneaux, et dans les effondrements du sol s’étalent des flaques d’urine qui rongent les pierres grises. Le rempart contourne l’île et s’élève par des paliers successifs. Quand on a dépassé l’échauguette qui fait angle entre les deux tours, un petit escalier droit se présente ; de marche en marche, en grimpant, s’abaissent graduellement les toits des maisons dont les cheminées délabrées fument à cent pieds sous vous. Vous voyez à la lucarne des greniers le linge suspendu sécher au bout d’une perche avec des haillons rouges recousus, ou se cuire au soleil, entre le toit d’une maison et le rez-de-chaussée d’une autre, quelque petit jardin grand comme une table où les poireaux languissant de soif couchent leurs feuilles sur la terre grise ; mais l’autre face du rocher, celle qui regarde la pleine mer, est nue, déserte, si escarpée que les arbustes qui y ont poussé ont du mal à s’y tenir et, tout penchés sur l’abîme, semblent prêts à y tomber.

Bien haut, planant à l’aise, quand vous êtes ainsi à jouir d’autant d’étendue que s’en peuvent repaître des yeux humains, que vous regardez la mer, l’horizon des côtes développant son immense courbe bleuâtre, ou, dressée sur sa pente perpendiculaire, la muraille de la Merveille, avec ses trente-six contreforts géants, et qu’un rire d’admiration vous crispe la bouche, tout à coup, vous entendez dans l’air claquer le bruit sec des métiers. On fait de la toile. La navette va, bat, heurte ses coups brusques ; tous s’y mettent, c’est un vacarme.

Entre deux fines tourelles représentant deux pièces de canon sur leur culasse, la porte d’entrée du château s’ouvre par une voûte longue où un escalier de granit s’engouffre. Le milieu en reste toujours dans l’ombre, éclairé qu’il est à peine par deux demi-jours, l’un qui arrive d’en bas, l’autre qui tombe d’en haut par l’intervalle de la herse ; c’est comme un souterrain qui descendrait vers vous.

Le corps de garde est, en entrant, au haut du grand escalier. Le bruit des crosses de fusil retentissait sous les voûtes avec la voix des sergents qui faisaient l’appel. On battait du tambour.

Cependant un garde-chiourme nous a rapporté nos passeports que M. le gouverneur avait désiré voir ; il nous a fait signe de le suivre, il a ouvert des portes, poussé des verrous, nous a conduits à travers un labyrinthe de couloirs, de voûtes, d’escaliers. On s’y perd, une seule visite ne suffisant pas pour comprendre le plan compliqué de toutes ces constructions réunies où, forteresse, église, abbaye, prisons, cachots, tout se trouve, depuis le roman du xie siècle jusqu’au gothique flamboyant du xvie. Nous ne pûmes voir que par un carreau, et nous haussant sur la pointe des pieds, la salle des Chevaliers qui, servant maintenant d’atelier de tissage, est par ce motif interdite aux gens. Nous y distinguâmes seulement quatre rangs de colonnes à chapiteaux ornés de trèfles et supportant une voûte sur laquelle filent des nervures saillantes. À deux cents pieds au-dessus du niveau de la mer, le cloître est bâti sur cette salle des Chevaliers. Il se compose d’une galerie quadrangulaire formée par une triple rangée de colonnettes en granit, en tuf, en marbre granitelle ou en stuc fait avec des coquillages broyés. L’acanthe, le chardon, le lierre et le chêne s’enroulent à leurs chapiteaux ; entre chaque ogive bonnet d’évêque une rosace en trèfle se découpe dans la lumière ; on en a fait le préau des prisonniers.

La casquette du garde-chiourme passe le long de ces murs où l’on voyait rêver jadis le crâne tonsuré des vieux bénédictins travailleurs, et le sabot du détenu bruit sur ces dalles que frôlaient les robes des moines soulevées par les grosses sandales de cuir qui se ployaient sous leurs pieds nus.

L’église a un chœur gothique et une nef romane, les deux architectures étant là comme pour lutter de grandeur et d’élégance. Dans le chœur l’ogive des fenêtres est haute, pointue, élancée comme une aspiration d’amour ; dans la nef, les arcades l’une sur l’autre ouvrent rondement leurs demi-cercles superposés, et sur la muraille montent des colonnes rondes qui grimpent droites comme des troncs de palmier. Elles appuient leurs pieds sur des piliers carrés, couronnent leurs chapiteaux de feuilles d’acanthe, et continuent au delà par de puissantes nervures qui se courbent sous la voûte, s’y croisent et la soutiennent.

Il était midi. Par la porte ouverte le grand jour entrant faisait ruisseler ses effluves sur les pans sombres de l’édifice.

La nef séparée du chœur par un grand rideau de toile verte est garnie de tables et de bancs, car on l’a utilisée en réfectoire.

Quand on dit la messe, on tire le rideau, et les condamnés assistent à l’office divin sans déranger leurs coudes de la place où ils mangent : cela est ingénieux.

Pour agrandir de douze mètres la plate-forme qui se trouve au couchant de l’église, on a tout bonnement raccourci l’église ; mais comme il fallait une entrée quelconque, un architecte a imaginé de fermer la nef par une façade de style grec ; puis, éprouvant peut-être des remords ou voulant, ce qui est plus croyable, raffiner son œuvre, il y a rajouté après coup des colonnes à chapiteaux « assez bien imités du xie siècle », dit la notice. Taisons-nous, courbons la tête. Chacun des arts a sa lèpre particulière, son ignominie mortelle qui lui ronge le visage. La peinture a le portrait de famille, la musique a la romance, la littérature a la critique et l’architecture a l’architecte.

Les prisonniers marchaient sur la plate-forme, tous en rang, l’un derrière l’autre, les bras croisés, ne parlant pas, dans ce bel ordre enfin que nous avions contemplé à Fontevrault. C’étaient les malades de l’infirmerie auxquels on faisait prendre l’air et qu’on distrait ainsi pour les guérir.

L’un d’eux relevant les pieds plus haut que les autres et se tenant les mains à la veste du compagnon qui était devant lui, suivait la file en trébuchant. Il était aveugle. Pauvre misérable ! Dieu l’empêche de voir et les hommes lui défendent de parler ! Il avait l’air doux cependant, et sa figure aux jeux fermés souriait sous les chauds rayons du soleil.

27Après avoir donné la pièce à notre garde-chiourme, qui nous fit en signe de remerciement une grimace de chat-tigre, nous redescendîmes les escaliers, et cinq minutes après nous étions de retour dans l’intérieur du village où des femmes, assises devant les portes, faisaient des filets sur leurs genoux.

27.Inédit, pages 317 à 319.

Quand on va à Tombelaine, qui est un rocher à une demi-lieue du Mont Saint-Michel et comme lui placé tout au milieu de la mer, on prend un guide pour éviter les courants. Même aux endroits non dangereux si l’on s’arrête on se sent enfoncer dans le sable qui se met à bouillonner et à monter sur vous ; en dix minutes on en aurait jusqu’au ventre, en une demi-heure jusqu’aux épaules.

Lorsqu’on traverse les courants, l’eau rapide coule entre vos jambes avec la force d’un torrent ; le vertige viendrait si on restait à la regarder. De tous côtés, partout, ce n’est que du sable, des étendues monotones qui se succèdent et s’enfuient ; mais lorsqu’on détourne la tête, le Mont paraît si près qu’il a l’air de vous poursuivre, vous le voyez tout entier avec ses maisons en bas, ses arbustes accrochés sur ses pentes et son église tout en haut.

Tombelaine est un petit îlot de granit aplati sur les flots, à ras du sol. Dans l’herbe, on distingue encore des restes de fondations et sur toute la longueur du rocher deux traces parallèles comme des ornières de voiture. C’est là que Montgommery avait fait transporter le pillage des églises catholiques, il y battait monnaie, les beaux écus d’or tout neufs ont sauté sur ces pierres où les cormorans fatigués viennent poser leurs pieds roses, dans les orages. Jusqu’à la Révolution, dans une petite chapelle dont il ne reste rien, une lampe perpétuelle brûlait.

Tombelaine ! d’où vient ce nom ? est-ce celui de la jeune fille qui, n’ayant pu suivre son amant parti à la conquête avec le roi Guillaume, resta longtemps à l’attendre sur ce rocher, y mourut enfin de douleur et y fut enterrée, ou celui de la mère du roi Hoël qui, ravie à ses parents par un seigneur espagnol, y aurait été transportée, violée et assassinée. Vague histoire de femme et d’amour qui flotte sur cet écueil !

Le soir, pendant que nous dînions, une procession d’enfants conduits par le curé a passé en chantant sous nos fenêtres. Ils tenaient tous des cierges à la main et, marchant deux à deux, ils ont monté l’escalier qui conduit de la rue sur les remparts. On voyait s’élever les robes blanches des petites filles avec les lumières des flambeaux et on entendait les voix s’éloigner.

À la nuit tombante, nous avons été sur les tours voir se coucher le soleil ; nous y avons causé avec un vieux marin qui, appuyé sur le parapet, fumait comme nous la pipe en faisant la digestion. Il avait fait de longs voyages, été en Cochinchine et dans les Indes, visité le Japon et la mer Blanche ; il nous parlait de ces pays qu’il avait vus, pendant que la marée montante battait le pied des tours, que les étoiles s’allumaient et que de temps à autre la voix éloignée des sentinelles qui criaient : Garde à vous ! allait se répétant dans l’ombre.

Le lendemain, quand la grève se fut découverte encore, nous partîmes du Mont par un ardent soleil qui chauffait les cuirs de la voiture. Nous avancions au pas ; les colliers craquaient, les roues enfonçaient dans le sable. Au bout de la grève, quand le gazon a paru, j’ai appliqué mon œil à la petite lucarne qui est au fond des voitures et j’ai dit adieu au Mont Saint-Michel.

Pour aller à Combourg il fallait revenir à Dol ; ce fut le gros maître de poste de Pontorson qui nous y mena lui-même. Assis sur le tablier de son tape-cul (nous avions quitté notre équipage), les deux pieds posés sur le brancard, en chemise et la pipe aux lèvres, il poussait au grand trot ses deux pommelés et faisait claquer son perpignan ; du plus loin qu’il apercevait des voitures il leur criait de se garer, injuriant celles qui ne se rangeaient pas, injuriant celles qui se rangeaient, les premières pour tout de bon, les secondes pour rire, vociférant, sacrant, furieux et facétieux, despote de la grande route comme si elle eût été sa propriété particulière.

De Dol à Combourg nous eûmes au contraire pour conduire notre tilbury un pauvre bonhomme qui tenait à peine ses guides et roupillait accablé par la chaleur. Quant à nous, nous causâmes si peu que nous ne pensâmes à rien regarder.

Une lettre du vicomte de Vesin devait nous ouvrir l’entrée du château. Aussi à peine arrivés nous allâmes chez M. Corvesier qui en est le régisseur.

On nous fit attendre dans une grande cuisine où une demoiselle en noir, fort marquée de petite vérole et portant des lunettes d’écaille sur de gros yeux myopes, égrenait des groseilles dans une terrine. La marmite aux confitures était sur le feu et on écrasait du sucre avec des bouteilles. Évidemment nous dérangions. Au bout de quelques minutes, on descendit nous dire que M. Corvesier, malade et grelottant de la fièvre dans son lit, était bien désolé de ne pouvoir nous rendre service, mais qu’il nous présentait ses respects. Cependant, son commis, qui venait de rentrer de course et faisait la collation dans la cuisine en buvant un verre de cidre et en mangeant une tartine de beurre, s’offrit à sa place à nous montrer le château. Il déposa sa serviette, se suça les dents, alluma sa pipe, prit un paquet de clefs accroché à un clou et se mit à marcher devant nous dans le village.

Après avoir longé un grand mur, on entre par une vieille porte ronde dans une cour de ferme silencieuse. Le silex sort ses pointes sur la terre battue où se montre une herbe rare salie par les fumiers qu’on traîne. Il n’y avait personne ; les écuries étaient vides. Dans les hangars, les poules, huchées sur le timon des charrettes, dormaient la tête sous l’aile. Au pied des bâtiments, la poussière de la paille tombée des granges assourdissait le bruit des pas.

Quatre grosses tours, rejointes par des courtines, laissent voir sous leur toit pointu les trous de leurs créneaux qui ressemblent aux sabords d’un navire ; et les meurtrières dans les tours, ainsi que sur le corps du château de petites fenêtres irrégulièrement percées font des baies noires inégales sur la couleur grise des pierres. Un large perron d’une trentaine de marches monte tout droit au premier étage, devenu le rez-de-chaussée des appartements de l’intérieur depuis qu’on en a comblé les douves.

Le « violier jaune » n’y croissait pas, mais les lentisques et les orties, avec la mousse verdâtre et les lichens. À gauche, à côté de la tourelle, un bouquet de marronniers a gagné jusqu’à son toit et l’abrite de son feuillage.

Quand la clef eut tourné dans la serrure et que la porte, poussée à coups de pieds, eut longtemps grincé sur le pavé collant, nous entrâmes dans un couloir sombre qu’encombraient des planches et des échelles avec des cercles de futailles et des brouettes.

Ce passage vous mène à une petite cour comprise entre les pans intérieurs du château et resserrée par l’épaisseur des murs. Le jour n’arrive que d’en haut, comme dans un préau de prison. Dans les angles, des gouttes humides coulaient le long des pierres.

Une autre porte fut ouverte. C’était une vaste salle dégarnie, sonore ; le dallage est brisé en mille endroits ; on a repeint le vieux lambris.

Par les grandes fenêtres, la teinte verte des bois d’en face jetait un reflet livide sur la muraille blanchie. Tout à leur pied, le lac est répandu, étalé sur l’herbe parmi les joncs ; sous les fenêtres, les troènes, les acacias et les lilas, poussés pêle-mêle dans l’ancien parterre, couvrent de leur taillis sauvage le talus qui descend jusqu’à la grande route ; elle passe sur la berge du lac et continue ensuite par la forêt.

Rien ne résonnait dans la salle déserte où jadis, à cette heure, s’asseyait sur le bord de ces fenêtres l’enfant qui fut René. Le commis fumait sa pipe et crachait par terre. Son chien, qu’il avait amené, se promenait en furetant les souris, et les ongles de ses pattes sonnaient sur le pavé.

Nous avons monté les escaliers tournants. Le pied trébuche, on tâtonne des mains. Sur les marches usées, la mousse est venue. Souvent un rayon lumineux, passant par la fente des murs et frappant dessus d’aplomb, en fait briller quelque petit brin vert qui, de loin, dans l’ombre, scintille comme une étoile. Nous avons erré partout : dans les longs couloirs, sur les tours, sur la courtine étroite dont les trous des mâchicoulis béants tirent l’œil en bas vers l’abîme.

Donnant sur la cour intérieure, au second étage, est une petite pièce basse dont la porte de chêne, ornée de rainures moulées, s’ouvre par un loquet de fer. Les poutrelles du plafond, que l’on touche avec la main, sont vermoulues de vieillesse ; les lattes paraissent sous le plâtre de la muraille qui a de grandes taches sales ; les carreaux de la fenêtre sont obscurcis par la toile des araignées et leurs châssis encroûtés sous la poussière. C’était là sa chambre. Elle a vue vers l’ouest, du côté des soleils couchants28.

28.Il y a quelques années, un étranger vint visiter la chambre de Chateaubriand et écrivit sur la porte des vers d’Hugo ; on n’a pu me dire lesquels. Dès que le propriétaire actuel (le neveu du poète) en eut connaissance, il fit venir de suite un menuisier et les fit enlever au rabot « car il déteste Victor Hugo et son oncle, à l’exception du Génie du Christianisme ». (Rapporté par M. Corvesier lui-même.) (Note du manuscrit de Flaubert.)

Nous continuâmes ; nous allions toujours ; quand nous passions près d’une brèche, d’une meurtrière ou d’une fenêtre, nous nous réchauffions à l’air chaud qui venait du dehors, et cette transition subite rendait tous ces délabrements encore plus tristes et plus froids. Dans les chambres, les parquets pourris s’effondrent, le jour descend par les cheminées, le long de la plaque noircie où les pluies ont fait de longues traînées vertes. Le plafond du salon laisse tomber ses fleurons d’or, et l’écusson qui en surmonte le chambranle est cassé en morceaux. Comme nous étions là, une volée d’oiseaux est entrée tout à coup, a tourbillonné avec des cris et s’est enfuie par le trou de la cheminée.

Le soir, nous avons été sur le bord du lac, de l’autre côté dans la prairie. La terre le gagne, il s’y perd de plus en plus, il disparaîtra bientôt, et les blés pousseront où tremblent maintenant les nénufars. La nuit tombait. Le château, flanqué de ses quatre tourelles, encadré dans sa verdure et dominant le village qu’il écrase, étendait sa grande masse sombre. Le soleil couchant, qui passait devant sans l’atteindre, le faisait paraître noir, et ses rayons, effleurant la surface du lac, allaient se perdre dans la brume, sur la cime violette des bois immobiles.

Assis sur l’herbe, au pied d’un chêne, nous lisions René. Nous étions devant ce lac où il contemplait l’hirondelle agile sur le roseau mobile, à l’ombre de ces bois où il poursuivait l’arc-en-ciel sur les collines pluvieuses ; nous écoutions ce frémissement de feuilles, ce bruit de l’eau sous la brise qui avaient mêlé leur murmure à la mélodie éplorée des ennuis de sa jeunesse. À mesure que l’ombre tombait sur les pages du livre, l’amertume des phrases gagnait nos cœurs, et nous nous fondions avec délices dans ce je ne sais quoi de large, de mélancolique et de doux.

Près de nous, une charrette a passé en claquant dans les ornières son essieu sonore. On sentait l’odeur des foins coupés. On entendait le bruit des grenouilles qui coassaient dans le marécage. Nous rentrâmes.

Le ciel était lourd ; toute la nuit il y eut de l’orage. À la lueur des éclairs, la façade de plâtre d’une maison voisine s’illuminait et flambait comme embrasée. Haletant, lassé de me retourner sur mes matelas, je me suis levé, j’ai allumé ma chandelle, j’ai ouvert la fenêtre et j’ai regardé la nuit.

Elle était noire, silencieuse comme le sommeil. Mon flambeau qui brûlait dessinait monstrueusement sur le mur d’en face ma silhouette agrandie. De temps à autre, un éclair muet survenant tout à coup m’éblouissait les yeux.

J’ai pensé à cet homme qui a commencé là et qui a rempli un demi-siècle du tapage de sa douleur.

Je le voyais d’abord dans ces rues paisibles, vagabondant avec les enfants du village, quand il allait dénicher les hirondelles dans le clocher de l’église ou la fauvette dans les bois. Je me le figurais dans sa petite chambre, triste et le coude sur sa table, regardant la pluie courir sur les carreaux et, au delà de la courtine, les nuées qui passaient pendant que ses rêves s’envolaient ; je me figurais les longs après-midi rêveurs qu’il y avait eus ; je songeais aux amères solitudes de l’adolescence, avec leurs vertiges, leurs nausées et leurs bouffées d’amour qui rendent les cœurs malades. N’est-ce pas ici que fut couvée notre douleur à nous autres, le golgotha même où le génie qui nous a nourris a sué son angoisse ?

Rien ne dira les gestations de l’idée ni les tressaillements que font subir à ceux qui les portent les grandes œuvres futures ; mais on s’éprend à voir les lieux où nous savons qu’elles ont été conçues, vécues, comme s’ils avaient gardé quelque chose de l’idéal inconnu qui vibra jadis.

Ô sa chambre ! sa chambre ! sa pauvre petite chambre d’enfant ! C’est là que tourbillonnaient, l’appelaient des fantômes confus qui tourmentaient ses heures en lui demandant à naître : Atala secouant au vent des Florides les magnolias de sa chevelure ; Velléda, au clair de lune, courant sur la bruyère ; Cymodocée voilant son sein nu sous la griffe des léopards, et la blanche Amélie, et le pâle René !

Un jour, cependant, il la quitte, il s’en arrache, il dit adieu et pour n’y plus revenir au vieux foyer féodal. Le voilà perdu dans Paris et se mêlant aux hommes ; puis, l’inquiétude le prend, il part.

Penché à la proue de son navire, je le vois cherchant un monde nouveau, en pleurant la patrie qu’il abandonne. Il arrive ; il écoute le bruit des cataractes et la chanson des Natchez ; il regarde couler l’eau des grands fleuves paresseux et contemple sur leurs bords briller l’écaille des serpents avec les yeux des femmes sauvages. Il abandonne son âme aux langueurs de la savane ; de l’un à l’autre, ils s’épanchent leurs mélancolies natives et il épuise le désert comme il avait tari l’amour. Il revient, il parle, et on se tient suspendu à l’enchantement de ce style magnifique, avec sa cambrure royale et sa phrase ondulante, empanachée, drapée, orageuse comme le vent des forêts vierges, colorée comme le cou des colibris, tendre comme les rayons de la lune à travers le trèfle des chapelles.

Il part encore ; il va, remuant de ses pieds la poussière antique ; il s’asseoit aux Thermopyles et crie : Léonidas ! Léonidas ! court autour du tombeau d’Achille, cherche Lacédémone, égrène dans ses mains les caroubiers de Carthage, et, comme le pâtre engourdi qui lève la tête au bruit des caravanes, tous ces grands paysages se réveillent quand il passe dans leurs solitudes.

Tour à tour rappelé, proscrit, comblé d’honneurs, il dînera ensuite à la table des rois, lui qui s’était évanoui de faim dans les rues ; il sera ambassadeur, ministre, essayera de retenir dans ses mains la monarchie qui s’écroule et, au milieu des ruines de ses croyances, assistera enfin à sa propre gloire, comme s’il était déjà compté parmi les morts.

Né sur le déclin d’une société et à l’aurore d’une autre, il est venu pour en être la transition et comme pour en résumer en lui les espérances et les souvenirs. Il a été l’embaumeur du catholicisme et l’acclamateur de la liberté. Homme des vieilles traditions et des vieilles illusions, en politique il fut constitutionnel et en littérature révolutionnaire. Religieux d’instinct et d’éducation, c’est lui qui, avant tous les autres, avant Byron, a poussé le cri le plus sauvage de l’orgueil, exprimé son plus épouvantable désespoir.

Artiste, il eut cela de commun avec ceux du xviiie siècle qu’il fut comme eux toujours gêné dans des poétiques étroites, mais qui, débordées à tout instant par l’étendue de son génie, en ont malgré lui craqué dans toute leur circonférence. Comme homme, il a partagé la misère de ceux du xixe siècle ; il a eu leurs préoccupations turbulentes, leurs gravités futiles. Non content d’être grand, il a voulu paraître grandiose, et il s’est trouvé pourtant que cette manie vaniteuse n’a pas effacé sa vraie grandeur. Il n’est point certes de la race des contemplateurs qui ne sont pas descendus dans la vie, maîtres au front serein qui n’ont eu ni siècle, ni patrie, ni famille même. Mais lui, on ne le peut séparer des passions de son temps ; elles l’avaient fait et il en a fait plusieurs. L’avenir peut-être ne lui tiendra pas compte de ses entêtements héroïques et ce seront, sans doute, les épisodes de ses livres qui en immortaliseront les titres avec le nom des causes qu’ils défendaient.

Ainsi, tout seul, devisant en moi-même, je restais accoudé, savourant la nuit douce et me trempant avec plaisir dans l’air froid du matin qui rafraîchissait mes paupières. Petit à petit, le jour venait ; la chandelle allongeait sa mèche noire dans sa flamme pâlissante. Le pignon des halles a paru au loin, un coq a chanté ; l’orage avait fui ; quelques gouttes d’eau cependant tombées sur la poussière de la rue y faisaient de grosses taches rondes. Comme je m’assoupissais de fatigue, je me suis recouché et j’ai dormi.

Nous nous en allâmes fort tristes de Combourg ; et puis la fin de notre voyage approchait. Bientôt allait finir cette fantaisie vagabonde que nous menions depuis trois mois avec tant de douceur. Le retour aussi, comme le départ, a ses tristesses anticipées qui vous envoient par avance la fade exhalaison de la vie qu’on traîne.

29La tête sur la poitrine, ne parlant pas et regardant sans trop la voir la route vide qui s’allongeait, nous humions l’odeur des feuilles vertes, dandinés au mouvement du cheval qui trottait dans les brancards. Aux montées quand il soufflait, on entendait de dessous le feuillage quelque petit oiseau qui gazouillait. Nous nous arrêtâmes au village de Hédé pour voir les ruines du château, notre guide pour boire un verre de vin blanc, notre cheval pour prendre un picotin d’avoine : à chacun sa pitance.

29.Inédit, pages 329 à 332.

Il ne reste du château que son enceinte rasée qui sort encore à quelque sept pieds du sol et qui forme comme un grand cirque dont on fait le tour en marchant sur les murs. De là, le paysage se déroulant semble une gigantesque nappe de verdure rayée par les blanches lignes droites des routes, posée tout à plat dans les prairies, ou onduleuse ailleurs sous le mouvement des collines qui la bombent. Le soleil brillait, les arbres verdoyaient, l’air était bleu ; près de là un ruisseau qui descendait de la colline sautillait de cascades en cascades sur les cailloux.

Un bruit de voiture a passé sur la route ; elle était cachée par les arbres, et nous entendions seulement le glissement rauque de son sabot qui écrasait la poussière. Au bas de la côte elle s’est arrêtée ; j’ai pris mon lorgnon : c’était une vraie berline de voyage, ayant siège par derrière, femme de chambre à un bout, chasseur à l’autre, avec quatre chevaux, deux postillons, couverte de vaches, de boîtes, de cartons, et de parapluies accrochés en dehors dans leur étui de cuir ciré. Les stores de soie jaune étaient baissés, je n’ai distingué personne. Qu’y avait-il là dedans ? pourquoi voyageaient-ils, ceux-là, s’ils passaient si vite à côté des ruines sans y mettre un peu les pieds, à côté des beaux ombrages sans lever la tête vers eux, et tout près de cette eau courante sans s’asseoir une minute pour en écouter la chanson ?

Le chasseur, quand il eut remis le sabot, remonta derrière ; les deux postillons claquèrent leur fouet, la voiture partit, elle s’éloignait et se rapetissait à mesure qu’elle filait sur le long ruban de la route. Quelque temps le bruit des galops retentit encore, puis s’affaiblit, s’éteignit.

Et nous, nous repartîmes de notre côté. Il était 2 heures environ quand nous arrivâmes à Rennes ; le déjeuner de la table d’hôte était consommé et on nous fit attendre pour les côtelettes.

En nous promenant le soir sur le bord de la Vilaine, du côté des ponts, nous avons vu une sorte de long fourgon où l’on entrait par un escalier à double rampe et qui avait, le long de sa caisse, de petites fenêtres carrées à rideaux de coton rouge. La lumière de l’intérieur passant à travers, empourprait les têtes de la foule qui se tenait alentour ; sur le seuil de la voiture, une femme encore jeune, maigre, salement mise, et le front rétréci par des tresses noires relevées sur les oreilles, tenant une baguette à la main et, glapissant dans son accent provençal, racontait l’horrible combat qui avait eu lieu sur les côtes de Barbarie entre un marin intrépide et un phoque furieux : on était, cependant parvenu à s’emparer du phoque, on l’avait dompté, éduqué ; il était là, on pouvait le voir.

Nous entrâmes et prîmes rang autour d’un grand baquet oblong dont le dedans peint en gris était relevé par des bandes grenat simulant une tenture. Au-dessus du baquet, un quinquet muni d’un abat-jour en tôle renvoyait sa lumière sur l’eau jaunâtre dans laquelle quelque chose de noir et de long gisait sans bouger. La femme s’en est approchée, l’a frappé d’un petit coup de baguette ; il a sorti sa tête humide, ses narines ressemblant à deux coupures symétriques se dilataient et se contractaient avec bruit, et il vous regardait tristement de ses deux gros yeux noirs ; il a voulu faire un mouvement, mais sa queue s’est heurtée contre les planches ; il s’est tourné sur le dos et nous a montré son ventre blanc, gras encore des viscosités de la mer ; il s’est levé tout droit, a appuyé ses nageoires sur le bord de la cuve, a donné un coup de son museau contre la joue de sa maîtresse, puis il est retombé au fond, en poussant un grand soufflement.

Il n’a plus ces bons flots où il vivait à son aise, ni les larges grèves où il s’étendait au soleil sur les goémons verts !

Comme il avait bien travaillé, on l’a gratifié de deux ou trois anguilles qu’il avalait lentement en les mangeant par le milieu, et les deux bouts lui sortant de la bouche faisaient de chaque côté de son museau comme deux longues moustaches blanches.

Un orgue de Barbarie qui était dans un coin s’est mis aussitôt à tourner une polka, le quinquet filait, sur l’escalier la femme appelait la foule, la représentation était terminée.

Voilà ce que nous vîmes à Rennes. Quand le phoque n’y sera plus, qu’y aura-t-il à y voir ?

FIN