14C’est dans la Thébaïde, au haut d’une montagne, sur une plate-forme arrondie en demi-lune, et qu’enferment de grosses pierres.
16La cabane de l’Ermite occupe le fond. Elle est faite de boue et de roseaux, à toit plat, sans porte. On distingue dans l’intérieur une cruche avec un pain noir ; au milieu, sur une stèle de bois, un gros livre ; par terre, çà et là, des filaments de sparterie, deux ou trois nattes, une corbeille, un couteau.
18À dix pas de la cabane, il y a une longue croix plantée dans le sol ; et, à l’autre bout de la plate-forme, un vieux palmier tordu se penche sur l’abîme, car la montagne est taillée à pic, et le Nil semble faire un lac au bas de la falaise.
20La vue est bornée à droite et à gauche par l’enceinte des roches. Mais du côté du désert, comme des plages qui se succéderaient, d’immenses ondulations parallèles d’un blond cendré s’étirent les unes derrière les autres, en montant toujours ; – puis au delà des sables, tout au loin, la chaîne libyque forme un mur couleur de craie, estompé légèrement par des vapeurs violettes. En face, le soleil s’abaisse. Le ciel, dans le nord, est d’une teinte gris-perle, tandis qu’au zénith des nuages de pourpre, disposés comme les flocons d’une crinière gigantesque, s’allongent sur la voûte bleue. Ces rais de flamme se rembrunissent, les parties d’azur prennent une pâleur nacrée ; les buissons, les cailloux, la terre, tout paraît dur comme du bronze ; et dans l’espace flotte une poudre d’or tellement menue qu’elle se confond avec la vibration de la lumière.
22SAINT ANTOINE qui a une longue barbe, de longs cheveux, et une tunique de peau de chèvre, est assis, jambes croisées, en train de faire des nattes. Dès que le soleil disparaît, il pousse un grand soupir, et regardant l’horizon :
24Encore un jour ! un jour de passé !
26Autrefois pourtant, je n’étais pas si misérable !
28Avant la fin de la nuit, je commençais mes oraisons ; puis je descendais vers le fleuve chercher de l’eau, et je remontais par le sentier rude avec l’outre sur mon épaule, en chantant des hymnes. Ensuite, je m’amusais à ranger tout dans ma cabane. Je prenais mes outils ; je tâchais que les nattes fussent bien égales et les corbeilles légères ; car mes moindres actions me semblaient alors des devoirs qui n’avaient rien de pénible.
30À des heures réglées je quittais mon ouvrage ; et priant les deux bras étendus je sentais comme une fontaine de miséricorde qui s’épanchait du haut du ciel dans mon cœur. Elle est tarie, maintenant. Pourquoi ?…
32Il marche dans l’enceinte des roches, lentement.
34Tous me blâmaient lorsque j’ai quitté la maison. Ma mère s’affaissa mourante, ma sœur de loin me faisait des signes pour revenir ; et l’autre pleurait, Ammonaria, cette enfant que je rencontrais chaque soir au bord de la citerne, quand elle amenait ses buffles. Elle a couru après moi. Les anneaux de ses pieds brillaient dans la poussière, et sa tunique ouverte sur les hanches flottait au vent. Le vieil ascète qui m’emmenait lui a crié des injures. Nos deux chameaux galopaient toujours ; et je n’ai plus revu personne.
36D’abord, j’ai choisi pour demeure le tombeau d’un Pharaon. Mais un enchantement circule dans ces palais souterrains, où les ténèbres ont l’air épaissies par l’ancienne fumée des aromates. Du fond des sarcophages j’ai entendu s’élever une voix dolente qui m’appelait ; ou bien, je voyais vivre, tout à coup, les choses abominables peintes sur les murs ; et j’ai fui jusqu’au bord de la mer Rouge dans une citadelle en ruines. Là, j’avais pour compagnie des scorpions se traînant parmi les pierres, et au-dessus de ma tête, continuellement des aigles qui tournoyaient sur le ciel bleu. La nuit, j’étais déchiré par des griffes, mordu par des becs, frôlé par des ailes molles ; et d’épouvantables démons, hurlant dans mes oreilles, me renversaient par terre. Une fois même, les gens d’une caravane qui s’en allait vers Alexandrie m’ont secouru, puis emmené avec eux.
38Alors j’ai voulu m’instruire près du bon vieillard Didyme. Bien qu’il fût aveugle, aucun ne l’égalait dans la connaissance des Écritures. Quand la leçon était finie, il réclamait mon bras pour se promener. Je le conduisais sur le Paneum, d’où l’on découvre le Phare et la haute mer. Nous revenions ensuite par le port, en coudoyant des hommes de toutes les nations, jusqu’à des Cimmériens vêtus de peaux d’ours, et des Gymnosophistes du Gange frottés de bouse de vache. Mais sans cesse, il y avait quelque bataille dans les rues, à cause des Juifs refusant de payer l’impôt ou des séditieux qui voulaient chasser les Romains. D’ailleurs la ville est pleine d’hérétiques, des sectateurs de Manès, de Valentin, de Basilide, d’Arius, – tous vous accaparant pour discuter et vous convaincre.
40Leurs discours me reviennent quelquefois dans la mémoire. On a beau n’y pas faire attention, cela trouble.
42Je me suis réfugié à Colzim ; et ma pénitence fut si haute que je n’avais plus peur de Dieu. Quelques-uns s’assemblèrent autour de moi pour devenir des anachorètes. Je leur ai imposé une règle pratique, en haine des extravagances de la Gnose et des assertions des philosophes. On m’envoyait de partout des messages. On venait me voir de très loin.
44Cependant le peuple torturait les confesseurs, et la soif du martyre m’entraîna dans Alexandrie. La persécution avait cessé depuis trois jours.
46Comme je m’en retournais, un flot de monde m’arrêta devant le temple de Sérapis. C’était, me dit-on, un dernier exemple que le gouverneur voulait faire. Au milieu du portique, en plein soleil, une femme nue était attachée contre une colonne, deux soldats la fouettant avec des lanières ; à chacun des coups son corps entier se tordait. Elle s’est retournée, la bouche ouverte ; – et par-dessus la foule, à travers ses longs cheveux qui lui couvraient la figure, j’ai cru reconnaître Ammonaria…
48Cependant… celle-là était plus grande…, et belle…, prodigieusement !
50Il se passe les mains sur le front.
52Non ! non ! je ne veux pas y penser !
54Une autre fois, Athanase m’appela pour le soutenir contre les Ariens. Tout s’est borné à des invectives et à des risées. Mais, depuis lors, il a été calomnié, dépossédé de son siège, mis en fuite. Où est-il maintenant ? je n’en sais rien ! On s’inquiète si peu de me donner des nouvelles. Tous mes disciples m’ont quitté, Hilarion comme les autres !
56Il avait peut-être quinze ans quand il est venu ; et son intelligence était si curieuse qu’il m’adressait à chaque instant des questions. Puis, il écoutait d’un air pensif ; – et les choses dont j’avais besoin, il me les apportait sans murmure, plus leste qu’un chevreau, gai d’ailleurs à faire rire les patriarches. C’était un fils pour moi !
58Le ciel est rouge, la terre complètement noire. Sous les rafales du vent des traînées de sable se lèvent comme de grands linceuls, puis retombent. Dans une éclaircie, tout à coup, passent des oiseaux, formant un bataillon triangulaire, pareil à un morceau de métal, et dont les bords seuls frémissent. Antoine les regarde.
60Ah ! que je voudrais les suivre !
62Combien de fois, aussi, n’ai-je pas contemplé avec envie les longs bateaux, dont les voiles ressemblent à des ailes, et surtout quand ils emmenaient au loin ceux que j’avais reçus chez moi ! Quelles bonnes heures nous avions ! quels épanchements ! Aucun ne m’a plus intéressé qu’Ammon ; il me racontait son voyage à Rome, les Catacombes, le Colisée, la piété des femmes illustres, mille choses encore !… et je n’ai pas voulu partir avec lui ! D’où vient mon obstination à continuer une vie pareille ? J’aurais bien fait de rester chez les moines de Nitrie, puisqu’ils m’en suppliaient. Ils habitent des cellules à part, et cependant communiquent entre eux. Le dimanche, la trompette les assemble à l’église, où l’on voit accrochés trois martinets qui servent à punir les délinquants, les voleurs et les intrus, car leur discipline est sévère.
64Ils ne manquent pas de certaines douceurs, néanmoins. Des fidèles leur apportent des œufs, des fruits, et même des instruments propres à ôter les épines des pieds. Il y a des vignobles autour de Pisperi, ceux de Pabène ont un radeau pour aller chercher les provisions.
66Mais j’aurais mieux servi mes frères en étant tout simplement un prêtre. On secourt les pauvres, on distribue les sacrements, on a de l’autorité dans les familles.
68D’ailleurs les laïques ne sont pas tous damnés, et il ne tenait qu’à moi d’être… par exemple… grammairien, philosophe. J’aurais dans ma chambre une sphère de roseaux, toujours des tablettes à la main, des jeunes gens autour de moi, et à ma porte, comme enseigne, une couronne de laurier suspendue.
70Mais il y a trop d’orgueil à ces triomphes ! Soldat valait mieux. J’étais robuste et hardi, – assez pour tendre le câble des machines, traverser les forêts sombres, entrer casque en tête dans les villes fumantes !… Rien ne m’empêchait, non plus, d’acheter avec mon argent une charge de publicain au péage de quelque pont ; et les voyageurs m’auraient appris des histoires, en me montrant dans leurs bagages des quantités d’objets curieux…
72Les marchands d’Alexandrie naviguent les jours de fête sur la rivière de Canope, et boivent du vin dans des calices de lotus, au bruit des tambourins qui font trembler les tavernes le long du bord ! Au delà, les arbres taillés en cône protègent contre le vent du sud les fermes tranquilles. Le toit de la haute maison s’appuie sur de minces colonnettes, rapprochées comme les bâtons d’une claire-voie ; et par ces intervalles le maître, étendu sur un long siège, aperçoit toutes ses plaines autour de lui, avec les chasseurs entre les blés, le pressoir où l’on vendange, les bœufs qui battent la paille. Ses enfants jouent par terre, sa femme se penche pour l’embrasser.
74Dans l’obscurité blanchâtre de la nuit, apparaissent çà et là des museaux pointus, avec des oreilles toutes droites et des yeux brillants. Antoine marche vers eux. Des graviers déroulent, les bêtes s’enfuient. C’était un troupeau de chacals.
76Un seul est resté, et qui se tient sur deux pattes, le corps en demi-cercle et la tête oblique, dans une pose pleine de confiance.
78Comme il est joli ! je voudrais passer ma main sur son dos, doucement.
80Antoine siffle pour le faire venir. Le chacal disparaît.
82Ah ! Il s’en va rejoindre les autres ! Quelle solitude ! Quel ennui !
84Riant amèrement :
86C’est une si belle existence que de tordre au feu des bâtons de palmier pour faire des houlettes, et de façonner des corbeilles, de coudre des nattes, puis d’échanger tout cela avec les Nomades contre du pain qui vous brise les dents ! Ah ! misère de moi ! est-ce que ça ne finira pas ! Mais la mort vaudrait mieux ! Je n’en peux plus ! Assez ! assez !
88Il frappe du pied, et tourne au milieu des roches d’un pas rapide, puis s’arrête hors d’haleine, éclate en sanglots et se couche par terre, sur le flanc.
90La nuit est calme ; des étoiles nombreuses palpitent ; on n’entend que le claquement des tarentules.
92Les deux bras de la croix font une ombre sur le sable ; Antoine, qui pleure, l’aperçoit.
94Suis-je assez faible, mon Dieu ! Du courage, relevons-nous !
96Il entre dans sa cabane, découvre un charbon enfoui, allume une torche et la plante sur la stèle de bois, de façon à éclairer le gros livre.
98Si je prenais… la Vie des Apôtres ?… oui !… n’importe où !
100« Il vit le ciel ouvert avec une grande nappe qui descendait par les quatre coins, dans laquelle il y avait toutes sortes d’animaux terrestres et de bêtes sauvages, de reptiles et d’oiseaux ; et une voix lui dit : Pierre, lève-toi ! Tue, et mange ! »
102Donc le Seigneur voulait que son apôtre mangeât de tout ?… tandis que moi…
104Antoine reste le menton sur la poitrine. Le frémissement des pages, que le vent agite, lui fait relever la tête, et il lit :
106« Les Juifs tuèrent tous leurs ennemis avec des glaives et ils en firent un grand carnage, de sorte qu’ils disposèrent à volonté de ceux qu’ils haïssaient. »
108Suit le dénombrement des gens tués par eux : soixante-quinze mille. Ils avaient tant souffert ! D’ailleurs, leurs ennemis étaient les ennemis du vrai Dieu. Et comme ils devaient jouir à se venger, tout en massacrant des idolâtres ! La ville sans doute regorgeait de morts ! Il y en avait au seuil des jardins, sur les escaliers, à une telle hauteur dans les chambres que les portes ne pouvaient plus tourner !… – Mais voilà que je plonge dans des idées de meurtre et de sang !
110Il ouvre le livre à un autre endroit.
112« Nabuchodonosor se prosterna le visage contre terre et adora Daniel. »
114Ah ! c’est bien ! Le Très-Haut exalte ses prophètes au-dessus des rois ; celui-là pourtant vivait dans les festins, ivre continuellement de délices et d’orgueil. Mais Dieu, par punition, l’a changé en bête. Il marchait à quatre pattes !
116Antoine se met à rire ; et en écartant les bras, du bout de sa main, dérange les feuilles du livre. Ses yeux tombent sur cette phrase :
118« Ézéchias eut une grande joie de leur arrivée. Il leur montra ses parfums, son or et son argent, tous ses aromates, ses huiles de senteur, tous ses vases précieux, et ce qu’il y avait dans ses trésors. »
120Je me figure… qu’on voyait entassés jusqu’au plafond des pierres fines, des diamants, des dariques. Un homme qui en possède une accumulation si grande n’est plus pareil aux autres. Il songe tout en les maniant qu’il tient le résultat d’une quantité innombrable d’efforts et comme la vie des peuples qu’il aurait pompée et qu’il peut répandre. C’est une précaution utile aux rois. Le plus sage de tous n’y a pas manqué. Ses flottes lui apportaient de l’ivoire, des singes… Où est-ce donc ?
122Il feuillette vivement.
124Ah ! voici :
126« La Reine de Saba, connaissant la gloire de Salomon, vint le tenter, en lui proposant des énigmes. »
128Comment espérait-elle le tenter ? Le Diable a bien voulu tenter Jésus ! Mais Jésus a triomphé parce qu’il était Dieu, et Salomon grâce peut-être à sa science de magicien. Elle est sublime, cette science-là ! Car le monde, – ainsi qu’un philosophe me l’a expliqué, – forme un ensemble dont toutes les parties influent les unes sur les autres, comme les organes d’un seul corps. Il s’agit de connaître les amours et les répulsions naturelles des choses, puis de les mettre en jeu… On pourrait donc modifier ce qui paraît être l’ordre immuable ?
130Alors les deux ombres dessinées derrière lui par les bras de la croix se projettent en avant. Elles font comme deux grandes cornes ; Antoine s’écrie :
132Au secours, mon Dieu !
134L’ombre est revenue à sa place.
136Ah !… c’était une illusion ! pas autre chose ! – Il est inutile que je me tourmente l’esprit. Je n’ai rien à faire !… absolument rien à faire !
138Il s’asseoit et se croise les bras.
140Cependant… j’avais cru sentir l’approche… Mais pourquoi viendrait-il ? D’ailleurs, est-ce que je ne connais pas ses artifices ? J’ai repoussé le monstrueux anachorète qui m’offrait, en riant, des petits pains chauds, le centaure qui tâchait de me prendre sur sa croupe, – et cet enfant noir apparu au milieu des sables, qui était très beau, et qui m’a dit s’appeler l’esprit de fornication.
142Antoine marche de droite et de gauche, vivement.
144C’est par mon ordre qu’on a bâti cette foule de retraites saintes, pleines de moines portant des cilices sous leurs peaux de chèvres, et nombreux à pouvoir faire une armée ! J’ai guéri de loin des malades ; j’ai chassé des démons ; j’ai passé le fleuve au milieu des crocodiles ; l’empereur Constantin m’a écrit trois lettres ; Balacius, qui avait craché sur les miennes, a été déchiré par ses chevaux ; le peuple d’Alexandrie, quand j’ai reparu, se battait pour me voir, et Athanase m’a reconduit sur la route. Mais aussi quelles œuvres ! Voilà plus de trente ans que je suis dans le désert à gémir toujours ! J’ai porté sur mes reins quatre-vingts livres de bronze comme Eusèbe, j’ai exposé mon corps à la piqûre des insectes comme Macaire, je suis resté cinquante-trois nuits sans fermer l’œil comme Pacôme ; et ceux qu’on décapite, qu’on tenaille ou qu’on brûle ont moins de vertu, peut-être, puisque ma vie est un continuel martyre !
146Antoine se ralentit.
148Certainement, il n’y a personne dans une détresse aussi profonde ! Les cœurs charitables diminuent. On ne me donne plus rien. Mon manteau est usé. Je n’ai pas de sandales, pas même une écuelle ! – car, j’ai distribué aux pauvres et à ma famille tout mon bien, sans retenir une obole. Ne serait-ce que pour avoir des outils indispensables à mon travail, il me faudrait un peu d’argent. Oh ! pas beaucoup ! une petite somme !… je la ménagerais.
150Les Pères de Nicée, en robes de pourpre, se tenaient comme des mages, sur des trônes, le long du mur ; et on les a régalés dans un banquet, en les comblant d’honneurs, surtout Paphnuce, parce qu’il est borgne et boiteux depuis la persécution de Dioclétien ! L’Empereur lui a baisé plusieurs fois son œil crevé ; quelle sottise ! Du reste, le Concile avait des membres si infâmes ! Un évêque de Scythie, Théophile ; un autre de Perse, Jean ; un gardeur de bestiaux, Spiridion ! Alexandre était trop vieux. Athanase aurait dû montrer plus de douceur aux Ariens, pour en obtenir des concessions !
152Est-ce qu’ils en auraient fait ! Ils n’ont pas voulu m’entendre ! Celui qui parlait contre moi, – un grand jeune homme à barbe frisée, – me lançait, d’un air tranquille, des objections captieuses ; et, pendant que je cherchais mes paroles, ils étaient à me regarder avec leurs figures méchantes, en aboyant comme des hyènes. Ah ! que ne puis-je les faire exiler tous par l’Empereur, ou plutôt les battre, les écraser, les voir souffrir ! Je souffre bien, moi !
154Il s’appuie en défaillant contre sa cabane.
156C’est d’avoir trop jeûné ! mes forces s’en vont. Si je mangeais… une fois seulement, un morceau de viande.
158Il entreferme les yeux, avec langueur.
160Ah ! de la chair rouge… une grappe de raisin qu’on mord !… du lait caillé qui tremble sur un plat !…
162Mais qu’ai-je donc ?… Qu’ai-je donc ?… Je sens mon cœur grossir comme la mer, quand elle se gonfle avant l’orage. Une mollesse infinie m’accable, et l’air chaud me semble rouler le parfum d’une chevelure. Aucune femme n’est venue, cependant ?…
164Il se tourne vers le petit chemin entre les roches.
166C’est par là qu’elles arrivent, balancées dans leurs litières aux bras noirs des eunuques. Elles descendent, et joignant leurs mains chargées d’anneaux, elles s’agenouillent. Elles me racontent leurs inquiétudes. Le besoin d’une volupté surhumaine les torture ; elles voudraient mourir, elles ont vu dans leurs songes des Dieux qui les appelaient ; – et le bas de leur robe tombe sur mes pieds. Je les repousse. « Oh ! non, disent-elles, pas encore ! Que dois-je faire ! » Toutes les pénitences leur seraient bonnes. Elles demandent les plus rudes, à partager la mienne, à vivre avec moi.
168Voilà longtemps que je n’en ai vu ! Peut-être qu’il en va venir ? pourquoi pas ? Si tout à coup… j’allais entendre tinter des clochettes de mulet dans la montagne. Il me semble…
170Antoine grimpe sur une roche, à l’entrée du sentier ; et il se penche, en dardant ses yeux dans les ténèbres.
172Oui ! là-bas, tout au fond, une masse remue, comme des gens qui cherchent leur chemin. Elle est là ! Ils se trompent.
174Appelant :
176De ce côté ! viens ! viens !
178L’écho répète : Viens ! viens !
180Il laisse tomber ses bras, stupéfait.
182Quelle honte ! Ah ! pauvre Antoine !
184Et tout de suite, il entend chuchoter : « Pauvre Antoine ! »
186Quelqu’un ? répondez !
188Le vent qui passe dans les intervalles des roches fait des modulations ; et dans leurs sonorités confuses, il distingue DES VOIX comme si l’air parlait. Elles sont basses et insinuantes, sifflantes.
190LA PREMIÈRE
192Veux-tu des femmes ?
194LA SECONDE
196De grands tas d’argent, plutôt !…
198LA TROISIÈME
200Une épée qui reluit ?
202ET LES AUTRES
204— Le Peuple entier t’admire.
206— Endors-toi !
208— Tu les égorgeras, va, tu les égorgeras !
210En même temps, les objets se transforment. Au bord de la falaise, le vieux palmier, avec sa touffe de feuilles jaunes, devient le torse d’une femme penchée sur l’abîme, et dont les grands cheveux se balancent.
212ANTOINE se tourne vers sa cabane ; et l’escabeau soutenant le gros livre, avec ses pages chargées de lettres noires, lui semble un arbuste tout couvert d’hirondelles.
214C’est la torche, sans doute, qui faisant un jeu de lumière… Éteignons-la !
216Il l’éteint, l’obscurité est profonde.
218Et, tout à coup, passent au milieu de l’air, d’abord une flaque d’eau, ensuite une prostituée, le coin d’un temple, une figure de soldat, un char avec deux chevaux blancs, qui se cabrent. Ces images arrivent brusquement, par secousses, se détachant sur la nuit comme des peintures d’écarlate sur de l’ébène. Leur mouvement s’accélère. Elles défilent d’une façon vertigineuse. D’autres fois, elles s’arrêtent et pâlissent par degrés, se fondent ; ou bien, elles s’envolent et immédiatement d’autres arrivent.
220Antoine ferme ses paupières.
222Elles se multiplient, l’entourent, l’assiègent. Une épouvante indicible l’envahit ; et il ne sent plus rien qu’une contraction brûlante à l’épigastre. Malgré le vacarme de sa tête, il perçoit un silence énorme qui le sépare du monde. Il tâche de parler ; impossible ! C’est comme si le lien général de son être se dissolvait ; et, ne résistant plus, Antoine tombe sur la natte.
II
226Alors une grande ombre, plus subtile qu’une ombre naturelle, et que d’autres ombres festonnent le long de ses bords, se marque sur la terre.
228C’est le Diable, accoudé contre le toit de la cabane et portant sous ses deux ailes, – comme une chauve-souris gigantesque qui allaiterait ses petits, – les Sept Péchés Capitaux, dont les têtes grimaçantes se laissent entrevoir confusément.
230Antoine, les yeux toujours fermés, jouit de son inaction ; et il étale ses membres sur la natte.
232Elle lui semble douce, de plus en plus, – si bien qu’elle se rembourre, elle se hausse, elle devient un lit, le lit une chaloupe ; de l’eau clapote contre ses flancs.
234À droite et à gauche, s’élèvent deux langues de terre noire, que dominent des champs cultivés, avec un sycomore, de place en place. Un bruit de grelots, de tambours et de chanteurs retentit au loin. Ce sont des gens qui s’en vont à Canope dormir sur le temple de Sérapis pour avoir des songes. Antoine sait cela ; – et il glisse, poussé par le vent, entre les deux berges du canal. Les feuilles des papyrus et les fleurs rouges des nymphæas, plus grandes qu’un homme, se penchent sur lui. Il est étendu au fond de la barque ; un aviron, à l’arrière, traîne dans l’eau. De temps en temps un souffle tiède arrive, et les roseaux minces s’entrechoquent. Le murmure des petites vagues diminue. Un assoupissement le prend. Il songe qu’il est un solitaire d’Égypte.
236Alors il se relève en sursaut.
238Ai-je rêvé ?… c’était si net que j’en doute. La langue me brûle ! J’ai soif !
240Il entre dans sa cabane, et tâte au hasard, partout.
242Le sol est humide !… Est-ce qu’il a plu ? Tiens ! des morceaux ! ma cruche brisée !… mais l’outre ?
244Il la trouve.
246Vide ! complètement vide !
248Pour descendre jusqu’au fleuve, il me faudrait trois heures au moins, et la nuit est si profonde que je n’y verrais pas à me conduire. Mes entrailles se tordent. Où est le pain ?
250Après avoir cherché longtemps, il ramasse une croûte moins grosse qu’un œuf.
252Comment ? Les chacals l’auront pris ? Ah, malédiction !
254Et, de fureur, il jette le pain par terre.
256À peine ce geste est-il fait qu’une table est là, couverte de toutes les choses bonnes à manger.
258La nappe de byssus, striée comme les bandelettes des sphinx, produit d’elle-même des ondulations lumineuses. Il y a dessus d’énormes quartiers de viandes rouges, de grands poissons, des oiseaux avec leurs plumes, des quadrupèdes avec leurs poils, des fruits d’une coloration presque humaine ; et des morceaux de glace blanche et des buires de cristal violet se renvoient des feux. Antoine distingue au milieu de la table un sanglier fumant par tous ses pores, les pattes sous le ventre, les yeux à demi clos ; – et l’idée de pouvoir manger cette bête formidable le réjouit extrêmement. Puis, ce sont des choses qu’il n’a jamais vues, des hachis noirs, des gelées couleur d’or, des ragoûts où flottent des champignons comme des nénuphars sur des étangs, des mousses si légères qu’elles ressemblent à des nuages.
260Et l’arome de tout cela lui apporte l’odeur salée de l’Océan, la fraîcheur des fontaines, le grand parfum des bois. Il dilate ses narines tant qu’il peut ; il en bave ; il se dit qu’il en a pour un an, pour dix ans, pour sa vie entière !
262À mesure qu’il promène sur les mets ses yeux écarquillés, d’autres s’accumulent, formant une pyramide, dont les angles s’écroulent. Les vins se mettent à couler, les poissons à palpiter, le sang dans les plats bouillonne, la pulpe des fruits s’avance comme des lèvres amoureuses ; et la table monte jusqu’à sa poitrine, jusqu’à son menton, – ne portant qu’une seule assiette et qu’un seul pain, qui se trouvent juste en face de lui.
264Il va saisir le pain. D’autres pains se présentent.
266Pour moi !… tous ! mais…
268Antoine recule.
270Au lieu d’un qu’il y avait, en voilà !… C’est un miracle, alors le même que fit le Seigneur !…
272Dans quel but ? Eh ! tout le reste n’est pas moins incompréhensible ! Ah ! démon, va-t’en ! va-t’en !
274Il donne un coup de pied dans la table. Elle disparaît.
276Plus rien ? non !
278Il respire largement.
280Ah ! la tentation était forte. Mais comme je m’en suis délivré !
282Il relève la tête, et trébuche contre un objet sonore.
284Qu’est-ce donc ?
286Antoine se baisse.
288Tiens ! une coupe ! quelqu’un, en voyageant, l’aura perdue. Rien d’extraordinaire…
290Il mouille son doigt, et frotte.
292Ça reluit ! du métal ! Cependant, je ne distingue pas…
294Il allume sa torche, et examine la coupe.
296Elle est en argent, ornée d’ovules sur le bord, avec une médaille au fond.
298Il fait sauter la médaille d’un coup d’ongle.
300C’est une pièce de monnaie qui vaut… de sept à huit drachmes ; pas davantage ! N’importe ! je pourrais bien, avec cela, me procurer une peau de brebis.
302Un reflet de la torche éclaire la coupe.
304Pas possible ! en or ! oui !… tout en or !
306Une autre pièce, plus grande, se trouve au fond. Sous celle-ci, il en découvre plusieurs autres.
308Mais cela fait une somme… assez forte pour avoir trois bœufs… un petit champ !
310La coupe est maintenant remplie de pièces d’or.
312Allons donc ! cent esclaves, des soldats, une foule, de quoi acheter…
314Les granulations de la bordure se détachent, forment un collier de perles.
316Avec ce joyau-là, on gagnerait même la femme de l’Empereur !
318D’une secousse, Antoine fait glisser le collier sur son poignet. Il tient la coupe de sa main gauche, et de son autre bras lève la torche pour mieux l’éclairer. Comme l’eau qui ruisselle d’une vasque, il s’en épanche à flots continus, – de manière à faire un monticule sur le sable, – des diamants, des escarboucles et des saphirs mêlés à de grandes pièces d’or, portant des effigies de rois...
320Comment ? comment ? des staters, des cycles, des dariques, des aryandiques ! Alexandre, Démétrius, les Ptolémées, César ! mais chacun d’eux n’en avait pas autant ! Rien d’impossible ! plus de souffrance ! et ces rayons qui m’éblouissent ! Ah ! mon cœur déborde ! comme c’est bon ! oui !… oui !… encore ! jamais assez ! J’aurais beau en jeter à la mer continuellement, il m’en restera. Pourquoi en perdre ? Je garderai tout ; sans le dire à personne ; je me ferai creuser dans le roc une chambre qui sera couverte à l’intérieur de lames de bronze – et je viendrai là, pour sentir les piles d’or s’enfoncer sous mes talons ; j’y plongerai mes bras comme dans des sacs de grain. Je veux m’en frotter le visage, me coucher dessus !
322Il lâche la torche pour embrasser le tas ; et tombe par terre sur la poitrine.
324Il se relève. La place est entièrement vide.
326Qu’ai-je fait ?
328Si j’étais mort pendant ce temps-là, c’était l’enfer ! l’enfer irrévocable !
330Il tremble de tous ses membres.
332Je suis donc maudit ? Eh non ! c’est ma faute ! je me laisse prendre à tous les pièges ! On n’est pas plus imbécile et plus infâme. Je voudrais me battre, ou plutôt m’arracher de mon corps ! Il y a trop longtemps que je me contiens ! J’ai besoin de me venger, de frapper, de tuer ! c’est comme si j’avais dans l’âme un troupeau de bêtes féroces. Je voudrais, à coups de hache, au milieu d’une foule… Ah ! un poignard !…
334Il se jette sur son couteau, qu’il aperçoit. Le couteau glisse de sa main, et Antoine reste accoté contre le mur de sa cabane, la bouche grande ouverte, immobile, – cataleptique.
336Tout l’entourage a disparu.
338Il se croit à Alexandrie sur le Paneum, montagne artificielle qu’entoure un escalier en limaçon et dressée au centre de la ville.
340En face de lui s’étend le lac Mareotis, à droite la mer, à gauche la campagne, – et, immédiatement sous ses yeux, une confusion de toits plats, traversée du sud au nord et de l’est à l’ouest par deux rues qui s’entre-croisent et forment, dans toute leur longueur une file de portiques à chapiteaux corinthiens. Les maisons surplombant cette double colonnade ont des fenêtres à vitres coloriées. Quelques-unes portent extérieurement d’énormes cages en bois, où l’air du dehors s’engouffre.
342Des monuments d’architecture différente se tassent les uns près des autres. Des pylônes égyptiens dominent des temples grecs. Des obélisques apparaissent comme des lances entre des créneaux de briques rouges. Au milieu des places, il y a des Hermès à oreilles pointues et des Anubis à tête de chien. Antoine distingue des mosaïques dans les cours, et aux poutrelles des plafonds des tapis accrochés.
344Il embrasse, d’un seul coup d’œil, les deux ports (le Grand-Port et l’Eunoste), ronds tous les deux comme deux cirques, et que sépare un môle joignant Alexandrie à l’îlot escarpé sur lequel se lève la tour du Phare, quadrangulaire, haute de cinq cents coudées et à neuf étages, – avec un amas de charbons noirs fumant à son sommet.
346De petits ports intérieurs découpent les ports principaux. Le môle, à chaque bout, est terminé par un pont établi sur des colonnes de marbre plantées dans la mer. Des voiles passent dessous ; et de lourdes gabares débordantes de marchandises, des barques thalamèges à incrustations d’ivoire, des gondoles couvertes d’un tendelet, des trirèmes et des birèmes, toutes sortes de bateaux, circulent ou stationnent contre les quais.
348Autour du Grand-Port, c’est une suite ininterrompue de constructions royales : le palais des Ptolémées, le Muséum, le Posidium, le Cesareum, le Timonium où se réfugia Marc-Antoine, le Soma qui contient le tombeau d’Alexandre ; – tandis qu’à l’autre extrémité de la ville, après l’Eunoste on aperçoit dans un faubourg des fabriques de verre, de parfums et de papyrus.
350Des vendeurs ambulants, des portefaix, des âniers, courent, se heurtent. Çà et là, un prêtre d’Osiris avec une peau de panthère sur l’épaule, un soldat romain à casque de bronze, beaucoup de nègres. Au seuil des boutiques, des femmes s’arrêtent, des artisans travaillent ; et le grincement des chars fait s’envoler des oiseaux qui mangent par terre les détritus des boucheries et des restes de poisson.
352Sur l’uniformité des maisons blanches, le dessin des rues jette comme un réseau noir. Les marchés pleins d’herbes y font des bouquets verts, les sécheries des teinturiers des plaques de couleurs, les ornements d’or au fronton des temples des points lumineux, – tout cela compris dans l’enceinte ovale des murs grisâtres, sous la voûte du ciel bleu, près de la mer immobile.
354Mais la foule s’arrête, et regarde du côté de l’occident, d’où s’avancent d’énormes tourbillons de poussière.
356Ce sont les moines de la Thébaïde, vêtus de peaux de chèvre, armés de gourdins, et hurlant un cantique de guerre et de religion avec ce refrain : « Où sont-ils ? où sont-ils ? »
358Antoine comprend qu’ils viennent pour tuer les Ariens.
360Tout à coup les rues se vident, – et l’on ne voit plus que des pieds levés.
362Les Solitaires maintenant sont dans la ville. Leurs formidables bâtons, garnis de clous, tournent comme des soleils d’acier. On entend le fracas des choses brisées dans les maisons. Il y a des intervalles de silence. Puis de grands cris s’élèvent.
364D’un bout à l’autre des rues, c’est un remous continuel de peuple effaré.
366Plusieurs tiennent des piques. Quelquefois, deux groupes se rencontrent, n’en font qu’un ; et cette masse glisse sur les dalles, se disjoint, s’abat. Mais toujours les hommes à longs cheveux reparaissent.
368Des filets de fumée s’échappent du coin des édifices. Les battants des portes éclatent. Des pans de murs s’écroulent. Des architraves tombent.
370Antoine retrouve tous ses ennemis l’un après l’autre. Il en reconnaît qu’il avait oubliés ; avant de les tuer, il les outrage. Il éventre, égorge, assomme, traîne les vieillards par la barbe, écrase les enfants, frappe les blessés. Et on se venge du luxe ; ceux qui ne savent pas lire, déchirent les livres ; d’autres cassent, abîment les statues, les peintures, les meubles, les coffrets, mille délicatesses dont ils ignorent l’usage et qui, à cause de cela, les exaspèrent. De temps à autre, ils s’arrêtent tout hors d’haleine puis recommencent.
372Les habitants, réfugiés dans les cours, gémissent. Les femmes lèvent au ciel leurs yeux en pleurs et leurs bras nus. Pour fléchir les Solitaires, elles embrassent leurs genoux ; ils les renversent ; et le sang jaillit jusqu’aux plafonds, retombe en nappes le long des murs, ruisselle du tronc des cadavres décapités, emplit les aqueducs, fait par terre de larges flaques rouges.
374Antoine en a jusqu’aux jarrets. Il marche dedans ; il en hume les gouttelettes sur ses lèvres, et tressaille de joie à le sentir contre ses membres, sous sa tunique de poils, qui en est trempée.
376La nuit vient. L’immense clameur s’apaise.
378Les Solitaires ont disparu.
380Tout à coup, sur les galeries extérieures bordant les neuf étages du Phare, Antoine aperçoit de grosses lignes noires comme seraient des corbeaux arrêtés. Il y court, et il se trouve au sommet.
382Un grand miroir de cuivre, tourné vers la haute mer, reflète les navires qui sont au large.
384Antoine s’amuse à les regarder, et à mesure qu’il les regarde, leur nombre augmente.
386Ils sont tassés dans un golfe ayant la forme d’un croissant. Par derrière, sur un promontoire, s’étale une ville neuve d’architecture romaine, avec des coupoles de pierre, des toits coniques, des marbres roses et bleus, et une profusion d’airain appliquée aux volutes des chapiteaux, à la crête des maisons, aux angles des corniches. Un bois de cyprès la domine. La couleur de la mer est plus verte, l’air plus froid. Sur les montagnes à l’horizon, il y a de la neige.
388Antoine cherche sa route, quand un homme l’aborde et lui dit : « Venez ! on vous attend ! »
390Il traverse un forum, entre dans une cour, se baisse sous une porte ; et il arrive devant la façade du palais, décoré par un groupe en cire qui représente l’empereur Constantin terrassant un dragon. Une vasque de porphyre porte à son milieu une conque en or pleine de pistaches. Son guide lui dit qu’il peut en prendre. Il en prend.
392Puis il est comme perdu dans une succession d’appartements.
394On voit, le long des murs en mosaïque, des généraux offrant à l’Empereur sur le plat de la main des villes conquises. Et partout, ce sont des colonnes de basalte, des grilles en filigrane d’argent, des sièges d’ivoire, des tapisseries brodées de perles. La lumière tombe des voûtes, Antoine continue à marcher. De tièdes exhalaisons circulent ; il entend, quelquefois, le claquement discret d’une sandale. Postés dans les antichambres, des gardiens, – qui ressemblent à des automates, – tiennent sur leurs épaules des bâtons de vermeil.
396Enfin, il se trouve au bas d’une salle terminée au fond par des rideaux d’hyacinthe. Ils s’écartent, et découvrent l’Empereur, assis sur un trône, en tunique violette, et chaussé de brodequins rouges à bandes noires.
398Un diadème de perles contourne sa chevelure disposée en rouleaux symétriques. Il a les paupières tombantes, le nez droit, la physionomie lourde et sournoise. Aux coins du dais étendu sur sa tête quatre colombes d’or sont posées, et au pied du trône deux lions d’émail accroupis. Les colombes se mettent à chanter, les lions à rugir, l’Empereur roule des yeux, Antoine s’avance ; et tout de suite, sans préambule, ils se racontent des événements. Dans les villes d’Antioche, d’Éphèse et d’Alexandrie, on a saccagé les temples et fait avec les statues des dieux des pots et des marmites ; l’Empereur en rit beaucoup. Antoine lui reproche sa tolérance envers les Novatiens. Mais l’Empereur s’emporte ; Novatiens, Ariens, Méléciens, tous l’ennuient. Cependant il admire l’épiscopat, car les chrétiens relevant des évêques, qui dépendent de cinq ou six personnages, il s’agit de gagner ceux-là pour avoir à soi tous les autres. Aussi n’a-t-il pas manqué de leur fournir des sommes considérables. Mais il déteste les Pères du Concile de Nicée. – « Allons les voir ! » Antoine le suit.
400Et ils se trouvent, de plain-pied, sur une terrasse.
402Elle domine un hippodrome, rempli de monde et que surmontent des portiques, où le reste de la foule se promène. Au centre du champ de course s’étend une plate-forme étroite, portant sur sa longueur un petit temple de Mercure, la statue de Constantin, trois serpents de bronze entrelacés, à un bout de gros œufs en bois, et à l’autre sept dauphins la queue en l’air.
404Derrière le pavillon impérial, les Préfets des chambres, les Comtes des domestiques et les Patrices s’échelonnent jusqu’au premier étage d’une église, dont toutes les fenêtres sont garnies de femmes. À droite est la tribune de la faction bleue, à gauche celle de la verte, en dessous un piquet de soldats, et au niveau de l’arène un rang d’arcs corinthiens, formant l’entrée des loges.
406Les courses vont commencer, les chevaux s’alignent. De hauts panaches, plantés entre leurs oreilles, se balancent au vent comme des arbres ; et ils secouent, dans leurs bonds, des chars en forme de coquille, conduits par des cochers revêtus d’une sorte de cuirasse multicolore, avec des manches étroites du poignet et larges du bras, les jambes nues, toute la barbe, les cheveux rasés sur le front à la mode des Huns.
408Antoine est d’abord assourdi par le clapotement des voix. Du haut en bas, il n’aperçoit que des visages fardés, des vêtements bigarrés, des plaques d’orfèvrerie ; et le sable de l’arène, tout blanc, brille comme un miroir.
410L’Empereur l’entretient. Il lui confie des choses importantes, secrètes, lui avoue l’assassinat de son fils Crispus, lui demande même des conseils pour sa santé.
412Cependant Antoine remarque des esclaves au fond des loges. Ce sont les Pères du Concile de Nicée, en haillons, abjects. Le martyr Paphnuce brosse la crinière d’un cheval, Théophile lave les jambes d’un autre, Jean peint les sabots d’un troisième, Alexandre ramasse du crottin dans une corbeille.
414Antoine passe au milieu d’eux. Ils font la haie, le prient d’intercéder, lui baisent les mains. La foule entière les hue ; et il jouit de leur dégradation, démesurément. Le voilà devenu un des grands de la Cour, confident de l’Empereur, premier ministre ! Constantin lui pose son diadème sur le front. Antoine le garde, trouvant cet honneur tout simple.
416Et bientôt se découvre sous les ténèbres une salle immense, éclairée par des candélabres d’or.
418Des colonnes, à demi perdues dans l’ombre tant elles sont hautes, vont s’alignant à la file en dehors des tables qui se prolongent jusqu’à l’horizon, – où apparaissent dans une vapeur lumineuse des superpositions d’escaliers, des suites d’arcades, des colosses, des tours, et par derrière une vague bordure de palais que dépassent des cèdres, faisant des masses plus noires sur l’obscurité.
420Les convives, couronnés de violettes, s’appuient du coude contre des lits très bas. Le long de ces deux rangs des amphores qu’on incline versent du vin ; – et tout au fond, seul, coiffé de la tiare et couvert d’escarboucles, mange et boit le roi Nabuchodonosor.
422À sa droite et à sa gauche, deux théories de prêtres en bonnets pointus balancent des encensoirs. Par terre, sous lui, rampent les rois captifs, sans pieds ni mains, auxquels il jette des os à ronger ; plus bas se tiennent ses frères, avec un bandeau sur les yeux, – étant tous aveugles.
424Une plainte continue monte du fond des ergastules. Les sons doux et lents d’un orgue hydraulique alternent avec les chœurs de voix ; et on sent qu’il y a tout autour de la salle une ville démesurée, un océan d’hommes dont les flots battent les murs.
426Les esclaves courent portant des plats. Des femmes circulent offrant à boire, les corbeilles crient sous le poids des pains ; et un dromadaire, chargé d’outres percées, passe et revient, laissant couler de la verveine pour rafraîchir les dalles.
428Des belluaires amènent des lions. Des danseuses, les cheveux pris dans des filets, tournent sur les mains en crachant du feu par les narines ; des bateleurs nègres jonglent, des enfants nus se lancent des pelotes de neige, qui s’écrasent en tombant contre les claires argenteries. La clameur est si formidable qu’on dirait une tempête, et un nuage flotte sur le festin, tant il y a de viandes et d’haleines. Quelquefois une flammèche des grands flambeaux, arrachée par le vent, traverse la nuit comme une étoile qui file.
430Le Roi essuie avec son bras les parfums de son visage. Il mange dans les vases sacrés, puis les brise ; et il énumère intérieurement ses flottes, ses armées, ses peuples. Tout à l’heure, par caprice, il brûlera son palais avec ses convives. Il compte rebâtir la tour de Babel et détrôner Dieu.
432Antoine lit, de loin, sur son front, toutes ses pensées. Elles le pénètrent, – et il devient Nabuchodonosor.
434Aussitôt il est repu de débordements et d’exterminations ; et l’envie le prend de se rouler dans la bassesse. D’ailleurs, la dégradation de ce qui épouvante les hommes est un outrage fait à leur esprit, une manière encore de les stupéfier ; et comme rien n’est plus vil qu’une bête brute Antoine se met à quatre pattes sur la table et beugle comme un taureau.
436Il sent une douleur à la main, – un caillou, par hasard, l’a blessé, – et il se retrouve devant sa cabane.
438L’enceinte des roches est vide. Les étoiles rayonnent. Tout se tait.
440Une fois de plus je me suis trompé ! Pourquoi ces choses ? Elles viennent des soulèvements de la chair. Ah ! misérable !
442Il s’élance dans sa cabane, y prend un paquet de cordes, terminé par des ongles métalliques, se dénude jusqu’à la ceinture, et levant la tête vers le ciel :
444Accepte ma pénitence, ô mon Dieu ! ne la dédaigne pas pour sa faiblesse. Rends-la aiguë, prolongée, excessive ! Il est temps ! à l’œuvre !
446Il s’applique un cinglon vigoureux.
448Aïe ! non ! non ! pas de pitié !
450Il recommence.
452Oh ! oh ! oh ! chaque coup me déchire la peau, me tranche les membres. Cela me brûle horriblement !
454Eh ! ce n’est pas terrible ! on s’y fait. Il me semble même…
456Antoine s’arrête.
458Va donc, lâche ! va donc ! Bien ! bien ! sur les bras, dans le dos, sur la poitrine, contre le ventre, partout ! Sifflez, lanières, mordez-moi, arrachez-moi ! Je voudrais que les gouttes de mon sang jaillissent jusqu’aux étoiles, fissent craquer mes os, découvrir mes nerfs ! Des tenailles, des chevalets, du plomb fondu ! Les martyrs en ont subi bien d’autres ! n’est-ce pas, Ammonaria ?
460L’ombre des cornes du Diable reparaît.
462J’aurais pu être attaché à la colonne près de la tienne, face à face, sous tes yeux, répondant à tes cris par mes soupirs ; et nos douleurs se seraient confondues, nos âmes se seraient mêlées.
464Il se flagelle avec furie.
466Tiens, tiens ! pour toi ! encore !… Mais voilà qu’un chatouillement me parcourt. Quel supplice ! quels délices ! ce sont comme des baisers. Ma moelle se fond ! je meurs !
468Et il voit en face de lui trois cavaliers montés sur des onagres, vêtus de robes vertes, tenant des lis à la main et se ressemblant tous de figure.
470Antoine se retourne, et il voit trois autres cavaliers semblables, sur de pareils onagres, dans la même attitude.
472Il recule. Alors les onagres, tous à la fois, font un pas et frottent leur museau contre lui, en essayant de mordre son vêtement. Des voix crient : « Par ici, par ici, c’est là ! » Et des étendards paraissent entre les fentes de la montagne avec des têtes de chameau en licol de soie rouge, des mulets chargés de bagages, et des femmes couvertes de voiles jaunes, montées à califourchon sur des chevaux-pies.
474Les bêtes haletantes se couchent, les esclaves se précipitent sur les ballots, on déroule des tapis bariolés, on étale par terre des choses qui brillent.
476Un éléphant blanc, caparaçonné d’un filet d’or, accourt, en secouant le bouquet de plumes d’autruche attaché à son frontal.
478Sur son dos parmi des coussins de laine bleue, jambes croisées, paupières à demi-closes et se balançant la tête, il y a une femme si splendidement vêtue qu’elle envoie des rayons autour d’elle. La foule se prosterne, l’éléphant plie les genoux, et LA REINE DE SABA se laissant glisser le long de son épaule descend sur les tapis et s’avance vers saint Antoine.
480Sa robe en brocart d’or, divisée régulièrement par des falbalas de perles, de jais et de saphirs, lui serre la taille dans un corsage étroit, rehaussé d’applications de couleur, qui représentent les douze signes du Zodiaque. Elle a des patins très hauts, dont l’un est noir et semé d’étoiles d’argent, avec un croissant de lune, – et l’autre, qui est blanc, est couvert de gouttelettes d’or avec un soleil au milieu.
482Ses larges manches, garnies d’émeraudes et de plumes d’oiseau, laissent voir à nu son petit bras rond, orné au poignet d’un bracelet d’ébène, et ses mains chargées de bagues se terminent par des ongles si pointus que le bout de ses doigts ressemble presque à des aiguilles.
484Une chaîne d’or plate, lui passant sous le menton, monte le long de ses joues, s’enroule en spirale autour de sa coiffure, poudrée de poudre bleue ; puis, redescendant, lui effleure les épaules et vient s’attacher sur sa poitrine à un scorpion de diamant, qui allonge la langue entre ses seins. Deux grosses perles blondes tirent ses oreilles. Le bord de ses paupières est peint en noir. Elle a sur la pommette gauche une tache brune naturelle ; et elle respire en ouvrant la bouche, comme si son corset la gênait.
486Elle secoue, tout en marchant, un parasol vert à manche d’ivoire, entouré de sonnettes vermeilles ; – et douze négrillons crépus portent la longue queue de sa robe, dont un singe tient l’extrémité qu’il soulève de temps à autre.
492À force de piétiner d’impatience il m’est venu des calus au talon, et j’ai cassé un de mes ongles ! J’envoyais des bergers qui restaient sur les montagnes la main étendue devant les yeux, et des chasseurs qui criaient ton nom dans les bois, et des espions qui parcouraient toutes les routes en disant à chaque passant : « L’avez-vous vu ? »
494La nuit, je pleurais, le visage tourné vers la muraille. Mes larmes, à la longue, ont fait deux petits trous dans la mosaïque, comme des flaques d’eau de mer dans les rochers, car, je t’aime ! Oh ! oui ! beaucoup !
496Elle lui prend la barbe.
498Ris donc, bel ermite ! ris donc ! Je suis très gaie, tu verras ! Je pince de la lyre, je danse comme une abeille, et je sais une foule d’histoires à raconter, toutes plus divertissantes les unes que les autres.
500Tu n’imagines pas la longue route que nous avons faite. Voilà les onagres des courriers verts qui sont morts de fatigue !
502Les onagres sont étendus par terre, sans mouvement.
504Depuis trois grandes lunes, ils ont couru d’un train égal, avec un caillou dans les dents pour couper le vent, la queue toujours droite le jarret toujours plié, et galopant toujours. On n’en retrouvera pas de pareils ! Ils me venaient de mon grand-père maternel, l’empereur Saharil, fils d’Iakhschab, fils d’Iaarab, fils de Kastan. Ah ! s’ils vivaient encore, nous les attellerions à une litière pour nous en retourner vite à la maison ! Mais… comment ?… à quoi songes-tu ?
506Elle l’examine.
508Ah ! quand tu seras mon mari, je t’habillerai, je te parfumerai, je t’épilerai.
510Antoine reste immobile, plus roide qu’un pieu, pâle comme un mort.
512Tu as l’air triste ; est-ce de quitter ta cabane ? Moi, j’ai tout quitté pour toi, – jusqu’au roi Salomon, qui a cependant beaucoup de sagesse, vingt mille chariots de guerre, et une belle barbe ! Je t’ai apporté mes cadeaux de noces. Choisis.
514Elle se promène entre les rangées d’esclaves et les marchandises.
516Voici du baume de Génézareth, de l’encens du cap Gardefan, du dadanon, du cinnamome, et du silphium bon à mettre dans les sauces. Il y a là dedans des broderies d’Assur, des ivoires du Gange, de la pourpre d’Élisa ; et cette boîte de neige contient une outre de chalibon, vin réservé pour les rois d’Assyrie, – et qui se boit pur dans une corne de licorne. Voilà des colliers, des agrafes, des filets, des parasols, de la poudre d’or de Baasa, du cassiteros de Tartessus, du bois bleu de Pandio, des fourrures blanches d’Issedonie, des escarboucles de l’île Palæsimonde, et des cure-dents faits avec les poils du tachas, – animal perdu qui se trouve sous la terre. Ces coussins sont d’Émath, et ces franges à manteau de Palmyre. Sur ce tapis de Babylone, il y a… mais viens donc ! Viens donc !
518Elle tire saint Antoine par la manche. Il résiste. Elle continue :
520Ce tissu mince, qui craque sous les doigts avec un bruit d’étincelles, est la fameuse toile jaune apportée par les marchands de la Bactriane. Il leur faut quarante-trois interprètes dans leur voyage. Je t’en ferai faire des robes, que tu mettras à la maison.
522Poussez les crochets de l’étui en sycomore, et donnez-moi la cassette d’ivoire qui est au garrot de mon éléphant !
524On retire d’une boîte quelque chose de rond couvert d’un voile, et l’on apporte un petit coffret chargé de ciselures.
526Veux-tu le bouclier de Dgian-ben-Dgian, celui qui a bâti les Pyramides ? le voilà ! Il est composé de sept peaux de dragon mises l’une sur l’autre, jointes par des vis de diamant, et qui ont été tannées dans de la bile de parricide. Il représente, d’un côté, toutes les guerres qui ont eu lieu depuis l’invention des armes, et, de l’autre, toutes les guerres qui auront lieu jusqu’à la fin du monde. La foudre rebondit dessus, comme une balle de liège. Je vais le passer à ton bras, et tu le porteras à la chasse.
528Mais si tu savais ce que j’ai dans ma petite boîte ! Retourne-la, tâche de l’ouvrir ! Personne n’y parviendrait ; embrasse-moi ; je te le dirai.
530Elle prend saint Antoine par les deux joues ; il la repousse à bras tendus.
532C’était une nuit que le roi Salomon perdait la tête. Enfin nous conclûmes un marché. Il se leva et sortant à pas de loup…
534Elle fait une pirouette.
536Ah ! ah ! bel ermite ! tu ne le sauras pas ! tu ne le sauras pas !
538Elle secoue son parasol, dont toutes les clochettes tintent.
540Et j’ai bien d’autres choses encore, va ! J’ai des trésors enfermés dans des galeries où l’on se perd comme dans un bois. J’ai des palais d’été en treillage de roseaux, et des palais d’hiver en marbre noir. Au milieu de lacs grands comme des mers, j’ai des îles rondes comme des pièces d’argent, toutes couvertes de nacre, et dont les rivages font de la musique, au battement des flots tièdes qui se roulent sur le sable. Les esclaves de mes cuisines prennent des oiseaux dans mes volières et pêchent le poisson dans mes viviers. J’ai des graveurs continuellement assis pour creuser mon portrait sur des pierres dures, des fondeurs haletants qui coulent mes statues, des parfumeurs qui mêlent le suc des plantes à des vinaigres et battent des pâtes. J’ai des couturières qui me coupent des étoffes, des orfèvres qui me travaillent des bijoux, des coiffeuses qui sont à me chercher des coiffures, et des peintres attentifs, versant sur mes lambris des résines bouillantes, qu’ils refroidissent avec des éventails. J’ai des suivantes de quoi faire un harem, des eunuques de quoi faire une armée. J’ai des armées, j’ai des peuples ! J’ai dans mon vestibule une garde de nains portant sur le dos des trompes d’ivoire.
542Antoine soupire.
544J’ai des attelages de gazelles, des quadriges d’éléphants, des couples de chameaux par centaines, et des cavales à crinière si longue que leurs pieds y entrent quand elles galopent, et des troupeaux à cornes si larges que l’on abat les bois devant eux quand ils pâturent. J’ai des girafes qui se promènent dans mes jardins, et qui avancent leur tête sur le bord de mon toit, quand je prends l’air après dîner.
546Assise dans une coquille, et traînée par les dauphins, je me promène dans les grottes, écoutant tomber l’eau des stalactites. Je vais au pays des diamants, où les magiciens mes amis me laissent choisir les plus beaux ; puis je remonte sur la terre, et je rentre chez moi.
548Elle pousse un sifflement aigu ; – et un grand oiseau, qui descend du ciel, vient s’abattre sur le sommet de sa chevelure, dont il fait tomber la poudre bleue.
550Son plumage, de couleur orange, semble composé d’écailles métalliques. Sa petite tête, garnie d’une huppe d’argent, représente un visage humain. Il a quatre ailes, des pattes de vautour, et une immense queue de paon, qu’il étale en rond derrière lui.
552Il saisit de son bec le parasol de la Reine, chancelle un peu avant de prendre son aplomb, puis hérisse toutes ses plumes, et demeure immobile.
554Merci, beau Simorg-anka ! toi qui m’as appris où se cachait l’amoureux ! Merci ! merci ! messager de mon cœur !
556Il vole comme le désir. Il fait le tour du monde dans sa journée. Le soir, il revient ; il se pose au pied de ma couche ; il me raconte ce qu’il a vu, les mers qui ont passé sous lui avec les poissons et les navires, les grands déserts vides qu’il a contemplés du haut des cieux, et toutes les moissons qui se courbaient dans la campagne, et les plantes qui poussaient sur le mur des villes abandonnées.
558Elle tord ses bras, langoureusement.
560Oh ! si tu voulais, si tu voulais !… J’ai un pavillon sur un promontoire au milieu d’un isthme, entre deux océans. Il est lambrissé de plaques de verre, parqueté d’écailles de tortue, et s’ouvre aux quatre vents du ciel. D’en haut, je vois revenir mes flottes et les peuples qui montent la colline avec des fardeaux sur l’épaule. Nous dormirions sur des duvets plus mous que des nuées, nous boirions des boissons froides dans des écorces de fruits, et nous regarderions le soleil à travers des émeraudes ! Viens !…
562Antoine se recule. Elle se rapproche ; et d’un ton irrité :
564Comment ? ni riche, ni coquette, ni amoureuse ? ce n’est pas tout cela qu’il te faut, hein ? mais lascive, grasse, avec une voix rauque, la chevelure couleur de feu et des chairs rebondissantes. Préfères-tu un corps froid comme la peau des serpents, ou bien de grands yeux noirs, plus sombres que les cavernes mystiques ? regarde-les, mes yeux !
566Antoine, malgré lui, les regarde.
568Toutes celles que tu as rencontrées, depuis la fille des carrefours chantant sous sa lanterne jusqu’à la patricienne effeuillant des roses du haut de sa litière, toutes les formes entrevues, toutes les imaginations de ton désir, demande-les ! Je ne suis pas une femme, je suis un monde. Mes vêtements n’ont qu’à tomber, et tu découvriras sur ma personne une succession de mystères !
570Antoine claque des dents.
572Si tu posais ton doigt sur mon épaule, ce serait comme une traînée de feu dans tes veines. La possession de la moindre place de mon corps t’emplira d’une joie plus véhémente que la conquête d’un empire. Avance tes lèvres ! mes baisers ont le goût d’un fruit qui se fondrait dans ton cœur ! Ah ! comme tu vas te perdre sous mes cheveux, humer ma poitrine, t’ébahir de mes membres, et brûlé par mes prunelles, entre mes bras, dans un tourbillon…
574Antoine fait un signe de croix.
576Tu me dédaignes ! adieu !
578Elle s’éloigne en pleurant, puis se retourne :
580Bien sûr ? une femme si belle !
582Elle rit, et le singe qui tient le bas de sa robe la soulève.
584Tu te repentiras, bel ermite, tu gémiras ! tu t’ennuieras ! mais je m’en moque ! la ! la ! la ! oh ! oh ! oh !
586Elle s’en va la figure dans les mains, en sautillant à cloche-pied.
588Les esclaves défilent devant saint Antoine, les chevaux, les dromadaires, l’éléphant, les suivantes, les mulets qu’on a rechargés, les négrillons, le singe, les courriers verts, tenant à la main leur lis cassé ; – et la Reine de Saba s’éloigne, en poussant une sorte de hoquet convulsif, qui ressemble à des sanglots ou à un ricanement.
III
592Quand elle a disparu, Antoine aperçoit un enfant sur le seuil de sa cabane.
594C’est quelqu’un des serviteurs de la Reine, pense-t-il.
596Cet enfant est petit comme un nain, et pourtant trapu comme un Cabire contourné, d’aspect misérable. Des cheveux blancs couvrent sa tête prodigieusement grosse ; et il grelotte sous une méchante tunique, tout en gardant à sa main un rouleau de papyrus.
598La lumière de la lune, que traverse un nuage, tombe sur lui.
600ANTOINE l’observe de loin et en a peur.
602Qui es-tu ?
604L’ENFANT répond :
606Ton ancien disciple Hilarion !
608ANTOINE
610Tu mens ! Hilarion habite depuis de longues années la Palestine.
612HILARION
614J’en suis revenu ! c’est bien moi !
616ANTOINE se rapproche, et il le considère.
618Cependant sa figure était brillante comme l’aurore, candide, joyeuse. Celle-là est toute sombre et vieille.
620HILARION
622De longs travaux m’ont fatigué !
624ANTOINE
626La voix aussi est différente. Elle a un timbre qui vous glace.
628HILARION
630C’est que je me nourris de choses amères !
632ANTOINE
634Et ces cheveux blancs ?
636HILARION
638J’ai eu tant de chagrins !
640ANTOINE à part.
642Serait-ce possible ?…
644HILARION
646Je n’étais pas si loin que tu le supposes. L’ermite Paul t’a rendu visite cette année, pendant le mois de schebar. Il y a juste vingt jours que les Nomades t’ont apporté du pain. Tu as dit, avant-hier, à un matelot de te faire parvenir trois poinçons.
648ANTOINE
650Il sait tout !
652HILARION
654Apprends même que je ne t’ai jamais quitté. Mais tu passes de longues périodes sans m’apercevoir.
656ANTOINE
658Comment cela ? Il est vrai que j’ai la tête si troublée ! Cette nuit particulièrement…
660HILARION
662Tous les Péchés Capitaux sont venus. Mais leurs piètres embûches se brisent contre un Saint tel que toi !
664ANTOINE
666Oh ! non !… non ! À chaque minute, je défaille ! Que ne suis-je un de ceux dont l’âme est toujours intrépide et l’esprit ferme, – comme le grand Athanase, par exemple.
668HILARION
670Il a été ordonné illégalement par sept évêques !
672ANTOINE
674Qu’importe ! si sa vertu…
676HILARION
678Allons donc ! un homme orgueilleux, cruel, toujours dans les intrigues et finalement exilé comme accapareur.
680ANTOINE
682Calomnie !
684HILARION
686Tu ne nieras pas qu’il ait voulu corrompre Eustates, le trésorier des largesses ?
688ANTOINE
690On l’affirme ; j’en conviens.
692HILARION
694Il a brûlé, par vengeance, la maison d’Arsène !
696ANTOINE
698Hélas !
700HILARION
702Au concile de Nicée, il a dit en parlant de Jésus : « l’homme du Seigneur ».
704ANTOINE
706Ah ! cela c’est un blasphème !
708HILARION
710Tellement borné du reste, qu’il avoue ne rien comprendre à la nature du Verbe.
712ANTOINE souriant de plaisir.
714En effet, il n’a pas l’intelligence très… élevée.
716HILARION
718Si l’on t’avait mis à sa place, c’eût été un grand bonheur pour tes frères comme pour toi. Cette vie à l’écart des autres est mauvaise.
720ANTOINE
722Au contraire ! L’homme, étant esprit, doit se retirer des choses mortelles. Toute action le dégrade. Je voudrais ne pas tenir à la terre, – même par la plante de mes pieds !
724HILARION
726Hypocrite qui s’enfonce dans la solitude pour se livrer mieux au débordement de ses convoitises ! Tu te prives de viandes, de vin, d’étuves, d’esclaves et d’honneurs ; mais comme tu laisses ton imagination t’offrir des banquets, des parfums, des femmes nues et des foules applaudissantes ! Ta chasteté n’est qu’une corruption plus subtile, et ce mépris du monde l’impuissance de ta haine contre lui ! C’est là ce qui rend tes pareils si lugubres, ou peut-être parce qu’ils doutent. La possession de la vérité donne la joie. Est-ce que Jésus était triste ? Il allait entouré d’amis, se reposait à l’ombre de l’olivier, entrait chez le publicain, multipliait les coupes, pardonnant à la pécheresse, guérissant toutes les douleurs. Toi, tu n’as de pitié que pour ta misère. C’est comme un remords qui t’agite et une démence farouche, jusqu’à repousser la caresse d’un chien ou le sourire d’un enfant.
728ANTOINE éclate en sanglots.
730Assez ! assez ! tu remues trop mon cœur !
732HILARION
734Secoue la vermine de tes haillons ! Relève-toi de ton ordure ! Ton Dieu n’est pas un Moloch qui demande de la chair en sacrifice !
736ANTOINE
738Cependant la souffrance est bénie. Les chérubins s’inclinent pour recevoir le sang des confesseurs.
740HILARION
742Admire donc les Montanistes ! Ils dépassent tous les autres.
744ANTOINE
746Mais c’est la vérité de la doctrine qui fait le martyre !
748HILARION
750Comment peut-il en prouver l’excellence, puisqu’il témoigne également pour l’erreur ?
752ANTOINE
754Te tairas-tu, vipère !
756HILARION
758Cela n’est peut-être pas si difficile. Les exhortations des amis, le plaisir d’insulter le peuple, le serment qu’on a fait, un certain vertige, mille circonstances les aident.
760Antoine s’éloigne d’Hilarion. Hilarion le suit.
762D’ailleurs, cette manière de mourir amène de grands désordres. Denys, Cyprien et Grégoire s’y sont soustraits. Pierre d’Alexandrie l’a blâmée, et le concile d’Elvire…
764ANTOINE se bouche les oreilles.
766Je n’écoute plus !
768HILARION élevant la voix.
770Voilà que tu retombes dans ton péché d’habitude, la paresse. L’ignorance est l’écume de l’orgueil. On dit : « Ma conviction est faite, pourquoi discuter ? » et on méprise les docteurs, les philosophes, la tradition, et jusqu’au texte de la Loi qu’on ignore. Crois-tu tenir la sagesse dans ta main ?
772ANTOINE
774Je l’entends toujours ! Ses paroles bruyantes emplissent ma tête.
776HILARION
778Les efforts pour comprendre Dieu sont supérieurs à tes mortifications pour le fléchir. Nous n’avons de mérite que par notre soif du Vrai. La Religion seule n’explique pas tout ; et la solution des problèmes que tu méconnais peut la rendre plus inattaquable et plus haute. Donc il faut, pour son salut, communiquer avec ses frères, – ou bien l’Église, l’assemblée des fidèles, ne serait qu’un mot, – et écouter toutes les raisons, ne dédaigner rien, ni personne. Le sorcier Balaam, le poète Eschyle et la sibylle de Cumes avaient annoncé le Sauveur. Denys l’Alexandrin reçut du Ciel l’ordre de lire tous les livres. Saint Clément nous ordonne la culture des lettres grecques. Hermas a été converti par l’illusion d’une femme qu’il avait aimée.
780ANTOINE
782Quel air d’autorité ! Il me semble que tu grandis…
784En effet, la taille d’Hilarion s’est progressivement élevée ; et Antoine pour ne plus le voir, ferme les yeux.
786HILARION
788Rassure-toi, bon ermite !
790Asseyons-nous là, sur cette grosse pierre, – comme autrefois, quand à la première lueur du jour je te saluais, en t’appelant « claire étoile du matin » ; et tu commençais tout de suite mes instructions. Elles ne sont pas finies. La lune nous éclaire suffisamment. Je t’écoute.
792Il a tiré un calame de sa ceinture ; et, par terre, jambes croisées, avec son rouleau de papyrus à la main, il lève la tête vers saint Antoine, qui, assis près de lui, reste le front penché.
794Après un moment de silence, Hilarion reprend :
796La parole de Dieu, n’est-ce pas, nous est confirmée par les miracles ? Cependant les sorciers de Pharaon en faisaient ; d’autres imposteurs peuvent en faire ; on s’y trompe. Qu’est-ce donc qu’un miracle ? Un événement qui nous semble en dehors de la nature. Mais connaissons-nous toute sa puissance ? et de ce qu’une chose ordinairement ne nous étonne pas, s’ensuit-il que nous la comprenions ?
798ANTOINE
800Peu importe ! il faut croire l’Écriture !
802HILARION
804Saint Paul, Origène et bien d’autres ne l’entendaient pas littéralement ; mais si on l’explique par des allégories, elle devient le partage d’un petit nombre et l’évidence de la vérité disparaît. Que faire ?
806ANTOINE
808S’en remettre à l’Église !
810HILARION
812Donc l’Écriture est inutile ?
814ANTOINE
816Non pas ! quoique l’Ancien Testament, je l’avoue, ait… des obscurités… Mais le Nouveau resplendit d’une lumière pure.
818HILARION
820Cependant l’ange annonciateur, dans Matthieu apparaît à Joseph, tandis que, dans Luc, c’est à Marie. L’onction de Jésus par une femme se passe, d’après le premier Évangile, au commencement de sa vie publique, et, selon les trois autres, peu de jours avant sa mort. Le breuvage qu’on lui offre sur la croix, c’est, dans Matthieu, du vinaigre avec du fiel, dans Marc du vin et de la myrrhe. Suivant Luc et Matthieu, les apôtres ne doivent prendre ni argent ni sac, pas même de sandales et de bâton ; dans Marc, au contraire, Jésus leur défend de rien emporter si ce n’est des sandales et un bâton. Je m’y perds !…
822ANTOINE avec ébahissement :
824En effet… en effet…
826HILARION
828Au contact de l’hémorroïdesse, Jésus se retourna en disant : « Qui m’a touché ? » Il ne savait donc pas qui le touchait ? Cela contredit l’omniscience de Jésus. Si le tombeau était surveillé par des gardes, les femmes n’avaient pas à s’inquiéter d’un aide pour soulever la pierre de ce tombeau. Donc, il n’y avait pas de gardes, ou bien les saintes femmes n’étaient pas là. À Emmaüs, il mange avec ses disciples et leur fait tâter ses plaies. C’est un corps humain, un objet matériel, pondérable, et cependant qui traverse les murailles. Est-ce possible ?
830ANTOINE
832Il faudrait beaucoup de temps pour te répondre !
834HILARION
836Pourquoi reçut-il le Saint-Esprit, bien qu’étant le Fils ? Qu’avait-il besoin du baptême s’il était le Verbe ? Comment le Diable pouvait-il le tenter, lui, Dieu ?
838Est-ce que ces pensées-là ne te sont jamais venues ?
840ANTOINE
842Oui !… souvent ! Engourdies ou furieuses, elles demeurent dans ma conscience. Je les écrase, elles renaissent, m’étouffent ; et je crois parfois que je suis maudit.
844HILARION
846Alors, tu n’as que faire de servir Dieu ?
848ANTOINE
850J’ai toujours besoin de l’adorer !
852Après un long silence,
854HILARION reprend :
856Mais en dehors du dogme, toute liberté de recherches nous est permise. Désires-tu connaître la hiérarchie des Anges, la vertu des Nombres, la raison des germes et des métamorphoses ?
858ANTOINE
860Oui ! oui ! ma pensée se débat pour sortir de sa prison. Il me semble qu’en ramassant mes forces j’y parviendrai. Quelquefois même, pendant la durée d’un éclair, je me trouve comme suspendu ; puis je retombe !
862HILARION
864Le secret que tu voudrais tenir est gardé par des sages. Ils vivent dans un pays lointain, assis sous des arbres gigantesques, vêtus de blanc et calmes comme des Dieux. Un air chaud les nourrit. Des léopards tout à l’entour marchent sur des gazons. Le murmure des sources avec le hennissement des licornes se mêlent à leurs voix. Tu les écouteras ; et la face de l’inconnu se dévoilera !
866ANTOINE soupirant :
868La route est longue, et je suis vieux !
870HILARION
872Oh ! oh ! les hommes savants ne sont pas rares. Il y en a même tout près de toi ; ici ! – Entrons !
IV
876Et Antoine voit devant lui une basilique immense.
878La lumière se projette du fond, merveilleuse comme serait un soleil multicolore. Elle éclaire les têtes innombrables de la foule qui emplit la nef et reflue entre les colonnes, vers les bas côtés, – où l’on distingue dans des compartiments de bois, des autels, des lits, des chaînettes de petites pierres bleues, et des constellations peintes sur les murs.
880Au milieu de la foule, des groupes, çà et là, stationnent. Des hommes, debout sur des escabeaux, haranguent le doigt levé ; d’autres prient les bras en croix, sont couchés par terre, chantent les hymnes, ou boivent du vin ; autour d’une table, des fidèles font les agapes ; des martyrs démaillotent leurs membres pour montrer leurs blessures ; des vieillards, appuyés sur des bâtons, racontent leurs voyages.
882Il y en a du pays des Germains, de la Thrace et des Gaules, de la Scythie et des Indes, – avec de la neige sur la barbe, des plumes dans la chevelure, des épines aux franges de leur vêtement, les sandales noires de poussière, la peau brûlée par le soleil. Tous les costumes se confondent, les manteaux de pourpre et les robes de lin, des dalmatiques brodées, des sayons de poil, des bonnets de matelots, des mitres d’évêques. Leurs yeux fulgurent extraordinairement. Ils ont l’air de bourreaux ou l’air d’eunuques.
884Hilarion s’avance au milieu d’eux. Tous le saluent. Antoine, en se serrant contre son épaule, les observe. Il remarque beaucoup de femmes. Plusieurs sont habillées en hommes, avec les cheveux ras ; il en a peur.
886HILARION
888Ce sont des chrétiennes qui ont converti leurs maris. D’ailleurs les femmes sont toujours pour Jésus, même les idolâtres, témoin Procula l’épouse de Pilate, et Poppée la concubine de Néron. Ne tremble plus ! avance !
890Et il en arrive d’autres, continuellement.
892Ils se multiplient, se dédoublent, légers comme des ombres, tout en faisant une grande clameur où se mêlent des hurlements de rage, des cris d’amour, des cantiques et des objurgations.
894ANTOINE à voix basse :
896Que veulent-ils ?
898HILARION
900Le Seigneur a dit : « J’aurais encore à vous parler de bien des choses. » Ils possèdent ces choses.
902Et il pousse vers un trône d’or à cinq marches où, entouré de quatre-vingt-quinze disciples, tous frottés d’huiles, maigres et très pâles, siège le prophète Manès – beau comme un archange, immobile comme une statue, portant une robe indienne, des escarboucles dans ses cheveux nattés, à sa main gauche un livre d’images peintes, et sous sa droite un globe. Les images représentent les créatures qui sommeillaient dans le chaos. Antoine se penche pour les voir. Puis,
904MANÈS fait tourner son globe ; et réglant ses paroles sur une lyre d’où s’échappent des sons cristallins :
906La terre céleste est à l’extrémité supérieure, la terre mortelle à l’extrémité inférieure. Elle est soutenue par deux anges, le Splenditenens et l’Omophore à six visages.
908Au sommet du ciel le plus haut se tient la Divinité impassible ; en dessous, face à face, sont le Fils de Dieu et le Prince des ténèbres.
910Les ténèbres s’étant avancées jusqu’à son royaume, Dieu tira de son essence une vertu qui produisit le premier homme ; et il l’environna des cinq éléments. Mais les démons des ténèbres lui en dérobèrent une partie, et cette partie est l’âme.
912Il n’y a qu’une seule âme – universellement épandue, comme l’eau d’un fleuve divisé en plusieurs bras. C’est elle qui soupire dans le vent, grince dans le marbre qu’on scie, hurle par la voix de la mer ; et elle pleure des larmes de lait quand on arrache les feuilles du figuier.
914Les âmes sorties de ce monde émigrent vers les astres, qui sont des êtres animés.
916ANTOINE se met à rire.
918Ah ! ah ! quelle absurde imagination !
920UN HOMME sans barbe et d’apparence austère :
922En quoi ?
924Antoine va répondre. Mais Hilarion lui dit tout bas que cet homme est l’immense Origène ; et
926MANÈS reprend :
928D’abord elles s’arrêtent dans la lune, où elles se purifient. Ensuite elles montent dans le soleil.
930ANTOINE lentement :
932Je ne connais rien… qui nous empêche… de le croire.
934MANÈS
936Le but de toute créature est la délivrance du rayon céleste enfermé dans la matière. Il s’en échappe plus facilement par les parfums, les épices, l’arome du vin cuit, les choses légères qui ressemblent à des pensées. Mais les actes de la vie l’y retiennent. Le meurtrier renaîtra dans le corps d’un célèphe, celui qui tue un animal deviendra cet animal ; si tu plantes une vigne, tu seras lié dans ses rameaux. La nourriture en absorbe. Donc, privez-vous ! jeûnez !
938HILARION
940Ils sont tempérants, comme tu vois !
942MANÈS
944Il y en a beaucoup dans les viandes, moins dans les herbes. D’ailleurs les Purs, grâce à leurs mérites, dépouillent les végétaux de cette partie lumineuse et elle remonte à son foyer. Les animaux, par la génération, l’emprisonnent dans la chair. Donc, fuyez les femmes !
946HILARION
948Admire leur continence !
950MANÈS
952Ou plutôt, faites si bien qu’elles ne soient pas fécondes. – Mieux vaut pour l’âme tomber sur la terre que de languir dans des entraves charnelles !
954ANTOINE
956Ah ! l’abomination !
958HILARION
960Qu’importe la hiérarchie des turpitudes ? l’Église a bien fait du mariage un sacrement !
962SATURNIN en costume de Syrie.
964Il propage un ordre de choses funestes ! Le Père, pour punir les anges révoltés, leur ordonna de créer le monde. Le Christ est venu, afin que le Dieu des Juifs qui était un de ces anges…
966ANTOINE
968Un ange ? lui ! le Créateur !
970CERDON
972N’a-t-il pas voulu tuer Moïse, tromper ses prophètes, séduit les peuples, répandu le mensonge et l’idolâtrie ?
974MARCION
976Certainement, le Créateur n’est pas le vrai Dieu !
978SAINT CLÉMENT D’ALEXANDRIE
980La matière est éternelle !
982BARDESANES en mage de Babylone :
984Elle a été formée par les Sept Esprits planétaires.
986LES HERNIENS
988Les anges ont fait les âmes !
990LES PRISCILLIANIENS
992C’est le Diable qui a fait le monde !
994ANTOINE se rejette en arrière :
996Horreur !
998HILARION le soutenant :
1000Tu te désespères trop vite ! tu comprends mal leur doctrine ! En voici un qui a reçu la sienne de Théodas, l’ami de saint Paul. Écoute-le !
1002Et, sur un signe d’Hilarion,
1004VALENTIN en tunique de toile d’argent, la voix sifflante et le crâne pointu :
1006Le monde est l’œuvre d’un Dieu en délire.
1008ANTOINE baisse la tête.
1010L’œuvre d’un Dieu en délire !…
1012Après un long silence :
1014Comment cela ?
1016VALENTIN
1018Le plus parfait des êtres, des Éons, l’Abîme, reposait au sein de la Profondeur avec la Pensée. De leur union sortit l’intelligence, qui eut pour compagne la Vérité.
1020L’Intelligence et la Vérité engendrèrent le Verbe et la Vie, qui à leur tour, engendrèrent l’Homme et l’Église ; – et cela fait huit Éons !
1022Il compte sur ses doigts.
1024Le Verbe et la Vérité produisirent dix autres Éons, c’est-à-dire cinq couples. L’Homme et l’Église en avaient produit douze autres, parmi lesquels le Paraclet et la Foi, l’Espérance et la Charité, le Parfait et la Sagesse, Sophia.
1026L’Ensemble de ces trente Éons constitue le Plérôme, ou Universalité de Dieu. Ainsi, comme les échos d’une voix qui s’éloigne, comme les effluves d’un parfum qui s’évapore, comme les feux du soleil qui se couche, les Puissances émanées du Principe vont toujours s’affaiblissant.
1028Mais Sophia, désireuse de connaître le Père s’élança hors du Plérôme ; – et le Verbe fit alors un autre couple, le Christ et le Saint-Esprit, qui avait relié entre eux tous les Éons ; et tous ensemble ils formèrent Jésus, la fleur du Plérôme.
1030Cependant, l’effort de Sophia pour s’enfuir avait laissé dans le vide une image d’elle, une substance mauvaise, Acharamoth. Le Sauveur en eut pitié, la délivra des passions ; – et du sourire d’Acharamoth délivrée la lumière naquit ; ses larmes firent les eaux, sa tristesse engendra la matière noire.
1032D’Acharamoth sortit le Démiurge, fabricateur des mondes, des cieux et du Diable. Il habite bien plus bas que le Plérôme, sans même l’apercevoir, tellement qu’il se croit le vrai Dieu, et répète par la bouche de ses prophètes : « Il n’y a d’autre Dieu que moi ! » Puis il fit l’homme, et lui jeta dans l’âme la semence immatérielle, qui était l’Église, reflet de l’autre Église placée dans le Plérôme.
1034Acharamoth, un jour, parvenant à la région la plus haute, se joindra au Sauveur ; le feu caché dans le monde anéantira toute matière, se dévorera lui-même, et les hommes, devenus de purs esprits, épouseront des anges !
1036ORIGÈNE
1038Alors le Démon sera vaincu, et le règne de Dieu commencera !
1040Antoine retient un cri ; et aussitôt,
1042BASILIDE le prenant par le coude :
1044L’Être suprême avec les émanations infinies s’appelle Abraxas, et le Sauveur avec toutes ses vertus Kaulakau, autrement ligne-sur-ligne, rectitude-sur-rectitude.
1046On obtient la force de Kaulakau par le secours de certains mots, inscrits sur cette calcédoine pour faciliter la mémoire.
1048Et il montre à son cou une petite pierre où sont gravées des lignes bizarres.
1050Alors tu seras transporté dans l’invisible ; et supérieur à la loi, tu mépriseras tout, même la vertu !
1052Nous autres, les Purs, nous devons fuir la douleur, d’après l’exemple de Kaulakau.
1054ANTOINE
1056Comment ! et la croix ?
1058LES ELKHESAÏTES en robe d’hyacinthe, lui répondent :
1060La tristesse, la bassesse, la condamnation et l’oppression de mes pères sont effacées, grâce à la mission qui est venue !
1062On peut renier le Christ inférieur, l’homme-Jésus ; mais il faut adorer l’autre Christ, éclos dans sa personne sous l’aile de la Colombe.
1064Honorez le mariage ! Le Saint-Esprit est féminin !
1066Hilarion a disparu ; et Antoine poussé par la foule arrive devant
1068LES CARPOCRATIENS étendus avec des femmes sur des coussins d’écarlate :
1070Avant de rentrer dans l’Unique, tu passeras par une série de conditions et d’actions. Pour t’affranchir des ténèbres, accomplis dès maintenant, leurs œuvres ! L’époux va dire à l’épouse : « Fais la charité à ton frère », et elle te baisera.
1072LES NICOLAÏTES assemblés autour d’un mets qui fume :
1074C’est de la viande offerte aux idoles ; prends-en ! L’apostasie est permise quand le cœur est pur. Gorge ta chair de ce qu’elle demande. Tâche de l’exterminer à force de débauches ! Prounikos, la mère du Ciel, s’est vautrée dans les ignominies.
1076LES MARCOSIENS avec des anneaux d’or et ruisselants de baume :
1078Entre chez nous pour t’unir à l’Esprit ! Entre chez nous pour boire l’immortalité !
1080Et l’un d’eux lui montre, derrière une tapisserie, le corps d’un homme terminé par une tête d’âne. Cela représente Sabaoth, père du Diable. En marque de haine, il crache dessus.
1082Un autre découvre un lit très bas, jonché de fleurs, en disant que
1084Les noces spirituelles vont s’accomplir.
1086Un troisième tient une coupe de verre, fait une invocation ; du sang y paraît :
1088Ah ! le voilà ! le voilà ! le sang du Christ !
1090Antoine s’écarte. Mais il est éclaboussé par l’eau qui saute d’une cuve.
1092LES HELVIDIENS s’y jettent la tête en bas, en marmottant :
1094L’homme régénéré par le baptême est impeccable !
1096Puis il passe près d’un grand feu, où se chauffent les Adamites, complètement nus pour imiter la pureté du paradis ; et il se heurte aux
1098MESSALIENS vautrés sur les dalles, à moitié endormis, stupides :
1100Oh ! écrase-nous si tu veux, nous ne bougerons pas ! Le travail est un péché, toute occupation mauvaise !
1102Derrière ceux-là, les abjects
1104PATERNIENS, hommes, femmes et enfants, pêle-mêle sur un tas d’ordures, relèvent leur faces hideuses barbouillées de vin :
1106Les parties inférieures du corps faites par le Diable lui appartiennent. Buvons, mangeons, forniquons !
1108ÆTIUS
1110Les crimes sont des besoins au-dessous du regard de Dieu !
1112Mais tout à coup
1114UN HOMME, vêtu d’un manteau carthaginois, bondit au milieu d’eux, avec un paquet de lanières à la main ; et frappant au hasard de droite et de gauche, violemment.
1116Ah ! imposteurs, brigands, simoniaques, hérétiques et démons ! la vermine des écoles, la lie de l’enfer ! Celui-là, Marcion, c’est un matelot de Sinope excommunié pour inceste ; on a banni Carpocras comme magicien ; Ætius a volé sa concubine, Nicolas prostitué sa femme ; et Manès, qui se fait appeler le Bouddha et qui se nomme Cubricus, fut écorché vif avec une pointe de roseau, si bien que sa peau tannée se balance aux portes de Ctésiphon !
1118ANTOINE a reconnu Tertullien, et s’élance pour le rejoindre :
1120Maître ! à moi ! à moi !
1122TERTULLIEN continuant :
1124Brisez les images ! voilez les vierges ! Priez, jeûnez, pleurez mortifiez-vous ! Pas de philosophie ! pas de livres ! après Jésus la science est inutile !
1126Tous ont fui ; et Antoine voit, à la place de Tertullien, une femme assise sur un banc de pierre.
1128Elle sanglote, la tête appuyée contre une colonne, les cheveux pendants, le corps affaissé dans une longue simarre brune.
1130Puis, ils se trouvent l’un près de l’autre, loin de la foule ; – et un silence, un apaisement extraordinaire s’est fait, comme dans les bois, quand le vent s’arrête et que les feuilles tout à coup ne remuent plus.
1132Cette femme est très belle, flétrie pourtant et d’une pâleur de sépulcre. Ils se regardent ; et leurs yeux s’envoient, comme un flot de pensées, mille choses anciennes, confuses et profondes. Enfin,
1134PRISCILLA se met à dire :
1136J’étais dans la dernière chambre des bains, et je m’endormais au bourdonnement des rues.
1138Tout à coup j’entendis des clameurs. On criait : « C’est un magicien ! c’est le Diable ! » Et la foule s’arrêta devant notre maison, en face du temple d’Esculape. Je me haussai avec les poignets jusqu’à la hauteur du soupirail.
1140Sur le péristyle du temple, il y avait un homme qui portait un carcan de fer à son cou. Il prenait des charbons dans un réchaud, et il s’en faisait sur la poitrine de larges traînées, en appelant « Jésus, Jésus ! » Le peuple disait : « Cela n’est pas permis ! lapidons-le ! » Lui, il continuait. C’étaient des choses inouïes, transportantes. Des fleurs larges comme le soleil tournaient devant mes yeux, et j’entendais dans les espaces une harpe d’or vibrer. Le jour tomba. Mes bras lâchèrent les barreaux, mon corps défaillit, et quand il m’eut emmenée à sa maison…
1142ANTOINE
1144De qui donc parles-tu ?
1146PRISCILLA
1148Mais, de Montanus !
1150ANTOINE
1152Il est mort, Montanus.
1154PRISCILLA
1156Ce n’est pas vrai !
1158UNE VOIX
1160Non, Montanus n’est pas mort !
1162Antoine se retourne ; et près de lui, de l’autre côté, sur le banc, une seconde femme est assise, – blonde celle-là, et encore plus pâle, avec des bouffissures sous les paupières comme si elle avait longtemps pleuré. Sans qu’il l’interroge, elle dit :
1164MAXIMILLA
1166Nous revenions de Tarse par les montagnes, lorsqu’à un détour du chemin, nous vîmes un homme sous un figuier.
1168Il cria de loin : « Arrêtez-vous ! » et il se précipita en nous injuriant. Les esclaves accoururent. Il éclata de rire. Les chevaux se cabrèrent. Les molosses hurlaient tous.
1170Il était debout. La sueur coulait sur son visage. Le vent faisait claquer son manteau.
1172En nous appelant par nos noms, il nous reprochait la vanité de nos œuvres, l’infamie de nos corps ; – et il levait le poing du côté des dromadaires, à cause des clochettes d’argent qu’ils portent sous la mâchoire.
1174Sa fureur me versait l’épouvante dans les entrailles ; c’était pourtant comme une volupté qui me berçait, m’enivrait.
1176D’abord, les esclaves s’approchèrent. « Maître, dirent-ils, nos bêtes sont fatiguées ; » puis ce furent les femmes : « Nous avons peur, » et les esclaves s’en allèrent. Puis, les enfants se mirent à pleurer : « Nous avons faim ! » Et comme on n’avait pas répondu aux femmes, elles disparurent.
1178Lui, il parlait. Je sentis quelqu’un près de moi. C’était l’époux ; j’écoutais l’autre. Il se traîna parmi les pierres en s’écriant : « Tu m’abandonnes ? » et je répondis : « Oui, va-t’en ! » – afin d’accompagner Montanus.
1180ANTOINE
1182Un eunuque !
1184PRISCILLA
1186Ah ! cela t’étonne, cœur grossier ! Cependant Madeleine, Jeanne, Marthe et Suzanne n’entraient pas dans la couche du Sauveur. Les âmes, mieux que les corps, peuvent s’étreindre avec délire. Pour conserver impunément Eustolie, Léonce l’évêque se mutila, – aimant mieux son amour que sa virilité. Et puis, ce n’est pas ma faute ; un esprit m’y contraint ; Sotas n’a pu me guérir. Il est cruel, pourtant ! Qu’importe ! Je suis la dernière des prophétesses ; et après moi, la fin du monde viendra.
1188MAXIMILLA
1190Il m’a comblée de ses dons. Aucune, d’ailleurs, ne l’aime autant, et n’en est plus aimée !
1192PRISCILLA
1194Tu mens ! c’est moi !
1196MAXIMILLA
1198Non, c’est moi !
1200Elles se battent.
1202Entre leurs épaules paraît la tête d’un nègre.
1204MONTANUS couvert d’un manteau noir, fermé par deux os de mort :
1206Apaisez-vous, mes colombes ! Incapables du bonheur terrestre, nous sommes par cette union dans la plénitude spirituelle. Après l’âge du Père, l’âge du Fils ; et j’inaugure le troisième, celui du Paraclet. Sa lumière m’est venue durant les quarante nuits que la Jérusalem céleste a brillé dans le firmament, au-dessus de ma maison, à Pepuza.
1208Ah ! comme vous criez d’angoisse quand les lanières vous flagellent ! comme vos membres endoloris se présentent à mes ardeurs ! comme vous languissez sur ma poitrine, d’un irréalisable amour ! Il est si fort qu’il vous a découvert des mondes, et vous pouvez maintenant apercevoir les âmes avec vos yeux.
1210Antoine fait un geste d’étonnement.
1212TERTULLIEN revenu près de Montanus :
1214Sans doute, puisque l’âme a un corps, – ce qui n’a point de corps n’existant pas.
1216MONTANUS
1218Pour la rendre plus subtile, j’ai institué des mortifications nombreuses, trois carêmes par an, et pour chaque nuit des prières où l’on ferme la bouche, – de peur que l’haleine en s’échappant ne ternisse la pensée. Il faut s’abstenir des secondes noces, ou plutôt de tout mariage ! Les anges ont péché avec les femmes.
1220LES ARCONTIQUES en cilices de crins :
1222Le Sauveur a dit : « Je suis venu pour détruire l’œuvre de la femme. »
1224LES TATIANIENS en cilices de joncs :
1226L’arbre du mal, c’est elle ! Les habits de peau sont notre corps.
1228Et, avançant toujours du même côté, Antoine rencontre
1230LES VALÉSIENS étendus par terre, avec des plaques rouges au bas du ventre, sous leur tunique.
1232Ils lui présentent un couteau :
1234Fais comme Origène et comme nous ! Est-ce la douleur que tu crains, lâche ? Est-ce l’amour de ta chair qui te retient, hypocrite ?
1236Et, pendant qu’il est à les regarder se débattre, étendus sur le dos dans les mares de leur sang,
1238LES CAÏNITES, les cheveux noués par une vipère, passent près de lui en vociférant à son oreille :
1240Gloire à Caïn ! gloire à Sodome ! gloire à Judas !
1242Caïn fit la race des forts. Sodome épouvanta la terre avec son châtiment ; et c’est par Judas que Dieu sauva le monde ! – Oui, Judas ! sans lui pas de mort et pas de rédemption !
1244Ils disparaissent sous la horde des
1246CIRCONCELLIONS vêtus de peaux de loup, couronnés d’épines, et portant des massues de fer :
1248Écrasez le fruit ! troublez la source ! noyez l’enfant ! Pillez le riche qui se trouve heureux, qui mange beaucoup ! Battez le pauvre qui envie la housse de l’âne, le repas du chien, le nid de l’oiseau, et qui se désole parce que les autres ne sont pas des misérables comme lui.
1250Nous, les Saints, pour hâter la fin du monde, nous empoisonnons, brûlons, massacrons !
1252Le salut n’est que dans le martyre. Nous nous donnons le martyre. Nous enlevons avec des tenailles la peau de nos têtes, nous étalons nos membres sous les charrues, nous nous jetons dans la gueule des fours !
1254Honni le baptême ! honnie l’eucharistie ! honni le mariage ! damnation universelle !
1256Alors, dans toute la basilique, c’est un redoublement de fureurs.
1258Les Audiens tirent des flèches contre le Diable ; les Collyridiens lancent au plafond des voiles bleues ; les Ascites se prosternent devant un outre ; les Marcionites baptisent un mort avec de l’huile. Auprès d’Appelles, une femme, pour expliquer mieux son idée, fait voir un pain rond dans une bouteille ; une autre, au milieu des Sampséens, distribue comme une hostie la poussière de ses sandales. Sur le lit des Marcosiens jonché de roses, deux amants s’embrassent. Les Circoncellions s’entr’égorgent, les Valésiens râlent, Bardesane chante, Carpocras danse, Maximilla et Priscilla poussent des gémissements sonores ; – et la fausse prophétesse de Cappadoce, toute nue, accoudée sur un lion et secouant trois flambeaux, hurle l’Invocation-Terrible.
1260Les colonnes se balancent comme des troncs d’arbres, les amulettes aux cous des Hérésiarques entre-croisent des lignes de feux, les constellations dans les chapelles s’agitent, et les murs reculent sous le va-et-vient de la foule, dont chaque tête est un flot qui saute et rugit.
1262Cependant, – du fond même de la clameur, une chanson s’élève avec des éclats de rire, où le nom de Jésus revient.
1264Ce sont des gens de la plèbe, tous frappant dans leurs mains pour marquer la cadence. Au milieu d’eux est
1266ARIUS en costume de diacre.
1268Les fous qui déclament contre moi prétendent expliquer l’absurde ; et pour les perdre tout à fait, j’ai composé des petits poèmes tellement drôles, qu’on les sait par cœur dans les moulins, les tavernes et les ports.
1270Mille fois non ! le Fils n’est pas coéternel au Père, ni de même substance ! Autrement il n’aurait pas dit : « Père, éloigne de moi ce calice ! – Pourquoi m’appelez-vous bon ? Dieu seul est bon ! – Je vais à mon Dieu, à votre Dieu ! » et d’autres paroles attestant sa qualité de créature. Elle nous est démontrée, de plus, par tous ses noms : agneau, pasteur, fontaine, sagesse, fils de l’homme, prophète, bonne voie, pierre angulaire !
1272SABELLIUS Moi, je soutiens que tous deux sont identiques.
1274ARIUS Le concile d’Antioche a décidé le contraire.
1276ANTOINE Qu’est-ce donc que le Verbe ?… Qu’était Jésus ?
1286LES APOLLINARISTES Il en a pris l’apparence ! il a simulé la Passion.
1288MARCEL D’ANCYRE C’est un développement du Père !
1290LE PAPE CALIXTE Père et Fils sont les deux modes d’un seul Dieu !
1292MÉTHODIUS
1294Il fut d’abord dans Adam, puis dans l’homme !
1296CÉRINTHE
1298Et il ressuscitera !
1300VALENTIN
1302Impossible, – son corps étant céleste !
1304PAUL DE SAMOSATE
1306Il n’est Dieu que depuis son baptême !
1308HERMOGÈNE
1310Il habite le soleil !
1312Et tous les hérésiarques font un cercle autour d’Antoine, qui pleure, la tête dans ses mains.
1314UN JUIF à barbe rouge, et la peau maculée de lèpre, s’avance tout près de lui ; – et ricanant horriblement :
1316Son âme était l’âme d’Ésaü ! Il souffrait de la maladie bellérophontienne ; et sa mère, la parfumeuse, s’est livrée à Pantherus, un soldat romain, sur des gerbes de maïs, un soir de moisson.
1318ANTOINE vivement, relève sa tête, les regarde sans parler ; puis marchant droit sur eux :
1320Docteurs, magiciens, évêques et diacres, hommes et fantômes, arrière ! arrière ! Vous êtes tous des mensonges !
1322LES HÉRÉSIARQUES
1324Nous avons des martyrs plus martyrs que les tiens, des prières plus difficiles, des élans d’amour supérieurs, des extases aussi longues.
1326ANTOINE
1328Mais pas de révélation ! pas de preuves !
1330Alors tous brandissent dans l’air des rouleaux de papyrus, des tablettes de bois, des morceaux de cuir, des bandes d’étoffes ; – et se poussant les uns les autres :
1332LES CÉRINTHIENS
1334Voilà l’Évangile des Hébreux !
1336LES MARCIONITES
1338L’Évangile du Seigneur !
1340LES MARCOSIENS
1342L’Évangile d’Ève !
1344LES ENCRATITES
1346L’Évangile de Thomas !
1348LES CAÏNITES
1350L’Évangile de Judas !
1352BASILIDE
1354Le traité de l’âme advenue !
1356MANÈS
1358La prophétie de Barcouf !
1360Antoine se débat, leur échappe ; – et il aperçoit dans un coin, plein d’ombre,
1362LES VIEUX ÉBIONITES desséchés comme des momies, le regard éteint, les sourcils blancs.
1364Ils disent, d’une voix chevrotante :
1366Nous l’avons connu, nous autres, nous l’avons connu, le fils du charpentier ! Nous étions de son âge, nous habitions dans sa rue. Il s’amusait avec de la boue à modeler des petits oiseaux, sans avoir peur du coupant des tailloirs, aidait son père dans son travail, ou assemblait pour sa mère des pelotons de laine teinte. Puis, il fit un voyage en Égypte, d’où il rapporta de grands secrets. Nous étions à Jéricho, quand il vint trouver le mangeur de sauterelles. Ils causèrent à voix basse, sans que personne pût les entendre. Mais c’est à partir de ce moment qu’il fit du bruit en Galilée et qu’on a débité sur son compte beaucoup de fables.
1368Ils répètent, en tremblotant :
1370Nous l’avons connu, nous autres ! nous l’avons connu !
1372ANTOINE
1374Ah ! encore, parlez ! parlez ! Comment était son visage ?
1376TERTULLIEN
1378D’un aspect farouche et repoussant ; – car il s’était chargé de tous les crimes, toutes les douleurs, et toutes les difformités du monde.
1380ANTOINE
1382Oh ! non ! non ! Je me figure, au contraire, que toute sa personne avait une beauté plus qu’humaine.
1384EUSÈBE DE CÉSARÉE
1386Il y a bien à Paneades, contre une vieille masure, dans un fouillis d’herbes, une statue de pierre, élevée, à ce qu’on prétend, par l’hémorroïdesse. Mais le temps lui a rongé la face, et les pluies ont gâté l’inscription.
1388Une femme sort du groupe des Carpocratiens.
1390MARCELLINA
1392Autrefois, j’étais diaconesse à Rome dans une petite église, où je faisais voir aux fidèles les images en argent de saint Paul, d’Homère, de Pythagore et de Jésus-Christ.
1394Je n’ai gardé que la sienne.
1396Elle entr’ouvre son manteau.
1398La veux-tu ?
1400UNE VOIX
1402Il reparaît, lui-même, quand nous l’appelons ! c’est l’heure ! Viens !
1404Et Antoine sent tomber sur son bras une main brutale, qui l’entraîne.
1406Il monte un escalier complètement obscur ; – et après bien des marches il arrive devant une porte. Alors, celui qui le mène (est-ce Hilarion ? il n’en sait rien) dit à l’oreille d’un autre : « Le Seigneur va venir, » – et ils sont introduits dans une chambre, basse de plafond, sans meubles.
1408Ce qui le frappe d’abord, c’est en face de lui une longue chrysalide couleur de sang, avec une tête d’homme d’où s’échappent des rayons, et le mot Knouphis, écrit en grec autour. Elle domine un fût de colonne, posé au milieu d’un piédestal. Sur les autres parois de la chambre, des médaillons en fer poli représentent des têtes d’animaux, celle d’un bœuf, d’un lion, d’un aigle, d’un chien, et la tête d’âne – encore !
1410Les lampes d’argile, suspendues au bas de ces images, font une lumière vacillante, Antoine, par un trou de la muraille, aperçoit la lune qui brille au loin sur les flots, et même il distingue leur petit clapotement régulier, avec le bruit sourd d’une carène de navire tapant contre les pierres d’un môle.
1412Des hommes accroupis, la figure sous leurs manteaux, lancent, par intervalles, comme un aboiement étouffé. Des femmes sommeillent, le front sur leurs deux bras que soutiennent leurs genoux, tellement perdues dans leurs voiles qu’on dirait des tas de hardes le long du mur. Auprès d’elles, des enfants demi-nus, tout dévorés de vermine, regardent d’un air idiot les lampes brûler ; – et on ne fait rien ; on attend quelque chose.
1414Ils parlent à voix basse de leurs familles ou se communiquent des remèdes pour leurs maladies. Plusieurs vont s’embarquer au point du jour, la persécution devenant trop forte. Les païens pourtant ne sont pas difficiles à tromper. « Ils croient, les sots, que nous adorons Knouphis ! »
1416Mais un des frères, inspiré tout à coup, se pose devant la colonne, où l’on a mis un pain qui surmonte une corbeille, pleine de fenouil et d’aristoloches.
1418Les autres ont pris leurs places, formant debout trois lignes parallèles.
1420L’INSPIRÉ déroule une pancarte couverte de cylindres entremêlés, puis commence :
1422Sur les ténèbres, le rayon du Verbe descendit et un cri violent s’échappa, qui semblait la voix de la lumière.
1424TOUS répondent, en balançant leurs corps ;
1426Kyrie eleïson !
1428L’INSPIRÉ
1430L’homme, ensuite, fut créé par l’infâme Dieu d’Israël, avec l’auxiliaire de ceux-là :
1436Et il gisait sur la boue, hideux, débile, informe, sans pensée.
1438TOUS d’un ton plaintif :
1440Kyrie eleïson !
1442L’INSPIRÉ
1444Mais Sophia, compatissante, le vivifia d’une parcelle de son âme.
1446Alors, voyant l’homme si beau, Dieu fut pris de colère. Il l’emprisonna dans son royaume en lui interdisant l’arbre de la science.
1448L’autre, encore une fois, le secourut ! Elle envoya le serpent, qui, par de longs détours, le fit désobéir à cette loi de haine.
1450Et l’homme, quand il eut goûté de la science, comprit les choses célestes.
1452TOUS avec force :
1454Kyrie eleïson !
1456L’INSPIRÉ
1458Mais Iabdalaoth, pour se venger, précipita l’homme dans la matière, et le serpent avec lui !
1460TOUS très bas :
1462Kyrie eleïson !
1464Ils ferment la bouche, puis se taisent.
1466Les senteurs du port se mêlent dans l’air chaud à la fumée des lampes. Leurs mèches, en crépitant, vont s’éteindre ; de longs moustiques tournoient. Et Antoine râle d’angoisse ; c’est comme le sentiment d’une monstruosité flottant autour de lui, l’effroi d’un crime près de s’accomplir.
1468Mais
1470L’INSPIRÉ frappant du talon, claquant des doigts, hochant la tête, psalmodie sur un rythme furieux, au son des cymbales et d’une flûte aiguë :
1472Viens ! viens ! viens ! sors de ta caverne !
1474Véloce qui cours sans pieds, capteur qui prends sans mains !
1476Sinueux comme les fleuves, orbiculaire comme le soleil, noir avec des taches d’or, comme le firmament semé d’étoiles ! Pareil aux enroulements de la vigne et aux circonvolutions des entrailles !
1478Inengendré ! mangeur de terre ! toujours jeune ! perspicace ! honoré à Épidaure ! Bon pour les hommes ! qui as guéri le roi Ptolémée, les soldats de Moïse, et Glaucus fils de Minos !
1480Viens ! viens ! viens ! sors de ta caverne !
1482TOUS répètent :
1484Viens ! viens ! viens ! sors de ta caverne !
1486Cependant, rien ne se montre.
1488Pourquoi ? qu’a-t-il ?
1490Et on se concerte, on propose des moyens.
1492Un vieillard offre une motte de gazon. Alors un soulèvement se fait dans la corbeille. La verdure s’agite, des fleurs tombent, – et la tête d’un python paraît.
1494Il passe lentement sur le bord du pain, comme un cercle qui tournerait autour d’un disque immobile, puis se développe, s’allonge ; il est énorme et d’un poids considérable. Pour empêcher qu’il ne frôle la terre, les hommes le tiennent contre leur poitrine, les femmes sur leur tête, les enfants au bout de leurs bras ; – et sa queue, sortant par le trou de la muraille, s’en va indéfiniment jusqu’au fond de la mer. Ses anneaux se dédoublent emplissent la chambre ; ils enferment Antoine.
1496LES FIDÈLES collant leur bouche contre sa peau, s’arrachent le pain qu’il a mordu.
1498C’est toi ! c’est toi !
1500Élevé d’abord par Moïse, brisé par Ézéchias, rétabli par le Messie. Il t’avait bu dans les ondes du baptême ; mais tu l’as quitté au jardin des Olives, et il sentit alors toute sa faiblesse.
1502Tordu à la barre de la croix, et plus haut que sa tête, en bavant sur la couronne d’épines, tu le regardais mourir. – Car tu n’es pas Jésus, toi, tu es le Verbe ! tu es le Christ !
1504Antoine s’évanouit d’horreur, et il tombe devant sa cabane sur les éclats de bois, où brûle doucement la torche qui a glissé de sa main.
1506Cette commotion lui fait entr’ouvrir les yeux ; et il aperçoit le Nil, onduleux et clair sous la blancheur de la lune, comme un grand serpent au milieu des sables ; – si bien que l’hallucination le reprenant, il n’a pas quitté les Ophites ; ils l’entourent, l’appellent, charrient des bagages, descendent vers le port. Il s’embarque avec eux.
1508Un temps inappréciable s’écoule.
1510Puis la voûte d’une prison l’environne. Des barreaux, devant lui, font des lignes noires sur un fond bleu ; – et à ses côtés, dans l’ombre, des gens pleurent et prient entourés d’autres qui les exhortent et les consolent.
1512Au dehors, on dirait le bourdonnement d’une foule, et la splendeur d’un jour d’été.
1514Des voix aiguës crient des pastèques, de l’eau, des boissons à la glace, des coussins d’herbes pour s’asseoir. De temps à autre, des applaudissements éclatent. Il entend marcher sur sa tête.
1516Tout à coup, part un long mugissement, fort et caverneux comme le bruit de l’eau dans un aqueduc.
1518Et il aperçoit en face, derrière les barreaux d’une autre loge, un lion qui se promène, – puis une ligne de sandales, de jambes nues et de franges de pourpre. Au delà, des couronnes de monde étagées symétriquement vont en s’élargissant depuis la plus basse qui enferme l’arène jusqu’à la plus haute, où se dressent des mâts pour soutenir un voile d’hyacinthe, tendu dans l’air, sur des cordages. Des escaliers qui rayonnent vers le centre, coupent, à intervalles égaux, ces grands cercles de pierre. Leurs gradins disparaissent sous un peuple assis, chevaliers, sénateurs, soldats, plébéiens, vestales et courtisanes, – en capuchons de laine, en manipules de soie, en tuniques fauves, avec des aigrettes de pierreries, des panaches de plumes, des faisceaux de licteurs ; et tout cela grouillant, criant, tumultueux et furieux l’étourdit, comme une immense cuve bouillonnante. Au milieu de l’arène, sur un autel, fume un vase d’encens.
1520Ainsi, les gens qui l’entourent sont des chrétiens condamnés aux bêtes. Les hommes portent le manteau rouge des pontifes de Saturne, les femmes les bandelettes de Cérès. Leurs amis se partagent des bribes de leurs vêtements, des anneaux. Pour s’introduire dans la prison, il a fallu, disent-ils, donner beaucoup d’argent. Qu’importe ! ils resteront jusqu’à la fin.
1522Parmi ces consolateurs, Antoine remarque un homme chauve, en tunique noire, dont la figure s’est déjà montrée quelque part ; il les entretient du néant du monde et de la félicité des élus. Antoine est transporté d’amour. Il souhaite l’occasion de répandre sa vie pour le Sauveur, ne sachant pas s’il n’est point lui-même un de ces martyrs.
1524Mais, sauf un Phrygien à longs cheveux, qui reste les bras levés, tous ont l’air triste. Un vieillard sanglote sur un banc, et un jeune homme rêve, debout, la tête basse.
1526LE VIEILLARD n’a pas voulu payer, à l’angle d’un carrefour, devant une statue de Minerve ; et il considère ses compagnons avec un regard qui signifie :
1528Vous auriez dû me secourir ! Des communautés s’arrangent quelquefois pour qu’on les laisse tranquilles. Plusieurs d’entre vous ont même obtenu de ces lettres déclarant faussement qu’on a sacrifié aux idoles.
1530Il demande :
1532N’est-ce pas Petrus d’Alexandrie qui a réglé ce qu’on doit faire quand on a fléchi dans les tourments ?
1534Puis, en lui-même :
1536Ah ! cela est bien dur à mon âge ! mes infirmités me rendent si faible ! Cependant, j’aurais pu vivre jusqu’à l’autre hiver, encore !
1538Le souvenir de son petit jardin l’attendrit ; – et il regarde du côté de l’autel.
1540LE JEUNE HOMME qui a troublé, par des coups, une fête d’Apollon, murmure :
1542Il ne tenait qu’à moi, pourtant, de m’enfuir dans les montagnes !
1544— Les soldats t’auraient pris, dit un des frères.
1546— Oh ! j’aurais fait comme Cyprien ; je serais revenu ; et, la seconde fois, j’aurais eu plus de force, bien sûr !
1548Ensuite, il pense aux jours innombrables qu’il devait vivre, à toutes les joies qu’il n’aura pas connues ; – et il regarde du côté de l’autel.
1550Mais
1552L’HOMME EN TUNIQUE NOIRE accourt sur lui :
1554Quel scandale ! Comment, toi, une victime d’élection ? Toutes ces femmes qui te regardent, songe donc ! Et puis Dieu, quelquefois, fait un miracle. Pionius engourdit la main de ses bourreaux, le sang de Polycarpe éteignait les flammes de son bûcher.
1556Il se tourne vers le vieillard :
1558Père, père ! tu dois nous édifier par ta mort. En la retardant, tu commettrais sans doute quelque action mauvaise qui perdrait le fruit des bonnes. D’ailleurs la puissance de Dieu est infinie. Peut-être que ton exemple va convertir le peuple entier.
1560Et dans la loge en face, les lions passent et reviennent sans s’arrêter, d’un mouvement continu, rapide. Le plus grand tout à coup regarde Antoine, se met à rugir – et une vapeur sort de sa gueule.
1562Les femmes sont tassées contre les hommes.
1564LE CONSOLATEUR va de l’un à l’autre.
1566Que diriez-vous, que dirais-tu, si on te brûlait avec des plaques de fer, si des chevaux t’écartelaient, si ton corps enduit de miel était dévoré par les mouches ! Tu n’auras que la mort d’un chasseur qui est surpris dans un bois.
1568Antoine aimerait mieux tout cela que les horribles bêtes féroces ; il croit sentir leurs dents, leurs griffes, entendre ses os craquer dans leurs mâchoires.
1570Un belluaire entre dans le cachot ; les martyrs tremblent.
1572Un seul est impassible, le Phrygien, qui priait à l’écart. Il a brûlé trois temples ; et il s’avance les bras levés, la bouche ouverte, la tête au ciel, sans rien voir, comme un somnambule.
1574LE CONSOLATEUR s’écrie :
1576Arrière ! arrière ! L’esprit de Montanus vous prendrait.
1578TOUS reculent, en vociférant :
1580Damnation au Montaniste !
1582Ils l’injurient, crachent dessus, voudraient le battre.
1584Les lions cabrés se mordent à la crinière. Le peuple hurle : « Aux bêtes ! aux bêtes ! »
1586Les martyrs, éclatant en sanglots, s’étreignent. Une coupe de vin narcotique leur est offerte. Ils se la passent de main en main, vivement.
1588Contre la porte de la loge, un autre belluaire attend le signal. Elle s’ouvre ; un lion sort.
1590Il traverse l’arène, à grands pas obliques. Derrière lui, à la file, paraissent les autres lions, puis un ours, trois panthères, des léopards. Ils se dispersent comme un troupeau dans une prairie.
1592Le claquement d’un fouet retentit. Les chrétiens chancellent, – et, pour en finir, leurs frères les poussent. Antoine ferme les yeux.
1594Il les ouvre. Mais des ténèbres l’enveloppent.
1596Bientôt elles s’éclaircissent ; et il distingue une plaine aride et mamelonneuse, comme on en voit autour des carrières abandonnées.
1598Çà et là, un bouquet d’arbustes se lève parmi des dalles à ras de sol ; et des formes blanches, plus indécises que des nuages, sont penchées sur elles.
1600Il en arrive d’autres, légèrement. Des yeux brillent dans la fente des longs voiles. À la nonchalance de leurs pas et aux parfums qui s’exhalent, Antoine reconnaît des patriciennes. Il y a aussi des hommes, mais de condition inférieure, car ils ont des visages à la fois naïfs et grossiers.
1602UNE D’ELLES en respirant largement :
1604Ah ! comme c’est bon l’air de la nuit froide, au milieu des sépulcres ! Je suis si fatiguée de la mollesse des lits, du fracas des jours, de la pesanteur du soleil !
1606Sa servante retire d’un sac en toile une torche qu’elle enflamme. Les fidèles y allument d’autres torches, et vont les planter sur les tombeaux.
1608UNE FEMME haletante :
1610Ah ! enfin, me voilà ! Mais quel ennui que d’avoir épousé un idolâtre !
1612UNE AUTRE
1614Les visites dans les prisons, les entretiens avec nos frères, tout est suspect à nos maris ! – et même il faut nous cacher quand nous faisons le signe de la croix ; ils prendraient cela pour une conjuration magique.
1616UNE AUTRE
1618Avec le mien, c’était tous les jours des querelles ; je ne voulais pas me soumettre aux abus qu’il exigeait de mon corps ; – et afin de se venger, il m’a fait poursuivre comme chrétienne.
1620UNE AUTRE
1622Vous rappelez-vous, Lucius, ce jeune homme si beau, qu’on a traîné par les talons derrière un char, comme Hector, depuis la porte Esquiléenne jusqu’aux montagnes de Tibur ; – et des deux côtés du chemin le sang tachetait les buissons ! J’en ai recueilli les gouttes. Le voilà !
1624Elle tire de sa poitrine une éponge toute noire, la couvre de baisers, puis se jette sur les dalles, en criant :
1626Ah ! mon ami ! mon ami !
1628UN HOMME
1630Il y a juste aujourd’hui trois ans qu’est morte Domitilla. Elle fut lapidée au fond du bois de Proserpine. J’ai recueilli ses os qui brillaient comme des lucioles dans les herbes. La terre maintenant les recouvre !
1632Il se jette sur un tombeau.
1634Ô ma fiancée ! ma fiancée !
1636ET TOUS LES AUTRES par la plaine :
1638Ô ma sœur ! ô mon frère ! ô ma fille ! ô ma mère !
1640Ils sont à genoux, le front dans les mains, ou le corps tout à plat, les deux bras étendus ; – et les sanglots qu’ils retiennent soulèvent leur poitrine à la briser. Ils regardent le ciel en disant :
1642Aie pitié de son âme, ô mon Dieu ! Elle languit au séjour des ombres ; daigne l’admettre dans la Résurrection, pour qu’elle jouisse de ta lumière !
1644Ou, l’œil fixé sur les dalles, ils murmurent :
1646Apaise-toi, ne souffre plus ! Je t’ai apporté du vin, des viandes !
1648UNE VEUVE
1650Voici du pultis fait par moi, selon son goût, avec beaucoup d’œufs et double mesure de farine ! Nous allons le manger ensemble, comme autrefois, n’est-ce pas ?
1652Elle en porte un peu à ses lèvres ; et, tout à coup, se met à rire d’une façon extravagante, frénétique.
1654Les autres, comme elle, grignotent quelque morceau, boivent une gorgée.
1656Ils se racontent les histoires de leurs martyres : la douleur s’exalte, les libations redoublent. Leurs yeux noyés de larmes se fixent les uns sur les autres. Ils balbutient d’ivresse et de désolation ; peu à peu, leurs mains se touchent, leurs lèvres s’unissent, les voiles s’entr’ouvrent, et ils se mêlent sur les tombes entre les coupes et les flambeaux.
1658Le ciel commence à blanchir. Le brouillard mouille leurs vêtements ; – et, sans avoir l’air de se connaître, ils s’éloignent les uns des autres par des chemins différents, dans la campagne.
1660Le soleil brille ; les herbes ont grandi, la plaine s’est transformée.
1662Et Antoine voit nettement à travers des bambous une forêt de colonnes, d’un gris bleuâtre. Ce sont des troncs d’arbres provenant d’un seul tronc. De chacune de ses branches descendent d’autres branches qui s’enfoncent dans le sol ; et l’ensemble de toutes ces lignes horizontales et perpendiculaires, indéfiniment multipliées, ressemblerait à une charpente monstrueuse, si elles n’avaient une petite figue de place en place, avec un feuillage noirâtre, comme celui du sycomore.
1664Il distingue dans leurs enfourchures des grappes de fleurs jaunes, des fleurs violettes et des fougères, pareilles à des plumes d’oiseaux.
1666Sous les rameaux les plus bas, se montrent çà et là les cornes d’un bubal, ou les yeux brillants d’une antilope ; des perroquets sont juchés, des papillons voltigent, des lézards se traînent, des mouches bourdonnent ; et on entend, au milieu du silence, comme la palpitation d’une vie profonde.
1668À l’entrée du bois, sur une manière de bûcher, est une chose étrange – un homme – enduit de bouse de vache, complètement nu, plus sec qu’une momie ; ses articulations forment des nœuds à l’extrémité de ses os qui semblent des bâtons. Il a des paquets de coquilles aux oreilles, la figure très longue, le nez en bec de vautour. Son bras gauche reste droit en l’air, ankylosé, raide comme un pieu ; – et il se tient là depuis si longtemps que des oiseaux ont fait un nid dans sa chevelure.
1670Aux quatre coins de son bûcher flambent quatre feux. Le soleil est juste en face. Il le contemple les yeux grands ouverts ; – et sans regarder Antoine :
1672Brahkmane des bords du Nil, qu’en dis-tu ?
1674Des flammes sortent de tous les côtés par les intervalles des poutres ; et
1676LE GYMNOSOPHISTE reprend :
1678Pareil au rhinocéros, je me suis enfoncé dans la solitude. J’habitais l’arbre derrière moi.
1680En effet, le gros figuier présente, dans ses cannelures, une excavation naturelle de la taille d’un homme.
1682Et je me nourrissais de fleurs et de fruits, avec une telle observance des préceptes, que pas même un chien ne m’a vu manger.
1684Comme l’existence provient de la corruption, la corruption du désir, le désir de la sensation, la sensation du contact, j’ai fui toute action, tout contact ; et – sans plus bouger que la stèle d’un tombeau, exhalant mon haleine par mes deux narines, fixant mon regard sur mon nez et considérant l’éther dans mon esprit, le monde dans mes membres, la lune dans mon cœur, – je songeais à l’essence de la grande Âme d’où s’échappent continuellement, comme des étincelles de feu, les principes de la vie.
1686J’ai saisi enfin l’Âme suprême dans tous les êtres, tous les êtres dans l’Âme suprême ; – et je suis parvenu à y faire entrer mon âme, dans laquelle j’avais fait rentrer mes sens.
1688Je reçois la science, directement du ciel, comme l’oiseau Tchataka qui ne se désaltère que dans les rayons de la pluie.
1690Par cela même que je connais les choses, les choses n’existent plus. Pour moi, maintenant, il n’y a pas d’espoir et pas d’angoisse, pas de bonheur, pas de vertu, ni jour ni nuit, ni toi ni moi, absolument rien.
1692Mes austérités effroyables m’ont fait supérieur aux Puissances. Une contraction de ma pensée peut tuer cent fils de rois, détrôner les dieux, bouleverser le monde.
1694Il a dit tout cela d’une voix monotone.
1696Les feuilles à l’entour se recroquevillent : Des rats, par terre, s’enfuient.
1698Il abaisse lentement ses yeux vers les flammes qui montent, puis ajoute :
1700J’ai pris en dégoût la forme, en dégoût la perception, en dégoût jusqu’à la connaissance elle-même, – car la pensée ne survit pas au fait transitoire qui la cause, et l’esprit n’est qu’une illusion comme le reste.
1702Tout ce qui est engendré périra, tout ce qui est mort doit revivre ; les êtres actuellement disparus séjourneront dans des matrices non encore formées, et reviendront sur la terre pour servir avec douleur d’autres créatures.
1704Mais, comme j’ai roulé dans une multitude infinie d’existences, sous des enveloppes de dieux, d’hommes et d’animaux, je renonce au voyage, je ne veux plus de cette fatigue ! J’abandonne la sale auberge de mon corps, maçonnée de chair, rougie de sang, couverte d’une peau hideuse, pleine d’immondices ; – et, pour ma récompense, je vais enfin dormir au plus profond de l’absolu, dans l’Anéantissement.
1706Les flammes s’élèvent jusqu’à sa poitrine, – puis l’enveloppent. Sa tête passe à travers comme par le trou d’un mur. Ses yeux béants regardent toujours.
1708ANTOINE se relève,
1710La torche, par terre, a incendié les éclats de bois ; et les flammes ont roussi sa barbe.
1712Tout en criant, Antoine trépigne sur le feu ; – et quand il ne reste plus qu’un amas de cendres :
1714Où est donc Hilarion ? Il était là tout à l’heure.
1716Je l’ai vu !
1718Eh ! non, c’est impossible ! je me trompe !
1720Pourquoi ?… Ma cabane, ces pierres, le sable, n’ont peut-être pas plus de réalité. Je deviens fou. Du calme ! où étais-je ? qu’y avait-il ?
1722Ah ! le gymnosophiste !… Cette mort est commune parmi les sages indiens. Kalanos se brûla devant Alexandre ; un autre a fait de même du temps d’Auguste. Quelle haine de la vie il faut avoir ! À moins que l’orgueil ne les pousse ?… N’importe, c’est une intrépidité de martyrs !… Quant à ceux-là, je crois maintenant tout ce qu’on m’avait dit sur les débauches qu’ils occasionnent.
1724Et auparavant ? Oui, je me souviens ! la foule des hérésiarques… Quels cris ! quels yeux ! Mais pourquoi tant de débordements de la chair et d’égarements de l’esprit ?
1726C’est vers Dieu qu’ils prétendent se diriger par toutes ces voies ! De quel droit les maudire, moi qui trébuche dans la mienne ? Quand ils ont disparu, j’allais peut-être en apprendre davantage. Cela tourbillonnait trop vite ; je n’avais pas le temps de répondre. À présent, c’est comme s’il y avait dans mon intelligence plus d’espace et plus de lumière. Je suis tranquille. Je me sens capable… Qu’est-ce donc ? je croyais avoir éteint le feu !
1728Une flamme voltige entre les roches ; et bientôt une voix saccadée se fait entendre, au loin, dans la montagne.
1730Est-ce l’aboiement d’une hyène, ou les sanglots de quelque voyageur perdu ?
1732Antoine écoute. La flamme se rapproche.
1734Et il voit venir une femme qui pleure, appuyée sur l’épaule d’un homme à barbe blanche.
1736Elle est couverte d’une robe de pourpre en lambeaux. Il est nu-tête comme elle, avec une tunique de même couleur, et porte un vase de bronze, d’où s’élève une petite flamme bleue.
1738Antoine a peur – et voudrait savoir qui est cette femme.
1740L’ÉTRANGER (SIMON)
1742C’est une jeune fille, une pauvre enfant, que je mène partout avec moi.
1744Il hausse le vase d’airain.
1746Antoine la considère, à la lueur de cette flamme qui vacille.
1748Elle a sur le visage des marques de morsures, le long des bras des traces de coups ; ses cheveux épars s’accrochent dans les déchirures de ses haillons ; ses yeux paraissent insensibles à la lumière.
1750SIMON
1752Quelquefois, elle reste ainsi, pendant fort longtemps, sans parler, sans manger ; puis elle se réveille, – et débite des choses merveilleuses.
1754ANTOINE
1756Vraiment ?
1758SIMON
1760Ennoia ! Ennoia ! Ennoia ! raconte ce que tu as à dire !
1762Elle tourne ses prunelles comme sortant d’un songe, passe lentement ses doigts sur ses deux sourcils, et d’une voix dolente :
1764HÉLÈNE (ENNOIA)
1766J’ai souvenir d’une région lointaine, couleur d’émeraude. Un seul arbre l’occupe.
1768Antoine tressaille.
1770À chaque degré de ses larges rameaux se tient dans l’air un couple d’Esprits. Les branches autour d’eux s’entrecroisent, comme les veines d’un corps ; et ils regardent la vie éternelle circuler depuis les racines plongeant dans l’ombre jusqu’au faîte qui dépasse le soleil. Moi, sur la deuxième branche, j’éclairais avec ma figure les nuits d’été.
1772ANTOINE se touchant le front.
1774Ah ! ah ! je comprends ! la tête.
1776SIMON le doigt sur la bouche :
1778Chut !…
1780HÉLÈNE
1782La voile restait bombée, la carène fendait l’écume. Il me disait : « Que m’importe si je trouble ma patrie, si je perds mon royaume ! Tu m’appartiendras, dans ma maison ! »
1784Qu’elle était douce la haute chambre de son palais ! Il se couchait sur le lit d’ivoire, et, caressant ma chevelure, chantait amoureusement.
1786À la fin du jour, j’apercevais les deux camps, les fanaux qu’on allumait, Ulysse au bord de sa tente, Achille tout armé conduisant un char le long du rivage de la mer.
1788ANTOINE
1790Mais elle est folle entièrement ! Pourquoi ?…
1792SIMON
1794Chut !… chut !
1796HÉLÈNE
1798Ils m’ont graissée avec des onguents, et ils m’ont vendue au peuple pour que je l’amuse.
1800Un soir, debout, et le cistre en main, je faisais danser des matelots grecs. La pluie, comme une cataracte, tombait sur la taverne, et les coupes de vin chaud fumaient. Un homme entra, sans que la porte fût ouverte.
1802SIMON
1804C’était moi ! je t’ai retrouvée !
1806La voici, Antoine, celle qu’on nomme Sigeh, Ennoia, Barbelo, Prounikos ! Les Esprits gouverneurs du monde furent jaloux d’elle, et ils l’attachèrent dans un corps de femme.
1808Elle a été l’Hélène des Troyens, dont le poète Stesichore a maudit la mémoire. Elle a été Lucrèce, la patricienne violée par les rois. Elle a été Dalila, qui coupait les cheveux de Samson. Elle a été cette fille d’Israël qui s’abandonnait aux boucs. Elle a aimé l’adultère, l’idolâtrie, le mensonge et la sottise. Elle s’est prostituée à tous les peuples. Elle a chanté dans tous les carrefours. Elle a baisé tous les visages.
1810À Tyr, la Syrienne, elle était la maîtresse des voleurs. Elle buvait avec eux pendant les nuits, et elle cachait les assassins dans la vermine de son lit tiède.
1812ANTOINE
1814Eh ! que me fait !…
1816SIMON d’un air furieux :
1818Je l’ai rachetée, te dis-je, – et rétablie en sa splendeur ; tellement que Caïus César Caligula en est devenu amoureux, puisqu’il voulait coucher avec la Lune !
1820ANTOINE
1822Eh bien ?…
1824SIMON
1826Mais c’est elle qui est la Lune ! Le pape Clément n’a-t-il pas écrit qu’elle fut emprisonnée dans une tour ? Trois cents personnes vinrent cerner la tour ; et à chacune des meurtrières en même temps, on vit paraître la lune, – bien qu’il n’y ait pas dans le monde plusieurs lunes, ni plusieurs Ennoia !
1828ANTOINE
1830Oui… je crois me rappeler… Et il tombe dans une rêverie.
1832SIMON
1834Innocente comme le Christ, qui est mort pour les hommes, elle s’est dévouée pour les femmes. Car l’impuissance de Jéhovah se démontre par la transgression d’Adam, et il faut secouer la vieille loi, antipathique à l’ordre des choses.
1836J’ai prêché le renouvellement dans Éphraïm et dans Issachar, le long du torrent de Bizor, derrière le lac d’Houleh, dans la vallée de Mageddo, plus loin que les montagnes, à Bostra et à Damas ! Viennent à moi ceux qui sont couverts de vin, ceux qui sont couverts de boue, ceux qui sont couverts de sang ; et j’effacerai leurs souillures avec le Saint-Esprit, appelé Minerve par les Grecs ! Elle est Minerve ! elle est le Saint-Esprit ! Je suis Jupiter, Apollon, le Christ, le Paraclet, la grande puissance de Dieu, incarnée en la personne de Simon !
1838ANTOINE
1840Ah ! c’est toi !… c’est donc toi ? Mais je sais tes crimes !
1842Tu es né à Gittoï, près de Samarie. Dosithéus, ton premier maître, t’a renvoyé ! Tu exècres saint Paul pour avoir converti une de tes femmes ; et, vaincu par saint Pierre, – de rage et de terreur tu as jeté dans les flots le sac qui contenait tes artifices !
1844SIMON
1846Les veux-tu ?
1848Antoine le regarde ; – et une voix intérieure murmure dans sa poitrine. « : Pourquoi pas ? »
1850Simon reprend :
1852Celui qui connaît les forces de la Nature et la substance des Esprits doit opérer des miracles. C’est le rêve de tous les sages – et le désir qui te ronge ; avoue-le !
1854Au milieu des Romains, j’ai volé dans le cirque tellement haut qu’on ne m’a plus revu. Néron ordonna de me décapiter ; mais ce fut la tête d’une brebis qui tomba par terre, au lieu de la mienne. Enfin, on m’a enseveli tout vivant, mais j’ai ressuscité le troisième jour. La preuve, c’est que me voilà !
1856Il lui donne ses mains à flairer. Elles sentent le cadavre. Antoine se recule.
1858Je peux faire se mouvoir des serpents de bronze, rire des statues de marbre, parler des chiens. Je te montrerai une immense quantité d’or ; j’établirai des rois ; tu verras des peuples m’adorant ! Je peux marcher sur les nuages et sur les flots, passer à travers les montagnes apparaître en jeune homme, en vieillard, en tigre et en fourmi, prendre ton visage, te donner le mien, conduire la foudre. L’entends-tu ?
1860Le tonnerre gronde, des éclairs se succèdent.
1862C’est la voix du Très-Haut ! « car l’Éternel ton Dieu est un feu » et toutes les créations s’opèrent par des jaillissements de ce foyer.
1864Tu vas en recevoir le baptême, – ce second baptême annoncé par Jésus, et qui tomba sur les apôtres, un jour d’orage que la fenêtre était ouverte !
1866Et tout en remuant la flamme avec sa main, lentement, comme pour en asperger Antoine :
1868Mère des miséricordes, toi qui découvres les secrets, afin que le repos nous arrive dans la huitième maison…
1870ANTOINE s’écrie :
1872Ah ! si j’avais de l’eau bénite !
1874La flamme s’éteint, en produisant beaucoup de fumée. Ennoia et Simon ont disparu.
1876Un brouillard extrêmement froid, opaque et fétide emplit l’atmosphère.
1878ANTOINE étendant ses bras comme un aveugle :
1880Où suis-je ?… J’ai peur de tomber dans l’abîme. Et la croix, bien sûr, est trop loin de moi… Ah ! quelle nuit ! quelle nuit !
1882Sous un coup de vent, le brouillard s’entr’ouvre ; – et il aperçoit deux hommes, couverts de longues tuniques blanches.
1884Le premier est de haute taille, de figure douce, de maintien grave. Ses cheveux blonds, séparés comme ceux du Christ, descendent régulièrement sur ses épaules. Il a jeté une baguette qu’il portait à la main, et que son compagnon a reçue en faisant une révérence à la manière des Orientaux.
1886Ce dernier est petit, gros, camard, d’encolure ramassée, les cheveux crépus, une mine naïve. Ils sont tous les deux nu-pieds, nu-tête et poudreux comme des gens qui arrivent de voyage.
1888ANTOINE en sursaut :
1890Que voulez-vous ? Parlez ! Allez-vous-en !
1892DAMIS
1894— C’est le petit homme.
1896Là, là !… bon ermite ! ce que je veux ? je n’en sais rien ! Voici le maître.
1898Il s’asseoit ; l’autre reste debout. Silence.
1900ANTOINE reprend :
1902Vous venez ainsi ?…
1904DAMIS
1906Oh ! De loin, – de très loin !
1908ANTOINE
1910Et vous allez ?…
1912DAMIS désignant l’autre :
1914Où il voudra !
1916ANTOINE
1918Qui est-il donc ?
1920DAMIS
1922Regarde-le !
1924ANTOINE à part :
1926Il a l’air d’un saint ! Si j’osais…
1928La fumée est partie. Le temps est très clair. La lune brille.
1930DAMIS
1932À quoi songez-vous donc, que vous ne parlez plus ?
1934ANTOINE
1936Je songe… Oh ! rien.
1938DAMIS s’avance vers Apollonius, et fait plusieurs tours autour de lui, la taille courbée, sans lever la tête.
1940Maître ! c’est un ermite galiléen qui demande à savoir les origines de la sagesse.
1942APOLLONIUS
1944Qu’il approche !
1946Antoine hésite.
1948DAMIS
1950Approchez !
1952APOLLONIUS d’une voix tonnante :
1954Approche ! Tu voudrais connaître qui je suis, ce que j’ai fait ce que je pense ? n’est-ce pas cela, enfant ?
1956ANTOINE
1958… Si ces choses, toutefois, peuvent contribuer à mon salut.
1960APOLLONIUS
1962Réjouis-toi, je vais te les dire !
1964DAMIS bas à Antoine :
1966Est-ce possible ! Il faut qu’il vous ait, du premier coup d’œil reconnu des inclinations extraordinaires pour la philosophie ! Je vais en profiter aussi, moi !
1968APOLLONIUS
1970Je te raconterai d’abord la longue route que j’ai parcourue pour obtenir la doctrine ; et si tu trouves dans toute ma vie une action mauvaise, tu m’arrêteras, – car celui-là doit scandaliser par ses paroles qui a méfait par ses œuvres.
1972DAMIS à Antoine :
1974Quel homme juste ! hein ?
1976ANTOINE
1978Décidément, je crois qu’il est sincère.
1980APOLLONIUS
1982La nuit de ma naissance, ma mère crut se voir cueillant des fleurs sur le bord d’un lac. Un éclair parut, et elle me mit au monde à la voix des cygnes qui chantaient dans son rêve.
1984Jusqu’à quinze ans, on m’a plongé, trois fois par jour, dans la fontaine Asbadée, dont l’eau rend les parjures hydrophiques ; et l’on me frottait le corps avec les feuilles du cnyza, pour me faire chaste.
1986Une princesse palmyrienne vint un soir me trouver, m’offrant des trésors qu’elle savait être dans des tombeaux. Une hiérodoule du temple de Diane s’égorgea, désespérée, avec le couteau des sacrifices ; et le gouverneur de Cilicie, à la fin de ses promesses, s’écria devant ma famille qu’il me ferait mourir ; mais c’est lui qui mourut trois jours après, assassiné par les Romains.
1988DAMIS à Antoine, en le frappant du coude :
1990Hein ? quand je vous disais ! quel homme !
1992APOLLONIUS
1994J’ai, pendant quatre ans de suite, gardé le silence complet des pythagoriciens. La douleur la plus imprévue ne m’arrachait pas un soupir ; et au théâtre, quand j’entrais, on s’écartait de moi comme d’un fantôme.
1996DAMIS
1998Auriez-vous fait cela, vous ?
2000APOLLONIUS
2002Le temps de mon épreuve terminé, j’entrepris d’instruire les prêtres qui avaient perdu la tradition.
2004ANTOINE
2006Quelle tradition ?
2008DAMIS
2010Laissez-le poursuivre ! Taisez-vous !
2012APOLLONIUS
2014J’ai devisé avec les Samanéens du Gange, avec les astrologues de Chaldée, avec les mages de Babylone, avec les Druides gaulois, avec les sacerdotes des nègres ! J’ai gravi les quatorze Olympes, j’ai sondé les lacs de Scythie, j’ai mesuré la grandeur du Désert !
2016DAMIS
2018C’est pourtant vrai, tout cela ! j’y étais, moi !
2020APOLLONIUS
2022J’ai d’abord été jusqu’à la mer d’Hyrcanie. J’en ai fait le tour ; et par le pays des Baraomates, où est enterré Bucéphale, je suis descendu vers Ninive. Aux portes de la ville, un homme s’approcha.
2024DAMIS
2026Moi ! moi ! mon bon maître ! Je vous aimai, tout de suite ! Vous étiez plus doux qu’une fille et plus beau qu’un Dieu !
2028APOLLONIUS sans l’entendre :
2030Il voulait m’accompagner, pour me servir d’interprète.
2032DAMIS
2034Mais vous répondîtes que vous compreniez tous les langages et que vous deviniez toutes les pensées. Alors j’ai baisé le bas de votre manteau, et je me suis mis à marcher derrière vous.
2036APOLLONIUS
2038Après Ctésiphon, nous entrâmes sur les terres de Babylone.
2040DAMIS
2042Et le satrape poussa un cri, en voyant un homme si pâle.
2044ANTOINE à part :
2046Que signifie…
2048APOLLONIUS
2050Le Roi m’a reçu debout, près d’un trône d’argent, dans une salle ronde, constellée d’étoiles ; – et de la coupole pendaient, à des fils que l’on n’apercevait pas, quatre grands oiseaux d’or, les deux ailes étendues.
2052ANTOINE rêvant :
2054Est-ce qu’il y a sur la terre des choses pareilles ?
2056DAMIS
2058C’est là une ville, cette Babylone ! tout le monde y est riche ! Les maisons, peintes en bleu, ont des portes de bronze, avec un escalier qui descend vers le fleuve ;
2060Dessinant par terre, avec son bâton.
2062Comme cela, voyez-vous ? Et puis, ce sont des temples, des places, des bains, des aqueducs ! Les palais sont couverts de cuivre rouge ! et l’intérieur donc, si vous saviez !
2064APOLLONIUS
2066Sur la muraille du septentrion s’élève une tour qui en supporte une seconde, une troisième, une quatrième, une cinquième – et il y en a trois autres encore ? La huitième est une chapelle avec un lit. Personne n’y entre que la femme choisie par les prêtres pour le dieu Bélus. Le roi de Babylone m’y fit loger.
2068DAMIS
2070À peine si l’on me regardait, moi ! Aussi, je restais seul à me promener par les rues. Je m’informais des usages ; je visitais les ateliers ; j’examinais les grandes machines qui portent l’eau dans les jardins. Mais il m’ennuyait d’être séparé du Maître.
2072APOLLONIUS
2074Enfin, nous sortîmes de Babylone ; et au clair de la lune, nous vîmes tout à coup une empuse.
2076DAMIS
2078Oui-da ! Elle sautait sur son sabot de fer ; elle hennissait comme un âne ; elle galopait dans les rochers. Il lui cria des injures ; elle disparut.
2080ANTOINE à part :
2082Où veulent-ils en venir ?
2084APOLLONIUS
2086À Taxilla, capitale de cinq mille forteresses, Phraortes, roi du Gange, nous a montré sa garde d’hommes noirs hauts de cinq coudées, et dans les jardins de son palais, sous un pavillon de brocart vert, un éléphant énorme, que les reines s’amusaient à parfumer. C’était l’éléphant de Porus, qui s’était enfui après la mort d’Alexandre.
2088DAMIS
2090Et qu’on avait retrouvé dans une forêt.
2092ANTOINE
2094Ils parlent abondamment comme des gens ivres.
2096APOLLONIUS
2098Phraortes nous fit asseoir à sa table.
2100DAMIS
2102Quel drôle de pays ! Les seigneurs, tout en buvant, se divertissent à lancer des flèches sous les pieds d’un enfant qui danse. Mais je n’approuve pas…
2104APOLLONIUS
2106Quand je fus prêt à partir, le Roi me donna un parasol, et il me dit : « J’ai sur l’Indus un haras de chameaux blancs Quand tu n’en voudras plus, souffle dans leurs oreilles. Ils reviendront. »
2108Nous descendîmes le long du fleuve, marchant la nuit à la lueur des lucioles qui brillaient dans les bambous. L’esclave sifflait un air pour écarter les serpents ; et nos chameaux se courbaient les reins en passant sous les arbres, comme sous des portes trop basses.
2110Un jour, un enfant noir qui tenait un caducée d’or à la main, nous conduisit au collège des sages. Iarchas, leur chef, me parla de mes ancêtres, de toutes mes pensées, de toutes mes actions, de toutes mes existences. Il avait été le fleuve Indus, et il me rappela que j’avais conduit des barques sur le Nil, au temps du roi Sésostris.
2112DAMIS
2114Moi, on ne me dit rien, de sorte que je ne sais pas qui j’ai été.
2116ANTOINE
2118Ils ont l’air vague comme des ombres.
2120APOLLONIUS
2122Nous avons rencontré, sur le bord de la mer les Cynocéphales gorgés de lait, qui s’en revenaient de leur expédition dans l’île Taprobane. Les flots tièdes poussaient devant nous des perles blondes. L’ambre craquait sous nos pas. Des squelettes de baleine blanchissaient dans la crevasse des falaises. La terre, à la fin, se fit plus étroite qu’une sandale ; – et après avoir jeté vers le soleil des gouttes de l’Océan, nous tournâmes à droite, pour revenir.
2124Nous sommes revenus par la Région des Aromates, par le pays des Gangarides, le promontoire de Comaria, la contrée des Sachalites, des Adramites et des Homérites ; – puis, à travers les monts Cassaniens, la mer Rouge et l’île Topazos, nous avons pénétré en Éthiopie par le royaume des Pygmées.
2126ANTOINE à part :
2128Comme la terre est grande !
2130DAMIS
2132Et quand nous sommes rentrés chez nous, tous ceux que nous avions connus jadis étaient morts.
2134Antoine baisse la tête. Silence.
2136APOLLONIUS reprend :
2138Alors on commença dans le monde à parler de moi.
2140La peste ravageait Éphèse ; j’ai fait lapider un vieux mendiant.
2142DAMIS
2144Et la peste s’en est allée !
2146ANTOINE
2148Comment ! il chasse les maladies ?
2150APOLLONIUS
2152À Cnide, j’ai guéri l’amoureux de la Vénus.
2154DAMIS
2156Oui, un fou, qui même avait promis de l’épouser. – Aimer une femme passe encore ; mais une statue, quelle sottise ! – Le Maître lui posa la main sur le cœur ; et l’amour aussitôt s’éteignit.
2158ANTOINE
2160Quoi ! il délivre des démons ?
2162APOLLONIUS
2164À Tarente, on portait au bûcher une jeune fille morte.
2166DAMIS
2168Le Maître lui toucha les lèvres, et elle s’est relevée en appelant sa mère.
2170ANTOINE
2172Comment ! il ressuscite les morts ?
2174APOLLONIUS
2176J’ai prédit le pouvoir à Vespasien.
2178ANTOINE
2180Quoi ! il devine l’avenir ?
2182DAMIS
2184Il y avait à Corinthe…
2186APOLLONIUS Étant à table avec lui, aux eaux de Baïa…
2188ANTOINE Excusez-moi, étrangers, il est tard !
2190DAMIS Un jeune homme qu’on appelait Ménippe.
2192ANTOINE Non ! non ! allez-vous-en !
2194APOLLONIUS Un chien entra, portant à la gueule une main coupée.
2196DAMIS Un soir, dans un faubourg, il rencontra une femme.
2198ANTOINE Vous ne m’entendez pas ? retirez-vous !
2200APOLLONIUS Il rôdait vaguement autour des lits.
2202ANTOINE Assez !
2204APOLLONIUS On voulait le chasser.
2206DAMIS
2208Ménippe donc se rendit chez elle ; ils s’aimèrent.
2210APOLLONIUS
2212En battant la mosaïque avec sa queue, il déposa cette main sur les genoux de Flavius.
2214DAMIS
2216Mais le matin, aux leçons de l’école, Ménippe était pâle.
2218ANTOINE bondissant :
2220Encore ! Ah ! qu’ils continuent, puisqu’il n’y a pas…
2222DAMIS
2224Le Maître lui dit : « Ô beau jeune homme, tu caresses un serpent ; un serpent te caresse ! à quand les noces ? » Nous allâmes tous à la noce.
2226ANTOINE
2228J’ai tort, bien sûr, d’écouter cela !
2230DAMIS
2232Dès le vestibule, des serviteurs se remuaient, les portes s’ouvraient ; on n’entendait cependant ni le bruit des pas, ni le bruit des portes. Le Maître se plaça près de Ménippe. Aussitôt la fiancée fut prise de colère contre les philosophes. Mais la vaisselle d’or, les échansons, les cuisiniers, les pannetiers disparurent ; le toit s’envola, les murs s’écroulèrent ; et Apollonius resta seul, debout, ayant à ses pieds cette femme tout en pleurs. C’était une vampire qui satisfaisait les beaux jeunes hommes, afin de manger leur chair, – parce que rien n’est meilleur pour ces sortes de fantômes que le sang des amoureux.
2234APOLLONIUS
2236Si tu veux savoir l’art…
2238ANTOINE
2240Je ne veux rien savoir !
2242APOLLONIUS
2244Le soir de notre arrivée aux portes de Rome.
2246ANTOINE
2248Oh ! oui, parlez-moi de la ville des papes !
2250APOLLONIUS
2252Un homme ivre nous accosta, qui chantait d’une voix douce. C’était un épithalame de Néron ; et il avait le pouvoir de faire mourir quiconque l’écoutait négligemment. Il portait à son dos, dans une boîte, une corde prise à la cythare de l’Empereur. J’ai haussé les épaules. Il nous a jeté de la boue au visage. Alors, j’ai défait ma ceinture, et je la lui ai placée dans la main.
2254DAMIS
2256Vous avez eu bien tort, par exemple !
2258APOLLONIUS
2260L’empereur, pendant la nuit, me fit appeler à sa maison. Il jouait aux osselets avec Sporus, accoudé du bras gauche, sur une table d’agate. Il se détourna, et fronçant ses sourcils blonds : « Pourquoi ne me crains-tu pas ? me demanda-t-il ? – Parce que le Dieu qui t’a fait terrible m’a fait intrépide, » répondis-je.
2262ANTOINE à part :
2264Quelque chose d’inexplicable m’épouvante.
2266Silence.
2268DAMIS reprend d’une voix aiguë :
2270Toute l’Asie, d’ailleurs, pourra vous dire…
2272ANTOINE en sursaut :
2274Je suis malade ! Laissez-moi !
2276DAMIS
2278Écoutez donc. Il a vu, d’Éphèse, tuer Domitien, qui était à Rome.
2280ANTOINE s’efforçant de rire :
2282Est-ce possible !
2284DAMIS
2286Oui, au théâtre, en plein jour, le quatorzième des calendes d’octobre, tout à coup il s’écria : « On égorge César ! » et il ajoutait de temps à autre : « Il roule par terre ; oh ! comme il se débat ! Il se relève ; il essaye de fuir ; les portes sont fermées ; ah ! c’est fini ! le voilà mort ! » Et ce jour-là, en effet, Titus Flavius Domitianus fut assassiné, comme vous savez.
2288ANTOINE
2290Sans le secours du Diable… certainement…
2292APOLLONIUS
2294Il avait voulu me faire mourir, ce Domitien ! Damis s’était enfui par mon ordre, et je restais seul dans ma prison.
2296DAMIS
2298C’était une terrible hardiesse, il faut avouer !
2300APOLLONIUS
2302Vers la cinquième heure, les soldats m’amenèrent au tribunal. J’avais ma harangue toute prête que je tenais sous mon manteau.
2304DAMIS
2306Nous étions sur le rivage de Pouzzoles, nous autres ! Nous vous croyions mort ; nous pleurions. Quand, vers la sixième heure, tout à coup vous apparûtes, et vous nous dites : « C’est moi ! »
2308ANTOINE à part :
2310Comme Lui !
2312DAMIS très haut :
2314Absolument !
2316ANTOINE
2318Oh ! non ! vous mentez, n’est-ce pas ? vous mentez !
2320APOLLONIUS
2322Il est descendu du Ciel. Moi, j’y monte, – grâce à ma vertu qui m’a élevé jusqu’à la hauteur du Principe !
2324DAMIS
2326Thyane, sa ville natale, a institué en son honneur un temple avec des prêtres !
2328APOLLONIUS se rapproche d’Antoine et lui crie aux oreilles :
2330C’est que je connais tous les dieux, tous les rites, toutes les prières, tous les oracles ! J’ai pénétré dans l’antre de Trophonius, fils d’Apollon ! j’ai pétri pour les Syracusaines les gâteaux qu’elles portent sur les montagnes ! j’ai subi les quatre-vingts épreuves de Mithra ! j’ai serré contre mon cœur le serpent de Sabasius ! j’ai reçu l’écharpe des Cabires ! j’ai lavé Cybèle aux flots des golfes campaniens, et j’ai passé trois lunes dans les cavernes de Samothrace !
2332DAMIS riant bêtement :
2334Ah ! ah ! ah ! aux mystères de la Bonne Déesse !
2336APOLLONIUS
2338Et maintenant nous recommençons le pèlerinage !
2340Nous allons au Nord, du côté des cygnes et des neiges. Sur la plaine blanche, les hippopodes aveugles cassent du bout de leurs pieds la plante d’outre-mer.
2342DAMIS
2344Viens ! c’est l’aurore. Le coq a chanté, le cheval a henni, la voile est prête.
2346ANTOINE
2348Le coq n’a pas chanté ! J’entends le grillon dans les sables, et je vois la lune qui reste en place.
2350APOLLONIUS
2352Nous allons au Sud, derrière les montagnes et les grands flots, chercher dans les parfums la raison de l’amour. Tu humeras l’odeur du myrrhodion qui fait mourir les faibles. Tu baigneras ton corps dans le lac d’huile rose de l’île Junonia. Tu verras, dormant sur les primevères, le lézard qui se réveille tous les siècles quand tombe à sa maturité l’escarboucle de son front. Les étoiles palpitent comme des yeux, les cascades chantent comme des lyres, des enivrements s’exhalent des fleurs écloses ; ton esprit s’élargira parmi les airs, et dans ton cœur comme sur ta face.
2354DAMIS
2356Maître ! il est temps ! Le vent va se lever, les hirondelles s’éveillent, la feuille du myrte est envolée !
2358APOLLONIUS
2360Oui ! partons !
2362ANTOINE
2364Non ! moi, je reste !
2366APOLLONIUS
2368Veux-tu que je t’enseigne où pousse la plante Balis, qui ressuscite les morts ?
2370DAMIS
2372Demande-lui plutôt l’androdamas qui attire l’argent, le fer et l’airain !
2374ANTOINE
2376Oh ! que je souffre ! que je souffre !
2378DAMIS
2380Tu comprendras la voix de tous les êtres, les rugissements, les roucoulements !
2382APOLLONIUS
2384Je te ferai monter sur les licornes, sur les dragons, sur les hippocentaures et les dauphins !
2386ANTOINE pleure.
2388Oh ! oh ! oh !
2390APOLLONIUS
2392Tu connaîtras les démons qui habitent les cavernes, ceux qui parlent dans les bois, ceux qui remuent les flots, ceux qui poussent les nuages.
2394DAMIS
2396Serre ta ceinture ! noue tes sandales !
2398APOLLONIUS
2400Je t’expliquerai la raison des formes divines, pourquoi Apollon est debout, Jupiter assis, Vénus noire à Corinthe, carrée dans Athènes, conique à Paphos.
2402ANTOINE joignant les mains :
2404Qu’ils s’en aillent ! qu’ils s’en aillent !
2406APOLLONIUS
2408J’arracherai devant toi les armures des Dieux, nous forcerons les sanctuaires, je te ferai violer la Pythie !
2410ANTOINE
2412Au secours, Seigneur !
2414Il se précipite vers la croix.
2416APOLLONIUS
2418Quel est ton désir ? ton rêve ? Le temps seulement d’y songer…
2420ANTOINE
2422Jésus, Jésus, à mon aide !
2424APOLLONIUS
2426Veux-tu que je le fasse apparaître, Jésus ?
2428ANTOINE
2430Quoi ? Comment ?
2432APOLLONIUS
2434Ce sera lui ! pas un autre ! Il jettera sa couronne, et nous causerons face à face !
2436DAMIS bas :
2438Dis que tu veux bien ! Dis que tu veux bien !
2440Antoine, au pied de la croix, murmure des oraisons. Damis tourne autour de lui, avec des gestes patelins.
2442Voyons, bon ermite, cher saint Antoine ! homme pur, homme illustre ! homme qu’on ne saurait assez louer ! Ne vous effrayez pas ; c’est une façon de dire exagérée prise aux orientaux. Cela n’empêche nullement…
2444APOLLONIUS
2446Laisse-le, Damis !
2448Il croit, comme une brute, à la réalité des choses. La terreur qu’il a des dieux l’empêche de les comprendre ; et il ravale le sien au niveau d’un roi jaloux !
2450Toi, mon fils, ne me quitte pas !
2452Il s’approche à reculons du bord de la falaise, la dépasse, et reste suspendu.
2454Par-dessus toutes les formes, plus loin que la terre, au delà des cieux, réside le monde des Idées, tout plein du Verbe ! D’un bond, nous franchirons l’autre espace ; et tu saisiras dans son infinité l’Éternel, l’Absolu, l’Être ! – Allons ! donne-moi la main ! En marche !
2456Tous les deux, côte à côte, s’élèvent dans l’air, doucement.
2458Antoine embrassant la croix, les regarde monter
2460Ils disparaissent.
V
2464ANTOINE marchant lentement :
2466Celui-là vaut tout l’enfer !
2468Nabuchodonosor ne m’avait pas tant ébloui. La reine de Saba ne m’a pas si profondément charmé.
2470Sa manière de parler des Dieux inspire l’envie de les connaître.
2472Je me rappelle en avoir vu des centaines à la fois, dans l’île d’Éléphantine, du temps de Dioclétien. L’Empereur avait cédé aux Nomades un grand pays, à condition qu’ils garderaient les frontières ; et le traité fut conclu au nom des « Puissances invisibles ». Car les Dieux de chaque peuple étaient ignorés de l’autre peuple.
2474Les Barbares avaient amené les leurs. Ils occupaient les collines de sable qui bordent le fleuve. On les apercevait tenant leurs idoles entre leurs bras comme de grands enfants paralytiques ; ou bien naviguant au milieu des cataractes sur un tronc de palmier, ils montraient de loin les amulettes de leurs cous, les tatouages de leurs poitrines ; – et, cela n’est pas plus criminel que la religion des Grecs, des Asiatiques et des Romains !
2476Quand j’habitais le temple d’Héliopolis, j’ai souvent considéré tout ce qu’il y a sur les murailles : vautours portant des sceptres, crocodiles pinçant des lyres, figures d’hommes avec des corps de serpent, femmes à tête de vache prosternées devant des dieux ithyphalliques ; et leurs formes surnaturelles m’entraînaient vers d’autres mondes. J’aurais voulu savoir ce que regardent ces yeux tranquilles.
2478Pour que de la matière ait tant de pouvoir, il faut qu’elle contienne un esprit. L’âme des Dieux est attachée à ses images.
2480Ceux qui ont la beauté des apparences peuvent séduire. Mais les autres… qui sont abjects ou terribles, comment y croire ?…
2482Et il voit passer à ras du sol des feuilles, des pierres, des coquilles, des branches d’arbres, de vagues représentations d’animaux, puis des espèces de nains hydropiques ; ce sont des Dieux. Il éclate de rire.
2484Un autre rire part derrière lui ; et Hilarion se présente – habillé en ermite, beaucoup plus grand que tout à l’heure, colossal.
2486ANTOINE n’est pas surpris de le revoir.
2488Qu’il faut être bête pour adorer cela !
2490HILARION
2492Oh ! oui, extrêmement bête !
2494Alors défilent devant eux, des idoles de toutes les nations et de tous les âges, en bois, en métal, en granit, en plumes, en peaux cousues.
2496Les plus vieilles, antérieures au Déluge, disparaissent sous des goémons qui pendent comme des crinières. Quelques-unes, trop longues pour leur base, craquant dans leurs jointures et se cassent les reins en marchant. D’autres laissent couler du sable par les trous de leurs ventres.
2498Antoine et Hilarion s’amusent énormément. Ils se tiennent les côtes à force de rire.
2500Ensuite, passent des idoles à profil de mouton. Elles titubent sur leurs jambes cagneuses, entr’ouvrent leurs paupières et bégayent comme des muets : « Bâ ! bâ ! bâ ! »
2502À mesure qu’elles se rapprochent du type humain, elles irritent Antoine davantage. Il les frappe à coups de poing, à coups de pied, s’acharne dessus. Elles deviennent effroyables – avec de hauts panaches, des yeux en boules, les bras terminés par des griffes, des mâchoires de requin.
2504Et devant ces Dieux, on égorge des hommes sur des autels de pierre ; d’autres sont broyés dans des cuves, écrasés sous des chariots, cloués dans des arbres. Il y en a un, tout en fer rougi et à cornes de taureau, qui dévore des enfants.
2506ANTOINE
2508Horreur !
2510HILARION
2512Mais les Dieux réclament toujours des supplices. Le tien même a voulu…
2514ANTOINE pleurant :
2516Oh ! n’achève pas, tais-toi !
2518L’enceinte des roches se change en une vallée. Un troupeau de bœufs y pâture l’herbe rase.
2520Le pasteur qui les conduit observe un nuage ; – et jette dans l’air, d’une voix aiguë, des paroles impératives.
2522HILARION
2524Comme il a besoin de pluie, il tâche, par des chants, de contraindre le roi du ciel à ouvrir la nuée féconde.
2526ANTOINE en riant :
2528Voilà un orgueil trop niais !
2530HILARION
2532Pourquoi fais-tu des exorcismes ?
2534La vallée devient une mer de lait, immobile et sans bornes.
2536Au milieu flotte un long berceau, composé par les enroulements d’un serpent dont toutes les têtes, s’inclinant à la fois, ombragent un dieu endormi sur son corps.
2538Il est jeune, imberbe, plus beau qu’une fille et couvert de voiles diaphanes. Les perles de sa tiare brillent doucement comme des lunes, un chapelet d’étoiles fait plusieurs tours sur sa poitrine ; – et une main sous la tête, l’autre bras étendu, il repose, d’un air songeur et enivré.
2540Une femme accroupie devant ses pieds attend qu’il se réveille.
2542HILARION
2544C’est la dualité primordiale des Brakhmanes, – l’Absolu ne s’exprimant par aucune forme.
2546Sur le nombril du Dieu une tige de lotus a poussé ; et, dans son calice, paraît un autre Dieu à trois visages.
2548ANTOINE
2550Tiens, quelle invention !
2552HILARION
2554Père, Fils et Saint-Esprit ne font de même qu’une seule personne !
2556Les trois têtes s’écartent, et trois grands Dieux paraissent.
2558Le premier, qui est rose, mord le bout de son orteil.
2560Le second, qui est bleu, agite quatre bras.
2562Le troisième, qui est vert, porte un collier de crânes humains.
2564En face d’eux, immédiatement surgissent trois Déesses, l’une enveloppée d’un réseau, l’autre offrant une coupe, la dernière brandissant un arc.
2566Et ces Dieux, ces Déesses se décuplent, se multiplient. Sur leurs épaules poussent des bras, au bout de leurs bras des mains tenant des étendards, des haches, des boucliers, des épées, des parasols et des tambours. Des fontaines jaillissent de leurs têtes, des herbes descendent de leurs narines.
2568À cheval sur des oiseaux, bercés dans des palanquins, trônant sur des sièges d’or, debout dans des niches d’ivoire, ils songent, voyagent, commandent, boivent du vin, respirent des fleurs. Des danseuses tournoient, des géants poursuivent des monstres ; à l’entrée des grottes des solitaires méditent. On ne distingue pas les prunelles des étoiles, les nuages des banderoles ; des paons s’abreuvent à des ruisseaux de poudre d’or, la broderie des pavillons se mêle aux taches des léopards, des rayons colorés s’entrecroisent sur l’air bleu, avec des flèches qui volent et des encensoirs qu’on balance.
2570Et tout cela se développe comme une haute frise – appuyant sa base sur les rochers, et montant jusque dans le ciel.
2572ANTOINE ébloui :
2574Quelle quantité ! que veulent-ils ?
2576HILARION
2578Celui qui gratte son abdomen avec sa trompe d’éléphant, c’est le Dieu solaire, l’inspirateur de la sagesse.
2580Cet autre, dont les six têtes portent des tours et les quatorze bras des javelots, c’est le prince des armées, le Feudévorateur.
2582Le vieillard chevauchant un crocodile va laver sur le rivage les âmes des morts. Elles seront tourmentées par cette femme noire aux dents pourries, dominatrice des enfers.
2584Le chariot tiré par des cavales rouges, que conduit un cocher qui n’a pas de jambes, promène en plein azur le maître du soleil. Le Dieu-lune l’accompagne, dans une litière attelée de trois gazelles.
2586À genoux sur le dos d’un perroquet, la déesse de la Beauté présente à l’Amour, son fils, sa mamelle ronde. La voici plus loin, qui saute de joie dans les prairies. Regarde ! regarde ! Coiffée d’une mitre éblouissante, elle court sur les blés, sur les flots, monte dans l’air, s’étale partout !
2588Entre ces Dieux siègent les Génies des vents, des planètes, des mois, des jours, cent mille autres ! et leurs aspects sont multiples, leurs transformations rapides. En voilà un qui de poisson devient tortue ; il prend la hure d’un sanglier, la taille d’un nain.
2590ANTOINE
2592Pourquoi faire ?
2594HILARION
2596Pour rétablir l’équilibre, pour combattre le mal. Mais la vie s’épuise, les formes s’usent ; et il leur faut progresser dans les métamorphoses.
2598Tout à coup paraît
2600UN HOMME NU assis au milieu du sable, les jambes croisées.
2602Un large halo vibre, suspendu derrière lui. Les petites boucles de ses cheveux noirs, et à reflets d’azur, contournent symétriquement une protubérance au haut de son crâne. Ses bras, très longs, descendent droits contre ses flancs. Ses deux mains, les paumes ouvertes, reposent à plat sur ses cuisses. Le dessous de ses pieds offre l’image de deux soleils ; et il reste complètement immobile, – en face d’Antoine et d’Hilarion, – avec tous les Dieux à l’entour, échelonnés sur les roches comme sur les gradins d’un cirque.
2604Ses lèvres s’entr’ouvrent ; et d’une voix profonde :
2606Je suis le maître de la grande aumône, le secours des créatures, et aux croyants comme aux profanes j’expose la loi.
2608Pour délivrer le monde, j’ai voulu naître parmi les hommes. Les Dieux pleuraient quand je suis parti.
2610J’ai d’abord cherché une femme comme il convient : de race militaire, épouse d’un roi, très bonne, extrêmement belle, le nombril profond, le corps ferme comme du diamant ; et au temps de la pleine lune, sans l’auxiliaire d’aucun mâle, je suis entré dans son ventre.
2612J’en suis sorti par le flanc droit. Des étoiles s’arrêtèrent.
2614HILARION murmure entre ses dents :
2616« Et quand ils virent l’étoile s’arrêter, ils conçurent une grande joie ! »
2618Antoine regarde plus attentivement
2620LE BUDDHA qui reprend :
2622Du fond de l’Himalaya, un religieux centenaire accourut pour me voir.
2624HILARION
2626« Un homme appelé Simon, qui ne devait pas mourir avant d’avoir vu le Christ ! »
2628LE BUDDHA
2630On m’a mené dans les écoles. J’en savais plus que les docteurs.
2632HILARION
2634« … Au milieu des docteurs ; et tous ceux qui l’entendaient étaient ravis de sa sagesse. »
2636Antoine fait signe à Hilarion de se taire.
2638LE BUDDHA
2640Continuellement, j’étais à méditer dans les jardins. Les ombres des arbres tournaient ; mais l’ombre de celui qui m’abritait ne tournait pas.
2642Aucun ne pouvait m’égaler dans la connaissance des Écritures, l’énumération des atomes, la conduite des éléphants, les ouvrages de cire, l’astronomie, la poésie, le pugilat, tous les exercices et tous les arts !
2644Pour me conformer à l’usage, j’ai pris une épouse ; – et je passais les jours dans mon palais de roi, vêtu de perles, sous la pluie des parfums, éventé par les chasse-mouches de trente-trois mille femmes, regardant mes peuples du haut de mes terrasses, ornées de clochettes retentissantes.
2646Mais la vue des misères du monde me détournait des plaisirs. J’ai fui.
2648J’ai mendié sur les routes, couvert de haillons ramassés dans les sépulcres ; et comme il y avait un ermite très savant, j’ai voulu devenir son esclave ; je gardais sa porte, je lavais ses pieds.
2650Toute sensation fut anéantie, toute joie, toute langueur.
2652Puis, concentrant ma pensée dans une méditation plus large, je connus l’essence des choses, l’illusion des formes.
2654J’ai vidé promptement la science des Brakhmanes. Ils sont rongés de convoitises sous leurs apparences austères, se frottent d’ordures, couchent sur des épines, croyant arriver au bonheur par la voie de la mort !
2656HILARION
2658« Pharisiens, hypocrites, sépulcres blanchis, race de vipères ! »
2660LE BUDDHA
2662Moi aussi, j’ai fait des choses étonnantes – ne mangeant par jour qu’un seul grain de riz, et les grains de riz dans ce temps-là n’étaient pas plus gros qu’à présent ; – mes poils tombèrent, mon corps devint noir ; mes yeux rentrés dans les orbites semblaient des étoiles aperçues au fond d’un puits.
2664Pendant six ans, je me suis tenu immobile, exposé aux mouches, aux lions et aux serpents ; et les grands soleils, les grandes ondées, la neige, la foudre, la grêle et la tempête, je recevais tout cela, sans m’abriter même avec la main.
2666Les voyageurs qui passaient, me croyant mort, me jetaient de loin des mottes de terre !
2668La tentation du Diable me manquait.
2670Je l’ai appelé.
2672Ses fils sont venus, – hideux, couverts d’écailles, nauséabonds comme des charniers, hurlant, sifflant, beuglant, entre-choquant des armures et des os de mort. Quelques-uns crachent des flammes par les naseaux, quelques-uns font des ténèbres avec leurs ailes, quelques-uns portent des chapelets de doigts coupés, quelques-uns boivent du venin de serpent dans le creux de leurs mains ; ils ont des têtes de porc, de rhinocéros ou de crapaud, toutes sortes de figures inspirant le dégoût ou la terreur.
2674ANTOINE à part :
2676J’ai enduré cela, autrefois !
2678LE BUDDHA
2680Puis il m’envoya ses filles – belles, bien fardées, avec des ceintures d’or, les dents blanches comme le jasmin, les cuisses rondes comme la trompe de l’éléphant. Quelques-unes étendent les bras en bâillant, pour montrer les fossettes de leurs coudes ; quelques-unes clignent des yeux, quelques-unes se mettent à rire, quelques-unes entr’ouvrent leurs vêtements. Il y a des vierges rougissantes, des matrones pleines d’orgueil, des reines avec une grande suite de bagages et d’esclaves.
2682ANTOINE à part :
2684Ah ! lui aussi ?
2686LE BUDDHA
2688Ayant vaincu le démon, j’ai passé douze ans à me nourrir exclusivement de parfums ; – et comme j’avais acquis les cinq vertus, les cinq facultés, les dix forces, les dix-huit substances, et pénétré dans les quatre sphères du monde invisible, l’intelligence fut à moi ! Je devins le Buddha !
2690Tous les Dieux s’inclinent ; ceux qui ont plusieurs têtes les baissent à la fois.
2692Il lève dans l’air sa haute main et reprend :
2694En vue de la délivrance des êtres, j’ai fait des centaines de mille de sacrifices ! J’ai donné aux pauvres des robes de soie, des lits, des chars, des maisons, des tas d’or et des diamants. J’ai donné mes mains aux manchots, mes jambes aux boiteux, mes prunelles aux aveugles ; j’ai coupé ma tête pour les décapités. Au temps que j’étais roi, j’ai distribué des provinces ; au temps que j’étais brakhmane, je n’ai méprisé personne. Quand j’étais un solitaire, j’ai dit des paroles tendres au voleur qui m’égorgea. Quand j’étais un tigre, je me suis laissé mourir de faim.
2696Et dans cette dernière existence, ayant prêché la loi, je n’ai plus rien à faire. La grande période est accomplie ! Les hommes, les animaux, les Dieux, les bambous, les océans, les montagnes, les grains de sable des Ganges avec les myriades de myriades d’étoiles, tout va mourir ; – et, jusqu’à des naissances nouvelles, une flamme dansera sur les ruines des mondes détruits !
2698Alors un vertige prend les Dieux. Ils chancellent, tombent en convulsions, et vomissent leurs existences. Leurs couronnes éclatent, leurs étendards s’envolent. Ils arrachent leurs attributs, leurs sexes, lancent par-dessus l’épaule les coupes où ils buvaient l’immortalité, s’étranglent avec leurs serpents, s’évanouissent en fumée ; – et quand tout a disparu…
2700HILARION lentement :
2702Tu viens de voir la croyance de plusieurs centaines de millions d’hommes !
2704Antoine est par terre, la figure dans ses mains. Debout près de lui et tournant le dos à la croix, Hilarion le regarde.
2706Un assez long temps s’écoule.
2708Ensuite, paraît un être singulier, ayant une tête d’homme sur un corps de poisson. Il s’avance droit dans l’air, en battant le sable de sa queue ; – et cette figure de patriarche avec de petits bras fait rire Antoine.
2710OANNÈS d’une voix plaintive :
2712Respecte-moi ! Je suis le contemporain des origines.
2714J’ai habité le monde informe où sommeillaient des bêtes hermaphrodites, sous le poids d’une atmosphère opaque, dans la profondeur des ondes ténébreuses, – quand les doigts, les nageoires et les ailes étaient confondus, et que des yeux sans tête flottaient comme des mollusques, parmi des taureaux à face humaine et des serpents à pattes de chien.
2716Sur l’ensemble de ces êtres, Omorôca, pliée comme un cerceau, étendait son corps de femme. Mais Bélus la coupa net en deux moitiés, fit la terre avec l’une, le ciel avec l’autre ; et les deux mondes pareils se contemplent mutuellement.
2718Moi, la première conscience du Chaos, j’ai surgi de l’abîme pour durcir la matière, pour régler les formes ; et j’ai appris aux humains la pêche, les semailles, l’écriture et l’histoire des Dieux.
2720Depuis lors, je vis dans les étangs qui restent du Déluge. Mais le désert s’agrandit autour d’eux, le vent y jette du sable, le soleil les dévore ; – et je meurs sur ma couche de limon, en regardant les étoiles à travers l’eau. J’y retourne.
2722Il saute, et disparaît dans le Nil.
2724HILARION
2726C’est un ancien dieu des Chaldéens !
2728ANTOINE ironiquement :
2730Qu’étaient donc ceux de Babylone ?
2732HILARION
2734Tu peux les voir !
2736Et ils se trouvent sur la plate-forme d’une tour quadrangulaire dominant six autres tours qui, plus étroites à mesure qu’elles s’élèvent, forment une monstrueuse pyramide. On distingue en bas une grande masse noire, – la ville sans doute, – étalée dans les plaines. L’air est froid, le ciel d’un bleu sombre ; des étoiles en quantité palpitent.
2738Au milieu de la plate-forme, se dresse une colonne de pierre blanche. Des prêtres en robes de lin passent et reviennent tout autour, de manière à décrire par leurs évolutions un cercle en mouvement ; et, la tête levée, ils contemplent les astres.
2740HILARION en désigne plusieurs à saint Antoine.
2742Il y en a trente principaux. Quinze regardent le dessus de la terre, quinze le dessous. À des intervalles réguliers, un d’eux s’élance des régions supérieures vers celles d’en bas, tandis qu’un autre abandonne les inférieures pour monter vers les sublimes.
2744Des sept planètes, deux sont bienfaisantes, deux mauvaises, trois ambiguës ; tout dépend, dans le monde, de ces feux éternels. D’après leur position et leur mouvement on peut tirer des présages ; – et tu foules l’endroit le plus respectable de la terre. Pythagore et Zoroastre s’y sont rencontrés. Voilà douze mille ans que ces hommes observent le ciel, pour mieux connaître les Dieux.
2746ANTOINE
2748Les astres ne sont pas Dieux.
2750HILARION
2752Oui ! disent-ils ; car les choses passent autour de nous ; le ciel, comme l’éternité, reste immuable !
2754ANTOINE
2756Il a un maître, pourtant.
2758HILARION montrant la colonne :
2760Celui-là, Bélus, le premier rayon, le Soleil, le Mâle ! – L’Autre, qu’il féconde, est sous lui !
2762Antoine aperçoit un jardin éclairé par des lampes.
2764Il est au milieu de la foule, dans une avenue de cyprès. À droite et à gauche, des petits chemins conduisent vers des cabanes établies dans un bois de grenadiers, que défendent des treillages de roseaux.
2766Les hommes, pour la plupart, ont des bonnets pointus avec des robes chamarrées comme le plumage des paons. Il y a des gens du nord vêtus de peaux d’ours, des nomades en manteau de laine brune, de pâles Gangarides à longues boucles d’oreilles ; et les rangs comme les nations paraissent confondus, car des matelots et des tailleurs de pierres coudoient des princes portant des tiares d’escarboucles avec de hautes cannes à pomme ciselée. Tous marchent en dilatant les narines, recueillis dans le même désir.
2768De temps à autre, ils se dérangent pour donner passage à un long chariot couvert, traîné par des bœufs : ou bien c’est un âne, secouant sur son dos une femme empaquetée de voiles, et qui disparaît aussi vers les cabanes.
2770Antoine a peur ; il voudrait revenir en arrière. Cependant une curiosité inexprimable l’entraîne.
2772Au pied des cyprès, des femmes sont accroupies en ligne sur des peaux de cerf, toutes ayant pour diadème une tresse de cordes. Quelques-unes, magnifiquement habillées, appellent à haute voix les passants. De plus timides cachent leur figure sous leur bras, tandis que par derrière, une matrone, leur mère sans doute, les exhorte. D’autres, la tête enveloppée d’un châle noir et le corps entièrement nu, semblent de loin des statues de chair. Dès qu’un homme leur a jeté de l’argent sur les genoux, elles se lèvent.
2774Et on entend des baisers sous les feuillages, – quelquefois un grand cri aigu.
2776HILARION
2778Ce sont les vierges de Babylone qui se prostituent à la Déesse.
2780ANTOINE
2782Quelle déesse ?
2784HILARION
2786La voilà !
2788Et il lui fait voir, tout au fond de l’avenue, sur le seuil d’une grotte illuminée, un bloc de pierre représentant l’organe sexuel d’une femme.
2790ANTOINE
2792Ignominie ! quelle abomination de donner un sexe à Dieu !
2794HILARION
2796Tu l’imagines bien comme une personne vivante !
2798Antoine se retrouve dans les ténèbres.
2800Il aperçoit, en l’air, un cercle lumineux, posé sur des ailes horizontales.
2802Cette espèce d’anneau entoure, comme une ceinture trop lâche, la taille d’un petit homme coiffé d’une mitre, portant une couronne à sa main, et dont la partie inférieure du corps disparaît sous de grandes plumes étalées en jupon.
2804C’est
2806ORMUZ le dieu des Perses.
2808Il voltige en criant :
2810J’ai peur ! J’entrevois sa gueule.
2812Je t’avais vaincu, Ahriman ! Mais tu recommences !
2814D’abord, te révoltant contre moi, tu as fait périr l’aîné des créatures Kaiomortz, l’homme-Taureau. Puis tu as séduit le premier couple humain, Meschia et Meschiané ; et tu as répandu les ténèbres dans les cœurs, tu as poussé vers le ciel tes bataillons.
2816J’avais les miens, le peuple des étoiles ; et je contemplais au-dessous de mon trône tous les astres échelonnés.
2818Mithra, mon fils, habitait un lieu inaccessible. Il y recevait les âmes, les en faisait sortir, et se levait chaque matin pour épandre sa richesse.
2820La splendeur du firmament était reflétée par la terre. Le feu brillait sur les montagnes, – image de l’autre feu dont j’avais créé tous les êtres. Pour le garantir des souillures, on ne brûlait pas les morts. Le bec des oiseaux les emportait vers le ciel.
2822J’avais réglé les pâturages, les labours, le bois du sacrifice, la forme des coupes, les paroles qu’il faut dire dans l’insomnie ; – et mes prêtres étaient continuellement en prières, afin que l’hommage eût l’éternité du Dieu. On se purifiait avec de l’eau, on offrait des pains sur les autels, on confessait à haute voix ses crimes.
2824Homa se donnait à boire aux hommes, pour leur communiquer sa force.
2826Pendant que les génies du ciel combattaient les démons, les enfants d’Iran poursuivaient les serpents. Le Roi, qu’une cour innombrable servait à genoux, figurait ma personne, portait ma coiffure. Ses jardins avaient la magnificence d’une terre céleste ; et son tombeau le représentait égorgeant un monstre, – emblème du Bien qui extermine le Mal.
2828Car je devais un jour, grâce au temps sans bornes, vaincre définitivement Ahriman.
2830Mais l’intervalle entre nous deux disparaît ; la nuit monte ! À moi, les Amschaspands, les Izeds, les Ferouers ! Au secours Mithra ! prends ton épée ! Caosyac, qui dois revenir pour la délivrance universelle, défends-moi ! Comment ?… Personne !
2832Ah ! je meurs ! Ahriman, tu es le maître !
2834Hilarion, derrière Antoine, retient un cri de joie – et Ormuz plonge dans les ténèbres.
2836Alors paraît
2838LA GRANDE DIANE D’ÉPHÈSE noire avec des yeux d’émail, les coudes aux flancs, les avant-bras écartés, les mains ouvertes.
2840Des lions rampent sur ses épaules ; des fruits, des fleurs et des étoiles s’entre-croisent sur sa poitrine ; plus bas se développent trois rangées de mamelles ; et depuis le ventre jusqu’aux pieds, elle est prise dans une gaine étroite d’où s’élancent à mi-corps des taureaux, des cerfs, des griffons et des abeilles. – On l’aperçoit à la blanche lueur que fait un disque d’argent, rond comme la pleine lune, posé derrière sa tête.
2842Où est mon temple ?
2844Où sont mes amazones ?
2846Qu’ai-je donc… moi l’incorruptible, voilà qu’une défaillance me prend !
2848Ses fleurs se fanent. Ses fruits trop mûrs se détachent. Les lions, les taureaux penchent leur cou ; les cerfs bavent épuisés ; les abeilles, en bourdonnant, meurent par terre.
2850Elle presse, l’une après l’autre, ses mamelles. Toutes sont vides ! Mais sous un effort désespéré sa gaine éclate. Elle la saisit par le bas, comme le pan d’une robe, y jette ses animaux, ses floraisons, – puis rentre dans l’obscurité.
2852Et au loin, des voix murmurent, grondent, rugissent, brament et beuglent. L’épaisseur de la nuit est augmentée par des haleines. Les gouttes d’une pluie chaude tombent.
2854ANTOINE
2856Comme c’est bon, le parfum des palmiers, le frémissement des feuilles vertes, la transparence des sources ! Je voudrais me coucher tout à plat sur la terre pour la sentir contre mon cœur ; et ma vie se retremperait dans sa jeunesse éternelle !
2858Il entend un bruit de castagnettes et de cymbales ; – et, au milieu d’une foule rustique, des hommes, vêtus de tuniques blanches à bandes rouges, amènent un âne, enharnaché richement, la queue ornée de rubans, les sabots peints.
2860Une boîte, couverte d’une housse en toile jaune, ballotte sur son dos entre deux corbeilles ; l’une reçoit les offrandes qu’on y place : œufs, raisins, poires et fromages, volailles, petites monnaies ; et la seconde est pleine de roses, que les conducteurs de l’âne effeuillent devant lui, tout en marchant.
2862Ils ont des pendants d’oreilles, de grands manteaux, les cheveux nattés, les joues fardées ; une couronne d’olivier se ferme sur leur front par un médaillon à figurine ; des poignards sont passés dans leur ceinture ; et ils secouent des fouets à manche d’ébène, ayant trois lanières garnies d’osselets.
2864Les derniers du cortège posent sur le sol, droit comme un candélabre, un grand pin qui brûle par le sommet, et dont les rameaux les plus bas ombragent un petit mouton.
2866L’âne s’est arrêté. On retire la housse. Il y a, en dessous, une seconde enveloppe de feutre noir. Alors, un des hommes à tunique blanche se met à danser, en jouant des crotales ; un autre à genoux devant la boîte bat du tambourin, et
2868LE PLUS VIEUX DE LA TROUPE commence :
2870Voici la Bonne-Déesse, l’idéenne des montagnes, la grande-mère de Syrie ! Approchez, braves gens !
2872Elle procure la joie, guérit les malades, envoie des héritages, et satisfait les amoureux.
2874C’est nous qui la promenons dans les campagnes par beau et mauvais temps.
2876Souvent nous couchons en plein air, et nous n’avons pas tous les jours de table bien servie. Les voleurs habitent les bois. Les bêtes s’élancent de leurs cavernes. Des chemins glissants bordent les précipices. La voilà ! la voilà !
2878Ils enlèvent la couverture ; et on voit une boîte, incrustée de petits cailloux.
2880Plus haute que les cèdres, elle plane dans l’éther bleu. Plus vaste que le vent elle entoure le monde. Sa respiration s’exhale par les naseaux des tigres ; sa voix gronde sous les volcans, sa colère est la tempête ; la pâleur de sa figure a blanchi la lune. Elle mûrit les moissons, elle gonfle les écorces, elle fait pousser la barbe. Donnez-lui quelque chose, car elle déteste les avares !
2882La boîte s’entr’ouvre ; et on distingue, sous un pavillon de soie bleue, une petite image de Cybèle – étincelante de paillettes, couronnée de tours et assise dans un char de pierre rouge, traîné par deux lions la patte levée.
2884La foule se pousse pour voir.
2886L’ARCHI-GALLE continue :
2888Elle aime le retentissement des tympanons, le trépignement des pieds, le hurlement des loups, les montagnes sonores et les gorges profondes, la fleur de l’amandier, la grenade et les figues vertes, la danse qui tourne, les flûtes qui ronflent, la sève sucrée, la larme salée, – du sang ! À toi ! à toi, Mère des montagnes !
2890Ils se flagellent avec leurs fouets, et les coups résonnent sur leur poitrine ; la peau des tambourins vibre à éclater. Ils prennent leurs couteaux, se tailladent les bras.
2892Elle est triste ; soyons tristes ! C’est pour lui plaire qu’il faut souffrir ! Par là, vos péchés vous seront remis. Le sang lave tout ; jetez-en les gouttes, comme des fleurs ! Elle demande celui d’un autre – d’un pur !
2894L’archi-galle lève son couteau sur le mouton.
2896ANTOINE pris d’horreur :
2898N’égorgez pas l’agneau !
2900Un flot de pourpre jaillit.
2902Le prêtre en asperge la foule ; et tous, – y compris Antoine et Hilarion, – rangés autour de l’arbre qui brûle, observent en silence les dernières palpitations de la victime.
2904Du milieu des prêtres sort Une Femme, – exactement pareille à l’image enfermée dans la petite boîte.
2906Elle s’arrête en apercevant Un Jeune Homme coiffé d’un bonnet phrygien.
2908Ses cuisses sont revêtues d’un pantalon étroit, ouvert çà et là par des losanges réguliers que ferment des nœuds de couleur. Il s’appuie du coude contre une des branches de l’arbre, en tenant une flûte à la main, dans une pose langoureuse.
2910CYBÈLE lui entourant la taille de ses deux bras :
2912Pour te rejoindre, j’ai parcouru toutes les régions – et la famine ravageait les campagnes. Tu m’as trompée ! N’importe, je t’aime ! Réchauffe mon corps ! unissons-nous !
2914ATYS
2916Le printemps ne reviendra plus, ô Mère éternelle ! Malgré mon amour, il ne m’est pas possible de pénétrer ton essence. Je voudrais me couvrir d’une robe peinte, comme la tienne. J’envie tes seins gonflés de lait, la longueur de tes cheveux, tes vastes flancs d’où sortent les êtres. Que ne suis-je toi ! que ne suis-je femme ! – Non, jamais ! va-t’en ! Ma virilité me fait horreur !
2918Avec une pierre tranchante il s’émascule, puis se met à courir furieux, en levant dans l’air son membre coupé.
2920Les prêtres font comme le dieu, les fidèles comme les prêtres. Hommes et femmes échangent leurs vêtements, s’embrassent ; – et ce tourbillon de chairs ensanglantées s’éloigne, tandis que les voix, durant toujours, deviennent plus criardes et stridentes comme celles qu’on entend aux funérailles.
2922Un grand catafalque tendu de pourpre, porte à son sommet un lit d’ébène, qu’entourent des flambeaux et des corbeilles en filigranes d’argent, où verdoient des laitues, des mauves et du fenouil. Sur les gradins, du haut en bas, des femmes sont assises, toutes habillées de noir, la ceinture défaite, les pieds nus, en tenant d’un air mélancolique de gros bouquets de fleurs.
2924Par terre, aux coins de l’estrade, des urnes en albâtre pleines de myrrhe fument, lentement.
2926On distingue sur le lit le cadavre d’un homme. Du sang coule de sa cuisse. Il laisse pendre son bras ; – et un chien, qui hurle, lèche ses ongles.
2928La ligne des flambeaux trop pressés empêche de voir sa figure ; et Antoine est saisi par une angoisse. Il a peur de reconnaître quelqu’un.
2930Les sanglots des femmes s’arrêtent ; et après un intervalle de silence,
2932TOUTES à la fois psalmodient :
2934Beau ! beau ! il est beau ! Assez dormi, lève la tête ! Debout !
2936Respire nos bouquets ! ce sont des narcisses et des anémones, cueillies dans tes jardins pour te plaire. Ranime-toi, tu nous fais peur !
2938Parle ! Que te faut-il ? Veux-tu boire du vin ? veux-tu coucher dans nos lits ? veux-tu manger des pains de miel qui ont la forme de petits oiseaux ?
2940Pressons ses hanches, baisons sa poitrine ! Tiens ! tiens ! les sens-tu, nos doigts chargés de bagues qui courent sur ton corps, et nos lèvres qui cherchent ta bouche, et nos cheveux qui balayent tes cuisses Dieu pâmé, sourd à nos prières !
2942Elles lancent des cris, en se déchirant le visage avec les ongles, puis se taisent ; – et on entend toujours les hurlements du chien.
2944Hélas ! hélas ! Le sang noir coule sur sa chair neigeuse ! Voilà ses genoux qui se tordent ; ses côtes s’enfoncent. Les fleurs de son visage ont mouillé la pourpre. Il est mort ! Pleurons ! Désolons-nous !
2946Elles viennent, toutes à la file, déposer entre les flambeaux leurs longues chevelures, pareilles de loin à des serpents noirs ou blonds ; – et le catafalque s’abaisse doucement jusqu’au niveau d’une grotte, un sépulcre ténébreux qui bâille par derrière.
2948Alors
2950UNE FEMME s’incline sur le cadavre.
2952Ses cheveux, qu’elle n’a pas coupés, l’enveloppent de la tête aux talons. Elle verse tant de larmes que sa douleur ne doit pas être comme celle des autres, mais plus qu’humaine, infinie.
2954Antoine songe à la mère de Jésus.
2956Elle dit :
2958Tu t’échappais de l’Orient ; et tu me prenais dans tes bras toute frémissante de rosée, ô Soleil ! Des colombes voletaient sur l’azur de ton manteau, nos baisers faisaient des brises dans les feuillages ; et je m’abandonnais à ton amour, en jouissant du plaisir de ma faiblesse.
2960Hélas ! hélas ! Pourquoi allais-tu courir sur les montagnes ?
2962À l’équinoxe d’automne un sanglier t’a blessé !
2964Tu es mort ; et les fontaines pleurent, les arbres se penchent. Le vent d’hiver siffle dans les broussailles nues.
2966Mes yeux vont se clore, puisque les ténèbres te couvrent. Maintenant, tu habites l’autre côté du monde, près de ma rivale plus puissante.
2968Ô Perséphone, tout ce qui est beau descend vers toi, et n’en revient plus !
2970Pendant qu’elle parlait, ses compagnes ont pris le mort pour le descendre au sépulcre. Il leur reste dans les mains. Ce n’était qu’un cadavre de cire.
2972Antoine en éprouve comme un soulagement.
2974Tout s’évanouit ; – et la cabane, les rochers, la croix sont reparus.
2976Cependant il distingue de l’autre côté du Nil, Une Femme – debout au milieu du désert.
2978Elle garde dans sa main le bas d’un long voile noir qui lui cache la figure, tout en portant sur le bras gauche un petit enfant qu’elle allaite. À son côté, un grand singe est accroupi sur le sable.
2980Elle lève la tête vers le ciel ; et malgré la distance on entend sa voix.
2982ISIS
2984Ô Neith, commencement des choses ! Amon, seigneur de l’éternité, Ptah, démiurge, Thot son intelligence, dieux de l’Amenthi, triades particulières des Nomes, éperviers dans l’azur, sphinx au bord des temples, ibis debout entre les cornes des bœufs, planètes, constellations, rivages, murmures du vent, reflets de la lumière, apprenez-moi où se trouve Osiris !
2986Je l’ai cherché par tous les canaux et tous les lacs, – plus loin encore, jusqu’à Byblos la phénicienne. Anubis, les oreilles droites, bondissait autour de moi, jappant, et fouillant de son museau les touffes des tamarins. Merci, bon Cynocéphale, merci !
2988Elle donne au singe, amicalement, deux ou trois petites claques sur la tête.
2990Le hideux Typhon au poil roux l’avait tué, mis en pièces ! Nous avons retrouvé tous ses membres. Mais je n’ai pas celui qui me rendait féconde !
2992Elle pousse des lamentations aiguës.
2994ANTOINE est pris de fureur. Il lui jette des cailloux, en l’injuriant.
2996Impudique ! va-t’en, va-t’en !
2998HILARION
3000Respecte-la ! C’était la religion de tes aïeux ! tu as porté ses amulettes dans ton berceau.
3002ISIS
3004Autrefois, quand revenait l’été, l’inondation chassait vers le désert les bêtes impures. Les digues s’ouvraient, les barques s’entre-choquaient, la terre haletante buvait le fleuve avec ivresse. Dieu à cornes de taureau tu t’étalais sur ma poitrine – et on entendait le mugissement de la vache éternelle !
3006Les semailles, les récoltes, le battage des grains et les vendanges se succédaient régulièrement, d’après l’alternance des saisons. Dans les nuits toujours pures, de larges étoiles rayonnaient. Les jours étaient baignés d’une invariable splendeur. On voyait, comme un couple royal, le Soleil et la Lune à chaque côté de l’horizon.
3008Nous trônions tous les deux dans un monde plus sublime, monarques-jumeaux, époux dès le sein de l’éternité, – lui, tenant un sceptre à tête de concoupha, moi un sceptre à fleur de lotus, debout l’un et l’autre, les mains jointes ; – et les écroulements d’empire ne changeaient pas notre attitude.
3010L’Égypte s’étalait sous nous, monumentale et sérieuse, longue comme le corridor d’un temple, avec des obélisques à droite, des pyramides à gauche, son labyrinthe au milieu, – et partout des avenues de monstres, des forêts de colonnes, de lourds pylônes flanquant des portes qui ont à leur sommet le globe de la terre entre deux ailes.
3012Les animaux de son zodiaque se retrouvaient dans ses pâturages, emplissaient de leurs formes et de leurs couleurs son écriture mystérieuse. Divisée en douze régions comme l’année l’est en douze mois, – chaque mois, chaque jour ayant son dieu, – elle reproduisait l’ordre immuable du ciel ; et l’homme en expirant ne perdait pas sa figure ; mais, saturé de parfums, devenu indestructible, il allait dormir pendant trois mille ans dans une Égypte silencieuse.
3014Celle-là, plus grande que l’autre, s’étendait sous la terre.
3016On y descendait par des escaliers conduisant à des salles où étaient reproduites les joies des bons, les tortures des méchants, tout ce qui a lieu dans le troisième monde invisible. Rangés le long des murs, les morts dans des cercueils peints attendaient leur tour ; et l’âme exempte des migrations continuait son assoupissement jusqu’au réveil d’une autre vie.
3018Osiris, cependant, revenait me voir quelquefois. Son ombre m’a rendu mère d’Harpocrate. Elle contemple l’enfant.
3020C’est lui ! Ce sont ses yeux ; ce sont ses cheveux, tressés en cornes de bélier ! Tu recommenceras ses œuvres. Nous refleurirons comme des lotus. Je suis toujours la grande Isis ! nul encore n’a soulevé mon voile ! Mon fruit est le soleil !
3022Soleil du printemps, des nuages obscurcissent ta face ! L’haleine de Typhon dévore les pyramides. J’ai vu, tout à l’heure, le sphinx s’enfuir. Il galopait comme un chacal.
3024Je cherche mes prêtres, – mes prêtres en manteau de lin, avec de grandes harpes, et qui portaient une nacelle mystique, ornée de patères d’argent. Plus de fêtes sur les lacs ! plus d’illuminations dans mon delta ! plus de coupes de lait à Philæ ! Apis, depuis longtemps, n’a pas reparu.
3026Égypte ! Égypte ! tes grands Dieux immobiles ont les épaules blanchies par la fiente des oiseaux, et le vent qui passe sur le désert roule la cendre de tes morts ! – Anubis, gardien des ombres, ne me quitte pas !
3028Le cynocéphale s’est évanoui.
3030Elle secoue son enfant.
3032Mais… qu’as-tu ?… tes mains sont froides, ta tête retombe !
3034Harpocrate vient de mourir.
3036Alors elle pousse dans l’air un cri tellement aigu, funèbre et déchirant, qu’Antoine y répond par un autre cri, en ouvrant ses bras pour la soutenir.
3038Elle n’est plus là. Il baisse la figure, écrasé de honte.
3040Tout ce qu’il vient de voir se confond dans son esprit. C’est comme l’étourdissement d’un voyage, le malaise d’une ivresse. Il voudrait haïr ; et cependant une pitié vague amollit son cœur. Il se met à pleurer abondamment.
3042HILARION
3044Qui donc te rend triste ?
3046ANTOINE après avoir cherché en lui-même, longtemps :
3048Je pense à toutes les âmes perdues par ces faux Dieux !
3050HILARION
3052Ne trouves-tu pas qu’ils ont… quelquefois… comme des ressemblances avec le vrai ?
3054ANTOINE
3056C’est une ruse du Diable pour séduire mieux les fidèles. Il attaque les forts par le moyen de l’esprit, les autres avec la chair.
3058HILARION
3060Mais la luxure, dans ses fureurs, a le désintéressement de la pénitence. L’amour frénétique du corps en accélère la destruction, – et proclame par sa faiblesse l’étendue de l’impossible.
3062ANTOINE
3064Qu’est-ce que cela me fait à moi ! Mon cœur se soulève de dégoût devant ces Dieux bestiaux, occupés toujours de carnages et d’incestes !
3066HILARION
3068Rappelle-toi dans l’Écriture toutes les choses qui te scandalisent, parce que tu ne sais pas les comprendre. De même, ces Dieux, sous leurs formes criminelles, peuvent contenir la vérité.
3070Il en reste à voir. Détourne-toi !
3072ANTOINE
3074Non ! non ! c’est un péril !
3076HILARION
3078Tu voulais tout à l’heure les connaître. Est-ce que ta foi vacillerait sous des mensonges ? Que crains-tu ?
3080Les rochers en face d’Antoine sont devenus une montagne.
3082Une ligne de nuages la coupe à mi-hauteur ; et au-dessus apparaît une autre montagne, énorme, toute verte, que creusent inégalement des vallons et portant au sommet, dans un bois de lauriers, un palais de bronze à tuiles d’or avec des chapiteaux d’ivoire.
3084Au milieu du péristyle, sur un trône, JUPITER, colossal et le torse nu, tient la victoire d’une main, la foudre dans l’autre ; et son aigle, entre ses jambes, dresse la tête.
3086JUNON, auprès de lui, roule ses gros yeux, surmontés d’un diadème, d’où s’échappe comme une vapeur un voile flottant au vent.
3088Par derrière, MINERVE, debout sur un piédestal, s’appuie contre sa lance. La peau de la gorgone lui couvre la poitrine ; et un péplos de lin descend à plis réguliers jusqu’aux ongles de ses orteils. Ses yeux glauques, qui brillent sous sa visière, regardent au loin, attentivement.
3090À la droite du palais, le vieillard NEPTUNE chevauche un dauphin battant de ses nageoires un grand azur qui est le ciel ou la mer, car la perspective de l’Océan continue l’éther bleu ; les deux éléments se confondent.
3092De l’autre côté, PLUTON, farouche, en manteau couleur de la nuit, avec une tiare de diamants et un sceptre d’ébène, est au milieu d’une île entourée par les circonvolutions du Styx ; – et ce fleuve d’ombre va se jeter dans les ténèbres, qui font sous la falaise un grand trou noir, un abîme sans formes.
3094MARS, vêtu d’airain, brandit d’un air furieux son bouclier large et son épée.
3096HERCULE, plus bas, le contemple, appuyé sur sa massue.
3098APOLLON, la face rayonnante, conduit, le bras droit allongé, quatre chevaux blancs qui galopent ; et CÉRÈS, dans un chariot que traînent des bœufs, s’avance vers lui une faucille à la main.
3100BACCHUS vient derrière elle, sur un char très bas, mollement tiré par des lynx. Gras, imberbe, et des pampres au front, il passe en tenant un cratère d’où déborde du vin. Silène, à ses côtés, chancelle sur un âne. Pan, aux oreilles pointues, souffle dans la syrinx ; les Mimallonéïdes frappent des tambours, les Ménades jettent des fleurs, les Bacchantes tournoient la tête en arrière, les cheveux répandus.
3102DIANE, la tunique retroussée, sort du bois avec ses nymphes.
3104Au fond d’une caverne, VULCAIN bat le fer entre les Cabires ; çà et là les vieux fleuves, accoudés sur des pierres vertes, épanchent leurs urnes ; les Muses debout chantent dans les vallons.
3106Les Heures, de taille égale, se tiennent par la main ; et MERCURE est posé obliquement sur un arc-en-ciel, avec son caducée, ses talonnières et son pétase.
3108Mais en haut de l’escalier des Dieux, parmi des nuages doux comme des plumes et dont les volutes en tournant laissent tomber des roses, VÉNUS-ANADYOMÈNE se regarde dans un miroir ; ses prunelles glissent langoureusement sous ses paupières un peu lourdes.
3110Elle a de grands cheveux blonds qui se déroulent sur ses épaules, les seins petits, la taille mince, les hanches évasées comme le galbe des lyres, les deux cuisses toutes rondes, des fossettes autour des genoux et les pieds délicats ; non loin de sa bouche un papillon voltige. La splendeur de son corps fait autour d’elle un halo de nacre brillante ; et tout le reste de l’Olympe est baigné dans une aube vermeille qui gagne insensiblement les hauteurs du ciel bleu.
3112ANTOINE
3114Ah ! ma poitrine se dilate. Une joie que je ne connaissais pas me descend jusqu’au fond de l’âme ! Comme c’est beau ! comme c’est beau !
3116HILARION
3118Ils se penchaient du haut des nuages pour conduire les épées ; on les rencontrait au bord des chemins, on les possédait dans sa maison ; – et cette familiarité divinisait la vie.
3120Elle n’avait pour but que d’être libre et belle. Les vêtements larges facilitaient la noblesse des attitudes. La voix de l’orateur, exercée par la mer, battait à flots sonores les portiques de marbre. L’éphèbe, frotté d’huile, luttait tout nu en plein soleil. L’action la plus religieuse était d’exposer des formes pures.
3122Et ces hommes respectaient les épouses, les vieillards, les suppliants. Derrière le temple d’Hercule, il y avait un autel à la Pitié.
3124On immolait des victimes avec des fleurs autour des doigts. Le souvenir même se trouvait exempt de la pourriture des morts. Il n’en restait qu’un peu de cendres. L’âme, mêlée à l’éther sans bornes, était partie vers les Dieux !
3126Se penchant à l’oreille d’Antoine :
3128Et ils vivent toujours ! L’empereur Constantin adore Apollon. Tu retrouveras la Trinité dans les mystères de Samothrace, le baptême chez Isis, la rédemption chez Mithra, le martyr d’un Dieu aux fêtes de Bacchus. Proserpine est la Vierge !… Aristée, Jésus !
3130ANTOINE reste les yeux baissés ; puis tout à coup il répète le symbole de Jérusalem, – comme il s’en souvient, – en poussant à chaque phrase un long soupir :
3132Je crois en un seul Dieu, le Père, – et en un seul Seigneur, Jésus-Christ, – fils premier-né de Dieu, – qui s’est incarné et fait homme, – qui a été crucifié – et enseveli, – qui est monté au ciel, – qui viendra pour juger les vivants et les morts – dont le royaume n’aura pas de fin ; – et à un seul Saint-Esprit, – et à un seul baptême de repentance, – et à une seule sainte Église catholique, – et à la résurrection de la chair, – et à la vie éternelle !
3134Aussitôt la croix grandit, et perçant les nuages elle projette une ombre sur le ciel des Dieux.
3136Tous pâlissent. L’Olympe a remué.
3138Antoine distingue contre sa base, à demi perdus dans les cavernes, ou soutenant les pierres de leurs épaules, de vastes corps enchaînés. Ce sont les Titans, les Géants, les Hécatonchires, les Cyclopes.
3140UNE VOIX s’élève indistincte et formidable, – comme la rumeur des flots, comme le bruit des bois sous la tempête, comme le mugissement du vent dans les précipices :
3142Nous savions cela, nous autres ! Les Dieux doivent finir. Uranus fut mutilé par Saturne, Saturne par Jupiter. Il sera lui-même anéanti. Chacun son tour ; c’est le destin !
3144et, peu à peu, ils s’enfoncent dans la montagne, disparaissent.
3146Cependant les tuiles du palais d’or s’envolent.
3148JUPITER est descendu de son trône. Le tonnerre, à ses pieds, fume comme un tison près de s’éteindre ; – et l’aigle, allongeant le cou, ramasse avec son bec ses plumes qui tombent.
3150Je ne suis donc plus le maître des choses, très bon, très grand, dieu des phratries et des peuples grecs, aïeul de tous les rois, Agamemnon du ciel !
3152Aigle des apothéoses, quel souffle de l’Érèbe t’a repoussé jusqu’à moi ? ou, t’envolant du champ de Mars, m’apportes-tu l’âme du dernier des empereurs ?
3154Je ne veux plus de celles des hommes ! Que la Terre les garde, et qu’ils s’agitent au niveau de sa bassesse. Ils ont maintenant des cœurs d’esclaves, oublient les injures, les ancêtres, le serment ; et partout triomphent la sottise des foules, la médiocrité de l’individu, la hideur des races !
3156Sa respiration lui soulève les côtes à les briser, et il tord ses poings. Hébé en pleurs lui présente une coupe. Il la saisit.
3158Non ! non ! Tant qu’il y aura, n’importe où, une tête enfermant la pensée, qui haïsse le désordre et conçoive la Loi, l’esprit de Jupiter vivra !
3160Mais la coupe est vide.
3162Il la penche lentement sur l’ongle de son doigt.
3164Plus une goutte ! Quand l’ambroisie défaille, les Immortels s’en vont !
3166Elle glisse de ses mains ; et il s’appuie contre une colonne, se sentant mourir.
3168JUNON
3170Il ne fallait pas avoir tant d’amours ! Aigle, taureau, cygne, pluie d’or, nuage et flamme, tu as pris toutes les formes, égaré ta lumière dans tous les éléments, perdu tes cheveux sur tous les lits ! Le divorce est irrévocable cette fois, – et notre domination, notre existence dissoute ! Elle s’éloigne dans l’air.
3172MINERVE n’a plus sa lance ; et des corbeaux, qui nichaient dans les sculptures de la frise, tournent autour d’elle, mordent son casque.
3174Laissez-moi voir si mes vaisseaux, fendant la mer brillante, sont revenus dans mes trois ports, pourquoi les campagnes se trouvent désertes, et ce que font maintenant les filles d’Athènes.
3176Au mois d’Hécatombéon, mon peuple entier se portait vers moi, conduit par ses magistrats et par ses prêtres. Puis s’avançaient en robes blanches avec des chitons d’or, les longues files des vierges tenant des coupes, des corbeilles, des parasols ; puis, les trois cents bœufs du sacrifice, des vieillards agitant des rameaux verts, des soldats entrechoquant leurs armures, des éphèbes chantant des hymnes, des joueurs de flûte, des joueurs de lyre, des rhapsodes, des danseuses ; – enfin, au mât d’une trirème marchant sur des roues, mon grand voile brodé par des vierges, qu’on avait nourries pendant un an d’une façon particulière ; et quand il s’était montré dans toutes les rues, toutes les places et devant tous les temples, au milieu du cortège psalmodiant toujours, il montait pas à pas la colline de l’Acropole, frôlait les Propylées, et entrait au Parthénon.
3178Mais un trouble me saisit, moi, l’industrieuse ! Comment, comment, pas une idée ! Voilà que je tremble plus qu’une femme.
3180Elle aperçoit une ruine derrière elle, pousse un cri, et frappée au front, tombe par terre à la renverse.
3182HERCULE a rejeté sa peau de lion ; et s’appuyant des pieds, bombant son dos, mordant ses lèvres, il fait des efforts démesurés pour soutenir l’Olympe qui s’écroule.
3184J’ai vaincu les Cercopes, les Amazones et les Centaures. J’ai tué beaucoup de rois. J’ai cassé la corne d’Achéloüs, un grand fleuve. J’ai coupé des montagnes, j’ai réuni des océans. Les pays esclaves, je les délivrais ! les pays vides, je les peuplais. J’ai parcouru les Gaules. J’ai traversé le désert où l’on a soif. J’ai défendu les Dieux, et je me suis dégagé d’Omphale. Mais l’Olympe est trop lourd. Mes bras faiblissent. Je meurs !
3186Il est écrasé sous les décombres.
3188PLUTON
3190C’est ta faute, Amphytrionade ! Pourquoi es-tu descendu dans mon empire ?
3192Le vautour qui mange les entrailles de Tityos releva la tête, Tantale eut la lèvre mouillée, la roue d’Ixion s’arrêta.
3194Cependant, les Kères étendaient leurs ongles pour retenir les âmes ; les Furies en désespoir tordaient les serpents de leurs chevelures ; et Cerbère, attaché par toi avec une chaîne, râlait, en bavant de ses trois gueules.
3196Tu avais laissé la porte entr’ouverte. D’autres sont venus. Le jour des hommes a pénétré le Tartare !
3198Il sombre dans les ténèbres.
3200NEPTUNE
3202Mon trident ne soulève plus de tempêtes. Les monstres qui faisaient peur sont pourris au fond des eaux.
3204Amphitrite, dont les pieds blancs couraient sur l’écume, les vertes Néréides qu’on distinguait à l’horizon, les Sirènes écailleuses arrêtant les navires pour conter des histoires, et les vieux Tritons qui soufflaient dans les coquillages, tout est mort ! La gaieté de la mer a disparu !
3206Je n’y survivrai pas ! Que le vaste Océan me recouvre !
3208Il s’évanouit dans l’azur.
3210DIANE habillée de noir, et au milieu de ses chiens devenus des loups :
3212L’indépendance des grands bois m’a grisée, avec la senteur des fauves et l’exhalaison des marécages. Les femmes, dont je protégeais les grossesses, mettent au monde des enfants morts. La lune tremble sous l’incantation des sorcières. J’ai des désirs de violence et d’immensité. Je veux boire des poisons, me perdre dans les vapeurs, dans les rêves !…
3214Et un nuage qui passe l’emporte.
3216MARS tête nue, ensanglanté :
3218D’abord, j’ai combattu seul, provoquant par des injures toute une armée, indifférent aux patries et pour le plaisir du carnage.
3220Puis, j’ai eu des compagnons. Ils marchaient au son des flûtes, en bon ordre, d’un pas égal, respirant par-dessus leurs boucliers, l’aigrette haute, la lance oblique. On se jetait dans la bataille avec de grands cris d’aigle. La guerre était joyeuse comme un festin. Trois cents hommes s’opposèrent à toute l’Asie.
3222Mais ils reviennent, les Barbares ! et par myriades, par millions ! Puisque le nombre, les machines et la ruse sont plus forts, mieux vaut finir comme un brave !
3224Il se tue.
3226VULCAIN essuyant avec une éponge ses membres en sueur :
3228Le monde se refroidit. Il faut chauffer les sources, les volcans et les fleuves qui roulent des métaux sous la terre ! – Battez plus dur ! à pleins bras ! de toutes vos forces !
3230Les Cabires se blessent avec leurs marteaux, s’aveuglent avec les étincelles, et, marchant à tâtons, s’égarent dans l’ombre.
3232CÉRÈS debout dans son char, qui est emporté par des roues ayant des ailes à leur moyeu :
3234Arrête ! arrête !
3236On avait bien raison d’exclure les étrangers, les athées, les épicuriens et les chrétiens ! Le mystère de la corbeille est dévoilé, le sanctuaire profané, tout est perdu !
3238Elle descend sur une pente rapide, – désespérée, criant, s’arrachant les cheveux.
3240Ah ! mensonge ! Daïra ne m’est pas rendue ! L’airain m’appelle vers les morts. C’est un autre Tartare ! On n’en revient pas. Horreur !
3242L’abîme l’engouffre.
3244BACCHUS riant, frénétiquement :
3246Qu’importe ! la femme de l’Archonte est mon épouse ! La loi même tombe en ivresse. À moi le chant nouveau et les formes multiples !
3248Le feu qui dévora ma mère coule dans mes veines. Qu’il brûle plus fort, dussé-je périr !
3250Mâle et femelle, bon pour tous, je me livre à vous, Bacchantes ! je me livre à vous, Bacchants ! et la vigne s’enroulera au tronc des arbres ! Hurlez, dansez, tordez-vous ! Déliez le tigre et l’esclave ! à dents féroces, mordez la chair !
3252Et Pan, Silène, les Satyres, les Bacchantes, les Mimallonéïdes, et les Ménades, avec leurs serpents, leurs flambeaux, leurs masques noirs, se jettent des fleurs, découvrent un phallus, le baisent, – secouent les tympanons, frappent leurs tyrses, se lapident avec des coquillages, croquent des raisins, étranglent un bouc, et déchirent Bacchus.
3254APOLLON fouettant ses coursiers, et dont les cheveux blanchis s’envolent :
3256J’ai laissé derrière moi Délos la pierreuse, tellement pure que tout maintenant y semble mort ; et je tâche de joindre Delphes avant que sa vapeur inspiratrice ne soit complètement perdue. Les mulets broutent son laurier. La Pythie égarée ne se retrouve pas.
3258Par une concentration plus forte, j’aurai des poèmes sublimes, des monuments éternels ; et toute la matière sera pénétrée des vibrations de ma cithare !
3260Il en pince les cordes. Elles éclatent, lui cinglent la figure. Il la rejette ; et battant son quadrige avec fureur :
3262Non ! assez des formes ! Plus loin encore ! Tout au sommet ! Dans l’idée pure !
3264Mais les chevaux, reculant, se cabrent, brisent le char ; et empêtré par les morceaux du timon, l’emmêlement des harnais, il tombe vers l’abîme, la tête en bas.
3266Le ciel s’est obscurci.
3268VÉNUS violacée par le froid, grelotte.
3270Je faisais avec ma ceinture tout l’horizon de l’Hellénie.
3272Ses champs brillaient des roses de mes joues, ses rivages étaient découpés d’après la forme de mes lèvres ; et ses montagnes, plus blanches que mes colombes, palpitaient sous la main des statuaires. On retrouvait mon âme dans l’ordonnance des fêtes, l’arrangement des coiffures, le dialogue des philosophes, la constitution des républiques. Mais j’ai trop chéri les hommes ! C’est l’Amour qui m’a déshonorée !
3274Elle se renverse en pleurant.
3276Le monde est abominable. L’air manque à ma poitrine !
3278Ô Mercure, inventeur de la lyre et conducteur des âmes, emporte-moi !
3280Elle met un doigt sur sa bouche, et décrivant une immense parabole, tombe dans l’abîme.
3282On n’y voit plus. Les ténèbres sont complètes.
3284Cependant il s’échappe des prunelles d’Hilarion comme deux flèches rouges.
3286ANTOINE
3288remarque enfin sa haute taille.
3290Plusieurs fois déjà, pendant que tu parlais, tu m’as semblé grandir ; – et ce n’était pas une illusion. Comment ? explique-moi… Ta personne m’épouvante !
3292Des pas se rapprochent.
3294Qu’est-ce donc ?
3296HILARION étend son bras.
3298Regarde !
3300Alors, sous un pâle rayon de lune, Antoine distingue une interminable caravane qui défile sur la crête des roches ; – et chaque voyageur, l’un après l’autre, tombe de la falaise dans le gouffre.
3302Ce sont d’abord les trois grands Dieux de Samothrace, Axieros, Axiokeros, Axiokersa, réunis en faisceau, masqués de pourpre et levant leurs mains.
3304Esculape s’avance d’un air mélancolique, sans même voir Samos et Télesphore, qui le questionnent avec angoisse. Sosipolis éléen, à forme de python, roule ses anneaux vers l’abîme. Dœspœné, par vertige, s’y lance elle-même. Britomartis, hurlant de peur, se cramponne aux mailles de son filet. Les Centaures arrivent au grand galop, et déboulent pêle-mêle dans le trou noir.
3306Derrière eux, marche en boitant la troupe lamentable des Nymphes. Celles des prairies sont couvertes de poussière, celles des bois gémissent et saignent, blessées par la hache des bûcherons.
3308Les Gelludes, les Stryges, les Empuses, toutes les déesses infernales, en confondant leurs crocs, leurs torches, leurs vipères, forment une pyramide ; – et au sommet, sur une peau de vautour, Eurynome, bleuâtre comme les mouches à viande, se dévore les bras.
3310Puis, dans un tourbillon disparaissent à la fois : Orthia la sanguinaire, Hymnie d’Orchomène, la Laphria des Patréens, Aphia d’Égine, Bendis de Thrace, Stymphalia à cuisse d’oiseau. Triopas, au lieu de trois prunelles, n’a plus que trois orbites. Érichtonius, les jambes molles, rampe comme un cul-de-jatte sur ses poignets.
3312HILARION
3314Quel bonheur, n’est-ce pas, de les voir tous dans l’abjection et l’agonie ! Monte avec moi sur cette pierre ; et tu seras comme Xerxès, passant en revue son armée.
3316Là-bas, très loin, au milieu des brouillards, aperçois-tu ce géant à barbe blonde qui laisse tomber un glaive rouge de sang ? c’est le Scythe Zalmoxis, entre deux planètes : Artimpasa – Vénus, et Orsiloché – la Lune.
3318Plus loin, émergeant des nuages pâles, sont les Dieux qu’on adorait chez les Cimmériens, au-delà même de Thulé !
3320Leurs grandes salles étaient chaudes ; et à la lueur des épées nues tapissant la voûte, ils buvaient de l’hydromel dans des cornes d’ivoire. Ils mangeaient le foie de la baleine dans des plats de cuivre battus par des démons ; ou bien, ils écoutaient les sorciers captifs faisant aller leurs mains sur les harpes de pierre.
3322Ils sont las ! ils ont froid ! La neige alourdit leurs peaux d’ours, et leurs pieds se montrent par les déchirures de leurs sandales.
3324Ils pleurent les prairies, où sur des tertres de gazon ils reprenaient haleine dans la bataille, les longs navires dont la proue coupait les monts de glace, et les patins qu’ils avaient pour suivre l’orbe des pôles, en portant au bout de leurs bras tout le firmament qui tournait avec eux.
3326Une rafale de givre les enveloppe.
3328Antoine abaisse son regard d’un autre côté.
3330Et il aperçoit, – se détachant en noir sur un fond rouge, – d’étranges personnages, avec des mentonnières et des gantelets, qui se renvoient des balles, sautent les uns par-dessus les autres, font des grimaces, dansent frénétiquement.
3332HILARION
3334Ce sont les Dieux de l’Étrurie, les innombrables Æsars.
3336Voici Tagès, l’inventeur des augures. Il essaye avec une main d’augmenter les divisons du ciel, et, de l’autre, il s’appuie sur la terre. Qu’il y rentre !
3338Nortia considère la muraille où elle enfonçait des clous pour marquer le nombre des années. La surface en est couverte, et la dernière période accomplie.
3340Comme deux voyageurs battus par un orage, Kastur et Pulutuk s’abritent en tremblant sous le même manteau.
3342ANTOINE ferme les yeux.
3344Assez ! assez !
3346Mais passent dans l’air avec un grand bruit d’ailes, toutes les Victoires du Capitole, – cachant leur front de leurs mains, et perdant les trophées suspendus à leurs bras.
3348Janus, – maître des crépuscules, s’enfuit sur un bélier noir ; et, de ses deux visages, l’un est déjà putréfié, l’autre s’endort de fatigue.
3350Summanus, – dieu du ciel obscur et qui n’a plus de tête, presse contre son cœur un vieux gâteau en forme de roue.
3352Vesta, – sous une coupole en ruine, tâche de ranimer sa lampe éteinte, Bellone – se taillade les joues, sans faire jaillir le sang qui purifiait ses dévots.
3354ANTOINE
3356Grâce ! ils me fatiguent !
3358HILARION
3360Autrefois, ils amusaient !
3362Et il lui montre dans un bosquet d’aliziers, Une Femme toute nue, – à quatre pattes comme une bête, et saillie par un homme noir, tenant dans chaque main un flambeau.
3364C’est la déesse d’Aricia, avec le démon Virbius. Son sacerdote, le roi du bois, devait être un assassin ; – et les esclaves en fuite, les dépouilleurs de cadavres, les brigands de la voie Salaria, les éclopés du pont Sublicius, toute la vermine des galetas de Suburre n’avait pas de dévotion plus chère !
3366Les patriciennes du temps de Marc-Antoine préféraient Libitina.
3368Et il lui montre, sous des cyprès et des rosiers, Une autre Femme – vêtue de gaze. Elle sourit, ayant autour d’elle des pioches, des brancards, des tentures noires, tous les ustensiles des funérailles. Ses diamants brillent de loin sous des toiles d’araignées. Les Larves comme des squelettes montrent leurs os entre les branches, et les Lémures, qui sont des fantômes, étendent leurs ailes de chauve-souris.
3370Sur le bord d’un champ, le dieu Terme, déraciné, penche, tout couvert d’ordures.
3372Au milieu d’un sillon, le grand cadavre de Vertumne est dévoré par des chiens rouges.
3374Les Dieux rustiques s’en éloignent en pleurant, Sartor, Sarrator, Vervactor, Collina, Vallona, Hostilinus, – tous couverts de petits manteaux à capuchon, et chacun portant, soit un hoyau, une fourche, une claie, un épieu.
3376HILARION
3378C’était leur âme qui faisait prospérer la villa, avec ses colombiers, ses parcs de loirs et d’escargots, ses bassescours défendues par des filets, ses chaudes écuries embaumées de cèdre.
3380Ils protégeaient tout le peuple misérable qui traînait les fers de ses jambes sur les cailloux de la Sabine, ceux qui appelaient les porcs au son de la trompe, ceux qui cueillaient les grappes au haut des ormes, ceux qui poussaient par les petits chemins les ânes chargés de fumier. Le laboureur, en haletant sur le manche de sa charrue, les priait de fortifier ses bras ; et les vachers à l’ombre des tilleuls, près des calebasses de lait, alternaient leurs éloges sur des flûtes de roseau.
3382Antoine soupire.
3384Et au milieu d’une chambre, sur une estrade, se découvre un lit d’ivoire, environné par des gens qui tiennent des torches de sapin.
3386Ce sont les Dieux du mariage. Ils attendent l’épousée !
3388Domiduca devait l’amener, Virgo défaire sa ceinture, Subigo l’étendre sur le lit, – et Praema écarter ses bras, en lui disant à l’oreille des paroles douces.
3390Mais elle ne viendra pas ! et ils congédient les autres : Nona et Décima gardes-malades, les trois Nixii accoucheurs, les deux nourrices Educa et Potina, – et Carna berceuse, dont le bouquet d’aubépines éloigne de l’enfant les mauvais rêves.
3392Plus tard, Ossipago lui aurait affermi les genoux, Barbatus donné la barbe, Stimula les premiers désirs, Volupia la première jouissance, Fabulinus appris à parler, Numera à compter, Camœna à chanter, Consus à réfléchir.
3394La chambre est vide ; et il ne reste plus au bord du lit que Nænia – centenaire, – marmottant pour elle-même la complainte qu’elle hurlait à la mort des vieillards.
3396Mais bientôt sa voix est dominée par des cris aigus.
3398Ce sont :
3400LES LARES DOMESTIQUES accroupis au fond de l’atrium, vêtus de peaux de chien, avec des fleurs autour du corps, tenant leurs mains fermées contre leurs joues, et pleurant tant qu’ils peuvent.
3402Où est la portion de nourriture qu’on nous donnait à chaque repas, les bons soins de la servante, le sourire de la matrone, et la gaieté des petits garçons jouant aux osselets sur les mosaïques de la cour ? Puis, devenus grands, ils suspendaient à notre poitrine leur bulle d’or ou de cuir.
3404Quel bonheur, quand, le soir d’un triomphe, le maître en rentrant tournait vers nous ses yeux humides ! Il racontait ses combats ; et l’étroite maison était plus fière qu’un palais et sacrée comme un temple.
3406Qu’ils étaient doux les repas de famille, surtout le lendemain des Feralia ! Dans la tendresse pour les morts, toutes les discordes s’apaisaient ; et on s’embrassait, en buvant aux gloires du passé et aux espérances de l’avenir.
3408Mais les aïeux de cire peinte, enfermés derrière nous, se couvrent lentement de moisissure. Les races nouvelles, pour nous punir de leurs déceptions, nous ont brisé la mâchoire ; sous la dent des rats nos corps de bois s’émiettent.
3410Et les innombrables Dieux veillant aux portes, à la cuisine, au cellier, aux étuves, se dispersent de tous les côtés, – sous l’apparence d’énormes fourmis qui trottent ou de grands papillons qui s’envolent.
3412CRÉPITUS se fait entendre.
3414Moi aussi l’on m’honora jadis. On me faisait des libations. Je fus un Dieu !
3416L’Athénien me saluait comme un présage de fortune, tandis que le Romain dévot me maudissait les poings levés et que le pontife d’Égypte, s’abstenant de fèves, tremblait à ma voix et pâlissait à mon odeur.
3418Quand le vinaigre militaire coulait sur les barbes non rasées, qu’on se régalait de glands, de pois et d’oignons crus et que le bouc en morceaux cuisait dans le beurre rance des pasteurs, sans souci du voisin, personne alors ne se gênait. Les nourritures solides faisaient les digestions retentissantes. Au soleil de la campagne, les hommes se soulageaient avec lenteur.
3420Ainsi je passais sans scandale, comme les autres besoins de la vie, comme Mena tourment des vierges, et la douce Rumina qui protège le sein de la nourrice, gonflé de veines bleuâtres. J’étais joyeux. Je faisais rire ! Et se dilatant d’aise à cause de moi, le convive exhalait toute sa gaieté par les ouvertures de son corps.
3422J’eus mes jours d’orgueil. Le bon Aristophane me promena sur la scène, et l’empereur Claudius Drusus me fit asseoir à sa table. Dans les laticlaves des patriciens j’ai circulé majestueusement ! Les vases d’or, comme des tympanons, résonnaient sous moi ; – et quand plein de murènes, de truffes et de pâtés, l’intestin du maître se dégageait avec fracas, l’univers attentif apprenait que César avait dîné !
3424Mais à présent, je suis confiné dans la populace, – et l’on se récrie, même à mon nom !
3426Et Crépitus s’éloigne, en poussant un gémissement.
3428Puis un coup de tonnerre ;
3430UNE VOIX
3432J’étais le Dieu des armées, le Seigneur, le Seigneur Dieu !
3434J’ai déplié sur les collines les tentes de Jacob, et nourri dans les sables mon peuple qui s’enfuyait.
3436C’est moi qui ai brûlé Sodome ! C’est moi qui ai englouti la terre sous le Déluge ! C’est moi qui ai noyé Pharaon, avec les princes fils de rois, les chariots de guerre et les cochers.
3438Dieux jaloux, j’exécrais les autres dieux. J’ai broyé les impurs ; j’ai abattu les superbes ; – et ma désolation courait de droite et de gauche, comme un dromadaire qui est lâché dans un champ de maïs.
3440Pour délivrer Israël, je choisissais les simples. Des anges aux ailes de flamme leur parlaient dans les buissons.
3442Parfumées de nard, de cinnamome et de myrrhe, avec des robes transparentes et des chaussures à talon haut, des femmes d’un cœur intrépide allaient égorger les capitaines. Le vent qui passait emportait les prophètes.
3444J’avais gravé ma loi sur des tables de pierre. Elle enfermait mon peuple comme dans une citadelle. C’était mon peuple. J’étais son Dieu ! La terre était à moi, les hommes à moi, avec leurs pensées, leurs œuvres, leurs outils de labourage et leur postérité. Mon arche reposait dans un triple sanctuaire, derrière des courtines de pourpre et des candélabres allumés. J’avais, pour me servir, toute une tribu qui balançait des encensoirs, et le grand prêtre en robe d’hyacinthe portant sur sa poitrine des pierres précieuses, disposées dans un ordre symétrique.
3446Malheur ! malheur ! Le Saint-des-Saints s’est ouvert, le voile s’est déchiré, les parfums de l’holocauste se sont perdus à tous les vents. Le chacal piaule dans les sépulcres ; mon temple est détruit, mon peuple est dispersé !
3448On a étranglé les prêtres avec les cordons de leurs habits. Les femmes sont captives, les vases sont tous fondus !
3450La voix s’éloignant :
3452J’étais le Dieu des armées le Seigneur, le Seigneur Dieu !
3454Alors il se fait un silence énorme, une nuit profonde.
3456ANTOINE
3458Tous sont passés.
3460QUELQU’UN
3462Il reste moi !
3464Et Hilarion est devant lui, – mais transfiguré, beau comme un archange, lumineux comme un soleil, – et tellement grand, que pour le voir
3466ANTOINE se renverse la tête.
3468Qui donc es-tu ?
3470HILARION
3472Mon royaume est de la dimension de l’univers ; et mon désir n’a pas de bornes. Je vais toujours, affranchissant l’esprit et pesant les mondes, sans haine, sans peur, sans pitié, sans amour et sans Dieu. On m’appelle la Science.
3474ANTOINE se rejette en arrière :
3476Tu dois être plutôt… le Diable !
3478HILARION en fixant sur lui ses prunelles :
3480Veux-tu le voir ?
3482ANTOINE ne se détache plus de ce regard : il est saisi par la curiosité du Diable. Sa terreur augmente, son envie devient démesurée.
3484Si je le voyais pourtant… si je le voyais ?…
3486Puis dans un spasme de colère :
3488L’horreur que j’en ai m’en débarrassera pour toujours. – Oui !
3490Un pied fourchu se montre.
3492Antoine a regret.
3494Mais le Diable l’a jeté sur ses cornes, et l’enlève.
VI
3498Il vole sous lui, étendu comme un nageur ; – ses deux ailes grandes ouvertes, en le cachant tout entier, semblent un nuage.
3500ANTOINE
3502Où vais-je ?
3504Tout à l’heure j’ai entrevu la forme du Maudit. Non ! une nuée m’emporte. Peut-être que je suis mort, et que je monte vers Dieu ?…
3506Ah ! comme je respire bien ! L’air immaculé me gonfle l’âme. Plus de pesanteur ! plus de souffrance !
3508En bas, sous moi, la foudre éclate, l’horizon s’élargit, des fleuves s’entre-croisent. Cette tache blonde c’est le désert, cette flaque d’eau l’Océan.
3510Et d’autres océans paraissent, d’immenses régions que je ne connaissais pas. Voici les pays noirs qui fument comme des brasiers, la zone des neiges obscurcie toujours par des brouillards. Je tâche de découvrir les montagnes où le soleil, chaque soir, va se coucher.
3512LE DIABLE
3514Jamais le soleil ne se couche !
3516Antoine n’est pas surpris de cette voix. Elle lui semble un écho de sa pensée, – une réponse de sa mémoire.
3518Cependant la terre prend la forme d’une boule ; et il l’aperçoit au milieu de l’azur qui tourne sur ses pôles, en tournant autour du soleil.
3520LE DIABLE
3522Elle ne fait donc pas le centre du monde ? Orgueil de l’homme, humilie-toi !
3524ANTOINE
3526À peine maintenant si je la distingue. Elle se confond avec les autres feux.
3528Le firmament n’est qu’un tissu d’étoiles.
3530Ils montent toujours.
3532Aucun bruit ! pas même le croassement des aigles ! Rien !… et je me penche pour écouter l’harmonie des planètes.
3534LE DIABLE
3536Tu ne les entendras pas ! Tu ne verras pas, non plus, l’antichtone de Platon, le foyer de Philolaüs, les sphères d’Aristote, ni les sept cieux des Juifs avec les grandes eaux par-dessus la voûte de cristal !
3538ANTOINE
3540D’en bas elle paraissait solide comme un mur. Je la pénètre, au contraire, je m’y enfonce !
3542Et il arrive devant la lune, – qui ressemble à un morceau de glace tout rond, plein d’une lumière immobile.
3544LE DIABLE
3546C’était autrefois le séjour des âmes. Le bon Pythagore l’avait même garnie d’oiseaux et de fleurs magnifiques.
3548ANTOINE
3550Je n’y vois que des plaines désolées, avec des cratères éteints, sous un ciel tout noir.
3552Allons vers ces astres d’un rayonnement plus doux, afin de contempler les anges qui les tiennent au bout de leurs bras, comme des flambeaux !
3554LE DIABLE l’emporte au milieu des étoiles.
3556Elles s’attirent en même temps qu’elles se repoussent. L’action de chacune résulte des autres et y contribue, – sans le moyen d’un auxiliaire, par la force d’une loi, la seule vertu de l’ordre.
3558ANTOINE
3560Oui… oui ! mon intelligence l’embrasse ! C’est une joie supérieure aux plaisirs de la tendresse ! Je halète stupéfait devant l’énormité de Dieu !
3562LE DIABLE
3564Comme le firmament qui s’élève à mesure que tu montes, il grandira sous l’ascension de ta pensée ; – et tu sentiras augmenter ta joie, d’après cette découverte du monde, dans cet élargissement de l’infini.
3566ANTOINE
3568Ah ! plus haut ! plus haut ! toujours
3570Les astres se multiplient, scintillent. La Voie lactée au zénith se développe comme une immense ceinture, ayant des trous par intervalles ; dans ces fentes de sa clarté, s’allongent des espaces de ténèbres. Il y a des pluies d’étoiles, des traînées de poussière d’or, des vapeurs lumineuses qui flottent et se dissolvent.
3572Quelquefois une comète passe tout à coup ; – puis la tranquillité des lumières innombrables recommence.
3574Antoine, les bras ouverts, s’appuie sur les deux cornes du Diable, en occupant ainsi toute l’envergure.
3576Il se rappelle avec dédain l’ignorance des anciens jours, la médiocrité de ses rêves. Les voilà donc près de lui ces globes lumineux qu’il contemplait d’en bas ! Il distingue l’entre-croisement de leurs lignes, la complexité de leurs directions. Il les voit venir de loin, – et suspendus comme des pierres dans une fronde, décrire leurs orbites, pousser leurs hyperboles.
3578Il aperçoit d’un seul regard la Croix du sud et la Grande Ourse, le Lynx et le Centaure, la nébuleuse de la Dorade, les six soleils dans la constellation d’Orion, Jupiter avec ses quatre satellites, et le triple anneau du monstrueux Saturne ! toutes les planètes, tous les astres que les hommes plus tard découvriront ! Il emplit ses yeux de leurs lumières, il surcharge sa pensée du calcul de leurs distances ; puis sa tête retombe.
3580Quel est le but de tout cela ?
3582LE DIABLE
3584Il n’y a pas de but !
3586Comment Dieu aurait-il un but ? Quelle expérience a pu l’instruire, quelle réflexion le déterminer ?
3588Avant le commencement il n’aurait pas agi, et maintenant il serait inutile.
3590ANTOINE
3592Il a créé le monde pourtant, d’une seule fois, par sa parole !
3594LE DIABLE
3596Mais les êtres qui peuplent la terre y viennent successivement. De même, au ciel, des astres nouveaux surgissent, – effets différents de causes variées.
3598ANTOINE
3600La variété des causes est la volonté de Dieu !
3602LE DIABLE
3604Mais admettre en Dieu plusieurs actes de volonté, c’est admettre plusieurs causes et détruire son unité !
3606Sa volonté n’est pas séparable de son essence. Il n’a pu avoir une autre volonté, ne pouvant avoir une autre essence ; – et puisqu’il existe éternellement, il agit éternellement.
3608Contemple le soleil ! De ses bords s’échappent de hautes flammes lançant des étincelles, qui se dispersent pour devenir des mondes ; – et plus loin que la dernière, au delà de ces profondeurs où tu n’aperçois que la nuit, d’autres soleils tourbillonnent, derrière ceux-là d’autres, et encore d’autres, indéfiniment…
3610ANTOINE
3612Assez ! assez ! J’ai peur ! je vais tomber dans l’abîme.
3614LE DIABLE s’arrête ; et en le balançant mollement :
3616Le néant n’est pas ! le vide n’est pas ! Partout il y a des corps qui se meuvent sur le fond immuable de l’Étendue ; – et comme si elle était bornée par quelque chose, ce ne serait plus l’étendue, mais un corps, elle n’a pas de limites !
3618ANTOINE béant ;
3620Pas de limites !
3622LE DIABLE
3624Monte dans le ciel toujours et toujours ; jamais tu n’atteindras le sommet ! Descends au-dessous de la terre pendant des milliards de milliards de siècles, jamais tu n’arriveras au fond, – puisqu’il n’y a pas de fond, pas de sommet, ni haut, ni bas, aucun terme ; et l’Étendue se trouve comprise dans Dieu qui n’est point une portion de l’espace, telle ou telle grandeur, mais l’immensité !
3626ANTOINE lentement :
3628La matière… alors… ferait partie de Dieu ?
3630LE DIABLE
3632Pourquoi non ? Peux-tu savoir où il finit ?
3634ANTOINE
3636Je me prosterne au contraire, je m’écrase, devant sa puissance !
3638LE DIABLE
3640Et tu prétends le fléchir ! Tu lui parles, tu le décores même de vertus, bonté, justice, clémence, au lieu de reconnaître qu’il possède toutes les perfections !
3642Concevoir quelque chose au delà, c’est concevoir Dieu au delà de Dieu, l’être par-dessus l’être. Il est donc le seul Être, la seule substance.
3644Si la Substance pouvait se diviser, elle perdrait sa nature, elle ne serait pas elle, Dieu n’existerait plus. Il est donc indivisible comme infini ; – et s’il avait un corps, il serait composé de parties, il ne serait plus un, il ne serait plus infini. Ce n’est donc pas une personne !
3646ANTOINE
3648Comment ? mes oraisons, mes sanglots, les souffrances de ma chair, les transports de mon ardeur, tout cela se serait en allé vers un mensonge… dans l’espace… inutilement, – comme un cri d’oiseau, comme un tourbillon de feuilles mortes !
3650Il pleure :
3652Oh ! non ! Il y a par-dessus tout quelqu’un, une grande âme un Seigneur, un père, que mon cœur adore et qui doit m’aimer !
3654LE DIABLE
3656Tu désires que Dieu ne soit pas Dieu ; – car s’il éprouvait de l’amour, de la colère ou de la pitié, il passerait de sa perfection à une perfection plus grande, ou plus petite. Il ne peut descendre à un sentiment, ni se contenir dans une forme.
3658ANTOINE
3660Un jour, pourtant, je le verrai !
3662LE DIABLE
3664Avec les bienheureux, n’est-ce pas ? – quand le fini jouira de l’infini, dans un endroit restreint enfermant l’absolu !
3666ANTOINE
3668N’importe, il faut qu’il y ait un paradis pour le bien, comme un enfer pour le mal !
3670LE DIABLE
3672L’exigence de ta raison fait-elle la loi des choses ? Sans doute le mal est indifférent à Dieu puisque la terre en est couverte !
3674Est-ce par impuissance qu’il le supporte, ou par cruauté qu’il le conserve ?
3676Penses-tu qu’il soit continuellement à rajuster le monde comme une œuvre imparfaite, et qu’il surveille tous les mouvements de tous les êtres depuis le vol du papillon jusqu’à la pensée de l’homme ?
3678S’il a créé l’univers, sa providence est superflue. Si la Providence existe, la création est défectueuse.
3680Mais le mal et le bien ne concernent que toi, – comme le jour et la nuit, le plaisir et la peine, la mort et la naissance, qui sont relatifs à un coin de l’étendue, à un milieu spécial, à un intérêt particulier. Puisque l’infini seul est permanent, il y a l’infini ; – et c’est tout !
3682Le Diable a progressivement étiré ses longues ailes, maintenant elles couvrent l’espace.
3684ANTOINE n’y voit plus. Il défaille.
3686Un froid horrible me glace jusqu’au fond de l’âme. Cela excède la portée de la douleur ! C’est comme une mort plus profonde que la mort. Je roule dans l’immensité des ténèbres. Elles entrent en moi. Ma conscience éclate sous cette dilatation du néant !
3688LE DIABLE
3690Mais les choses ne t’arrivent que par l’intermédiaire de ton esprit. Tel qu’un miroir concave il déforme les objets ; – et tout moyen te manque pour en vérifier l’exactitude.
3692Jamais tu ne connaîtras l’univers dans sa pleine étendue ; par conséquent tu ne peux te faire une idée de sa cause, avoir une notion juste de Dieu, ni même dire que l’univers est infini, – car il faudrait, d’abord connaître l’infini !
3694La Forme est peut-être une erreur de tes sens, la Substance une imagination de ta pensée.
3696À moins que le monde étant un flux perpétuel des choses, l’apparence au contraire ne soit tout ce qu’il y a de plus vrai, l’illusion la seule réalité.
3698Mais es-tu sûr de voir ? es-tu même sûr de vivre ? Peut-être qu’il n’y a rien !
3700Le Diable a pris Antoine ; et le tenant au bout de ses bras, il le regarde la gueule ouverte, prêt à le dévorer.
3702Adore-moi donc ! et maudis le fantôme que tu nommes Dieu !
3704Antoine lève les yeux, par un dernier mouvement d’espoir
3706Le Diable l’abandonne.
VII
3710ANTOINE se retrouve étendu sur le dos, au bord de la falaise.
3712Le ciel commence à blanchir.
3714Est-ce la clarté de l’aube, ou bien un reflet de la lune ?
3716Il tâche de se soulever, puis retombe ; et en claquant des dents :
3718J’éprouve une fatigue… comme si tous mes os étaient brisés ! Pourquoi ?
3720Ah ! c’est le Diable ! je me souviens ; – et même il me redisait tout ce que j’ai appris chez le vieux Didyme des opinions de Xénophane, d’Héraclite, de Mélisse, d’Anaxagore, sur l’infini, la création, l’impossibilité de rien connaître !
3722Et j’avais cru pouvoir m’unir à Dieu !
3724Riant amèrement :
3726Ah ! démence ! démence ! Est-ce ma faute ? La prière m’est intolérable ! J’ai le cœur plus sec qu’un rocher ! Autrefois il débordait d’amour !…
3728Le sable, le matin, fumait à l’horizon comme la poussière d’un encensoir ; au coucher du soleil, des fleurs de feu s’épanouissaient sur la croix ; – et au milieu de la nuit, souvent il m’a semblé que tous les êtres et toutes les choses, recueillis dans le même silence, adoraient avec moi le Seigneur. Ô charme des oraisons, félicités de l’extase, présents du ciel, qu’êtes-vous devenus !
3730Je me rappelle un voyage que j’ai fait avec Ammon, à la recherche d’une solitude pour établir des monastères. C’était le dernier soir ; et nous pressions nos pas, en murmurant des hymnes, côte à côte, sans parler. À mesure que le soleil s’abaissait, les deux ombres de nos corps s’allongeaient comme deux obélisques grandissant toujours et qui auraient marché devant nous. Avec les morceaux de nos bâtons, çà et là nous plantions des croix pour marquer la place d’une cellule. La nuit fut lente à venir ; et des ondes noires se répandaient sur la terre qu’une immense couleur rose occupait encore le ciel.
3732Quand j’étais un enfant, je m’amusais avec des cailloux à construire des ermitages. Ma mère, près de moi, me regardait.
3734Elle m’aura maudit pour mon abandon, en arrachant à pleines mains ses cheveux blancs. Et son cadavre est resté étendu au milieu de la cabane, sous le toit de roseaux, entre les murs qui tombent. Par un trou, une hyène en reniflant avance la gueule !… Horreur ! horreur !
3736Il sanglote.
3738Non, Ammonaria ne l’aura pas quittée ! Où est-elle maintenant, Ammonaria ?
3740Peut-être qu’au fond d’une étuve elle retire ses vêtements l’un après l’autre, d’abord le manteau, puis la ceinture, la première tunique, la seconde plus légère, tous ses colliers ; et la vapeur du cinnamome enveloppe ses membres nus. Elle se couche enfin sur la tiède mosaïque. Sa chevelure à l’entour de ses hanches fait comme une toison noire, – et suffoquant un peu dans l’atmosphère trop chaude, elle respire, la taille cambrée, les deux seins en avant. Tiens !… voilà ma chair qui se révolte ! Au milieu du chagrin la concupiscence me torture. Deux supplices à la fois, c’est trop ! Je ne peux plus endurer ma personne !
3742Il se penche, et regarde le précipice.
3744L’homme qui tomberait serait tué. Rien de plus facile, en se roulant sur le côté gauche ; c’est un mouvement à faire ! un seul.
3746Alors apparaît
3748UNE VIEILLE FEMME
3750Antoine se relève dans un sursaut d’épouvante, – Il croit voir sa mère ressuscitée.
3752Mais celle-ci est beaucoup plus vieille, et d’une prodigieuse maigreur. Un linceul noué autour de sa tête, pend avec ses cheveux blancs jusqu’au bas de ses deux jambes, minces comme des béquilles. L’éclat de ses dents, couleur d’ivoire, rend plus sombre sa peau terreuse. Les orbites de ses yeux sont pleins de ténèbres, et au fond deux flammes vacillent, comme des lampes de sépulcre.
3754Avance, dit-elle. Qui te retient ?
3756ANTOINE balbutiant :
3758J’ai peur de commettre un péché !
3760ELLE reprend :
3762Mais le roi Saül s’est tué ! Razias, un juste, s’est tué ! Sainte Pélagie d’Antioche s’est tuée ! Dommine d’Alep et ses deux filles, trois autres saintes, se sont tuées ; – et rappelle-toi tous les confesseurs qui couraient au-devant des bourreaux, par impatience de la mort. Afin d’en jouir plus vite, les vierges de Milet s’étranglaient avec leurs cordons. Le philosophe Hégésias, à Syracuse, la prêchait si bien qu’on désertait les lupanars pour s’aller pendre dans les champs. Les patriciens de Rome se la procurent comme débauche.
3764ANTOINE
3766Oui, c’est un amour qui est fort ! Beaucoup d’anachorètes y succombent.
3768LA VIEILLE
3770Faire une chose qui vous égale à Dieu, pense donc ! Il t’a créé, tu vas détruire son œuvre, toi, par ton courage, librement ! La jouissance d’Érostrate n’était pas supérieure. Et puis, ton corps s’est assez moqué de ton âme pour que tu t’en venges à la fin. Tu ne souffriras pas. Ce sera vite terminé ? Que crains-tu ? un large trou noir ! Il est vide, peut-être ?
3772Antoine écoute sans répondre ; et de l’autre côté paraît :
3774UNE AUTRE FEMME jeune et belle, merveilleusement, – Il la prend d’abord pour Ammonaria, Mais elle est plus grande, blonde comme le miel, très grasse, avec du fard sur les joues et des roses sur la tête. Sa longue robe chargée de paillettes a des miroitements métalliques ; ses lèvres charnues paraissent sanguinolentes, et ses paupières un peu lourdes sont tellement noyées de langueur qu’on la dirait aveugle.
3776Elle murmure :
3778Vis donc, jouis donc ! Salomon recommande la joie ! Va comme ton cœur te mène et selon le désir de tes yeux !
3780ANTOINE
3782Quelle joie trouver ? mon cœur est las, mes yeux sont troubles !
3784ELLE reprend :
3786Gagne le faubourg de Racotis, pousse une porte peinte en bleu ; et quand tu seras dans l’atrium où murmure un jet d’eau, une femme se présentera – en péplos de soie blanche lamé d’or, les cheveux dénoués, le rire pareil au claquement des crotales. Elle est habile. Tu goûteras dans sa caresse l’orgueil d’une initiation et l’apaisement d’un besoin.
3788Tu ne connais pas, non plus, le trouble des adultères, les escalades, les enlèvements, la joie de voir toute nue celle qu’on respectait habillée.
3790As-tu serré contre ta poitrine une vierge qui t’aimait ? Te rappelles-tu les abandons de sa pudeur, et ses remords qui s’en allaient sous un flux de larmes douces ?
3792Tu peux, n’est-ce pas, vous apercevoir marchant dans les bois sous la lumière de la lune ? À la pression de vos mains jointes un frémissement vous parcourt ; vos yeux rapprochés épanchent de l’un à l’autre comme des ondes immatérielles, et votre cœur s’emplit ; il éclate ; c’est un suave tourbillon, une ivresse débordante…
3794LA VIEILLE
3796On n’a pas besoin de posséder les joies pour en sentir l’amertume ! Rien qu’à les voir de loin, le dégoût vous en prend. Tu dois être fatigué par la monotonie des mêmes actions, la durée des jours, la laideur du monde, la bêtise du soleil !
3798ANTOINE
3800Oh ! oui, tout ce qu’il éclaire me déplaît !
3802LA JEUNE
3804Ermite ! ermite ! tu trouveras des diamants entre les cailloux, des fontaines sous le sable, une délectation dans les hasards que tu méprises ; et même il y a des endroits de la terre si beaux qu’on a envie de la serrer contre son cœur.
3806LA VIEILLE
3808Chaque soir, en t’endormant sur elle, tu espères que bientôt elle te recouvrira !
3810LA JEUNE
3812Cependant, tu crois à la résurrection de la chair, qui est le transport de la vie dans l’éternité !
3814La Vieille, pendant qu’elle parlait, s’est encore décharnée ; et au-dessus de son crâne, qui n’a plus de cheveux, une chauve-souris fait des cercles dans l’air.
3816La Jeune est devenue plus grasse. Sa robe chatoie, ses narines battent, ses yeux roulent moelleusement.
3818LA PREMIÈRE dit, en ouvrant les bras :
3820Viens, je suis la consolation, le repos, l’oubli, l’éternelle sérénité ! et
3822LA SECONDE en offrant ses seins :
3824Je suis l’endormeuse, la joie, la vie, le bonheur inépuisable !
3826Antoine tourne les talons pour s’enfuir. Chacune lui met la main sur l’épaule.
3828Le linceul s’écarte et découvre le squelette de La Mort.
3830La robe se fend, et laisse voir le corps entier de La Luxure, qui a la taille mince avec la croupe énorme et de grands cheveux ondés s’envolant par le bout.
3832Antoine reste immobile entre les deux, les considérant.
3834LA MORT lui dit :
3836Tout de suite ou tout à l’heure, qu’importe ! Tu m’appartiens comme les soleils, les peuples, les villes, les rois, la neige des monts, l’herbe des champs. Je vole plus haut que l’épervier, je cours plus vite que la gazelle, j’atteins même l’espérance, j’ai vaincu le fils de Dieu.
3838LA LUXURE
3840Ne résiste pas ; je suis l’omnipotente ! Les forêts retentissent de mes soupirs, les flots sont remués par mes agitations. La vertu, le courage, la piété se dissolvent au parfum de ma bouche. J’accompagne l’homme pendant tous les pas qu’il fait ; – et au seuil du tombeau il se retourne vers moi !
3842LA MORT
3844Je te découvrirai ce que tu tâchais de saisir, à la lueur des flambeaux, sur la face des morts, – ou quand tu vagabondais au delà des Pyramides, dans ces grands sables composés de débris humains. De temps à autre, un fragment de crâne roulait sous ta sandale. Tu prenais de la poussière, tu la faisais couler entre tes doigts ; et ta pensée, confondue avec elle, s’abîmait dans le néant.
3846LA LUXURE
3848Mon gouffre est plus profond ! Des marbres ont inspiré d’obscènes amours. On se précipite à des rencontres qui effrayent. On rive des chaînes que l’on maudit. D’où vient l’ensorcellement des courtisanes, l’extravagance des rêves, l’immensité de ma tristesse ?
3850LA MORT
3852Mon ironie dépasse toutes les autres ! Il y a des convulsions de plaisir aux funérailles des rois, à l’extermination d’un peuple ; – et on fait la guerre avec de la musique, des panaches, des drapeaux, des harnais d’or, un déploiement de cérémonie pour me rendre plus d’hommages.
3854LA LUXURE
3856Ma colère vaut la tienne. Je hurle, je mords. J’ai des sueurs d’agonisant et des aspects de cadavre.
3858LA MORT
3860C’est moi qui te rends sérieuse ; enlaçons-nous !
3862La Mort ricane, la Luxure rugit. Elles se prennent par la taille, et chantent ensemble :
3864— Je hâte la dissolution de la matière !
3866— Je facilite l’éparpillement des germes !
3868— Tu détruis, pour mes renouvellements !
3870— Tu engendres, pour mes destructions !
3872— Active ma puissance !
3874— Féconde ma pourriture !
3876Et leur voix, dont les échos se déroulant emplissent l’horizon devient tellement forte qu’Antoine en tombe à la renverse.
3878Une secousse, de temps à autre, lui fait entr’ouvrir les yeux ; et il aperçoit au milieu des ténèbres une manière de monstre devant lui.
3880C’est une tête de mort, avec une couronne de roses. Elle domine un torse de femme d’une blancheur nacrée. En dessous, un linceul étoilé de points d’or fait comme une queue ; – et tout le corps ondule, à la manière d’un ver gigantesque qui se tiendrait debout.
3882La vision s’atténue, disparaît.
3884ANTOINE se relève.
3886Encore une fois c’était le Diable, et sous son double aspect : l’esprit de fornication et l’esprit de destruction.
3888Aucun des deux ne m’épouvante. Je repousse le bonheur, et je me sens éternel.
3890Ainsi la mort n’est qu’une illusion, un voile, masquant par endroits la continuité de la vie.
3892Mais la Substance étant unique, pourquoi les Formes sont-elles variées ?
3894Il doit y avoir, quelque part, des figures primordiales, dont les corps ne sont que les images. Si on pouvait les voir on connaîtrait le lien de la matière et de la pensée, en quoi l’Être consiste !
3896Ce sont ces figures-là qui étaient peintes à Babylone sur la muraille du temple de Bélus, et elles couvraient une mosaïque dans le port de Carthage. Moi-même, j’ai quelquefois aperçu dans le ciel comme des formes d’esprits. Ceux qui traversent le désert rencontrent des animaux dépassant toute conception…
3898Et en face de l’autre côté du Nil, voilà que le Sphinx apparaît.
3900Il allonge ses pattes, secoue les bandelettes de son front, et se couche sur le ventre.
3902Sautant, volant, crachant du feu par ses narines, et de sa queue de dragon se frappant les ailes, la Chimère aux yeux verts, tournoie, aboie.
3904Les anneaux de sa chevelure, rejetés d’un côté, s’entremêlent aux poils de ses reins, et de l’autre ils pendent jusque sur le sable et remuent au balancement de tout son corps.
3906LE SPHINX est immobile, et regarde la Chimère :
3908Ici, Chimère ; arrête-toi !
3910LA CHIMÈRE
3912Non, jamais !
3914LE SPHINX
3916Ne cours pas si vite, ne vole pas si haut, n’aboie pas si fort !
3918LA CHIMÈRE
3920Ne m’appelle plus, puisque tu restes toujours muet !
3922LE SPHINX
3924Cesse de me jeter tes flammes au visage et de pousser tes hurlements dans mon oreille ; tu ne fondras pas mon granit !
3926LA CHIMÈRE
3928Tu ne me saisiras pas, sphinx terrible !
3930LE SPHINX
3932Pour demeurer avec moi, tu es trop folle !
3934LA CHIMÈRE
3936Pour me suivre, tu es trop lourd !
3938LE SPHINX
3940Où vas-tu donc, que tu cours si vite ?
3942LA CHIMÈRE
3944Je galope dans les corridors du labyrinthe, je plane sur les monts, je rase les flots, je jappe au fond des précipices, je m’accroche par la gueule au pan des nuées ; avec ma queue traînante, je raye les plages, et les collines ont pris leur courbe selon la forme de mes épaules. Mais toi, je te retrouve perpétuellement immobile, ou bien du bout de ta griffe dessinant des alphabets sur le sable.
3946LE SPHINX
3948C’est que je garde mon secret ! Je songe et je calcule.
3950La mer se retourne dans son lit, les blés se balancent sous le vent, les caravanes passent, la poussière s’envole, les cités s’écroulent ; – et mon regard, que rien ne peut dévier, demeure tendu à travers les choses sur un horizon inaccessible.
3952LA CHIMÈRE
3954Moi, je suis légère et joyeuse ! Je découvre aux hommes des perspectives éblouissantes avec des paradis dans les nuages et des félicités lointaines. Je leur verse à l’âme les éternelles démences, projets de bonheur, plans d’avenir, rêves de gloire, et les serments d’amour et les résolutions vertueuses.
3956Je pousse aux périlleux voyages et aux grandes entreprises. J’ai ciselé avec mes pattes les merveilles des architectures. C’est moi qui ai suspendu les clochettes au tombeau de Porsenna, et entouré d’un mur d’orichalque les quais de l’Atlantide.
3958Je cherche des parfums nouveaux, des fleurs plus larges, des plaisirs inéprouvés. Si j’aperçois quelque part un homme dont l’esprit repose dans la sagesse, je tombe dessus, et je l’étrangle.
3960LE SPHINX
3962Tous ceux que le désir de Dieu tourmente, je les ai dévorés.
3964Les plus forts, pour gravir jusqu’à mon front royal, montent aux stries de mes bandelettes comme sur les marches d’un escalier. La lassitude les prend ; et ils tombent d’eux-mêmes à la renverse.
3966Antoine commence à trembler.
3968Il n’est plus devant sa cabane, mais dans le désert, – ayant à ses côtés ces deux bêtes monstrueuses, dont la gueule lui effleure l’épaule.
3970LE SPHINX
3972Ô fantaisie, emporte-moi sur tes ailes pour désennuyer ma tristesse !
3974LA CHIMÈRE
3976Ô inconnu, je suis amoureuse de tes yeux. Comme une hyène en chaleur je tourne autour de toi, sollicitant les fécondations dont le besoin me dévore.
3978Ouvre la gueule, lève tes pieds, monte sur mon dos !
3980LE SPHINX
3982Mes pieds, depuis qu’ils sont à plat, ne peuvent plus se relever. Le lichen, comme une dartre, a poussé sur ma gueule. À force de songer, je n’ai plus rien à dire.
3984LA CHIMÈRE
3986Tu mens, sphinx hypocrite ! D’où vient toujours que tu m’appelles et me renies ?
3988LE SPHINX
3990C’est toi, caprice indomptable, qui passe et tourbillonne !
3992LA CHIMÈRE
3994Est-ce ma faute ? Comment ? laisse-moi !
3996Elle aboie.
3998LE SPHINX
4000Tu remues, tu m’échappes !
4002Il grogne.
4004LA CHIMÈRE
4006Essayons ! – tu m’écrases !
4008LE SPHINX
4010Non ! impossible !
4012Et en s’enfonçant peu à peu, il disparaît dans le sable, – tandis que la Chimère, qui rampe la langue tirée, s’éloigne en décrivant des cercles.
4014L’haleine de sa bouche a produit un brouillard.
4016Dans cette brume, Antoine aperçoit des enroulements de nuages, des courbes indécises.
4018Enfin, il distingue comme des apparences de corps humains ;
4020Et d’abord s’avance.
4022LE GROUPE DES ASTOMI pareils à des bulles d’air que traverse le soleil.
4024Ne souffle pas trop fort ! Les gouttes de pluie nous meurtrissent, les sons faux nous écorchent, les ténèbres nous aveuglent. Composés de brises et de parfums, nous roulons, nous flottons – un peu plus que des rêves, pas des êtres tout à fait…
4026LES NISNAS n’ont qu’un œil, qu’une joue, qu’une main, qu’une jambe, qu’une moitié du corps ; qu’une moitié du cœur. Et ils disent, très haut :
4028Nous vivons fort à notre aise dans nos moitiés de maisons, avec nos moitiés de femmes et nos moitiés d’enfants.
4030LES BLEMMYES absolument privés de tête :
4032Nos épaules en sont plus larges ; – et il n’y a pas de bœuf, de rhinocéros ni d’éléphant qui soit capable de porter ce que nous portons.
4034Des espèces de traits, et comme une vague figure empreinte sur nos poitrines, voilà tout ! Nous pensons des digestions, nous subtilisons des sécrétions. Dieu, pour nous, flotte en paix dans des chyles intérieurs.
4036Nous marchons droit notre chemin, traversant toutes les fanges, côtoyant tous les abîmes ; – et nous sommes les gens les plus laborieux, les plus heureux, les plus vertueux.
4038LES PYGMÉES
4040Petits bonshommes, nous grouillons sur le monde comme de la vermine sur la bosse d’un dromadaire.
4042On nous brûle, on nous noie, on nous écrase ; et toujours, nous reparaissons, plus vivaces et plus nombreux, – terribles par la quantité !
4044LES SCIAPODES
4046Retenus à la terre par nos chevelures, longues comme des lianes, nous végétons à l’abri de nos pieds, larges comme des parasols ; et la lumière nous arrive à travers l’épaisseur de nos talons. Point de dérangement et point de travail ! – la tête le plus bas possible, c’est le secret du bonheur !
4048Leurs cuisses levées ressemblant à des troncs d’arbres, se multiplient.
4050Et une forêt paraît. De grands singes y courent à quatre pattes ; ce sont des hommes à tête de chien.
4052LES CYNOCÉPHALES
4054Nous sautons de branche en branche pour sucer les œufs, et nous plumons les oisillons ; puis nous mettons leurs nids sur nos têtes, en guise de bonnets.
4056Nous ne manquons pas d’arracher les pis des vaches ; et nous crevons les yeux des lynx, nous fientons du haut des arbres, nous étalons notre turpitude en plein soleil.
4058Lacérant les fleurs, broyant les fruits, troublant les sources, violant les femmes, nous sommes les maîtres, – par la force de nos bras et la férocité de notre cœur.
4060Hardi, compagnons ! Faites claquer vos mâchoires !
4062Du sang et du lait coulent de leurs babines. La pluie ruisselle sur leurs dos velus.
4064Antoine hume la fraîcheur des feuilles vertes.
4066Elles s’agitent, les branches s’entre-choquent ; et tout à coup paraît un grand cerf noir, à tête de taureau, qui porte entre les oreilles un buisson de cornes blanches.
4068LE SADHUZAG
4070Mes soixante-quatorze andouillers sont creux comme des flûtes.
4072Quand je me tourne vers le vent du sud, il en part des sons qui attirent à moi les bêtes ravies. Les serpents s’enroulent à mes jambes, les guêpes se collent dans mes narines, et les perroquets, les colombes et les ibis s’abattent dans mes rameaux. – Écoute !
4074Il renverse son bois, d’où s’échappe une musique ineffablement douce.
4076Antoine presse son cœur à deux mains. Il lui semble que cette mélodie va emporter son âme.
4078LE SADHUZAG
4080Mais quand je me tourne vers le vent du nord, mon bois plus touffu qu’un bataillon de lances, exhale un hurlement ; les forêts tressaillent, les fleuves remontent, la gousse des fruits éclate, et les herbes se dressent comme la chevelure d’un lâche. – Écoute !
4082Il penche ses rameaux, d’où sortent des cris discordants ; Antoine est comme déchiré.
4084Et son horreur augmente en voyant :
4086LE MARTICHORAS gigantesque lion rouge, à figure humaine, avec trois rangées de dents.
4088Les moires de mon pelage écarlate se mêlent au miroitement des grands sables. Je souffle par mes narines l’épouvante des solitudes. Je crache la peste. Je mange les armées, quand elles s’aventurent dans le désert.
4090Mes ongles sont tordus en vrilles, mes dents sont taillées en scie ; et ma queue, qui se contourne, est hérissée de dards que je lance à droite, à gauche, en avant, en arrière. – Tiens ! tiens !
4092Le Martichoras jette les épines de sa queue, qui s’irradient comme des flèches dans toutes les directions. Des gouttes de sang pleuvent, en claquant sur le feuillage.
4094LE CATOBLEPAS buffle noir, avec une tête de porc tombant jusqu’à terre, et rattachée à ses épaules par un cou mince, long et flasque comme un boyau vidé.
4096Il est vautré tout à plat ; et ses pieds disparaissent sous l’énorme crinière à poils durs qui lui couvre le visage.
4098Gras, mélancolique, farouche, je reste continuellement à sentir sous mon ventre la chaleur de la boue. Mon crâne est tellement lourd qu’il m’est impossible de le porter. Je le roule autour de moi, lentement ; – et la mâchoire entr’ouverte, j’arrache avec ma langue les herbes vénéneuses arrosées de mon haleine. Une fois, je me suis dévoré les pattes sans m’en apercevoir.
4100Personne, Antoine, n’a jamais vu mes yeux, ou ceux qui les ont vus sont morts. Si je relevais mes paupières, – mes paupières roses et gonflées, – tout de suite, tu mourrais.
4102ANTOINE
4104Oh ! celui-là !… a… a… Si j’allais avoir envie ?… Sa stupidité m’attire. Non ! non ! je ne veux pas !
4106Il regarde par terre fixement.
4108Mais les herbes s’allument, et dans les torsions des flammes se dresse
4110LE BASILIC grand serpent violet à crête trilobée, avec deux dents, une en haut, une en bas.
4112Prends garde, tu vas tomber dans ma gueule ! Je bois du feu. Le feu, c’est moi ; – et de partout j’en aspire : des nuées, des cailloux, des arbres morts, du poil des animaux, de la surface des marécages. Ma température entretient les volcans : je fais l’éclat des pierreries et la couleur des métaux.
4114LE GRIFFON lion à bec de vautour avec des ailes blanches, les pattes rouges et le cou bleu.
4116Je suis le maître des splendeurs profondes. Je connais le secret des tombeaux où dorment les vieux rois.
4118Une chaîne, qui sort du mur, leur tient la tête droite. Près d’eux, dans des bassins de porphyre, des femmes qu’ils ont aimées flottent sur des liquides noirs. Leurs trésors sont rangés dans des salles, par losanges, par monticules, par pyramides ; – et plus bas, bien au-dessous des tombeaux, après de longs voyages au milieu des ténèbres étouffantes, il y a des fleuves d’or avec des forêts de diamant, des prairies d’escarboucles, des lacs de mercure.
4120Adossé contre la porte du souterrain et la griffe en l’air, j’épie de mes prunelles flamboyantes ceux qui voudraient venir. La plaine immense, jusqu’au fond de l’horizon est toute nue et blanchie par les ossements des voyageurs. Pour toi les battants de bronze s’ouvriront, et tu humeras la vapeur des mines, tu descendras dans les cavernes… Vite ! vite !
4122Il creuse la terre avec ses pattes, en criant comme un coq.
4124Mille voix lui répondent. La forêt tremble.
4126Et toutes sortes de bêtes effroyables surgissent : le Tragelaphus, moitié cerf et moitié bœuf ; le Myrmecoleo, lion par devant, fourmi par derrière, et dont les génitoires sont à rebours ; le python Aksar, de soixante coudées, qui épouvanta Moïse ; la grande belette Pastinaca, qui tue les arbres par son odeur ; le Presteros, qui rend imbécile par son contact ; le Mirag, lièvre cornu, habitant des îles de la mer. Le léopard Phalmant crève son ventre à force de hurler ; le Senad, ours à trois têtes, déchire ses petits avec sa langue ; le chien Cépus répand sur les rochers le lait bleu de ses mamelles. Des moustiques se mettent à bourdonner, des crapauds à sauter, des serpents à siffler. Des éclairs brillent. La grêle tombe.
4128Il arrive des rafales, pleines d’anatomies merveilleuses. Ce sont des têtes d’alligators sur des pieds de chevreuil, des hiboux à queue de serpent, des pourceaux à mufle de tigre, des chèvres à croupe d’âne, des grenouilles velues comme des ours, des caméléons grands comme des hippopotames, des veaux à deux têtes dont l’une pleure et l’autre beugle, des fœtus quadruples se tenant par le nombril et valsant comme des toupies, des ventres ailés qui voltigent comme des moucherons.
4130Il en pleut du ciel, il en sort de terre, il en coule des roches. Partout des prunelles flamboient, des gueules rugissent ; les poitrines se bombent, les griffes s’allongent, les dents grincent, les chairs clapotent. Il y en a qui accouchent, d’autres copulent, ou d’une seule bouchée s’entre-dévorent.
4132S’étouffant sous leur nombre, se multipliant par leur contact, ils grimpent les uns sur les autres ; – et tous remuent autour d’Antoine avec un balancement régulier, comme si le sol était le pont d’un navire. Il sent contre ses mollets la traînée des limaces, sur ses mains le froid des vipères ; et des araignées filant leur toile l’enferment dans leur réseau.
4134Mais le cercle des monstres s’entr’ouvre, le ciel tout à coup devient bleu et
4136LA LICORNE se présente.
4138Au galop ! au galop !
4140J’ai des sabots d’ivoire, des dents d’acier, la tête couleur de pourpre, le corps couleur de neige, et la corne de mon front porte les bariolures de l’arc-en-ciel.
4142Je voyage de la Chaldée au désert tartare, sur les bords du Gange et dans la Mésopotamie. Je dépasse les autruches. Je cours si vite que je traîne le vent. Je frotte mon dos contre les palmiers. Je me roule dans les bambous. D’un bond je saute les fleuves. Des colombes volent au-dessus de moi. Une vierge seule peut me brider.
4144Au galop ! au galop !
4146Antoine la regarde s’enfuir.
4148Et ses yeux restant levés, il aperçoit tous les oiseaux qui se nourrissent de vent : le Gouith, l’Ahuti, l’Alphalim, le Iukneth des montagnes de Caff, les Homaï des Arabes qui sont les âmes des hommes assassinés. Il entend les perroquets proférer des paroles humaines, puis les grands palmipèdes pélasgiens qui sanglotent comme des enfants ou ricanent comme des vieilles femmes.
4150Un air salin le frappe aux narines. Une plage maintenant est devant lui.
4152Au loin des jets d’eau s’élèvent, lancés par des baleines ; et du fond de l’horizon.
4154LES BÊTES DE LA MER rondes comme des outres, plates comme des lames, dentelées comme des scies, s’avancent en se traînant sur le sable.
4156Tu vas venir avec nous, dans nos immensités où personne encore n’est descendu !
4158Des peuples divers habitent les pays de l’Océan. Les uns sont au séjour des tempêtes ; d’autres nagent en plein dans la transparence des ondes froides, broutent comme des bœufs les plaines de corail, aspirent par leur trompe le reflux des marées, ou portent sur leurs épaules le poids des sources de la mer.
4160Des phosphorescences brillent à la moustache des phoques, aux écailles des poissons. Des oursins tournent comme des roues, des cornes d’Ammon se déroulent comme des câbles, des huîtres font crier leurs charnières, des polypes déploient leurs tentacules, des méduses frémissent pareilles à des boules de cristal, des éponges flottent, des anémones crachent de l’eau ; des mousses, des varechs ont poussé.
4162Et toutes sortes de plantes s’étendent en rameaux, se tordent en vrilles, s’allongent en pointes, s’arrondissent en éventail. Des courges ont l’air de seins, des lianes s’enlacent comme des serpents.
4164Les Dedaïms de Babylone, qui sont des arbres, ont pour fruits des têtes humaines ; des Mandragores chantent, la racine Baaras court dans l’herbe.
4166Les végétaux maintenant ne se distinguent plus des animaux. Des polypiers, qui ont l’air de sycomores, portent des bras sur leurs branches. Antoine croit voir une chenille entre deux feuilles ; c’est un papillon qui s’envole. Il va pour marcher sur un galet ; une sauterelle grise bondit. Des insectes pareils à des pétales de roses, garnissent un arbuste ; des débris d’éphémères font sur le sol une couche neigeuse.
4168Et puis les plantes se confondent avec les pierres.
4170Des cailloux ressemblent à des cerveaux, des stalactites à des mamelles, des fleurs de fer à des tapisseries ornées de figures.
4172Dans des fragments de glace, il distingue des efflorescences, des empreintes de buissons et de coquilles – à ne savoir si ce sont les empreintes de ces choses-là, ou ces choses elles-mêmes. Des diamants brillent comme des yeux, des minéraux palpitent.
4174Et il n’a plus peur !
4176Il se couche à plat ventre, s’appuie sur les deux coudes ; retenant son haleine, il regarde.
4178Des insectes n’ayant plus d’estomac continuent à manger ; des fougères desséchées se remettent à fleurir ; des membres qui manquaient repoussent.
4180Enfin, il aperçoit de petites masses globuleuses, grosses comme des têtes d’épingles et garnies de cils tout autour. Une vibration les agite.
4182ANTOINE délirant :
4184Ô bonheur ! bonheur ! j’ai vu naître la vie, j’ai vu le mouvement commencer. Le sang de mes veines bat si fort qu’il va les rompre. J’ai envie de voler, de nager, d’aboyer, de beugler, de hurler. Je voudrais avoir des ailes, une carapace, une écorce, souffler de la fumée, porter une trompe, tordre mon corps, me diviser partout, être en tout, m’émaner avec les odeurs, me développer comme les plantes, couler comme l’eau, vibrer comme le son, briller comme la lumière, me blottir sur toutes les formes, pénétrer chaque atome, descendre jusqu’au fond de la matière, – être la matière !
4186Le jour enfin paraît ; et comme les rideaux d’un tabernacle qu’on relève, des nuages d’or en s’enroulant à larges volutes découvrent le ciel.
4188Tout au milieu, et dans le disque même du soleil rayonne la face, Jésus-Christ.
4190Antoine fait le signe de la croix et se remet en prières.