4Cette version est faite exclusivement d'extraits authentiques du texte de Flaubert, cousus par de courtes liaisons éditoriales (en italique) pour suivre l'arc complet du roman : le festin des Mercenaires, le vol du zaïmph, le retour d'Hamilcar, la nuit sous la tente de Mâtho, le sacrifice à Moloch, et la mort de Mâtho et de Salammbô. Rien n'est paraphrasé ni réécrit — seuls le choix et l'enchaînement des passages sont éditoriaux.
8C'était à Mégara, faubourg de Carthage, dans les jardins d'Hamilcar.
10Des figuiers entouraient les cuisines ; un bois de sycomores se prolongeait jusqu'à des masses de verdure, où des grenades resplendissaient parmi les touffes blanches des cotonniers ; des vignes, chargées de grappes, montaient dans le branchage des pins : un champ de roses s'épanouissait sous des platanes ; de place en place sur des gazons, se balançaient des lis ; un sable noir, mêlé à de la poudre de corail, parsemait les sentiers, et, au milieu, l'avenue des cyprès faisait d'un bout à l'autre comme une double colonnade d'obélisques verts.
12Les soldats mercenaires d'Hamilcar, revenus de la guerre de Sicile et impayés par Carthage, se donnent un grand festin dans ses jardins. L'ivresse tourne à l'émeute — jusqu'à ce que le palais s'éclaire tout en haut.
14Le palais s'éclaira d'un seul coup à sa plus haute terrasse, la porte du milieu s'ouvrit, et une femme, la fille d'Hamilcar elle-même, couverte de vêtements noirs, apparut sur le seuil. Elle descendit le premier escalier qui longeait obliquement le premier étage, puis le second, le troisième, et elle s'arrêta sur la dernière terrasse, au haut de l'escalier des galères. Immobile et la tête basse, elle regardait les soldats.
16Sa chevelure, poudrée d'un sable violet, et réunie en forme de tour selon la mode des vierges chananéennes, la faisait paraître plus grande. Des tresses de perles attachées à ses tempes descendaient jusqu'aux coins de sa bouche, rose comme une grenade entrouverte. Il y avait sur sa poitrine un assemblage de pierres lumineuses, imitant par leur bigarrure les écailles d'une murène. Ses bras, garnis de diamants, sortaient nus de sa tunique sans manches, étoilée de fleurs rouges sur un fond tout noir. Elle portait entre les chevilles une chaînette d'or pour régler sa marche, et son grand manteau de pourpre sombre, taillé dans une étoffe inconnue, traînait derrière elle, faisant à chacun de ses pas comme une large vague qui la suivait.
18— " Morts ! Tous morts ! Vous ne viendrez plus obéissant à ma voix, quand, assise sur le bord du lac, je vous jetais dans la gueule des pépins de pastèques ! Le mystère de Tanit roulait au fond de vos yeux, plus limpides que les globules des fleuves. "
20— " Qu'avez-vous fait ! qu'avez-vous fait ! — Vous aviez cependant, pour vous réjouir, du pain, des viandes, de l'huile, tout le malobathre des greniers ! J'avais fait venir des boeufs d'Hécatompyle, j'avais envoyé des chasseurs dans le désert ! " Sa voix s'enflait, ses joues s'empourpraient. Elle ajouta : " Où êtes-vous donc, ici ? Est-ce dans une ville conquise, ou dans le palais d'un maître ? Et quel maître ? le suffète Hamilcar mon père, serviteur des Baals ! Vos armes, rouges du sang de ses esclaves, c'est lui qui les a refusées à Lutatius ! "
22Mâtho le Libyen se penchait vers elle. Involontairement elle s'en approcha, et, poussée par la reconnaissance de son orgueil, elle lui versa dans une coupe d'or un long jet de vin pour se réconcilier avec l'armée.
24— " Bois ! " dit-elle.
26Il n'avait pas fini que Narr'Havas, en bondissant, tira un javelot de sa ceinture, et appuyé du pied droit sur le bord de la table, il le lança contre Mâtho. Le javelot siffla entre les coupes, et, traversant le bras du Libyen, le cloua sur la nappe si fortement, que la poignée en tremblait dans l'air. Mâtho l'arracha vite ; mais il n'avait pas d'armes, il était nu ; enfin, levant à deux bras la table surchargée, il la jeta contre Narr'Havas tout au milieu de la foule qui se précipitait entre eux.
28Le festin tourne au chaos. Les Mercenaires quittent Carthage sans être payés, campent à Sicca, puis se soulèvent contre la République : c'est la guerre. Mâtho, désormais chef des Barbares, est dévoré par l'image de Salammbô ; il s'en ouvre la nuit à l'esclave affranchi Spendius.
30— " Ecoute ! " fit-il à voix basse, avec un doigt sur les lèvres. " C'est une colère des Dieux ! la fille d'Hamilcar me poursuit ! J'en ai peur, Spendius ! "
32— " Je suis sans doute la victime de quelque holocauste qu'elle aura promis aux Dieux ?... Elle me tient attaché par une chaîne que l'on n'aperçoit pas. Si je marche, c'est qu'elle avance ; quand je m'arrête, elle se repose ! Ses yeux me brûlent, j'entends sa voix. Elle m'environne, elle me pénètre. Il me semble qu'elle est devenue mon âme ! "
34Dans Carthage, cependant, Salammbô vit recluse au service de Tanit. Chaque soir, sur la terrasse de son palais, elle prie la lune.
36Salammbô monta sur la terrasse de son palais, soutenue par une esclave qui portait dans un plat de fer des charbons enflammés. Il y avait au milieu de la terrasse un petit lit d'ivoire, couvert de peaux de lynx avec des coussins en plume de perroquet, animal fatidique consacré aux Dieux, et dans les quatre coins s'élevaient quatre longues cassolettes remplies de nard, d'encens, de cinnamome et de myrrhe. L'esclave alluma les parfums. Salammbô regarda l'étoile polaire ; elle salua lentement les quatre points du ciel et s'agenouilla sur le sol parmi la poudre d'azur qui était semée d'étoiles d'or, à l'imitation du firmament.
38— " O Rabbetna !... Baalet !... Tanit " et sa voix se traînait d'une façon plaintive, comme pour appeler quelqu'un. — " Anaïtis ! Astarté ! Derceto ! Astoreth ! Mylitta ! Athara ! Elissa ! Tiratha !... Par les symboles cachés, — par les cistres résonnants, — par les sillons de la terre, — par l'éternel silence et par l'éternelle fécondité, — dominatrice de la mer ténébreuse et des plages azurées, ô Reine des choses humides, salut ! "
40— " Que tu tournes légèrement, soutenue par l'éther impalpable ! Il se polit autour de toi, et c'est le mouvement de ton agitation qui distribue les vents et les rosées fécondes. Selon que tu croîs et décrois, s'allongent ou se rapetissent les yeux des chats et les taches des panthères. Les épouses hurlent ton nom dans la douleur des enfantements ! Tu gonfles le coquillage ! Tu fais bouillonner les vins ! Tu putréfies les cadavres ! Tu formes les perles au fond de la mer ! "
42— " Quand tu parais, il s'épand une quiétude sur la terre ; les fleurs se forment, les flots s'apaisent, les hommes fatigués s'étendent la poitrine vers toi, et le monde avec ses océans et ses montagnes, comme en un miroir, se regarde dans ta figure. Tu es blanche, douce, lumineuse, immaculée, auxiliatrice, purifiante, sereine. "
44Salammbô rêve de voir un jour le zaïmph, le voile sacré et invisible de la Déesse, gage de la puissance de Carthage. C'est Spendius qui, une nuit, entraîne Mâtho jusque dans le sanctuaire de Tanit — pour le voler.
46— " Il est divin lui-même, car il fait partie d'elle. Les dieux résident où se trouvent leurs simulacres. C'est parce que Carthage le possède, que Carthage est puissante. " Alors se penchant à son oreille : " Je t'ai emmené avec moi pour le ravir ! "
48Mais au-delà on aurait dit un nuage où étincelaient des étoiles : des figures apparaissaient dans les profondeurs de ses plis : Eschmoûn avec les Kabires, quelques-uns des monstres déjà vus, les bêtes sacrées des Babyloniens, puis d'autres qu'ils ne connaissaient pas. Cela passait comme un manteau sous le visage de l'idole, et remontant étalé sur le mur, s'accrochait par les angles, tout à la fois bleuâtre comme la nuit, jaune comme l'aurore, pourpre comme le soleil, nombreux, diaphane, étincelant, léger. C'était là le manteau de la Déesse, le zaïmph saint que l'on ne pouvait voir.
50— " Prends-le ! " dit enfin Mâtho.
52Spendius n'hésita pas ; et, s'appuyant sur l'idole, il décrocha le voile, qui s'affaissa par terre. Mâtho posa la main dessus ; puis il entra sa tête par l'ouverture, puis il s'en enveloppa le corps, et il écartait les bras pour le mieux contempler.
54Ivre de ce sacrilège, Mâtho traverse la ville, entre dans le palais d'Hamilcar et gagne la chambre de Salammbô — toujours vêtu du voile.
56Il répondit :
58— " C'est le voile de la Déesse ! "
60— " Le voile, de la Déesse ! " s'écria Salammbô. Et appuyée sur les deux poings, elle se penchait en dehors toute frémissante. Il reprit : — " J'ai été le chercher pour toi dans les profondeurs du sanctuaire ! Regarde ! " Le zaïmph étincelait tout couvert de rayons.
62— " Je t'aime ! " criait Mâtho.
64Elle balbutia : — " Donne-le ! " Et ils se rapprochaient. Elle s'avançait toujours, vêtue de sa simarre blanche qui traînait, avec ses grands yeux attachés sur le voile. Mâtho la contemplait, ébloui par les splendeurs de sa tête, et tendant vers elle le zaïmph, il allait l'envelopper dans une étreinte. Elle écartait les bras. Tout à coup elle s'arrêta, et ils restèrent béants à se regarder.
66Enfin, elle frappa dans une des patères d'airain qui pendaient aux coins du matelas rouge, en criant :
68— " Au secours ! au secours ! Arrière, sacrilège ! infâme ! maudit ! A moi, Taanach, Kroûm, Ewa, Micipsa, Schaoûl ! "
70— " Malédiction sur toi qui as dérobé Tanit ! Haine, vengeance, massacre et douleur ! Que Gurzil, dieu des batailles, te déchire ! que Matisman, dieu des morts, t'étouffe ! et que l'Autre, — celui qu'il ne faut pas nommer — te brûle ! "
72Quand il fut dehors, il retira de son cou le grand zaïmph et l'éleva sur sa tête le plus haut possible. L'étoffe, soutenue par le vent de la mer, resplendissait au soleil avec ses couleurs, ses pierreries et la figure de ses dieux. Mâtho, le portant ainsi, traversa toute la plaine jusqu'aux tentes des soldats, et le peuple, sur les murs, regardait s'en aller la fortune de Carthage.
74Le vol du voile frappe Carthage de terreur et fait de Mâtho, aux yeux des Barbares, un homme presque divin. Pendant ce temps, une trirème approche du port : Hamilcar Barca, le grand général, rentre enfin de Sicile pour sauver la République — et retrouve une fille que la rumeur dit déjà compromise.
76Enfin elle arriva près d'Hamilcar, et, sans le regarder, sans lever la tête, elle lui dit :
78— " Salut, Oeil de Baalim, gloire éternelle ! triomphe ! loisir ! satisfaction ! richesse ! Voilà longtemps que mon coeur était triste, et la maison languissait. Mais le maître qui revient est comme Tainmmouz ressuscité ; et sous ton regard, ô père, une joie, une existence nouvelle va partout s'épanouir ! "
80— " O père ! " exclama Salammbô, " tu n'effaceras pas ce qui est irréparable ! " Alors il se recula, et Salammbô s'étonnait de son ébahissement ; car elle ne songeait point à Carthage mais au sacrilège dont elle se trouvait complice. Cet homme, qui faisait trembler les légions et qu'elle connaissait à peine, l'effrayait comme un dieu ; il avait deviné, il savait tout, quelque chose de terrible allait venir. Elle s'écria : " Grâce ! "
82La guerre s'éternise, féroce, indécise. Le grand prêtre Schahabarim finit par convaincre Salammbô qu'elle seule peut sauver Carthage et son père : en allant, de nuit, reprendre le zaïmph des mains mêmes de Mâtho, sous sa tente.
84Enfin elle lui dit :
86— " Mène-moi dans ta tente ! Je le veux ! "
88— " Qui es-tu ? " dit Mâtho. Sans répondre, elle regardait autour d'elle, lentement, puis ses yeux s'arrêtèrent au fond, où, sur un lit en branches de palmier, retombait quelque chose de bleuâtre et de scintillant. Elle s'avança vivement. Un cri lui échappa. Mâtho, derrière elle, frappait du pied. — " Qui t'amène ? pourquoi viens-tu ? " Elle répondit en montrant le zaïmph : — " Pour le prendre ! " et de l'autre main elle arracha les voiles de sa tête. Il se recula, les coudes en arrière, béant, presque terrifié.
90En la prenant par les deux poignets, il l'attira doucement, et il s'assit alors sur une cuirasse, près du lit de palmier que couvrait une peau de lion. Elle était debout. Il la regardait de bas en haut, en la tenant ainsi entre ses jambes, et il répétait :
92— " Comme tu es belle ! comme tu es belle ! "
94— " Je t'ai aperçu un soir, à la lueur de mes jardins qui brûlaient, entre des coupes fumantes et mes esclaves égorgés, et ta colère était si forte que tu as bondi vers moi et qu'il a fallu m'enfuir ! Puis une terreur est entrée dans Carthage. On criait la dévastation des villes, l'incendie des campagnes, le massacre des soldats ; c'est toi qui les avais perdus, c'est toi qui les avais assassinés ! Je te hais ! Ton nom seul me ronge comme un remords. "
96Mâtho, en se tordant les bras, s'écria :
98— " Non ! non ! c'était pour te le donner ! pour te le rendre ! Il me semblait que la Déesse avait laissé son vêtement pour toi, et qu'il t'appartenait ! Dans son temple ou dans ta maison, qu'importe ? n'es-tu pas toute-puissante, immaculée, radieuse et belle comme Tanit ! "
100— " T'en retourner à Carthage ! " Il balbutiait, et il répétait, en grinçant des dents : — " T'en retourner à Carthage ! Ah ! tu venais pour prendre le zaïmph, pour me vaincre, puis disparaître ! Non ! non, tu m'appartiens ! et personne à présent ne t'arrachera d'ici ! "
102— " Ah ! pardonne-moi ! Je suis un infâme et plus vil que les scorpions, que la fange et la poussière ! Tout à l'heure, pendant que tu parlais, ton haleine a passé sur ma face, et je me délectais comme un moribond qui boit à plat ventre au bord d'un ruisseau. Ecrase-moi, pourvu que je sente tes pieds ! maudis-moi, pourvu que j'entende ta voix ! Ne t'en va pas ! pitié ! je t'aime ! je t'aime ! "
104Salammbô était envahie par une mollesse où elle perdait toute conscience d'elle-même. Quelque chose à la fois d'intime et de supérieur, un ordre des Dieux la forçait à s'y abandonner ; des nuages la soulevaient, et, en défaillant, elle se renversa sur le lit dans les poils du lion. Mâtho lui saisit les talons, la chaînette d'or éclata, et les deux bouts, en s'envolant, frappèrent la toile comme deux vipères rebondissantes. Le zaïmph tomba, l'enveloppait ; elle aperçut la figure de Mâtho se courbant sur sa poitrine.
106— " Moloch, tu me brûles ! " et les baisers du soldat, plus dévorateurs que des flammes, la parcouraient ; elle était comme enlevée dans un ouragan, prise dans la force du soleil.
108Au petit matin, Hamilcar attaque le camp par surprise. Dans la confusion de l'incendie, Salammbô s'échappe avec le voile et regagne les lignes carthaginoises.
110Elle sauta vite à bas de son cheval. Elle ouvrit son large manteau, et, en écartant les bras, elle déploya le zaïmph. La tente de cuir, relevée dans les coins, laissait voir le tour entier de la montagne couverte de soldats, et comme elle se trouvait au centre, de tous les côtés on apercevait Salammbô. Une clameur immense éclata, un long cri de triomphe et d'espoir.
112Hamilcar, en récompense des services que lui a rendus Narr'Havas, roi des Numides passé de son côté, lui promet solennellement sa fille :
114— " En récompense des services que tu m'as rendus, Narr'Havas, je te donne ma fille. "
116Le siège de Carthage se referme, atroce. La faim et la soif rongent la ville. Les prêtres de Moloch réclament enfin le sacrifice suprême : les enfants des plus grandes familles, jetés vivants dans les bras de bronze rougis du dieu.
118Peu à peu, des gens entrèrent jusqu'au fond des allées ; ils lançaient dans la flamme des perles, des vases d'or, des coupes, des flambeaux, toutes leurs richesses ; les offrandes, de plus en plus, devenaient splendides et multipliées. Enfin, un homme qui chancelait, un homme pâle et hideux de terreur, poussa un enfant ; puis on aperçut entre les mains du colosse une petite masse noire ; elle s'enfonça dans l'ouverture ténébreuse. Les prêtres se penchèrent au bord de la grande dalle, — et un chant nouveau éclata, célébrant les joies de la mort et les renaissances de l'éternité.
120Les bras d'airain allaient plus vite. Ils ne s'arrêtaient plus. Chaque fois que l'on y posait un enfant, les prêtres de Moloch étendaient la main sur lui, pour le charger des crimes du peuple, en vociférant : " Ce ne sont pas des hommes, mais des boeufs ! " et la multitude à l'entour répétait : " Des boeufs ! des boeufs ! " Les dévots criaient : " Seigneur ! mange ! " et les prêtres de Proserpine, se conformant par la terreur au besoin de Carthage, marmottaient la formule éleusiaque : " Verse la pluie ! enfante ! " Les victimes, à peine au bord de l'ouverture, disparaissaient comme une goutte d'eau sur une plaque rougie, et une fumée blanche montait dans la grande couleur écarlate.
122Le jour tomba ; des nuages s'amoncelèrent au-dessus du Baal. Le bûcher, sans flammes à présent, faisait une pyramide de charbons jusqu'à ses genoux ; complètement rouge comme un géant tout couvert de sang, il semblait, avec sa tête qui se renversait, chanceler sous le poids de son ivresse.
124Quelques-uns qui avaient des couteaux se précipitèrent sur les autres. On s'entr'égorgea. Avec des vans de bronze, les hiérodoules prirent au bord de la dalle les cendres tombées ; et ils les lançaient dans l'air, afin que le sacrifice s'éparpillât sur la ville et jusqu'à la région des étoiles.
126La pluie tombe enfin, Carthage reprend espoir. Hamilcar, par ruse, attire l'armée barbare dans une gorge de montagne où elle est enfermée et affamée pendant des semaines. Quand dix envoyés — parmi eux Spendius et le chef gaulois Autharite — viennent négocier, Hamilcar les retient en otages, puis, la guerre presque gagnée, les fait tous crucifier devant Tunis.
128Quelques-uns, évanouis d'abord, venaient de se ranimer sous la fraîcheur du vent ; mais ils restaient le menton sur la poitrine, et leur corps descendait un peu, malgré les clous de leurs bras fixés plus haut que leur tête ; de leurs talons et de leurs mains, du sang tombait par grosses gouttes, lentement, comme des branches d'un arbre tombent des fruits mûrs, — et Carthage, le golfe, les montagnes et les plaines, tout leur paraissait tourner, tel qu'une immense roue ; quelquefois, un nuage de poussière montant du sol les enveloppait dans ses tourbillons ; ils étaient brûlés par une soif horrible, leur langue se retournait dans leur bouche, et ils sentaient sur eux une sueur glaciale couler, avec leur âme qui s'en allait.
130Au milieu de leur défaillance, quelquefois ils tressaillaient à un frôlement de plumes, qui leur passait contre la bouche. De grandes ailes balançaient des ombres autour d'eux, des croassements claquaient dans l'air ; et comme la croix de Spendius était la plus haute, ce fut sur la sienne que le premier vautour s'abattit. Alors il tourna son visage vers Autharite, et lui dit lentement, avec un indéfinissable sourire :
132— " Te rappelles-tu les lions sur la route de Sicca ? "
134— " C'étaient nos frères ! " répondit le Gaulois en expirant.
136Traqués, décimés, trahis, les derniers Mercenaires livrent un ultime combat dans la plaine de Rhadès. Mâtho se bat jusqu'au bout.
138Bientôt ils ne furent que cinquante, puis que vingt, que trois et que deux seulement, un Samnite armé d'une hache, et Mâtho qui avait encore son épée.
140Mâtho avait perdu ses épaulières, son casque, sa cuirasse : il était complètement nu, — plus livide que les morts, les cheveux tout droits, avec deux plaques d'écume au coin des lèvres, — et son épée tournoyait si rapidement, qu'elle faisait une auréole autour de lui. Une pierre la brisa près de la garde ; le Samnite était tué et le flot des Carthaginois se resserrait, ils le touchaient. Alors il leva vers le ciel ses deux mains vides, puis il ferma les yeux, — et ouvrant les bras, comme un homme du haut d'un promontoire qui se jette à la mer, il se lança dans les piques.
142Son pied heurta un glaive. Mâtho voulut le saisir. Il se sentit lié par les poings et les genoux, et il tomba. C'était Narr'Havas qui le suivait depuis quelque temps, pas à pas, avec un de ces larges filets à prendre les bêtes farouches, et profitant du moment qu'il se baissait, il l'en avait enveloppé. Puis on l'attacha sur l'éléphant, les quatre membres en croix ; et tous ceux qui n'étaient pas blessés, l'escortant, se précipitèrent à grand tumulte vers Carthage.
144Carthage prépare une double fête : le mariage de Salammbô avec Narr'Havas — et le supplice de Mâtho, promis à la ville comme spectacle suprême.
146Au sommet de l'Acropole, la porte du cachot, taillé dans le roc au pied du temple, venait de s'ouvrir ; et dans ce trou noir, un homme sur le seuil était debout. Il en sortit courbé en deux, avec l'air effaré des bêtes fauves quand on les rend libres tout à coup. La lumière l'éblouissait ; il resta quelque temps immobile. Tous l'avaient reconnu et ils retenaient leur haleine.
148L'escalier de l'Acropole avait soixante marches. Il les descendit comme s'il eût roulé dans un torrent, du haut d'une montagne ; trois fois on l'aperçut qui bondissait, puis en bas, il retomba sur les deux talons. Ses épaules saignaient, sa poitrine haletait à larges secousses ; et il faisait pour rompre ses liens de tels efforts que ses bras croisés sur ses reins nus se gonflaient, comme des tronçons de serpent.
150Un enfant lui déchira l'oreille ; une jeune fille, dissimulant sous sa manche la pointe d'un fuseau, lui fendit la joue ; on lui enlevait des poignées de cheveux, des lambeaux de chair ; d'autres avec des bâtons où tenaient des éponges imbibées d'immondices lui tamponnaient le visage. Du côté droit de sa gorge, un flot de sang jaillit : aussitôt le délire commença. Ce dernier des Barbares leur représentait tous les Barbares, toute l'armée ; ils se vengeaient sur lui de tous les désastres, de leurs terreurs, de leurs opprobres.
152Il appartenait aux prêtres, maintenant ; les esclaves venaient d'écarter la foule ; il y avait plus d'espace. Mâtho regarda autour de lui, et ses yeux rencontrèrent Salammbô.
154Dès le premier pas qu'il avait fait, elle s'était levée ; puis, involontairement, à mesure qu'il se rapprochait, elle s'était avancée peu à peu jusqu'au bord de la terrasse ; et bientôt, toutes les choses extérieures s'effaçant, elle n'avait aperçu que Mâtho. Un silence s'était fait dans son âme, — un de ces abîmes où le monde entier disparaît sous la pression d'une pensée unique, d'un souvenir, d'un regard. Cet homme, qui marchait vers elle, l'attirait.
156Il arriva juste au pied de la terrasse. Salammbô était penchée sur la balustrade ; ces effroyables prunelles la contemplaient, et la conscience lui surgit de tout ce qu'il avait souffert pour elle. Bien qu'il agonisât, elle le revoyait dans sa tente, à genoux, lui entourant la taille de ses bras, balbutiant des paroles douces ; elle avait soif de les sentir encore, de les entendre ; elle ne voulait pas qu'il mourût ! A ce moment-là, Mâtho eut un grand tressaillement ; elle allait crier. Il s'abattit à la renverse et ne bougea plus. Salammbô, presque évanouie, fut rapportée sur son trône par les prêtres s'empressant autour d'elle. Ils la félicitaient ; c'était son oeuvre. Tous battaient des mains et trépignaient, en hurlant son nom. Un homme s'élança sur le cadavre. Bien qu'il fût sans barbe, il avait à l'épaule le manteau des prêtres de Moloch, et à la ceinture l'espèce de couteau leur servant à dépecer les viandes sacrées et que terminait, au bout du manche, une spatule d'or. D'un seul coup il fendit la poitrine de Mâtho, puis en arracha le coeur, le posa sur la cuiller, et Schahabarim, levant son bras, l'offrit au soleil.
158Le soleil s'abaissait derrière les flots ; ses rayons arrivaient comme de longues flèches sur le coeur tout rouge. L'astre s'enfonçait dans la mer à mesure que les battements diminuaient ; à la dernière palpitation, il disparut.
160Alors, depuis le golfe jusqu'à la lagune et de l'isthme jusqu'au phare, dans toutes les rues, sur toutes les maisons et sur tous les temples, ce fut un seul cri ; quelquefois il s'arrêtait, puis recommençait ; les édifices en tremblaient ; Carthage était comme convulsée dans le spasme d'une joie titanique et d'un espoir sans bornes.
162Narr'Havas, enivré d'orgueil, passa son bras gauche sous la taille de Salammbô, en signe de possession ; et, de la droite, prenant une patère d'or, il but au génie de Carthage.
164Salammbô se leva comme son époux, avec une coupe à la main, afin de boire aussi. Elle retomba, la tête en arrière, par-dessus le dossier du trône, — blême, raidie, les lèvres ouvertes, — et ses cheveux dénoués pendaient jusqu'à terre.
166Ainsi mourut la fille d'Hamilcar pour avoir touché au manteau de Tanit.