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La Tentation de saint Antoine — en 20 minutes

La Tentation de saint Antoine — en 20 minutes
1
Ce texte n'est pas un résumé : ce sont des extraits réels de Flaubert, choisis pour traverser toute l'œuvre et cousus par de courtes liaisons. Une nuit dans la Thébaïde, l'ermite Antoine est visité par tout ce que le monde a cru, désiré et adoré — richesses, chair, hérésies, dieux morts, science infinie, Mort et Luxure — jusqu'à une vision finale de la matière vivante.

2
C’est dans la Thébaïde, au haut d’une montagne, sur une plate-forme arrondie en demi-lune, et qu’enferment de grosses pierres.
3
La cabane de l’Ermite occupe le fond. Elle est faite de boue et de roseaux, à toit plat, sans porte. On distingue dans l’intérieur une cruche avec un pain noir ; au milieu, sur une stèle de bois, un gros livre ; par terre, çà et là, des filaments de sparterie, deux ou trois nattes, une corbeille, un couteau.
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SAINT ANTOINE qui a une longue barbe, de longs cheveux, et une tunique de peau de chèvre, est assis, jambes croisées, en train de faire des nattes. Dès que le soleil disparaît, il pousse un grand soupir, et regardant l’horizon :
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Encore un jour ! un jour de passé !
6
Autrefois pourtant, je n’étais pas si misérable !
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Avant la fin de la nuit, je commençais mes oraisons ; puis je descendais vers le fleuve chercher de l’eau, et je remontais par le sentier rude avec l’outre sur mon épaule, en chantant des hymnes. Ensuite, je m’amusais à ranger tout dans ma cabane. Je prenais mes outils ; je tâchais que les nattes fussent bien égales et les corbeilles légères ; car mes moindres actions me semblaient alors des devoirs qui n’avaient rien de pénible.
8
À des heures réglées je quittais mon ouvrage ; et priant les deux bras étendus je sentais comme une fontaine de miséricorde qui s’épanchait du haut du ciel dans mon cœur. Elle est tarie, maintenant. Pourquoi ?…
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Il se souvient de sa mère, de la jeune Ammonaria, de tous ceux qu'il a quittés — puis, à bout de forces, il se jette contre sa cabane.
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C’est une si belle existence que de tordre au feu des bâtons de palmier pour faire des houlettes, et de façonner des corbeilles, de coudre des nattes, puis d’échanger tout cela avec les Nomades contre du pain qui vous brise les dents ! Ah ! misère de moi ! est-ce que ça ne finira pas ! Mais la mort vaudrait mieux ! Je n’en peux plus ! Assez ! assez !
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Il frappe du pied, et tourne au milieu des roches d’un pas rapide, puis s’arrête hors d’haleine, éclate en sanglots et se couche par terre, sur le flanc.
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Alors, dans le vent qui court entre les roches, des voix se mettent à parler.
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LA PREMIÈRE
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Veux-tu des femmes ?
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LA SECONDE
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De grands tas d’argent, plutôt !…
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LA TROISIÈME
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Une épée qui reluit ?
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ET LES AUTRES
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— Le Peuple entier t’admire.
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— Endors-toi !
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— Tu les égorgeras, va, tu les égorgeras !
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Et, tout à coup, passent au milieu de l’air, d’abord une flaque d’eau, ensuite une prostituée, le coin d’un temple, une figure de soldat, un char avec deux chevaux blancs, qui se cabrent. Ces images arrivent brusquement, par secousses, se détachant sur la nuit comme des peintures d’écarlate sur de l’ébène. Leur mouvement s’accélère. Elles défilent d’une façon vertigineuse.
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Antoine ferme ses paupières.
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Elles se multiplient, l’entourent, l’assiègent. Une épouvante indicible l’envahit ; et il ne sent plus rien qu’une contraction brûlante à l’épigastre. Malgré le vacarme de sa tête, il perçoit un silence énorme qui le sépare du monde. Il tâche de parler ; impossible ! C’est comme si le lien général de son être se dissolvait ; et, ne résistant plus, Antoine tombe sur la natte.
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Alors le Diable se dresse contre le toit de la cabane, portant sous ses ailes les Sept Péchés Capitaux. La faim, elle, arrive la première — sous la forme d'une table couverte de tous les mets du monde, qu'Antoine finit par renverser d'un coup de pied. Puis il trébuche contre un objet qui sonne.
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Tiens ! une coupe ! quelqu’un, en voyageant, l’aura perdue. Rien d’extraordinaire…
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Il mouille son doigt, et frotte.
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Ça reluit ! du métal ! Cependant, je ne distingue pas…
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Il allume sa torche, et examine la coupe.
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Elle est en argent, ornée d’ovules sur le bord, avec une médaille au fond.
32
Il fait sauter la médaille d’un coup d’ongle.
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C’est une pièce de monnaie qui vaut… de sept à huit drachmes ; pas davantage ! N’importe ! je pourrais bien, avec cela, me procurer une peau de brebis.
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Un reflet de la torche éclaire la coupe.
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Pas possible ! en or ! oui !… tout en or !
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Une autre pièce, plus grande, se trouve au fond. Sous celle-ci, il en découvre plusieurs autres.
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La coupe est maintenant remplie de pièces d’or.
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Les granulations de la bordure se détachent, forment un collier de perles.
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D’une secousse, Antoine fait glisser le collier sur son poignet. Il tient la coupe de sa main gauche, et de son autre bras lève la torche pour mieux l’éclairer. Comme l’eau qui ruisselle d’une vasque, il s’en épanche à flots continus, – de manière à faire un monticule sur le sable, – des diamants, des escarboucles et des saphirs mêlés à de grandes pièces d’or, portant des effigies de rois...
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Comment ? comment ? des staters, des cycles, des dariques, des aryandiques ! Alexandre, Démétrius, les Ptolémées, César ! mais chacun d’eux n’en avait pas autant ! Rien d’impossible ! plus de souffrance ! et ces rayons qui m’éblouissent ! Ah ! mon cœur déborde ! comme c’est bon ! oui !… oui !… encore ! jamais assez !
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Il lâche la torche pour embrasser le tas ; et tombe par terre sur la poitrine.
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Il se relève. La place est entièrement vide.
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Qu’ai-je fait ?
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L'or a disparu comme il était venu. Mais voici qu'un cortège approche dans la nuit, aux clochettes de mulet — et sur un éléphant blanc, la Reine de Saba elle-même descend vers l'ermite.
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Sur son dos parmi des coussins de laine bleue, jambes croisées, paupières à demi-closes et se balançant la tête, il y a une femme si splendidement vêtue qu’elle envoie des rayons autour d’elle. La foule se prosterne, l’éléphant plie les genoux, et LA REINE DE SABA se laissant glisser le long de son épaule descend sur les tapis et s’avance vers saint Antoine.
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Elle dit :
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Ah ! bel ermite ! bel ermite ! mon cœur défaille !
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À force de piétiner d’impatience il m’est venu des calus au talon, et j’ai cassé un de mes ongles ! J’envoyais des bergers qui restaient sur les montagnes la main étendue devant les yeux, et des chasseurs qui criaient ton nom dans les bois, et des espions qui parcouraient toutes les routes en disant à chaque passant : « L’avez-vous vu ? »
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La nuit, je pleurais, le visage tourné vers la muraille. Mes larmes, à la longue, ont fait deux petits trous dans la mosaïque, comme des flaques d’eau de mer dans les rochers, car, je t’aime ! Oh ! oui ! beaucoup !
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Elle lui prend la barbe.
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Ris donc, bel ermite ! ris donc ! Je suis très gaie, tu verras ! Je pince de la lyre, je danse comme une abeille, et je sais une foule d’histoires à raconter, toutes plus divertissantes les unes que les autres.
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Ah ! quand tu seras mon mari, je t’habillerai, je te parfumerai, je t’épilerai.
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Antoine reste immobile, plus roide qu’un pieu, pâle comme un mort.
54
Elle déploie devant lui tous les trésors du monde, des baumes de Génézareth aux tapis de Babylone.
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Et j’ai bien d’autres choses encore, va ! J’ai des trésors enfermés dans des galeries où l’on se perd comme dans un bois. J’ai des palais d’été en treillage de roseaux, et des palais d’hiver en marbre noir. Au milieu de lacs grands comme des mers, j’ai des îles rondes comme des pièces d’argent, toutes couvertes de nacre, et dont les rivages font de la musique, au battement des flots tièdes qui se roulent sur le sable. J’ai des suivantes de quoi faire un harem, des eunuques de quoi faire une armée. J’ai des armées, j’ai des peuples !
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J’ai des attelages de gazelles, des quadriges d’éléphants, des couples de chameaux par centaines, et des cavales à crinière si longue que leurs pieds y entrent quand elles galopent. J’ai des girafes qui se promènent dans mes jardins, et qui avancent leur tête sur le bord de mon toit, quand je prends l’air après dîner.
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Puis, voyant qu'il résiste encore, elle se fait plus pressante.
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Toutes celles que tu as rencontrées, depuis la fille des carrefours chantant sous sa lanterne jusqu’à la patricienne effeuillant des roses du haut de sa litière, toutes les formes entrevues, toutes les imaginations de ton désir, demande-les ! Je ne suis pas une femme, je suis un monde. Mes vêtements n’ont qu’à tomber, et tu découvriras sur ma personne une succession de mystères !
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Antoine claque des dents.
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Si tu posais ton doigt sur mon épaule, ce serait comme une traînée de feu dans tes veines. La possession de la moindre place de mon corps t’emplira d’une joie plus véhémente que la conquête d’un empire. Avance tes lèvres ! mes baisers ont le goût d’un fruit qui se fondrait dans ton cœur !
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Antoine fait un signe de croix.
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Tu me dédaignes ! adieu !
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Elle s’éloigne en pleurant, puis se retourne :
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Bien sûr ? une femme si belle !
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Elle rit, et le singe qui tient le bas de sa robe la soulève.
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Tu te repentiras, bel ermite, tu gémiras ! tu t’ennuieras ! mais je m’en moque ! la ! la ! la ! oh ! oh ! oh !
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Elle s’en va la figure dans les mains, en sautillant à cloche-pied.
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Quand elle a disparu, un étrange enfant se tient sur le seuil de la cabane — petit comme un nain, les cheveux déjà blancs. C'est, dit-il, Hilarion, l'ancien disciple d'Antoine, revenu de Palestine. Sous son air d'abord soumis, il se met à instiller le doute — sur les saints, sur l'Église, puis sur l'Écriture elle-même.
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HILARION
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Hypocrite qui s’enfonce dans la solitude pour se livrer mieux au débordement de ses convoitises ! Tu te prives de viandes, de vin, d’étuves, d’esclaves et d’honneurs ; mais comme tu laisses ton imagination t’offrir des banquets, des parfums, des femmes nues et des foules applaudissantes ! Ta chasteté n’est qu’une corruption plus subtile, et ce mépris du monde l’impuissance de ta haine contre lui !
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ANTOINE éclate en sanglots.
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Assez ! assez ! tu remues trop mon cœur !
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Hilarion grandit à mesure qu'il parle. Il finit par attaquer l'Écriture elle-même, dans ses contradictions.
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HILARION
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Cependant l’ange annonciateur, dans Matthieu apparaît à Joseph, tandis que, dans Luc, c’est à Marie. L’onction de Jésus par une femme se passe, d’après le premier Évangile, au commencement de sa vie publique, et, selon les trois autres, peu de jours avant sa mort. Le breuvage qu’on lui offre sur la croix, c’est, dans Matthieu, du vinaigre avec du fiel, dans Marc du vin et de la myrrhe. Suivant Luc et Matthieu, les apôtres ne doivent prendre ni argent ni sac, pas même de sandales et de bâton ; dans Marc, au contraire, Jésus leur défend de rien emporter si ce n’est des sandales et un bâton. Je m’y perds !…
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ANTOINE avec ébahissement :
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En effet… en effet…
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HILARION
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Pourquoi reçut-il le Saint-Esprit, bien qu’étant le Fils ? Qu’avait-il besoin du baptême s’il était le Verbe ? Comment le Diable pouvait-il le tenter, lui, Dieu ?
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Est-ce que ces pensées-là ne te sont jamais venues ?
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ANTOINE
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Oui !… souvent ! Engourdies ou furieuses, elles demeurent dans ma conscience. Je les écrase, elles renaissent, m’étouffent ; et je crois parfois que je suis maudit.
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Hilarion l'entraîne alors dans une basilique immense où grouillent tous les hérétiques et tous les sectateurs des premiers siècles — manichéens, gnostiques, montanistes — chacun brandissant son évangile, son dieu, sa vérité contradictoire.
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CIRCONCELLIONS vêtus de peaux de loup, couronnés d’épines, et portant des massues de fer :
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Écrasez le fruit ! troublez la source ! noyez l’enfant ! Pillez le riche qui se trouve heureux, qui mange beaucoup ! Battez le pauvre qui envie la housse de l’âne, le repas du chien, le nid de l’oiseau !
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Nous, les Saints, pour hâter la fin du monde, nous empoisonnons, brûlons, massacrons !
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Le salut n’est que dans le martyre. Nous nous donnons le martyre. Nous enlevons avec des tenailles la peau de nos têtes, nous étalons nos membres sous les charrues, nous nous jetons dans la gueule des fours !
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ANTOINE
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Docteurs, magiciens, évêques et diacres, hommes et fantômes, arrière ! arrière ! Vous êtes tous des mensonges !
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LES HÉRÉSIARQUES
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Nous avons des martyrs plus martyrs que les tiens, des prières plus difficiles, des élans d’amour supérieurs, des extases aussi longues.
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ANTOINE
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Mais pas de révélation ! pas de preuves !
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Antoine leur échappe enfin. Plus loin, sur un bûcher qu'il a lui-même allumé aux quatre coins, un vieux sage indien nu, immobile depuis des années, attend les flammes en fixant le soleil.
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LE GYMNOSOPHISTE
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Comme l’existence provient de la corruption, la corruption du désir, le désir de la sensation, la sensation du contact, j’ai fui toute action, tout contact ; et – sans plus bouger que la stèle d’un tombeau – je songeais à l’essence de la grande Âme d’où s’échappent continuellement, comme des étincelles de feu, les principes de la vie.
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J’ai pris en dégoût la forme, en dégoût la perception, en dégoût jusqu’à la connaissance elle-même, – car la pensée ne survit pas au fait transitoire qui la cause, et l’esprit n’est qu’une illusion comme le reste.
98
J’abandonne la sale auberge de mon corps, maçonnée de chair, rougie de sang, couverte d’une peau hideuse, pleine d’immondices ; – et, pour ma récompense, je vais enfin dormir au plus profond de l’absolu, dans l’Anéantissement.
99
Les flammes s’élèvent jusqu’à sa poitrine, – puis l’enveloppent. Sa tête passe à travers comme par le trou d’un mur. Ses yeux béants regardent toujours.
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Puis vient le tour des dieux eux-mêmes : ceux de l'Égypte, de la Perse, de l'Inde, tous défilent et racontent leur splendeur passée. Isis, au bord du Nil, cherche encore le corps dispersé d'Osiris.
101
ISIS
102
Ô Neith, commencement des choses ! Amon, seigneur de l’éternité, Ptah, démiurge, Thot son intelligence, dieux de l’Amenthi, triades particulières des Nomes, éperviers dans l’azur, sphinx au bord des temples, ibis debout entre les cornes des bœufs, planètes, constellations, rivages, murmures du vent, reflets de la lumière, apprenez-moi où se trouve Osiris !
103
Je l’ai cherché par tous les canaux et tous les lacs, – plus loin encore, jusqu’à Byblos la phénicienne. Le hideux Typhon au poil roux l’avait tué, mis en pièces ! Nous avons retrouvé tous ses membres. Mais je n’ai pas celui qui me rendait féconde !
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Elle pousse des lamentations aiguës.
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Puis, tenant contre elle l'enfant qu'elle allaite, elle s'aperçoit soudain qu'il vient de mourir.
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Égypte ! Égypte ! tes grands Dieux immobiles ont les épaules blanchies par la fiente des oiseaux, et le vent qui passe sur le désert roule la cendre de tes morts ! – Anubis, gardien des ombres, ne me quitte pas !
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Mais… qu’as-tu ?… tes mains sont froides, ta tête retombe !
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Harpocrate vient de mourir.
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Alors elle pousse dans l’air un cri tellement aigu, funèbre et déchirant, qu’Antoine y répond par un autre cri, en ouvrant ses bras pour la soutenir.
110
Elle n’est plus là. Il baisse la figure, écrasé de honte.
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Bientôt, ce sont les dieux de la Grèce eux-mêmes qui apparaissent, sur leur montagne d'ivoire et de bronze — les plus beaux de tous ceux qu'Antoine a vus cette nuit.
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Ah ! ma poitrine se dilate. Une joie que je ne connaissais pas me descend jusqu’au fond de l’âme ! Comme c’est beau ! comme c’est beau !
113
Mais la croix grandit dans le ciel, et l'Olympe entier se met à mourir. Jupiter, descendu de son trône, vide la coupe d'ambroisie une dernière fois.
114
JUPITER
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Non ! non ! Tant qu’il y aura, n’importe où, une tête enfermant la pensée, qui haïsse le désordre et conçoive la Loi, l’esprit de Jupiter vivra !
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Mais la coupe est vide.
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Il la penche lentement sur l’ongle de son doigt.
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Plus une goutte ! Quand l’ambroisie défaille, les Immortels s’en vont !
119
Elle glisse de ses mains ; et il s’appuie contre une colonne, se sentant mourir.
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Junon s'éloigne, Minerve tombe, Hercule est écrasé sous les décombres de l'Olympe. Vénus elle-même, la dernière, grelotte et se renverse.
121
VÉNUS violacée par le froid, grelotte.
122
Je faisais avec ma ceinture tout l’horizon de l’Hellénie. Mais j’ai trop chéri les hommes ! C’est l’Amour qui m’a déshonorée !
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Elle se renverse en pleurant.
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Le monde est abominable. L’air manque à ma poitrine !
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Ô Mercure, inventeur de la lyre et conducteur des âmes, emporte-moi !
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Elle met un doigt sur sa bouche, et décrivant une immense parabole, tombe dans l’abîme.
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On n’y voit plus. Les ténèbres sont complètes.
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Alors Hilarion se redresse, transfiguré, immense — et se révèle enfin.
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HILARION
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Mon royaume est de la dimension de l’univers ; et mon désir n’a pas de bornes. Je vais toujours, affranchissant l’esprit et pesant les mondes, sans haine, sans peur, sans pitié, sans amour et sans Dieu. On m’appelle la Science.
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ANTOINE se rejette en arrière :
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Tu dois être plutôt… le Diable !
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HILARION en fixant sur lui ses prunelles :
134
Veux-tu le voir ?
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Un pied fourchu se montre. Et le Diable, ayant jeté Antoine sur ses cornes, l'enlève dans les airs.
136
Il vole sous lui, étendu comme un nageur ; – ses deux ailes grandes ouvertes, en le cachant tout entier, semblent un nuage.
137
ANTOINE
138
Où vais-je ?
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Ah ! comme je respire bien ! L’air immaculé me gonfle l’âme. Plus de pesanteur ! plus de souffrance !
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Ils montent au milieu des étoiles, toujours plus haut, tandis que le Diable expose sa doctrine de l'infini.
141
LE DIABLE
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Le néant n’est pas ! le vide n’est pas ! Partout il y a des corps qui se meuvent sur le fond immuable de l’Étendue ; – et comme si elle était bornée par quelque chose, ce ne serait plus l’étendue, mais un corps, elle n’a pas de limites !
143
ANTOINE béant ;
144
Pas de limites !
145
LE DIABLE
146
Monte dans le ciel toujours et toujours ; jamais tu n’atteindras le sommet ! Descends au-dessous de la terre pendant des milliards de milliards de siècles, jamais tu n’arriveras au fond, – puisqu’il n’y a pas de fond, pas de sommet, ni haut, ni bas, aucun terme ; et l’Étendue se trouve comprise dans Dieu qui n’est point une portion de l’espace, telle ou telle grandeur, mais l’immensité !
147
ANTOINE lentement :
148
La matière… alors… ferait partie de Dieu ?
149
LE DIABLE
150
Pourquoi non ? Peux-tu savoir où il finit ?
151
Antoine s'effondre sous le vertige de cette pensée — et le Diable, ouvrant sa gueule, l'abandonne enfin au bord d'un dernier doute.
152
LE DIABLE
153
Mais es-tu sûr de voir ? es-tu même sûr de vivre ? Peut-être qu’il n’y a rien !
154
Adore-moi donc ! et maudis le fantôme que tu nommes Dieu !
155
Antoine lève les yeux, par un dernier mouvement d’espoir
156
Le Diable l’abandonne.
157
Antoine se retrouve étendu au bord de la falaise, épuisé, penché sur le précipice — et pense au plus simple des dénouements. Alors, de chaque côté de lui, deux femmes se présentent : une vieille décharnée, et une jeune très belle.
158
LA MORT lui dit :
159
Tout de suite ou tout à l’heure, qu’importe ! Tu m’appartiens comme les soleils, les peuples, les villes, les rois, la neige des monts, l’herbe des champs. Je vole plus haut que l’épervier, je cours plus vite que la gazelle, j’atteins même l’espérance, j’ai vaincu le fils de Dieu.
160
LA LUXURE
161
Ne résiste pas ; je suis l’omnipotente ! Les forêts retentissent de mes soupirs, les flots sont remués par mes agitations. La vertu, le courage, la piété se dissolvent au parfum de ma bouche. J’accompagne l’homme pendant tous les pas qu’il fait ; – et au seuil du tombeau il se retourne vers moi !
162
LA MORT
163
C’est moi qui te rends sérieuse ; enlaçons-nous !
164
La Mort ricane, la Luxure rugit. Elles se prennent par la taille, et chantent ensemble :
165
— Je hâte la dissolution de la matière !
166
— Je facilite l’éparpillement des germes !
167
— Tu détruis, pour mes renouvellements !
168
— Tu engendres, pour mes destructions !
169
Et leur voix, dont les échos se déroulant emplissent l’horizon devient tellement forte qu’Antoine en tombe à la renverse.
170
Il se relève, indemne de cette double tentation — et sur l'autre rive du Nil, deux êtres monstrueux apparaissent : le Sphinx, immobile depuis des siècles, et la Chimère, qui tourne sans fin autour de lui.
171
LE SPHINX est immobile, et regarde la Chimère :
172
Ici, Chimère ; arrête-toi !
173
LA CHIMÈRE
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Non, jamais !
175
LE SPHINX
176
Ne cours pas si vite, ne vole pas si haut, n’aboie pas si fort !
177
LA CHIMÈRE
178
Ne m’appelle plus, puisque tu restes toujours muet !
179
LE SPHINX
180
C’est que je garde mon secret ! Je songe et je calcule.
181
La mer se retourne dans son lit, les blés se balancent sous le vent, les caravanes passent, la poussière s’envole, les cités s’écroulent ; – et mon regard, que rien ne peut dévier, demeure tendu à travers les choses sur un horizon inaccessible.
182
LA CHIMÈRE
183
Moi, je suis légère et joyeuse ! Je découvre aux hommes des perspectives éblouissantes avec des paradis dans les nuages et des félicités lointaines. Je leur verse à l’âme les éternelles démences, projets de bonheur, plans d’avenir, rêves de gloire, et les serments d’amour et les résolutions vertueuses.
184
Je pousse aux périlleux voyages et aux grandes entreprises.
185
LE SPHINX
186
Tous ceux que le désir de Dieu tourmente, je les ai dévorés.
187
Le Sphinx s'enfonce dans le sable ; la Chimère s'éloigne en cercles. De la brume qu'elle laisse derrière elle surgit alors tout un peuple de créatures fabuleuses — Pygmées, Cynocéphales, Catoblépas, Basilic, Griffon, Licorne — un déferlement de monstres qui, peu à peu, se confond avec les plantes, puis avec les pierres elles-mêmes. Antoine, à plat ventre, cesse enfin d'avoir peur.
188
Des insectes n’ayant plus d’estomac continuent à manger ; des fougères desséchées se remettent à fleurir ; des membres qui manquaient repoussent.
189
Enfin, il aperçoit de petites masses globuleuses, grosses comme des têtes d’épingles et garnies de cils tout autour. Une vibration les agite.
190
ANTOINE délirant :
191
Ô bonheur ! bonheur ! j’ai vu naître la vie, j’ai vu le mouvement commencer. Le sang de mes veines bat si fort qu’il va les rompre. J’ai envie de voler, de nager, d’aboyer, de beugler, de hurler. Je voudrais avoir des ailes, une carapace, une écorce, souffler de la fumée, porter une trompe, tordre mon corps, me diviser partout, être en tout, m’émaner avec les odeurs, me développer comme les plantes, couler comme l’eau, vibrer comme le son, briller comme la lumière, me blottir sur toutes les formes, pénétrer chaque atome, descendre jusqu’au fond de la matière, – être la matière !
192
Le jour enfin paraît ; et comme les rideaux d’un tabernacle qu’on relève, des nuages d’or en s’enroulant à larges volutes découvrent le ciel.
193
Tout au milieu, et dans le disque même du soleil rayonne la face, Jésus-Christ.
194
Antoine fait le signe de la croix et se remet en prières.