4Trois Contes (1877) réunit trois récits que tout sépare en apparence — une servante normande, un chevalier légendaire, une cour antique — mais qu’unit une même fascination pour le don de soi et l’extase. Voici, en extraits fidèles au texte de Flaubert, le fil de chacun.
Un cœur simple
10Pendant un demi-siècle, les bourgeoises de Pont-l’Évêque envièrent à Mme Aubain sa servante Félicité.
11Pour cent francs par an, elle faisait la cuisine et le ménage, cousait, lavait, repassait, savait brider un cheval, engraisser les volailles, battre le beurre, et resta fidèle à sa maîtresse, – qui cependant n’était pas une personne agréable.
13Son visage était maigre et sa voix aiguë. À vingt-cinq ans, on lui en donnait quarante. Dès la cinquantaine, elle ne marqua plus aucun âge ; – et, toujours silencieuse, la taille droite et les gestes mesurés, semblait une femme en bois, fonctionnant d’une manière automatique.
15Devenue orpheline très jeune, Félicité connut d’abord, à dix-huit ans, un amour trompé.
17Le moment arrivé, elle courut vers l’amoureux.
18À sa place, elle trouva un de ses amis.
19Il lui apprit qu’elle ne devait plus le revoir. Pour se garantir de la conscription, Théodore avait épousé une vieille femme très riche, Mme Lehoussais, de Toucques.
20Ce fut un chagrin désordonné. Elle se jeta par terre, poussa des cris, appela le Bon Dieu et gémit toute seule dans la campagne jusqu’au soleil levant. Puis, elle revint à la ferme, déclara son intention d’en partir ; et, au bout du mois, ayant reçu ses comptes, elle enferma tout son petit bagage dans un mouchoir, et se rendit à Pont-l’Évêque.
22Elle se place chez Mme Aubain, à Pont-l’Évêque, où elle élève comme les siens les deux enfants de la maison, Paul et Virginie.
24Un soir qu’ils revenaient ensemble des herbages, un taureau surgit du brouillard et fonce sur eux.
26– Ne craignez rien ! dit Félicité.
27Et murmurant une sorte de complainte, elle flatta sur l’échine, celui qui se trouvait le plus près ; il fit volte-face, les autres l’imitèrent. Mais quand l’herbage suivant fut traversé, un beuglement formidable s’éleva. C’était un taureau, que cachait le brouillard. Il avança vers les deux femmes. Mme Aubain allait courir.
28– Non ! non ! moins vite !
29Elles pressaient le pas, cependant, et entendaient par-derrière un souffle sonore qui se rapprochait. Ses sabots, comme des marteaux, battaient l’herbe de la prairie ; voilà qu’il galopait maintenant ! Félicité se retourna et elle arrachait à deux mains des plaques de terre qu’elle lui jetait dans les yeux. Il baissait le mufle, secouait les cornes et tremblait de fureur en beuglant horriblement. Mme Aubain, au bout de l’herbage avec ses deux petits, cherchait éperdue comment franchir le haut-bord. Félicité reculait toujours devant le taureau, et continuellement lançait des mottes de gazon qui l’aveuglaient, tandis qu’elle criait :
30– Dépêchez-vous ! dépêchez-vous !
31Mme Aubain descendit le fossé, poussa Virginie, Paul ensuite, tomba plusieurs fois en tâchant de gravir le talus, et à force de courage y parvint.
32Le taureau avait acculé Félicité contre une clairevoie ; sa bave lui rejaillissait à la figure, une seconde de plus il l’éventrait. Elle eut le temps de se couler entre deux barreaux, et la grosse bête, toute surprise, s’arrêta.
33Cet événement, pendant bien des années, fut un sujet de conversation à Pont-l’Évêque. Félicité n’en tira aucun orgueil, ne se doutant même pas qu’elle eût rien fait d’héroïque.
35Les années passent. Virginie, mise en pension chez les Ursulines de Honfleur, tombe malade ; Mme Aubain la fait soigner à Trouville puis en Provence, en vain.
37Félicité parvint au second étage.
38Dès le seuil de la chambre, elle aperçut Virginie étalée sur le dos, les mains jointes, la bouche ouverte, et la tête en arrière sous une croix noire s’inclinant vers elle, entre les rideaux immobiles, moins pâles que sa figure. Mme Aubain, au pied de la couche qu’elle tenait dans ses bras, poussait des hoquets d’agonie. La supérieure était debout, à droite. Trois chandeliers sur la commode faisaient des taches rouges, et le brouillard blanchissait les fenêtres. Des religieuses emportèrent Mme Aubain.
39Pendant deux nuits, Félicité ne quitta pas la morte. Elle répétait les mêmes prières, jetait de l’eau bénite sur les draps, revenait s’asseoir, et la contemplait. À la fin de la première veille, elle remarqua que la figure avait jauni, les lèvres bleuirent, le nez se pinçait, les yeux s’enfonçaient. Elle les baisa plusieurs fois ; et n’eût pas éprouvé un immense étonnement si Virginie les eût rouverts ; pour de pareilles âmes le surnaturel est tout simple. Elle fit sa toilette, l’enveloppa de son linceul, la descendit dans sa bière, lui posa une couronne, étala ses cheveux. Ils étaient blonds, et extraordinaires de longueur à son âge. Félicité en coupa une grosse mèche, dont elle glissa la moitié dans sa poitrine, résolue à ne jamais s’en dessaisir.
40Le corps fut ramené à Pont-l’Évêque, suivant les intentions de Mme Aubain, qui suivait le corbillard, dans une voiture fermée.
42Des années s’écoulent. Une voisine qui s’en va offre un jour à Mme Aubain un perroquet nommé Loulou, qu’elle finit par céder à Félicité.
44Il s’appelait Loulou. Son corps était vert, le bout de ses ailes rose, son front bleu, et sa gorge dorée.
45Mais il avait la fatigante manie de mordre son bâton, s’arrachait les plumes, éparpillait ses ordures, répandait l’eau de sa baignoire ; Mme Aubain, qu’il ennuyait, le donna pour toujours à Félicité.
46Elle entreprit de l’instruire ; bientôt il répéta : « Charmant garçon ! Serviteur, monsieur ! Je vous salue, Marie ! » Il était placé auprès de la porte, dans l’angle du perron ; et plusieurs s’étonnaient qu’il ne répondît pas au nom de Jacquot, puisque tous les perroquets s’appellent Jacquot. On le comparait à une dinde, à une bûche ! autant de coups de poignard pour Félicité ! Étrange obstination de Loulou, ne parlant plus du moment qu’on le regardait !
48Loulou devient pour Félicité comme un fils, presque un amoureux. Des années plus tard, par un matin d’hiver, elle le trouve mort dans sa cage.
50Un matin du terrible hiver de 1837, qu’elle l’avait mis devant la cheminée, à cause du froid, elle le trouva mort, au milieu de sa cage, la tête en bas, et les ongles dans les fils de fer. Une congestion l’avait tué, sans doute. Elle crut à un empoisonnement par le persil ; et, malgré l’absence de toutes preuves, ses soupçons portèrent sur Fabu.
51Elle pleura tellement que sa maîtresse lui dit :
52– Eh bien ! faites-le empailler !
53Elle demanda conseil au pharmacien, qui avait toujours été bon pour le perroquet.
54Il écrivit au Havre. Un certain Fellacher se chargea de cette besogne. Mais, comme la diligence égarait parfois les colis, elle résolut de le porter elle-même jusqu’à Honfleur.
56Loulou empaillé lui revient enfin, et trône dans sa chambre parmi ses reliques. Puis Mme Aubain meurt à son tour ; la maison est vendue ; Félicité, ruinée, sourde et presque impotente, y reste seule avec l’oiseau. Vient la Fête-Dieu où, sur son lit d’agonie, elle obtient qu’on expose Loulou sur le reposoir dressé devant sa porte.
58Les herbages envoyaient l’odeur de l’été ; des mouches bourdonnaient ; le soleil faisait luire la rivière, chauffait les ardoises. La mère Simon, revenue dans la chambre, s’endormait doucement.
59Des coups de cloche la réveillèrent ; on sortait des vêpres. Le délire de Félicité tomba. En songeant à la procession, elle la voyait, comme si elle l’eût suivie.
60Une sueur froide mouillait les tempes de Félicité. La Simonne l’épongeait avec un linge, en se disant qu’un jour il lui faudrait passer par là.
61Le murmure de la foule grossit, fut un moment très fort, s’éloignait.
62Une fusillade ébranla les carreaux. C’était les postillons saluant l’ostensoir. Félicité roula ses prunelles, et elle dit, le moins bas qu’elle put :
63– Est-il bien ? tourmentée du perroquet.
64Son agonie commença. Un râle, de plus en plus précipité, lui soulevait les côtes. Des bouillons d’écume venaient aux coins de sa bouche, et tout son corps tremblait.
65Bientôt, on distingua le ronflement des ophicléides, les voix claires des enfants, la voix profonde des hommes. Tout se taisait par intervalles, et le battement des pas, que des fleurs amortissaient, faisait le bruit d’un troupeau sur du gazon.
66Le clergé parut dans la cour. La Simonne grimpa sur une chaise pour atteindre à l’œil-de-bœuf, et de cette manière dominait le reposoir.
67Les fabriciens, les chantres, les enfants se rangèrent sur les trois côtés de la cour. Le prêtre gravit lentement les marches et posa sur la dentelle son grand soleil d’or qui rayonnait. Tous s’agenouillèrent. Il se fit un grand silence. Et les encensoirs, allant à pleine volée, glissaient sur leurs chaînettes.
68Une vapeur d’azur monta dans la chambre de Félicité. Elle avança les narines, en la humant avec une sensualité mystique ; puis ferma les paupières. Ses lèvres souriaient. Les mouvements de son cœur se ralentirent un à un, plus vagues chaque fois, plus doux, comme une fontaine s’épuise, comme un écho disparaît ; et, quand elle exhala son dernier souffle, elle crut voir, dans les cieux entrouverts, un perroquet gigantesque, planant au-dessus de sa tête.
La légende de saint Julien l’Hospitalier
74Après une longue attente, une naissance : Julien, fils du châtelain, dont la venue fut fêtée trois jours et quatre nuits durant.
76La nouvelle accouchée n’assista pas à ces fêtes. Elle se tenait dans son lit, tranquillement. Un soir, elle se réveilla, et elle aperçut, sous un rayon de la lune qui entrait par la fenêtre, comme une ombre mouvante. C’était un vieillard en froc de bure, avec un chapelet au côté, une besace sur l’épaule, toute l’apparence d’un ermite. Il s’approcha de son chevet et lui dit, sans desserrer les lèvres :
77– Réjouis-toi, ô mère ! ton fils sera un saint !
78Elle allait crier ; mais, glissant sur le rai de la lune, il s’éleva dans l’air doucement, puis disparut. Les chants du banquet éclatèrent plus fort. Elle entendit les voix des anges ; et sa tête retomba sur l’oreiller, que dominait un os de martyr dans un cadre d’escarboucles.
80Les convives s’en allèrent au petit jour ; et le père de Julien se trouvait en dehors de la poterne, où il venait de reconduire le dernier, quand tout à coup un mendiant se dressa devant lui, dans le brouillard. C’était un bohême à barbe tressée, avec des anneaux d’argent aux deux bras et les prunelles flamboyantes. Il bégaya d’un air inspiré ces mots sans suite :
81– Ah ! ah ! ton fils !... Beaucoup de sang !... beaucoup de gloire !... toujours heureux ! la famille d’un empereur.
82Et, se baissant pour ramasser son aumône, il se perdit dans l’herbe, s’évanouit.
84Choyé, pieux, dressé très tôt à la chasse et aux armes, l’enfant grandit — jusqu’à ce qu’un plaisir nouveau s’empare de lui : tuer.
86Un jour, pendant la messe, il aperçut, en relevant la tête, une petite souris blanche qui sortait d’un trou, dans la muraille. Elle trottina sur la première marche de l’autel, et, après deux ou trois tours de droite à gauche, s’enfuit du même côté. Le dimanche suivant, l’idée qu’il pourrait la revoir le troubla. Elle revint ; et chaque dimanche il l’attendait, en était importuné, fut pris de haine contre elle, et résolut de s’en défaire.
87Ayant donc fermé la porte, et semé sur les marches les miettes d’un gâteau, il se posta devant le trou, une baguette à la main.
88Au bout de très longtemps, un museau rose parut, puis la souris tout entière. Il frappa un coup léger, et demeura stupéfait devant ce petit corps qui ne bougeait plus. Une goutte de sang tachait la dalle. Il l’essuya bien vite avec sa manche, jeta la souris dehors, et n’en dit rien à personne.
90Le pigeon, les ailes cassées, palpitait, suspendu dans les branches d’un troène.
91La persistance de sa vie irrita l’enfant. Il se mit à l’étrangler ; et les convulsions de l’oiseau faisaient battre son cœur, l’emplissaient d’une volupté sauvage et tumultueuse. Au dernier raidissement, il se sentit défaillir.
93Il devient un chasseur forcené. Un jour, ayant exterminé tout un troupeau de cerfs acculés dans un vallon, il voit surgir devant lui un cerf noir et monstrueux, qui parle.
95Julien s’adossa contre un arbre. Il contemplait d’un œil béant l’énormité du massacre, ne comprenant pas comment il avait pu le faire.
96De l’autre côté du vallon sur le bord de la forêt, il aperçut un cerf, une biche et son faon.
97Le cerf, qui était noir et monstrueux de taille, portait seize andouillers avec une barbe blanche. La biche, blonde comme les feuilles mortes, broutait le gazon ; et le faon tacheté, sans l’interrompre dans sa marche, lui tétait la mamelle.
98L’arbalète encore une fois ronfla. Le faon, tout de suite, fut tué. Alors sa mère, en regardant le ciel, brama d’une voix profonde, déchirante, humaine. Julien exaspéré, d’un coup en plein poitrail, l’étendit par terre.
99Le grand cerf l’avait vu, fit un bond. Julien lui envoya sa dernière flèche. Elle l’atteignit au front, et y resta plantée.
100Le grand cerf n’eut pas l’air de la sentir ; en enjambant par-dessus les morts, il avançait toujours, allait fondre sur lui, l’éventrer ; et Julien reculait dans une épouvante indicible. Le prodigieux animal s’arrêta ; et les yeux flamboyants, solennel comme un patriarche et comme un justicier, pendant qu’une cloche au loin tintait, il répéta trois fois :
101– Maudit ! maudit ! maudit ! Un jour, cœur féroce, tu assassineras ton père et ta mère !
102Il plia les genoux, ferma doucement ses paupières, et mourut.
104Terrifié, Julien fuit le château, devient un guerrier redouté, puis épouse la fille d’un empereur d’Orient. Une nuit qu’il a repris la chasse malgré les prières de sa femme, il rentre dans l’obscurité et poignarde par méprise un couple endormi dans son lit — ses propres parents, venus le chercher, à qui son épouse avait cédé sa couche — avant de fuir, de mendier, de faire pénitence, puis de se faire passeur sur un fleuve périlleux.
106Quand ils furent arrivés dans la cahute, Julien ferma la porte ; et tout à coup il le vit siégeant sur l’escabeau. L’espèce de linceul qui le recouvrait était tombé jusqu’à ses hanches ; et ses épaules, sa poitrine, ses bras maigres disparaissaient sous des plaques de pustules écailleuses. Des rides énormes labouraient son front. Tel qu’un squelette, il avait un trou à la place du nez ; et ses lèvres bleuâtres dégageaient une haleine épaisse comme du brouillard, et nauséabonde.
107– J’ai faim ! dit-il.
108Julien lui donna ce qu’il possédait, un vieux quartier de lard et les croûtes d’un pain noir.
109Quand il les eut dévorés, la table, l’écuelle et le manche du couteau portaient les mêmes taches que l’on voyait sur son corps.
110Ensuite, il dit :
111– J’ai soif !
112Julien alla chercher sa cruche ; et, comme il la prenait, il en sortit un arôme qui dilata son cœur et ses narines. C’était du vin ; quelle trouvaille ! mais le Lépreux avança le bras, et d’un trait vida toute la cruche.
113Puis il dit :
114– J’ai froid !
115Julien, avec sa chandelle, enflamma un paquet de fougères, au milieu de la cabane.
116Le Lépreux vint s’y chauffer ; et, accroupi sur les talons, il tremblait de tous ses membres, s’affaiblissait ; ses yeux ne brillaient plus, ses ulcères coulaient, et d’une voix presque éteinte, il murmura :
117– Ton lit !
118Julien l’aida doucement à s’y traîner, et même étendit sur lui, pour le couvrir, la toile de son bateau.
119Le Lépreux gémissait. Les coins de sa bouche découvraient ses dents, un râle accéléré lui secouait la poitrine, et son ventre, à chacune de ses aspirations, se creusait jusqu’aux vertèbres.
120Puis il ferma les paupières.
121– C’est comme de la glace dans mes os ! Viens près de moi !
122Et Julien, écartant la toile, se coucha sur les feuilles mortes, près de lui, côte à côte.
123Le Lépreux tourna la tête.
124– Déshabille-toi, pour que j’aie la chaleur de ton corps !
125Julien ôta ses vêtements ; puis, nu comme au jour de sa naissance, se replaça dans le lit ; et il sentait contre sa cuisse la peau du Lépreux, plus froide qu’un serpent et rude comme une lime.
126Il tâchait de l’encourager ; et l’autre répondait, en haletant :
127– Ah ! je vais mourir !... Rapproche-toi, réchauffe-moi ! Pas avec les mains ! non ! toute ta personne.
128Julien s’étala dessus complètement, bouche contre bouche, poitrine contre poitrine.
129Alors le Lépreux l’étreignit ; et ses yeux tout à coup prirent une clarté d’étoiles ; ses cheveux s’allongèrent comme les rais du soleil ; le souffle de ses narines avait la douceur des roses ; un nuage d’encens s’éleva du foyer, les flots chantaient.
130Cependant une abondance de délices, une joie surhumaine descendait comme une inondation dans l’âme de Julien pâmé ; et celui dont les bras le serraient toujours grandissait, grandissait, touchant de sa tête et de ses pieds les deux murs de la cabane. Le toit s’envola, le firmament se déployait ; – et Julien monta vers les espaces bleus, face à face avec Notre-Seigneur Jésus, qui l’emportait dans le ciel.
131Et voilà l’histoire de saint Julien l’Hospitalier, telle à peu près qu’on la trouve, sur un vitrail d’église, dans mon pays.
Hérodias
137Une terrasse domine, du haut de la citadelle de Machærous, l’abîme et la mer Morte.
139Un matin, avant le jour, le Tétrarque Hérode Antipas vint s’y accouder, et regarda.
141Le Tétrarque a répudié la fille du roi des Arabes pour épouser Hérodias, la femme de son frère — union que le prophète Iaokanann, enfermé vivant dans une fosse du château, ne cesse de dénoncer.
143Tous ces monts autour de lui, comme des étages de grands flots pétrifiés, les gouffres noirs sur le flanc des falaises, l’immensité du ciel bleu, l’éclat violent du jour, la profondeur des abîmes le troublaient ; et une désolation l’envahissait au spectacle du désert qui figure, dans le bouleversement de ses terrains, des amphithéâtres et des palais abattus. Le vent chaud apportait, avec l’odeur du soufre, comme l’exhalaison des villes maudites, ensevelies plus bas que le rivage sous les eaux pesantes. Ces marques d’une colère immortelle effrayaient sa pensée ; et il restait les deux coudes sur la balustrade, les yeux fixes et les tempes dans les mains. Quelqu’un l’avait touché. Il se retourna. Hérodias était devant lui.
144Une simarre de pourpre légère l’enveloppait jusqu’aux sandales. Sortie précipitamment de sa chambre, elle n’avait ni colliers ni pendants d’oreilles ; une tresse de ses cheveux noirs lui tombait sur un bras, et s’enfonçait, par le bout, dans l’intervalle de ses deux seins. Ses narines trop remontées palpitaient ; la joie d’un triomphe éclairait sa figure ; et, d’une voix forte, secouant le Tétrarque :
145– César nous aime ! Agrippa est en prison !
146– Qui te l’a dit ?
147– Je le sais !
149Sous la terrasse, dans une fosse creusée à même le roc, croupit depuis des mois Iaokanann — Jean, dit le Baptiste. Quand le proconsul romain Vitellius fait ouvrir la trappe pour le voir, sa voix monte soudain des profondeurs.
151Ce fut d’abord un grand soupir, poussé d’une voix caverneuse.
152Hérodias l’entendit à l’autre bout du palais. Vaincue par une fascination, elle traversa la foule ; et elle écoutait, une main sur l’épaule de Mannaeï, le corps incliné.
153La voix s’éleva :
154– Malheur à vous, Pharisiens et Sadducéens, race de vipères, outres gonflées, cymbales retentissantes !
155On avait reconnu Iaokanann. Son nom circulait. D’autres accoururent.
156– Malheur à toi, ô Peuple ! et aux traîtres de Juda, aux ivrognes d’Éphraïm, à ceux qui habitent la vallée grasse, et que les vapeurs du vin font chanceler !
157Qu’ils se dissipent comme l’eau qui s’écoule, comme la limace qui se fond en marchant, comme l’avorton d’une femme qui ne voit pas le soleil.
158Il faudra, Moab, te réfugier dans les cyprès comme les passereaux, dans les cavernes comme les gerboises. Les portes des forteresses seront plus vite brisées que des écailles de noix, les murs crouleront, les villes brûleront ; et le fléau de l’Éternel ne s’arrêtera pas. Il retournera vos membres dans votre sang, comme de la laine dans la cuve d’un teinturier. Il vous déchirera comme une herse neuve ; il répandra sur les montagnes tous les morceaux de votre chair !
159De quel conquérant parlait-il ? Était-ce de Vitellius ? Les Romains seuls pouvaient produire cette extermination. Des plaintes s’échappaient :
161L’homme effroyable se renversa la tête ; et, empoignant les barreaux, y colla son visage qui avait l’air d’une broussaille, où étincelaient deux charbons :
162– Ah ! c’est toi, Iézabel !
163Tu as pris son cœur avec le craquement de ta chaussure. Tu hennissais comme une cavale. Tu as dressé ta couche sur les monts, pour accomplir tes sacrifices !
164Le Seigneur arrachera tes pendants d’oreilles, tes robes de pourpre, tes voiles de lin, les anneaux de tes bras, les bagues de tes pieds, et les petits croissants d’or qui tremblent sur ton front, tes miroirs d’argent, tes éventails en plumes d’autruche, les patins de nacre qui haussent ta taille, l’orgueil de tes diamants, les senteurs de tes cheveux, la peinture de tes ongles, tous les artifices de ta mollesse ; et les cailloux manqueront pour lapider l’adultère !
165Elle chercha du regard une défense autour d’elle. Les Pharisiens baissaient hypocritement leurs yeux. Les Sadducéens tournaient la tête, craignant d’offenser le Proconsul. Antipas paraissait mourir.
166La voix grossissait, se développait, roulait avec des déchirements de tonnerre, et, l’écho dans la montagne la répétant, elle foudroyait Machærous d’éclats multipliés.
167– Étale-toi dans la poussière, fille de Babylone ! Fais moudre la farine ! Ôte ta ceinture, détache ton soulier, trousse-toi, passe les fleuves ! ta honte sera découverte, ton opprobre sera vu ! tes sanglots te briseront les dents ! L’Éternel exècre la puanteur de tes crimes ! Maudite ! maudite ! Crève comme une chienne !
169Des mois passent. Pour son anniversaire, Antipas convie toute la Galilée à un grand festin. Hérodias paraît d’abord sur la tribune pour saluer César ; puis, du fond de la salle, une jeune fille inconnue s’avance — et se met à danser.
171Sous un voile bleuâtre lui cachant la poitrine et la tête, on distinguait les arcs de ses yeux, les calcédoines de ses oreilles, la blancheur de sa peau. Un carré de soie gorge-de-pigeon, en couvrant les épaules, tenait aux reins par une ceinture d’orfèvrerie. Ses caleçons noirs étaient semés de mandragores et d’une manière indolente, elle faisait claquer de petites pantoufles en duvet de colibri.
172Sur le haut de l’estrade, elle retira son voile. C’était Hérodias, comme autrefois dans sa jeunesse. Puis, elle se mit à danser.
173Ses pieds passaient l’un devant l’autre, au rythme de la flûte et d’une paire de crotales. Ses bras arrondis appelaient quelqu’un, qui s’enfuyait toujours. Elle le poursuivait, plus légère qu’un papillon, comme une Psyché curieuse, comme une âme vagabonde, et semblait prête à s’envoler.
175Hérode, qui ignore que la danseuse est Salomé, sa belle-fille, ne peut en détacher les yeux.
177Puis, ce fut l’emportement de l’amour qui veut être assouvi. Elle dansa comme les prêtresses des Indes, comme les Nubiennes des Cataractes, comme les Bacchantes de Lydie. Elle se renversait de tous les côtés, pareille à une fleur que la tempête agite. Les brillants de ses oreilles sautaient, l’étoffe de son dos chatoyait ; de ses bras, de ses pieds, de ses vêtements jaillissaient d’invisibles étincelles qui enflammaient les hommes. Une harpe chanta ; la multitude y répondit par des acclamations. Sans fléchir ses genoux en écartant les jambes, elle se courba si bien que son menton frôlait le plancher ; et les nomades habitués à l’abstinence, les soldats de Rome experts en débauches, les avares publicains, les vieux prêtres aigris par les disputes, tous, dilatant leurs narines, palpitaient de convoitise.
179– Viens ! viens !
180Elle tournait toujours ; les tympanons sonnaient à éclater, la foule hurlait.
181Mais le Tétrarque criait plus fort :
182– Viens ! viens ! Tu auras Capharnaüm ! la plaine de Tibérias ! mes citadelles ! la moitié de mon royaume !
183Elle se jeta sur les mains, les talons en l’air, parcourut ainsi l’estrade comme un grand scarabée ; et s’arrêta, brusquement.
184Sa nuque et ses vertèbres faisaient un angle droit. Les fourreaux de couleur qui enveloppaient ses jambes, lui passant par-dessus l’épaule, comme des arcs-en-ciel, accompagnaient sa figure, à une coudée du sol. Ses lèvres étaient peintes, ses sourcils très noirs, ses yeux presque terribles, et des gouttelettes à son front semblaient une vapeur sur du marbre blanc.
185Elle ne parlait pas. Ils se regardaient.
186Un claquement de doigts se fit dans la tribune. Elle y monta, reparut ; et, en zézayant un peu, prononça ces mots, d’un air enfantin :
187– Je veux que tu me donnes dans un plat... la tête...
188Elle avait oublié le nom, mais reprit en souriant :
189– La tête de Iaokanann !
190Le Tétrarque s’affaissa sur lui-même, écrasé.
191Mannaeï était à ses côtés, et comprit son intention.
192Vitellius le rappela pour lui confier le mot d’ordre des sentinelles gardant la fosse.
193Ce fut un soulagement. Dans une minute, tout serait fini !
195Cependant, Mannaeï n’était guère prompt en besogne.
196Il rentra, mais bouleversé.
197Depuis quarante ans il exerçait la fonction de bourreau. C’était lui qui avait noyé Aristobule, étranglé Alexandre, brûlé vif Matathias, décapité Zosime, Pappus, Joseph et Antipater ; et il n’osait tuer Iaokanann ! Ses dents claquaient, tout son corps tremblait.
199Hérodias, furieuse du retard, exige qu’on en finisse. Mannaeï disparaît enfin dans la fosse.
201La tête entra ; – et Mannaeï la tenait par les cheveux, au bout de son bras, fier des applaudissements.
202Quand il l’eut mise sur un plat, il l’offrit à Salomé.
204La lame aiguë de l’instrument, glissant du haut en bas, avait entamé la mâchoire. Une convulsion tirait les coins de la bouche. Du sang, caillé déjà, parsemait la barbe. Les paupières closes étaient blêmes comme des coquilles ; et les candélabres à l’entour envoyaient des rayons.
206Ensuite Mannaeï la présenta à Antipas. Des pleurs coulèrent sur les joues du Tétrarque.
208Les flambeaux s’éteignaient. Les convives partirent ; et il ne resta plus dans la salle qu’Antipas, les mains contre ses tempes et regardant toujours la tête coupée tandis que Phanuel, debout au milieu de la grande nef, murmurait des prières, les bras étendus.
210À l’instant où se levait le soleil, deux hommes, expédiés autrefois par Iaokanann, survinrent, avec la réponse si longtemps espérée.
211Ils la confièrent à Phanuel, qui en eut un ravissement.
212Puis il leur montra l’objet lugubre, sur le plateau, entre les débris du festin. Un des hommes lui dit :
213– Console-toi ! Il est descendu chez les morts annoncer le Christ !
214L’Essénien comprenait maintenant ces paroles : « Pour qu’il croisse, il faut que je diminue. »
215Et tous les trois, ayant pris la tête de Iaokanann, s’en allèrent du côté de la Galilée.