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Fables
Jean de La Fontaine · 1668
Liseuse
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Sommaire
Fables
Livre premier
La Cigale et la Fourmi
Le Corbeau et le Renard
La Grenouille qui veut se faire aussi grosse que le bœuf
Les deux Mulets
Le Loup et le Chien
La Génisse, la Chèvre, et la Brebis en société avec le Lion
La Besace
L’Hirondelle et les petits Oiseaux
Le Rat de ville et le Rat des champs
Le Loup et l’Agneau
L’Homme et son Image
Le Dragon à plusieurs têtes et le Dragon à plusieurs queues
Les voleurs et l’Âne
Simonide préservé par les Dieux
La Mort et le Malheureux
La Mort et le Bûcheron
L’Homme entre deux âges et ses deux Maîtresses
Le Renard et la Cigogne
L’Enfant et le Maître d’école
Le Coq et la Perle
Les Frelons et les Mouches à miel
Le Chêne et le Roseau
Livre deuxième
Contre ceux qui ont le goût difficile
Conseil tenu par les Rats
Le Loup plaidant contre le Renard par-devant le Singe
Les deux Taureaux et une Grenouille
La Chauve-souris et les deux Belettes
L’Oiseau blessé d’une flèche
La Lice et sa compagne
L’Aigle et l’Escarbot
Le Lion et le Moucheron
L’Âne chargé d’éponges et l’Âne chargé de sel
Le Lion et le Rat
La Colombe et la Fourmi
L’Astrologue qui se laisse tomber dans un puits
Le Lièvre et les Grenouilles
Le Coq et le Renard
Le Corbeau voulant imiter l’Aigle
Le Paon se plaignant à Junon
La Chatte métamorphosée en Femme
Le Lion et l’Âne chassant
Testament expliqué par Ésope
Livre troisième
Le Meunier, son Fils, et l’Âne
Les Membres et l’Estomac
Le Loup devenu Berger
Les Grenouilles qui demandent un Roi
Le Renard et le Bouc
L’Aigle, la Laie, et la Chatte
L’Ivrogne et sa Femme
La Goutte et l’Araignée
Le Loup et la Cigogne
Le Lion abattu par l’homme
Le Renard et les Raisins
Le Cygne et le Cuisinier
Les Loups et les Brebis
Le Lion devenu vieux
Philomèle et Progné
La Femme noyée
La Belette entrée dans un grenier
Le Chat et un vieux Rat
Livre quatrième
Le Lion amoureux
Le Berger et la Mer
La Mouche et la Fourmi
Le Jardinier et son Seigneur
L’Âne et le petit Chien
Le Combat des Rats et des Belettes
Le Singe et le Dauphin
L’Homme et l’Idole de bois
Le Geai paré des plumes du Paon
Le Chameau et les Bâtons flottants
La Grenouille et le Rat
Tribut envoyé par les animaux à Alexandre
Le Cheval s’étant voulu venger du Cerf
Le Renard et le Buste
Le Loup, la Chèvre et le Chevreau
Le Loup, la Mère et l’Enfant
Parole de Socrate
Le Vieillard et ses Enfants
L’Oracle et l’Impie
L’Avare qui a perdu son trésor
L’Œil du Maître
L’Alouette et ses Petits, avec le maître d’un champ
Livre cinquième
Le Bûcheron et Mercure
Le Pot de terre et le Pot de fer
Le petit Poisson et le Pêcheur
Les oreilles du Lièvre
Le Renard ayant la queue coupée
La Vieille et les deux Servantes
Le Satyre et le Passant
Le Cheval et le Loup
Le Laboureur et ses Enfants
La Montagne qui accouche
La Fortune et le jeune Enfant
Les Médecins
La Poule aux œufs d’or
L’Âne portant des reliques
Le Cerf et la Vigne
Le Serpent et la Lime
Le Lièvre et la Perdrix
L’Aigle et le Hibou
Le Lion s’en allant en guerre
L’Ours et les deux compagnons
L’Âne vêtu de la peau du Lion
Livre sixième
Le Pâtre et le Lion
Le Lion et le Chasseur
Phébus et Borée
Jupiter et le Métayer
Le Cochet, le Chat et le Souriceau
Le Renard, le Singe, et les Animaux
Le Mulet se vantant de sa généalogie
Le Vieillard et l’Âne
Le Cerf se voyant dans l’eau
Le Lièvre et la Tortue
L’Âne et ses Maîtres
Le Soleil et les Grenouilles
Le Villageois et le Serpent
Le Lion malade et le Renard
L’oiseleur, l’Autour et l’Alouette
Le Cheval et l’Âne
Le Chien qui lâche sa proie pour l’ombre
Le Chartier embourbé
Le Charlatan
La Discorde
La jeune Veuve
Épilogue
Livre septième
À Madame de Montespan
Les Animaux malades de la peste
Le mal Marié
Le Rat qui s’est retiré du monde
Le Héron
La Fille
Les Souhaits
La cour du Lion
Les Vautours et les Pigeons
Le Coche et la Mouche
La Laitière et le Pot au lait
Le Curé et le Mort
L’Homme qui court après la Fortune et l’Homme qui l’attend dans son lit
Les deux Coqs
L’ingratitude et l’injustice des Hommes envers la Fortune
Les Devineresses
Le Chat, la Belette, et le petit Lapin
La Tête et la Queue du Serpent
Un Animal dans la Lune
Livre huitième
La Mort et le Mourant
Le Savetier et le Financier
Le Lion, le Loup, et le Renard
Le Pouvoir des Fables
L’Homme et la Puce
Les Femmes et le Secret
Le Chien qui porte à son cou le dîner de son Maître
Le Rieur et les Poissons
Le Rat et l’Huître
L’Ours et l’Amateur des jardins
Les deux Amis
Le Cochon, la Chèvre et le Mouton
Tircis et Amarante
Les Obsèques de la Lionne
Le Rat et l’Éléphant
L’Horoscope
L’Âne et le Chien
Le Bassa et le Marchand
L’avantage de la science
Jupiter et les tonnerres
Le Faucon et le Chapon
Le Chat et le Rat
Le Torrent et la Rivière
L’éducation
Les deux Chiens et l’Âne mort
Démocrite et les Abdéritains
Le Loup et le Chasseur
Livre neuvième
Le Dépositaire infidèle
Les deux Pigeons
Le Singe et le Léopard
Le Gland et la Citrouille
L’Écolier, le Pédant, et le Maître d’un jardin
Le Statuaire et la Statue de Jupiter
La Souris métamorphosée en fille
Le Fou qui vend la Sagesse
L’Huître et les Plaideurs
Le Loup et le Chien maigre
Rien de trop
Le Cierge
Jupiter et le Passager
Le Chat et le Renard
Le Mari, la Femme, et le Voleur
Le Trésor et les deux Hommes
Le Singe et le Chat
Le Milan et le Rossignol
Le Berger et son troupeau
Livre dixième
Discours à Madame de la Sablière
Les deux Rats, le Renard et l’Œuf
L’Homme et la Couleuvre
La Tortue et les deux Canards
Les Poissons et le Cormoran
L’Enfouisseur et son Compère
Le Loup et les Bergers
L’Araignée et l’Hirondelle
La Perdrix et les Coqs
Le Chien à qui on a coupé les oreilles
Le Berger et le Roi
Les Poissons et le Berger qui joue de la flûte
Les deux Perroquets, le Roi et son fils
La Lionne et l’Ourse
Les deux Aventuriers et le Talisman
Les Lapins
Le Marchand, le Gentilhomme, le Pâtre, et le Fils de roi
Livre onzième
Le Lion
Les Dieux voulant instruire un fils de Jupiter
Le Fermier, le Chien, et le Renard
Le Songe d’un habitant du Mogol
Le Lion, le Singe, et les deux Ânes
Le Loup et le Renard
Le Paysan du Danube
Le Vieillard et les trois jeunes Hommes
Les Souris et le Chat-Huant
Épilogue
Livre douzième
Les Compagnons d’Ulysse
Le Chat et les deux Moineaux
Le Thésauriseur et le Singe
Les deux Chèvres
À Monseigneur le Duc de Bourgogne
Le vieux Chat et la jeune Souris
Le Cerf malade
La Chauve-Souris, le Buisson et le Canard
La querelle des Chiens et des Chats et celle des Chats et des Souris
Le Loup et le Renard
L’Écrevisse et sa Fille
L’Aigle et la Pie
Le Milan, le Roi, et le Chasseur
Le Renard, les Mouches, et le Hérisson
L’Amour et la Folie
Le Corbeau, la Gazelle, la Tortue et le Rat
La Forêt et le Bûcheron
Le Renard, le Loup, et le Cheval
Le Renard et les Poulets d’Inde
Le Singe
Le Philosophe scythe
L’Éléphant et le Singe de Jupiter
Un Fou et un Sage
Le Renard anglais
Le Soleil et les Grenouilles
La Ligue des Rats
Daphnis et Alcimadure
Le Juge arbitre, l’Hospitalier, et le Solitaire
Fables
Livre premier
La Cigale et la Fourmi
8
La Cigale, ayant chanté
10
Tout l’été,
11
Se trouva fort dépourvue
12
Quand la bise fut venue :
13
Pas un seul petit morceau
14
De mouche ou de vermisseau.
15
Elle alla crier famine
16
Chez la Fourmi sa voisine,
17
La priant de lui prêter
18
Quelque grain pour subsister
19
Jusqu’à la saison nouvelle
20
« Je vous paierai, lui dit-elle,
21
Avant l’août, foi d’animal,
22
Intérêt et principal. »
23
La Fourmi n’est pas prêteuse ;
24
C’est là son moindre défaut.
25
« Que faisiez-vous au temps chaud ?
26
Dit-elle à cette emprunteuse.
27
– Nuit et jour à tout venant
29
Je chantais, ne vous déplaise.
30
– Vous chantiez ? j’en suis fort aise :
31
Eh bien ! dansez maintenant. »
Le Corbeau et le Renard
35
Maître Corbeau, sur un arbre perché,
37
Tenait en son bec un fromage.
39
Maître Renard, par l’odeur alléché,
41
Lui tint à peu près ce langage :
43
« Hé ! bonjour, monsieur du Corbeau.
45
Que vous êtes joli ! que vous me semblez beau !
47
Sans mentir, si votre ramage
49
Se rapporte à votre plumage,
51
Vous êtes le phénix des hôtes de ces bois. »
53
À ces mots le Corbeau ne se sent pas de joie ;
55
Et pour montrer sa belle voix
57
Il ouvre un large bec, laisse tomber sa proie.
59
Le Renard s’en saisit, et dit : « Mon bon monsieur,
61
Apprenez que tout flatteur
63
Vit aux dépens de celui qui l’écoute :
65
Cette leçon vaut bien un fromage, sans doute. »
67
Le Corbeau, honteux et confus,
69
Jura, mais un peu tard, qu’on ne l’y prendrait plus.
La Grenouille qui veut se faire aussi grosse que le bœuf
73
Une Grenouille vit un Bœuf
75
Qui lui sembla de belle taille.
76
Elle, qui n’était pas grosse en tout comme un œuf,
77
Envieuse, s’étend, et s’enfle et se travaille,
79
Pour égaler l’animal en grosseur ;
81
Disant : « Regardez bien, ma sœur ;
82
Est-ce assez ? dites-moi ; n’y suis-je point encore ?
83
– Nenni. – M’y voici donc ? – Point du tout. – M’y voilà ?
84
– Vous n’en approchez point. » La chétive pécore
86
S’enfla si bien qu’elle creva.
88
Le monde est plein de gens qui ne sont pas plus sages :
89
Tout bourgeois veut bâtir comme les grands seigneurs,
91
Tout petit prince a des ambassadeurs,
93
Tout marquis veut avoir des pages.
Les deux Mulets
97
Deux Mulets cheminaient, l’un d’avoine chargé,
99
L’autre portant l’argent de la gabelle.
101
Celui-ci, glorieux d’une charge si belle,
103
N’eût voulu pour beaucoup en être soulagé.
105
Il marchait d’un pas relevé,
107
Et faisait sonner sa sonnette ;
109
Quand, l’ennemi se présentant,
111
Comme il en voulait à l’argent,
113
Sur le Mulet du fisc une troupe se jette,
115
Le saisit au frein et l’arrête.
117
Le mulet, en se défendant,
119
Se sent percé de coups ; il gémit, il soupire.
121
« Est-ce donc là, dit-il, ce qu’on m’avait promis ?
123
Ce Mulet qui me suit du danger se retire ;
125
Et moi j’y tombe et je péris !
127
– Ami, lui dit son camarade,
129
Il n’est pas toujours bon d’avoir un haut emploi :
131
Si tu n’avais servi qu’un meunier, comme moi,
133
Tu ne serais pas si malade. »
Le Loup et le Chien
137
Un Loup n’avait que les os et la peau,
138
Tant les chiens faisaient bonne garde.
139
Ce Loup rencontre un Dogue aussi puissant que beau,
140
Gras, poli, qui s’était fourvoyé par mégarde.
142
L’attaquer, le mettre en quartiers,
144
Sire Loup l’eût fait volontiers ;
146
Mais il fallait livrer bataille,
148
Et le mâtin était de taille
150
À se défendre hardiment.
152
Le Loup donc, l’aborde humblement,
154
Entre en propos, et lui fait compliment
156
Sur son embonpoint, qu’il admire.
158
« Il ne tiendra qu’à vous, beau sire,
159
D’être aussi gras que moi, lui répartit le Chien.
161
Quittez les bois, vous ferez bien :
163
Vos pareils y sont misérables,
165
Cancres, hères, et pauvres diables,
166
Dont la condition est de mourir de faim.
167
Car, quoi ? rien d’assuré ; point de franche lippée ;
169
Tout à la pointe de l’épée.
171
Suivez-moi, vous aurez un bien meilleur destin. »
173
Le Loup reprit : « Que me faudra-t-il faire ?
174
– Presque rien, dit le Chien : donner la chasse aux gens
176
Portant bâtons, et mendiants ;
177
Flatter ceux du logis, à son maître complaire :
179
Moyennant quoi votre salaire
180
Sera force reliefs de toutes les façons :
182
Os de poulets, os de pigeons,
184
Sans parler de mainte caresse. »
185
Le Loup déjà se forge une félicité
187
Qui le fait pleurer de tendresse.
188
Chemin faisant, il vit le cou du Chien pelé.
189
« Qu’est-ce là ? lui dit-il. – Rien. – Quoi ? rien ?
191
– Peu de chose.
192
– Mais encore ? – Le collier dont je suis attaché
193
De ce que vous voyez est peut-être la cause.
194
– Attaché ? dit le Loup : vous ne courez donc pas
196
Où vous voulez ? – Pas toujours ; mais qu’importe ?
197
– Il importe si bien, que de tous vos repas
198
Je ne veux en aucune sorte,
199
Et ne voudrais pas même à ce prix un trésor. »
200
Cela dit, maître Loup s’enfuit, et court encore.
La Génisse, la Chèvre, et la Brebis en société avec le Lion
204
La Génisse, la Chèvre, et leur sœur la Brebis,
205
Avec un fier lion, seigneur du voisinage,
206
Firent société, dit-on, au temps jadis,
207
Et mirent en commun le gain et le dommage.
208
Dans les lacs de la Chèvre un cerf se trouva pris.
209
Vers ses associés aussitôt elle envoie.
210
Eux venus, le Lion par ses ongles compta,
211
Et dit : « Nous sommes quatre à partager la proie. »
212
Puis, en autant de parts le cerf il dépeça ;
213
Prit pour lui la première en qualité de sire :
214
« Elle doit être à moi, dit-il, et la raison,
216
C’est que je m’appelle Lion :
218
À cela l’on n’a rien à dire.
219
La seconde, par droit, me doit échoir encore :
220
Ce droit, vous le savez, c’est le droit du plus fort.
221
Comme le plus vaillant, je prétends la troisième.
222
Si quelqu’une de vous touche à la quatrième,
224
Je l’étranglerai tout d’abord. »
La Besace
228
Jupiter dit un jour : « Que tout ce qui respire
229
S’en vienne comparaître aux pieds de ma grandeur :
230
Si dans son composé quelqu’un trouve à redire,
232
Il peut le déclarer sans peur ;
234
Je mettrai remède à la chose.
235
Venez, Singe ; parlez le premier, et pour cause.
236
Voyez ces animaux, faites comparaison
238
De leurs beautés avec les vôtres.
239
Êtes-vous satisfait ? – Moi ? dit-il ; pourquoi non ?
240
N’ai-je pas quatre pieds aussi bien que les autres ?
241
Mon portrait jusqu’ici ne m’a rien reproché ;
242
Mais pour mon frère l’Ours, on ne l’a qu’ébauché ;
243
Jamais, s’il me veut croire, il ne se fera peindre. »
244
L’Ours venant là-dessus, on crut qu’il s’allait plaindre.
245
Tant s’en faut : de sa forme il se loua très fort ;
246
Glosa sur l’Éléphant, dit qu’on pourrait encore
247
Ajouter à sa queue, ôter à ses oreilles ;
248
Que c’était une masse informe et sans beauté.
250
L’Éléphant étant écouté,
252
Tout sage qu’il était, dit des choses pareilles :
254
Il jugea qu’à son appétit
256
Dame Baleine était trop grosse.
257
Dame Fourmi trouva le Ciron trop petit,
259
Se croyant, pour elle, un colosse.
260
Jupin les renvoya s’étant censurés tous,
261
Du reste contents d’eux. Mais parmi les plus fous
262
Notre espèce excella ; car tout ce que nous sommes,
263
Lynx envers nos pareils, et taupes envers nous,
264
Nous nous pardonnons tout, et rien aux autres hommes :
265
On se voit d’un autre œil qu’on ne voit son prochain.
267
Le fabricateur souverain
268
Nous créa besaciers tous de même manière,
269
Tant ceux du temps passé que du temps d’aujourd’hui :
270
Il fit pour nos défauts la poche de derrière,
271
Et celle de devant pour les défauts d’autrui.
L’Hirondelle et les petits Oiseaux
275
Une hirondelle en ses voyages
276
Avait beaucoup appris. Quiconque a beaucoup vu
278
Peut avoir beaucoup retenu.
279
Celle-ci prévoyait jusqu’aux moindres orages,
281
Et, devant qu’ils ne fussent éclos,
283
Les annonçait aux matelots.
284
Il arriva qu’au temps que le chanvre se sème,
285
Elle vit un manant en couvrir maints sillons.
286
« Ceci ne me plaît pas, dit-elle aux oisillons :
287
Je vous plains, car pour moi, dans ce péril extrême,
288
Je saurai m’éloigner, ou vivre en quelque coin.
289
Voyez-vous cette main qui par les airs chemine ?
291
Un jour viendra, qui n’est pas loin,
292
Que ce qu’elle répand sera votre ruine.
293
De là naîtront engins à vous envelopper,
295
Et lacets pour vous attraper,
297
Enfin, mainte et mainte machine
299
Qui causera dans la saison
301
Votre mort ou votre prison :
303
Gare la cage ou le chaudron !
305
C’est pourquoi, leur dit l’Hirondelle,
307
Mangez ce grain et croyez-moi. »
309
Les oiseaux se moquèrent d’elle :
311
Ils trouvaient aux champs trop de quoi.
313
Quand la chènevière fut verte,
314
L’Hirondelle leur dit : « Arrachez brin à brin
316
Ce qu’a produit ce mauvais grain,
318
Ou soyez sûrs de votre perte.
319
– Prophète de malheur, babillarde, dit-on,
321
Le bel emploi que tu nous donnes !
323
Il nous faudrait mille personnes
325
Pour éplucher tout ce canton. »
327
La chanvre étant tout à fait crue,
328
L’Hirondelle ajouta : « Ceci ne va pas bien ;
330
Mauvaise graine est tôt venue.
331
Mais puisque jusqu’ici l’on ne m’a crue en rien,
333
Dès que vous verrez que la terre
335
Sera couverte, et qu’à leurs blés
337
Les gens n’étant plus occupés
339
Feront aux oisillons la guerre ;
341
Quand reginglettes et réseaux
343
Attraperont petits oiseaux,
345
Ne volez plus de place en place,
346
Demeurez au logis ou changez de climat :
347
Imitez le Canard, la Grue ou la Bécasse.
348
Mais vous n’êtes pas en état
349
De passer, comme nous, les déserts et les ondes,
350
Ni d’aller chercher d’autres mondes ;
351
C’est pourquoi vous n’avez qu’un parti qui soit sûr,
352
C’est de vous enfermer aux trous de quelque mur. »
353
Les oisillons, las de l’entendre,
354
Se mirent à jaser aussi confusément
355
Que faisaient les Troyens quand la pauvre Cassandre
356
Ouvrait la bouche seulement.
357
Il en prit aux uns comme aux autres :
358
Maint oisillon se vit esclave retenu.
359
Nous n’écoutons d’instincts que ceux qui sont les nôtres
360
Et ne croyons le mal que quand il est venu.
Le Rat de ville et le Rat des champs
364
Autrefois le Rat des villes
365
Invita le Rat des champs
366
D’une façon fort civile,
367
À des reliefs d’ortolans
369
Sur un tapis de Turquie
370
Le couvert se trouva mis.
371
Je laisse à penser la vie
372
Que firent ces deux amis.
374
Le régal fut fort honnête :
375
Rien ne manquait au festin ;
376
Mais quelqu’un troubla la fête
377
Pendant qu’ils étaient en train.
379
À la porte de la salle
380
Ils entendirent du bruit :
381
Le Rat de ville détale,
382
Son camarade le suit.
384
Le bruit cesse, on se retire :
385
Rats en campagne aussitôt ;
386
Et le citadin de dire :
387
« Achevons tout notre rôt.
389
– C’est assez, dit le rustique ;
390
Demain vous viendrez chez moi.
391
Ce n’est pas que je me pique
392
De tous vos festins de roi ;
394
Mais rien ne vient m’interrompre :
395
Je mange tout à loisir.
396
Adieu donc : Fi du plaisir
397
Que la crainte peut corrompre ! »
Le Loup et l’Agneau
401
La raison du plus fort est toujours la meilleure :
403
Nous l’allons montrer tout à l’heure.
405
Un Agneau se désaltérait
407
Dans le courant d’une onde pure ;
408
Un Loup survient à jeun, qui cherchait aventure,
410
Et que la faim en ces lieux attirait.
411
« Qui te rend si hardi de troubler mon breuvage ?
413
Dit cet animal plein de rage :
414
Tu seras châtié de ta témérité.
415
– Sire, répond l’Agneau, que Votre Majesté
417
Ne se mette pas en colère ;
419
Mais plutôt qu’elle considère
421
Que je me vas désaltérant
423
Dans le courant,
425
Plus de vingt pas au-dessous d’elle ;
426
Et que par conséquent, en aucune façon,
428
Je ne puis troubler sa boisson.
429
– Tu la troubles, reprit cette bête cruelle ;
431
Et je sais que de moi tu médis l’an passé.
432
– Comment l’aurais-je fait si je n’étais pas né ?
434
Reprit l’Agneau, je tette encore ma mère
436
– Si ce n’est toi, c’est donc ton frère.
438
– Je n’en ai point. – C’est donc quelqu’un des tiens
440
Car vous ne m’épargnez guère,
442
Vous, vos bergers et vos chiens.
444
On me l’a dit : il faut que je me venge. »
446
Là-dessus, au fond des forêts
448
Le Loup l’emporte et puis le mange,
450
Sans autre forme de procès.
L’Homme et son Image
454
Pour M. le Duc de La Rochefoucauld.
456
Un Homme qui s’aimait sans avoir de rivaux
457
Passait dans son esprit pour le plus beau du monde :
458
Il accusait toujours les miroirs d’être faux,
459
Vivant plus que content dans une erreur profonde.
460
Afin de le guérir, le sort officieux
462
Présentait partout à ses yeux
463
Les conseillers muets dont se servent nos dames :
464
Miroirs dans les logis, miroirs chez les marchands,
466
Miroirs aux poches des galants,
468
Miroirs aux ceintures des femmes.
469
Que fait notre Narcisse ? Il se va confiner
470
Aux lieux les plus cachés qu’il peut s’imaginer,
471
N’osant plus des miroirs éprouver l’aventure.
472
Mais un canal, formé par une source pure,
474
Se trouve en ces lieux écartés :
475
Il s’y voit, il se fâche, et ses yeux irrités
476
Pensent apercevoir une chimère vaine.
478
Il fait tout ce qu’il peut pour éviter cette eau ;
480
Mais quoi ? le canal est si beau
482
Qu’il ne le quitte qu’avec peine.
484
On voit bien où je veux venir.
486
Je parle à tous ; et cette erreur extrême
487
Est un mal que chacun se plaît d’entretenir.
488
Notre âme, c’est cet Homme amoureux de lui-même ;
489
Tant de miroirs, ce sont les sottises d’autrui,
490
Miroirs, de nos défauts les peintres légitimes ;
492
Et quant au canal, c’est celui
494
Que chacun sait, le livre des Maximes.
Le Dragon à plusieurs têtes et le Dragon à plusieurs queues
498
Un envoyé du Grand Seigneur
499
Préférait, dit l’histoire, un jour chez l’Empereur
500
Les forces de son maître à celles de l’Empire.
502
Un Allemand se mit à dire :
504
« Notre prince a des dépendants
506
Qui, de leur chef, sont si puissants
507
Que chacun d’eux pourrait soudoyer une armée. »
509
Le chiaoux, homme de sens,
511
Lui dit : « Je sais, par renommée
512
Ce que chaque Électeur peut de monde fournir ;
514
Et cela me fait souvenir
515
D’une aventure étrange, et qui pourtant est vraie.
516
J’étais en un lieu sûr, lorsque je vis passer
517
Les cent têtes d’une Hydre au travers d’une haie.
518
Mon sang commence à se glacer ;
520
Et je crois qu’à moins on s’effraie.
521
Je n’en eus toutefois que la peur sans le mal :
523
Jamais le corps de l’animal
525
Ne put venir vers moi, ni trouver d’ouverture.
527
Je rêvais à cette aventure,
528
Quand un autre Dragon, qui n’avait qu’un seul chef,
529
Et bien plus d’une queue, à passer se présente.
531
Me voilà saisi derechef
533
D’étonnement et d’épouvante.
534
Ce chef passe, et le corps, et chaque queue aussi :
535
Rien ne les empêcha ; l’un fit chemin à l’autre.
537
Je soutiens qu’il en est ainsi
539
De votre Empereur et du nôtre. »
Les voleurs et l’Âne
543
Pour un Âne enlevé deux voleurs se battaient :
545
L’un voulait le garder, l’autre le voulait vendre.
547
Tandis que coups de poing trottaient,
549
Et que nos champions songeaient à se défendre,
551
Arrive un troisième larron
553
Qui saisit maître Aliboron.
555
L’Âne, c’est quelquefois une pauvre province :
557
Les voleurs sont tel ou tel prince,
559
Comme le Transylvain, le Turc et le Hongrois.
561
Au lieu de deux, j’en ai rencontré trois :
563
Il est assez de cette marchandise.
565
De nul d’eux n’est souvent la province conquise :
567
Un quart voleur survient, qui les accorde net
569
En se saisissant du Baudet.
Simonide préservé par les Dieux
573
On ne peut trop louer trois sortes de personnes :
575
Les Dieux, sa maîtresse et son roi.
576
Malherbe le disait, j’y souscris, quant à moi ;
578
Ce sont maximes toujours bonnes.
579
La louange chatouille et gagne les esprits :
580
Voyons comme les Dieux l’ont quelquefois payée.
582
Simonide avait entrepris
583
L’éloge d’un Athlète, et, la chose essayée,
584
Il trouva son sujet plein de récits tout nus.
585
Les parents de l’Athlète étaient gens inconnus ;
586
Son père, un bon bourgeois ; lui, sans autre mérite ;
588
Matière infertile et petite.
589
Le Poète d’abord, parla de son héros.
590
Après en avoir dit ce qu’il en pouvait dire,
591
Il se jette à côté, se met sur le propos
592
De Castor et Pollux ; ne manque pas d’écrire
593
Que leur exemple était aux lutteurs glorieux ;
594
Élève leurs combats, spécifiant les lieux
595
Où ces frères s’étaient signalés davantage ;
597
Enfin l’éloge de ces dieux
599
Faisait les deux tiers de l’ouvrage.
600
L’Athlète avait promis d’en payer un talent ;
602
Mais, quand il le vit, le galant
603
N’en donna que le tiers ; et dit, fort franchement
604
Que Castor et Pollux acquittassent le reste.
605
« Faites-vous contenter par ce couple céleste.
607
Je veux vous traiter cependant :
608
Venez souper chez moi ; nous ferons bonne vie :
610
Les conviés sont gens choisis,
612
Mes parents, mes meilleurs amis,
614
Soyez donc de la compagnie. »
615
Simonide promit. Peut-être qu’il eut peur
616
De perdre, outre son dû, le gré de sa louange.
618
Il vient : l’on festine, l’on mange.
620
Chacun étant en belle humeur,
621
Un domestique accourt, l’avertit qu’à la porte
622
Deux hommes demandaient à le voir promptement.
624
Il sort de table ; et la cohorte
626
N’en perd pas un seul coup de dent.
627
Ces deux hommes étaient les gémeaux de l’éloge.
629
Tous deux lui rendent grâce, et, pour prix de ses vers,
631
Ils l’avertissent qu’il déloge,
632
Et que cette maison va tomber à l’envers.
634
La prédiction en fut vraie.
636
Un pilier manque ; et le plafond
638
Ne trouvant plus rien qui l’étaie,
639
Tombe sur le festin, brise plats et flacons,
641
N’en fait pas moins aux échansons.
642
Ce ne fut pas le pis : car, pour rendre complète
644
La vengeance due au poète,
645
Une poutre cassa les jambes à l’Athlète,
647
Et renvoya les conviés
649
Pour la plupart estropiés.
650
La Renommée eut soin de publier l’affaire :
651
Chacun cria miracle. On doubla le salaire
652
Que méritaient les vers d’un homme aimé des Dieux.
654
Il n’était fils de bonne mère
656
Qui, les payant à qui mieux mieux,
658
Pour ses ancêtres n’en fit faire.
659
Je reviens à mon texte, et dis premièrement
660
Qu’on ne saurait manquer de louer largement
662
Les Dieux et leurs pareils ; de plus, que Melpomène
663
Souvent, sans déroger, trafique de sa peine ;
664
Enfin, qu’on doit tenir notre art en quelque prix.
665
Les grands se font honneur dès lors qu’ils nous font grâce :
666
Jadis l’Olympe et le Parnasse
668
Étaient frères et bons amis.
La Mort et le Malheureux
672
Un Malheureux appelait tous les jours
674
La Mort à son secours
675
« Ô Mort ! lui disait-il, que tu me sembles belle !
676
Viens vite, viens finir ma fortune cruelle ! »
677
La Mort crut, en venant, l’obliger en effet.
678
Elle frappe à sa porte, elle entre, elle se montre.
679
« Que vois-je ? cria-t-il : ôtez-moi cet objet ;
681
Qu’il est hideux ! que sa rencontre
683
Me cause d’horreur et d’effroi !
684
N’approche pas, ô Mort ! ô Mort, retire-toi ! »
686
Mécénas fut un galant homme ;
687
Il a dit quelque part : « Qu’on me rende impotent.
688
Cul-de-jatte, goutteux, manchot, pourvu qu’en somme
689
Je vive, c’est assez, je suis plus que content. »
690
Ne viens jamais, ô Mort ! on t’en dit tout autant.
La Mort et le Bûcheron
694
Un pauvre Bûcheron, tout couvert de ramée,
695
Sous le faix du fagot aussi bien que des ans
696
Gémissant et courbé, marchait à pas pesants,
697
Et tâchait de gagner sa chaumine enfumée.
698
Enfin, n’en pouvant plus d’effort et de douleur,
699
Il met bas son fagot, il songe à son malheur.
700
Quel plaisir a-t-il eu depuis qu’il est au monde ?
701
En est-il un plus pauvre en la machine ronde ?
702
Point de pain quelquefois, et jamais de repos.
703
Sa femme, ses enfants, les soldats, les impôts,
705
Le créancier et la corvée
706
Lui font d’un malheureux la peinture achevée.
707
Il appelle la Mort ; elle vient sans tarder,
709
Lui demande ce qu’il faut faire.
711
« C’est, dit-il, afin de m’aider
712
À recharger ce bois ; tu ne tarderas guère. »
714
Le trépas vient tout guérir ;
716
Mais ne bougeons d’où nous sommes :
718
Plutôt souffrir que mourir,
720
C’est la devise des hommes.
L’Homme entre deux âges et ses deux Maîtresses
724
Un Homme de moyen âge,
726
Et tirant sur le grison
728
Jugea qu’il était saison
730
De songer au mariage.
732
Il avait du comptant,
734
Et partant
735
De quoi choisir ; toutes voulaient lui plaire :
736
En quoi notre amoureux ne se pressait pas tant ;
738
Bien adresser n’est pas petite affaire.
739
Deux veuves sur son cœur eurent le plus de part :
741
L’une encore verte, et l’autre un peu bien mûre,
743
Mais qui réparait par son art
745
Ce qu’avait détruit la nature.
747
Ces deux veuves, en badinant,
749
En riant, en lui faisant fête,
751
L’allaient quelquefois testonnant,
753
C’est à dire ajustant sa tête.
754
La vieille, à tous moments, de sa part emportait
756
Un peu du poil noir qui restait,
757
Afin que son amant en fût plus à sa guise.
758
La jeune saccageait les poils blancs à son tour.
759
Toutes deux firent tant, que notre tête grise
760
Demeura sans cheveux, et se douta du tour.
761
« Je vous rends, leur dit-il, mille grâces, les Belles,
763
Qui m’avez si bien tondu :
765
J’ai plus gagné que perdu ;
766
Car d’hymen point de nouvelles.
767
Celle que je prendrais voudrait qu’à sa façon
769
Je vécusse, et non à la mienne.
771
Il n’est tête chauve qui tienne :
772
Je vous suis obligé, Belles, de la leçon. »
Le Renard et la Cigogne
776
Compère le Renard se mit un jour en frais,
777
Et retint à dîner commère la Cigogne.
778
Le régal fut petit et sans beaucoup d’apprêts :
780
Le galant, pour toute besogne,
781
Avait un brouet clair ; il vivait chichement.
782
Ce brouet fut par lui servi sur une assiette :
783
La Cigogne au long bec n’en put attraper miette,
784
Et le drôle eut lapé le tout en un moment.
786
Pour se venger de cette tromperie,
787
À quelque temps de là, la Cigogne le prie.
788
« Volontiers, lui dit-il, car avec mes amis,
790
Je ne fais point cérémonie. »
792
À l’heure dite, il courut au logis
794
De la Cigogne son hôtesse ;
796
Loua très fort sa politesse ;
798
Trouva le dîner cuit à point :
799
Bon appétit surtout, Renards n’en manquent point.
800
Il se réjouissait à l’odeur de la viande
801
Mise en menus morceaux, et qu’il croyait friande.
803
On servit, pour l’embarrasser,
804
En un vase à long col et d’étroite embouchure.
805
Le bec de la Cigogne y pouvait bien passer ;
806
Mais le museau du sire était d’autre mesure.
807
Il lui fallut à jeun retourner au logis,
808
Honteux comme un Renard qu’une poule aurait pris,
810
Serrant la queue, et portant bas l’oreille.
812
Trompeurs, c’est pour vous que j’écris :
814
Attendez-vous à la pareille.
L’Enfant et le Maître d’école
818
Dans ce récit je prétends faire voir
819
D’un certain sot la remontrance vaine.
820
Un jeune Enfant dans l’eau se laissa choir
821
En badinant sur les bords de la Seine.
822
Le ciel permit qu’un saule se trouva,
823
Dont le branchage, après Dieu, le sauva ;
824
S’étant pris, dis-je, aux branches de ce saule,
825
Par cet endroit passe un Maître d’école ;
826
L’Enfant lui crie : « Au secours ! je péris. »
827
Le Magister, se tournant à ses cris,
828
D’un ton fort grave à contretemps s’avise
829
De le tancer : « Ah ! le petit babouin !
830
Voyez, dit-il, où l’a mis sa sottise !
831
Et puis, prenez de tels fripons le soin.
832
Que les parents sont malheureux qu’il faille
833
Toujours veiller à semblable canaille !
834
Qu’ils ont de maux ! et que je plains leur sort. »
835
Ayant tout dit, il mit l’Enfant à bord.
837
Je blâme ici plus de gens qu’on ne pense.
838
Tout babillard, tout censeur, tout pédant,
839
Se peut connaître au discours que j’avance.
840
Chacun des trois fait un peuple fort grand :
841
Le Créateur en a béni l’engeance.
842
En toute affaire, ils ne font que songer
844
Au moyen d’exercer leur langue.
845
Eh ! mon ami, tire-moi du danger,
847
Tu feras après ta harangue.
Le Coq et la Perle
851
Un jour un Coq détourna
852
Une perle, qu’il donna
853
Au beau premier lapidaire.
854
« Je la crois fine, dit-il ;
855
Mais le moindre grain de mil
856
Serait bien mieux mon affaire. »
857
Un ignorant hérita
858
D’un manuscrit qu’il porta
859
Chez son voisin le libraire.
860
« Je crois, dit-il, qu’il est bon ;
861
Mais le moindre ducaton
862
Serait bien mieux mon affaire. »
Les Frelons et les Mouches à miel
866
À l’œuvre on connaît l’artisan.
867
Quelques rayons de miel sans maître se trouvèrent :
869
Des Frelons les réclamèrent ;
871
Des Abeilles s’opposant,
872
Devant certaine Guêpe on traduisit la cause.
873
Il était malaisé de décider la chose :
874
Les témoins déposaient qu’autour de ces rayons
875
Des animaux ailés, bourdonnant, un peu longs,
876
De couleur fort tannée, et tels que les Abeilles,
877
Avaient longtemps paru. Mais quoi ! dans les Frelons
879
Ces enseignes étaient pareilles.
880
La Guêpe, ne sachant que dire à ces raisons,
881
Fit enquête nouvelle, et pour plus de lumière,
883
Entendit une fourmilière.
885
Le point n’en put être éclairci.
887
« De grâce, à quoi bon tout ceci ?
888
Dit une Abeille fort prudente.
889
Depuis tantôt six mois que la cause est pendante,
891
Nous voici comme aux premiers jours.
893
Pendant cela le miel se gâte.
894
Il est temps désormais que le juge se hâte :
896
N’a-t-il point assez léché l’ours ?
897
Sans tant de contredits, et d’interlocutoires,
899
Et de fatras, et de grimoires,
901
Travaillons, les Frelons et nous :
902
On verra qui sait faire, avec un suc si doux,
904
Des cellules si bien bâties. »
906
Le refus des Frelons fit voir
908
Que cet art passait leur savoir ;
909
Et la Guêpe adjugea le miel à leurs parties.
910
Plût à Dieu qu’on réglât ainsi tous les procès !
911
Que des Turcs en cela l’on suivît la méthode !
912
Le simple sens commun nous tiendrait lieu de code :
914
Il ne faudrait point tant de frais ;
916
Au lieu qu’on nous mange, on nous gruge,
918
On nous mine par des longueurs ;
919
On fait tant, à la fin, que l’huître est pour le juge,
921
Les écailles pour les plaideurs.
Le Chêne et le Roseau
925
Le Chêne un jour dit au Roseau :
926
« Vous avez bien sujet d’accuser la Nature ;
927
Un roitelet pour vous est un pesant fardeau ;
929
Le moindre vent qui d’aventure
931
Fait rider la face de l’eau,
933
Vous oblige à baisser la tête ;
934
Cependant que mon front, au Caucase pareil,
935
Non content d’arrêter les rayons du soleil,
937
Brave l’effort de la tempête.
938
Tout vous est aquilon, tout me semble zéphyr.
939
Encor si vous naissiez à l’abri du feuillage
941
Dont je couvre le voisinage,
943
Vous n’auriez pas tant à souffrir ;
945
Je vous défendrais de l’orage ;
946
Mais vous naissez le plus souvent
947
Sur les humides bords des royaumes du vent.
948
La Nature envers vous me semble bien injuste.
949
– Votre compassion, lui répondit l’Arbuste,
950
Part d’un bon naturel ; mais quittez ce souci :
952
Les vents me sont moins qu’à vous redoutables ;
953
Je plie, et ne romps pas. Vous avez jusqu’ici
955
Contre leurs coups épouvantables
957
Résisté sans courber le dos ;
958
Mais attendons la fin. » Comme il disait ces mots,
959
Du bout de l’horizon accourt avec furie
961
Le plus terrible des enfants
962
Que le nord eût portés jusque là dans ses flancs.
964
L’Arbre tient bon ; le Roseau plie.
966
Le vent redouble ses efforts,
968
Et fait si bien qu’il déracine
969
Celui de qui la tête au ciel était voisine,
970
Et dont les pieds touchaient à l’empire des morts.
Livre deuxième
Contre ceux qui ont le goût difficile
976
Quand j’aurais en naissant reçu de Calliope
977
Les dons qu’à ses amants cette muse a promis,
978
Je les consacrerais aux mensonges d’Ésope :
979
Le mensonge et les vers de tout temps sont amis.
980
Mais je ne me crois pas si chéri du Parnasse
981
Que de savoir orner toutes ces fictions.
982
On peut donner du lustre à leurs inventions :
983
On le peut, je l’essaie ; un plus savant le fasse.
984
Cependant jusqu’ici d’un langage nouveau
985
J’ai fait parler le Loup et répondre l’Agneau ;
986
J’ai passé plus avant : les arbres et les plantes
987
Sont devenus chez moi créatures parlantes.
988
Qui ne prendrait ceci pour un enchantement ?
989
« Vraiment, me diront nos critiques,
990
Vous parlez magnifiquement
991
De cinq ou six contes d’enfant. »
992
Censeurs, en voulez-vous qui soient plus authentiques
993
Et d’un style plus haut ? En voici : « Les Troyens,
994
« Après dix ans de guerre autour de leurs murailles,
996
« Avaient lassé les Grecs, qui, par mille moyens,
998
« Par mille assauts, par cent batailles,
999
« N’avaient pu mettre à bout cette fière cité ;
1000
« Quand un cheval de bois, par Minerve inventé,
1002
« D’un rare et nouvel artifice,
1003
« Dans ses énormes flancs reçut le sage Ulysse,
1004
« Le vaillant Diomède, Ajax l’impétueux,
1006
« Que ce colosse monstrueux
1007
« Avec leurs escadrons devait porter dans Troie,
1008
« Livrant à leur fureur ses dieux mêmes en proie :
1009
« Stratagème inouï, qui des fabricateurs
1011
« Paya la constance et la peine. »
1012
« C’est assez, me dira quelqu’un de nos auteurs :
1013
La période est longue, il faut reprendre haleine ;
1015
Et puis votre cheval de bois,
1017
Vos héros avec leurs phalanges,
1019
Ce sont des contes plus étranges
1020
Qu’un Renard qui cajole un corbeau sur sa voix :
1021
De plus il vous sied mal d’écrire en si haut style. »
1022
Eh bien ! baissons d’un ton. « La jalouse Amaryle
1023
« Songeait à son Alcippe, et croyait de ses soins
1025
« N’avoir que ses moutons et son chien pour témoins.
1026
« Tircis, qui l’aperçut, se glisse entre des saules ;
1027
« Il entend la bergère adressant ces paroles
1029
« Au doux zéphyr, et le priant
1031
« De les porter à son amant... »
1033
Je vous arrête à cette rime,
1035
Dira mon censeur à l’instant,
1037
Je ne la tiens pas légitime,
1039
Ni d’une assez grande vertu ;
1041
Remettez, pour le mieux, ces deux vers à la fonte.
1043
« Maudit censeur ! te tairas-tu ?
1045
Ne saurai-je achever mon conte ?
1047
C’est un dessein très dangereux
1049
Que d’entreprendre de te plaire. »
1051
Les délicats sont malheureux :
1053
Rien ne saurait les satisfaire.
Conseil tenu par les Rats
1057
Un Chat, nommé Rodilardus,
1059
Faisait de rats telle déconfiture
1061
Que l’on n’en voyait presque plus,
1062
Tant il en avait mis dedans la sépulture.
1063
Le peu qu’il en restait n’osant quitter son trou,
1064
Ne trouvait à manger que le quart de son soûl ;
1065
Et Rodilard passait, chez la gent misérable,
1067
Non pour un chat, mais pour un diable.
1069
Or, un jour qu’au haut et au loin
1071
Le galant alla chercher sa femme,
1072
Pendant tout le sabbat qu’il fit avec sa dame,
1073
Le demeurant des rats tint chapitre en un coin
1075
Sur la nécessité présente.
1076
Dès l’abord, leur doyen, personne fort prudente,
1077
Opina qu’il fallait, et plus tôt que plus tard,
1078
Attacher un grelot au cou de Rodilard ;
1080
Qu’ainsi, quand il irait en guerre,
1081
De sa marche avertis, ils s’enfuiraient en terre ;
1083
Qu’ils n’y savaient que ce moyen.
1085
L’un dit : « Je n’y vais point, je ne suis pas si sot » ;
1087
Chacun fut de l’avis de monsieur le Doyen :
1088
Chose ne leur parut à tous plus salutaire.
1089
La difficulté fut d’attacher le grelot.
1090
L’autre : « Je ne saurais. » Si bien que sans rien faire
1092
On se quitta. J’ai maints chapitres vus,
1094
Qui pour néant se sont ainsi tenus ;
1095
Chapitres, non de rats, mais chapitres de moines,
1097
Voire chapitres de chanoines.
1099
Ne faut-il que délibérer,
1101
La cour en conseillers foisonne :
1103
Est-il besoin d’exécuter,
1105
L’on ne rencontre plus personne.
Le Loup plaidant contre le Renard par-devant le Singe
1109
Un Loup disait qu’on l’avait volé :
1110
Un Renard, son voisin, d’assez mauvaise vie,
1111
Pour ce prétendu vol par lui fut appelé.
1113
Devant le Singe il fut plaidé,
1114
Non point par avocats, mais par chaque partie,
1116
Thémis n’avait point travaillé,
1117
De mémoire de singe, à fait plus embrouillé.
1118
Le magistrat suait en son lit de justice.
1120
Après qu’on eut bien contesté,
1122
Répliqué, crié, tempêté,
1124
Le juge, instruit de leur malice,
1125
Leur dit : « Je vous connais de longtemps, mes amis,
1127
Et tous deux vous paierez l’amende :
1128
Car toi, Loup, tu te plains, quoiqu’on ne t’ait rien pris ;
1129
Et toi, Renard, as pris ce que l’on te demande. »
1130
Le juge prétendait qu’à tort et à travers
1131
On ne saurait manquer, condamnant un pervers.
Les deux Taureaux et une Grenouille
1135
Deux Taureaux combattaient à qui posséderait
1137
Une Génisse avec l’empire.
1139
Une Grenouille en soupirait.
1141
« Qu’avez-vous ? » se mit à lui dire
1143
Quelqu’un du peuple croassant.
1145
« Eh ! ne voyez-vous pas, dit-elle,
1147
Que la fin de cette querelle
1149
Sera l’exil de l’un ; que l’autre, le chassant,
1151
Le fera renoncer aux campagnes fleuries ?
1153
Il ne régnera plus sur l’herbe des prairies,
1155
Viendra dans nos marais régner sur les roseaux ;
1157
Et, nous foulant aux pieds jusque au fond des eaux,
1159
Tantôt l’une, et puis l’autre, il faudra qu’on pâtisse
1161
Du combat qu’a causé madame la Génisse. »
1163
Cette crainte était de bon sens.
1165
L’un des Taureaux en leur demeure
1167
S’alla cacher à leurs dépens :
1169
Il en écrasait vingt par heure.
1171
Hélas, on voit que de tout temps
1173
Les petits ont pâti des sottises des grands.
La Chauve-souris et les deux Belettes
1177
Une Chauve-souris donna tête baissée
1178
Dans un nid de Belette ; et sitôt qu’elle y fut,
1179
L’autre, envers les Souris de longtemps courroucée,
1181
Pour la dévorer accourut.
1182
« Quoi ! vous osez, dit-elle, à mes yeux vous produire,
1183
Après que votre race a tâché de me nuire !
1184
N’êtes-vous pas souris ? Parlez sans fiction.
1185
Oui, vous l’êtes ; ou bien je ne suis pas belette.
1187
– Pardonnez-moi, dit la pauvrette,
1189
Ce n’est pas ma profession.
1190
Moi souris ! des méchants vous ont dit ces nouvelles.
1192
Grâce à l’auteur de l’Univers,
1194
Je suis oiseau ; voyez mes ailes :
1196
Vive la gent qui fend les airs ! »
1198
Sa raison plut, et sembla bonne.
1200
Elle fait si bien qu’on lui donne
1202
Liberté de se retirer.
1204
Deux jours après, notre étourdie
1206
Aveuglément va se fourrer
1208
Chez une autre Belette, aux oiseaux ennemie.
1209
La voilà derechef en danger de sa vie.
1210
La dame du logis avec son long museau
1211
S’en allait la croquer en qualité d’oiseau,
1212
Quand elle protesta qu’on lui faisait outrage :
1213
« Moi, pour telle passer ! Vous n’y regardez pas.
1215
Qui fait l’oiseau ? c’est le plumage.
1217
Je suis souris : vivent les Rats !
1219
Jupiter confonde les Chats ! »
1221
Par cette adroite répartie
1223
Elle sauva deux fois sa vie.
1225
Plusieurs se sont trouvés qui, d’écharpe changeant,
1226
Aux dangers ainsi qu’elle, ont souvent fait la figue.
1228
Le sage dit, selon les gens :
1229
Vive le roi ! vive la ligue !
L’Oiseau blessé d’une flèche
1233
Mortellement atteint d’une flèche empennée,
1234
Un oiseau déplorait sa triste destinée,
1235
Et disait, en souffrant un surcroît de douleur :
1236
« Faut-il contribuer à son propre malheur !
1238
Cruels humains ! Vous tirez de nos ailes
1239
De quoi faire voler ces machines mortelles.
1240
Mais ne vous moquez point, engeance sans pitié :
1241
Souvent il vous arrive un sort comme le nôtre.
1242
Des enfants de Japet toujours une moitié
1244
Fournira des armes à l’autre. »
La Lice et sa compagne
1248
Une Lice étant sur son terme,
1249
Et ne sachant où mettre un fardeau si pressant,
1250
Fait si bien qu’à la fin sa compagne consent
1251
De lui prêter sa hutte, où la Lice s’enferme.
1252
Au bout de quelque temps sa compagne revient.
1253
La Lice lui demande encore une quinzaine :
1254
Ses petits ne marchaient, disait-elle, qu’à peine.
1256
Pour faire court, elle l’obtient.
1257
Ce second terme échu, l’autre lui redemande
1259
Sa maison, sa chambre, son lit.
1260
La Lice cette fois montre les dents, et dit :
1261
« Je suis prête à sortir avec toute ma bande,
1263
Si vous pouvez nous mettre hors. »
1265
Ses enfants étaient déjà forts.
1267
Ce qu’on donne aux méchants, toujours on le regrette :
1269
Pour tirer d’eux ce qu’on leur prête,
1271
Il faut que l’on en vienne aux coups ;
1273
Il faut plaider, il faut combattre.
1275
Laissez-leur un pied chez vous,
1277
Ils en auront bientôt pris quatre.
L’Aigle et l’Escarbot
1281
L’Aigle donnait la chasse à maître Jean Lapin,
1282
Qui droit à son terrier s’enfuyait au plus vite.
1283
Le trou de l’Escarbot se rencontre en chemin.
1285
Je laisse à penser si ce gîte
1286
Était sûr ; mais où mieux ? Jean Lapin s’y blottit.
1287
L’Aigle fondant sur lui nonobstant cet asile,
1289
L’Escarbot intercède, et dit :
1290
« Princesse des oiseaux, il vous est fort facile
1291
D’enlever malgré moi ce pauvre malheureux ;
1292
Mais ne me faites pas cet affront, je vous prie ;
1293
Et puisque Jean Lapin vous demande la vie,
1294
Donnez-la-lui, de grâce, ou l’ôtez à tous deux :
1296
C’est mon voisin, c’est mon compère. »
1297
L’oiseau de Jupiter, sans répondre un seul mot,
1299
Choque de l’aile l’Escarbot,
1301
L’étourdit, l’oblige à se taire,
1302
Enlève Jean Lapin. L’Escarbot indigné
1303
Vole au nid de l’oiseau, fracasse, en son absence,
1304
Ses œufs, ses tendres œufs, sa plus douce espérance :
1306
Pas un seul ne fut épargné.
1307
L’Aigle étant de retour, et voyant ce ménage,
1308
Remplit le ciel de cris ; et, pour comble de rage,
1309
Ne sait sur qui venger le tort qu’elle a souffert.
1310
Elle gémit en vain ; sa plainte au vent se perd.
1311
Il fallut pour cet an vivre en mère affligée.
1312
L’an suivant, elle mit son nid en lieu plus haut.
1313
L’Escarbot prend son temps, fait faire aux œufs le saut :
1314
La mort de Jean Lapin derechef est vengée.
1315
Ce second deuil fut tel, que l’écho de ces bois
1317
N’en dormit de plus de six mois.
1319
L’oiseau qui porte Ganymède
1320
Du monarque des Dieux enfin implore l’aide,
1321
Dépose en son giron ses œufs, et croit qu’en paix
1322
Ils seront dans ce lieu ; que, pour ses intérêts,
1323
Jupiter se verra contraint de les défendre :
1325
Hardi qui les irait là prendre.
1327
Aussi ne les y prit-on pas.
1329
Leur ennemi changea de note,
1330
Sur la robe du dieu fit tomber une crotte ;
1331
Le dieu la secouant jeta les œufs à bas.
1333
Quand l’Aigle sut l’inadvertance,
1335
Elle menaça Jupiter
1336
D’abandonner sa cour, d’aller vivre au désert,
1338
De quitter toute dépendance,
1340
Avec mainte autre extravagance.
1342
Le pauvre Jupiter se tut :
1343
Devant son tribunal l’Escarbot comparut,
1345
Fit sa plainte, et conta l’affaire.
1346
On fit entendre à l’Aigle, enfin qu’elle avait tort.
1347
Mais les deux ennemis ne voulant point d’accord,
1348
Le monarque des Dieux s’avisa, pour bien faire,
1349
De transporter le temps où l’Aigle fait l’amour,
1350
En une autre saison, quand la race escarbote
1351
Est en quartier d’hiver, et comme la marmotte,
1353
Se cache et ne voit point le jour.
Le Lion et le Moucheron
1357
« Va-t-en, chétif insecte, excrément de la terre » :
1359
C’est en ces mots que le Lion
1361
Parlait un jour au Moucheron.
1363
L’autre lui déclara la guerre :
1364
« Penses-tu, lui dit-il, que ton titre de roi
1366
Me fasse peur, ni me soucie ?
1368
Un bœuf est plus puissant que toi ;
1370
Je le mène à ma fantaisie. »
1372
À peine il achevait ces mots,
1374
Que lui-même il sonna la charge,
1376
Fut la trompette et le héros.
1378
Dans l’abord il se met au large ;
1380
Puis prend son temps, fond sur le cou
1382
Du Lion, qu’il rend presque fou.
1383
Le quadrupède écume, et son œil étincelle ;
1384
Il rugit ; on se cache, on tremble à l’environ :
1386
Et cette alarme universelle
1388
Est l’ouvrage d’un Moucheron.
1389
Un avorton de mouche en cent lieux le harcèle ;
1391
Tantôt pique l’échine et tantôt le museau.
1393
Tantôt entre au fond du naseau.
1394
La rage alors se trouve à son faîte montée.
1395
L’invisible ennemi triomphe, et rit de voir
1396
Qu’il n’est griffe ni dent en la bête irritée
1397
Qui de la mettre en sang lui fasse son devoir.
1398
Le malheureux Lion se déchire lui-même,
1399
Fait résonner sa queue à l’entour de ses flancs,
1400
Bat l’air, qui n’en peut mais, et sa fureur extrême
1401
Le fatigue, l’abat : le voilà sur les dents.
1402
L’insecte du combat se retire avec gloire :
1403
Comme il sonna la charge, il sonne la victoire,
1404
Va partout l’annoncer, et rencontre en chemin
1406
L’embuscade d’une Araignée ;
1408
Il y rencontre aussi sa fin.
1409
Quelle chose par là nous peut être enseignée ?
1410
J’en vois deux, dont l’une est qu’entre nos ennemis
1411
Les plus à craindre sont souvent les plus petits ;
1412
L’autre, qu’aux grands périls tel a pu se soustraire,
1414
Qui périt pour la moindre affaire.
L’Âne chargé d’éponges et l’Âne chargé de sel
1418
Un ânier, son sceptre à la main,
1420
Menait, en empereur romain,
1422
Deux coursiers à longues oreilles.
1423
L’un, d’éponges chargé, marchait comme un courrier ;
1425
Et l’autre, se faisant prier,
1427
Portait, comme on dit, les bouteilles :
1428
Sa charge était de sel. Nos gaillards pèlerins
1430
Par monts, par vaux et par chemins,
1431
Au gué d’une rivière à la fin arrivèrent,
1433
Et fort empêchés se trouvèrent.
1434
L’ânier, qui tous les jours traversait ce gué là,
1436
Sur l’âne à l’éponge monta,
1438
Chassant devant lui l’autre bête,
1440
Qui, voulant en faire à sa tête,
1442
Dans un trou se précipita,
1444
Revint sur l’eau, puis échappa ;
1446
Car au bout de quelques nagées,
1448
Tout son sel se fondit si bien
1450
Que le Baudet ne sentit rien
1452
Sur ses épaules soulagées.
1453
Camarade épongier prit exemple sur lui,
1454
Comme un mouton qui va dessus la foi d’autrui.
1455
Voilà mon Âne à l’eau ; jusqu’au col il se plonge,
1457
Lui, le conducteur et l’éponge.
1458
Tous trois burent d’autant : l’ânier et le Grison
1460
Firent à l’éponge raison.
1462
Celle-ci devint si pesante,
1464
Et de tant d’eau s’emplit d’abord,
1465
Que l’Âne succombant ne put gagner le bord.
1467
L’ânier l’embrassait, dans l’attente
1469
D’une prompte et certaine mort.
1470
Quelqu’un vint au secours : qui ce fut, il n’importe ;
1471
C’est assez qu’on ait vu par là qu’il ne faut point
1473
Agir chacun de même sorte.
1475
J’en voulais venir à ce point.
Le Lion et le Rat
1479
Il faut, autant qu’on peut, obliger tout le monde :
1480
On a souvent besoin d’un plus petit que soi.
1481
De cette vérité deux fables feront foi,
1483
Tant la chose en preuves abonde.
1485
Entre les pattes d’un Lion
1486
Un Rat sortit de terre assez à l’étourdie.
1487
Le roi des animaux, en cette occasion,
1488
Montra ce qu’il était, et lui donna la vie.
1490
Ce bienfait ne fut pas perdu.
1492
Quelqu’un aurait-il jamais cru
1494
Qu’un lion d’un rat eût affaire ?
1495
Cependant il advint qu’au sortir des forêts
1497
Ce Lion fut pris dans des rets,
1498
Dont ses rugissements ne le purent défaire.
1499
Sire Rat accourut et fit tant par ses dents
1500
Qu’une maille rongée emporta tout l’ouvrage.
1502
Patience et longueur de temps
1504
Font plus que force ni que rage.
La Colombe et la Fourmi
1508
L’autre exemple est tiré d’animaux plus petits.
1510
Le long d’un clair ruisseau buvait une Colombe,
1511
Quand sur l’eau se penchant une Fourmi y tombe ;
1512
Et dans cet océan l’on eût vu la Fourmi
1513
S’efforcer, mais en vain, de regagner la rive.
1514
La Colombe aussitôt usa de charité :
1515
Un brin d’herbe dans l’eau par elle étant jeté,
1516
Ce fut un promontoire où la Fourmi arrive.
1518
Elle se sauve ; et là-dessus
1519
Passe un certain croquant qui marchait les pieds nus.
1520
Ce croquant, par hasard, avait une arbalète :
1522
Dès qu’il voit l’oiseau de Vénus,
1523
Il le croit en son pot, et déjà lui fait fête.
1524
Tandis qu’à le tuer mon villageois s’apprête,
1526
La Fourmi le pique au talon.
1528
Le vilain retourne la tête :
1529
La Colombe l’entend, part et tire de long.
1530
Le souper du croquant avec elle s’envole :
1532
Point de pigeon pour une obole.
L’Astrologue qui se laisse tomber dans un puits
1536
Un Astrologue un jour se laissa choir
1538
Au fond d’un puits. On lui dit : « Pauvre bête,
1540
Tandis qu’à peine à tes pieds tu peux voir,
1542
Penses-tu lire au-dessus de ta tête ? »
1544
Cette aventure en soi, sans aller plus avant,
1545
Peut servir de leçon à la plupart des hommes.
1546
Parmi ce que de gens sur la terre nous sommes
1548
Il en est peu qui fort souvent
1550
Ne se plaisent d’entendre dire
1551
Qu’au livre du Destin les mortels peuvent lire.
1552
Mais ce livre, qu’Homère et les siens ont chanté,
1553
Qu’est-ce, que le Hasard parmi l’antiquité,
1555
Et parmi nous, la Providence ?
1557
Or, du hasard il n’est point de science :
1559
S’il en était, on aurait tort
1560
De l’appeler hasard, ni fortune, ni sort,
1562
Toutes choses très incertaines.
1564
Quant aux volontés souveraines
1565
De Celui qui fait tout, et rien qu’avec dessein,
1566
Qui les sait, que lui seul ? Comment lire en son sein ?
1567
Aurait-il imprimé sur le front des étoiles
1568
Ce que la nuit des temps enferme dans ses voiles ?
1569
À quelle utilité ? Pour exercer l’esprit
1570
De ceux qui de la sphère et du globe ont écrit ?
1571
Pour nous faire éviter des maux inévitables ?
1572
Nous rendre, dans les biens, de plaisir incapable ?
1573
Et, causant du dégoût pour ces biens prévenus,
1574
Les convertir en maux devant qu’ils soient venus ?
1575
C’est erreur, ou plutôt c’est crime de le croire.
1576
Le firmament se meut, les astres font leur cours,
1578
Le soleil nous fuit tous les jours,
1579
Tous les jours sa clarté succède à l’ombre noire,
1580
Sans que nous en puissions autre chose inférer
1581
Que la nécessité de luire et d’éclairer,
1582
D’amener les saisons, de mûrir les semences,
1583
De verser sur les corps certaines influences.
1584
Du reste, en quoi répond au sort toujours divers
1585
Ce train toujours égal dont marche l’univers ?
1587
Charlatans, faiseurs d’horoscopes,
1589
Quittez les cours des princes de l’Europe ;
1590
Emmenez avec vous les souffleurs tout d’un temps :
1591
Vous ne méritez pas plus de foi que ces gens.
1592
Je m’emporte un peu trop : revenons à l’histoire
1593
De ce spéculateur qui fut contraint de boire.
1594
Outre la vanité de son art mensonger,
1595
C’est l’image de ceux qui bâillent aux chimères,
1597
Cependant qu’ils sont en danger,
1599
Soit pour eux, soit pour leurs affaires.
Le Lièvre et les Grenouilles
1603
Un Lièvre en son gîte songeait
1604
(Car que faire en un gîte, à moins que l’on ne songe ?) ;
1605
Dans un profond ennui ce Lièvre se plongeait :
1606
Cet animal est triste, et la crainte le ronge.
1608
« Les gens de naturel peureux
1610
Sont, disait-il, bien malheureux ;
1611
Ils ne sauraient manger morceau qui leur profite,
1612
Jamais un plaisir pur, toujours assauts divers.
1613
Voilà comme je vis : cette crainte maudite
1614
M’empêche de dormir, sinon les yeux ouverts.
1615
– Corrigez-vous, dira quelque sage cervelle.
1617
– Et la peur se corrige-t-elle ?
1619
Je crois même qu’en bonne foi
1621
Les hommes ont peur comme moi »
1623
Ainsi raisonnait notre Lièvre,
1625
Et cependant faisait le guet.
1627
Il était douteux, inquiet :
1628
Un souffle, une ombre, un rien, tout lui donnait la fièvre.
1630
Le mélancolique animal,
1632
En rêvant à cette matière,
1633
Entend un léger bruit : ce lui fut un signal
1635
Pour s’enfuir devers sa tanière.
1636
Il s’en alla passer sur le bord d’un étang.
1637
Grenouilles aussitôt de sauter dans les ondes,
1638
Grenouilles de rentrer en leurs grottes profondes.
1640
« Oh ! dit-il, j’en fais faire autant
1642
Qu’on m’en fait faire ! Ma présence
1643
Effraye aussi les gens, je mets l’alarme au camp !
1645
Et d’où me vient cette vaillance ?
1646
Comment ! des animaux qui tremblent devant moi !
1648
Je suis donc un foudre de guerre ?
1649
Il n’est, je le vois bien, si poltron sur la terre
1650
Qui ne puisse trouver un plus poltron que soi. »
Le Coq et le Renard
1654
Sur la branche d’un arbre était en sentinelle
1656
Un vieux Coq adroit et matois.
1657
« Frère, dit un Renard, adoucissant sa voix,
1659
Nous ne sommes plus en querelle :
1661
Paix générale cette fois.
1662
Je viens te l’annoncer, descends, que je t’embrasse.
1664
Ne me retarde point, de grâce ;
1665
Je dois faire aujourd’hui vingt postes sans manquer.
1667
Les tiens et toi pouvez vaquer,
1669
Sans nulle crainte, à vos affaires ;
1671
Nous vous y servirons en frères.
1673
Faites-en les feux dès ce soir,
1675
Et cependant, viens recevoir
1677
Le baiser d’amour fraternel.
1678
– Ami, reprit le Coq, je ne pouvais jamais
1679
Apprendre une plus douce et meilleure nouvelle
1681
Que celle
1683
De cette paix ;
1685
Et ce m’est une double joie
1687
De la tenir de toi. Je vois deux lévriers,
1689
Qui, je m’assure, sont courriers
1691
Que pour ce sujet on m’envoie.
1692
Ils vont vite, et seront dans un moment à nous
1693
Je descends : nous pourrons nous entre-baiser tous.
1694
– Adieu, dit le Renard, ma traite est longue à faire :
1695
Nous nous réjouirons du succès de l’affaire
1697
Une autre fois. » Le galant aussitôt
1699
Tire ses grègues, gagne au haut,
1701
Mal content de son stratagème.
1703
Et notre vieux coq en soi-même
1705
Se mit à rire de sa peur ;
1706
Car c’est double plaisir de tromper le trompeur.
Le Corbeau voulant imiter l’Aigle
1710
L’oiseau de Jupiter enlevant un mouton,
1712
Un corbeau, témoin de l’affaire,
1713
Et plus faible de reins, mais non pas moins glouton,
1715
En voulant sur l’heure autant faire.
1717
Il tourne à l’entour du troupeau,
1718
Marque entre cent moutons le plus gras, le plus beau,
1720
Un vrai mouton de sacrifice :
1721
On l’avait réservé pour la bouche des Dieux.
1722
Gaillard Corbeau disait, en le couvant des yeux :
1724
« Je ne sais qui fut ta nourrice ;
1725
Mais ton corps me paraît en merveilleux état :
1727
Tu me serviras de pâture »
1728
Sur l’animal bêlant à ces mots il s’abat.
1730
La moutonnière créature
1731
Pesait plus qu’un fromage, outre que sa toison
1733
Était d’une épaisseur extrême,
1734
Et mêlée à peu près de la même façon
1736
Que la barbe de Polyphème.
1737
Elle empêtra si bien les serres du Corbeau,
1739
Que le pauvre animal ne put faire retraite.
1740
Le berger vient, le prend, l’encage bien et beau
1741
Le donne à ses enfants pour servir d’amusette.
1743
Il faut se mesurer ; la conséquence est nette :
1744
Mal prend aux volereaux de faire les voleurs.
1746
L’exemple est un dangereux leurre :
1747
Tous les mangeurs de gens ne sont pas grands seigneurs ;
1748
Où la guêpe a passé, le moucheron demeure.
Le Paon se plaignant à Junon
1752
Le Paon se plaignait à Junon.
1753
« Déesse, disait-il, ce n’est pas sans raison
1755
Que je me plains, que je murmure :
1757
Le chant dont vous m’avez fait don
1759
Déplaît à toute la nature ;
1760
Au lieu qu’un rossignol, chétive créature,
1762
Forme des sons aussi doux qu’éclatants,
1764
Est lui seul l’honneur du printemps. »
1766
Junon répondit en colère :
1768
« Oiseau jaloux, et qui devrais te taire,
1769
Est-ce à toi d’envier la voix du rossignol,
1770
Toi que l’on voit porter à l’entour de ton col
1771
Un arc-en-ciel nué de cent sortes de soies,
1773
Qui te panades, qui déploies
1774
Une si riche queue et qui semble à nos yeux
1776
La boutique d’un lapidaire ?
1778
Est-il quelque oiseau sous les cieux
1780
Plus que toi capable de plaire ?
1781
Tout animal n’a pas toutes propriétés.
1783
Nous vous avons donné diverses qualités :
1784
Les uns ont la grandeur et la force en partage ;
1785
Le faucon est léger, l’aigle plein de courage ;
1787
Le corbeau sert pour le présage ;
1788
La corneille avertit des malheurs à venir ;
1790
Tous sont contents de leur ramage.
1791
Cesse donc de te plaindre ; ou bien, pour te punir,
1793
Je t’ôterai ton plumage. »
La Chatte métamorphosée en Femme
1797
Un homme chérissait éperdument sa Chatte ;
1798
Il la trouvait mignonne, et belle, et délicate,
1800
Qui miaulait d’un ton fort doux :
1802
Il était plus fou que les fous.
1804
Cet homme donc, par prières, par larmes,
1806
Par sortilèges et par charmes,
1808
Fait tant qu’il obtient du Destin
1810
Que sa Chatte, en un beau matin,
1812
Devient femme ; et, le matin même,
1814
Maître sot en fait sa moitié.
1816
Le voilà fou d’amour extrême,
1818
De fou qu’il était d’amitié.
1820
Jamais la dame la plus belle
1822
Ne charma tant son favori
1824
Que fait cette épouse nouvelle
1826
Son hypocondre de mari.
1828
Il l’amadoue, elle le flatte ;
1830
Il n’y trouve plus rien de chatte.
1832
Et, poussant l’erreur jusqu’au bout,
1834
La croit femme en tout et partout ;
1836
Lorsque quelques souris qui rongeaient de la natte
1837
Troublèrent le repos des nouveaux mariés.
1839
Aussitôt la femme est sur pieds.
1841
Elle manqua son aventure.
1842
Souris de revenir, femme d’être en posture :
1844
Pour cette fois, elle accourut à point ;
1846
Car, ayant changé de figure,
1848
Les souris ne la craignaient point.
1850
Ce lui fut toujours une amorce,
1852
Tant le naturel a de force !
1853
Il se moque de tout, certain âge accompli.
1854
Le vase est imbibé, l’étoffe a pris son pli.
1856
En vain de son train ordinaire
1858
On le veut désaccoutumer :
1860
Quelque chose qu’on puisse faire,
1862
On ne saurait le réformer.
1864
Coups de fourche ni d’étrivières
1866
Ne lui font changer de manières ;
1868
Et fussiez-vous embâtonnés,
1870
Jamais vous n’en serez les maîtres.
1872
Qu’on lui ferme la porte au nez,
1873
Il reviendra par les fenêtres.
Le Lion et l’Âne chassant
1877
Le Roi des animaux se mit un jour en tête
1879
De giboyer : il célébrait sa fête.
1880
Le gibier du Lion, ce ne sont pas moineaux,
1881
Mais beaux et bons sangliers, daims et cerfs bons et beaux.
1883
Pour réussir dans cette affaire,
1885
Il se servit du ministère
1887
De l’Âne à la voix de Stentor.
1888
L’Âne à messer Lion fit office de cor.
1889
Le Lion le posta, le couvrit de ramée,
1890
Lui commanda de braire, assuré qu’à ce son
1891
Les moins intimidés fuiraient de leur maison.
1892
Leur troupe n’était pas encore accoutumée
1894
À la tempête de sa voix ;
1895
L’air en retentissait d’un bruit épouvantable :
1896
La frayeur saisissait les hôtes de ces bois,
1897
Tous fuyaient, tous tombaient au piège inévitable
1899
Où les attendait le Lion.
1900
« N’ai-je pas bien servi dans cette occasion ?
1901
Dit l’Âne, en se donnant tout l’honneur de la chasse.
1903
– Oui, reprit le Lion, c’est bravement crié :
1904
Si je ne connaissais ta personne et ta race,
1906
J’en serais moi-même effrayé. »
1907
L’Âne, s’il eût osé, se fut mis en colère,
1908
Encor qu’on le raillât avec juste raison ;
1909
Car qui pourrait souffrir un âne fanfaron ?
1911
Ce n’est pas là leur caractère.
Testament expliqué par Ésope
1915
Si ce qu’on dit d’Ésope est vrai,
1917
C’était l’oracle de la Grèce :
1919
Lui seul avait plus de sagesse
1920
Que tout l’Aréopage. En voici pour essai
1922
Une histoire des plus gentilles
1924
Et qui pourra plaire au lecteur.
1926
Un certain homme avait trois filles,
1928
Toutes trois de contraire humeur :
1930
Une buveuse, une coquette,
1932
La troisième, avare parfaite.
1934
Cet homme, par son testament,
1936
Selon les lois municipales,
1937
Leur laissa tout son bien par portions égales,
1939
Et donnant à leur mère tant,
1941
Payable quand chacune d’elles
1942
Ne posséderait plus sa contingente part.
1944
Le père mort, les trois femelles
1945
Courent au testament, sans attendre plus tard.
1947
On le lit, on tâche d’entendre
1949
La volonté du testateur ;
1951
Mais en vain ; car comment comprendre
1953
Qu’aussitôt que chacune sœur
1954
Ne possédera plus sa part héréditaire,
1956
Il lui faudra payer sa mère ?
1958
Ce n’est pas un fort bon moyen
1960
Pour payer, que d’être sans bien.
1962
Que voulait donc dire le père ?
1963
L’affaire est consultée, et tous les avocats,
1965
Après avoir tourné le cas
1967
En cent et cent mille manières,
1968
Y jettent leur bonnet, se confessent vaincus,
1970
Et conseillent aux héritières
1971
De partager le bien sans songer au surplus.
1973
« Quant à la somme de la veuve,
1974
Voici, leur dirent-ils, ce que le conseil trouve :
1975
Il faut que chaque sœur se charge par traité
1977
Du tiers, payable à volonté,
1978
Si mieux n’aime la mère en créer une rente,
1980
Dès le décès du mort courante. »
1981
La chose ainsi réglée, on composa trois lots :
1983
En l’un, les maisons de bouteille,
1985
Les buffets dressés sous la treille,
1986
La vaisselle d’argent, les cuvettes, les brocs,
1988
Les magasins de malvoisie,
1989
Les esclaves de bouche, et pour dire en deux mots,
1991
L’attirail de la goinfrerie ;
1992
Dans un autre, celui de la coquetterie,
1993
La maison de la ville et les meubles exquis,
1995
Les eunuques et les coiffeuses,
1997
Et les brodeuses,
1999
Les joyaux, les robes de prix ;
2000
Dans le troisième lot, les fermes, le ménage,
2002
Les troupeaux et le pâturage,
2004
Valets et bêtes de labeur.
2005
Ces lots faits, on jugea que le sort pourrait faire
2007
Que peut-être pas une sœur
2009
N’aurait ce qui lui pourrait plaire.
2010
Ainsi chacune prit son inclination,
2012
Le tout à l’estimation.
2014
Ce fut dans la ville d’Athènes
2016
Que cette rencontre arriva.
2018
Petits et grands, tout approuva
2019
Le partage et le choix : Ésope seul trouva
2021
Qu’après bien du temps et des peines
2023
Les gens avaient pris justement
2025
Le contre-pied du testament.
2026
« Si le défunt vivait, disait-il, que l’Attique
2028
Aurait de reproches de lui !
2030
Comment ! ce peuple, qui se pique
2031
D’être le plus subtil des peuples d’aujourd’hui,
2032
A si mal entendu la volonté suprême
2034
D’un testateur ? » Ayant ainsi parlé,
2036
Il fait le partage lui-même,
2037
Et donne à chaque sœur un lot contre son gré ;
2039
Rien qui pût être convenable,
2041
Partant rien aux sœurs d’agréable :
2043
À la coquette, l’attirail
2045
Qui suit les personnes buveuses ;
2047
La biberonne eut le bétail ;
2049
La ménagère eut les coiffeuses.
2051
Tel fut l’avis du Phrygien,
2053
Alléguant qu’il n’était moyen
2055
Plus sûr pour obliger les filles
2057
À se défaire de leur bien ;
2058
Qu’elles se marieraient dans les bonnes familles,
2060
Quand on leur verrait de l’argent ;
2062
Paieraient leur mère tout comptant ;
2063
Ne posséderaient plus les effets de leur père :
2065
Ce que disait le testament.
2066
Le peuple s’étonna comme il se pouvait faire
2068
Qu’un homme seul eût plus de sens
2070
Qu’une multitude de gens.
Livre troisième
Le Meunier, son Fils, et l’Âne
2076
à A. M. de Maucroix
2078
L’invention des arts étant un droit d’aînesse,
2079
Nous devons l’apologue à l’ancienne Grèce.
2080
Mais ce champ ne se peut tellement moissonner
2081
Que les derniers venus n’y trouvent à glaner.
2082
La feinte est un pays plein de terres désertes.
2083
Tous les jours nos auteurs y font des découvertes.
2084
Je n’en veux dire un trait assez bien inventé ;
2085
Autrefois à Racan Malherbe l’a conté.
2086
Ces deux rivaux d’Horace, héritiers de sa lyre,
2087
Disciples d’Apollon, nos maîtres, pour mieux dire,
2088
Se rencontrant un jour tout seuls et sans témoins
2089
(Comme ils se confiaient leurs pensers et leurs soins),
2090
Racan commence ainsi : « Dites-moi, je vous prie,
2091
Vous qui devez savoir les choses de la vie,
2092
Qui par tous ses degrés avez déjà passé,
2093
Et que rien ne doit fuir en cet âge avancé,
2094
À quoi me résoudrai-je ? Il est temps que j’y pense.
2096
Vous connaissez mon bien, mon talent, ma naissance.
2097
Dois-je dans la province établir mon séjour,
2098
Prendre emploi dans l’armée, ou bien charge à la Cour ?
2099
Tout au monde est mêlé d’amertume et de charmes :
2100
La guerre a ses douceurs, l’hymen a ses alarmes.
2101
Si je suivais mon goût, je saurais où buter ;
2102
Mais j’ai les miens, la cour, le peuple à contenter. »
2103
Malherbe là-dessus : « Contenter tout le monde !
2104
Écoutez ce récit avant que je réponde.
2106
J’ai lu dans quelque endroit qu’un Meunier et son Fils,
2107
L’un vieillard, l’autre enfant, non pas des plus petits,
2108
Mais garçon de quinze ans, si j’ai bonne mémoire,
2109
Allaient vendre leur Âne, un certain jour de foire.
2110
Afin qu’il fût plus frais et de meilleur débit,
2111
On lui lia les pieds, on vous le suspendit ;
2112
Puis cet homme et son fils le portent comme un lustre.
2113
Pauvres gens, idiots, couple ignorant et rustre !
2114
Le premier qui les vit de rire s’éclata :
2115
« Quelle farce, dit-il, vont jouer ces gens-là ?
2116
Le plus âne des trois n’est pas celui qu’on pense. »
2118
Le Meunier, à ces mots, connaît son ignorance ;
2119
Il met sur pieds sa bête, et la fait détaler.
2120
L’Âne, qui goûtait fort l’autre façon d’aller,
2121
Se plaint en son patois. Le Meunier n’en a cure ;
2122
Il fait monter son fils, il suit ; et d’aventure,
2123
Passent trois bons marchands. Cet objet leur déplut.
2124
Le plus vieux au garçon s’écria tant qu’il put :
2125
« Oh là ! oh ! descendez, que l’on ne vous le dise,
2126
Jeune homme, qui menez laquais à barbe grise !
2127
C’était à vous de suivre, au vieillard de monter.
2128
– Messieurs, dit le Meunier, il vous faut contenter. »
2129
L’enfant met pied à terre, et puis le vieillard monte ;
2130
Quand trois filles passant, l’une dit : « C’est grand’honte
2131
Qu’il faille voir ainsi clocher ce jeune fils,
2132
Tandis que ce nigaud, comme un évêque assis,
2133
Fait le veau sur son Âne, et pense être bien sage.
2134
– Il n’est, dit le Meunier, plus de veau à mon âge :
2135
Passez votre chemin, la fille, et m’en croyez. »
2136
Après maints quolibets coup sur coup renvoyés,
2137
L’homme crut avoir tort, et mit son fils en croupe.
2138
Au bout de trente pas, une troisième troupe
2140
Trouve encore à gloser. L’un dit : « Ces gens sont fous !
2141
Le Baudet n’en peut plus ; il mourra sous leurs coups.
2142
Eh quoi ! charger ainsi cette pauvre bourrique !
2143
N’ont-ils point de pitié de leur vieux domestique ?
2144
Sans doute qu’à la foire ils vont vendre sa peau.
2145
– Parbleu, dit le Meunier, est bien fou du cerveau
2146
Qui prétend contenter tout le monde et son père.
2147
Essayons toutefois, si par quelque manière
2148
Nous en viendrons à bout. » Ils descendent tous deux.
2149
L’Âne, se prélassant, marche seul devant eux.
2150
Un quidam les rencontre, et dit : « Est-ce la mode
2151
Que Baudet aille à l’aise, et Meunier s’incommode ?
2152
Qui de l’Âne ou du Maître est fait pour se lasser ?
2153
Je conseille à ces gens de le faire enchâsser.
2154
Ils usent leurs souliers, et conservent leur Âne.
2155
Nicolas, au rebours : car, quand il va voir Jeanne,
2156
Il monte sur sa bête ; et la chanson le dit.
2157
Beau trio de baudets ! » Le Meunier repartit :
2158
« Je suis âne, il est vrai, j’en conviens, je l’avoue ;
2159
Mais que dorénavant on me blâme, on me loue,
2160
Qu’on dise quelque chose ou qu’on ne dise rien ;
2161
J’en veux faire à ma tête. » Il le fit, et fit bien.
2163
Quant à vous, suivez Mars, ou l’Amour, ou le Prince ;
2164
Allez, venez, courez ; demeurez en Province ;
2165
Prenez femme, abbaye, emploi, gouvernement :
2166
Les gens en parleront, n’en doutez nullement.
Les Membres et l’Estomac
2170
Je devais par la royauté
2172
Avoir commencé mon ouvrage.
2174
À la voir d’un certain côté,
2176
Messer Gaster en est l’image ;
2177
S’il a quelque besoin, tout le corps s’en ressent,
2178
De travailler pour lui les membres se lassant.
2179
Chacun d’eux résolut de vivre en gentilhomme,
2180
Sans rien faire, alléguant l’exemple de Gaster.
2181
« Il faudrait, disaient-ils, sans nous qu’il vécût d’air.
2182
Nous suons, nous peinons, comme bêtes de somme ;
2183
Et pour qui ? pour lui seul ; nous n’en profitons pas,
2184
Notre soin n’aboutit qu’à fournir ses repas.
2185
Chômons, c’est un métier qu’il veut nous faire
2186
apprendre. »
2187
Ainsi dit, ainsi fait. Les mains cessent de prendre,
2189
Les bras d’agir, les jambes de marcher.
2190
Tous dirent à Gaster qu’il en allât chercher.
2191
Ce leur fut une erreur dont ils se repentirent.
2192
Bientôt les pauvres gens tombèrent en langueur ;
2194
Il ne se forma plus de nouveau sang au cœur ;
2195
Chaque membre en souffrit, les forces se perdirent.
2197
Par ce moyen, les mutins virent
2198
Que celui qu’ils croyaient oisif et paresseux,
2199
À l’intérêt commun contribuait plus qu’eux.
2200
Ceci peut s’appliquer à la grandeur royale.
2201
Elle reçoit et donne, et la chose est égale.
2202
Tout travaille pour elle, et réciproquement
2204
Tout tire d’elle l’aliment.
2205
Elle fait subsister l’artisan de ses peines,
2206
Enrichit le marchand, gage le magistrat,
2207
Maintient le laboureur, donne paie au soldat,
2208
Distribue en cent lieux ses grâces souveraines,
2210
Entretient seule tout l’État.
2212
Ménénius le sut bien dire.
2213
La commune s’allait séparer du sénat.
2214
Les mécontents disaient qu’il avait tout l’empire,
2215
Le pouvoir, les trésors, l’honneur, la dignité ;
2216
Au lieu que tout le mal était de leur côté,
2217
Les tributs, les impôts, les fatigues de guerre.
2218
Le peuple hors des murs était déjà posté,
2220
La plupart s’en allaient chercher une autre terre,
2222
Quand Ménénius leur fit voir
2224
Qu’ils étaient aux membres semblables,
2225
Et par cet apologue, insigne entre les fables,
2226
Les ramena dans leur devoir.
Le Loup devenu Berger
2230
Un loup qui commençait d’avoir petite part
2232
Aux brebis de son voisinage,
2233
Crut qu’il fallait s’aider de la peau du renard
2235
Et faire un nouveau personnage.
2236
Il s’habille en berger, endosse un hoqueton,
2238
Fait sa houlette d’un bâton,
2240
Sans oublier la cornemuse.
2241
Pour pousser jusqu’au bout la ruse,
2242
Il aurait volontiers écrit sur son chapeau :
2243
« C’est moi qui suis Guillot, berger de ce troupeau. »
2245
Sa personne étant ainsi faite
2246
Et ses pieds de devant posés sur sa houlette,
2247
Guillot le sycophante approche doucement.
2248
Guillot, le vrai Guillot, étendu sur l’herbette,
2250
Dormait alors profondément.
2251
Son chien dormait aussi, comme aussi sa musette ;
2252
La plupart des brebis dormaient pareillement.
2254
L’hypocrite les laissa faire,
2255
Et pour pouvoir mener vers son fort les brebis
2257
Il voulut ajouter la parole aux habits,
2259
Chose qu’il croyait nécessaire.
2261
Mais cela gâta son affaire :
2262
Il ne put du pasteur contrefaire la voix.
2263
Le ton dont il parla fit retentir les bois,
2265
Et découvrit tout le mystère.
2267
Chacun se réveille à ce son,
2269
Les brebis, le chien, le garçon.
2271
Le pauvre Loup, dans cet esclandre,
2273
Empêché par son hoqueton,
2275
Ne put ni fuir ni se défendre.
2276
Toujours par quelque endroit fourbes se laissent prendre.
2278
Quiconque est Loup agisse en loup ;
2280
C’est le plus certain de beaucoup.
Les Grenouilles qui demandent un Roi
2284
Les Grenouilles, se lassant
2286
De l’état démocratique,
2288
Par leurs clameurs firent tant
2289
Que Jupin les soumit au pouvoir monarchique.
2290
Il leur tomba du ciel un Roi tout pacifique :
2291
Ce Roi fit toutefois un tel bruit en tombant,
2293
Que la gent marécageuse,
2295
Gent fort sotte et fort peureuse,
2297
S’alla cacher sous les eaux,
2299
Dans les joncs, dans les roseaux,
2301
Dans les trous du marécage,
2302
Sans oser de longtemps regarder au visage
2303
Celui qu’elles croyaient être un géant nouveau ;
2305
Or c’était un soliveau,
2306
De qui la gravité fit peur à la première
2308
Qui, de le voir s’aventurant,
2310
Osa bien quitter sa tanière.
2312
Elle approcha, mais en tremblant.
2313
Une autre la suivit, une autre en fit autant,
2315
Il en vint une fourmilière ;
2316
Et leur troupe à la fin se rendit familière
2318
Jusqu’à sauter sur l’épaule du Roi.
2319
Le bon Sire le souffre, et se tient toujours coi.
2320
Jupin en a bientôt la cervelle rompue.
2321
« Donnez-nous, dit ce peuple, un Roi qui se remue. »
2322
Le Monarque des Dieux leur envoie une Grue,
2324
Qui les croque, qui les tue,
2326
Qui les gobe à son plaisir,
2328
Et Grenouilles de se plaindre ;
2329
Et Jupin de leur dire : « Eh quoi ! votre désir
2331
À ses lois croit-il nous astreindre ?
2333
Vous auriez dû premièrement
2335
Garder votre gouvernement ;
2336
Mais, ne l’ayant pas fait, il vous devait suffire
2337
Que votre premier Roi fût débonnaire et doux :
2339
De celui-ci contentez-vous,
2341
De peur d’en rencontrer un pire. »
Le Renard et le Bouc
2345
Capitaine Renard allait de compagnie
2346
Avec son ami Bouc des plus hauts encornés.
2347
Celui-ci ne voyait pas plus loin que son nez ;
2348
L’autre était passé maître en fait de tromperie.
2349
La soif les obligea de descendre en un puits.
2351
Là chacun d’eux se désaltère.
2352
Après qu’abondamment tous deux en eurent pris,
2353
Le Renard dit au Bouc : « Que ferons-nous, compère ?
2354
Ce n’est pas tout de boire, il faut sortir d’ici.
2355
Lève tes pieds en haut, et tes cornes aussi ;
2356
Mets-les contre le mur. Le long de ton échine
2358
Je grimperai premièrement ;
2360
Puis sur tes cornes m’élevant,
2362
À l’aide de cette machine,
2364
De ce lieu-ci je sortirai,
2366
Après quoi je t’en tirerai.
2367
– Par ma barbe, dit l’autre, il est bon ; et je loue
2369
Les gens bien sensés comme toi.
2371
Je n’aurais jamais, quant à moi,
2373
Trouvé ce secret, je l’avoue. »
2374
Le Renard sort du puits, laisse son compagnon,
2376
Et vous lui fait un beau sermon
2378
Pour l’exhorter à patience.
2379
« Si le ciel t’eût, dit-il, donné par excellence
2380
Autant de jugement que de barbe au menton,
2382
Tu n’aurais pas, à la légère,
2383
Descendu dans ce puits. Or, adieu, j’en suis hors.
2384
Tâche de t’en tirer, et fais tous tes efforts :
2386
Car pour moi, j’ai certaine affaire
2387
Qui ne me permet pas d’arrêter en chemin. »
2388
En toute chose il faut considérer la fin.
L’Aigle, la Laie, et la Chatte
2392
L’Aigle avait ses petits au haut d’un arbre creux.
2394
La Laie au pied, la Chatte entre les deux ;
2395
Et sans s’incommoder, moyennant ce partage,
2396
Mères et nourrissons faisaient leur tripotage.
2397
La Chatte détruisit par sa fourbe l’accord.
2398
Elle grimpa chez l’Aigle, et lui dit : « Notre mort
2399
(Au moins de nos enfants, car c’est tout un aux mères)
2401
Ne tardera possible guères.
2402
Voyez-vous à nos pieds fouir incessamment
2403
Cette maudite Laie, et creuser une mine ?
2404
C’est pour déraciner le chêne assurément,
2405
Et de nos nourrissons attirer la ruine.
2407
L’arbre tombant, ils seront dévorés :
2409
Qu’ils s’en tiennent pour assurés.
2410
S’il m’en restait un seul, j’adoucirais ma plainte. »
2411
Au partir de ce lieu, qu’elle remplit de crainte,
2413
La perfide descend tout droit
2415
À l’endroit
2417
Où la Laie était en gésine.
2419
« Ma bonne amie et ma voisine,
2421
Lui dit-elle tout bas, je vous donne un avis :
2422
L’Aigle, si vous sortez, fondra sur vos petits :
2424
Obligez-moi de n’en rien dire ;
2426
Son courroux tomberait sur moi. »
2427
Dans cette autre famille ayant semé l’effroi,
2429
La Chatte en son trou se retire.
2430
L’Aigle n’ose sortir, ni pourvoir aux besoins
2431
De ses petits ; la Laie encore moins :
2432
Sottes de ne pas voir que le plus grand des soins,
2434
Ce doit être celui d’éviter la famine.
2435
À demeurer chez soi l’une et l’autre s’obstine
2436
Pour secourir les siens dedans l’occasion :
2438
L’oiseau royal, en cas de mine,
2440
La Laie, en cas d’irruption.
2441
La faim détruisit tout : il ne resta personne.
2442
De la gent marcassine et de la gent aiglonne,
2444
Qui n’allât de vie à trépas :
2446
Grand renfort pour messieurs les Chats.
2448
Que ne sait point ourdir une langue traîtresse
2450
Par sa pernicieuse adresse !
2452
Des malheurs qui sont sortis
2454
De la boîte de Pandore,
2455
Celui qu’à meilleur droit tout l’Univers abhorre,
2457
C’est la fourbe, à mon avis.
L’Ivrogne et sa Femme
2461
Chacun a son défaut où toujours il revient :
2463
Honte ni peur n’y remédie.
2465
Sur ce propos, d’un conte il me souvient :
2467
Je ne dis rien que je n’appuie
2469
De quelque exemple. Un suppôt de Bacchus
2470
Altérait sa santé, son esprit et sa bourse.
2471
Telles gens n’ont pas fait la moitié de leur course
2473
Qu’ils sont au bout de leurs écus.
2474
Un jour que celui-ci, plein du jus de la treille,
2475
Avait laissé ses sens au fond d’une bouteille,
2476
Sa femme l’enferma dans un certain tombeau.
2478
Là, les vapeurs du vin nouveau
2479
Cuvèrent à loisir. À son réveil il trouve
2480
L’attirail de la mort à l’entour de son corps :
2482
Un luminaire, un drap des morts.
2483
« Oh ! dit-il, qu’est ceci ? Ma femme est-elle veuve ? »
2484
Là-dessus, son épouse, en habit d’Alecton,
2485
Masquée, et de sa voix contrefaisant le ton,
2486
Vient au prétendu mort, approche de sa bière,
2488
Lui présente un chaudeau propre pour Lucifer.
2489
L’époux alors ne doute en aucune manière
2491
Qu’il ne soit citoyen d’enfer.
2492
« Quelle personne es-tu ? dit-il à ce fantôme.
2494
– La cellerière du royaume
2495
De Satan, reprit-elle ; et je porte à manger
2497
À ceux qu’enclôt la tombe noire. »
2499
Le mari repart, sans songer :
2501
« Tu ne leur portes point à boire ? »
La Goutte et l’Araignée
2505
Quand l’Enfer eut produit la Goutte et l’Araignée,
2506
« Mes filles, leur dit-il, vous pouvez vous vanter
2508
D’être pour l’humaine lignée
2510
Également à redouter.
2511
Or, avisons aux lieux qu’il vous faut habiter.
2513
Voyez-vous ces cases étroites,
2514
Et ces palais si grands, si beaux, si bien dorés ?
2515
Je me suis proposé d’en faire vos retraites.
2517
Tenez donc, voici deux bûchettes ;
2519
Accommodez-vous, ou tirez.
2520
– Il n’est rien, dit l’Aragne, aux cases qui me plaise. »
2521
L’autre, tout au rebours, voyant les palais pleins
2523
De ces gens nommés médecins,
2524
Ne crut pas y pouvoir demeurer à son aise.
2525
Elle prend l’autre lot, y plante le piquet,
2526
S’étend à son plaisir sur l’orteil d’un pauvre homme,
2527
Disant : « Je ne crois pas qu’en ce poste je chomme,
2528
Ni que d’en déloger et faire mon paquet
2530
Jamais Hippocrate me somme. »
2531
L’Aragne cependant se campe en un lambris,
2532
Comme si de ces lieux elle eût fait bail à vie,
2533
Travaille à demeurer : voilà sa toile ourdie,
2535
Voilà des moucherons de pris.
2536
Une servante vient balayer tout l’ouvrage.
2537
Autre toile tissue, autre coup de balai.
2538
Le pauvre bestion tous les jours déménage.
2540
Enfin, après un vain essai,
2541
Il va trouver la Goutte. Elle était en campagne,
2543
Plus malheureuse mille fois
2545
Que la plus malheureuse Aragne.
2546
Son hôte la menait tantôt fendre du bois,
2547
Tantôt fouir, houer. Goutte bien tracassée
2549
Est, dit-on, à demi pansée.
2550
« Oh ! je ne saurais plus, dit-elle, y résister.
2551
Changeons, ma sœur l’Aragne. » Et l’autre d’écouter :
2552
Elle la prend au mot, se glisse en la cabane :
2553
Point de coup de balai qui l’oblige à changer.
2554
La Goutte, d’autre part, va tout droit se loger
2556
Chez un prélat qu’elle condamne
2558
À jamais du lit ne bouger.
2559
Cataplasmes, Dieu sait ! Les gens n’ont point de honte
2560
De faire aller le mal toujours de pis en pis.
2561
L’une et l’autre trouva de la sorte son compte,
2562
Et fit très sagement de changer de logis.
Le Loup et la Cigogne
2566
Les loups mangent gloutonnement.
2568
Un Loup donc étant de frairie
2570
Se pressa, dit-on, tellement
2572
Qu’il en pensa perdre la vie :
2573
Un os lui demeura bien avant au gosier.
2574
De bonheur pour ce loup, qui ne pouvait crier,
2576
Près de là passe une Cigogne.
2578
Il lui fait signe ; elle accourt.
2579
Voilà l’opératrice aussitôt en besogne.
2580
Elle retira l’os ; puis, pour un si bon tour,
2582
Elle demanda son salaire.
2584
« Votre salaire ? dit le Loup :
2586
Vous riez, ma bonne commère !
2588
Quoi ! ce n’est pas encore beaucoup
2589
D’avoir de mon gosier retiré votre cou ?
2591
Allez, vous êtes une ingrate :
2593
Ne tombez jamais sous ma patte. »
Le Lion abattu par l’homme
2597
On exposait une peinture
2599
Où l’artisan avait tracé
2601
Un lion d’immense stature
2603
Par un seul homme terrassé.
2605
Les regardants en tiraient gloire.
2606
Un Lion en passant rabattit leur caquet :
2608
« Je vois bien, dit-il, qu’en effet
2610
On vous donne ici la victoire ;
2612
Mais l’ouvrier vous a déçus :
2614
Il avait liberté de feindre.
2615
Avec plus de raison nous aurions le dessus,
2617
Si mes confrères savaient peindre. »
Le Renard et les Raisins
2621
Certain Renard gascon, d’autres disent normand,
2622
Mourant presque de faim, vit au haut d’une treille
2624
Des raisins mûrs apparemment,
2626
Et couverts d’une peau vermeille.
2627
Le galant en eût fait volontiers un repas ;
2629
Mais comme il n’y pouvait atteindre :
2630
« Ils sont trop verts, dit-il, et bons pour des goujats. »
2632
Fit-il pas mieux que de se plaindre ?
Le Cygne et le Cuisinier
2636
Dans une ménagerie
2638
De volatiles remplie
2640
Vivaient le Cygne et l’Oison :
2641
Celui-là destiné pour les regards du maître ;
2642
Celui-ci, pour son goût : l’un qui se piquait d’être
2643
Commensal du jardin, l’autre, de la maison.
2644
Des fossés du château faisant leurs galeries,
2645
Tantôt on les eût vus côte à côte nager,
2646
Tantôt courir sur l’onde, et tantôt se plonger,
2647
Sans pouvoir satisfaire à leurs vaines envies.
2648
Un jour le Cuisinier, ayant trop bu d’un coup,
2649
Prit pour oison le Cygne ; et le tenant au cou,
2650
Il allait l’égorger, puis le mettre en potage.
2651
L’oiseau, prêt à mourir, se plaint en son ramage.
2653
Le Cuisinier fut fort surpris,
2655
Et vit bien qu’il s’était mépris.
2656
« Quoi ? je mettrais, dit-il, un tel chanteur en soupe !
2657
Non, non, ne plaise aux Dieux que jamais ma main coupe
2659
La gorge à qui s’en sert si bien ! »
2660
Ainsi dans les dangers qui nous suivent en croupe
2662
Le doux parler ne nuit de rien.
Les Loups et les Brebis
2666
Après mille ans et plus de guerre déclarée,
2667
Les Loups firent la paix avecque les Brebis.
2668
C’était apparemment le bien des deux partis ;
2669
Car si les Loups mangeaient mainte bête égarée,
2670
Les bergers de leur peau se faisaient maints habits.
2671
Jamais de liberté, ni pour les pâturages,
2673
Ni d’autre part pour les carnages :
2674
Ils ne pouvaient jouir qu’en tremblant de leurs biens.
2675
La paix se conclut donc : on donne des otages ;
2676
Les Loups, leurs louveteaux ; et les Brebis, leurs chiens.
2677
L’échange en étant fait aux formes ordinaires
2679
Et réglé par des commissaires,
2680
Au bout de quelque temps que messieurs les louvats
2681
Se virent Loups parfaits et friands de tuerie,
2682
Ils vous prennent le temps que dans la bergerie
2684
Messieurs les Bergers n’étaient pas,
2685
Étranglent la moitié des agneaux les plus gras,
2686
Les emportent aux dents, dans les bois se retirent.
2687
Ils avaient averti leurs gens secrètement.
2689
Les chiens, qui, sur leur foi, reposaient sûrement,
2691
Furent étranglés en dormant :
2692
Cela fut sitôt fait qu’à peine ils le sentirent.
2693
Tout fut mis en morceaux ; un seul n’en échappa.
2695
Nous pouvons conclure de là
2696
Qu’il faut faire aux méchants guerre continuelle.
2698
La paix est fort bonne de soi,
2700
J’en conviens ; mais de quoi sert-elle
2702
Avec des ennemis sans foi ?
Le Lion devenu vieux
2706
Le Lion, terreur des forêts,
2707
Chargé d’ans et pleurant son antique prouesse,
2708
Fut enfin attaqué par ses propres sujets,
2710
Devenus forts par sa faiblesse.
2711
Le Cheval s’approchant lui donne un coup de pied ;
2712
Le Loup, un coup de dent, le Bœuf un coup de corne.
2713
Le malheureux Lion, languissant, triste, et morne,
2714
Peut à peine rugir, par l’âge estropié.
2715
Il attend son destin, sans faire aucunes plaintes ;
2716
Quand voyant l’Âne même à son antre accourir :
2717
« Ah ! c’est trop, lui dit-il ; je voulais bien mourir ;
2718
Mais c’est mourir deux fois que souffrir tes atteintes. »
Philomèle et Progné
2722
Autrefois Progné l’hirondelle,
2724
De sa demeure s’écarta,
2726
Et loin des villes s’emporta
2727
Dans un bois où chantait la pauvre Philomèle.
2728
« Ma sœur, lui dit Progné, comment vous portez-vous ?
2729
Voici tantôt mille ans que l’on ne vous a vue :
2730
Je ne me souviens point que vous soyez venue,
2731
Depuis le temps de Thrace, habiter parmi nous.
2733
Dites-moi, que pensez-vous faire ?
2734
Ne quitterez-vous point ce séjour solitaire ?
2735
– Ah ! reprit Philomèle, en est-il de plus doux ? »
2736
Progné lui repartit : « Eh quoi ? cette musique,
2738
Pour ne chanter qu’aux animaux,
2740
Tout au plus à quelque rustique ?
2741
Le désert est-il fait pour des talents si beaux ?
2742
Venez faire aux cités éclater leurs merveilles.
2744
Aussi bien, en voyant les bois,
2745
Sans cesse il vous souvient que Térée autrefois,
2747
Parmi des demeures pareilles,
2749
Exerça sa fureur sur vos divins appas.
2750
– Et c’est le souvenir d’un si cruel outrage
2751
Qui fait, reprit sa sœur, que je ne vous suis pas.
2753
En voyant les hommes, hélas !
2755
Il m’en souvient bien davantage. »
La Femme noyée
2759
Je ne suis pas de ceux qui disent : « Ce n’est rien :
2761
C’est une femme qui se noie. »
2762
Je dis que c’est beaucoup ; et ce sexe vaut bien
2763
Que nous le regrettions, puisqu’il fait notre joie.
2764
Ce que j’avance ici n’est point hors de propos,
2766
Puisqu’il s’agit en cette fable,
2768
D’une femme qui dans les flots
2769
Avait fini ses jours par un sort déplorable.
2771
Son époux en cherchait le corps,
2773
Pour lui rendre, en cette aventure,
2775
Les honneurs de la sépulture.
2777
Il arriva que sur les bords
2779
Du fleuve auteur de sa disgrâce,
2780
Des gens se promenaient ignorant l’accident.
2782
Ce mari donc leur demandant
2783
S’ils n’avaient de sa femme aperçu nulle trace :
2784
« Nulle, reprit l’un d’eux ; mais cherchez-la plus bas ;
2786
Suivez le fil de la rivière. »
2787
Un autre repartit : « Non, ne le suivez pas ;
2789
Rebroussez plutôt en arrière :
2790
Quelle que soit la pente et l’inclination
2792
Dont l’eau par sa course l’emporte,
2794
L’esprit de contradiction
2796
L’aura fait flotter d’autre sorte. »
2798
Cet homme se raillait assez hors de saison.
2800
Quant à l’humeur contredisante,
2802
Je ne sais s’il avait raison ;
2804
Mais que cette humeur soit ou non
2806
Le défaut du sexe et sa pente,
2808
Quiconque avec elle naîtra
2810
Sans faute avec elle mourra,
2812
Et jusqu’au bout contredira,
2814
Et, s’il peut, encor par-delà.
La Belette entrée dans un grenier
2818
Damoiselle Belette, au corps long et fluet,
2819
Entra dans un grenier par un trou fort étroit :
2821
Elle sortait de maladie.
2823
Là, vivant à discrétion,
2825
La galante fit chère lie,
2826
Mangea, rongea : Dieu sait la vie,
2827
Et le lard qui périt en cette occasion !
2829
La voilà, pour conclusion,
2831
Grasse, mafflue et rebondie.
2832
Au bout de la semaine, ayant dîné son soû,
2833
Elle entend quelque bruit, veut sortir par le trou,
2834
Ne peut plus repasser, et croit s’être méprise
2836
Après avoir fait quelques tours,
2837
« C’est, dit-elle, l’endroit : me voilà bien surprise ;
2838
J’ai passé par ici depuis cinq ou six jours. »
2840
Un Rat, qui la voyait en peine,
2841
Lui dit : « Vous aviez lors la panse un peu moins pleine.
2842
Vous êtes maigre entrée, il faut maigre sortir.
2843
Ce que je vous dis là, l’on le dit à bien d’autres ;
2845
Mais ne confondons point, par trop approfondir,
2847
Leurs affaires avec les vôtres. »
Le Chat et un vieux Rat
2851
J’ai lu chez un conteur de Fables,
2852
Qu’un second Rodilard, l’Alexandre des Chats,
2854
L’Attila, le fléau des Rats,
2856
Rendait ces derniers misérables :
2858
J’ai lu, dis-je, en certain auteur,
2860
Que ce Chat exterminateur,
2861
Vrai Cerbère, était craint une lieue à la ronde :
2862
Il voulait de souris dépeupler tout le monde.
2863
Les planches qu’on suspend sur un léger appui,
2865
La mort-aux-rats, les souricières,
2867
N’étaient que jeux au prix de lui.
2869
Comme il voit que dans leurs tanières
2871
Les souris étaient prisonnières,
2872
Qu’elles n’osaient sortir, qu’il avait beau chercher,
2873
Le galant fait le mort, et du haut d’un plancher
2874
Se pend la tête en bas : la bête scélérate
2875
À de certains cordons se tenait par la patte.
2876
Le peuple des souris croit que c’est châtiment,
2877
Qu’il a fait un larcin de rôt ou de fromage,
2879
Égratigné quelqu’un, causé quelque dommage,
2880
Enfin, qu’on a pendu le mauvais garnement.
2882
Toutes, dis-je, unanimement
2883
Se promettent de rire à son enterrement,
2884
Mettent le nez en l’air, montrent un peu la tête,
2886
Puis rentrent dans leurs nids à rats,
2888
Puis ressortant font quatre pas,
2890
Puis enfin se mettent en quête.
2892
Mais voici bien une autre fête :
2893
Le pendu ressuscite ; et, sur ses pieds tombant,
2895
Attrape les plus paresseuses.
2896
« Nous en savons plus d’un, dit-il en les gobant :
2897
C’est tour de vieille guerre ; et vos cavernes creuses
2898
Ne vous sauveront pas, je vous en avertis :
2900
Vous viendrez toutes au logis. »
2901
Il prophétisait vrai : notre maître Mitis,
2902
Pour la seconde fois, les trompe et les affine,
2904
Blanchit sa robe et s’enfarine,
2906
Et, de la sorte déguisé,
2907
Se niche et se blottit dans une huche ouverte.
2909
Ce fut à lui bien avisé :
2911
La gent trotte-menu s’en vient chercher sa perte.
2912
Un Rat, sans plus, s’abstient d’aller flairer autour :
2913
C’était un vieux routier, il savait plus d’un tour ;
2914
Même il avait perdu sa queue à la bataille.
2915
« Ce bloc enfariné ne me dit rien qui vaille,
2916
S’écria-t-il de loin au général des chats.
2917
Je soupçonne dessous encore quelque machine.
2919
Rien ne te sert d’être farine ;
2920
Car, quand tu serais sac, je n’approcherais pas. »
2921
C’était bien dit à lui ; j’approuve sa prudence :
2923
Il était expérimenté,
2925
Et savait que la méfiance
2927
Est mère de la sûreté.
Livre quatrième
Le Lion amoureux
2933
à Mademoiselle de Sevigné.
2935
Sévigné, de qui les attraits
2936
Servent aux Grâces de modèle,
2937
Et qui naquîtes toute belle,
2938
À votre indifférence près,
2939
Pourriez-vous être favorable
2940
Aux jeux innocents d’une fable,
2941
Et voir, sans vous épouvanter,
2942
Un Lion qu’Amour sut dompter ?
2943
Amour est un étrange maître.
2944
Heureux qui peut ne le connaître
2945
Que par récit, lui ni ses Coups !
2946
Quand on en parle devant vous,
2947
Si la vérité vous offense,
2948
La fable au moins se peut souffrir :
2949
Celle-ci prend bien l’assurance
2950
De venir à vos pieds s’offrir,
2951
Par zèle et par reconnaissance.
2953
Du temps que les bêtes parlaient,
2954
Les lions entre autres voulaient
2955
Être admis dans notre alliance.
2956
Pourquoi non ? puisque leur engeance
2957
Valait la nôtre en ce temps-là,
2958
Ayant courage, intelligence,
2959
Et belle hure outre cela.
2960
Voici comment il en alla :
2961
Un Lion de haut parentage,
2962
En passant par un certain pré,
2963
Rencontra Bergère à son gré :
2964
Il la demande en mariage.
2965
Le père aurait fort souhaité
2966
Quelque gendre un peu moins terrible.
2967
La donner lui semblait bien dur ;
2968
La refuser n’était pas sûr ;
2969
Même un refus eût fait, possible,
2970
Qu’on eût vu quelque beau matin
2971
Un mariage clandestin.
2972
Car outre qu’en toute manière
2973
La belle était pour les gens fiers,
2974
Fille se coiffe volontiers
2976
D’amoureux à longue crinière.
2977
Le père donc ouvertement
2978
N’osant renvoyer notre amant,
2979
Lui dit : « Ma fille est délicate ;
2980
Vos griffes la pourront blesser
2981
Quand vous voudrez la caresser.
2982
Permettez donc qu’à chaque patte
2983
On vous les rogne, et pour les dents,
2984
Qu’on vous les lime en même temps :
2985
Vos baisers en seront moins rudes,
2986
Et pour vous plus délicieux ;
2987
Car ma fille y répondra mieux,
2988
Étant sans ces inquiétudes. »
2989
Le Lion consent à cela,
2990
Tant son âme était aveuglée !
2991
Sans dents ni griffes le voilà,
2992
Comme place démantelée.
2993
On lâcha sur lui quelques chiens :
2994
Il fit fort peu de résistance.
2996
Amour, Amour, quand tu nous tiens
2997
On peut bien dire : « Adieu prudence. »
Le Berger et la Mer
3001
Du rapport d’un troupeau, dont il vivait sans soins,
3002
Se contenta longtemps un voisin :
3004
Si sa fortune était petite,
3006
Elle était sûre tout au moins.
3007
À la fin, les trésors déchargés sur la plage
3008
Le tentèrent si bien qu’il vendit son troupeau,
3009
Trafiqua de l’argent, le mit entier sur l’eau.
3011
Cet argent périt par naufrage.
3012
Son maître fut réduit à garder les brebis,
3013
Non plus berger en chef comme il était jadis,
3014
Quand ses propres moutons paissaient sur le rivage :
3015
Celui qui s’était vu Corydon ou Tircis
3017
Fut Pierrot, et rien davantage.
3018
Au bout de quelque temps il fit quelques profits,
3020
Racheta des bêtes à laine ;
3021
Et comme un jour les vents, retenant leur haleine,
3022
Laissaient paisiblement aborder les vaisseaux :
3023
« Vous voulez de l’argent, ô mesdames les Eaux,
3024
Dit-il ; adressez-vous, je vous prie, à quelque autre :
3026
Ma foi ! vous n’aurez pas le nôtre. »
3028
Ceci n’est pas un conte à plaisir inventé.
3030
Je me sers de la vérité
3032
Pour montrer, par expérience,
3034
Qu’un sou, quand il est assuré,
3036
Vaut mieux que cinq en espérance ;
3037
Qu’il se faut contenter de sa condition ;
3038
Qu’aux conseils de la mer et de l’ambition
3040
Nous devons fermer les oreilles.
3041
Pour un qui s’en louera, dix mille s’en plaindront.
3043
La mer promet monts et merveilles :
3044
Fiez-vous-y, les vents et les voleurs viendront.
La Mouche et la Fourmi
3048
La Mouche et la Fourmi contestaient de leur prix.
3050
« Ô Jupiter ! dit la première,
3051
Faut-il que l’amour-propre aveugle les esprits
3053
D’une si terrible manière,
3055
Qu’un vil et rampant animal
3056
À la fille de l’air ose se dire égal !
3057
Je hante les palais, je m’assieds à ta table :
3058
Si l’on t’immole un bœuf, j’en goûte devant toi ;
3059
Pendant que celle-ci, chétive et misérable,
3060
Vit trois jours d’un fétu qu’elle a traîné chez soi.
3062
Mais, ma mignonne, dites-moi,
3063
Vous campez-vous jamais sur la tête d’un roi
3065
D’un empereur, ou d’une belle ?
3066
Je le fais ; et je baise un beau sein quand je veux ;
3068
Je me joue entre des cheveux ;
3069
Je rehausse d’un teint la blancheur naturelle ;
3070
Et la dernière main que met à sa beauté
3072
Une femme allant en conquête,
3073
C’est un ajustement des mouches emprunté.
3075
Puis allez-moi rompre la tête
3077
De vos greniers ! – Avez-vous dit ?
3079
Lui répliqua la ménagère.
3080
Vous hantez les palais ; mais on vous y maudit.
3082
Et quant à goûter la première
3084
De ce qu’on sert devant les Dieux,
3086
Croyez-vous qu’il en vaille mieux ?
3087
Si vous entrez partout, aussi font les profanes.
3088
Sur la tête des rois et sur celle des ânes
3089
Vous allez vous planter, je n’en disconviens pas ;
3091
Et je sais que d’un prompt trépas
3092
Cette importunité bien souvent est punie.
3093
Certain ajustement, dites-vous, rend jolie.
3094
J’en conviens : il est noir ainsi que vous et moi.
3095
Je veux qu’il ait nom mouche : est-ce un sujet pourquoi
3097
Vous fassiez assez sonner vos mérites ?
3098
Nomme-t-on pas aussi mouches les parasites ?
3099
Cessez donc de tenir un langage si vain :
3101
N’ayez plus ces hautes pensées.
3103
Les mouches de cour sont chassées ;
3104
Les mouchards sont pendus ; et vous mourrez de faim,
3106
De froid, de langueur, de misère,
3107
Quand Phébus régnera sur un autre hémisphère.
3108
Alors je jouirai du fruit de mes travaux.
3110
Je n’irai, par monts ni par vaux,
3112
M’exposer au vent, à la pluie ;
3114
Je vivrai sans mélancolie :
3115
Le soin que j’aurai pris de soin m’exemptera.
3117
Je vous enseignerai par là
3118
Ce que c’est qu’une fausse ou véritable gloire.
3119
Adieu ; je perds le temps : laissez-moi travailler ;
3121
Ni mon grenier, ni mon armoire
3123
Ne se remplit à babiller. »
Le Jardinier et son Seigneur
3127
Un amateur du jardinage,
3129
Demi-bourgeois, demi-manant,
3131
Possédait en certain village
3132
Un jardin assez propre, et le clos attenant.
3133
Il avait de plant vif fermé cette étendue.
3134
Là croissait à plaisir l’oseille et la laitue,
3135
De quoi faire à Margot pour sa fête un bouquet,
3136
Peu de jasmin d’Espagne, et force serpolet.
3137
Cette félicité par un lièvre troublée
3138
Fit qu’au Seigneur du Bourg notre homme se plaignit.
3139
« Ce maudit animal vient prendre sa goulée
3140
Soir et matin, dit-il, et des pièges se rit ;
3141
Les pierres, les bâtons y perdent leur crédit :
3142
Il est sorcier, je crois. – Sorcier ? je l’en défie,
3143
Repartit le Seigneur. Fût-il diable, Miraut,
3144
En dépit de ses tours, l’attrapera bientôt.
3145
Je vous en déferai, bonhomme, sur ma vie.
3146
– Et quand ? – Et dès demain, sans tarder plus longtemps. »
3147
La partie ainsi faite, il vient avec ses gens.
3149
« Çà, déjeunons, dit-il : vos poulets sont-ils tendres ?
3150
La fille du logis, qu’on vous voie, approchez :
3151
Quand la marierons-nous ? quand aurons-nous des gendres ?
3152
Bonhomme, c’est ce coup qu’il faut, vous m’entendez
3154
Qu’il faut fouiller à l’escarcelle. »
3155
Disant ces mots, il fait connaissance avec elle,
3157
Auprès de lui la fait asseoir,
3158
Prend une main, un bras, lève un coin du mouchoir,
3160
Toutes sottises dont la belle
3162
Se défend avec grand respect ;
3163
Tant qu’au père à la fin cela devient suspect.
3164
Cependant on fricasse, on se rue en cuisine.
3165
« De quand sont vos jambons ? ils ont fort bonne mine.
3166
– Monsieur, ils sont à vous. – Vraiment ! dit le Seigneur,
3168
Je les reçois, et de bon cœur. »
3169
Il déjeune très bien ; aussi fait sa famille,
3170
Chiens, chevaux, et valets, tous gens bien endentés :
3171
Il commande chez l’hôte, y prend des libertés,
3173
Boit son vin, caresse sa fille.
3174
L’embarras des chasseurs succède au déjeuné.
3176
Chacun s’anime et se prépare :
3178
Les trompes et les cors font un tel tintamarre
3180
Que le bonhomme est étonné.
3181
Le pis fut que l’on mit en piteux équipage
3182
Le pauvre potager ; adieu planches, carreaux ;
3184
Adieu chicorée et poireaux ;
3186
Adieu de quoi mettre au potage.
3187
Le lièvre était gîté dessous un maître chou.
3188
On le quête ; on le lance, il s’enfuit par un trou,
3189
Non pas trou, mais trouée, horrible et large plaie
3191
Que l’on fit à la pauvre haie
3192
Par ordre du Seigneur ; car il eût été mal
3193
Qu’on n’eût pu du jardin sortir tout à cheval.
3194
Le bonhomme disait : « Ce sont là jeux de prince. »
3195
Mais on le laissait dire ; et les chiens et les gens
3196
Firent plus de dégât en une heure de temps
3198
Que n’en auraient fait en cent ans
3200
Tous les lièvres de la province.
3202
Petits princes, videz vos débats entre vous :
3203
De recourir aux rois vous seriez de grands fous.
3204
Il ne les faut jamais engager dans vos guerres,
3206
Ni les faire entrer sur vos terres.
L’Âne et le petit Chien
3210
Ne forçons point notre talent,
3212
Nous ne ferions rien avec grâce :
3214
Jamais un lourdaud, quoi qu’il fasse,
3215
Ne saurait passer pour galant.
3216
Peu de gens, que le ciel chérit et gratifie,
3217
Ont le don d’agréer infus avec la vie.
3219
C’est un point qu’il leur faut laisser,
3220
Et ne pas ressembler à l’Âne de la Fable,
3222
Qui, pour se rendre plus aimable
3223
Et plus cher à son maître, alla le caresser.
3225
« Comment ? disait-il en son âme,
3227
Ce Chien, parce qu’il est mignon,
3229
Vivra de pair à compagnon
3231
Avec monsieur, avec madame ;
3233
Et j’aurai des coups de bâton ?
3235
Que fait-il ? il donne la patte ;
3237
Puis aussitôt il est baisé :
3238
S’il en faut faire autant afin que l’on me flatte,
3240
Cela n’est pas bien malaisé. »
3242
Dans cette admirable pensée,
3243
Voyant son maître en joie, il s’en vient lourdement,
3245
Lève une corne toute usée,
3246
La lui porte au menton fort amoureusement,
3247
Non sans accompagner, pour plus grand ornement,
3248
De son chant gracieux cette action hardie.
3249
« Oh ! oh ! quelle caresse ! et quelle mélodie !
3250
Dit le maître aussitôt. Holà, Martin-bâton ! »
3251
Martin-bâton accourt ; l’Âne change de ton.
3253
Ainsi finit la comédie.
Le Combat des Rats et des Belettes
3257
La nation des Belettes,
3258
Non plus que celle des Chats,
3259
Ne veut aucun bien aux Rats ;
3260
Et, sans les portes étroites
3261
De leurs habitations,
3262
L’animal à longue échine
3263
En ferait, je m’imagine,
3264
De grandes destructions.
3265
Or une certaine année
3266
Qu’il en était à foison,
3267
Leur roi, nommé Ratapon,
3268
Mit en campagne une armée.
3269
Les Belettes, de leur part,
3270
Déployèrent l’étendard.
3271
Si l’on croit la renommée,
3272
La victoire balança :
3273
Plus d’un guéret s’engraissa
3274
Du sang de plus d’une bande.
3275
Mais la perte la plus grande
3277
Tomba presque en tous endroits
3278
Sur le peuple souriquois.
3279
Sa déroute fut entière,
3280
Quoi que pût faire Artarpax,
3281
Psicarpax, Méridarpax,
3282
Qui, tout couverts de poussière,
3283
Soutinrent assez longtemps
3284
Les efforts des combattants.
3285
Leur résistance fut vaine :
3286
Il fallut céder au sort :
3287
Chacun s’enfuit au plus fort,
3288
Tant soldat que capitaine.
3289
Les princes périrent tous.
3290
La racaille, dans des trous
3291
Trouvant sa retraite prête,
3292
Se sauva sans grand travail.
3293
Mais les seigneurs sur leur tête
3294
Ayant chacun un plumail,
3295
Des cornes ou des aigrettes,
3296
Soit comme marques d’honneur,
3297
Soit afin que les Belettes
3299
En conçussent plus de peur,
3300
Cela causa leur malheur.
3301
Trou, ni fente, ni crevasse
3302
Ne fut large assez pour eux,
3303
Au lieu que la populace
3304
Entrait dans les moindres creux.
3305
La principale jonchée
3306
Fut donc des principaux Rats.
3308
Une tête empanachée
3309
N’est pas petit embarras.
3310
Le trop superbe équipage
3311
Peut souvent en un passage
3312
Causer du retardement.
3313
Les petits, en toute affaire
3314
Esquivent fort aisément ;
3315
Les grands ne le peuvent faire.
Le Singe et le Dauphin
3319
C’était chez les Grecs un usage
3320
Que sur la mer tous voyageurs
3321
Menaient avec eux en voyage
3322
Singes et chiens de bateleurs.
3323
Un navire en cet équipage
3324
Non loin d’Athènes fit naufrage,
3325
Sans les dauphins tout eût péri.
3326
Cet animal est fort ami
3327
De notre espèce : en son histoire
3328
Pline le dit, il le faut croire.
3329
Il sauva donc tout ce qu’il put.
3330
Même un Singe en cette occurrence,
3331
Profitant de la ressemblance,
3332
Lui pensa devoir son salut.
3333
Un Dauphin le prit pour un homme,
3334
Et sur son dos le fit asseoir
3335
Si gravement qu’on eût cru voir
3336
Ce chanteur que tant on renomme.
3337
Le Dauphin l’allait mettre à bord,
3339
Quand, par hasard, il lui demande :
3340
« Êtes-vous d’Athènes la grande ?
3341
– Oui, dit l’autre ; on m’y connaît fort :
3342
S’il vous y survient quelque affaire,
3343
Employez-moi ; car mes parents
3344
Y tiennent tous les premiers rangs :
3345
Un mien cousin est Juge-maire. »
3346
Le Dauphin dit : « Bien grand merci :
3347
Et le Pirée a part aussi
3348
À l’honneur de votre présence ?
3349
Vous le voyez souvent, je pense ?
3350
– Tous les jours : il est mon ami,
3351
C’est une vieille connaissance. »
3352
Notre magot prit, pour ce coup,
3353
Le nom d’un port pour un nom d’homme.
3354
De telles gens il est beaucoup
3355
Qui prendraient Vaugirard pour Rome,
3356
Et qui, caquetants au plus dru,
3357
Parlent de tout, et n’ont rien vu.
3358
Le Dauphin rit, tourne la tête,
3359
Et, le magot considéré,
3361
Il s’aperçoit qu’il n’a tiré
3362
Du fond des eaux rien qu’une bête.
3363
Il l’y replonge, et va trouver
3364
Quelque homme afin de le sauver.
L’Homme et l’Idole de bois
3368
Certain Païen chez lui gardait un Dieu de bois,
3369
De ces dieux qui sont sourds, bien qu’ayants des oreilles.
3370
Le païen cependant s’en promettait merveilles.
3372
Il lui coûtait autant que trois.
3374
Ce n’étaient que vœux et qu’offrandes,
3375
Sacrifices de bœufs couronnés de guirlandes.
3377
Jamais Idole, quel qu’il fût,
3379
N’avait eu cuisine si grasse,
3380
Sans que, pour tout ce culte, à son hôte il échût
3381
Succession, trésor, gain au jeu, nulle grâce.
3382
Bien plus, si pour un sou d’orage en quelque endroit
3384
S’amassait d’une ou d’autre sorte,
3385
L’Homme en avait sa part, et sa bourse en souffrait.
3386
La pitance du Dieu n’en était pas moins forte.
3387
À la fin, se fâchant de n’en obtenir rien,
3388
Il vous prend un levier, met en pièces l’Idole,
3389
Le trouve rempli d’or : « Quand je t’ai fait du bien,
3390
M’as-tu valu, dit-il, seulement une obole ?
3391
Va, sors de mon logis : cherche d’autres autels.
3393
Tu ressembles aux naturels
3395
Malheureux, grossiers et stupides :
3396
On n’en peut rien tirer qu’avec le bâton.
3397
Plus je te remplissais, plus mes mains étaient vides :
3399
J’ai bien fait de changer de ton. »
Le Geai paré des plumes du Paon
3403
Un Paon muait ; un Geai prit son plumage ;
3405
Puis après se l’accommoda ;
3406
Puis parmi d’autres Paons tout fier se panada,
3408
Croyant être un beau personnage.
3409
Quelqu’un le reconnut : il se vit bafoué,
3411
Berné, sifflé, moqué, joué,
3412
Et par messieurs les Paons plumé d’étrange sorte ;
3413
Même vers ses pareils s’étant réfugié,
3415
Il fut par eux mis à la porte.
3417
Il est assez de geais à deux pieds comme lui,
3418
Qui se parent souvent des dépouilles d’autrui,
3420
Et que l’on nomme plagiaires.
3421
Je m’en tais ; et ne veux leur causer nul ennui :
3423
Ce ne sont pas là mes affaires.
Le Chameau et les Bâtons flottants
3427
Le premier qui vit un Chameau
3429
S’enfuit à cet objet nouveau ;
3430
Le second approcha ; le troisième osa faire
3432
Un licou pour le Dromadaire.
3433
L’accoutumance ainsi nous rend tout familier.
3434
Ce qui nous paraissait terrible et singulier
3436
S’apprivoise avec notre vue,
3438
Quand ce vient à la continue.
3439
Et puisque nous voici tombés sur ce sujet :
3441
On avait mis des gens au guet,
3442
Qui, voyant sur les eaux de loin certain objet,
3444
Ne purent s’empêcher de dire
3446
Que c’était un puissant navire.
3447
Quelques moments après, l’objet devient brûlot,
3449
Et puis nacelle, et puis ballot,
3451
Enfin bâtons flottants sur l’onde.
3453
J’en sais beaucoup, de par le monde
3455
À qui ceci conviendrait bien :
3456
De loin, c’est quelque chose, et de près, ce n’est rien.
La Grenouille et le Rat
3460
Tel, comme dit Merlin, cuide engeigner autrui,
3462
Qui souvent s’engeigne soi-même.
3463
J’ai regret que ce mot soit trop vieux aujourd’hui ;
3464
Il m’a toujours semblé d’une énergie extrême.
3465
Mais afin d’en venir au dessein que j’ai pris,
3466
Un Rat plein d’embonpoint, gras, et des mieux nourris,
3467
Et qui ne connaissait l’avent ni le carême,
3468
Sur le bord d’un marais égayait ses esprits.
3469
Une Grenouille approche, et lui dit en sa langue :
3470
« Venez me voir chez moi, je vous ferai festin. »
3472
Messire Rat promit soudain :
3473
Il n’était pas besoin de plus longue harangue.
3474
Elle allégua pourtant les délices du bain,
3475
La curiosité, le plaisir du voyage,
3476
Cent raretés à voir le long du marécage :
3477
Un jour il conterait à ses petits-enfants
3478
Les beautés de ces lieux, les mœurs des habitants,
3479
Et le gouvernement de la chose publique
3481
Aquatique.
3482
Un point sans plus tenait le galant empêché :
3484
Il nageait quelque peu ; mais il fallait de l’aide.
3485
La Grenouille à cela trouve un très bon remède :
3486
Le Rat fut à son pied par la patte attaché ;
3488
Un brin de jonc en fit l’affaire.
3489
Dans le marais entrés, notre bonne commère
3490
S’efforce de tirer son hôte au fond de l’eau,
3491
Contre le droit des gens, contre la foi jurée ;
3492
Prétend qu’elle en fera gorge chaude et curée ;
3493
C’était, à son avis, un excellent morceau.
3494
Déjà dans son esprit la galante le croque.
3495
Il atteste les Dieux ; la perfide s’en moque.
3496
Il résiste ; elle tire. En ce combat nouveau,
3497
Un Milan, qui dans l’air planait, faisait la ronde,
3498
Voit d’en haut le pauvret se débattant sur l’onde.
3499
Il fond dessus, l’enlève, et, par même moyen,
3500
La Grenouille et le lien.
3501
Tout en fut ; tant et si bien,
3502
Que de cette double proie
3503
L’oiseau se donne au cœur joie,
3504
Ayant, de cette façon
3505
À souper chair et poisson.
3507
La ruse la mieux ourdie
3508
Peut nuire à son inventeur ;
3509
Et souvent la perfidie
3510
Retourne sur son auteur.
Tribut envoyé par les animaux à Alexandre
3514
Une fable avait cours parmi l’antiquité,
3516
Et la raison ne m’en est pas connue.
3517
Que le lecteur en tire une moralité.
3519
Voici la fable toute nue :
3521
La Renommée ayant dit en cent lieux
3522
Qu’un fils de Jupiter, un certain Alexandre,
3523
Ne voulant rien laisser de libre sous les cieux,
3525
Commandait que, sans plus attendre,
3527
Tout peuple à ses pieds s’allât rendre,
3528
Quadrupèdes, humains, éléphants, vermisseaux,
3530
Les républiques des oiseaux ;
3532
La Déesse aux cent bouches, dis-je,
3534
Ayant mis partout la terreur
3535
En publiant l’édit du nouvel empereur,
3536
Les animaux, et toute espèce lige
3537
De son seul appétit, crurent que cette fois
3539
Il fallait subir d’autres lois.
3541
On s’assemble au désert. Tous quittent leur tanière.
3542
Après divers avis, on résout, on conclut
3544
D’envoyer hommage et tribut.
3546
Pour l’hommage et pour la manière,
3547
Le Singe en fut chargé : l’on lui mit par écrit
3549
Ce que l’on voulait qui fût dit.
3551
Le seul tribut les tint en peine.
3553
Car que donner ? il fallait de l’argent.
3555
On en prit d’un prince obligeant,
3557
Qui possédant dans son domaine
3559
Des mines d’or, fournit ce qu’on voulut.
3560
Comme il fut question de porter ce tribut,
3562
Le Mulet et l’Âne s’offrirent,
3563
Assistés du Cheval ainsi que du Chameau.
3565
Tous quatre en chemin ils se mirent,
3567
Avec le Singe, ambassadeur nouveau.
3568
La caravane enfin rencontre en un passage
3569
Monseigneur le Lion : cela ne leur plut point.
3571
« Nous nous rencontrons tout à point,
3572
Dit-il, et nous voici compagnons de voyage.
3574
J’allais offrir mon fait à part ;
3576
Mais, bien qu’il soit léger, tout fardeau m’embarrasse.
3578
Obligez-moi de me faire la grâce
3580
Que d’en porter chacun un quart :
3581
Ce ne vous sera pas une charge trop grande,
3582
Et j’en serai plus libre et bien plus en état,
3583
En cas que les voleurs attaquent notre bande,
3585
Et que l’on en vienne au combat. »
3586
Éconduire un Lion rarement se pratique.
3587
Le voilà donc admis, soulagé, bien reçu,
3588
Et, malgré le héros de Jupiter issu,
3589
Faisant chère et vivant sur la bourse publique.
3591
Ils arrivèrent dans un pré
3592
Tout bordé de ruisseaux, de fleurs tout diapré,
3594
Où maint mouton cherchait sa vie ;
3596
Séjour du frais, véritable partie
3597
Des zéphirs. Le Lion n’y fut pas, qu’à ces gens
3599
Il se plaignit d’être malade.
3601
« Continuez votre ambassade,
3602
Dit-il ; je sens un feu qui me brûle au dedans,
3603
Et veux chercher ici quelque herbe salutaire.
3605
Pour vous, ne perdez point de temps :
3607
Rendez-moi mon argent, j’en puis avoir affaire.
3608
On déballe ; et d’abord le Lion s’écria,
3610
D’un ton qui témoignait sa joie :
3611
« Que de filles, ô Dieux, mes pièces de monnaie
3612
Ont produites ! Voyez ; la plupart sont déjà
3614
Aussi grandes que leurs mères.
3615
Le croît m’en appartient. » Il prit tout là-dessus ;
3616
Ou bien s’il ne prit tout, il n’en demeura guères.
3618
Le Singe et les sommiers confus,
3619
Sans oser répliquer, en chemin se remirent.
3620
Au fils de Jupiter on dit qu’ils se plaignirent,
3622
Et n’en eurent point de raison.
3624
Qu’eût-il fait ? C’eût été lion contre lion ;
3625
Et le proverbe dit : Corsaires à Corsaires,
3626
L’un l’autre s’attaquant, ne font pas leurs affaires.
Le Cheval s’étant voulu venger du Cerf
3630
De tout temps les Chevaux ne sont nés pour les hommes.
3631
Lorsque le genre humain de gland se contentait,
3632
Âne, cheval, et mule, aux forêts habitait ;
3633
Et l’on ne voyait point, comme au siècle où nous sommes,
3635
Tant de selles et tant de bâts,
3637
Tant de harnois pour les combats,
3639
Tant de chaises, tant de carrosses ;
3641
Comme aussi ne voyait-on pas
3643
Tant de festins et tant de noces.
3645
Or, un Cheval eut alors différent
3647
Avec un Cerf plein de vitesse,
3649
Et, ne pouvant l’attraper en courant,
3650
Il eut recours à l’homme, implora son adresse.
3651
L’homme lui mit un frein, lui sauta sur le dos,
3653
Ne lui donna point de repos
3654
Que le Cerf ne fût pris, et n’y laissât la vie.
3656
Et cela fait, le Cheval remercie
3657
L’Homme son bienfaiteur, disant : « Je suis à vous ;
3658
Adieu ; je m’en retourne en mon séjour sauvage.
3660
– Non pas cela, dit l’Homme ; il fait meilleur chez nous :
3662
Je vois trop quel est votre usage.
3664
Demeurez donc ; vous serez bien traité.
3666
Et jusqu’au ventre en la litière. »
3668
Hélas ! que sert la bonne chère
3670
Quand on n’a pas la liberté ?
3671
Le Cheval s’aperçut qu’il avait fait folie ;
3672
Mais il n’était plus temps : déjà son écurie
3674
Était prête et toute bâtie.
3676
Il y mourut en traînant son lien :
3677
Sage s’il eût remis une légère offense.
3679
Quel que soit le plaisir que cause la vengeance,
3680
C’est l’acheter trop cher que l’acheter d’un bien
3682
Sans qui les autres ne sont rien.
Le Renard et le Buste
3686
Les grands, pour la plupart, sont masques de théâtre ;
3687
Leur apparence impose au vulgaire idolâtre.
3688
L’Âne n’en sait juger que par ce qu’il en voit.
3689
Le Renard au contraire, à fond les examine,
3690
Les tourne de tout sens ; et quand il s’aperçoit
3692
Que leur fait n’est que bonne mine,
3693
Il leur applique un mot qu’un buste de héros
3695
Lui fit dire fort à propos.
3696
C’était un buste creux, et plus grand que nature.
3697
Le Renard, en louant l’effort de la sculpture :
3698
« Belle tête, dit-il ; mais de cervelle point. »
3700
Combien de grands seigneurs sont bustes en ce point ?
Le Loup, la Chèvre et le Chevreau
3704
La Bique, allant remplir sa traînante mamelle,
3706
Et paître l’herbe nouvelle,
3708
Ferma sa porte au loquet,
3710
Non sans dire à son Biquet :
3712
« Gardez-vous, sur votre vie,
3714
D’ouvrir que l’on ne vous die,
3716
Pour enseigne et mot du guet :
3718
Foin du Loup et de sa race ! »
3720
Comme elle disait ces mots,
3722
Le Loup, de fortune, passe ;
3724
Il les recueille à propos,
3726
Et les garde en sa mémoire.
3727
La Bique, comme on peut croire,
3729
N’avait pas vu le glouton.
3730
Dès qu’il la voit partie, il contrefait son ton,
3732
Et d’une voix papelarde
3733
Il demande qu’on ouvre, en disant : « Foin du Loup ! »
3735
Et croyant entrer tout d’un coup.
3736
Le Biquet soupçonneux par la fente regarde :
3738
« Montrez-moi patte blanche, ou je n’ouvrirai point »,
3739
S’écria-t-il d’abord. Patte blanche est un point
3740
Chez les Loups, comme on sait, rarement en usage.
3741
Celui-ci, fort surpris d’entendre ce langage,
3742
Comme il était venu s’en retourna chez soi.
3743
Où serait le Biquet s’il eût ajouté foi
3745
Au mot du guet que, de fortune,
3747
Notre Loup avait entendu ?
3749
Deux sûretés valent mieux qu’une,
3750
Et le trop en cela ne fut jamais perdu.
Le Loup, la Mère et l’Enfant
3754
Ce Loup me remet en mémoire
3755
Un de ses compagnons qui fut encore mieux pris :
3757
Il y périt. Voici l’histoire :
3759
Un villageois avait à l’écart son logis.
3760
Messire Loup attendait chape-chute à la porte ;
3761
Il avait vu sortir gibier de toute sorte,
3763
Veaux de lait, agneaux et brebis,
3764
Régiments de dindons, enfin bonne provende.
3765
Le larron commençait pourtant à s’ennuyer.
3767
Il entend un enfant crier :
3769
La mère aussitôt le gourmande,
3771
Le menace, s’il ne se tait,
3772
De le donner au loup. L’animal se tient prêt,
3773
Remerciant les Dieux d’une telle aventure,
3774
Quand la mère, apaisant sa chère géniture,
3775
Lui dit : « Ne criez point ; s’il vient, nous le tuerons.
3776
– Qu’est ceci ? s’écria le mangeur de moutons.
3777
Dire d’un, puis d’un autre ? Est-ce ainsi que l’on traite
3779
Les gens faits comme moi ? me prend-on pour un sot ?
3781
Que quelque jour ce beau marmot
3783
Vienne au bois cueillir la noisette !... »
3784
Comme il disait ces mots, on sort de la maison :
3785
Un chien de cour l’arrête ; épieux et fourches-fières
3787
L’ajustent de toutes manières.
3788
« Que veniez-vous chercher en ce lieu ? » lui dit-on.
3790
Aussitôt il conta l’affaire.
3792
« Merci de moi, lui dit la mère ;
3793
Tu mangeras mon fils ! L’ai-je fait à dessein
3795
Qu’il assouvisse un jour ta faim ? »
3797
On assomma la pauvre bête.
3798
Un manant lui coupa le pied droit et la tête :
3799
Le seigneur du village à sa porte les mit ;
3800
Et ce dicton picard à l’entour fut écrit :
3802
« Biaux chires leups, n’écoutez mie
3804
« Mère tenchent chen fieux qui crie. »
Parole de Socrate
3808
Socrate un jour faisant bâtir,
3810
Chacun censurait son ouvrage :
3811
L’un trouvait les dedans, pour ne lui point mentir,
3813
Indignes d’un tel personnage ;
3814
L’autre blâmait la face, et tous étaient d’avis
3815
Que les appartements en étaient trop petits.
3816
Quelle maison pour lui ! l’on y tournait à peine.
3818
« Plût au ciel que de vrais amis,
3819
Telle qu’elle est, dit-il, elle pût être pleine ! »
3821
Le bon Socrate avait raison
3822
De trouver pour ceux-là trop grande sa maison.
3823
Chacun se dit ami ; mais fou qui s’y repose :
3825
Rien n’est plus commun que ce nom,
3827
Rien n’est plus rare que la chose.
Le Vieillard et ses Enfants
3831
Toute puissance est faible, à moins que d’être unie.
3832
Écoutez là-dessus l’esclave de Phrygie.
3833
Si j’ajoute du mien à son invention,
3834
C’est pour peindre nos mœurs, et non point par envie ;
3835
Je suis trop au-dessous de cette ambition.
3836
Phèdre enchérit souvent par un motif de gloire ;
3837
Pour moi, de tels pensers me seraient mal séants.
3838
Mais venons à la fable ou plutôt à l’histoire
3839
De celui qui tâcha d’unir tous ses enfants.
3841
Un Vieillard prêt d’aller où la mort l’appelait :
3842
« Mes chers enfants, dit-il (à ses fils, il parlait),
3843
Voyez si vous romprez ces dards liés ensemble ;
3844
Je vous expliquerai le nœud qui les assemble. »
3845
L’aîné les ayant pris, et fait tous ses efforts,
3846
Les rendit, en disant : « Je le donne aux plus forts. »
3847
Un second lui succède, et se met en posture ;
3848
Mais en vain. Un cadet tente aussi l’aventure.
3849
Tous perdirent leur temps ; le faisceau résista ;
3851
De ces dards joints ensemble un seul ne s’éclata.
3852
« Faibles gens ! dit le père, il faut que je vous montre
3853
Ce que ma force peut en semblable rencontre. »
3854
On crut qu’il se moquait ; on sourit, mais à tort.
3855
Il sépare les dards, et les rompt sans effort.
3856
« Vous voyez, reprit-il, l’effet de la concorde :
3857
Soyez joints, mes enfants, que l’amour vous accorde. »
3858
Tant que dura son mal, il n’eut autre discours.
3859
Enfin se sentant prêt de terminer ses jours :
3860
« Mes chers enfants, dit-il, je vais où sont nos pères.
3861
Adieu, promettez-moi de vivre comme frères ;
3862
Que j’obtienne de vous cette grâce en mourant. »
3863
Chacun de ses trois fils l’en assure en pleurant.
3864
Il prend à tous les mains ; il meurt ; et les trois frères
3865
Trouvent un bien fort grand, mais fort mêlé d’affaires.
3866
Un créancier saisit, un voisin fait procès.
3867
D’abord notre trio s’en tire avec succès.
3868
Leur amitié fut courte autant qu’elle était rare.
3869
Le sang les avait joints, l’intérêt les sépare.
3870
L’ambition, l’envie, avec les consultants,
3871
Dans la succession entrent en même temps.
3873
On en vient au partage, on conteste, on chicane ;
3874
Le juge sur cent points tour à tour les condamne.
3875
Créanciers et voisins reviennent aussitôt ;
3876
Ceux-là sur une erreur, ceux-ci sur un défaut.
3877
Les frères désunis sont tous d’avis contraire :
3878
L’un veut s’accommoder, l’autre n’en veut rien faire.
3879
Tous perdirent leur bien, et voulurent trop tard
3880
Profiter de ces dards unis et pris à part.
L’Oracle et l’Impie
3884
Vouloir tromper le ciel, c’est folie à la terre ;
3885
Le dédale des cœurs en ses détours n’enserre
3886
Rien qui ne soit d’abord éclairé par les Dieux.
3887
Tout ce que l’homme fait, il le fait à leurs yeux
3888
Même les actions que dans l’ombre il croit faire.
3889
Un païen qui sentait quelque peu le fagot,
3890
Et qui croyait en Dieu, pour user de ce mot,
3892
Par bénéfice d’inventaire,
3894
Alla consulter Apollon.
3896
Dès qu’il fut en son sanctuaire :
3897
« Ce que je tiens, dit-il, est-il en vie ou non ? »
3899
Il tenait un moineau, dit-on,
3901
Prêt d’étouffer la pauvre bête,
3903
Ou de la lâcher aussitôt,
3905
Pour mettre Apollon en défaut.
3906
Apollon reconnut ce qu’il avait en tête :
3907
« Mort ou vif, lui dit-il, montre-moi ton moineau,
3909
Et ne me tends plus de panneau ;
3910
Tu te trouverais mal d’un pareil stratagème.
3912
Je vois de loin, j’atteins de même. »
L’Avare qui a perdu son trésor
3916
L’usage seulement fait la possession.
3917
Je demande à ces gens de qui la passion
3918
Est d’entasser toujours, mettre somme sur somme,
3919
Quel avantage ils ont que n’ait pas un autre homme.
3920
Diogène là-bas est aussi riche qu’eux,
3921
Et l’avare ici-haut comme lui vit en gueux.
3922
L’homme au trésor caché qu’Ésope nous propose,
3924
Servira d’exemple à la chose.
3926
Ce malheureux attendait ;
3927
Pour jouir de son bien, une seconde vie ;
3928
Ne possédait pas l’or, mais l’or le possédait.
3929
Il avait dans la terre une somme enfouie,
3931
Son cœur avec, n’ayant autre déduit
3933
Que d’y ruminer jour et nuit,
3934
Et rendre sa chevance à lui-même sacrée.
3935
Qu’il allât ou qu’il vînt, qu’il bût ou qu’il mangeât,
3936
On l’eût pris de bien court, à moins qu’il ne songeât
3937
À l’endroit où gisait cette somme enterrée.
3938
Il y fit tant de tours qu’un fossoyeur le vit,
3940
Se douta du dépôt, l’enleva sans rien dire.
3941
Notre Avare un beau jour ne trouva que le nid.
3942
Voilà mon homme aux pleurs ; il gémit, il soupire.
3944
Il se tourmente, il se déchire.
3945
Un passant lui demande à quel sujet ses cris.
3947
« C’est mon Trésor que l’on m’a pris.
3948
– Votre trésor ? où pris ? – Tout joignant cette pierre.
3950
– Eh ! sommes-nous en temps de guerre,
3951
Pour l’apporter si loin ? N’eussiez-vous pas mieux fait
3952
De le laisser chez vous en votre cabinet,
3954
Que de le changer de demeure ?
3955
Vous auriez pu sans peine y puiser à toute heure.
3956
– À toute heure, bons Dieux ! ne tient-il qu’à cela ?
3958
L’argent vient-il comme il s’en va ?
3959
Je n’y touchais jamais. – Dites-moi donc, de grâce,
3960
Reprit l’autre, pourquoi vous vous affligez tant,
3961
Puisque vous ne touchiez jamais à cet argent :
3963
Mettez une pierre à la place,
3965
Elle vous vaudra tout autant. »
L’Œil du Maître
3969
Un cerf s’étant sauvé dans une étable à bœufs
3971
Fut d’abord averti par eux
3973
Qu’il cherchât un meilleur asile.
3974
« Mes frères, leur dit-il, ne me décelez pas :
3975
Je vous enseignerai les pâtis les plus gras ;
3976
Ce service vous peut quelque jour être utile,
3978
Et vous n’en aurez point regret. »
3979
Les Bœufs à toutes fins promirent le secret.
3980
Il se cache en un coin, respire, et prend courage.
3981
Sur le soir on apporte herbe fraîche et fourrage
3983
Comme l’on faisait tous les jours.
3985
L’on va, l’on vient, les valets font cent tours.
3987
L’intendant même ; et pas un d’aventure
3989
N’aperçut ni corps, ni ramure,
3991
Ni cerf enfin. L’habitant des forêts
3992
Rend déjà grâce aux Bœufs, attend dans cette étable
3993
Que chacun retournant au travail de Cérès,
3994
Il trouve pour sortir un moment favorable.
3995
L’un des Bœufs ruminant lui dit : « Cela va bien ;
3997
Mais quoi ! l’homme aux cent yeux n’a pas fait sa revue.
3999
Je crains fort pour toi sa venue.
4000
Jusque-là, pauvre Cerf, ne te vante de rien. »
4001
Là-dessus le maître entre et vient faire sa ronde.
4003
« Qu’est ceci ? dit-il à son monde.
4004
Je trouve bien peu d’herbe en tous ces râteliers.
4005
Cette litière est vieille : allez vite aux greniers ;
4006
Je veux voir désormais vos bêtes mieux soignées.
4007
Que coûte-t-il d’ôter toutes ces araignées ?
4008
Ne saurait-on ranger ces jougs et ces colliers ? »
4009
En regardant à tout, il voit une autre tête
4010
Que celles qu’il voyait d’ordinaire en ce lieu.
4011
Le cerf est reconnu ; chacun prend un épieu ;
4013
Chacun donne un coup à la bête.
4014
Ses larmes ne sauraient la sauver du trépas.
4015
On l’emporte, on la sale, on en fait maint repas,
4017
Dont maint voisin s’éjouit d’être.
4018
Phèdre sur ce sujet dit fort élégamment :
4020
« Il n’est, pour voir, que l’œil du maître. »
4021
Quant à moi, j’y mettrais encore l’œil de l’amant.
L’Alouette et ses Petits, avec le maître d’un champ
4025
Ne t’attends qu’à toi seul, c’est un commun proverbe.
4027
Voici comme Ésope le mit
4029
En crédit :
4031
Les alouettes font leur nid
4033
Dans les blés quand ils sont en herbe,
4035
C’est-à-dire environ le temps
4036
Que tout aime et que tout pullule dans le monde :
4038
Monstres marins au fond de l’onde,
4039
Tigres dans les forêts, alouettes aux champs.
4041
Une pourtant de ces dernières
4042
Avait laissé passer la moitié d’un printemps
4043
Sans goûter le plaisir des amours printanières.
4044
À toute force enfin elle se résolut
4045
D’imiter la nature, et d’être mère encore.
4046
Elle bâtit un nid, pond, couve, et fait éclore
4047
À la hâte ; le tout alla du mieux qu’il put.
4048
Les blés d’alentour mûrs avant que la nitée
4050
Se trouvât assez forte encore
4052
Pour voler et prendre l’essor,
4053
De mille soins divers l’Alouette agitée
4054
S’en va chercher pâture, avertit ses enfants
4055
D’être toujours au guet et faire sentinelle.
4057
« Si le possesseur de ces champs
4058
Vient avecque son fils, comme il viendra, dit-elle,
4060
Écoutez bien ; selon ce qu’il dira,
4062
Chacun de nous décampera. »
4063
Sitôt que l’Alouette eut quitté sa famille,
4064
Le possesseur du champ vient avecque son fils.
4065
« Ces blés sont mûrs, dit-il : allez chez nos amis
4066
Les prier que chacun, apportant sa faucille,
4067
Nous vienne aider demain dès la pointe du jour. »
4069
Notre Alouette de retour
4071
Trouve en alarme sa couvée.
4072
L’un commence : « Il a dit que, l’aurore levée,
4073
L’on fit venir demain ses amis pour l’aider...
4074
– S’il n’a dit que cela, repartit l’Alouette,
4075
Rien ne nous presse encor de changer de retraite ;
4076
Mais c’est demain qu’il faut tout de bon écouter.
4077
Cependant soyez gais ; voilà de quoi manger. »
4079
Eux repus, tout s’endort, les petits et la mère.
4080
L’aube du jour arrive, et d’amis point du tout.
4081
L’Alouette à l’essor, le maître s’en vient faire
4083
Sa ronde ainsi qu’à l’ordinaire.
4084
« Ces blés ne devraient pas, dit-il, être debout. »
4085
Nos amis ont grand tort, et tort qui se repose
4086
Sur de tels paresseux à servir ainsi lents.
4087
« Mon fils, allez chez nos parents
4088
Les prier de la même chose.
4089
L’épouvante est au nid plus forte que jamais.
4090
« Il a dit ses parents, mère, c’est à cette heure...
4092
– Non, mes enfants dormez en paix ;
4094
Ne bougeons de notre demeure. »
4095
L’Alouette eut raison, car personne ne vint.
4096
Pour la troisième fois le maître se souvint
4097
De visiter ses blés. « Notre erreur est extrême,
4098
Dit-il, de nous attendre à d’autres gens que nous.
4099
Il n’est meilleur ami ni parent que soi-même.
4100
Retenez bien cela, mon fils. Et savez-vous
4101
Ce qu’il faut faire ? Il faut qu’avec notre famille
4102
Nous prenions dès demain chacun une faucille :
4104
C’est là notre plus court, et nous achèverons
4106
Notre moisson quand nous pourrons. »
4107
Dès lors que ce dessein fut su de l’Alouette :
4108
« C’est ce coup qu’il est bon de partir, mes enfants. »
4110
Et les petits, en même temps,
4112
Voletants, se culbutants,
4114
Délogèrent tous sans trompette.
Livre cinquième
Le Bûcheron et Mercure
4120
À M. le C.D.B.
4122
Votre goût a servi de règle à mon ouvrage.
4123
J’ai tenté les moyens d’acquérir son suffrage.
4124
Vous voulez qu’on évite un soin trop curieux,
4125
Et des vains ornements l’effort ambitieux ;
4126
Je le veux comme vous : cet effort ne peut plaire.
4127
Un auteur gâte tout quand il veut trop bien faire.
4128
Non qu’il faille bannir certains traits délicats :
4129
Vous les aimez, ces traits, et je ne les hais pas.
4130
Quant au principal but qu’Ésope se propose,
4132
J’y tombe au moins mal que je puis.
4133
Enfin, si dans ces vers, je ne plais et n’instruis,
4134
Il ne tient pas à moi ; c’est toujours quelque chose.
4136
Comme la force est un point
4138
Dont je ne me pique point,
4139
Je tâche d’y tourner le vice en ridicule,
4140
Ne pouvant l’attaquer avec des bras d’Hercule.
4141
C’est là tout mon talent ; je ne sais s’il suffit.
4143
Tantôt je peins en un récit
4144
La sotte vanité jointe avecque l’envie,
4145
Deux pivots sur qui roule aujourd’hui notre vie :
4147
Tel est ce chétif animal
4148
Qui voulut en grosseur au bœuf se rendre égal.
4149
J’oppose quelquefois, par une double image,
4150
Le vice à la vertu, la sottise au bon sens,
4152
Les agneaux aux loups ravissants,
4153
La mouche à la fourmi, faisant de cet ouvrage
4154
Une ample comédie à cent actes divers,
4156
Et dont la scène est l’Univers.
4157
Hommes, dieux, animaux, tout y fait quelque rôle,
4158
Jupiter comme un autre. Introduisons celui
4159
Qui porte de sa part aux belles la parole :
4160
Ce n’est pas de cela qu’il s’agit aujourd’hui.
4162
Un bûcheron perdit son gagne-pain,
4163
C’est sa cognée ; et la cherchant en vain,
4164
Ce fut pitié là-dessus de l’entendre.
4165
Il n’avait pas des outils à revendre :
4166
Sur celui-ci roulait tout son avoir.
4167
Ne sachant donc où mettre son espoir,
4169
Sa face était de pleurs toute baignée :
4170
« Ô ma cognée ! ô ma pauvre cognée !
4171
S’écriait-il, Jupiter, rends-la-moi ;
4172
Je tiendrai l’être encore un coup de toi. »
4173
Sa plainte fut de l’Olympe entendue.
4174
Mercure vient. « Elle n’est pas perdue,
4175
Lui dit ce dieu, la connaîtrais-tu bien ?
4176
Je crois l’avoir près d’ici rencontrée. »
4177
Lors une d’or à l’homme étant montrée,
4178
Il répondit : « Je n’y demande rien. »
4179
Une d’argent succède à la première,
4180
Il la refuse. Enfin une de bois :
4181
« Voilà, dit-il, la mienne cette fois ;
4182
Je suis content si j’ai cette dernière.
4183
– Tu les auras, dit le Dieu, toutes trois.
4184
Ta bonne foi sera récompensée.
4185
– En ce cas-là je les prendrai », dit-il.
4186
L’histoire en est aussitôt dispersée ;
4187
Et boquillons de perdre leur outil,
4188
Et de crier pour se le faire rendre.
4189
Le roi des Dieux ne sait auquel entendre.
4191
Son fils Mercure aux criards vient encore ;
4192
À chacun d’eux il en montre une d’or.
4193
Chacun eût cru passer pour une bête
4194
De ne pas dire aussitôt : « La voilà ! »
4195
Mercure, au lieu de donner celle-là,
4196
Leur en décharge un grand coup sur la tête.
4198
Ne point mentir, être content du sien,
4199
C’est le plus sûr : cependant on s’occupe
4200
À dire faux pour attraper du bien.
4201
Que sert cela ? Jupiter n’est pas dupe.
Le Pot de terre et le Pot de fer
4205
Le Pot de fer proposa
4206
Au Pot de terre un voyage.
4207
Celui-ci s’en excusa,
4208
Disant qu’il ferait que sage
4209
De garder le coin du feu :
4210
Car il lui fallait si peu,
4211
Si peu, que la moindre chose
4212
De son débris serait cause :
4213
Il n’en reviendrait morceau.
4214
« Pour vous, dit-il, dont la peau
4215
Est plus dure que la mienne,
4216
Je ne vois rien qui vous tienne.
4217
– Nous vous mettrons à couvert,
4218
Repartit le Pot de fer :
4219
Si quelque matière dure
4220
Vous menace, d’aventure,
4221
Entre deux je passerai,
4222
Et du coup vous sauverai. »
4223
Cette offre le persuade.
4225
Pot de fer son camarade
4226
Se met droit à ses côtés.
4227
Mes gens s’en vont à trois pieds,
4228
Clopin-clopant, comme ils peuvent,
4229
L’un contre l’autre jetés
4230
Au moindre hoquet qu’ils trouvent.
4231
Le Pot de terre en souffre ; il n’eut pas fait cent pas
4232
Que par son compagnon il fut mis en éclats,
4234
Sans qu’il eût lieu de se plaindre.
4236
Ne nous associons qu’avecque nos égaux ;
4238
Ou bien il nous faudra craindre
4240
Le destin d’un de ces pots.
Le petit Poisson et le Pêcheur
4244
Petit poisson deviendra grand,
4246
Pourvu que Dieu lui prête vie ;
4248
Mais le lâcher en attendant,
4250
Je tiens pour moi que c’est folie :
4251
Car de le rattraper il n’est pas trop certain.
4252
Un Carpeau qui n’était encore que fretin
4253
Fut pris par un Pêcheur au bord d’une rivière.
4254
« Tout fait nombre, dit l’homme en voyant son butin ;
4255
Voilà commencement de chère et de festin :
4257
Mettons-le en notre gibecière. »
4258
Le pauvre Carpillon lui dit en sa manière :
4259
« Que ferez-vous de moi ? je ne saurais fournir
4261
Au plus qu’une demi-bouchée ;
4263
Laissez-moi Carpe devenir :
4265
Je serai par vous repêchée ;
4266
Quelque gros partisan m’achètera bien cher :
4268
Au lieu qu’il vous en faut chercher
4270
Peut-être encore cent de ma taille
4271
Pour faire un plat : quel plat ? croyez-moi, rien qui vaille.
4273
– Rien qui vaille ? eh bien ! soit, repartit le Pêcheur :
4274
Poisson, mon bel ami, qui faites le prêcheur,
4275
Vous irez dans la poêle, et vous avez beau dire,
4277
Dès ce soir on vous fera frire. »
4279
Un Tiens vaut, ce dit-on, mieux que deux Tu l’auras :
4281
L’un est sûr, l’autre ne l’est pas.
Les oreilles du Lièvre
4285
Un animal cornu blessa de quelques coups
4287
Le Lion, qui plein de courroux,
4289
Pour ne plus tomber en la peine,
4291
Bannit des lieux de son domaine
4292
Toute bête portant des cornes à son front.
4293
Chèvres, béliers, taureaux, aussitôt délogèrent ;
4295
Daims et cerfs de climat changèrent :
4297
Chacun à s’en aller fut prompt.
4298
Un lièvre, apercevant l’ombre de ses oreilles,
4300
Craignit que quelque inquisiteur
4301
N’allât interpréter à cornes leur longueur,
4302
Ne les soutînt en tout à des cornes pareilles.
4303
« Adieu, voisin Grillon, dit-il ; je pars d’ici :
4304
Mes oreilles enfin seraient cornes aussi,
4305
Et quand je les aurais plus courtes qu’une autruche,
4306
Je craindrais même encore. Le Grillon repartit :
4308
« Cornes cela ? Vous me prenez pour cruche ;
4310
Ce sont oreilles que Dieu fit.
4312
– On les fera passer pour cornes,
4314
Dit l’animal craintif, et cornes de licornes.
4315
J’aurai beau protester ; mon dire et mes raisons
4317
Iront aux Petites-Maisons. »
Le Renard ayant la queue coupée
4321
Un vieux Renard, mais des plus fins,
4322
Grand croqueur de poulets, grand preneur de lapins,
4324
Sentant son renard d’une lieue,
4326
Fut enfin au piège attrapé.
4328
Par grand hasard en étant échappé,
4329
Non pas franc, car pour gage il y laissa sa queue ;
4330
S’étant, dis-je, sauvé, sans queue et tout honteux,
4331
Pour avoir des pareils (comme il était habile),
4332
Un jour que les Renards tenaient conseil entre eux :
4333
« Que faisons-nous, dit-il, de ce poids inutile,
4334
Et qui va balayant tous les sentiers fangeux ?
4335
Que nous sert cette queue ? Il faut qu’on se la coupe :
4337
Si l’on me croit, chacun s’y résoudra.
4338
– Votre avis est fort bon, dit quelqu’un de la troupe :
4339
Mais tournez-vous, de grâce, et l’on vous répondra. »
4340
À ces mots il se fit une telle huée,
4341
Que le pauvre écourté ne put être entendu.
4342
Prétendre ôter la queue eût été temps perdu :
4344
La mode en fut continuée.
La Vieille et les deux Servantes
4348
Il était une Vieille ayant deux chambrières :
4349
Elles filaient si bien que les sœurs filandières
4350
Ne faisaient que brouiller au prix de celles-ci.
4351
La Vieille n’avait point de plus pressant souci
4352
Que de distribuer aux Servantes leur tâche.
4353
Dès que Téthys chassait Phébus aux crins dorés,
4354
Tourets entraient en jeu, fuseaux étaient tirés ;
4356
Deçà, delà, vous en aurez ;
4358
Point de cesse, point de relâche.
4359
Dès que l’Aurore, dis-je, en son char remontait,
4360
Un misérable Coq à point nommé chantait ;
4361
Aussitôt notre Vieille, encore plus misérable,
4362
S’affublait d’un jupon crasseux et détestable,
4363
Allumait une lampe, et courait droit au lit
4364
Où, de tout leur pouvoir, de tout leur appétit,
4366
Dormaient les deux pauvres Servantes.
4367
L’une entrouvrait un œil, l’autre étendait un bras ;
4369
Et toutes deux, très mal contentes,
4370
Disaient entre leurs dents : « Maudit Coq, tu mourras ! »
4372
Comme elles l’avaient dit, la bête fut grippée :
4373
Le réveille-matin eut la gorge coupée.
4374
Ce meurtre n’amenda nullement leur marché :
4375
Notre couple, au contraire, à peine était couché,
4376
Que la Vieille, craignant de laisser passer l’heure,
4377
Courait comme un lutin par toute sa demeure.
4379
C’est ainsi que, le plus souvent,
4380
Quand on pense sortir d’une mauvaise affaire,
4382
On s’enfonce encore plus avant :
4384
Témoin ce couple et son salaire,
4385
La Vieille, au lieu du Coq, les fit tomber par là
4387
De Charybde en Scylla.
Le Satyre et le Passant
4391
Au fond d’un antre sauvage,
4392
Un Satyre et ses enfants
4393
Allaient manger leur potage
4394
Et prendre l’écuelle aux dents.
4396
On les eût vus sur la mousse
4397
Lui, sa femme, et maint petit :
4398
Ils n’avaient tapis ni housse,
4399
Mais tous fort bon appétit.
4401
Pour se sauver de la pluie,
4402
Entre un Passant morfondu.
4403
Au brouet on le convie :
4404
Il n’était pas attendu.
4406
Son hôte n’eut pas la peine
4407
De le semondre deux fois.
4408
D’abord avec son haleine
4409
Il se réchauffe les doigts ;
4411
Puis sur le mets qu’on lui donne,
4412
Délicat, il souffle aussi.
4413
Le Satyre s’en étonne :
4414
« Notre hôte, à quoi bon ceci ?
4416
– L’un refroidit mon potage ;
4417
L’autre réchauffe ma main.
4418
– Vous pouvez, dit le Sauvage,
4419
Reprendre votre chemin.
4421
Ne plaise aux Dieux que je couche
4422
Avec vous sous même toit !
4423
Arrière ceux dont la bouche
4424
Souffle le chaud et le froid !
Le Cheval et le Loup
4428
Un certain Loup, dans la saison
4429
Que les tièdes zéphyrs ont l’herbe rajeunie,
4430
Et que les animaux quittent tous la maison
4432
Pour s’en aller chercher leur vie ;
4433
Un Loup, dis-je, au sortir des rigueurs de l’hiver,
4434
Aperçut un Cheval qu’on avait mis au vert.
4436
Je laisse à penser quelle joie.
4437
« Bonne chasse, dit-il, qui l’aurait à son croc.
4438
Eh ! que n’es-tu mouton ? car tu me serais hoc ;
4439
Au lieu qu’il faut ruser pour avoir cette proie.
4440
Rusons donc. » Ainsi dit, il vient à pas comptés ;
4442
Se dit écolier d’Hippocrate ;
4443
Qu’il connaît les vertus et les propriétés
4445
De tous les simples de ces prés ?
4447
Qu’il sait guérir, sans qu’il se flatte.
4448
Toutes sortes de maux. Si dom Coursier voulait
4450
Ne point celer sa maladie,
4452
Lui Loup, gratis, le guérirait ;
4454
Car le voir en cette prairie
4456
Paître ainsi, sans être lié,
4457
Témoignait quelque mal, selon la médecine.
4459
« J’ai, dit la bête chevaline,
4461
Une apostume sous le pied.
4462
– Mon fils, dit le docteur ; il n’est point de partie
4464
Susceptible de tant de maux.
4465
J’ai l’honneur de servir nos seigneurs les Chevaux,
4467
Et fais aussi la Chirurgie. »
4468
Mon galant ne songeait qu’à bien prendre son temps,
4470
Afin de happer son malade.
4471
L’autre, qui s’en doutait, lui lâche une ruade,
4473
Qui vous lui met en marmelade
4475
Les mandibules et les dents.
4476
« C’est bien fait, dit le Loup en soi-même fort triste ;
4477
Chacun à son métier doit toujours s’attacher.
4479
Tu veux faire ici l’herboriste,
4481
Et ne fus jamais que boucher. »
Le Laboureur et ses Enfants
4485
Travaillez, prenez de la peine :
4487
C’est le fonds qui manque le moins.
4489
Un riche Laboureur, sentant sa mort prochaine,
4490
Fit venir ses enfants, leur parla sans témoins.
4491
« Gardez-vous, leur dit-il, de vendre l’héritage
4493
Que nous ont laissé nos parents :
4495
Un trésor est caché dedans.
4496
Je ne sais pas l’endroit ; mais un peu de courage
4497
Vous le fera trouver : vous en viendrez à bout.
4498
Remuez votre champ dès qu’on aura fait l’août :
4499
Creusez, fouillez, bêchez ; ne laissez nulle place
4501
Où la main ne passe et repasse. »
4502
Le père mort, les fils vous retournent le champ,
4503
Deçà, delà, partout ; si bien qu’au bout de l’an
4505
Il en rapporta davantage.
4506
D’argent, point de caché. Mais le père fut sage
4508
De leur montrer, avant sa mort,
4510
Que le travail est un trésor.
La Montagne qui accouche
4514
Une montagne en mal d’enfant
4515
Jetait une clameur si haute,
4516
Que chacun, au bruit accourant,
4517
Crut qu’elle accoucherait sans faute
4518
D’une cité plus grosse que Paris :
4519
Elle accoucha d’une souris.
4520
Quand je songe à cette fable,
4521
Dont le récit est menteur
4522
Et le sens est véritable,
4523
Je me figure un auteur
4524
Qui dit : « Je chanterai la guerre
4525
Que firent les Titans au Maître du tonnerre. »
4526
C’est promettre beaucoup : mais qu’en sort-il souvent ?
4528
Du vent.
La Fortune et le jeune Enfant
4532
Sur le bord d’un puits très profond
4534
Dormait, étendu de son long,
4536
Un Enfant alors dans ses classes.
4537
Tout est aux écoliers couchette et matelas.
4539
Un honnête homme, en pareil cas,
4541
Aurait fait un saut de vingt brasses.
4543
Près de là tout heureusement
4544
La Fortune passa, l’éveilla doucement,
4545
Lui disant : « Mon mignon, je vous sauve la vie ;
4546
Soyez une autre fois plus sage, je vous prie.
4547
Si vous fussiez tombé, l’on s’en fût pris à moi,
4549
Cependant c’était votre faute.
4551
Je vous demande, en bonne foi,
4553
Si cette imprudence si haute
4554
Provient de mon caprice. » Elle part à ces mots.
4556
Pour moi, j’approuve son propos.
4558
Il n’arrive rien dans le monde
4560
Qu’il ne faille qu’elle en réponde :
4562
Nous la faisons de tous écots ;
4563
Elle est prise à garant de toutes aventures.
4564
Est-on sot, étourdi, prend-on mal ses mesures ;
4565
On pense en être quitte en accusant son sort :
4567
Bref, la Fortune a toujours tort.
Les Médecins
4571
Le médecin Tant-Pis allait voir un malade
4572
Que visitait aussi son confrère Tant-Mieux.
4573
Ce dernier espérait, quoique son camarade
4574
Soutînt que le gisant irait voir ses aïeux.
4575
Tous deux s’étant trouvés différents pour la cure
4576
Leur malade paya le tribut à nature,
4577
Après qu’en ses conseils Tant-Pis eut été cru.
4578
Ils triomphaient encore sur cette maladie.
4579
L’un disait : « Il est mort ; je l’avais bien prévu.
4580
– S’il m’eût cru, disait l’autre, il serait plein de vie. »
La Poule aux œufs d’or
4584
L’avarice perd tout en voulant tout gagner.
4585
Je ne veux, pour le témoigner,
4586
Que celui dont la poule, à ce que dit la fable,
4587
Pondait tous les jours un œuf d’or.
4588
Il crut que dans son corps elle avait un trésor :
4589
Il la tua, l’ouvrit, et la trouva semblable
4590
À celles dont les œufs ne lui rapportaient rien,
4591
S’étant lui-même ôté le plus beau de son bien.
4592
Belle leçon pour les gens chiches !
4593
Pendant ces derniers temps, combien en a-t-on vus
4594
Qui du soir au matin sont pauvres devenus,
4595
Pour vouloir trop tôt être riches !
L’Âne portant des reliques
4599
Un Baudet, chargé de reliques,
4600
S’imagina qu’on l’adorait :
4601
Dans ce penser il se carrait,
4602
Recevant comme siens l’encens et les cantiques.
4603
Quelqu’un vit l’erreur, et lui dit :
4604
« Maître Baudet, ôtez-vous de l’esprit
4605
Une vanité si folle.
4606
Ce n’est pas vous, c’est l’Idole
4607
À qui cet honneur se rend,
4608
Et que la gloire en est due. »
4610
D’un magister ignorant
4611
C’est la robe qu’on salue.
Le Cerf et la Vigne
4615
Un Cerf, à la faveur d’une vigne fort haute,
4616
Et telle qu’on en voit en de certains climats,
4617
S’étant mis à couvert et sauvé du trépas,
4618
Les veneurs, pour ce coup, croyaient leurs chiens en faute ;
4619
Ils les rappellent donc. Le Cerf, hors de danger,
4620
Broute sa bienfaitrice : ingratitude extrême !
4621
On l’entend, on retourne, on le fait déloger :
4623
Il vient mourir en ce lieu même.
4624
« J’ai mérité, dit-il, ce juste châtiment :
4625
Profitez-en, ingrats. » Il tombe en ce moment.
4626
La meute en fait curée : il lui fut inutile
4627
De pleurer aux veneurs à sa mort arrivés.
4629
Vraie image de ceux qui profanent l’asile
4631
Qui les a conservés.
Le Serpent et la Lime
4635
On conte qu’un Serpent, voisin d’un horloger
4636
(C’était pour l’horloger un mauvais voisinage),
4637
Entra dans sa boutique, et, cherchant à manger,
4639
N’y rencontra pour tout potage
4640
Qu’une Lime d’acier qu’il se mit à ronger.
4641
Cette Lime lui dit, sans se mettre en colère :
4642
« Pauvre ignorant ! eh ! que prétends-tu faire ?
4643
Tu te prends à plus dur que toi.
4644
Petit serpent à tête folle :
4645
Plutôt que d’emporter de moi
4646
Seulement le quart d’une obole,
4647
Tu te romprais toutes les dents.
4648
Je ne crains que celles du temps. »
4649
Ceci s’adresse à vous, esprits du dernier ordre,
4650
Qui, n’étant bons à rien, cherchez sur tout à mordre.
4652
Vous vous tourmentez vainement.
4653
Croyez-vous que vos dents impriment leurs outrages
4655
Sur tant de beaux ouvrages ?
4656
Ils sont pour vous d’airain, d’acier, de diamant.
Le Lièvre et la Perdrix
4660
Il ne se faut jamais moquer des misérables :
4661
Car qui peut s’assurer d’être toujours heureux ?
4663
Le sage Ésope dans ses fables
4665
Nous en donne un exemple ou deux.
4667
Celui qu’en ces vers je propose,
4669
Et les siens, ce sont même chose.
4670
Le Lièvre et la Perdrix, concitoyens d’un champ,
4671
Vivaient dans un état, ce semble, assez tranquille,
4673
Quand une meute s’approchant
4674
Oblige le premier à chercher un asile :
4675
Il s’enfuit dans son fort, met les chiens en défaut,
4677
Sans même en excepter Brifaut.
4679
Enfin il se trahit lui-même.
4680
Par les esprits sortant de son corps échauffé.
4681
Miraut, sur leur odeur ayant philosophé,
4682
Conclut que c’est son Lièvre, et d’une ardeur extrême
4683
Il le pousse ; et Rustaut, qui n’a jamais menti,
4685
Dit que le Lièvre est reparti.
4686
Le pauvre malheureux vient mourir à son gîte.
4688
La Perdrix le raille et lui dit :
4690
« Tu te vantais d’être si vite !
4691
Qu’as-tu fait de tes pieds ? » Au moment qu’elle rit,
4692
Son tour vient ; on la trouve. Elle croit que ses ailes
4693
La sauront garantir à toute extrémité ;
4695
Mais la pauvrette avait compté
4697
Sans l’autour aux serres cruelles.
L’Aigle et le Hibou
4701
L’Aigle et le Chat-Huant leurs querelles cessèrent,
4703
Et firent tant qu’ils s’embrassèrent.
4704
L’un jura foi de roi, l’autre foi de hibou,
4705
Qu’ils ne se goberaient leurs petits peu ni prou.
4706
« Connaissez-vous les miens ? dit l’oiseau de Minerve.
4707
– Non, dit l’Aigle. – Tant pis, reprit le triste oiseau :
4709
Je crains en ce cas pour leur peau :
4711
C’est hasard si je les conserve.
4712
Comme vous êtes roi, vous ne considérez
4713
Qui ni quoi : rois et dieux mettent, quoi qu’on leur die,
4715
Tout en même catégorie.
4716
Adieu mes nourrissons, si vous les rencontrez.
4717
– Peignez-les-moi, dit l’Aigle, ou bien me les montrez ;
4719
Je n’y toucherai de ma vie. »
4720
Le Hibou repartit : « Mes petits sont mignons,
4721
Beaux, bien faits, et jolis sur tous leurs compagnons :
4722
Vous les reconnaîtrez sans peine à cette marque.
4723
N’allez pas l’oublier ; retenez-la si bien
4725
Que chez moi la maudite Parque
4727
N’entre point par votre moyen. »
4729
Il advint qu’au Hibou Dieu donna géniture ;
4730
De façon qu’un beau soir qu’il était en pâture,
4732
Notre Aigle aperçut, d’aventure,
4734
Dans les coins d’une roche dure,
4736
Ou dans les trous d’une masure
4738
(Je ne sais pas lequel des deux),
4740
De petits monstres fort hideux,
4741
Rechignés, un air triste, une voix de Mégère.
4742
« Ces enfants ne sont pas, dit l’Aigle, à notre ami.
4743
Croquons-les. » Le galant n’en fit pas à demi :
4744
Ses repas ne sont point repas à la légère.
4745
Le Hibou, de retour, ne trouve que les pieds
4746
De ses chers nourrissons, hélas ! pour toute chose.
4747
Il se plaint ; et les Dieux sont par lui suppliés
4748
De punir le brigand qui de son deuil est cause.
4749
Quelqu’un lui dit alors : « N’en accuse que toi,
4751
Ou plutôt la commune loi
4753
Qui veut qu’on trouve son semblable
4755
Beau, bien fait, et sur tous aimable.
4756
Tu fis de tes enfants à l’Aigle ce portrait :
4758
En avaient-ils le moindre trait ? »
Le Lion s’en allant en guerre
4762
Le Lion dans sa tête avait une entreprise :
4763
Il tint conseil de guerre, envoya ses prévôts,
4765
Fit avertir les animaux.
4766
Tous furent du dessein, chacun selon sa guise :
4768
L’Éléphant devait sur son dos
4770
Porter l’attirail nécessaire,
4772
Et combattre à son ordinaire ;
4774
L’Ours, s’apprêter pour les assauts ;
4775
Le Renard, ménager de secrètes pratiques,
4776
Et le Singe, amuser l’ennemi par ses tours.
4777
« Renvoyez, dit quelqu’un, les Ânes qui sont lourds,
4778
Et les Lièvres, sujets à des terreurs paniques.
4779
– Point du tout, dit le roi, je les veux employer :
4780
Notre troupe sans eux ne serait pas complète.
4781
L’Âne effraiera les gens, nous servant de trompette ;
4782
Et le Lièvre pourra nous servir de courrier. »
4784
Le monarque prudent et sage
4785
De ses moindres sujets sait tirer quelque usage,
4787
Et connaît les divers talents.
4788
Il n’est rien d’inutile aux personnes de sens.
L’Ours et les deux compagnons
4792
Deux compagnons pressés d’argent,
4794
À leur voisin fourreur vendirent
4796
La peau d’un Ours encore vivant,
4797
Mais qu’ils tueraient bientôt ; du moins à ce qu’ils dirent.
4798
C’était le roi des Ours au compte de ces gens.
4799
Le marchand à sa peau devait faire fortune ;
4800
Elle garantirait des froids les plus cuisants ;
4801
On en pourrait fourrer plutôt deux robes qu’une.
4802
Dindenaut prisait moins ses moutons qu’eux leur ours :
4803
Leur, à leur compte, et non à celui de la bête.
4804
S’offrant de la livrer au plus tard dans deux jours,
4805
Ils conviennent de prix, et se mettent en quête,
4806
Trouvent l’Ours qui s’avance et vient vers eux au trot.
4807
Voilà mes gens frappés comme d’un coup de foudre.
4808
Le marché ne tint pas ; il fallut le résoudre :
4809
D’intérêts contre l’Ours, on n’en dit pas un mot.
4810
L’un des deux compagnons grimpe au faîte d’un arbre ;
4812
L’autre, plus froid que n’est un marbre,
4813
Se couche sur le nez, fait le mort, tient son vent,
4815
Ayant quelque part ouï dire
4817
Que l’ours s’acharne peu souvent
4818
Sur un corps qui ne vit, ne meut, ni ne respire.
4819
Seigneur Ours, comme un sot, donna dans ce panneau :
4820
Il voit ce corps gisant, le croit privé de vie,
4822
Et, de peur de supercherie,
4823
Le tourne, le retourne, approche son museau,
4825
Flaire aux passages de l’haleine.
4826
« C’est, dit-il, un cadavre, ôtons-nous, car il sent. »
4827
À ces mots, l’Ours s’en va dans la forêt prochaine.
4828
L’un de nos deux marchands de son arbre descend,
4829
Court à son compagnon, lui dit que c’est merveille
4830
Qu’il n’ait eu seulement que la peur pour tout mal.
4831
« Eh bien, ajouta-t-il, la peau de l’animal ?
4832
Mais que t’a-t-il dit à l’oreille ?
4833
Car il s’approchait de bien près,
4834
Te retournant avec sa serre.
4835
– Il m’a dit qu’il ne faut jamais
4836
Vendre la peau de l’ours qu’on ne l’ait mis par terre. »
L’Âne vêtu de la peau du Lion
4840
De la peau du Lion l’Âne s’étant vêtu,
4841
Était craint partout à la ronde ;
4842
Et, bien qu’animal sans vertu,
4843
Il faisait trembler tout le monde.
4844
Un petit bout d’oreille échappé par malheur
4845
Découvrit la fourbe et l’erreur :
4846
Martin fit alors son office.
4847
Ceux qui ne savaient pas la ruse et la malice
4848
S’étonnaient de voir que Martin
4849
Chassât les lions au moulin.
4851
Force gens font du bruit en France
4852
Par qui cet apologue est rendu familier.
4853
Un équipage cavalier
4854
Fait les trois quarts de leur vaillance.
Livre sixième
Le Pâtre et le Lion
4860
Les fables ne sont pas ce qu’elles semblent être ;
4861
Le plus simple animal nous y tient lieu de maître.
4862
Une morale nue apporte de l’ennui :
4863
Le conte fait passer le précepte avec lui.
4864
En ces sortes de feinte il faut instruire et plaire ;
4865
Et conter pour conter me semble peu d’affaire.
4866
C’est par cette raison qu’égayant leur esprit,
4867
Nombre de gens fameux en ce genre ont écrit.
4868
Tous ont fui l’ornement et le trop d’étendue.
4869
On ne voit point chez eux de parole perdue.
4870
Phèdre était si succinct qu’aucuns l’en ont blâmé ;
4871
Ésope en moins de mots s’est encore exprimé.
4872
Mais sur tous certain Grec renchérit, et se pique
4874
D’une élégance laconique ;
4875
Il renferme toujours son conte en quatre vers ;
4876
Bien ou mal, je le laisse à juger aux experts.
4877
Voyons-le avec Ésope en un sujet semblable.
4878
L’un amène un chasseur, l’autre un pâtre, en sa fable.
4880
J’ai suivi leur projet quant à l’événement,
4881
Y cousant en chemin quelque trait seulement.
4882
Voici comme, à peu près, Ésope le raconte :
4884
Un pâtre, à ses brebis trouvant quelque mécompte,
4885
Voulut à toute force attraper le larron.
4886
Il s’en va près d’un antre, et tend à l’environ
4887
Des lacs à prendre loups, soupçonnant cette engeance.
4889
Avant que partir de ces lieux :
4890
« Si tu fais, disait-il, ô monarque des Dieux,
4891
Que le drôle à ces lacs se prenne en ma présence,
4893
Et que je goûte ce plaisir,
4895
Parmi vingt veaux je veux choisir
4897
Le plus gras, et t’en faire offrande. »
4898
À ces mots sort de l’antre un Lion grand et fort ;
4899
Le Pâtre se tapit, et dit à demi mort :
4900
« Que l’homme ne sait guère, hélas ! ce qu’il demande !
4901
Pour trouver le larron qui détruit mon troupeau,
4902
Et le voir en ces lacs pris avant que je parte,
4903
Ô monarque des Dieux, je t’ai promis un veau :
4904
Je te promets un bœuf si tu fais qu’il s’écarte.
4906
C’est ainsi que l’a dit le principal auteur :
4908
Passons à son imitateur.
Le Lion et le Chasseur
4912
Un fanfaron, amateur de la chasse,
4913
Venant de perdre un chien de bonne race
4914
Qu’il soupçonnait dans le corps d’un Lion,
4915
Vit un berger. « Enseigne-moi, de grâce,
4916
De mon voleur, lui dit-il, la maison,
4917
Que de ce pas je me fasse raison. »
4918
Le berger dit : « C’est vers cette montagne.
4919
En lui payant de tribut un mouton
4920
Par chaque mois, j’erre dans la campagne
4921
Comme il me plaît ; et je suis en repos. »
4922
Dans le moment qu’ils tenaient ces propos,
4923
Le Lion sort, et vient d’un pas agile.
4924
Le fanfaron aussitôt d’esquiver :
4925
« Ô Jupiter, montre-moi quelque asile,
4926
S’écria-t-il, qui me puisse sauver ! »
4928
La vraie épreuve de courage
4929
N’est que dans le danger que l’on touche du doigt :
4930
Tel le cherchait, dit-il, qui, changeant de langage,
4932
S’enfuit aussitôt qu’il le voit.
Phébus et Borée
4936
Borée et le Soleil virent un voyageur
4938
Qui s’était muni par bonheur
4939
Contre le mauvais temps. On entrait dans l’automne,
4940
Quand la précaution aux voyageurs est bonne :
4941
Il pleut ; le soleil luit ; et l’écharpe d’Iris
4943
Rend ceux qui sortent avertis
4944
Qu’en ces mois le manteau leur est fort nécessaire :
4945
Les Latins les nommaient douteux, pour cette affaire.
4946
Notre homme s’était donc à la pluie attendu :
4947
Bon manteau bien doublé, bonne étoffe bien forte.
4948
« Celui-ci, dit le Vent, prétend avoir pourvu
4949
À tous les accidents ; mais il n’a pas prévu
4951
Que je saurai souffler de sorte
4952
Qu’il n’est bouton qui tienne : il faudra, si je veux,
4954
Que le manteau s’en aille au diable.
4955
L’ébattement pourrait nous en être agréable :
4956
Vous plaît-il de l’avoir ? – Eh bien ! gageons nous deux,
4958
Dit Phébus, sans tant de paroles,
4959
À qui plus tôt aura dégarni les épaules
4961
Du cavalier que nous voyons.
4962
Commencez : je vous laisse obscurcir mes rayons. »
4963
Il n’en fallut pas plus. Notre souffleur à gage
4964
Se gorge de vapeurs, s’enfle comme un ballon,
4966
Fait un vacarme de démon,
4967
Siffle, souffle, tempête, et brise en son passage
4968
Maint toit qui n’en peut mais, fait périr maint bateau :
4970
Le tout au sujet d’un manteau.
4971
Le cavalier eut soin d’empêcher que l’orage
4973
Ne se pût engouffrer dedans.
4974
Cela le préserva. Le Vent perdit son temps ;
4975
Plus il se tourmentait, plus l’autre tenait ferme :
4976
Il eut beau faire agir le collet et les plis.
4978
Sitôt qu’il fut au bout du terme
4980
Qu’à la gageure on avait mis,
4982
Le Soleil dissipe la nue,
4983
Récrée et puis pénètre enfin le cavalier,
4985
Sous son balandras fait qu’il sue,
4987
Le contraint de s’en dépouiller :
4988
Encore n’usa-t-il pas de toute sa puissance.
4990
Plus fait douceur que violence.
Jupiter et le Métayer
4994
Jupiter eut jadis une ferme à donner.
4995
Mercure en fit l’annonce, et gens se présentèrent,
4997
Firent des offres, écoutèrent :
4999
Ce ne fut pas sans bien tourner ;
5001
L’un alléguait que l’héritage
5002
Était frayant et rude, et l’autre un autre si.
5004
Pendant qu’ils marchandaient ainsi,
5005
Un d’eux, le plus hardi, mais non pas le plus sage,
5006
Promit d’en rendre tant, pourvu que Jupiter
5008
Le laissât disposer de l’air,
5010
Lui donnât saison à sa guise,
5011
Qu’il eût du chaud, du froid, du beau temps, de la bise,
5013
Enfin du sec et du mouillé,
5015
Aussitôt qu’il aurait bâillé.
5016
Jupiter y consent. Contrat passé, notre homme
5017
Tranche du roi des airs, pleut, vente, et fait en somme
5018
Un climat pour lui seul : ses plus proches voisins
5019
Ne s’en sentaient non plus que les Américains.
5020
Ce fut leur avantage ; ils eurent bonne année,
5022
Pleine moisson, pleine vinée.
5023
Monsieur le receveur fut très mal partagé.
5024
L’an suivant, voilà tout changé :
5025
Il ajuste d’une autre sorte
5026
La température des cieux.
5027
Son champ ne s’en trouve pas mieux ;
5028
Celui de ses voisins fructifie et rapporte.
5029
Que fait-il ? Il recourt au monarque des Dieux.
5031
Il confesse son imprudence.
5032
Jupiter en usa comme un maître fort doux.
5034
Concluons que la Providence
5036
Sait ce qu’il nous faut mieux que nous.
Le Cochet, le Chat et le Souriceau
5040
Un Souriceau tout jeune, et qui n’avait rien vu,
5042
Fut presque pris au dépourvu.
5043
Voici comme il conta l’aventure à sa mère :
5044
« J’avais franchi les monts qui bornent cet État,
5046
Et trottais comme un jeune Rat
5048
Qui cherche à se donner carrière,
5049
Lorsque deux animaux m’ont arrêté les yeux :
5051
L’un doux, bénin et gracieux,
5052
Et l’autre turbulent, et plein d’inquiétude ;
5054
Il a la voix perçante et rude,
5056
Sur la tête un morceau de chair,
5057
Une sorte de bras dont il s’élève en l’air
5059
Comme pour prendre sa volée,
5061
La queue en panache étalée. »
5062
Or c’était un Cochet, dont notre Souriceau
5064
Fit à sa mère le tableau,
5065
Comme d’un animal venu de l’Amérique.
5066
« Il se battait, dit-il, les flancs avec ses bras,
5068
Faisant tel bruit et tel fracas,
5069
Que moi, qui grâce aux dieux de courage me pique,
5071
Quant au Chat, c’est sur nous qu’il fonde sa cuisine.
5073
En ai pris la fuite de peur,
5075
Le maudissant de très bon cœur.
5077
Sans lui j’aurais fait connaissance
5078
Avec cet animal qui m’a semblé si doux ;
5080
Il est velouté comme nous,
5081
Marqueté, longue queue, une humble contenance,
5082
Un modeste regard, et pourtant l’œil luisant.
5084
Je le crois fort sympathisant
5085
Avec messieurs les Rats ; car il a des oreilles
5087
En figure aux nôtres pareilles.
5088
Je l’allais aborder, quand d’un son plein d’éclat
5090
L’autre m’a fait prendre la fuite.
5091
– Mon fils, dit la Souris, ce doucet est un Chat,
5092
Qui, sous son minois hypocrite,
5093
Contre toute ta parenté
5094
D’un malin vouloir est porté.
5095
L’autre animal, tout au contraire.
5096
Bien éloigné de nous mal faire,
5097
Servira quelque jour peut-être à nos repas.
5098
Garde-toi, tant que tu vivras,
5099
De juger les gens sur la mine. »
Le Renard, le Singe, et les Animaux
5103
Les Animaux, au décès d’un Lion,
5104
En son vivant prince de la contrée,
5105
Pour faire un roi s’assemblèrent, dit-on.
5106
De son étui la couronne est tirée :
5107
Dans une chartre un dragon la gardait.
5108
Il se trouva que, sur tous essayée,
5109
À pas un d’eux elle ne convenait :
5110
Plusieurs avaient la tête trop menue,
5111
Aucuns trop grosse, aucuns même cornue.
5112
Le Singe aussi fit l’épreuve en riant ;
5113
Et, par plaisir la tiare essayant,
5114
Il fit autour force grimaceries,
5115
Tours de souplesse, et mille singeries,
5116
Passa dedans ainsi qu’en un cerceau.
5117
Aux animaux cela sembla si beau
5118
Qu’il fut élu : chacun lui fit hommage.
5119
Le Renard seul regretta son suffrage,
5120
Sans toutefois montrer son sentiment.
5121
Quand il eut fait son petit compliment,
5123
Il dit au Roi : « Je sais, Sire, une cache,
5124
Et ne crois pas qu’autre que moi la sache.
5125
Or tout trésor, par droit de royauté,
5126
Appartient, Sire, à Votre Majesté.
5127
Le nouveau roi bâille après la finance ;
5128
Lui-même y court pour n’être pas trompé.
5129
C’était un piège : il y fut attrapé.
5130
Le Renard dit, au nom de l’assistance :
5131
« Prétendrais-tu nous gouverner encore,
5132
Ne sachant pas te conduire toi-même ? »
5133
Il fut démis ; et l’on tomba d’accord
5134
Qu’à peu de gens convient le diadème.
Le Mulet se vantant de sa généalogie
5138
Le Mulet d’un prélat se piquait de noblesse,
5140
Et ne parlait incessamment
5142
Que de sa mère la Jument,
5144
Dont il contait mainte prouesse.
5145
Elle avait fait ceci, puis avait été là.
5147
Son fils prétendait pour cela
5149
Qu’on le dût mettre dans l’Histoire.
5150
Il eût cru s’abaisser servant un médecin.
5151
Étant devenu vieux, on le mit au moulin ;
5152
Son père l’Âne alors lui revint en mémoire.
5153
Quand le malheur ne serait bon
5154
Qu’à mettre un sot à la raison,
5155
Toujours serait-ce à juste cause
5156
Qu’on le dit bon à quelque chose.
Le Vieillard et l’Âne
5160
Un Vieillard sur son Âne aperçut en passant
5161
Un pré plein d’herbe et fleurissant :
5162
Il y lâche sa bête, et le grison se rue
5163
Au travers de l’herbe menue,
5164
Se vautrant, grattant, et frottant,
5165
Gambadant, chantant, et broutant,
5166
Et faisant mainte place nette.
5167
L’ennemi vient sur l’entrefaite :
5168
« Fuyons, dit alors le Vieillard.
5169
– Pourquoi ? répondit le paillard ;
5170
Me fera-t-on porter double bât, double charge ?
5171
– Non pas ? dit le Vieillard, qui prit d’abord le large.
5172
– Et que m’importe donc, dit l’Âne, à qui je sois ?
5173
Sauvez-vous, et me laissez paître.
5174
Notre ennemi, c’est notre maître :
5175
Je vous le dis en bon français. »
Le Cerf se voyant dans l’eau
5179
Dans le cristal d’une fontaine
5180
Un Cerf se mirant autrefois
5181
Louait la beauté de son bois,
5182
Et ne pouvait qu’avecque peine
5183
Souffrir ses jambes de fuseaux,
5184
Dont il voyait l’objet se perdre dans les eaux.
5185
« Quelle proportion de mes pieds à ma tête !
5186
Disait-il en voyant leur ombre avec douleur :
5187
Des taillis les plus hauts mon front atteint le faîte ;
5188
Mes pieds ne me font point d’honneur. »
5189
Tout en parlant de la sorte,
5190
Un limier le fait partir.
5191
Il tâche à se garantir ;
5192
Dans les forêts il s’emporte :
5193
Son bois, dommageable ornement,
5194
L’arrêtant à chaque moment,
5195
Nuit à l’office que lui rendent
5196
Ses pieds, de qui ses jours dépendent.
5197
Il se dédit alors, et maudit les présents
5198
Que le Ciel lui fait tous les ans.
5200
Nous faisons cas du beau, nous méprisons l’utile ;
5201
Et le beau souvent nous détruit.
5202
Ce Cerf blâme ses pieds qui le rendent agile ;
5203
Il estime un bois qui lui nuit.
Le Lièvre et la Tortue
5207
Rien ne sert de courir ; il faut partir à point :
5208
Le Lièvre et la Tortue en sont un témoignage.
5209
« Gageons, dit celle-ci, que vous n’atteindrez point
5210
Sitôt que moi ce but. – Sitôt ! êtes-vous sage ?
5211
Repartit l’animal léger :
5212
Ma commère, il vous faut purger
5213
Avec quatre grains d’ellébore.
5214
– Sage ou non, je parie encore. »
5215
Ainsi fut fait ; et de tous deux
5216
On mit près du but les enjeux ;
5217
Savoir quoi, ce n’est pas l’affaire,
5218
Ni de quel juge l’on convint.
5219
Notre Lièvre n’avait que quatre pas à faire ;
5220
J’entends de ceux qu’il fait lorsque, prêt d’être atteint,
5221
Il s’éloigne des chiens, les renvoie aux calendes,
5223
Et leur fait arpenter les landes.
5224
Ayant, dis-je, du temps de reste pour brouter,
5225
Pour dormir, et pour écouter
5226
D’où vient le vent, il laisse la Tortue
5228
Aller son train de sénateur.
5229
Elle part, elle s’évertue ;
5230
Elle se hâte avec lenteur.
5231
Lui cependant méprise une telle victoire,
5232
Tient la gageure à peu de gloire,
5233
Croit qu’il y va de son honneur
5234
De partir tard. Il broute, il se repose ;
5235
Il s’amuse à toute autre chose
5236
Qu’à la gageure. À la fin, quand il vit
5237
Que l’autre touchait presque au bout de la carrière,
5238
Il partit comme un trait ; mais les élans qu’il fit
5239
Furent vains : la Tortue arriva la première.
5240
« Eh bien ! lui cria-t-elle, avais-je pas raison ?
5241
De quoi vous sert votre vitesse ?
5242
Moi l’emporter ! et que serait-ce
5243
Si vous portiez une maison ?
L’Âne et ses Maîtres
5247
L’Âne d’un jardinier se plaignait au Destin
5248
De ce qu’on le faisait lever devant l’aurore.
5249
« Les coqs, lui disait-il, ont beau chanter matin ;
5251
Je suis plus matineux encore.
5252
Et pourquoi ? pour porter des herbes au marché.
5253
Belle nécessité d’interrompre mon somme ! »
5255
Le Sort, de sa plainte touché,
5256
Lui donne un autre maître ; et l’animal de somme
5257
Passe du jardinier aux mains d’un corroyeur.
5258
La pesanteur des peaux et leur mauvaise odeur
5259
Eurent bientôt choqué l’impertinente bête.
5260
« J’ai regret, disait-il, à mon premier seigneur.
5262
Encore, quand il tournait la tête,
5264
J’attrapais, s’il m’en souvient bien,
5265
Quelque morceau de chou qui ne me coûtait rien :
5266
Mais ici point d’aubaine, ou, si j’en ai quelqu’une,
5267
C’est de coups. » Il obtint changement de fortune ;
5269
Et sur l’état d’un charbonnier
5271
Il fut couché tout le dernier.
5273
Autre plainte. « Quoi donc ! dit le Sort en colère,
5275
Ce baudet-ci m’occupe autant
5277
Que cent monarques pourraient faire !
5278
Croit-il être le seul qui ne soit pas content ?
5280
N’ai-je en l’esprit que son affaire ? »
5282
Le Sort avait raison. Tous gens sont ainsi faits :
5283
Notre condition jamais ne nous contente ;
5285
La pire est toujours la présente.
5286
Nous fatiguons le Ciel à force de placets.
5287
Qu’à chacun Jupiter accorde sa requête,
5289
Nous lui romprons encore la tête.
Le Soleil et les Grenouilles
5293
Aux noces d’un tyran tout le peuple en liesse
5295
Noyait son souci dans les pots.
5296
Ésope seul trouvait que les gens étaient sots
5298
De témoigner tant d’allégresse.
5299
Le Soleil, disait-il, eut dessein autrefois
5301
De songer à l’hyménée.
5302
Aussitôt on ouït, d’une commune voix
5304
Se plaindre de leur destinée
5306
Les citoyennes des étangs.
5308
« Que ferons-nous, s’il lui vient des enfants ?
5309
Dirent-elles au Sort : un seul Soleil à peine
5311
Se peut souffrir ; une demi-douzaine
5312
Mettra la mer à sec et tous ses habitants.
5313
Adieu joncs et marais : notre race est détruite ;
5315
Bientôt on la verra réduite
5317
À l’eau du Styx. » Pour un pauvre animal,
5318
Grenouilles, à mon sens, ne raisonnaient pas mal.
Le Villageois et le Serpent
5322
Ésope conte qu’un manant,
5323
Charitable autant que peu sage,
5324
Un jour d’hiver se promenant
5325
À l’entour de son héritage,
5326
Aperçut un Serpent sur la neige étendu,
5327
Transi, gelé, perclus, immobile rendu,
5328
N’ayant pas à vivre un quart d’heure.
5329
Le Villageois le prend, l’emporte en sa demeure,
5330
Et, sans considérer quel sera le loyer
5331
D’une action de ce mérite,
5332
Il l’étend le long du foyer,
5333
Le réchauffe, le ressuscite.
5334
L’animal engourdi sent à peine le chaud,
5335
Que l’âme lui revient avecque la colère.
5336
Il lève un peu la tête, et puis siffle aussitôt ;
5337
Puis fait un long repli, puis tâche à faire un saut
5338
Contre son bienfaiteur, son sauveur et son père.
5339
« Ingrat, dit le Manant, voilà donc mon salaire ?
5340
Tu mourras. » À ces mots, plein d’un juste courroux,
5342
Il vous prend sa cognée, il vous tranche la bête ;
5343
Il fait trois serpents de deux coups,
5344
Un tronçon, la queue, et la tête.
5345
L’insecte, sautillant, cherche à se réunir ;
5346
Mais il ne put y parvenir.
5348
Il est bon d’être charitable :
5349
Mais envers qui ? c’est là le point.
5350
Quant aux ingrats, il n’en est point
5351
Qui ne meure enfin misérable.
Le Lion malade et le Renard
5355
De par le Roi des animaux,
5356
Qui dans son antre était malade,
5357
Fut fait savoir à ses vassaux
5358
Que chaque espèce en ambassade
5359
Envoyât gens le visiter ;
5360
Sous promesse de bien traiter
5361
Les députés, eux et leur suite,
5362
Foi de Lion, très bien écrite :
5363
Bon passeport contre la dent,
5364
Contre la griffe tout autant.
5365
L’édit du prince s’exécute :
5366
De chaque espèce on lui députe.
5367
Les Renards gardant la maison,
5368
Un d’eux en dit cette raison :
5369
« Les pas empreints sur la poussière
5370
Par ceux qui s’en vont faire au malade leur cour,
5371
Tous, sans exception, regardent sa tanière ;
5372
Pas un ne marque de retour :
5373
Cela nous met en méfiance.
5375
Que Sa Majesté nous dispense :
5376
Grand merci de son passeport.
5377
Je le crois bon : mais dans cet antre
5378
Je vois fort bien comme l’on entre,
5379
Et ne vois pas comme on en sort. »
L’oiseleur, l’Autour et l’Alouette
5383
Les injustices des pervers
5385
Servent souvent d’excuse aux nôtres.
5387
Telle est la loi de l’Univers :
5388
Si tu veux qu’on t’épargne, épargne aussi les autres.
5390
Un manant au miroir prenait des oisillons.
5391
Le fantôme brillant attire une Alouette :
5392
Aussitôt un Autour, planant sur les sillons,
5394
Descend des airs, fond et se jette
5395
Sur celle qui chantait, quoique près du tombeau.
5396
Elle avait évité la fatale machine,
5397
Lorsque, se rencontrant sous la main de l’oiseau,
5399
Elle sent son ongle maline.
5400
Pendant qu’à la plumer l’Autour est occupé,
5401
Lui-même sous les rets demeure enveloppé ;
5402
« Oiseleur, laisse-moi, dit-il en son langage ;
5404
Je ne t’ai jamais fait de mal. »
5405
L’Oiseleur repartit : « Ce petit animal
5406
T’en avait-il fait davantage ? »
Le Cheval et l’Âne
5410
En ce monde il se faut l’un l’autre secourir :
5412
Si ton voisin vient à mourir,
5414
C’est sur toi que le fardeau tombe.
5416
Un Âne accompagnait un Cheval peu courtois,
5417
Celui-ci ne portant que son simple harnois,
5418
Et le pauvre baudet si chargé qu’il succombe.
5419
Il pria le Cheval de l’aider quelque peu ;
5420
Autrement il mourrait devant qu’être à la ville.
5421
« La prière, dit-il, n’en est pas incivile :
5422
Moitié de ce fardeau ne vous sera que jeu. »
5423
Le Cheval refusa, fit une pétarade ;
5424
Tant qu’il vit sous le faix mourir son camarade,
5426
Et reconnut qu’il avait tort.
5428
Du baudet en cette aventure
5430
On lui fit porter la voiture,
5432
Et la peau par-dessus encore.
Le Chien qui lâche sa proie pour l’ombre
5436
Chacun se trompe ici-bas :
5438
On voit courir après l’ombre
5440
Tant de fous qu’on n’en sait pas
5442
La plupart du temps le nombre.
5443
Au Chien dont parle Ésope il faut les renvoyer.
5445
Ce Chien, voyant sa proie en l’eau représentée,
5446
La quitta pour l’image, et pensa se noyer.
5447
La rivière devint tout d’un coup agitée ;
5449
À toute peine il regagna les bords,
5451
Et n’eut ni l’ombre ni le corps.
Le Chartier embourbé
5455
Le Phaéton d’une voiture à foin
5456
Vit son char embourbé. Le pauvre homme était loin
5457
De tout humain secours : c’était à la campagne
5458
Près d’un certain canton de la Basse-Bretagne,
5460
Appelé Quimper-Corentin.
5462
On sait assez que le Destin
5463
Adresse là les gens quand il veut qu’on enrage.
5465
Dieu nous préserve du voyage !
5466
Pour venir au Chartier embourbé dans ces lieux,
5467
Le voilà qui déteste et jure de son mieux,
5469
Pestant en sa fureur extrême,
5470
Tantôt contre les trous, puis contre ses chevaux,
5472
Contre son char, contre lui-même.
5473
Il invoque à la fin le dieu dont les travaux
5475
Sont si célèbres dans le monde :
5476
« Hercule, lui dit-il, aide-moi ; si ton dos
5478
A porté la machine ronde,
5480
Ton bras peut me tirer d’ici. »
5481
Sa prière étant faite, il entend dans la nue
5483
Une voix qui lui parle ainsi :
5485
« Hercule veut qu’on se remue,
5486
Puis il aide les gens. Regarde d’où provient
5488
L’achoppement qui te retient.
5490
Ôte d’autour de chaque roue
5491
Ce malheureux mortier, cette maudite boue
5493
Qui jusqu’à l’essieu les enduit ;
5494
Prends ton pic, et me romps ce caillou qui te nuit ;
5495
Comble-moi cette ornière. As-tu fait ? – Oui, dit l’homme.
5496
– Or bien je vais t’aider, dit la voix ; prends ton fouet.
5497
– Je l’ai pris... Qu’est ceci ? mon char marche à souhait.
5498
Hercule en soit loué ! » Lors la voix : « Tu vois comme
5499
Tes chevaux aisément se sont tirés de là.
5501
Aide-toi, le Ciel t’aidera. »
Le Charlatan
5505
Le Monde n’a jamais manqué de charlatans :
5507
Cette science, de tout temps
5509
Fut en professeurs très fertile.
5510
Tantôt l’un en théâtre affronte l’Achéron,
5511
Et l’autre affiche par la ville
5512
Qu’il est un passe-Cicéron.
5513
Un des derniers se vantait d’être
5514
En éloquence si grand maître,
5515
Qu’il rendrait disert un badaud,
5516
Un manant, un rustre, un lourdaud ;
5517
« Oui, messieurs, un lourdaud, un animal, un âne :
5518
Que l’on amène un âne, un âne renforcé,
5520
Je le rendrai maître passé ;
5522
Et veux qu’il porte la soutane. »
5523
Le prince sut la chose ; il manda le rhéteur.
5525
« J’ai, dit-il, en mon écurie
5527
Un fort beau roussin d’Arcadie ;
5529
J’en voudrais faire un orateur.
5530
– Sire, vous pouvez tout », reprit d’abord notre homme,
5532
On lui donna certaine somme.
5534
Il devait, au bout de dix ans,
5536
Mettre son âne sur les bancs ;
5537
Sinon, il consentait d’être en place publique
5538
Guindé la hart au col, étranglé court et net,
5540
Ayant au dos sa rhétorique,
5542
Et les oreilles d’un baudet.
5543
Quelqu’un des courtisans lui dit qu’à la potence
5544
Il voulait l’aller voir, et que, pour un pendu,
5545
Il aurait bonne grâce et beaucoup de prestance :
5546
Surtout qu’il se souvînt de faire à l’assistance
5547
Un discours où son art fût au long étendu ;
5548
Un discours pathétique, et dont le formulaire
5549
Servît à certains Cicérons
5550
Vulgairement nommés larrons.
5551
L’autre reprit : « Avant l’affaire,
5552
Le roi, l’âne, ou moi, nous mourrons. »
5554
Il avait raison. C’est folie
5555
De compter sur dix ans de vie.
5556
Soyons bien buvants, bien mangeants,
5557
Nous devons à la mort de trois l’un en dix ans.
La Discorde
5561
La déesse Discorde ayant brouillé les Dieux,
5562
Et fait un grand procès là-haut pour une pomme,
5563
On la fit déloger des cieux.
5564
Chez l’animal qu’on appelle homme
5565
On la reçut à bras ouverts,
5566
Elle et Que-si-que-non, son frère,
5567
Avecque Tien-et-mien, son père.
5568
Elle nous fit l’honneur en ce bas univers
5570
De préférer notre hémisphère
5571
À celui des mortels qui nous sont opposés,
5573
Gens grossiers, peu civilisés,
5574
Et qui, se mariant sans prêtre et sans notaire,
5576
De la Discorde n’ont que faire.
5577
Pour la faire trouver aux lieux où le besoin
5579
Demandait qu’elle fût présente,
5581
La Renommée avait le soin
5583
De l’avertir ; et l’autre, diligente,
5584
Courait vite aux débats, et prévenait la Paix ;
5585
Faisait d’une étincelle un feu long à s’éteindre.
5587
La Renommée enfin commença de se plaindre
5589
Que l’on ne lui trouvait jamais
5591
De demeure fixe et certaine ;
5592
Bien souvent l’on perdait, à la chercher, sa peine :
5593
Il fallait donc qu’elle eût un séjour affecté,
5594
Un séjour d’où l’on pût en toutes les familles
5596
L’envoyer à jour arrêté.
5597
Comme il n’était alors aucun couvent de filles,
5599
On y trouva difficulté.
5601
L’auberge enfin de l’hyménée
5603
Lui fut pour maison assignée.
La jeune Veuve
5607
La perte d’un époux ne va point sans soupirs :
5608
On fait beaucoup de bruit, et puis on se console.
5609
Sur les ailes du Temps la tristesse s’envole ;
5611
Le Temps ramène les plaisirs.
5613
Entre la Veuve d’une année
5615
Et la Veuve d’une journée
5616
La différence est grande : on ne croirait jamais
5618
Que ce fût la même personne ;
5619
L’une fait fuir les gens, et l’autre a mille attraits :
5620
Aux soupirs vrais ou faux celle-là s’abandonne ;
5621
C’est toujours même note et pareil entretien.
5622
On dit qu’on est inconsolable :
5623
On le dit ; il n’en est rien,
5624
Comme on verra par cette fable,
5625
Ou plutôt par la vérité.
5626
L’époux d’une jeune beauté
5627
Partait pour l’autre monde. À ses côtés sa femme
5628
Lui criait : « Attends-moi, je te suis ; et mon âme,
5629
Aussi bien que la tienne, est prête à s’envoler. »
5631
Le mari fait seul le voyage.
5632
La belle avait un père, homme prudent et sage ;
5634
Il laissa le torrent couler.
5636
À la fin, pour la consoler :
5637
« Ma fille, lui dit-il, c’est trop verser de larmes :
5638
Qu’a besoin le défunt que vous noyiez vos charmes ?
5639
Puisqu’il est des vivants, ne songez plus aux morts.
5641
Je ne dis pas que tout à l’heure
5643
Une condition meilleure
5645
Change en des noces ces transports ;
5646
Mais après certain temps souffrez qu’on vous propose
5647
Un époux beau, bien fait, jeune, et tout autre chose
5649
Que le défunt. – Ah ! dit-elle aussitôt,
5651
Un cloître est l’époux qu’il me faut. »
5652
Le père lui laissa digérer sa disgrâce.
5654
Un mois de la sorte se passe ;
5655
L’autre mois, on l’emploie à changer tous les jours
5656
Quelque chose à l’habit, au linge, à la coiffure :
5658
Le deuil enfin sert de parure,
5660
En attendant d’autres atours.
5662
Toute la bande des Amours
5664
Revient au colombier ; les jeux, les ris, la danse
5666
Ont aussi leur tour à la fin :
5668
On se plonge soir et matin
5670
Dans la fontaine de Jouvence.
5671
Le père ne craint plus ce défunt tant chéri ;
5672
Mais comme il ne parlait de rien à notre belle :
5674
« Où donc est le jeune mari
5676
Que vous m’avez promis ? » dit-elle.
Épilogue
5680
Bornons ici cette carrière :
5681
Les longs ouvrages me font peur.
5682
Loin d’épuiser une matière,
5683
On n’en doit prendre que la fleur.
5684
Il s’en va temps que je reprenne
5685
Un peu de forces et d’haleine
5686
Pour fournir à d’autres projets.
5687
Amour, ce tyran de ma vie,
5688
Veut que je change de sujets :
5689
Il faut contenter son envie.
5690
Retournons à Psyché. Damon, vous m’exhortez
5691
À peindre ses malheurs et ses félicités :
5693
J’y consens ; peut-être ma veine
5695
En sa faveur s’échauffera.
5696
Heureux si ce travail est la dernière peine
5698
Que son époux me causera !
Livre septième
À Madame de Montespan
5704
L’apologue est un don qui vient des immortels ;
5706
Ou, si c’est un présent des hommes,
5707
Quiconque nous l’a fait mérite des autels :
5709
Nous devons tous tant que nous sommes
5711
Ériger en divinité
5712
Le sage par qui fut ce bel art inventé.
5713
C’est proprement un charme : il rend l’âme attentive,
5715
Ou plutôt il la tient captive,
5717
Nous attachant à des récits
5718
Qui mènent à son gré les cœurs et les esprits.
5719
Ô vous qui l’imitez, Olympe, si ma muse
5720
A quelquefois pris place à la table des Dieux,
5721
Sur ses dons aujourd’hui daignez porter les yeux ;
5722
Favorisez les jeux où mon esprit s’amuse.
5723
Le temps, qui détruit tout, respectant votre appui,
5724
Me laissera franchir les ans dans cet ouvrage :
5725
Tout auteur qui voudra vivre encore après lui
5727
Doit s’acquérir votre suffrage.
5728
C’est de vous que mes vers attendent tout leur prix :
5730
Il n’est beauté dans nos écrits
5732
Dont vous ne connaissiez jusque aux moindres traces.
5733
Eh ! qui connaît que vous les beautés et les grâces ?
5734
Paroles et regards, tout est charme dans vous.
5736
Ma muse, en un sujet si doux,
5738
Voudrait s’étendre davantage ;
5739
Mais il faut réserver à d’autres cet emploi ;
5741
Et d’un plus grand maître que moi
5743
Votre louange est le partage.
5744
Olympe, c’est assez qu’à mon dernier ouvrage
5745
Votre nom serve un jour de rempart et d’abri ;
5746
Protégez désormais le livre favori
5747
Par qui j’ose espérer une seconde vie ;
5749
Sous vos seuls auspices ces vers
5751
Seront jugés, malgré l’envie,
5753
Dignes des yeux de l’Univers.
5754
Je ne mérite pas une faveur si grande ;
5756
La fable en son nom la demande :
5757
Vous savez quel crédit ce mensonge a sur nous.
5758
S’il procure à mes vers le bonheur de vous plaire,
5759
Je croirai lui devoir un temple pour salaire :
5760
Mais je ne veux bâtir des temples que pour vous.
Les Animaux malades de la peste
5764
Un mal qui répand la terreur,
5766
Mal que le Ciel en sa fureur
5767
Inventa pour punir les crimes de la terre,
5768
La Peste (puisqu’il faut l’appeler par son nom),
5769
Capable d’enrichir en un jour l’Achéron,
5771
Faisait aux Animaux la guerre.
5772
Ils ne mouraient pas tous, mais tous étaient frappés :
5774
On n’en voyait point d’occupés
5775
À chercher le soutien d’une mourante vie ;
5776
Nul mets n’excitait leur envie ;
5777
Ni Loups ni Renards n’épiaient
5778
La douce et l’innocente proie ;
5779
Les Tourterelles se fuyaient :
5780
Plus d’amour, partant plus de joie.
5781
Le Lion tint conseil, et dit : « Mes chers amis,
5783
Je crois que le Ciel a permis
5785
Pour nos péchés cette infortune.
5787
Que le plus coupable de nous
5788
Se sacrifie aux traits du céleste courroux ;
5790
Peut-être il obtiendra la guérison commune.
5791
L’histoire nous apprend qu’en de tels accidents
5793
On fait de pareils dévouements.
5794
Ne nous flattons donc point, voyons sans indulgence
5796
L’état de notre conscience.
5797
Pour moi, satisfaisant mes appétits gloutons,
5799
J’ai dévoré force moutons.
5800
Que m’avaient-ils fait ? nulle offense ;
5801
Même il m’est arrivé quelquefois de manger
5803
Le berger.
5804
Je me dévouerai donc, s’il le faut ; mais je pense
5805
Qu’il est bon que chacun s’accuse ainsi que moi ;
5806
Car on doit souhaiter, selon toute justice,
5808
Que le plus coupable périsse.
5810
– Sire, dit le Renard, vous êtes trop bon roi ;
5811
Vos scrupules font voir trop de délicatesse.
5812
Et bien ! manger moutons, canaille, sotte espèce,
5813
Est-ce un péché ? Non, non. Vous leur fîtes, Seigneur,
5815
En les croquant, beaucoup d’honneur ;
5817
Et quant au berger, l’on peut dire
5819
Qu’il était digne de tous maux,
5821
Étant de ces gens-là qui sur les animaux
5823
Se font un chimérique empire. »
5824
Ainsi dit le Renard ; et flatteurs d’applaudir.
5826
On n’osa trop approfondir
5827
Du Tigre, ni de l’Ours, ni des autres puissances,
5829
Les moins pardonnables offenses.
5830
Tous les gens querelleurs, jusqu’aux simples Mâtins,
5831
Au dire de chacun, étaient de petits saints.
5832
L’Âne vint à son tour, et dit : « J’ai souvenance
5834
Qu’en un pré de moines passant,
5835
La faim, l’occasion, l’herbe tendre, et je pense
5837
Quelque diable aussi me poussant,
5838
Je tondis de ce pré la largeur de ma langue ;
5839
Je n’en avais nul droit, puisqu’il faut parler net. »
5840
À ces mots, on cria haro sur le baudet.
5841
Un Loup quelque peu clerc, prouva par sa harangue
5842
Qu’il fallait dévouer ce maudit animal,
5843
Ce pelé, ce galeux, d’où venait tout leur mal.
5844
Sa peccadille fut jugée un cas pendable.
5845
Manger l’herbe d’autrui ! quel crime abominable !
5847
Rien que la mort n’était capable
5849
D’expier son forfait. On le lui fit bien voir.
5850
Selon que vous serez puissant ou misérable,
5851
Les jugements de cour vous rendront blanc ou noir.
Le mal Marié
5855
Que le bon soit toujours camarade du beau,
5857
Dès demain je chercherai femme ;
5858
Mais comme le divorce entre eux n’est pas nouveau,
5859
Et que peu de beaux corps, hôtes d’une belle âme,
5861
Assemblent l’un et l’autre point,
5862
Ne trouvez pas mauvais que je ne cherche point.
5863
J’ai vu beaucoup d’hymens ; aucuns d’eux ne me tentent :
5864
Cependant des humains presque les quatre parts
5865
S’exposent hardiment au plus grand des hasards ;
5866
Les quatre parts aussi des humains se repentent.
5867
J’en vais alléguer un qui, s’étant repenti,
5869
Ne put trouver d’autre parti,
5871
Que de renvoyer son épouse,
5873
Querelleuse, avare, et jalouse.
5874
Rien ne la contentait, rien n’était comme il faut :
5875
On se levait trop tard, on se couchait trop tôt ;
5876
Puis du blanc, puis du noir, puis encore autre chose.
5877
Les valets enrageaient, l’époux était à bout :
5878
« Monsieur ne songe à rien, monsieur dépense tout,
5880
Monsieur court, monsieur se repose. »
5881
Elle en dit tant que monsieur, à la fin,
5882
Lassé d’entendre un tel lutin,
5883
Vous la renvoie à la campagne
5884
Chez ses parents. La voilà donc compagne
5885
De certaines Philis qui gardent les dindons
5887
Avec les gardeurs de cochons.
5888
Au bout de quelque temps qu’on la crut adoucie,
5889
Le mari la reprend. « Eh bien ! qu’avez-vous fait ?
5891
Comment passiez-vous votre vie ?
5892
L’innocence des champs est-elle votre fait ?
5894
– Assez, dit-elle : mais ma peine
5895
Était de voir les gens plus paresseux qu’ici ;
5897
Ils n’ont des troupeaux nul souci.
5898
Je leur savais bien dire, et m’attirais la haine
5900
De tous ces gens si peu soigneux.
5901
– Eh ! madame, reprit son époux tout à l’heure,
5903
Si votre esprit est si hargneux
5905
Que le monde qui ne demeure
5906
Qu’un moment avec vous, et ne revient qu’au soir,
5908
Est déjà lassé de vous voir,
5910
Que feront des valets qui, toute la journée,
5912
Vous verront contre eux déchaînée ?
5914
Et que pourra faire un époux
5915
Que vous voulez qui soit jour et nuit avec vous ?
5916
Retournez au village : adieu. Si de ma vie
5918
Je vous rappelle et qu’il m’en prenne envie,
5919
Puissé-je chez les morts avoir, pour mes péchés,
5920
Deux femmes comme vous sans cesse à mes côtés ! »
Le Rat qui s’est retiré du monde
5924
Les Levantins en leur légende
5925
Disent qu’un certain Rat, las des soins d’ici-bas,
5927
Dans un fromage de Hollande
5929
Se retira loin du tracas.
5931
La solitude était profonde,
5933
S’étendant partout à la ronde.
5934
Notre ermite nouveau subsistait là-dedans.
5936
Il fit tant, de pieds et de dents,
5937
Qu’en peu de jours il eut au fond de l’ermitage
5938
Le vivre et le couvert : que faut-il davantage ?
5939
Il devint gros et gras : Dieu prodigue ses biens
5941
À ceux qui font vœu d’être siens.
5943
Un jour, au dévot personnage
5945
Des députés du peuple rat
5946
S’en vinrent demander quelque aumône légère :
5948
Ils allaient en terre étrangère
5949
Chercher quelque secours contre le peuple chat ;
5951
Ratopolis était bloquée :
5952
On les avait contraints de partir sans argent,
5954
Attendu l’état indigent
5956
De la république attaquée.
5957
Ils demandaient fort peu, certains que le secours
5959
Serait prêt dans quatre ou cinq jours.
5961
« Mes amis, dit le solitaire,
5962
Les choses d’ici-bas ne me regardent plus :
5964
En quoi peut un pauvre reclus
5966
Vous assister ? que peut-il faire,
5967
Que de prier le Ciel qu’il vous aide en ceci ?
5968
J’espère qu’il aura de vous quelque souci. »
5969
Ayant parlé de cette sorte,
5970
Le nouveau saint ferma sa porte.
5972
Qui désigné-je, à votre avis,
5973
Par ce rat si peu secourable ?
5974
Un moine ? Non, mais un dervis :
5975
Je suppose qu’un moine est toujours charitable.
Le Héron
5979
Un jour, sur ses longs pieds, allait, je ne sais où,
5980
Le Héron au long bec emmanché d’un long cou :
5982
Il côtoyait une rivière.
5983
L’onde était transparente ainsi qu’aux plus beaux jours ;
5984
Ma commère la Carpe y faisait mille tours
5986
Avec le Brochet son compère.
5987
Le Héron en eût fait aisément son profit :
5988
Tous approchaient du bord ; l’oiseau n’avait qu’à prendre.
5989
Mais il crut mieux faire d’attendre
5990
Qu’il eût un peu plus d’appétit :
5991
Il vivait de régime, et mangeait à ses heures.
5992
Après quelques moments l’appétit vint : l’oiseau,
5993
S’approchant du bord, vit sur l’eau
5994
Des tanches qui sortaient du fond de ces demeures.
5995
Le mets ne lui plut pas ; il s’attendait à mieux,
5996
Et montrait un goût dédaigneux,
5997
Comme le rat du bon Horace.
5998
« Moi, des tanches ! dit-il ; moi, Héron, que je fasse
5999
Une si pauvre chère ! et pour qui me prend-on ? »
6001
La tanche rebutée, il trouva du goujon.
6002
« Du goujon ! c’est bien là le dîner d’un Héron !
6003
J’ouvrirais pour si peu le bec ! aux Dieux ne plaise ! »
6004
Il l’ouvrit pour bien moins : tout alla de façon
6005
Qu’il ne vit plus aucun poisson.
6006
La faim le prit : il fut tout heureux et tout aise
6007
De rencontrer un limaçon.
6009
Ne soyons pas si difficiles :
6010
Les plus accommodants, ce sont les plus habiles ;
6011
On hasarde de perdre en voulant trop gagner.
6012
Gardez-vous de rien dédaigner ;
6013
Surtout quand vous avez à peu près votre compte.
6014
Bien des gens y sont pris. Ce n’est pas aux hérons
6015
Que je parle : écoutez, humains, un autre conte ;
6016
Vous verrez que chez vous j’ai puisé ces leçons.
La Fille
6020
Certaine fille, un peu trop fière
6022
Prétendait trouver un mari
6023
Jeune, bien fait et beau, d’agréable manière,
6024
Point froid et point jaloux : notez ces deux points-ci.
6026
Cette fille voulait aussi
6028
Qu’il eût du bien, de la naissance,
6029
De l’esprit, enfin tout. Mais qui peut tout avoir ?
6030
Le Destin se montra soigneux de la pourvoir :
6032
Il vint des partis d’importance.
6033
La belle les trouva trop chétifs de moitié :
6034
« Quoi ! moi ? quoi ! ces gens-là ? l’on radote, je pense.
6035
À moi les proposer ! hélas ! ils font pitié :
6037
Voyez un peu la belle espèce ! »
6038
L’un n’avait en l’esprit nulle délicatesse ;
6039
L’autre avait le nez fait de cette façon-là :
6041
C’était ceci, c’était cela ;
6043
C’était tout ; car les précieuses
6045
Font dessus tout les dédaigneuses.
6046
Après les bons partis, les médiocres gens
6048
Vinrent se mettre sur les rangs.
6049
Elle de se moquer. « Ah ! vraiment je suis bonne
6050
De leur ouvrir la porte ! Ils pensent que je suis
6052
Fort en peine de ma personne :
6054
Grâce à Dieu, je passe les nuits
6056
Sans chagrin, quoique en solitude. »
6057
La belle se sut gré de tous ces sentiments.
6058
L’âge la fit déchoir : adieu tous les amants.
6059
Un an se passe, et deux, avec inquiétude :
6060
Le chagrin vient ensuite ; elle sent chaque jour
6061
Déloger quelques Ris, quelques Jeux, puis l’Amour ;
6063
Puis ses traits choquer et déplaire ;
6064
Puis cent sortes de fards. Ses soins ne purent faire
6065
Qu’elle échappât au Temps, cet insigne larron.
6067
Les ruines d’une maison
6068
Se peuvent réparer : que n’est cet avantage
6070
Pour les ruines du visage !
6071
Sa préciosité changea lors de langage.
6072
Son miroir lui disait : « Prenez vite un mari. »
6073
Je ne sais quel désir le lui disait aussi :
6074
Le désir peut loger chez une précieuse.
6076
Celle-ci fit un choix qu’on n’aurait jamais cru,
6077
Se trouvant à la fin tout aise et tout heureuse
6079
De rencontrer un malotru.
Les Souhaits
6083
Il est au Mogol des follets
6085
Qui font office de valets,
6086
Tiennent la maison propre, ont soin de l’équipage,
6088
Et quelquefois du jardinage.
6090
Si vous touchez à leur ouvrage,
6091
Vous gâtez tout. Un d’eux près du Gange autrefois
6092
Cultivait le jardin d’un assez bon bourgeois.
6093
Il travaillait sans bruit, avait beaucoup d’adresse,
6095
Aimait le maître et la maîtresse,
6096
Et le jardin surtout. Dieu sait si les Zéphyrs,
6097
Peuple ami du Démon, l’assistaient dans sa tâche !
6098
Le follet, de sa part, travaillant sans relâche,
6100
Comblait ses hôtes de plaisirs.
6102
Pour plus de marques de son zèle,
6103
Chez ces gens pour toujours il se fût arrêté,
6105
Nonobstant la légèreté
6107
À ses pareils si naturelle ;
6109
Mais ses confrères les esprits
6110
Firent tant que le chef de cette république,
6112
Par caprice ou par politique,
6114
Le changea bientôt de logis.
6115
Ordre lui vient d’aller au fond de la Norvège
6117
Prendre le soin d’une maison
6119
En tout temps couverte de neige ;
6120
Et d’Indou qu’il était on vous le fait Lapon.
6121
Avant que de partir, l’esprit dit à ses hôtes :
6123
« On m’oblige de vous quitter ;
6125
Je ne sais pas pour quelles fautes :
6126
Mais enfin il le faut. Je ne puis arrêter
6127
Qu’un temps fort court, un mois, peut-être une semaine :
6128
Employez-la ; formez trois souhaits : car je puis
6130
Rendre trois souhaits accomplis ;
6131
Trois, sans plus. » Souhaiter, ce n’est pas une peine
6133
Étrange et nouvelle aux humains.
6134
Ceux-ci, pour premier vœu, demandent l’abondance ;
6136
Et l’Abondance à pleines mains,
6138
Verse en leur coffre la finance,
6139
En leurs greniers le blé, dans leurs caves les vins ;
6140
Tout en crève. Comment ranger cette chevance ?
6141
Quels registres, quels soins, quel temps il leur fallut !
6142
Tous deux sont empêchés si jamais on le fut.
6144
Les voleurs contre eux complotèrent ;
6146
Les grands seigneurs leur empruntèrent ;
6148
Le prince les taxa. Voilà les pauvres gens
6150
Malheureux par trop de fortune.
6151
« Ôtez-nous de ces biens l’affluence importune,
6152
Dirent-ils l’un et l’autre : heureux les indigents !
6153
La pauvreté vaut mieux qu’une telle richesse.
6154
Retirez-vous, trésors ; fuyez : et toi, déesse,
6155
Mère du bon esprit, compagne du repos,
6156
Ô médiocrité, reviens vite. » À ces mots
6157
La Médiocrité revient ; on lui fait place :
6159
Avec elle ils rentrent en grâce,
6160
Au bout de deux souhaits étant aussi chanceux
6162
Qu’ils étaient, et que sont tous ceux
6163
Qui souhaitent toujours et perdent en chimères
6164
Le temps qu’ils feraient mieux de mettre à leurs affaires.
6166
Le follet en rit avec eux.
6168
Pour profiter de sa largesse,
6169
Quand il voulut partir et qu’il fut sur le point,
6171
Ils demandèrent la Sagesse :
6172
C’est un trésor qui n’embarrasse point.
La cour du Lion
6176
Sa Majesté Lionne un jour voulut connaître
6177
De quelles nations le Ciel l’avait fait maître.
6178
Il manda donc par députés
6179
Ses vassaux de toute nature,
6180
Envoyant de tous les côtés
6181
Une circulaire écriture,
6182
Avec son sceau. L’écrit portait
6183
Qu’un mois durant le Roi tiendrait
6184
Cour plénière, dont l’ouverture
6185
Devait être un fort grand festin,
6186
Suivi des tours de Fagotin.
6187
Par ce trait de magnificence
6188
Le prince à ses sujets étalait sa puissance.
6190
En son Louvre il les invita.
6191
Quel Louvre ! un vrai charnier, dont l’odeur se porta
6192
D’abord au nez des gens. L’Ours boucha sa narine :
6193
Il se fût bien passé de faire cette mine,
6194
Sa grimace déplut : le monarque irrité
6195
L’envoya chez Pluton faire le dégoûté.
6197
Le Singe approuva fort cette sévérité ;
6198
Et, flatteur excessif, il loua la colère
6199
Et la griffe du prince, et l’antre, et cette odeur :
6201
Il n’était ambre, il n’était fleur,
6202
Qui ne fût ail au prix. Sa sotte flatterie
6203
Eut un mauvais succès, et fut encore punie :
6205
Ce monseigneur du Lion-là
6207
Fut parent de Caligula.
6208
Le Renard étant proche : « Or çà, lui dit le sire,
6209
Que sens-tu ? dis-le-moi : parle sans déguiser. »
6211
L’autre aussitôt de s’excuser,
6212
Alléguant un grand rhume : il ne pouvait que dire
6214
Sans odorat. Bref, il s’en tire.
6216
Ceci vous sert d’enseignement :
6217
Ne soyez à la cour, si vous voulez y plaire,
6218
Ni fade adulateur, ni parleur trop sincère,
6219
Et tâchez quelquefois de répondre en Normand.
Les Vautours et les Pigeons
6223
Mars autrefois mit tout l’air en émute.
6224
Certain sujet fit naître la dispute
6225
Chez les oiseaux, non ceux que le Printemps
6226
Mène à sa cour, et qui, sous la feuillée,
6227
Par leur exemple et leurs sons éclatants
6228
Font que Vénus est en nous réveillée ;
6229
Ni ceux encore que la mère d’Amour
6230
Met à son char ; mais le peuple vautour,
6231
Au bec retors, à la tranchante serre,
6232
Pour un chien mort se fit, dit-on, la guerre.
6233
Il plut du sang : je n’exagère point.
6234
Si je voulais conter de point en point
6235
Tout le détail, je manquerais d’haleine.
6236
Maint chef périt, maint héros expira ;
6237
Et sur son roc Prométhée espéra
6238
De voir bientôt une fin à sa peine.
6239
C’était plaisir d’observer leurs efforts ;
6240
C’était pitié de voir tomber les morts.
6241
Valeur, adresse, et ruses, et surprises,
6243
Tout s’employa. Les deux troupes, éprises
6244
D’ardent courroux, n’épargnaient nuls moyens
6245
De peupler l’air que respirent les ombres :
6246
Tout élément remplit de citoyens
6247
Le vaste enclos qu’ont les royaumes sombres.
6248
Cette fureur mit la compassion
6249
Dans les esprits d’une autre nation
6250
Au col changeant, au cœur tendre et fidèle.
6251
Elle employa sa médiation
6252
Pour accorder une telle querelle :
6253
Ambassadeurs par le peuple pigeon
6254
Furent choisis, et si bien travaillèrent,
6255
Que les Vautours plus ne se chamaillèrent.
6256
Ils firent trêve, et la paix s’ensuivit.
6257
Hélas ! ce fut aux dépens de la race
6258
À qui la leur aurait dû rendre grâce.
6259
La gent maudite aussitôt poursuivit
6260
Tous les Pigeons, en fit ample carnage,
6261
En dépeupla les bourgades, les champs.
6262
Peu de prudence eurent les pauvres gens,
6263
D’accommoder un peuple si sauvage.
6265
Tenez toujours divisés les méchants :
6266
La sûreté du reste de la terre
6267
Dépend de là. Semez entre eux la guerre,
6268
Ou vous n’aurez avec eux nulle paix.
6269
Ceci soit dit en passant : je me tais.
Le Coche et la Mouche
6273
Dans un chemin montant, sablonneux, malaisé,
6274
Et de tous les côtés au soleil exposé,
6276
Six forts chevaux tiraient un coche.
6277
Femmes, moine, vieillards, tout était descendu :
6278
L’attelage suait, soufflait, était rendu.
6279
Une Mouche survient, et des chevaux s’approche,
6280
Prétend les animer par son bourdonnement,
6281
Pique l’un, pique l’autre, et pense à tout moment
6283
Qu’elle fait aller la machine,
6284
S’assied sur le timon, sur le nez du cocher ;
6286
Aussitôt que le char chemine,
6288
Et qu’elle voit les gens marcher,
6289
Elle s’en attribue uniquement la gloire,
6290
Va, vient, fait l’empressée : il semble que ce soit
6291
Un sergent de bataille allant en chaque endroit
6292
Faire avancer ses gens et hâter la victoire.
6294
La Mouche, en ce commun besoin,
6295
Se plaint qu’elle agit seule, et qu’elle a tout le soin ;
6296
Qu’aucun n’aide aux chevaux à se tirer d’affaire.
6298
Le moine disait son bréviaire :
6299
Il prenait bien son temps ! Une femme chantait :
6300
C’était bien de chansons qu’alors il s’agissait !
6301
Dame Mouche s’en va chanter à leurs oreilles,
6303
Et fait cent sottises pareilles.
6304
Après bien du travail, le coche arrive au haut :
6305
« Respirons maintenant, dit la Mouche aussitôt :
6306
J’ai tant fait que nos gens sont enfin dans la plaine.
6307
Çà, messieurs les chevaux, payez-moi de ma peine. »
6309
Ainsi certaines gens, faisant les empressés,
6311
S’introduisent dans les affaires :
6313
Ils font partout les nécessaires,
6314
Et, partout importuns, devraient être chassés.
La Laitière et le Pot au lait
6318
Perrette, sur sa tête ayant un pot au lait
6320
Bien posé sur un coussinet,
6321
Prétendait arriver sans encombre à la ville.
6322
Légère et court vêtue, elle allait à grands pas ;
6323
Ayant mis ce jour-là, pour être plus agile,
6325
Cotillon simple et souliers plats.
6327
Notre laitière ainsi troussée
6329
Comptait déjà dans sa pensée
6330
Tout le prix de son lait ; en employait l’argent ;
6331
Achetait un cent d’œufs, faisait triple couvée :
6332
La chose allait à bien par son soin diligent.
6334
« Il m’est, disait-elle, facile,
6335
D’élever des poulets autour de ma maison ;
6337
Le renard sera bien habile,
6338
S’il ne m’en laisse assez pour avoir un cochon.
6339
Le porc à s’engraisser coûtera peu de son ;
6340
Il était, quand je l’eus, de grosseur raisonnable :
6341
J’aurai, le revendant, de l’argent bel et bon.
6342
Et qui m’empêchera de mettre en notre étable,
6344
Vu le prix dont il est, une vache et son veau,
6345
Que je verrai sauter au milieu du troupeau ? »
6346
Perrette là-dessus saute aussi, transportée :
6347
Le lait tombe : adieu veau, vache, cochon, couvée.
6348
La dame de ces biens, quittant d’un œil marri
6349
Sa fortune ainsi répandue,
6350
Va s’excuser à son mari,
6351
En grand danger d’être battue.
6352
Le récit en farce en fut fait ;
6353
On l’appela le Pot au lait.
6355
Quel esprit ne bat la campagne ?
6356
Qui ne fait châteaux en Espagne ?
6357
Picrochole, Pyrrhus, la laitière, enfin tous,
6359
Autant les sages que les fous.
6360
Chacun songe en veillant ; il n’est rien de plus doux :
6361
Une flatteuse erreur emporte alors nos âmes ;
6363
Tout le bien du monde est à nous,
6365
Tous les honneurs, toutes les femmes.
6366
Quand je suis seul, je fais au plus brave un défi ;
6367
Je m’écarte, je vais détrôner le sophi ;
6369
On m’élit roi, mon peuple m’aime ;
6370
Les diadèmes vont sur ma tête pleuvant :
6371
Quelque accident fait-il que je rentre en moi-même ;
6373
Je suis Gros-Jean comme devant.
Le Curé et le Mort
6377
Un Mort s’en allait tristement
6378
S’emparer de son dernier gîte ;
6379
Un Curé s’en allait gaiement
6380
Enterrer ce mort au plus vite.
6381
Notre défunt était en carrosse porté,
6382
Bien et dûment empaqueté ;
6383
Et vêtu d’une robe, hélas ! qu’on nomme bière,
6384
Robe d’hiver, robe d’été,
6385
Que les morts ne dépouillent guère.
6386
Le pasteur était à côté ;
6387
Et récitait, à l’ordinaire,
6388
Maintes dévotes oraisons,
6389
Et des psaumes et des leçons,
6390
Et des versets et des répons :
6391
« Monsieur le Mort, laissez-nous faire,
6392
On vous en donnera de toutes les façons ;
6393
Il ne s’agit que du salaire. »
6394
Messire Jean Chouart couvait des yeux son mort,
6395
Comme si l’on eût dû lui ravir ce trésor ;
6397
Et des regards semblait lui dire :
6398
« Monsieur le Mort, j’aurai de vous
6399
Tant en argent, et tant en cire,
6400
Et tant en autres menus coûts. »
6401
Il fondait là-dessus l’achat d’une feuillette
6402
Du meilleur vin des environs ;
6403
Certaine nièce assez propette
6404
Et sa chambrière Pâquette
6405
Devaient avoir des cotillons.
6406
Sur cette agréable pensée
6407
Un heurt survient : adieu le char.
6408
Voilà messire Jean Chouart
6409
Qui du choc de son mort a la tête cassée.
6410
Le paroissien en plomb entraîne son pasteur ;
6411
Notre Curé suit son seigneur ;
6412
Tous deux s’en vont de compagnie.
6413
Proprement toute notre vie
6414
Est le curé Chouart qui sur son mort comptait,
6415
Et la fable du Pot au lait.
L’Homme qui court après la Fortune et l’Homme qui l’attend dans son lit
6419
Qui ne court après la Fortune ?
6420
Je voudrais être en lieu d’où je pusse aisément
6422
Contempler la foule importune
6424
De ceux qui cherchent vainement
6425
Cette fille du Sort, de royaume en royaume,
6426
Fidèles courtisans d’un volage fantôme.
6428
Quand ils sont près du bon moment,
6429
L’inconstante aussitôt à leurs désirs échappe.
6430
Pauvres gens ! Je les plains ; car on a pour les fous
6432
Plus de pitié que de courroux.
6433
« Cet homme, disent-ils, était planteur de choux ;
6435
Et le voilà devenu pape !
6436
Ne le valons-nous pas ? » Vous valez cent fois mieux :
6438
Mais que vous sert votre mérite ?
6440
La Fortune a-t-elle des yeux ?
6441
Et puis la papauté vaut-elle ce qu’on quitte,
6442
Le repos ? le repos, trésor si précieux
6443
Qu’on en faisait jadis le partage des Dieux ?
6445
Rarement la Fortune à ses hôtes le laisse.
6447
Ne cherchez point cette Déesse,
6448
Elle vous cherchera ; son sexe en use ainsi.
6449
Certain couple d’amis, en un bourg établi,
6450
Possédait quelque bien. L’un soupirait sans cesse
6452
Pour la Fortune ; il dit à l’autre un jour :
6454
« Si nous quittions notre séjour ?
6456
Vous savez que nul n’est prophète
6457
En son pays : cherchons notre aventure ailleurs.
6458
– Cherchez, dit l’autre ami ; pour moi, je ne souhaite
6460
Ni climats ni destins meilleurs.
6461
Contentez-vous, suivez votre humeur inquiète :
6462
Vous reviendrez bientôt. Je fais vœu cependant
6463
De dormir en vous attendant. »
6464
L’ambitieux, ou, si l’on veut, l’avare,
6465
S’en va par voie et par chemin.
6466
Il arriva le lendemain
6467
En un lieu que devait la Déesse bizarre
6468
Fréquenter sur tout autre ; et ce lieu, c’est la cour.
6469
Là donc pour quelque temps il fixe son séjour,
6470
Se trouvant au coucher, au lever, à ces heures
6472
Que l’on sait être les meilleures ;
6473
Bref, se trouvant à tout, et n’arrivant à rien.
6474
« Qu’est ceci ? se dit-il, cherchons ailleurs du bien.
6475
La Fortune pourtant habite ces demeures ;
6476
Je la vois tous les jours entrer chez celui-ci,
6478
Chez celui-là : d’où vient qu’aussi
6479
Je ne puis héberger cette capricieuse ?
6480
On me l’avait bien dit, que des gens de ce lieu
6481
L’on n’aime pas toujours l’humeur ambitieuse.
6482
Adieu, messieurs de cour ; messieurs de cour, adieu :
6483
Suivez jusqu’au bout une ombre qui vous flatte.
6484
La Fortune a, dit-on, des temples à Surate ;
6485
Allons là. » Ce fut un de dire et s’embarquer.
6486
Âmes de bronze, humains, celui-là fut sans doute
6487
Armé de diamant, qui tenta cette route,
6488
Et le premier osa l’abîme défier.
6490
Celui-ci, pendant son voyage,
6492
Tourna les yeux vers son village
6494
Plus d’une fois, essuyant les dangers
6495
Des pirates, des vents, du calme et des rochers,
6496
Ministres de la Mort : avec beaucoup de peines
6498
On s’en va la chercher en des rives lointaines,
6499
La trouvant assez tôt sans quitter la maison.
6500
L’homme arrive au Mogol ; on lui dit qu’au Japon
6501
La Fortune pour lors distribuait ses grâces.
6503
Il y court. Les mers étaient lasses
6505
De le porter ; et tout le fruit
6507
Qu’il tira de ses longs voyages,
6508
Ce fut cette leçon que donnent les sauvages :
6509
« Demeure en ton pays, par la nature instruit. »
6510
Le Japon ne fut pas plus heureux à cet homme
6512
Que le Mogol l’avait été :
6514
Ce qui lui fit conclure en somme,
6515
Qu’il avait à grand tort son village quitté.
6517
Il renonce aux courses ingrates,
6518
Revient en son pays, voit de loin ses pénates,
6519
Pleure de joie, et dit : « Heureux qui vit chez soi,
6520
De régler ses désirs faisant tout son emploi !
6522
Il ne sait que par ouïr dire
6523
Ce que c’est que la cour, la mer et ton empire,
6524
Fortune, qui nous fais passer devant les yeux
6525
Des dignités, des biens que jusqu’au bout du monde
6527
On suit, sans que l’effet aux promesses réponde.
6528
Désormais je ne bouge, et ferai cent fois mieux. »
6530
En raisonnant de cette sorte,
6531
Et contre la Fortune ayant pris ce conseil,
6533
Il la trouve assise à la porte
6534
De son ami plongé dans un profond sommeil.
Les deux Coqs
6538
Deux Coqs vivaient en paix : une Poule survint,
6540
Et voilà la guerre allumée.
6541
Amour, tu perdis Troie ; et c’est de toi que vint
6543
Cette querelle envenimée
6544
Où du sang des Dieux même on vit le Xanthe teint !
6545
Longtemps entre nos Coqs le combat se maintint ;
6546
Le bruit s’en répandit par tout le voisinage :
6547
La gent qui porte crête au spectacle accourut.
6549
Plus d’une Hélène au beau plumage
6550
Fut le prix du vainqueur. Le vaincu disparut :
6551
Il alla se cacher au fond de sa retraite,
6553
Pleura sa gloire et ses amours,
6554
Ses amours qu’un rival, tout fier de sa défaite
6555
Possédait à ses yeux. Il voyait tous les jours
6556
Cet objet rallumer sa haine et son courage ;
6557
Il aiguisait son bec, battait l’air et ses flancs,
6559
Et, s’exerçant contre les vents,
6561
S’armait d’une jalouse rage.
6562
Il n’en eut pas besoin. Son vainqueur sur les toits
6564
S’alla percher, et chanter sa victoire.
6566
Un Vautour entendit sa voix :
6568
Adieu les amours et la gloire ;
6569
Tout cet orgueil périt sous l’ongle du Vautour.
6570
Enfin, par un fatal retour,
6571
Son rival autour de la Poule
6572
S’en revint faire le coquet.
6573
Je laisse à penser quel caquet ;
6574
Car il eut des femmes en foule.
6575
La Fortune se plaît à faire de ces coups :
6576
Tout vainqueur insolent à sa perte travaille.
6577
Défions-nous du Sort, et prenons garde à nous
6579
Après le gain d’une bataille.
L’ingratitude et l’injustice des Hommes envers la Fortune
6583
Un trafiquant sur mer, par bonheur, s’enrichit.
6584
Il triompha des vents pendant plus d’un voyage :
6585
Gouffre, banc, ni rocher, n’exigea de péage
6586
D’aucun de ses ballots ; le Sort l’en affranchit.
6587
Sur tous ses compagnons Atropos et Neptune
6588
Recueillirent leur droit, tandis que la Fortune
6589
Prenait soin d’amener son marchand à bon port.
6590
Facteurs, associés, chacun lui fut fidèle.
6591
Il vendit son tabac, son sucre, sa canelle,
6593
Ce qu’il voulut, sa porcelaine encore :
6594
Le luxe et la folie enflèrent son trésor ;
6596
Bref, il plut dans son escarcelle.
6597
On ne parlait chez lui que par doubles ducats ;
6598
Et mon homme d’avoir chiens, chevaux et carrosses :
6600
Ses jours de jeûne étaient des noces.
6601
Un sien ami, voyant ces somptueux repas,
6602
Lui dit : « Et d’où vient donc un si bon ordinaire ?
6603
– Et d’où me viendrait-il que de mon savoir-faire ?
6605
Je n’en dois rien qu’à moi, qu’à mes soins, qu’au talent
6606
De risquer à propos, et bien placer l’argent. »
6607
Le profit lui semblant une fort douce chose,
6608
Il risqua de nouveau le gain qu’il avait fait ;
6609
Mais rien, pour cette fois, ne lui vint à souhait.
6611
Son imprudence en fut la cause :
6612
Un vaisseau mal frété périt au premier vent ;
6613
Un autre, mal pourvu des armes nécessaires,
6615
Fut enlevé par les corsaires ;
6617
Un troisième au port arrivant,
6618
Rien n’eut cours ni débit : le luxe et la folie
6620
N’étaient plus tels qu’auparavant.
6622
Enfin ses facteurs le trompant,
6623
Et lui-même ayant fait grand fracas, chère lie,
6624
Mis beaucoup en plaisirs, en bâtiments beaucoup,
6626
Il devint pauvre tout d’un coup.
6627
Son ami, le voyant en mauvais équipage,
6628
Lui dit : « D’où vient cela ? – De la fortune, hélas !
6629
– Consolez-vous, dit l’autre ; et s’il ne lui plaît pas
6630
Que vous soyez heureux, tout au moins soyez sage. »
6632
Je ne sais s’il crut ce conseil ;
6634
Mais je sais que chacun impute, en cas pareil,
6636
Son bonheur à son industrie ;
6637
Et, si de quelque échec notre faute est suivie,
6639
Nous disons injures au Sort.
6641
Chose n’est ici plus commune.
6642
Le bien, nous le faisons ; le mal, c’est la Fortune :
6643
On a toujours raison, le Destin toujours tort.
Les Devineresses
6647
C’est souvent du hasard que naît l’opinion,
6648
Et c’est l’opinion qui fait toujours la vogue.
6650
Je pourrais fonder ce prologue
6651
Sur gens de tous états : tout est prévention,
6652
Cabale, entêtement ; point ou peu de justice :
6653
C’est un torrent ; qu’y faire ? Il faut qu’il ait son cours :
6655
Cela fut et sera toujours.
6656
Une femme, à Paris, faisait la pythonisse :
6657
On l’allait consulter sur chaque événement ;
6658
Perdait-on un chiffon, avait-on un amant,
6659
Un mari vivant trop au gré de son épouse,
6660
Une mère fâcheuse, une femme jalouse ;
6662
Chez la Devineuse on courait,
6663
Pour se faire annoncer ce que l’on désirait.
6665
Son fait consistait en adresse :
6666
Quelques termes de l’art, beaucoup de hardiesse,
6667
Du hasard quelquefois, tout cela concourait,
6668
Tout cela bien souvent faisait crier miracle.
6669
Enfin, quoique ignorante à vingt et trois carats,
6671
Elle passait pour un oracle.
6672
L’oracle était logé dedans un galetas :
6674
Là, cette femme emplit sa bourse,
6676
Et, sans avoir d’autre ressource,
6677
Gagne de quoi donner un rang à son mari ;
6678
Elle achète un office, une maison aussi.
6680
Voilà le galetas rempli
6681
D’une nouvelle hôtesse, à qui toute la ville,
6682
Femmes, filles, valets, gros messieurs, tout enfin,
6683
Allait, comme autrefois, demander son destin ;
6684
Le galetas devint l’antre de la Sibylle.
6685
L’autre femelle avait achalandé ce lieu.
6686
Cette femme eut beau faire, eut beau dire :
6687
« Moi Devine ! on se moque : eh ! messieurs, sais-je lire ?
6688
Je n’ai jamais appris que ma croix de par Dieu. »
6689
Point de raison : fallut deviner et prédire,
6691
Mettre à part force bons ducats,
6692
Et gagner malgré soi plus que deux avocats.
6693
Le meuble et l’équipage aidaient fort à la chose :
6694
Quatre sièges boiteux, un manche de balai,
6695
Tout sentait son sabbat et sa métamorphose.
6697
Quand cette femme aurait dit vrai
6698
Dans une chambre tapissée,
6699
On s’en serait moqué : la vogue était passée
6700
Au galetas ; il avait le crédit.
6701
L’autre femme se morfondit.
6702
L’enseigne fait la chalandise.
6703
J’ai vu dans le palais une robe mal mise
6704
Gagner gros : les gens l’avaient prise
6705
Pour maître tel, qui traînait après soi
6706
Force écoutants. Demandez-moi pourquoi.
Le Chat, la Belette, et le petit Lapin
6710
Du palais d’un jeune Lapin
6712
Dame Belette, un beau matin,
6714
S’empara : c’est une rusée.
6715
Le maître étant absent, ce lui fut chose aisée.
6716
Elle porta chez lui ses pénates, un jour
6717
Qu’il était allé faire à l’Aurore sa cour,
6719
Parmi le thym et la rosée.
6720
Après qu’il eut brouté, trotté, fait tous ses tours,
6721
Jeannot Lapin retourne aux souterrains séjours.
6722
La Belette avait mis le nez à la fenêtre.
6723
« Ô Dieux hospitaliers ! que vois-je ici paraître ?
6724
Dit l’animal chassé du paternel logis.
6726
Holà ! madame la Belette,
6728
Que l’on déloge sans trompette,
6729
Ou je vais avertir tous les rats du pays. »
6730
La dame au nez pointu répondit que la terre
6732
Était au premier occupant.
6734
C’était un beau sujet de guerre,
6735
Qu’un logis où lui-même il n’entrait qu’en rampant !
6737
« Et quand ce serait un royaume,
6738
Je voudrais bien savoir, dit-elle, quelle loi
6740
En a pour toujours fait l’octroi
6741
À Jean, fils ou neveu de Pierre ou de Guillaume,
6743
Plutôt qu’à Paul, plutôt qu’à moi. »
6744
Jean Lapin allégua la coutume et l’usage.
6745
« Ce sont, dit-il, leurs lois qui m’ont de ce logis
6746
Rendu maître et seigneur, et qui, de père en fils,
6747
L’ont de Pierre à Simon, puis à moi Jean, transmis.
6748
Le premier occupant, est-ce une loi plus sage ?
6750
– Or bien, sans crier davantage,
6751
Rapportons-nous, dit-elle, à Raminagrobis. »
6752
C’était un Chat vivant comme un dévot ermite,
6754
Un Chat faisant la chattemite,
6755
Un saint homme de chat, bien fourré, gros et gras,
6757
Arbitre expert sur tous les cas.
6759
Jean Lapin pour juge l’agrée.
6761
Les voilà tous deux arrivés
6763
Devant Sa Majesté fourrée.
6764
Grippeminaud leur dit : « Mes enfants, approchez,
6765
Approchez, je suis sourd, les ans en sont la cause. »
6767
L’un et l’autre approcha, ne craignant nulle chose.
6768
Aussitôt qu’à portée il vit les contestants,
6770
Grippeminaud, le bon apôtre,
6771
Jetant des deux côtés la griffe en même temps,
6772
Mit les plaideurs d’accord en croquant l’un et l’autre.
6773
Ceci ressemble fort aux débats qu’ont parfois
6774
Les petits souverains se rapportant aux rois.
La Tête et la Queue du Serpent
6778
Le Serpent a deux parties
6779
Du genre humain ennemies,
6780
Tête et Queue ; et toutes deux
6781
Ont acquis un nom fameux
6782
Auprès des Parques cruelles :
6783
Si bien qu’autrefois entre elles
6784
Il survint de grands débats
6785
Pour le pas.
6786
La Tête avait toujours marché devant la Queue.
6787
La Queue au Ciel se plaignit,
6788
Et lui dit :
6789
« Je fais mainte et mainte lieue,
6790
Comme il plaît à celle-ci :
6791
Croit-elle que toujours j’en veuille user ainsi ?
6792
Je suis son humble servante.
6793
On m’a faite, Dieu merci,
6794
Sa sœur et non sa suivante.
6795
Toutes deux de même sang,
6796
Traitez-nous de même sorte
6798
Aussi bien qu’elle je porte
6799
Un poison prompt et puissant.
6800
Enfin, voilà ma requête :
6801
C’est à vous de commander
6802
Qu’on me laisse précéder
6803
À mon tour ma sœur la Tête.
6804
Je la conduirai si bien,
6805
Qu’on ne se plaindra de rien. »
6806
Le Ciel eut pour ses vœux une bonté cruelle.
6807
Souvent sa complaisance a de méchants effets.
6808
Il devrait être sourd aux aveugles souhaits.
6809
Il ne le fut pas lors ; et la guide nouvelle,
6810
Qui ne voyait, au grand jour,
6811
Pas plus clair que dans un four,
6812
Donnait tantôt contre un marbre,
6813
Contre un passant, contre un arbre :
6814
Droit aux ondes du Styx elle mena sa sœur.
6816
Malheureux les États tombés dans son erreur !
Un Animal dans la Lune
6820
Pendant qu’un philosophe assure,
6821
Que toujours par leurs sens les hommes sont dupés,
6823
Un autre philosophe jure,
6825
Qu’ils ne nous ont jamais trompés.
6826
Tous les deux ont raison ; et la philosophie
6827
Dit vrai, quand elle dit que les sens tromperont,
6828
Tant que sur leur rapport les hommes jugeront ;
6830
Mais aussi si l’on rectifie
6831
L’image de l’objet sur son éloignement,
6833
Sur le milieu qui l’environne,
6835
Sur l’organe et sur l’instrument,
6837
Les sens ne tromperont personne.
6838
La nature ordonna ces choses sagement :
6839
J’en dirai quelque jour les raisons amplement.
6840
J’aperçois le soleil : quelle en est la figure ?
6841
Ici-bas ce grand corps n’a que trois pieds de tour :
6842
Mais si je le voyais là-haut dans son séjour,
6843
Que serait-ce à mes yeux que l’œil de la nature ?
6844
Sa distance me fait juger de sa grandeur ;
6846
Sur l’angle et les côtés ma main la détermine.
6847
L’ignorant le croit plat ; j’épaissis sa rondeur :
6848
Je le rends immobile ; et la terre chemine.
6849
Bref, je démens mes yeux en toute sa machine :
6850
Ce sens ne me nuit point par son illusion.
6852
Mon âme, en toute occasion,
6853
Développe le vrai caché sous l’apparence ;
6855
Je ne suis point d’intelligence
6856
Avecque mes regards, peut-être un peu trop prompts,
6857
Ni mon oreille, lente à m’apporter les sons.
6858
Quand l’eau courbe un bâton, ma raison le redresse :
6860
La raison décide en maîtresse.
6862
Mes yeux, moyennant ce secours,
6863
Ne me trompent jamais en me mentant toujours.
6864
Si je crois leur rapport, erreur assez commune,
6865
Une tête de femme est au corps de la lune.
6866
Y peut-elle être ? Non. D’où vient donc cet objet ?
6867
Quelques lieux inégaux font de loin cet effet.
6868
La lune nulle part n’a sa surface unie :
6869
Montueuse en des lieux, en d’autres aplanie,
6870
L’ombre avec la lumière y peut tracer souvent,
6872
Un homme, un bœuf, un éléphant.
6873
Naguère l’Angleterre y vit chose pareille,
6874
La lunette placée, un animal nouveau
6876
Parut dans cet astre si beau ;
6878
Et chacun de crier merveille.
6879
Il était arrivé là-haut un changement
6880
Qui présageait sans doute un grand événement.
6881
Savait-on si la guerre entre tant de puissances
6882
N’en était point l’effet ? Le Monarque accourut :
6883
Il favorise en roi ces hautes connaissances.
6884
Le monstre dans la lune à son tour lui parut.
6885
C’était une souris cachée entre les verres ;
6886
Dans la lunette était la source de ces guerres.
6887
On en rit. Peuple heureux ! quand pourront les François
6888
Se donner, comme vous, entiers à ces emplois ?
6889
Mars nous fait recueillir d’amples moissons de gloire :
6890
C’est à nos ennemis de craindre les combats,
6891
À nous de les chercher, certains que la Victoire,
6892
Amante de Louis, suivra partout ses pas.
6893
Ses lauriers nous rendront célèbres dans l’histoire.
6895
Même les Filles de Mémoire
6897
Ne nous ont point quittés ; nous goûtons des plaisirs :
6898
La paix fait nos souhaits et non point nos soupirs.
6899
Charles en sait jouir : il saurait dans la guerre
6900
Signaler sa valeur, et mener l’Angleterre
6901
À ces jeux qu’en repos elle voit aujourd’hui.
6902
Cependant s’il pouvait apaiser la querelle,
6903
Que d’encens ! est-il rien de plus digne de lui ?
6904
La carrière d’Auguste a-t-elle été moins belle
6905
Que les fameux exploits du premier des Césars ?
6906
Ô peuple trop heureux ! quand la paix viendra-t-elle
6907
Nous rendre, comme vous, tout entiers aux beaux-arts ?
Livre huitième
La Mort et le Mourant
6913
La Mort ne surprend point le sage :
6915
Il est toujours prêt à partir,
6917
S’étant su lui-même avertir
6918
Du temps où l’on se doit résoudre à ce passage.
6920
Ce temps, hélas ! embrasse tous les temps :
6921
Qu’on le partage en jours, en heures, en moments,
6923
Il n’en est point qu’il ne comprenne
6924
Dans le fatal tribut ; tous sont de son domaine ;
6925
Et le premier instant où les enfants des rois
6927
Ouvrent les yeux à la lumière,
6929
Est celui qui vient quelquefois
6931
Fermer pour toujours leur paupière.
6933
Défendez-vous par la grandeur ;
6934
Alléguez la beauté, la vertu, la jeunesse ;
6936
La mort ravit tout sans pudeur :
6937
Un jour le monde entier accroîtra sa richesse.
6939
Il n’est rien de moins ignoré ;
6941
Et puisqu’il faut que je le die,
6943
Rien où l’on soit moins préparé.
6945
Un Mourant, qui comptait plus de cent ans de vie,
6946
Se plaignait à la Mort que précipitamment
6947
Elle le contraignait de partir tout à l’heure,
6949
Sans qu’il eût fait son testament,
6950
Sans l’avertir au moins. « Est-il juste qu’on meure
6951
Au pied levé ? dit-il ; attendez quelque peu ;
6952
Ma femme ne veut pas que je parte sans elle ;
6953
Il me reste à pourvoir un arrière-neveu ;
6954
Souffrez qu’à mon logis j’ajoute encore une aile.
6955
Que vous êtes pressante, ô déesse cruelle !
6956
– Vieillard, lui dit la mort, je ne t’ai point surpris ;
6957
Tu te plains sans raison de mon impatience :
6958
Eh ! n’as-tu pas cent ans ? Trouve-moi dans Paris
6959
Deux mortels aussi vieux ; trouve-m’en dix en France.
6960
Je devais, ce dis-tu, te donner quelque avis
6962
Qui te disposât à la chose :
6964
J’aurais trouvé ton testament tout fait,
6965
Ton petit-fils pourvu, ton bâtiment parfait.
6966
Ne te donna-t-on pas des avis, quand la cause
6968
Du marcher et du mouvement,
6970
Quand les esprits, le sentiment,
6972
Quand tout faillit en toi ? Plus de goût, plus d’ouïe ;
6973
Toute chose pour toi semble être évanouie ;
6974
Pour toi l’astre du jour prend des soins superflus :
6975
Tu regrettes des biens qui ne te touchent plus.
6977
Je t’ai fait voir tes camarades,
6979
Ou morts, ou mourants, ou malades ;
6980
Qu’est-ce que tout cela, qu’un avertissement ?
6982
Allons, vieillard, et sans réplique.
6984
Il n’importe à la république
6986
Que tu fasses ton testament. »
6988
La Mort avait raison : je voudrais qu’à cet âge
6989
On sortît de la vie ainsi que d’un banquet,
6990
Remerciant son hôte ; et qu’on fit son paquet :
6991
Car de combien peut-on retarder le voyage ?
6992
Tu murmures, vieillard ; vois ces jeunes mourir,
6994
Vois-les marcher, vois-les courir
6995
À des morts, il est vrai, glorieuses et belles,
6996
Mais sûres cependant, et quelquefois cruelles.
6997
J’ai beau te le crier ; mon zèle est indiscret :
6998
Le plus semblable aux morts meurt le plus à regret.
Le Savetier et le Financier
7002
Un Savetier chantait du matin jusqu’au soir :
7004
C’était merveilles de le voir,
7005
Merveilles de l’ouïr ; il faisait des passages,
7007
Plus content qu’aucun des Sept Sages.
7008
Son voisin, au contraire, étant tout cousu d’or,
7010
Chantait peu, dormait moins encore :
7012
C’était un homme de finance.
7013
Si sur le point du jour parfois il sommeillait,
7014
Le Savetier alors en chantant l’éveillait ;
7016
Et le Financier se plaignait,
7018
Que les soins de la Providence
7019
N’eussent pas au marché fait vendre le dormir,
7021
Comme le manger et le boire.
7023
En son hôtel il fait venir
7024
Le chanteur, et lui dit : « Or çà, sire Grégoire,
7025
Que gagnez-vous par an ? – Par an ? ma foi, monsieur,
7027
Dit avec un ton de rieur,
7028
Le gaillard Savetier, ce n’est point ma manière
7029
De compter de la sorte ; et je n’entasse guère
7031
Un jour sur l’autre : il suffit qu’à la fin
7033
J’attrape le bout de l’année :
7035
Chaque jour amène son pain.
7036
– Eh bien ! que gagnez-vous, dites-moi, par journée ?
7037
– Tantôt plus, tantôt moins : le mal est que toujours
7038
(Et sans cela nos gains seraient assez honnêtes),
7039
Le mal est que dans l’an s’entremêlent des jours
7041
Qu’il faut chômer ; on nous ruine en fêtes :
7042
L’une fait tort à l’autre ; et monsieur le curé
7043
De quelque nouveau saint charge toujours son prône. »
7044
Le Financier, riant de sa naïveté,
7045
Lui dit : « Je vous veux mettre aujourd’hui sur le trône.
7046
Prenez ces cent écus ; gardez-les avec soin,
7048
Pour vous en servir au besoin. »
7049
Le Savetier crut voir tout l’argent que la terre
7051
Avait, depuis plus de cent ans,
7053
Produit pour l’usage des gens.
7054
Il retourne chez lui : dans sa cave il enserre
7056
L’argent, et sa joie à la fois.
7058
Plus de chant : il perdit la voix
7059
Du moment qu’il gagna ce qui cause nos peines.
7061
Le sommeil quitta son logis :
7063
Il eut pour hôtes les soucis,
7065
Les soupçons, les alarmes vaines.
7066
Tout le jour il avait l’œil au guet ; et la nuit,
7068
Si quelque chat faisait du bruit,
7069
Le chat prenait l’argent. À la fin le pauvre homme
7070
S’en courut chez celui qu’il ne réveillait plus :
7071
« Rendez-moi, lui dit-il, mes chansons et mon somme,
7073
Et reprenez vos cent écus. »
Le Lion, le Loup, et le Renard
7077
Un Lion, décrépit, goutteux, n’en pouvant plus,
7078
Voulait que l’on trouvât remède à la vieillesse.
7079
Alléguer l’impossible aux rois, c’est un abus.
7081
Celui-ci parmi chaque espèce
7082
Manda des médecins : il en est de tous arts.
7083
Médecins au Lion viennent de toutes parts ;
7084
De tous côtés lui vient des donneurs de recettes.
7086
Dans les visites qui sont faites,
7087
Le Renard se dispense, et se tient clos et coi.
7088
Le Loup en fait sa cour, daube, au coucher du Roi
7089
Son camarade absent. Le Prince tout à l’heure
7090
Veut qu’on aille enfumer Renard dans sa demeure,
7091
Qu’on le fasse venir. Il vient, est présenté ;
7092
Et, sachant que le Loup lui faisait cette affaire :
7093
« Je crains, sire, dit-il, qu’un rapport peu sincère,
7095
Ne m’ait à mépris imputé
7097
D’avoir différé cet hommage ;
7099
Mais j’étais en pèlerinage,
7100
Et m’acquittais d’un vœu fait pour votre santé.
7102
Même j’ai vu dans mon voyage
7103
Gens experts et savants ; leur ai dit la langueur
7104
Dont votre Majesté craint à bon droit la suite.
7106
Vous ne manquez que de chaleur ;
7108
Le long âge en vous l’a détruite :
7109
D’un loup écorché vif appliquez-vous la peau
7110
Toute chaude et toute fumante :
7111
Le secret sans doute en est beau
7112
Pour la nature défaillante.
7113
Messire Loup vous servira,
7114
S’il vous plaît, de robe de chambre. »
7115
Le Roi goûte cet avis-là.
7116
On écorche, on taille, on démembre
7117
Messire Loup. Le Monarque en soupa,
7118
Et de sa peau s’enveloppa.
7119
Messieurs les courtisans, cessez de vous détruire ;
7120
Faites, si vous pouvez, votre cour sans vous nuire :
7121
Le mal se rend chez vous au quadruple du bien.
7122
Les daubeurs ont leur tour d’une ou d’autre manière :
7124
Vous êtes dans une carrière
7126
Où l’on ne se pardonne rien.
Le Pouvoir des Fables
7130
À M. de Barillon
7132
La qualité d’ambassadeur
7133
Peut-elle s’abaisser à des contes vulgaires ?
7134
Vous puis-je offrir mes vers et leurs grâces légères ?
7135
S’ils osent quelquefois prendre un air de grandeur,
7136
Seront-ils point traités par vous de téméraires ?
7137
Vous avez bien d’autres affaires
7138
À démêler que les débats
7139
Du Lapin et de la Belette.
7140
Lisez-les, ne les lisez pas :
7141
Mais empêchez qu’on ne nous mette
7142
Toute l’Europe sur les bras.
7143
Que de mille endroits de la terre
7144
Il nous vienne des ennemis,
7145
J’y consens ; mais que l’Angleterre
7146
Veuille que nos deux rois se lassent d’être amis,
7148
J’ai peine à digérer la chose.
7149
N’est-il point encore temps que Louis se repose ?
7151
Quel autre Hercule enfin ne se trouverait las
7152
De combattre cette hydre ? et faut-il qu’elle oppose
7153
Une nouvelle tête aux efforts de son bras ?
7155
Si votre esprit plein de souplesse,
7157
Par éloquence et par adresse,
7158
Peut adoucir les cœurs et détourner ce coup,
7159
Je vous sacrifierai cent moutons : c’est beaucoup
7161
Pour un habitant du Parnasse.
7163
Cependant faites-moi la grâce
7165
De prendre en don ce peu d’encens.
7167
Prenez en gré mes vœux ardents,
7168
Et le récit en vers qu’ici je vous dédie.
7169
Son sujet vous convient, je n’en dirai pas plus :
7171
Sur les éloges que l’envie
7173
Doit avouer qui vous sont dus,
7175
Vous ne voulez pas qu’on appuie.
7177
Dans Athènes autrefois, peuple vain et léger,
7178
Un orateur, voyant sa patrie en danger,
7179
Courut à la tribune ; et, d’un art tyrannique,
7180
Voulant forcer les cœurs dans une république,
7182
Il parla fortement sur le commun salut.
7183
On ne l’écoutait pas. L’orateur recourut
7185
À ces figures violentes
7186
Qui savent exciter les âmes les plus lentes :
7187
Il fit parler les morts, tonna, dit ce qu’il put :
7188
Le vent emporta tout, personne ne s’émut.
7190
L’animal aux têtes frivoles
7191
Étant fait à ces traits, ne daignait l’écouter ;
7192
Tous regardaient ailleurs : il en vit s’arrêter
7193
À des combats d’enfants, et point à ses paroles.
7194
Que fit le harangueur ? Il prit un autre tour.
7195
« Cérès, commença-t-il, faisait voyage un jour
7197
Avec l’Anguille et l’Hirondelle :
7198
Un fleuve les arrête, et l’Anguille en nageant,
7200
Comme l’Hirondelle en volant,
7201
Le traversa bientôt. » L’assemblée à l’instant
7202
Cria tout d’une voix : « Et Cérès, que fit-elle ?
7204
– Ce qu’elle fit ? un prompt courroux
7206
L’anima d’abord contre vous.
7207
Quoi ! de contes d’enfants son peuple s’embarrasse ;
7209
Et du péril qui le menace
7211
Lui seul entre les Grecs il néglige l’effet !
7212
Que ne demandez-vous ce que Philippe fait ? »
7214
À ce reproche l’assemblée,
7216
Par l’apologue réveillée,
7218
Se donne entière à l’orateur.
7220
Un trait de fable en eut l’honneur.
7222
Nous sommes tous d’Athènes en ce point, et moi-même
7223
Au moment que je fais cette moralité,
7225
Si Peau d’âne m’était conté,
7227
J’y prendrais un plaisir extrême.
7228
Le monde est vieux, dit-on : je le crois ; cependant
7229
Il le faut amuser encore comme un enfant.
L’Homme et la Puce
7233
Par des vœux importuns nous fatiguons les Dieux,
7234
Souvent pour des sujets même indignes des hommes.
7235
Il semble que le Ciel sur tous tant que nous sommes
7236
Soit obligé d’avoir incessamment les yeux,
7237
Et que le plus petit de la race mortelle,
7238
À chaque pas qu’il fait, à chaque bagatelle,
7239
Doive intriguer l’Olympe et tous ses citoyens,
7240
Comme s’il s’agissait des Grecs et des Troyens.
7242
Un sot par une Puce eut l’épaule mordue.
7243
Dans les plis de ses draps elle alla se loger.
7244
« Hercule, se dit-il, tu devais bien purger
7245
La terre de cette hydre au printemps revenue !
7246
Que fais-tu, Jupiter, que du haut de la nue
7247
Tu n’en perdes la race afin de me venger ? »
7249
Pour tuer une Puce, il voulait obliger
7250
Ces Dieux à lui prêter leur foudre et leur massue.
Les Femmes et le Secret
7254
Rien ne pèse tant qu’un secret ;
7256
Le porter loin est difficile aux dames ;
7258
Et je sais même sur ce fait
7259
Bon nombre d’hommes qui sont femmes.
7260
Pour éprouver la sienne un mari s’écria,
7261
La nuit, étant près d’elle : « Ô Dieux ! qu’est-ce cela ?
7263
Je n’en puis plus ; on me déchire ;
7264
Quoi j’accouche d’un œuf ! – D’un œuf ? – Oui, le voilà,
7265
Frais et nouveau pondu : gardez bien de le dire ;
7266
On m’appellerait poule. Enfin n’en parlez pas. »
7268
La Femme, neuve sur ce cas,
7270
Ainsi que sur mainte autre affaire,
7271
Crut la chose, et promit ses grands dieux de se taire ;
7273
Mais ce serment s’évanouit
7275
Avec les ombres de la nuit.
7277
L’épouse, indiscrète et peu fine,
7278
Sort du lit quand le jour fut à peine levé ;
7280
Et de courir chez sa voisine :
7281
« Ma commère, dit-elle, un cas est arrivé ;
7283
N’en dites rien surtout, car vous me feriez battre :
7284
Mon mari vient de pondre un œuf gros comme quatre.
7286
Au nom de Dieu, gardez-vous bien
7288
D’aller publier ce mystère.
7289
– Vous moquez-vous ? dit l’autre : ah ! vous ne savez guère
7291
Quelle je suis. Allez, ne craignez rien. »
7292
La femme du pondeur s’en retourne chez elle.
7293
L’autre grille déjà de conter la nouvelle :
7294
Elle va la répandre en plus de dix endroits :
7296
Au lieu d’un œuf elle en dit trois.
7297
Ce n’est pas encore tout ; car une autre commère
7298
En dit quatre, et raconte à l’oreille le fait :
7300
Précaution peu nécessaire ;
7302
Car ce n’était plus secret.
7303
Comme le nombre d’œufs, grâce à la Renommée,
7305
De bouche en bouche allait croissant,
7307
Avant la fin de la journée
7309
Ils se montaient à plus d’un cent.
Le Chien qui porte à son cou le dîner de son Maître
7313
Nous n’avons pas les yeux à l’épreuve des belles,
7315
Ni les mains à celle de l’or :
7317
Peu de gens gardent un trésor
7319
Avec des soins assez fidèles.
7321
Certain Chien, qui portait la pitance au logis,
7322
S’était fait un collier du dîner de son maître.
7323
Il était tempérant, plus qu’il n’eût voulu l’être
7325
Quand il voyait un mets exquis ;
7326
Mais enfin il l’était : et, tous tant que nous sommes,
7327
Nous nous laissons tenter à l’approche des biens.
7328
Chose étrange ! on apprend la tempérance aux chiens,
7330
Et l’on ne peut l’apprendre aux hommes !
7331
Ce chien-ci donc étant de la sorte atourné,
7332
Un Mâtin passe, et veut lui prendre le dîner.
7334
Il n’en eut pas toute la joie
7335
Qu’il espérait d’abord : le Chien mit bas la proie,
7336
Pour la défendre mieux, n’en étant plus chargé.
7338
Grand combat. D’autres chiens arrivent :
7340
Ils étaient de ceux-là qui vivent
7342
Sur le public, et craignent peu les coups.
7343
Notre Chien, se voyant trop faible contre eux tous,
7344
Et que la chair courait un danger manifeste,
7345
Voulut avoir sa part ; et lui sage, il leur dit :
7346
« Point de courroux, messieurs ; mon lopin me suffit :
7348
Faites votre profit du reste. »
7349
À ces mots, le premier, il vous happe un morceau ;
7350
Et chacun de tirer, le Mâtin, la canaille,
7352
À qui mieux mieux : ils firent tous ripaille ;
7354
Chacun d’eux eut part au gâteau.
7356
Je crois voir en ceci l’image d’une ville,
7357
Où l’on met les deniers à la merci des gens.
7359
Échevins, prévôt des marchands,
7361
Tout fait sa main : le plus habile
7362
Donne aux autres l’exemple, et c’est un passe-temps
7363
De leur voir nettoyer un monceau de pistoles.
7364
Si quelque scrupuleux, par des raisons frivoles,
7365
Veut défendre l’argent et dit le moindre mot,
7367
On lui fait voir qu’il est un sot.
7369
Il n’a pas de peine à se rendre :
7371
C’est bientôt le premier à prendre.
Le Rieur et les Poissons
7375
On cherche les rieurs ; et moi je les évite.
7376
Cet art veut, sur tout autre, un suprême mérite :
7378
Dieu ne créa que pour les sots
7380
Les méchants diseurs de bons mots.
7382
J’en vais peut-être en une fable
7384
Introduire un ; peut-être aussi
7385
Que quelqu’un trouvera que j’aurai réussi.
7387
Un Rieur était à la table
7389
D’un financier, et n’avait en son coin
7390
Que de petits poissons : tous les gros étaient loin.
7391
Il prend donc les menus, puis leur parle à l’oreille,
7393
Et puis il feint, à la pareille,
7394
D’écouter leur réponse. On demeura surpris :
7396
Cela suspendit les esprits.
7398
Le Rieur alors, d’un ton sage,
7400
Dit qu’il craignait qu’un sien ami
7402
Pour les grandes Indes parti,
7404
N’eût depuis un an fait naufrage.
7405
Il s’en informait donc à ce menu fretin :
7407
Mais tous lui répondaient qu’ils n’étaient pas d’un âge
7409
À savoir au vrai son destin ;
7411
Les gros en sauraient davantage.
7412
« N’en puis-je donc, messieurs, un gros interroger ? »
7414
De dire si la compagnie
7416
Prit goût à sa plaisanterie,
7417
J’en doute ; mais enfin il les sut engager
7418
À lui servir d’un monstre assez vieux pour lui dire
7419
Tous les noms des chercheurs de mondes inconnus
7421
Qui n’en étaient pas revenus,
7422
Et que depuis cent ans sous l’abîme avaient vus
7424
Les Anciens du vaste Empire.
Le Rat et l’Huître
7428
Un Rat, hôte d’un champ, rat de peu de cervelle,
7429
Des lares paternels un jour se trouva sou.
7430
Il laisse là le champ, le grain, et la javelle,
7431
Va courir le pays, abandonne son trou.
7433
Sitôt qu’il fut hors de la case :
7434
« Que le monde, dit-il, est grand et spacieux !
7435
Voilà les Apennins, et voici le Caucase. »
7436
La moindre taupinée était mont à ses yeux.
7437
Au bout de quelques jours, le voyageur arrive
7438
En un certain canton où Thétys sur la rive
7439
Avait laissé mainte huître ; et notre Rat d’abord
7440
Crut voir, en les voyant, des vaisseaux de haut bord.
7441
« Certes, dit-il, mon père était un pauvre sire :
7442
Il n’osait voyager, craintif au dernier point :
7443
Pour moi, j’ai déjà vu le maritime empire ;
7444
J’ai passé les déserts ; mais nous n’y bûmes point. »
7445
D’un certain magister le Rat tenait ces choses,
7447
Et les disait à travers champs,
7448
N’étant pas de ces Rats qui, les livres rongeants,
7450
Se font savants jusqu’aux dents.
7452
Parmi tant d’huîtres toutes closes,
7453
Une s’était ouverte ; et, bâillant au soleil,
7455
Par un doux zéphyr réjouie,
7456
Humait l’air, respirait, était épanouie,
7457
Blanche, grasse, et d’un goût, à la voir, nompareil.
7458
D’aussi loin que le Rat voit cette Huître qui bâille :
7459
« Qu’aperçois-je ? dit-il, c’est quelque victuaille ;
7460
Et, si je ne me trompe à la couleur du mets,
7461
Je dois faire aujourd’hui bonne chère, ou jamais. »
7462
Là-dessus, maître Rat, plein de belle espérance,
7463
Approche de l’écaille, allonge un peu le cou,
7464
Se sent pris comme aux lacs ; car l’huître tout d’un coup
7465
Se referme. Et voilà ce que fait l’ignorance.
7467
Cette fable contient plus d’un enseignement :
7469
Nous y voyons premièrement :
7470
Que ceux qui n’ont du monde aucune expérience
7471
Sont, aux moindres objets, frappés d’étonnement ;
7473
Et puis nous y pouvons apprendre
7475
Que tel est pris qui croyait prendre.
L’Ours et l’Amateur des jardins
7479
Certain Ours montagnard, ours à demi léché,
7480
Confiné par le Sort dans un bois solitaire,
7481
Nouveau Bellérophon, vivait seul et caché.
7482
Il fût devenu fou : la raison d’ordinaire
7483
N’habite pas longtemps chez les gens séquestrés.
7484
Il est bon de parler, et meilleur de se taire ;
7485
Mais tous deux sont mauvais alors qu’ils sont outrés.
7487
Nul animal n’avait affaire
7489
Dans les lieux que l’Ours habitait ;
7491
Si bien que tout Ours qu’il était,
7492
Il vint à s’ennuyer de cette triste vie.
7493
Pendant qu’il se livrait à la mélancolie,
7495
Non loin de là certain Vieillard
7497
S’ennuyait aussi de sa part.
7498
Il aimait les jardins, était prêtre de Flore,
7500
Il l’était de Pomone encore.
7501
Ces deux emplois sont beaux ; mais je voudrais parmi
7503
Quelque doux et discret ami.
7504
Les jardins parlent peu, si ce n’est dans mon livre :
7506
De façon que, lassé de vivre
7507
Avec des gens muets, notre homme, un beau matin,
7508
Va chercher compagnie, et se met en campagne.
7510
L’Ours, porté d’un même dessein,
7512
Venait de quitter sa montagne.
7514
Tous deux, par un cas surprenant,
7516
Se rencontrent en un tournant.
7517
L’Homme eut peur : mais comment esquiver ; et que faire ?
7518
Se tirer en Gascon d’une semblable affaire
7519
Est le mieux : il sut donc dissimuler sa peur.
7521
L’Ours, très mauvais complimenteur,
7522
Lui dit : « Viens-t’en me voir. » L’autre reprit : « Seigneur,
7523
Vous voyez mon logis ; si vous me vouliez faire
7524
Tant d’honneur que d’y prendre un champêtre repas,
7525
J’ai des fruits, j’ai du lait : ce n’est peut-être pas
7526
De nos seigneurs les Ours le manger ordinaire ;
7527
Mais j’offre ce que j’ai. » L’Ours l’accepte et d’aller.
7528
Les voilà bons amis avant que d’arriver ;
7529
Arrivés, les voilà se trouvant bien ensemble :
7531
Et bien qu’on soit, à ce qu’il semble,
7533
Beaucoup mieux seul qu’avec des sots,
7535
Comme l’Ours en un jour ne disait pas deux mots,
7536
L’Homme pouvait sans bruit vaquer à son ouvrage.
7537
L’Ours allait à la chasse, apportait du gibier ;
7539
Faisait son principal métier
7540
D’être bon émoucheur ; écartait du visage
7541
De son ami dormant ce parasite ailé,
7543
Que nous avons mouche appelé.
7544
Un jour que le Vieillard dormait d’un profond somme,
7545
Sur le bout de son nez une allant se placer
7546
Mit l’Ours au désespoir ; il eut beau la chasser.
7547
« Je t’attraperai bien, dit-il, et voici comme. »
7548
Aussitôt fait que dit : le fidèle émoucheur
7549
Vous empoigne un pavé, le lance avec raideur,
7550
Casse la tête à l’Homme en écrasant la mouche ;
7551
Et non moins bon archer que mauvais raisonneur,
7552
Raide mort étendu sur la place il le couche.
7553
Rien n’est si dangereux qu’un ignorant ami ;
7555
Mieux vaudrait un sage ennemi.
Les deux Amis
7559
Deux vrais Amis vivaient au Monomotapa :
7560
L’un ne possédait rien qui n’appartînt à l’autre :
7562
Les amis de ce pays-là
7564
Valent bien, dit-on, ceux du nôtre.
7565
Une nuit que chacun s’occupait au sommeil,
7566
Et mettait à profit l’absence du soleil,
7567
Un de nos deux Amis sort du lit en alarme ;
7568
Il court chez son intime, éveille les valets :
7569
Morphée avait touché le seuil de ce palais.
7570
L’Ami couché s’étonne ; il prend sa bourse, il s’arme,
7571
Vient trouver l’autre, et dit : « Il vous arrive peu
7572
De courir quand on dort ; vous me paraissiez homme
7573
À mieux user du temps destiné pour le somme :
7574
N’auriez-vous point perdu tout votre argent au jeu ?
7575
En voici. S’il vous est venu quelque querelle,
7576
J’ai mon épée ; allons. Vous ennuyez-vous point
7577
De coucher toujours seul ? une esclave assez belle
7578
Était à mes côtés ; voulez-vous qu’on l’appelle ?
7579
– Non, dit l’Ami, ce n’est ni l’un ni l’autre point :
7581
Je vous rends grâce de ce zèle.
7582
Vous m’êtes, en dormant, un peu triste apparu ;
7583
J’ai craint qu’il ne fût vrai ; je suis vite accouru.
7585
Ce maudit songe en est la cause. »
7587
Qui d’eux aimait le mieux ? Que t’en semble, lecteur ?
7588
Cette difficulté vaut bien qu’on la propose.
7589
Qu’un ami véritable est une douce chose.
7590
Il cherche vos besoins au fond de votre cœur ;
7592
Il vous épargne la pudeur
7594
De les lui découvrir vous-même :
7596
Un songe, un rien, tout lui fait peur
7598
Quand il s’agit de ce qu’il aime.
Le Cochon, la Chèvre et le Mouton
7602
Une Chèvre, un Mouton, avec un Cochon gras,
7603
Montés sur même char, s’en allaient à la foire.
7604
Leur divertissement ne les y portait pas ;
7605
On s’en allait les vendre, à ce que dit l’histoire :
7607
Le charton n’avait pas dessein
7609
De les mener voir Tabarin,
7611
Dom Pourceau criait en chemin
7612
Comme s’il avait eu cent bouchers à ses trousses :
7613
C’était une clameur à rendre les gens sourds.
7614
Les autres animaux, créatures plus douces,
7615
Bonnes gens, s’étonnaient qu’il criât au secours ;
7617
Ils ne voyaient nul mal à craindre.
7618
Le charton dit au Porc : « Qu’as-tu tant à te plaindre ?
7619
Tu nous étourdis tous : que ne te tiens-tu coi ?
7620
Ces deux personnes-ci, plus honnêtes que toi,
7621
Devraient t’apprendre à vivre ou du moins à te taire :
7622
Regarde ce Mouton ; a-t-il dit un seul mot ?
7624
Il est sage. – Il est un sot,
7625
Repartit le Cochon : s’il savait son affaire,
7627
Il crierait, comme moi, du haut de son gosier ;
7629
Et cette autre personne honnête
7631
Crierait tout du haut de sa tête.
7632
Ils pensent qu’on les veut seulement décharger,
7633
La Chèvre de son lait, le Mouton de sa laine :
7635
Je ne sais pas s’ils ont raison ;
7637
Mais quant à moi qui ne suis bon
7639
Qu’à manger, ma mort est certaine.
7641
Adieu mon toit et ma maison. »
7643
Dom Pourceau raisonnait en subtil personnage :
7644
Mais que lui servait-il ? Quand le mal est certain,
7645
La plainte ni la peur ne changent le destin ;
7646
Et le moins prévoyant est toujours le plus sage.
Tircis et Amarante
7650
Pour Mademoiselle de Sillery
7652
J’avais Ésope quitté
7653
Pour être tout à Boccace ;
7654
Mais une divinité
7655
Veut revoir sur le Parnasse
7656
Des fables de ma façon ;
7657
Or, d’aller lui dire : Non,
7658
Sans quelque valable excuse,
7659
Ce n’est pas comme on en use
7660
Avec des Divinités,
7661
Surtout quand ce sont de celles
7662
Que la qualité de belles
7663
Fait reines des volontés.
7664
Car, afin que l’on le sache,
7665
C’est Sillery qui s’attache
7666
À vouloir que, de nouveau,
7667
Sire Loup, Sire Corbeau
7668
Chez moi se parlent en rime.
7670
Qui dit Sillery dit tout ;
7671
Peu de gens en leur estime
7672
Lui refusent le haut bout ;
7673
Comment le pourrait-on faire ?
7674
Pour venir à notre affaire,
7675
Mes contes, à son avis,
7676
Sont obscurs : les beaux esprits
7677
N’entendent pas toute chose.
7678
Faisons donc quelques récits
7679
Qu’elle déchiffre sans glose :
7680
Amenons des Bergers ; et puis nous rimerons
7681
Ce que disent entre eux les loups et les moutons.
7683
Tircis disait un jour à la jeune Amarante :
7684
« Ah ! si vous connaissiez comme moi certain mal
7686
Qui nous plaît et qui nous enchante,
7687
Il n’est bien sous le ciel qui vous parût égal !
7689
Souffrez qu’on vous le communique ;
7691
Croyez-moi, n’ayez point de peur :
7692
Voudrais-je vous tromper, vous, pour qui je me pique
7693
Des plus doux sentiments que puisse avoir un cœur ? »
7695
Amarante aussitôt réplique :
7696
« Comment l’appelez-vous, ce mal ? quel est son nom ?
7697
– L’amour. – Ce mot est beau : dites-moi quelques marques
7698
À quoi je le pourrai connaître : que sent-on ?
7699
– Des peines près de qui le plaisir des monarques
7700
Est ennuyeux et fade : on s’oublie, on se plaît
7702
Toute seule en une forêt.
7704
Se mire-t-on près un rivage,
7705
Ce n’est pas soi qu’on voit ; on ne voit qu’une image
7706
Qui sans cesse revient, et qui suit en tous lieux :
7708
Pour tout le reste on est sans yeux.
7710
Il est un berger du village
7711
Dont l’abord, dont la voix, dont le nom fait rougir :
7713
On soupire à son souvenir ;
7714
On ne sait pas pourquoi, cependant on soupire,
7715
On a peur de le voir, encore qu’on le désire. »
7717
Amarante dit à l’instant :
7718
« Oh ! oh ! c’est là ce mal que vous me prêchez tant ?
7719
Il ne m’est pas nouveau : je pense le connaître. »
7721
Tircis à son but croyait être,
7722
Quand la belle ajouta : « Voilà tout justement
7724
Ce que je sens pour Clidamant. »
7725
L’autre pensa mourir de dépit et de honte.
7727
Il est force gens comme lui,
7728
Qui prétendent n’agir que pour leur propre compte,
7730
Et qui font le marché d’autrui.
Les Obsèques de la Lionne
7734
La femme du Lion mourut ;
7735
Aussitôt chacun accourut
7736
Pour s’acquitter envers le Prince
7737
De certains compliments de consolation,
7738
Qui sont surcroît d’affliction.
7739
Il fit avertir sa province
7740
Que les obsèques se feraient
7741
Un tel jour, en tel lieu ; ses prévôts y seraient
7742
Pour régler la cérémonie,
7743
Et pour placer la compagnie.
7744
Jugez si chacun s’y trouva.
7745
Le Prince aux cris s’abandonna,
7746
Et tout son antre en résonna :
7747
Les lions n’ont point d’autre temple.
7748
On entendit, à son exemple,
7749
Rugir en leurs patois messieurs les Courtisans.
7750
Je définis la cour un pays où les gens
7751
Tristes, gais, prêts à tout, à tout indifférents,
7752
Sont ce qu’il plaît au prince, ou, s’ils ne peuvent l’être,
7754
Tâchent au moins de le paraître.
7755
Peuple caméléon, peuple singe du maître ;
7756
On dirait qu’un esprit anime mille corps ;
7757
C’est bien là que les gens sont de simples ressorts.
7759
Pour revenir à notre affaire,
7760
Le Cerf ne pleura point. Comment eût-il pu faire ?
7761
Cette mort le vengeait : la reine avait jadis
7763
Étranglé sa femme et son fils.
7764
Bref, il ne pleura point. Un flatteur l’alla dire,
7766
Et soutint qu’il l’avait vu rire.
7767
La colère du Roi, comme dit Salomon,
7768
Est terrible, et surtout celle du Roi Lion ;
7769
Mais ce Cerf n’avait pas accoutumé de lire.
7770
Le Monarque lui dit : « Chétif hôte des bois
7771
Tu ris, tu ne suis pas ces gémissantes voix.
7772
Nous n’appliquerons point sur tes membres profanes
7774
Nos sacrés ongles ; venez, Loups,
7776
Vengez la Reine ; immolez tous
7778
Ce traître à ses augustes mânes.
7779
Le Cerf reprit alors : « Sire, le temps de pleurs
7781
Est passé ; la douleur est ici superflue.
7782
Votre digne moitié, couchée entre des fleurs,
7784
Tout près d’ici m’est apparue ;
7786
Et je l’ai d’abord reconnue.
7787
« Ami, m’a-t-elle dit, garde que ce convoi,
7788
« Quand je vais chez les Dieux, ne t’oblige à des larmes.
7789
« Aux Champs-Élysiens j’ai goûté mille charmes,
7790
« Conversant avec ceux qui sont saints comme moi.
7791
« Laisse agir quelque temps le désespoir du Roi :
7792
« J’y prends plaisir. » À peine on eut ouï la chose,
7793
Qu’on se mit à crier : Miracle ! Apothéose !
7794
Le Cerf eut un présent, bien loin d’être puni.
7796
Amusez les rois par des songes,
7797
Flattez-les, payez-les d’agréables mensonges :
7798
Quelque indignation dont leur cœur soit rempli,
7799
Ils goberont l’appât ; vous serez leur ami.
Le Rat et l’Éléphant
7803
Se croire un personnage est fort commun en France :
7804
On y fait l’homme d’importance,
7805
Et l’on n’est souvent qu’un bourgeois.
7806
C’est proprement le mal français.
7807
La sotte vanité nous est particulière.
7808
Les Espagnols sont vains, mais d’une autre manière :
7809
Leur orgueil me semble, en un mot,
7810
Beaucoup plus fou, mais pas si sot.
7811
Donnons quelque image du nôtre
7812
Qui sans doute en vaut bien un autre.
7813
Un Rat des plus petits voyait un Éléphant
7814
Des plus gros, et raillait le marcher un peu lent
7815
De la bête de haut parage,
7816
Qui marchait à gros équipage.
7817
Sur l’animal à triple étage
7818
Une sultane de renom,
7819
Son Chien, son Chat et sa Guenon,
7820
Son Perroquet, sa Vieille et toute sa maison,
7821
S’en allait en pèlerinage.
7823
Le Rat s’étonnait que les gens
7824
Fussent touchés de voir cette pesante masse :
7825
« Comme si d’occuper ou plus ou moins de place
7826
Nous rendait, disait-il, plus ou moins importants !
7827
Mais qu’admirez-vous tant en lui, vous autres hommes ?
7828
Serait-ce ce grand corps qui fait peur aux enfants ?
7829
Nous ne nous prisons pas, tout petits que nous sommes,
7830
D’un grain moins que les éléphants. »
7831
Il en aurait dit davantage ;
7832
Mais le Chat, sortant de sa cage,
7833
Lui fit voir en moins d’un instant
7834
Qu’un rat n’est pas un éléphant.
L’Horoscope
7838
On rencontre sa destinée
7839
Souvent par des chemins qu’on prend pour l’éviter.
7841
Un père eut pour toute lignée
7842
Un fils qu’il aima trop, jusque à consulter
7844
Sur le sort de sa géniture
7846
Les diseurs de bonne aventure.
7847
Un de ces gens lui dit que des lions surtout
7848
Il éloignât l’enfant jusque à certain âge ;
7850
Jusqu’à vingt ans, point davantage.
7852
Le père, pour venir à bout
7853
D’une précaution sur qui roulait la vie
7854
De celui qu’il aimait, défendit que jamais
7855
On lui laissât passer le seuil de son palais.
7856
Il pouvait, sans sortir, contenter son envie,
7857
Avec ses compagnons tout le jour badiner,
7858
Sauter, courir, se promener.
7859
Quand il fut en l’âge où la chasse
7860
Plaît le plus aux jeunes esprits,
7862
Cet exercice avec mépris
7863
Lui fut dépeint : mais, quoi qu’on fasse,
7864
Propos, conseil, enseignement,
7865
Rien ne change un tempérament.
7866
Le jeune homme, inquiet, ardent, plein de courage,
7867
À peine se sentit des bouillons d’un tel âge,
7869
Qu’il soupira pour ce plaisir.
7870
Plus l’obstacle était grand, plus fort fut le désir.
7871
Il savait le sujet des fatales défenses,
7872
Et comme ce logis, plein de magnificences,
7874
Abondait partout en tableaux,
7876
Et que la laine et les pinceaux
7877
Traçaient de tous côtés chasses et paysages,
7879
En cet endroit des animaux,
7881
En cet autre des personnages,
7882
Le jeune homme s’émut, voyant peint un lion :
7883
« Ah ! monstre, cria-t-il, c’est toi qui me fais vivre
7884
Dans l’ombre et dans les fers ! » À ces mots, il se livre
7885
Aux transports violents de l’indignation,
7887
Porte le poing sur l’innocente bête.
7889
Sous la tapisserie un clou se rencontra :
7891
Ce clou le blesse, il pénétra
7892
Jusqu’aux ressorts de l’âme ; et cette chère tête
7893
Pour qui l’art d’Esculape en vain fit ce qu’il put,
7894
Dut sa perte à ces soins qu’on prit pour son salut.
7896
Même précaution nuisit au poète Eschyle.
7898
Quelque devin le menaça, dit-on,
7900
De la chute d’une maison.
7902
Aussitôt il quitta la ville,
7903
Mit son lit en plein champ, loin des toits, sous les cieux.
7904
Un aigle, qui portait en l’air une tortue,
7905
Passa par là, vit l’homme, et sur sa tête nue,
7906
Qui parut un morceau de rocher à ses yeux,
7908
Étant de cheveux dépourvue,
7909
Laissa tomber sa proie, afin de la casser :
7910
Le pauvre Eschyle ainsi sut ses jours avancer.
7912
De ces exemples il résulte
7913
Que cet art, s’il est vrai, fait tomber dans les maux
7915
Que craint celui qui le consulte ;
7916
Mais je l’en justifie, et maintiens qu’il est faux.
7918
Je ne crois point que la Nature
7919
Se soit lié les mains, et nous les lie encore,
7920
Jusqu’au point de marquer dans les cieux notre sort :
7922
Il dépend d’une conjoncture
7924
De lieux, de personnes, de temps ;
7925
Non des conjonctions de tous ces charlatans.
7926
Ce berger et ce roi sont sous même planète ;
7927
L’un d’eux porte le sceptre, et l’autre la houlette.
7929
Jupiter le voulait ainsi.
7930
Qu’est-ce que Jupiter ? un corps sans connaissance.
7932
D’où vient donc que son influence
7933
Agit différemment sur ces deux hommes-ci ?
7934
Puis comment pénétrer jusque à notre monde ?
7935
Comment percer des airs la campagne profonde ?
7936
Percer Mars, le Soleil, et des vides sans fin ?
7937
Un atome la peut détourner en chemin :
7938
Où l’iront retrouver les faiseurs d’horoscope ?
7940
L’état où nous voyons l’Europe
7941
Mérite que du moins quelqu’un d’eux l’ait prévu :
7942
Que ne l’a-t-il donc dit ? Mais nul d’eux ne l’a su.
7943
L’immense éloignement, le point, et sa vitesse,
7945
Celle aussi de nos passions,
7947
Permettent-ils à leur faiblesse
7949
De suivre pas à pas toutes nos actions ?
7950
Notre sort en dépend : sa course entre-suivie,
7951
Ne va, non plus que nous, jamais d’un même pas,
7953
Et ces gens veulent au compas,
7955
Tracer les cours de notre vie !
7957
Il ne se faut point arrêter
7958
Aux deux faits ambigus que je viens de conter.
7959
Ce fils par trop chéri, ni le bonhomme Eschyle,
7960
N’y font rien : tout aveugle et menteur qu’est cet art,
7961
Il peut frapper au but une fois entre mille ;
7963
Ce sont des effets du hasard.
L’Âne et le Chien
7967
Il se faut entraider, c’est la loi de nature.
7969
L’Âne un jour pourtant s’en moqua :
7971
Et ne sais comme il y manqua ;
7973
Car il est bonne créature.
7974
Il allait par pays, accompagné du Chien,
7976
Gravement, sans songer à rien ;
7978
Tous deux suivis d’un commun maître.
7979
Ce maître s’endormit. L’Âne se mit à paître :
7981
Il était alors dans un pré
7983
Dont l’herbe était fort à son gré.
7984
Point de chardons pourtant ; il s’en passa pour l’heure :
7985
Il ne faut pas toujours être si délicat ;
7987
Et, faute de servir ce plat,
7989
Rarement un festin demeure.
7991
Notre baudet s’en sut enfin
7992
Passer pour cette fois. Le Chien, mourant de faim
7993
Lui dit : « Cher compagnon, baisse-toi, je te prie :
7994
Je prendrai mon dîner dans le panier au pain. »
7995
Point de réponse, mot ; le roussin d’Arcadie
7997
Craignit qu’en perdant un moment,
7999
Il ne perdît un coup de dent.
8001
Il fit longtemps la sourde oreille :
8002
Enfin il répondit : « Ami, je te conseille
8003
D’attendre que ton maître ait fini son sommeil ;
8004
Car il te donnera sans faute, à son réveil,
8006
Ta portion accoutumée :
8008
Il ne saurait tarder beaucoup. »
8010
Sur ces entrefaites un Loup
8012
Sort du bois, et s’en vient : autre bête affamée.
8013
L’Âne appelle aussitôt le Chien à son secours.
8014
Le Chien ne bouge, et dit : « Ami, je te conseille
8015
De fuir en attendant que ton maître s’éveille ;
8016
Il ne saurait tarder : détale vite, et cours.
8017
Que si ce Loup t’atteint, casse-lui la mâchoire :
8018
On t’a ferré de neuf ; et, si tu veux m’en croire,
8019
Tu l’étendras tout plat. » Pendant ce beau discours,
8020
Seigneur Loup étrangla le Baudet sans remède.
8022
Je conclus qu’il faut qu’on s’entraide.
Le Bassa et le Marchand
8026
Un marchand grec en certaine contrée
8027
Faisait trafic. Un Bassa l’appuyait ;
8028
De quoi le Grec en bassa le payait,
8029
Non en marchand : tant c’est chère denrée
8030
Qu’un protecteur ! Celui-ci coûtait tant,
8031
Que notre Grec s’allait partout plaignant.
8032
Trois autres Turcs, d’un rang moindre en puissance,
8033
Lui vont offrir leur support en commun.
8034
Eux trois voulaient moins de reconnaissance
8035
Qu’à ce Marchand il n’en coûtait pour un.
8036
Le Grec écoute ; avec eux il s’engage ;
8037
Et le Bassa du tout est averti :
8038
Même on lui dit qu’il jouera, s’il est sage,
8039
À ces gens-là quelque méchant parti,
8040
Les prévenant, les chargeant d’un message
8041
Pour Mahomet, droit en son paradis,
8042
Et sans tarder ; sinon, ces gens unis
8043
Le préviendront, bien certains qu’à la ronde
8044
Il a des gens tout prêts pour le venger :
8046
Quelque poison l’enverra protéger
8047
Les trafiquants qui sont en l’autre monde.
8048
Sur cet avis le Turc se comporta
8049
Comme Alexandre ; et, plein de confiance,
8050
Chez le marchand tout droit il s’en alla,
8051
Se mit à table. On vit tant d’assurance
8052
En ces discours et dans tout son maintien,
8053
Qu’on ne crut point qu’il se doutât de rien.
8054
« Ami, dit-il, je sais que tu me quittes ;
8055
Même l’on veut que j’en craigne les suites ;
8056
Mais je te crois un trop homme de bien ;
8057
Tu n’as point l’air d’un donneur de breuvage.
8058
Je n’en dis pas là-dessus davantage.
8059
Quant à ces gens qui pensent t’appuyer,
8060
Écoute-moi : sans tant de dialogue,
8061
Et de raisons qui pourraient t’ennuyer,
8063
Je ne te veux conter qu’un apologue.
8064
Il était un Berger, son Chien, et son troupeau.
8065
Quelqu’un lui demanda ce qu’il prétendait faire
8067
D’un dogue de qui l’ordinaire
8068
Était un pain entier. Il fallait bien et beau
8070
Donner cet animal au seigneur du village.
8072
Lui, berger, pour plus de ménage
8074
Aurait deux ou trois mâtineaux ;
8075
Qui, lui dépensant moins, veilleraient aux troupeaux
8077
Bien mieux que cette bête seule.
8078
Il mangeait plus que trois ; mais on ne disait pas
8080
Qu’il avait aussi triple gueule
8082
Quand les loups livraient des combats.
8083
Le Berger s’en défait ; il prend trois chiens de taille
8084
À lui dépenser moins, mais à fuir la bataille.
8085
Le troupeau s’en sentit, et tu te sentiras
8087
Du choix de semblable canaille.
8089
Si tu fais bien, tu reviendras à moi. »
8091
Le Grec le crut. Ceci montre aux provinces
8092
Que, tout compté, mieux vaut en bonne foi,
8093
S’abandonner à quelque puissant roi,
8094
Que s’appuyer de plusieurs petits princes.
L’avantage de la science
8098
Entre deux bourgeois d’une ville
8099
S’émut jadis un différend :
8100
L’un était pauvre, mais habile ;
8101
L’autre, riche, mais ignorant.
8102
Celui-ci sur son concurrent
8103
Voulait emporter l’avantage ;
8104
Prétendait que tout homme sage
8105
Était tenu de l’honorer.
8106
C’était tout homme sot ; car pourquoi révérer
8107
Des biens dépourvus de mérite ?
8108
La raison m’en semble petite.
8109
« Mon ami, disait-il souvent
8110
Au savant,
8111
Vous vous croyez considérable ;
8112
Mais, dites-moi, tenez-vous table ?
8113
Que sert à vos pareils de lire incessamment ?
8114
Ils sont toujours logés à la troisième chambre,
8115
Vêtus au mois de juin comme au mois de décembre,
8116
Ayant pour tout laquais leur ombre seulement.
8118
La République a bien affaire
8119
De gens qui ne dépensent rien !
8120
Je ne sais d’homme nécessaire
8121
Que celui dont le luxe épand beaucoup de bien.
8122
Nous en usons, Dieu sait ! notre plaisir occupe
8123
L’artisan, le vendeur, celui qui fait la jupe,
8124
Et celle qui la porte, et vous, qui dédiez
8125
À messieurs les gens de finance
8126
De méchants livres bien payés. »
8127
Ces mots remplis d’impertinence
8128
Eurent le sort qu’ils méritaient.
8129
L’homme lettré se tut, il avait trop à dire.
8130
La guerre le vengea bien mieux qu’une satire.
8131
Mars détruisit le lieu que nos gens habitaient :
8132
L’un et l’autre quitta sa ville.
8133
L’ignorant resta sans asile ;
8134
Il reçut partout des mépris :
8135
L’autre reçut partout quelque faveur nouvelle :
8136
Cela décida leur querelle.
8138
Laissez dire les sots ; le savoir a son prix.
Jupiter et les tonnerres
8142
Jupiter voyant nos fautes,
8143
Dit un jour du haut des airs :
8144
« Remplissons de nouveaux hôtes
8145
Les cantons de l’Univers
8146
Habités par cette race
8147
Qui m’importune et me lasse.
8148
Va-t’en, Mercure, aux Enfers,
8149
Amène-moi la Furie
8150
La plus cruelle des trois.
8151
Race que j’ai trop chérie,
8152
Tu périras cette fois ! »
8153
Jupiter ne tarda guère
8154
À modérer son transport.
8155
Ô vous, rois, qu’il voulut faire
8156
Arbitres de notre sort,
8157
Laissez, entre la colère
8158
Et l’orage qui la suit,
8159
L’intervalle d’une nuit.
8160
Le Dieu dont l’aile est légère,
8162
Et la langue a des douceurs,
8163
Alla voir les noires sœurs.
8164
À Tisiphone et Mégère
8165
Il préféra, ce dit-on,
8166
L’impitoyable Alecton.
8167
Ce choix la rendit si fière,
8168
Qu’elle jura par Pluton
8169
Que toute l’engeance humaine
8170
Serait bientôt du domaine
8171
Des Déités de là-bas.
8172
Jupiter n’approuva pas
8173
Le serment de l’Euménide.
8174
Il la renvoie ; et pourtant
8175
Il lance un foudre à l’instant
8176
Sur certain peuple perfide.
8177
Le tonnerre, ayant pour guide
8178
Le père même de ceux
8179
Qu’il menaçait de ses feux,
8180
Se contenta de leur crainte ;
8181
Il n’embrasa que l’enceinte
8182
D’un désert inhabité :
8183
Tout père frappe à côté.
8185
Qu’arriva-t-il ? Notre engeance
8186
Prit pied sur cette indulgence.
8187
Tout l’Olympe s’en plaignit ;
8188
Et l’assembleur de nuages
8189
Jura le Styx, et promit
8190
De former d’autres orages :
8191
Ils seraient sûrs. On sourit ;
8192
On lui dit qu’il était père,
8193
Et qu’il laissât, pour le mieux,
8194
À quelqu’un des autres Dieux
8195
D’autres tonnerres à faire.
8196
Vulcan entreprit l’affaire.
8197
Ce Dieu remplit ses fourneaux
8198
De deux sortes de carreaux.
8199
L’un jamais ne se fourvoie ;
8200
Et c’est celui que toujours
8201
L’Olympe en corps nous envoie :
8202
L’autre s’écarte en son cours ;
8203
Ce n’est qu’aux monts qu’il en coûte ;
8204
Bien souvent même il se perd,
8205
Et ce dernier en sa route
8206
Nous vient du seul Jupiter.
Le Faucon et le Chapon
8210
Une traîtresse voix bien souvent vous appelle ;
8212
Ne vous pressez donc nullement :
8213
Ce n’était pas un sot, non, non, et croyez-m’en,
8215
Que le Chien de Jean de Nivelle.
8217
Un citoyen du Mans, chapon de son métier
8219
Était sommé de comparaître
8221
Par-devant les lares du maître,
8222
Au pied d’un tribunal que nous nommons foyer.
8223
Tous les gens lui criaient, pour déguiser la chose :
8224
« Petit, petit, petit ! » Mais, loin de s’y fier,
8225
Le Normand et demi laissait les gens crier.
8226
« Serviteur, disait-il ; votre appât est grossier :
8228
On ne m’y tient pas ; et pour cause. »
8229
Cependant un Faucon sur sa perche voyait
8231
Notre Manceau qui s’enfuyait.
8232
Les chapons ont en nous fort peu de confiance,
8234
Soit instinct, soit expérience.
8235
Celui-ci, qui ne fut qu’avec peine attrapé,
8237
Devait, le lendemain, être d’un grand souper,
8238
Fort à l’aise en un plat, honneur dont la volaille
8240
Se serait passée aisément.
8241
L’oiseau chasseur lui dit : « Ton peu d’entendement
8242
Me rend tout étonné. Vous n’êtes que racaille,
8243
Gens grossiers, sans esprit, à qui l’on n’apprend rien.
8244
Pour moi, je sais chasser, et revenir au maître.
8246
Le vois-tu pas à la fenêtre ?
8247
Il t’attend : es-tu sourd ? – Je n’entends que trop bien,
8248
Repartit le chapon ; mais que me veut-il dire,
8249
Et ce beau cuisinier armé d’un grand couteau ?
8251
Reviendrais-tu pour cet appeau :
8253
Laisse-moi fuir ; cesse de rire
8254
De l’indocilité qui me fait envoler,
8255
Lorsque d’un ton si doux on s’en vient m’appeler.
8257
Si tu voyais mettre à la broche
8259
Tous les jours autant de faucons
8261
Que j’y vois mettre de chapons,
8262
Tu ne me ferais pas un semblable reproche. »
Le Chat et le Rat
8266
Quatre animaux divers, le Chat grippe-fromage,
8267
Triste-oiseau le Hibou, ronge-maille le Rat,
8269
Dame Belette au long corsage,
8271
Toutes gens d’esprit scélérat,
8272
Hantaient le tronc pourri d’un pin vieux et sauvage.
8273
Tant y furent, qu’un soir à l’entour de ce pin
8274
L’homme tendit ses rets. Le Chat, de grand matin
8276
Sort pour aller chercher sa proie.
8277
Les derniers traits de l’ombre empêchent qu’il ne voie
8278
Le filet : il y tombe en danger de mourir ;
8279
Et mon Chat de crier, et le Rat d’accourir,
8280
L’un plein de désespoir, et l’autre plein de joie :
8281
Il voyait dans les lacs son mortel ennemi.
8283
Le pauvre Chat dit : « Cher ami,
8285
Les marques de ta bienveillance
8287
Sont communes en mon endroit ;
8288
Viens m’aider à sortir du piège où l’ignorance
8290
M’a fait tomber. C’est à bon droit
8291
Que seul entre les tiens, par amour singulière,
8293
Je t’ai toujours choyé, t’aimant comme mes yeux.
8294
Je n’en ai point regret, et j’en rends grâce aux Dieux.
8296
J’allais leur faire ma prière ;
8297
Comme tout dévot Chat en use les matins,
8298
Ce réseau me retient : ma vie est en tes mains ;
8299
Viens dissoudre ces nœuds. – Et quelle récompense
8301
En aurai-je ? reprit le Rat.
8303
– Je jure éternelle alliance
8305
Avec toi, repartit le Chat.
8306
Dispose de ma griffe, et sois en assurance :
8307
Envers et contre tous je te protégerai ;
8309
Et la Belette mangerai
8311
Avec l’époux de la Chouette :
8312
Ils t’en veulent tous deux. » Le Rat dit : « Idiot !
8313
Moi ton libérateur ? je ne suis pas si sot. »
8315
Puis il s’en va vers sa retraite.
8317
La Belette était près du trou.
8318
Le Rat grimpe plus haut ; il y voit le Hibou.
8319
Dangers de toutes parts : le plus pressant l’emporte.
8320
Ronge-maille retourne au Chat, et fait en sorte
8321
Qu’il détache un chaînon, puis un autre, et puis tant,
8323
Qu’il dégage enfin l’hypocrite.
8325
L’homme paraît en cet instant ;
8326
Les nouveaux alliés prennent tous deux la fuite.
8327
À quelque temps de là, notre Chat vit de loin
8328
Son Rat qui se tenait en alerte et sur ses gardes :
8329
« Ah ! mon frère, dit-il, viens m’embrasser ; ton soin
8331
Me fait injure ; tu regardes
8333
Comme ennemi ton allié.
8335
Penses-tu que j’aie oublié
8337
Qu’après Dieu je te dois la vie ?
8338
– Et moi, reprit le Rat, penses-tu que j’oublie
8340
Ton naturel ? Aucun traité
8341
Peut-il forcer un chat à la reconnaissance ?
8343
S’assure-t-on sur l’alliance
8345
Qu’a faite la nécessité ?
Le Torrent et la Rivière
8349
Avec grand bruit et grand fracas
8351
Un torrent tombait des montagnes :
8352
Tout fuyait devant lui ; l’horreur suivait ses pas ;
8354
Il faisait trembler les campagnes.
8356
Nul voyageur n’osait passer
8358
Une barrière si puissante ;
8359
Un seul vit des voleurs ; et se sentant presser,
8360
Il mit entre eux et lui cette onde menaçante.
8361
Ce n’était que menace et bruit sans profondeur :
8363
Notre homme enfin n’eut que la peur.
8365
Ce succès lui donnant courage,
8366
Et les mêmes voleurs le poursuivant toujours,
8368
Il rencontra sur son passage
8370
Une rivière dont le cours
8371
Image d’un sommeil doux, paisible, et tranquille,
8372
Lui fit croire d’abord ce trajet fort facile :
8373
Point de bords escarpés, un sable pur et net.
8375
Il entre ; et son cheval le met
8376
À couvert des voleurs, mais non de l’onde noire :
8378
Tous deux au Styx allèrent boire ;
8380
Tous deux, à nager malheureux,
8381
Allèrent traverser, au séjour ténébreux,
8383
Bien d’autres fleuves que les nôtres.
8385
Les gens sans bruit sont dangereux :
8387
Il n’en est pas ainsi des autres.
L’éducation
8391
Laridon et César, frères dont l’origine
8392
Venait de chiens fameux, beaux, bien faits et hardis,
8393
À deux maîtres divers échus au temps jadis,
8394
Hantaient, l’un les forêts, et l’autre la cuisine.
8395
Ils avaient eu d’abord chacun un autre nom ;
8397
Mais la diverse nourriture
8398
Fortifiant en l’un cette heureuse nature,
8399
En l’autre l’altérant, un certain marmiton
8401
Nomma celui-ci Laridon.
8402
Son frère, ayant couru mainte haute aventure,
8403
Mis maint cerf aux abois, maint sanglier abattu,
8404
Fut le premier César que la gent chienne ait eu.
8405
On eut soin d’empêcher qu’une indigne maîtresse
8406
Ne fit en ses enfants dégénérer son sang.
8407
Laridon négligé témoignait sa tendresse
8409
À l’objet le premier passant.
8411
Il peupla tout de son engeance :
8412
Tournebroches par lui rendus communs en France
8413
Y font un corps à part, gens fuyants les hasards,
8415
Peuple antipode des Césars.
8416
On ne suit pas toujours ses aïeux ni son père :
8417
Le peu de soin, le temps, tout fait qu’on dégénère.
8418
Faute de cultiver la nature et ses dons,
8419
Oh ! combien de Césars deviendront Laridons !
Les deux Chiens et l’Âne mort
8423
Les vertus devraient être sœurs,
8425
Ainsi que les vices sont frères.
8426
Dès que l’un de ceux-ci s’empare de nos cœurs,
8427
Tous viennent à la file ; il ne s’en manque guères :
8429
J’entends de ceux qui, n’étant pas contraires,
8431
Peuvent loger sous même toit.
8432
À l’égard des vertus, rarement on les voit
8433
Toutes en un sujet éminemment placées
8434
Se tenir par la main sans être dispersées.
8435
L’un est vaillant, mais prompt ; l’autre est prudent, mais froid.
8436
Parmi les animaux, le Chien se pique d’être
8438
Soigneux et fidèle à son maître ;
8440
Mais il est sot, il est gourmand :
8441
Témoin ces deux mâtins qui, dans l’éloignement,
8442
Virent un Âne mort qui flottait sur les ondes.
8443
Le vent de plus en plus l’éloignait de nos Chiens.
8444
« Ami, dit l’un, tes yeux sont meilleurs que les miens :
8445
Porte un peu tes regards sur ces plaines profondes ;
8447
J’y crois voir quelque chose. Est-ce un bœuf, un cheval ?
8449
– Eh ! qu’importe quel animal ?
8450
Dit l’un de ces mâtins ; voilà toujours curée.
8451
Le point est de l’avoir ; car le trajet est grand ;
8452
Et de plus il nous faut nager contre le vent.
8453
Buvons toute cette eau ; notre gorge altérée
8454
En viendra bien à bout : ce corps demeurera
8456
Bientôt à sec, et ce sera
8458
Provision pour la semaine. »
8459
Voilà mes Chiens à boire ; ils perdirent l’haleine,
8461
Et puis la vie ; ils firent tant
8463
Qu’on les vit crever à l’instant.
8464
L’homme est ainsi bâti : quand un sujet l’enflamme,
8465
L’impossibilité disparaît à son âme.
8466
Combien fait-il de vœux, combien perd-il de pas,
8467
S’outrant pour acquérir des biens ou de la gloire !
8469
Si j’arrondissais mes états !
8470
Si je pouvais remplir mes coffres de ducats !
8471
Si j’apprenais l’hébreu, les sciences, l’histoire !
8473
Tout cela, c’est la mer à boire ;
8475
Mais rien à l’homme ne suffit.
8477
Pour fournir aux projets que forme un seul esprit,
8478
Il faudrait quatre corps ; encore, loin d’y suffire,
8479
À mi-chemin je crois que tous demeureraient :
8480
Quatre Mathusalems bout à bout ne pourraient
8482
Mettre à fin ce qu’un seul désire.
Démocrite et les Abdéritains
8486
Que j’ai toujours haï les pensées du vulgaire !
8487
Qu’il me semble profane, injuste, et téméraire,
8488
Mettant de faux milieux entre la chose et lui,
8489
Et mesurant par soi ce qu’il voit en autrui !
8490
Le maître d’Épicure en fit l’apprentissage.
8491
Son pays le crut fou. Petits esprits ! Mais quoi ?
8493
Aucun n’est prophète chez soi.
8494
Ces gens étaient les fous, Démocrite, le sage.
8495
L’erreur alla si loin qu’Abdère députa
8497
Vers Hippocrate, et l’invita,
8499
Par lettres et par ambassade,
8500
À venir rétablir la raison du malade.
8501
« Notre concitoyen, disaient-ils en pleurant,
8502
Perd l’esprit : la lecture a gâté Démocrite.
8503
Nous l’estimerions plus s’il était ignorant.
8504
« Aucun nombre, dit-il, les mondes ne limite :
8506
« Peut-être même ils sont remplis
8508
« De Démocrites infinis. »
8509
Non content de ce songe, il y joint les atomes,
8511
Enfants d’un cerveau creux, invisibles fantômes ;
8512
Et, mesurant les cieux sans bouger d’ici-bas,
8513
Il connaît l’Univers, et ne se connaît pas.
8514
Un temps fut qu’il savait accorder les débats :
8516
Maintenant il parle à lui-même.
8517
Venez, divin mortel ; sa folie est extrême. »
8518
Hippocrate n’eut pas trop de foi pour ces gens ;
8519
Cependant il partit. Et voyez, je vous prie,
8521
Quelles rencontres dans la vie
8522
Le sort cause ! Hippocrate arriva dans le temps
8523
Que celui qu’on disait n’avoir raison ni sens
8525
Cherchait dans l’homme et dans la bête
8526
Quel siège a la raison, soit le cœur, soit la tête.
8527
Sous un ombrage épais, assis près d’un ruisseau,
8529
Les labyrinthes d’un cerveau
8530
L’occupaient. Il avait à ses pieds maint volume,
8531
Et ne vit presque pas son ami s’avancer,
8533
Attaché selon sa coutume.
8534
Leur compliment fut court, ainsi qu’on peut penser :
8535
Le sage est ménager du temps et des paroles.
8536
Ayant donc mis à part les entretiens frivoles,
8538
Et beaucoup raisonné sur l’homme et sur l’esprit,
8540
Ils tombèrent sur la morale.
8542
Il n’est pas besoin que j’étale
8544
Tout ce que l’un et l’autre dit.
8546
Le récit précédent suffit
8547
Pour montrer que le peuple est juge récusable.
8549
En quel sens est donc véritable
8551
Ce que j’ai lu dans certain lieu,
8553
Que sa voix est la voix de Dieu ?
Le Loup et le Chasseur
8557
Fureur d’accumuler, monstre de qui les yeux
8558
Regardent comme un point tous les bienfaits des Dieux,
8559
Te combattrai-je en vain sans cesse en cet ouvrage ?
8560
Quel temps demandes-tu pour suivre mes leçons ?
8561
L’homme, sourd à ma voix comme à celle du sage,
8562
Ne dira-t-il jamais : « C’est assez, jouissons » ?
8563
– Hâte-toi, mon ami, tu n’as pas tant à vivre.
8564
Je te rebats ce mot, car il vaut tout un livre :
8565
Jouis. – Je le ferai. – Mais quand donc ? – Dès demain.
8566
– Eh ! mon ami, la mort te peut prendre en chemin :
8567
Jouis dès aujourd’hui ; redoute un sort semblable
8568
À celui du Chasseur et du Loup de ma fable. »
8570
Le premier de son arc avait mis bas un daim.
8571
Un faon de biche passe, et le voilà soudain
8572
Compagnon du défunt : tous deux gisent sur l’herbe.
8573
La proie était honnête, un daim avec un faon ;
8574
Tout modeste chasseur en eût été content :
8575
Cependant un sanglier, monstre énorme et superbe,
8577
Tente encore notre archer, friand de tels morceaux.
8578
Autre habitant du Styx : la Parque et ses ciseaux
8579
Avec peine y mordaient ; la Déesse infernale
8580
Reprit à plusieurs fois l’heure au monstre fatale.
8581
De la force du coup pourtant il s’abattit.
8582
C’était assez de biens. Mais quoi ! rien ne remplit
8583
Les vastes appétits d’un faiseur de conquêtes.
8584
Dans le temps que le porc revient à soi, l’Archer
8585
Voit le long d’un sillon une perdrix marcher ;
8587
Surcroît chétif aux autres têtes :
8588
De son arc toutefois il bande les ressorts.
8589
Le sanglier, rappelant les restes de sa vie,
8590
Vient à lui, le découd, meurt vengé sur son corps ;
8592
Et la perdrix le remercie.
8593
Cette part du récit s’adresse au Convoiteux ;
8594
L’Avare aura pour lui le reste de l’exemple.
8595
Un Loup vit, en passant, ce spectacle piteux :
8596
« Ô fortune, dit-il, je te promets un temple.
8597
Quatre corps étendus ! que de biens ! mais pourtant
8598
Il faut les ménager, ces rencontres sont rares.
8600
(Ainsi s’excusent les avares.)
8602
J’en aurai, dit le Loup, pour un mois, pour autant :
8603
Un, deux, trois, quatre corps ; ce sont quatre semaines,
8605
Si je sais compter, toutes pleines.
8606
Commençons dans deux jours ; et mangeons cependant
8607
La corde de cet arc : il faut que l’on l’ait faite
8608
De vrai boyau ; l’odeur me le témoigne assez. »
8610
En disant ces mots, il se jette
8611
Sur l’arc qui se détend, et fait de la sagette
8612
Un nouveau mort : mon Loup a les boyaux percés.
8613
Je reviens à mon texte. Il faut que l’on jouisse ;
8614
Témoin ces deux gloutons punis d’un sort commun :
8616
La convoitise perdit l’un ;
8618
L’autre périt par l’avarice.
Livre neuvième
Le Dépositaire infidèle
8624
Grâce aux filles de Mémoire,
8625
J’ai chanté des animaux ;
8626
Peut-être d’autres héros
8627
M’auraient acquis moins de gloire.
8628
Le Loup, en langue des Dieux,
8629
Parle au Chien dans mes ouvrages :
8630
Les bêtes, à qui mieux mieux,
8631
Y font divers personnages :
8632
Les uns fous, les autres sages,
8633
De telle sorte pourtant
8634
Que les fous vont l’emportant :
8635
La mesure en est plus pleine.
8636
Je mets aussi sur la scène
8637
Des trompeurs, des scélérats,
8638
Des tyrans, et des ingrats,
8639
Mainte imprudence pécore,
8640
Force sots, force flatteurs ;
8641
Je pourrais y joindre encore
8642
Des légions de menteurs :
8644
« Tout homme ment », dit le sage.
8645
S’il n’y mettait seulement
8646
Que les gens du bas étage,
8647
On pourrait aucunement
8648
Souffrir ce défaut aux hommes ;
8649
Mais que tous tant que nous sommes
8650
Nous mentions, grand et petit,
8651
Si quelque autre l’avait dit,
8652
Je soutiendrais le contraire ;
8653
Et même qui mentirait
8654
Comme Ésope et comme Homère,
8655
Un vrai menteur ne serait :
8656
Le doux charme de maint songe
8657
Par leur bel art inventé,
8658
Sous les habits du mensonge
8659
Nous offre la vérité.
8660
L’un et l’autre a fait un livre
8661
Que je tiens digne de vivre
8662
Sans fin, et plus, s’il se peut.
8663
Comme eux ne ment pas qui veut.
8664
Mais mentir comme sut faire
8666
Un certain dépositaire,
8667
Payé par son propre mot,
8668
Est d’un méchant et d’un sot.
8669
Voici le fait : Un trafiquant de Perse,
8670
Chez son voisin, s’en allant en commerce,
8671
Mit en dépôt un cent de fer un jour.
8672
« Mon fer, dit-il, quand il fut de retour.
8673
– Votre fer ? il n’est plus : j’ai regret de vous dire
8675
Qu’un rat l’a mangé tout entier.
8676
J’en ai grondé mes gens ; mais qu’y faire ? un grenier
8677
A toujours quelque trou. » Le trafiquant admire
8678
Un tel prodige, et feint de le croire pourtant.
8679
Au bout de quelques jours, il détourne l’enfant
8680
Du perfide voisin ; puis à souper convie
8681
Le père, qui s’excuse, et lui dit en pleurant :
8683
« Dispensez-moi, je vous supplie ;
8685
Tous plaisirs pour moi sont perdus.
8687
J’aimais un fils plus que ma vie :
8688
Je n’ai que lui ; que dis-je ? hélas ! je ne l’ai plus.
8689
On me l’a dérobé : plaignez mon infortune. »
8690
Le marchand repartit : « Hier au soir, sur la brune,
8692
Un chat-huant s’en vint votre fils enlever ;
8693
Vers un vieux bâtiment je le lui vis porter. »
8694
Le père dit : « Comment voulez-vous que je croie
8695
Qu’un hibou pût jamais emporter cette proie ?
8696
Mon fils en un besoin eût pris le chat-huant.
8697
– Je ne vous dirai point, reprit l’autre, comment :
8698
Mais enfin je l’ai vu, vu de mes yeux, vous dis-je ;
8700
Et ne vois rien qui vous oblige
8701
D’en douter un moment après ce que je dis.
8703
Faut-il que vous trouviez étrange
8704
Que les chats-huants d’un pays
8705
Où le quintal de fer par un seul rat se mange,
8706
Enlèvent un garçon qui pèse un demi-cent ? »
8707
L’autre vit où tendait cette feinte aventure :
8709
Il rendit le fer au marchand,
8711
Qui lui rendit sa géniture.
8712
Même dispute advint entre deux voyageurs.
8714
L’un d’eux était de ces conteurs
8715
Qui n’ont jamais rien vu qu’avec un microscope ;
8716
Tout est géant chez eux : écoutez-les, l’Europe,
8717
Comme l’Afrique, aura des monstres à foison.
8719
Celui-ci se croyait l’hyperbole permise.
8720
« J’ai vu, dit-il, un chou plus grand qu’une maison.
8721
– Et moi, dit l’autre, un pot aussi grand qu’une église. »
8722
Le premier se moquant, l’autre reprit : « Tout doux ;
8724
On le fit pour cuire vos choux. »
8725
L’homme au pot fut plaisant ; l’homme au fer fut habile.
8726
Quand l’absurde est outré, l’on lui fait trop d’honneur
8727
De vouloir par raison combattre son erreur ;
8728
Enchérir est plus court, sans s’échauffer la bile.
Les deux Pigeons
8732
Deux Pigeons s’aimaient d’amour tendre :
8733
L’un d’eux, s’ennuyant au logis,
8734
Fut assez fou pour entreprendre
8735
Un voyage en lointain pays.
8736
L’autre lui dit : « Qu’allez-vous faire ?
8737
Voulez-vous quitter votre frère ?
8739
L’absence est le plus grand des maux :
8740
Non pas pour vous, cruel ! Au moins, que les travaux,
8741
Les dangers, les soins du voyage,
8742
Changent un peu votre courage.
8743
Encore, si la saison s’avançait davantage !
8744
Attendez les zéphyrs : qui vous presse ? un corbeau
8745
Tout à l’heure annonçait malheur à quelque oiseau.
8746
Je ne songerai plus que rencontre funeste,
8747
Que faucons, que réseaux. Hélas, dirai-je, il pleut :
8748
Mon frère a-t-il tout ce qu’il veut,
8749
Bon soupé, bon gîte, et le reste ? »
8750
Ce discours ébranla le cœur
8751
De notre imprudent voyageur ;
8752
Mais le désir de voir et l’humeur inquiète
8754
L’emportèrent enfin. Il dit : « Ne pleurez point ;
8755
Trois jours au plus rendront mon âme satisfaite :
8756
Je reviendrai dans peu conter de point en point
8758
Mes aventures à mon frère ;
8759
Je le désennuierai. Quiconque ne voit guère
8760
N’a guère à dire aussi. Mon voyage dépeint
8762
Vous sera d’un plaisir extrême.
8763
Je dirai : J’étais là ; telle chose m’advint :
8765
Vous y croirez être vous-même. »
8766
À ces mots, en pleurant, ils se dirent adieu.
8767
Le voyageur s’éloigne : et voilà qu’un nuage
8768
L’oblige de chercher retraite en quelque lieu.
8769
Un seul arbre s’offrit, tel encore que l’orage
8770
Maltraita le Pigeon en dépit du feuillage.
8771
L’air devenu serein, il part tout morfondu,
8772
Sèche du mieux qu’il peut son corps chargé de pluie ;
8773
Dans un champ à l’écart voit du blé répandu,
8774
Voit un pigeon auprès : cela lui donne envie ;
8775
Il y vole, il est pris : ce blé couvrait d’un lacs,
8777
Les menteurs et traîtres appas.
8778
Le lacs était usé ; si bien que, de son aile,
8779
De ses pieds, de son bec, l’oiseau le rompt enfin :
8780
Quelque plume y périt, et le pis du destin
8782
Fut qu’un certain vautour, à la serre cruelle,
8783
Vit notre malheureux, qui, traînant la ficelle
8784
Et les morceaux du lacs qui l’avait attrapé,
8786
Semblait un forçat échappé.
8787
Le vautour s’en allait le lier, quand des nues
8788
Fond à son tour un aigle aux ailes étendues.
8789
Le Pigeon profita du conflit des voleurs,
8790
S’envola, s’abattit auprès d’une masure,
8792
Crut, pour ce coup, que ses malheurs
8794
Finiraient par cette aventure ;
8795
Mais un fripon d’enfant (cet âge est sans pitié)
8796
Prit sa fronde, et du coup tua plus d’à moitié
8797
La volatile malheureuse,
8798
Qui, maudissant sa curiosité,
8799
Traînant l’aile et tirant le pied,
8800
Demi-morte et demi-boiteuse,
8801
Droit au logis s’en retourna :
8802
Que bien, que mal, elle arriva,
8803
Sans autre aventure fâcheuse.
8804
Voilà nos gens rejoints ; et je laisse à juger
8805
De combien de plaisirs ils payèrent leurs peines.
8806
Amants, heureux amants, voulez-vous voyager ?
8808
Que ce soit aux rives prochaines.
8810
Soyez-vous l’un à l’autre un monde toujours beau,
8812
Toujours divers, toujours nouveau ;
8813
Tenez-vous lieu de tout, comptez pour rien le reste.
8814
J’ai quelquefois aimé : je n’aurais pas alors,
8816
Contre le Louvre et ses trésors,
8817
Contre le firmament et sa voûte céleste,
8819
Changé les bois, changé les lieux
8820
Honorés par les pas, éclairés par les yeux
8822
De l’aimable et jeune bergère
8824
Pour qui, sous le fils de Cythère,
8825
Je servis, engagé par mes premiers serments.
8826
Hélas ! quand reviendront de semblables moments ?
8827
Faut-il que tant d’objets si doux et si charmants
8828
Me laissent vivre au gré de mon âme inquiète ?
8829
Ah ! si mon cœur osait encore se renflammer !
8830
Ne sentirai-je plus de charme qui m’arrête ?
8832
Ai-je passé le temps d’aimer ?
Le Singe et le Léopard
8836
Le Singe avec le Léopard
8838
Gagnaient de l’argent à la foire.
8840
Ils affichaient chacun à part.
8841
L’un d’eux disait : « Messieurs, mon mérite et ma gloire
8842
Sont connus en bon lieu. Le Roi m’a voulu voir ;
8844
Et, si je meurs, il veut avoir
8845
Un manchon de ma peau : tant elle est bigarrée,
8847
Pleine de taches, marquetée,
8849
Et vergetée, et mouchetée ! »
8850
La bigarrure plaît : partant chacun le vit.
8851
Mais ce fut bientôt fait ; bientôt chacun sortit.
8852
Le Singe de sa part disait : « Venez de grâce,
8853
Venez, messieurs, je fais cent tours de passe-passe,
8854
Cette diversité dont on vous parle tant,
8855
Mon voisin Léopard l’a sur soi seulement :
8856
Moi je l’ai dans l’esprit. Votre serviteur Gille,
8858
Cousin et gendre de Bertrand,
8860
Singe du Pape en son vivant,
8862
Tout fraîchement en cette ville
8864
Arrive en trois bateaux, exprès pour vous parler ;
8865
Car il parle, on l’entend : il sait danser, baller,
8867
Faire des tours de toute sorte,
8868
Passer en des cerceaux ; et le tout pour six blancs ;
8869
Non, messieurs, pour un sou ; si vous n’êtes pas contents,
8870
Nous rendrons à chacun son argent à la porte. »
8872
Le Singe avait raison : ce n’est pas sur l’habit
8873
Que la diversité me plaît ; c’est dans l’esprit :
8874
L’une fournit toujours des choses agréables ;
8875
L’autre, en moins d’un moment, lasse les regardants.
8876
Oh ! que de grands seigneurs, au Léopard semblables,
8878
N’ont que l’habit pour tous talents !
Le Gland et la Citrouille
8882
Dieu fait bien ce qu’il fait. Sans en chercher la preuve
8883
En tout cet Univers, et l’aller parcourant,
8885
Dans les citrouilles je la treuve.
8887
Un villageois, considérant
8888
Combien ce fruit est gros et sa tige menue :
8889
« À quoi songeait-il, dit-il, l’Auteur de tout cela ?
8890
Il a bien mal placé cette citrouille-là.
8891
Eh parbleu ! je l’aurais pendue
8892
À l’un des chênes que voilà ;
8893
C’eût été justement l’affaire :
8894
Tel fruit, tel arbre, pour bien faire.
8895
C’est dommage, Garo, que tu n’es point entré
8896
Au conseil de Celui que prêche ton curé ;
8897
Tout en eût été mieux : car pourquoi, par exemple,
8898
Le gland, qui n’est pas gros comme mon petit doigt,
8900
Ne pend-il pas en cet endroit ?
8902
Dieu s’est mépris : plus je contemple
8903
Ces fruits ainsi placés, plus il semble à Garo
8905
Que l’on a fait un quiproquo. »
8907
Cette réflexion embarrassant notre homme :
8908
« On ne dort point, dit-il, quand on a tant d’esprit. »
8909
Sous un chêne aussitôt il va prendre son somme.
8910
Un gland tombe : le nez du dormeur en pâtit.
8911
Il s’éveille ; et portant la main sur son visage,
8912
Il trouve encore le gland pris au poil du menton.
8913
Son nez meurtri le force à changer de langage.
8914
« Oh, oh, dit-il, je saigne ! et que serait-ce donc
8915
S’il fût tombé de l’arbre une masse plus lourde,
8917
Et que ce gland eût été gourde ?
8918
Dieu ne l’a pas voulu : sans doute il eut raison ;
8920
J’en vois bien à présent la cause. »
8922
En louant Dieu de toute chose,
8924
Garo retourne à la maison.
L’Écolier, le Pédant, et le Maître d’un jardin
8928
Certain Enfant qui sentait son collège,
8929
Doublement sot et doublement fripon
8930
Par le jeune âge, et par le privilège
8931
Qu’ont les pédants de gâter la raison,
8932
Chez un voisin dérobait, ce dit-on,
8933
Et fleurs et fruits. Ce voisin, en automne,
8934
Des plus beaux dons que nous offre Pomone
8935
Avait la fleur, les autres le rebut.
8936
Chaque saison apportait son tribut :
8937
Car au printemps il jouissait encore
8938
Des plus beaux dons que nous présente Flore.
8939
Un jour dans son jardin il vit notre écolier,
8940
Qui, grimpant sans égard sur un arbre fruitier,
8941
Gâtait jusqu’aux boutons, douce et frêle espérance,
8942
Avant-coureurs des biens que promet l’abondance :
8943
Même il ébranchait l’arbre, et fit tant à la fin
8945
Que le possesseur du jardin
8946
Envoya faire plainte au Maître de la classe.
8948
Celui-ci vint suivi d’un cortège d’enfants :
8950
Voilà le verger plein de gens
8951
Pires que le premier. Le Pédant, de sa grâce,
8953
Accrut le mal en amenant
8955
Cette jeunesse mal instruite :
8956
Le tout, à ce qu’il dit, pour faire un châtiment
8957
Qui pût servir d’exemple, et dont toute sa suite
8958
Se souvînt à jamais comme d’une leçon.
8959
Là-dessus il cita Virgile et Cicéron,
8961
Avec force traits de science.
8962
Son discours dura tant, que la maudite engeance
8963
Eut le temps de gâter en cent lieux le jardin.
8965
Je hais les pièces d’éloquence
8967
Hors de leur place, et qui n’ont point de fin ;
8969
Et ne sais bête au monde pire
8971
Que l’Écolier, si ce n’est le Pédant.
8972
Le meilleur de ces deux pour voisin, à vrai dire,
8974
Ne me plairait aucunement.
Le Statuaire et la Statue de Jupiter
8978
Un bloc de marbre était si beau
8979
Qu’un statuaire en fit l’emplette.
8980
« Qu’en fera, dit-il, mon ciseau ?
8981
Sera-t-il Dieu, table ou cuvette ?
8983
Il sera Dieu ; même je veux
8984
Qu’il ait en sa main un tonnerre.
8985
Tremblez, humains. Faites des vœux ;
8986
Voilà le Maître de la terre. »
8988
L’artisan exprima si bien
8989
Le caractère de l’idole,
8990
Qu’on trouva qu’il ne manquait rien
8991
À Jupiter que la parole :
8993
Même l’on dit que l’ouvrier
8994
Eut à peine achevé l’image,
8995
Qu’on le vit frémir le premier,
8996
Et redouter son propre ouvrage.
8998
À la faiblesse du sculpteur
8999
Le poète autrefois n’en dut guère,
9000
Des dieux dont il fut l’inventeur
9001
Craignant la haine et la colère.
9003
Il était enfant en ceci ;
9004
Les enfants n’ont l’âme occupée
9005
Que du continuel souci
9006
Qu’on ne fâche point leur poupée.
9008
Le cœur suit aisément l’esprit :
9009
De cette source est descendue
9010
L’erreur païenne, qui se vit
9011
Chez tant de peuples répandue.
9013
Ils embrassaient violemment
9014
Les intérêts de leur chimère :
9015
Pygmalion devint amant
9016
De la Vénus dont il fut père.
9018
Chacun tourne en réalités,
9019
Autant qu’il peut, ses propres songes :
9020
L’homme est de glace aux vérités ;
9021
Il est de feu pour les mensonges.
La Souris métamorphosée en fille
9025
Une Souris tomba du bec d’un Chat-Huant :
9027
Je ne l’eusse pas ramassée ;
9028
Mais un Bramin le fit : je le crois aisément ;
9030
Chaque pays a sa pensée.
9032
La Souris était fort froissée.
9034
De cette sorte de prochain
9035
Nous nous soucions peu ; mais le peuple bramin
9037
Le traite en frère. Ils ont en tête
9039
Que notre âme, au sortir d’un roi,
9040
Entre dans un ciron, ou dans telle autre bête
9041
Qu’il plaît au Sort : c’est là l’un des points de loi.
9042
Pythagore chez eux a puisé ce mystère.
9043
Sur un tel fondement, le Bramin crut bien faire
9044
De prier un Sorcier qu’il logeât la Souris
9045
Dans un corps qu’elle eût eu pour hôte au temps jadis.
9047
Le sorcier en fit une fille
9048
De l’âge de quinze ans, et telle et si gentille,
9049
Que le fils de Priam pour elle aurait tenté
9050
Plus encore qu’il ne fit pour la grecque beauté.
9052
Le Bramin fut surpris de chose si nouvelle.
9054
Il dit à cet objet si doux :
9055
« Vous n’avez qu’à choisir, car chacun est jaloux
9057
De l’honneur d’être votre époux.
9059
– En ce cas je donne, dit-elle,
9061
Ma voix au plus puissant de tous.
9062
– Soleil, s’écria lors le Bramin à genoux,
9064
C’est toi qui seras notre gendre.
9066
– Non, dit-il, ce nuage épais
9067
Est plus puissant que moi, puisqu’il cache mes traits ;
9069
Je vous conseille de le prendre.
9070
– Hé bien ! dit le Bramin au nuage volant,
9071
Es-tu né pour ma fille ? – Hélas ! non ; car le vent
9072
Me chasse à son plaisir de contrée en contrée :
9073
Je n’entreprendrai point sur les droits de Borée. »
9075
Le Bramin fâché s’écria :
9077
« Ô vent donc, puisque vent y a,
9079
Viens dans les bras de notre belle. »
9080
Il accourait ; un mont en chemin l’arrêta.
9082
L’éteuf passant à celui-là,
9083
Il le renvoie, et dit : « J’aurais une querelle
9085
Avec le Rat ; et l’offenser
9086
Ce serait être fou, lui qui peut me percer. »
9087
Au mot de Rat, la damoiselle
9088
Ouvrit l’oreille : il fut l’époux.
9089
Un rat ! – Un rat : c’est de ces coups
9090
Qu’Amour fait, témoin telle et telle.
9091
Mais ceci soit dit entre nous.
9093
On tient toujours du lieu dont on vient. Cette fable
9094
Prouve assez bien ce point ; mais, à la voir de près,
9095
Quelque peu de sophisme entre parmi ses traits :
9096
Car quel époux n’est point au Soleil préférable,
9097
En s’y prenant ainsi ? Dirai-je qu’un géant
9098
Est moins fort qu’une puce ? Elle le mord pourtant.
9099
Le Rat devait aussi renvoyer, pour bien faire,
9101
La belle au Chat, le Chat au Chien,
9103
Le Chien au Loup. Par le moyen
9105
De cet argument circulaire,
9106
Pilpay jusqu’au Soleil eût enfin remonté ;
9107
Le Soleil eût joui de la jeune beauté.
9108
Revenons, s’il se peut, à la métempsycose :
9110
Le sorcier du Bramin fit sans doute une chose
9111
Qui, loin de la prouver, fait voir sa fausseté.
9112
Je prends droit là-dessus contre le Bramin même ;
9114
Car il faut, selon son système,
9115
Que l’Homme, la Souris, le Ver, enfin chacun
9116
Aille puiser son âme en un trésor commun :
9118
Toutes sont donc de même trempe ;
9120
Mais, agissant diversement
9122
Selon l’organe seulement,
9124
L’une s’élève et l’autre rampe.
9125
D’où vient donc que ce corps si bien organisé
9127
Ne put obliger son hôtesse
9128
De s’unir au Soleil ? Un Rat eut sa tendresse !
9130
Tout débattu, tout bien pesé,
9131
Les âmes des souris et les âmes des belles
9133
Sont très différentes entre elles ;
9134
Il faut en revenir toujours à son destin,
9135
C’est-à-dire, à la loi par le Ciel établie :
9137
Parlez au diable, employez la magie,
9138
Vous ne détournerez nul être de sa fin.
Le Fou qui vend la Sagesse
9142
Jamais auprès des fous ne te mets à portée :
9143
Je ne te puis donner un plus sage conseil.
9145
Il n’est enseignement pareil
9146
À celui-là de fuir une tête éventée.
9148
On en voit souvent dans les cours :
9149
Le prince y prend plaisir ; car ils donnent toujours
9150
Quelque trait aux fripons, aux sots, aux ridicules.
9151
Un Fol allait criant par tous les carrefours
9152
Qu’il vendait la sagesse ; et les mortels crédules
9153
De courir à l’achat ; chacun fut diligent.
9155
On essuyait force grimaces ;
9157
Puis on avait pour son argent,
9158
Avec un bon soufflet, un fil long de deux brasses.
9159
La plupart s’en fâchaient ; mais que leur servait-il ?
9160
C’étaient les plus moqués : le mieux était de rire,
9162
Ou de s’en aller, sans rien dire
9164
Avec son soufflet et son fil.
9166
De chercher du sens à la chose
9167
On se fût fait siffler ainsi qu’un ignorant.
9169
La raison est-elle garant
9170
De ce que fait un fou ? Le hasard est la cause
9171
De tout ce qui se passe en un cerveau blessé.
9172
Du fil et du soufflet pourtant embarrassé,
9173
Un des dupes un jour alla trouver un sage,
9175
Qui, sans hésiter davantage,
9176
Lui dit : « Ce sont ici hiéroglyphes tout purs.
9177
Les gens bien conseillés, et qui voudront bien faire,
9178
Entre eux et les gens fous mettront pour l’ordinaire,
9179
La longueur de ce fil ; sinon je les tiens sûrs
9181
De quelque semblable caresse.
9182
Vous n’êtes point trompé ; ce Fou vend la sagesse. »
L’Huître et les Plaideurs
9186
Un jour deux pèlerins sur le sable rencontrent
9187
Une Huître, que le flot y venait d’apporter :
9188
Ils l’avalent des yeux, du doigt ils se la montrent ;
9189
À l’égard de la dent il fallut contester.
9190
L’un se baissait déjà pour amasser la proie ;
9191
L’autre le pousse, et dit : « Il est bon de savoir
9193
Qui de nous en aura la joie.
9194
Celui qui le premier a pu l’apercevoir
9195
En sera le gobeur ; l’autre le verra faire.
9197
– Si par là l’on juge l’affaire,
9198
Reprit son compagnon, j’ai l’œil bon, Dieu merci.
9200
– Je ne l’ai pas mauvais aussi,
9201
Dit l’autre ; et je l’ai vue avant vous, sur ma vie.
9202
– Hé bien ! vous l’avez vue ; et moi je l’ai sentie. »
9204
Pendant tout ce bel incident,
9205
Perrin Dandin arrive : ils le prennent pour juge.
9206
Perrin, fort gravement, ouvre l’Huître, et la gruge,
9208
Nos deux messieurs le regardant.
9209
Ce repas fait, il dit d’un ton de président :
9211
« Tenez, la cour vous donne à chacun une écaille
9212
Sans dépens ; et qu’en paix chacun chez soi s’en aille. »
9214
Mettez ce qu’il en coûte à plaider aujourd’hui ;
9215
Comptez ce qu’il en reste à beaucoup de familles ;
9216
Vous verrez que Perrin tire l’argent à lui,
9217
Et ne laisse aux plaideurs que le sac et les quilles.
Le Loup et le Chien maigre
9221
Autrefois Carpillon fretin
9223
Eut beau prêcher, il eut beau dire,
9225
On le mit dans la poêle à frire.
9226
Je fis voir que lâcher ce qu’on a dans la main,
9228
Sous espoir de grosse aventure,
9230
Est imprudence toute pure.
9231
Le pêcheur eut raison ; Carpillon n’eut pas tort :
9232
Chacun dit ce qu’il peut pour défendre sa vie.
9234
Maintenant il faut que j’appuie
9235
Ce que j’avançais lors, de quelque trait encore.
9237
Certain Loup, aussi sot que le pêcheur fut sage,
9239
Trouvant un Chien hors du village,
9240
S’en allait l’emporter. Le Chien représenta
9241
Sa maigreur : « Là ne plaise à Votre Seigneurie
9243
De me prendre en cet état-là ;
9245
Attendez : mon maître marie
9247
Sa fille unique, et vous jugez
9248
Qu’étant de noce, il faut, malgré moi, que j’engraisse. »
9250
Le Loup le croit, le Loup le laisse.
9252
Le Loup, quelques jours écoulés,
9253
Revient voir si son Chien n’est point meilleur à prendre ;
9255
Mais le drôle était au logis.
9257
Il dit au Loup par un treillis :
9258
« Ami, je vais sortir ; et, si tu veux attendre,
9260
Le portier du logis et moi
9262
Nous serons tout à l’heure à toi. »
9263
Ce portier du logis était un chien énorme,
9265
Expédiant les loups en forme.
9266
Celui-ci s’en douta. « Serviteur au portier »,
9267
Dit-il ; et de courir. Il était fort agile ;
9269
Mais il n’était pas fort habile :
9270
Ce loup ne savait pas encore bien son métier.
Rien de trop
9274
Je ne vois point de créature
9276
Se comporter modérément.
9278
Il est certain tempérament
9279
Que le Maître de la nature
9280
Veut que l’on garde en tout. Le fait-on ? nullement :
9281
Soit en bien, soit en mal, cela n’arrive guère,
9282
Le blé, riche présent de la blonde Cérès,
9283
Trop touffu bien souvent épuise les guérets :
9284
En superfluités s’épandant d’ordinaire,
9286
Et poussant trop abondamment,
9288
Il ôte à son fruit l’aliment.
9289
L’arbre n’en fait pas moins ; tant le luxe sait plaire !
9290
Pour corriger le blé, Dieu permit aux moutons
9291
De retrancher l’excès des prodigues moissons :
9293
Tout au travers ils se jetèrent,
9295
Gâtèrent tout, et tout broutèrent ;
9297
Tant que le Ciel permit aux loups
9298
D’en croquer quelques-uns : ils les croquèrent tous ;
9299
S’ils ne le firent pas, du moins ils y tâchèrent.
9301
Puis le Ciel permit aux humains
9302
De punir ces derniers : les humains abusèrent
9304
À leur tour des ordres divins.
9306
De tous les animaux l’homme a le plus de pente
9308
À se porter dedans l’excès.
9310
Il faudrait faire le procès
9311
Aux petits comme aux grands. Il n’est âme vivante
9312
Qui ne pèche en ceci. Rien de trop est un point
9313
Dont on parle sans cesse, et qu’on n’observe point.
Le Cierge
9317
C’est du séjour des Dieux que les abeilles viennent.
9318
Les premières, dit-on, s’en allèrent loger
9320
Au mont Hymette, et se gorger
9321
Des trésors qu’en ces lieux les zéphyrs entretiennent.
9322
Quand on eut des palais de ces filles du Ciel
9323
Enlevé l’ambroisie en leurs chambres enclose,
9325
Ou, pour dire en français la chose,
9327
Après que les ruches sans miel
9328
N’eurent plus que la cire, on fit mainte bougie,
9330
Maint cierge aussi fut façonné.
9331
Un d’eux voyant la terre en brique au feu durcie
9332
Vaincre l’effort des ans, il eut la même envie ;
9333
Et, nouvel Empédocle aux flammes condamné
9335
Par sa propre et pure folie,
9336
Il se lança dedans. Ce fut mal raisonné :
9337
Ce Cierge ne savait grain de philosophie.
9339
Tout en tout est divers : ôtez-vous de l’esprit
9340
Qu’aucun être ait été composé sur le vôtre.
9342
L’Empédocle de cire au brasier se fondit :
9344
Il n’était pas plus fou que l’autre.
Jupiter et le Passager
9348
Oh ! combien le péril enrichirait les Dieux,
9349
Si nous nous souvenions des vœux qu’il nous fait faire !
9350
Mais, le péril passé, l’on ne se souvient guère
9352
De ce qu’on a promis aux Cieux ;
9353
On compte seulement ce qu’on doit à la terre.
9354
« Jupiter, dit l’impie, est un bon créancier :
9356
Il ne se sert jamais d’huissier.
9358
– Eh ! qu’est-ce donc que le tonnerre ?
9359
Comment appelez-vous ces avertissements ? »
9361
Un Passager, pendant l’orage,
9362
Avait voué cent bœufs au vainqueur des Titans.
9363
Il n’en avait pas un : vouer cent éléphants
9365
N’aurait pas coûté davantage.
9366
Il brûla quelques os quand il fut au rivage :
9367
Au nez de Jupiter la fumée en monta.
9368
« Sire Jupin, dit-il, prends mon vœu ; le voilà :
9369
C’est un parfum de bœuf que Ta Grandeur respire.
9370
La fumée est ta part : je ne te dois plus rien. »
9372
Jupiter fit semblant de rire ;
9374
Mais, après quelques jours, le dieu l’attrapa bien,
9376
Envoyant un songe lui dire
9377
Qu’un tel trésor était en tel lieu. L’homme au vœu
9379
Courut au trésor comme au feu.
9380
Il trouva des voleurs ; et, n’ayant dans sa bourse
9382
Qu’un écu pour toute ressource,
9384
Il leur promit cent talents d’or,
9386
Bien comptés, et d’un tel trésor :
9387
On l’avait enterré dedans telle bourgade.
9388
L’endroit parut suspect aux voleurs ; de façon
9389
Qu’à notre prometteur l’un dit : « Mon camarade,
9390
Tu te moques de nous ; meurs, et va chez Pluton
9392
Porter tes cent talents en don. »
Le Chat et le Renard
9396
Le Chat et le Renard, comme beaux petits saints,
9398
S’en allaient en pèlerinage.
9399
C’étaient deux vrais Tartufes, deux Archipatelins,
9400
Deux francs Patte-pelus qui des frais du voyage,
9401
Croquant mainte volaille, escroquant maint fromage,
9403
S’indemnisaient à qui mieux mieux.
9404
Le chemin était long, et partant ennuyeux,
9406
Pour l’accourcir ils disputèrent.
9408
La dispute est d’un grand secours ;
9410
Sans elle on dormirait toujours.
9412
Nos pèlerins s’égosillèrent.
9413
Ayant bien disputé, l’on parla du prochain.
9415
Le Renard au Chat dit enfin :
9417
« Tu prétends être fort habile ;
9418
En sais-tu tant que moi ? J’ai cent ruses au sac.
9419
– Non, dit l’autre : je n’ai qu’un tour dans mon bissac,
9421
Mais je soutiens qu’il en vaut mille. »
9422
Eux de recommencer la dispute à l’envi.
9423
Sur le que si, que non, tous deux étant ainsi,
9425
Une meute apaisa la noise.
9426
Le Chat dit au Renard : « Fouille en ton sac, ami ;
9428
Cherche en ta cervelle matoise
9429
Un stratagème sûr : pour moi, voici le mien. »
9430
À ces mots, sur un arbre il grimpa bel et bien.
9432
L’autre fit cent tours inutiles,
9433
Entra dans cent terriers, mit cent fois en défaut
9435
Tous les confrères de Brifaut.
9437
Partout il tenta des asiles,
9439
Et ce fut partout sans succès ;
9440
La fumée y pourvut, ainsi que les bassets.
9441
Au sortir d’un terrier deux chiens aux pieds agiles
9443
L’étranglèrent du premier bond.
9444
Le trop d’expédients peut gâter une affaire :
9445
On perd du temps au choix, on tente, on veut tout faire.
9447
N’en ayons qu’un, mais qu’il soit bon.
Le Mari, la Femme, et le Voleur
9451
Un mari fort amoureux,
9452
Fort amoureux de sa femme,
9453
Bien qu’il fût jouissant se croyait malheureux.
9454
Jamais œillade de la dame,
9455
Propos flatteur et gracieux,
9456
Mot d’amitié, ni doux sourire,
9457
Déifiant le pauvre sire,
9458
N’avaient fait soupçonner qu’il fût vraiment chéri.
9459
Je le crois ; c’était un mari.
9460
Il ne tint point à l’hyménée
9461
Que, content de sa destinée,
9462
Il n’en remerciât les Dieux.
9463
Mais quoi ? si l’amour n’assaisonne
9464
Les plaisirs que l’hymen nous donne,
9465
Je ne vois pas qu’on en soit mieux.
9466
Notre épouse étant donc de la sorte bâtie,
9467
Et n’ayant caressé son mari de sa vie,
9468
Il en faisait sa plainte une nuit. Un Voleur
9469
Interrompit la doléance.
9471
La pauvre Femme eut si grand’peur
9472
Qu’elle chercha quelque assurance
9473
Entre les bras de son époux.
9474
« Ami Voleur, dit-il, sans toi ce bien si doux
9475
Me serait inconnu. Prends donc en récompense
9476
Tout ce qui peut chez nous être à ta bienséance ;
9477
Prends le logis aussi. » Les voleurs ne sont pas
9479
Gens honteux, ni fort délicats :
9480
Celui-ci fit sa main. J’infère de ce conte
9482
Que la plus forte passion
9483
C’est la peur ; elle fait vaincre l’aversion,
9484
Et l’amour quelquefois ; quelquefois il la dompte :
9486
J’en ai pour preuve cet amant
9487
Qui brûla sa maison pour embrasser sa dame,
9489
L’emportant à travers la flamme.
9491
J’aime assez cet emportement ;
9492
Le conte m’en a plu toujours infiniment :
9494
Il est bien d’une âme espagnole,
9496
Et plus grande encore que folle.
Le Trésor et les deux Hommes
9500
Un Homme n’ayant plus ni crédit, ni ressource,
9502
Et logeant le diable en sa bourse,
9504
C’est-à-dire n’y logeant rien,
9506
S’imagina qu’il ferait bien
9507
De se pendre, et finir lui-même sa misère,
9508
Puisqu’aussi bien sans lui la faim le viendrait faire :
9510
Genre de mort qui ne duit pas
9511
À gens peu curieux de goûter le trépas.
9512
Dans cette intention, une vieille masure
9513
Fut la scène où devait se passer l’aventure.
9514
Il y porte une corde, et veut avec un clou
9515
Au haut d’un certain mur attacher le licou.
9517
La muraille, vieille et peu forte,
9518
S’ébranle aux premiers coups, tombe avec un trésor.
9519
Notre désespéré le ramasse, et l’emporte,
9520
Laisse là le licou, s’en retourne avec l’or,
9521
Sans compter : ronde ou non, la somme plut au sire.
9522
Tandis que le galant à grands pas se retire,
9523
L’Homme au trésor arrive, et trouve son argent
9525
Absent.
9526
« Quoi, dit-il, sans mourir je perdrai cette somme ?
9527
Je ne me pendrai pas ? Et vraiment si ferai,
9529
Ou de corde je manquerai. »
9530
Le lacs était tout prêt ; il n’y manquait qu’un homme :
9531
Celui-ci se l’attache, et se pend bien et beau.
9533
Ce qui le consola peut-être
9534
Fut qu’un autre eût, pour lui, fait les frais du cordeau.
9535
Aussi bien que l’argent le licou trouva maître.
9536
L’avare rarement finit ses jours sans pleurs ;
9537
Il a le moins de part au trésor qu’il enserre,
9539
Thésaurisant pour les voleurs,
9541
Pour ses parents, ou pour la terre.
9542
Mais que dire du troc que la fortune fit ?
9543
Ce sont là de ses traits ; elle s’en divertit :
9544
Plus le tour est bizarre, et plus elle est contente.
9545
Cette déesse inconstante
9546
Se mit alors en l’esprit
9547
De voir un homme se pendre ;
9548
Et celui qui se pendit
9549
S’y devait le moins attendre.
Le Singe et le Chat
9553
Bertrand avec Raton, l’un singe et l’autre chat,
9554
Commensaux d’un logis, avaient un commun maître.
9555
D’animaux malfaisants c’était un très bon plat :
9556
Ils n’y craignaient tous deux aucun, quel qu’il pût être.
9557
Trouvait-on quelque chose au logis de gâté ?
9558
L’on ne s’en prenait point aux gens du voisinage :
9559
Bertrand dérobait tout ; Raton, de son côté,
9560
Était moins attentif aux souris qu’au fromage.
9561
Un jour, au coin du feu, nos deux maîtres fripons
9563
Regardaient rôtir des marrons.
9564
Les escroquer était une très bonne affaire :
9565
Nos galants y voyaient double profit à faire ;
9566
Leur bien premièrement, et puis le mal d’autrui.
9567
Bertrand dit à Raton : « Frère, il faut aujourd’hui
9569
Que tu fasses un coup de maître ;
9570
Tire-moi ces marrons. Si Dieu m’avait fait naître
9572
Propre à tirer marrons du feu,
9574
Certes marrons verraient beau jeu. »
9575
Aussitôt fait que dit : Raton, avec sa patte,
9577
D’une manière délicate,
9578
Écarte un peu la cendre, et retire les doigts,
9580
Puis les reporte à plusieurs fois,
9581
Tire un marron, puis deux, et puis trois en escroque ;
9583
Et cependant Bertrand les croque,
9584
Une servante vient : adieu mes gens. Raton
9586
N’était pas content, ce dit-on.
9587
Aussi ne le sont pas la plupart de ces princes
9589
Qui, flattés d’un pareil emploi,
9591
Vont s’échauder en des provinces
9593
Pour le profit de quelque roi.
Le Milan et le Rossignol
9597
Après que le Milan, manifeste voleur,
9598
Eut répandu l’alarme en tout le voisinage
9599
Et fait crier sur lui les enfants du village,
9600
Un Rossignol tomba dans ses mains, par malheur.
9601
Le héraut du Printemps lui demande la vie :
9602
« Aussi bien, que manger en qui n’a que le son ?
9604
Écoutez plutôt ma chanson ;
9605
Je vous raconterai Térée et son envie.
9606
– Qui, Térée ? est-ce un mets propre pour les Milans ?
9607
– Non pas ; c’était un roi dont les feux violents
9608
Me firent ressentir leur ardeur criminelle.
9609
Je m’en vais vous en dire une chanson si belle
9610
Qu’elle vous ravira : mon chant plaît à chacun. »
9612
Le Milan alors lui réplique :
9613
« Vraiment ; nous voici bien ! lorsque je suis à jeun,
9615
Tu me viens parler de musique.
9616
– J’en parle bien aux rois. – Quand un roi te prendra,
9618
Tu peux lui conter ces merveilles.
9620
Pour un milan, il s’en rira.
9622
Ventre affamé n’a point d’oreilles. »
Le Berger et son troupeau
9626
Quoi ? toujours il me manquera
9628
Quelqu’un de ce peuple imbécile !
9630
Toujours le loup m’en gobera !
9631
J’aurai beau les compter. Ils étaient plus de mille,
9632
Et m’ont laissé ravir notre pauvre Robin ;
9634
Robin mouton, qui par la ville
9636
Me suivait pour un peu de pain,
9637
Et qui m’aurait suivi jusque au bout du monde.
9638
Hélas ! de ma musette il entendait le son ;
9639
Il me sentait venir de cent pas à la ronde.
9641
Ah ! le pauvre Robin mouton ! »
9642
Quand Guillot eut fini cette oraison funèbre
9643
Et rendu de Robin la mémoire célèbre.
9645
Il harangua tout le troupeau,
9646
Les chefs, la multitude, et jusqu’au moindre agneau,
9648
Les conjurant de tenir ferme :
9649
Cela seul suffirait pour écarter les loups.
9650
Foi de peuple d’honneur, ils lui promirent tous
9652
De ne bouger non plus qu’un terme.
9654
« Nous voulons, dirent-ils, étouffer le glouton
9656
Qui nous a pris Robin mouton. »
9658
Chacun en répond sur sa tête.
9660
Guillot les crut, et leur fit fête.
9662
Cependant, devant qu’il fût nuit,
9664
Il arriva nouvel encombre :
9665
Un loup parut ; tout le troupeau s’enfuit.
9666
Ce n’était pas un loup, ce n’en était que l’ombre.
9668
Haranguez de méchants soldats,
9670
Ils promettront de faire rage :
9671
Mais, au moindre danger, adieu tout leur courage !
9672
Votre exemple et vos cris ne les retiendront pas.
Livre dixième
Discours à Madame de la Sablière
9678
Iris, je vous louerais, il n’est que trop aisé ;
9679
Mais vous avez cent fois notre encens refusé,
9680
En cela peu semblable au reste des mortelles,
9681
Qui veulent tous les jours des louanges nouvelles.
9682
Pas une ne s’endort à ce bruit si flatteur.
9683
Je ne les blâme point ; je souffre cette humeur :
9684
Elle est commune aux Dieux, aux Monarques, aux belles.
9685
Ce breuvage vanté par le peuple rimeur,
9686
Le nectar, que l’on sert au Maître du tonnerre,
9687
Et dont nous enivrons tous les dieux de la terre,
9688
C’est la louange, Iris. Vous ne la goûtez point ;
9689
D’autres propos chez vous récompensent ce point ;
9691
Propos, agréables commerces,
9692
Où le hasard fournit cent matières diverses,
9694
Jusque-là qu’en votre entretien
9695
La bagatelle a part : le monde n’en croit rien.
9697
Laissons le monde et sa croyance.
9699
La bagatelle, la science,
9701
Les chimères, le rien, tout est bon ; je soutiens
9703
Qu’il faut de tout aux entretiens :
9705
C’est un parterre où Flore épand ses biens
9707
Sur différentes fleurs l’abeille s’y repose,
9709
Et fait du miel de toute chose.
9710
Ce fondement posé, ne trouvez pas mauvais
9711
Qu’en ces fables aussi j’entremêle des traits
9713
De certaine philosophie,
9715
Subtile, engageante et hardie.
9716
On l’appelle nouvelle : en avez-vous ou non
9718
Ouï parler ? Ils disent donc
9720
Que la bête est une machine ;
9721
Qu’en elle tout se fait sans choix et par ressorts :
9722
Nul sentiment, point d’âme ; en elle tout est corps.
9724
Telle est la montre qui chemine
9725
À pas toujours égaux, aveugle et sans dessein.
9727
Ouvrez-la, lisez dans son sein ;
9728
Mainte roue y tient lieu de tout l’esprit du monde,
9730
La première y meut la seconde,
9731
Une troisième suit : elle sonne à la fin.
9732
Au dire de ces gens, la bête est toute telle.
9734
L’objet la frappe en un endroit ;
9736
Ce lieu frappé s’en va tout droit,
9737
Selon nous, au voisin en porter la nouvelle ;
9738
Le sens de proche en proche aussitôt la reçoit ;
9739
L’impression se fait : mais comment se fait-elle ?
9741
Selon eux, par nécessité,
9743
Sans passion, sans volonté :
9745
L’animal se sent agité
9747
De mouvements que le vulgaire appelle
9748
Tristesse, joie, amour, plaisir, douleur cruelle,
9750
Ou quelque autre de ces états.
9751
Mais ce n’est point cela : ne vous y trompez pas.
9752
Qu’est-ce donc ? Une montre. Et nous ? C’est autre chose.
9753
Voici de la façon que Descartes l’expose ;
9754
Descartes, ce mortel dont on eût fait un dieu
9756
Chez les païens, et qui tient le milieu
9757
Entre l’homme et l’esprit ; comme entre l’huître et l’homme
9758
Le tient tel de nos gens, franche bête de somme ;
9759
Voici, dis-je, comment raisonne cet auteur :
9760
Sur tous les animaux, enfants du Créateur,
9761
J’ai le don de penser ; et je sais que je pense.
9763
Or, vous savez, Iris, de certaine science,
9765
Que, quand la bête penserait,
9767
La bête ne réfléchirait,
9769
Sur l’objet ni sur sa pensée.
9770
Descartes va plus loin, et soutient nettement
9772
Qu’elle ne pense nullement.
9774
Vous n’êtes point embarrassée
9775
De le croire ; ni moi. Cependant, quand aux bois
9777
Le bruit des cors, celui des voix,
9778
N’a donné nul relâche à la fuyante proie,
9780
Qu’en vain elle a mis ses efforts
9782
À confondre et brouiller la voie,
9783
L’animal chargé d’ans, vieux cerf, et de dix cors,
9784
En suppose un plus jeune, et l’oblige, par force
9785
À présenter aux chiens une nouvelle amorce.
9786
Que de raisonnements pour conserver ses jours !
9787
Le retour sur ses pas, les malices, les tours,
9789
Et le change, et cent stratagèmes
9790
Dignes des plus grands chefs, dignes d’un meilleur sort.
9792
On le déchire après sa mort :
9794
Ce sont tous ses honneurs suprêmes.
9796
Quand la Perdrix
9798
Voit ses petits
9799
En danger, et n’ayant qu’une plume nouvelle,
9800
Qui ne peut fuir encore par les airs le trépas,
9801
Elle fait la blessée, et va traînant de l’aile,
9802
Attirant le chasseur et le chien sur ses pas,
9803
Détourne le danger, sauve ainsi sa famille.
9804
Et puis, quand le chasseur croit que son chien la pille,
9805
Elle lui dit adieu, prend sa volée, et rit
9806
De l’homme, qui, confus, des yeux en vain la suit.
9808
Non loin du Nord il est un monde
9810
Où l’on sait que les habitants
9812
Vivent, ainsi qu’aux premiers temps
9814
Dans une ignorance profonde :
9815
Je parle des humains ; car, quant aux animaux,
9817
Ils y construisent des travaux
9818
Qui des torrents grossis arrêtent le ravage,
9819
Et font communiquer l’un et l’autre rivage.
9820
L’édifice résiste, et dure en son entier :
9821
Après un lit de bois est un lit de mortier.
9823
Chaque castor agit : commune en est la tâche ;
9824
Le vieux y fait marcher le jeune sans relâche,
9825
Maint maître d’œuvre y court, et tient haut le bâton.
9827
La République de Platon
9829
Ne serait rien que l’apprentie
9831
De cette famille amphibie.
9832
Ils savent en hiver élever leurs maisons,
9834
Passent les étangs sur des ponts,
9836
Fruit de leur art, savant ouvrage ;
9838
Et nos pareils ont beau le voir,
9840
Jusqu’à présent tout leur savoir
9842
Est de passer l’onde à la nage.
9843
Que ces Castors ne soient qu’un corps vide d’esprit,
9844
Jamais on ne pourra m’obliger à le croire :
9845
Mais voici beaucoup plus ; écoutez ce récit,
9847
Que je tiens d’un roi plein de gloire.
9848
Le défenseur du Nord vous sera mon garant :
9849
Je vais citer un prince aimé de la Victoire ;
9850
Son nom seul est un mur à l’Empire ottoman :
9851
C’est le roi polonais ; jamais un roi ne ment.
9853
Il dit donc que, sur sa frontière,
9855
Des animaux entre eux ont guerre de tout temps :
9856
Le sang qui se transmet des pères aux enfants
9858
En renouvelle la matière.
9859
Ces animaux, dit-il, sont germains du renard.
9861
Jamais la guerre avec tant d’art
9863
Ne s’est faite parmi les hommes,
9865
Non pas même au siècle où nous sommes.
9866
Corps de garde avancé, vedettes, espions,
9867
Embuscades, partis, et mille inventions
9868
D’une pernicieuse et maudite science,
9870
Fille du Styx, et mère des héros,
9872
Exercent de ces animaux
9874
Le bon sens et l’expérience.
9875
Pour chanter leurs combats, l’Achéron nous devrait
9877
Rendre Homère. Ah ! s’il le rendait,
9878
Et qu’il rendît aussi le rival d’Épicure !
9879
Que dirait ce dernier sur ces exemples-ci ?
9880
Ce que j’ai déjà dit : qu’aux bêtes la nature
9881
Peut par les seuls ressorts opérer tout ceci ;
9882
Que la mémoire est corporelle ;
9883
Et que, pour en venir aux exemples divers
9885
Que j’ai mis en jour dans ces vers,
9887
L’animal n’a besoin que d’elle.
9888
L’objet, lorsqu’il revient, va dans son magasin
9890
Chercher, par le même chemin,
9892
L’image auparavant tracée,
9893
Qui, sur les mêmes pas revient pareillement,
9895
Sans le secours de la pensée,
9897
Causer un même événement.
9899
Nous agissons tout autrement :
9901
La volonté nous détermine,
9902
Non l’objet, ni l’instinct. Je parle, je chemine :
9904
Je sens en moi certain agent ;
9905
Tout obéit dans ma machine
9907
À ce principe intelligent.
9908
Il est distinct du corps, se conçoit nettement,
9910
Se conçoit mieux que le corps même :
9911
De tous nos mouvements c’est l’arbitre suprême.
9913
Mais comment le corps l’entend-il ?
9915
C’est là le point. Je vois l’outil
9916
Obéir à la main : mais la main, qui la guide ?
9917
Eh ! qui guide les cieux et leur course rapide !
9919
Quelque ange est attaché peut-être à ces grands corps.
9920
Un esprit vit en nous, et meut tous nos ressorts ;
9921
L’impression se fait : le moyen, je l’ignore :
9922
On ne l’apprend qu’au sein de la Divinité ;
9923
Et, s’il faut en parler avec sincérité,
9925
Descartes l’ignorait encore.
9926
Nous et lui là-dessus nous sommes tous égaux :
9927
Ce que je sais, Iris, c’est qu’en ces animaux
9929
Dont je viens de citer l’exemple,
9930
Cet esprit n’agit pas : l’homme seul est son temple.
9931
Aussi faut-il donner à l’animal un point
9933
Que la plante après tout n’a point :
9935
Cependant la plante respire.
9936
Mais que répondra-t-on à ce que je vais dire ?
Les deux Rats, le Renard et l’Œuf
9940
Deux Rats cherchaient leur vie ; ils trouvèrent un œuf.
9941
Le dîner suffisait à gens de cette espèce :
9942
Il n’était pas besoin qu’ils trouvassent un bœuf.
9944
Pleins d’appétit et d’allégresse,
9945
Ils allaient de leur œuf manger chacun sa part,
9946
Quand un quidam parut : c’était maître Renard ;
9948
Rencontre incommode et fâcheuse :
9949
Car comment sauver l’œuf ? Le bien empaqueter,
9950
Puis des pieds de devant ensemble le porter,
9952
Ou le rouler, ou le traîner,
9953
C’était chose impossible autant que hasardeuse.
9955
Nécessité l’ingénieuse
9957
Leur fournit une invention.
9958
Comme ils pouvaient gagner leur habitation,
9959
L’écornifleur étant à demi-quart de lieue,
9960
L’un se mit sur le dos, prit l’œuf entre ses bras,
9961
Puis, malgré quelques heurts et quelques mauvais pas,
9963
L’autre le traîna par la queue.
9964
Qu’on m’aille soutenir, après un tel récit,
9966
Que les bêtes n’ont point d’esprit.
9968
Pour moi, si j’en étais le maître,
9969
Je leur en donnerais aussi bien qu’aux enfants.
9970
Ceux-ci pensent-ils pas dès leurs plus jeunes ans ?
9971
Quelqu’un peut donc penser ne se pouvant connaître.
9973
Par un exemple tout égal,
9975
J’attribuerais à l’animal
9976
Non point une raison selon notre manière,
9977
Mais beaucoup plus aussi qu’un aveugle ressort :
9978
Je subtiliserais un morceau de matière,
9979
Que l’on ne pourrait plus concevoir sans effort,
9980
Quintessence d’atome, extrait de la lumière,
9981
Je ne sais quoi plus vif et plus mobile encore
9982
Que le feu ; car enfin, si le bois fait la flamme,
9983
La flamme, en s’épurant, peut-elle pas de l’âme
9984
Nous donner quelque idée ? et sort-il pas de l’or
9985
Des entrailles du plomb ? Je rendrais mon ouvrage
9986
Capable de sentir, juger, rien davantage,
9988
Et juger imparfaitement ;
9989
Sans qu’un singe jamais fît le moindre argument.
9991
À l’égard de nous autres hommes,
9992
Je ferais notre lot infiniment plus fort ;
9994
Nous aurions un double trésor :
9995
L’un, cette âme pareille en tous tant que nous sommes,
9997
Sages, fous, enfants, idiots,
9998
Hôtes de l’Univers, sous le nom d’animaux ;
9999
L’autre, encore une autre âme, entre nous et les anges
10001
Commune en un certain degré ;
10003
Et ce trésor à part créé
10004
Suivrait parmi les airs les célestes phalanges,
10005
Entrerait dans un point sans en être pressé,
10006
Ne finirait jamais, quoique ayant commencé :
10008
Choses réelles, quoique étranges.
10010
Tant que l’enfance durerait,
10011
Cette fille du Ciel en nous ne paraîtrait
10013
Qu’une tendre et faible lumière :
10014
L’organe étant plus fort, la raison percerait
10016
Les ténèbres de la matière,
10018
Qui toujours envelopperait
10020
L’autre âme imparfaite et grossière.
L’Homme et la Couleuvre
10024
Un Homme vit une Couleuvre :
10025
« Ah ! méchante, dit-il, je m’en vais faire une œuvre
10027
Agréable à tout l’Univers. »
10029
À ces mots l’animal pervers
10031
(C’est le Serpent que je veux dire,
10032
Et non l’Homme : on pourrait aisément s’y tromper),
10033
À ces mots le Serpent, se laissant attraper,
10034
Est pris, mis en un sac ; et, ce qui fut le pire,
10035
On résolut sa mort, fût-il coupable ou non.
10036
Afin de le payer toutefois de raison,
10038
L’autre lui fit cette harangue :
10039
« Symbole des ingrats, être bon aux méchants,
10040
C’est être sot ; meurs donc : ta colère et tes dents
10041
Ne me nuiront jamais. » Le Serpent, en sa langue,
10042
Reprit du mieux qu’il put : « S’il fallait condamner
10044
Tous les ingrats qui sont au monde,
10046
À qui pourrait-on pardonner ?
10047
Toi-même tu te fais ton procès : je me fonde
10048
Sur tes propres leçons ; jette les yeux sur toi.
10050
Mes jours sont en tes mains, tranche-les ; ta justice,
10051
C’est ton utilité, ton plaisir, ton caprice :
10053
Selon ces lois, condamne-moi :
10055
Mais trouve bon qu’avec franchise
10057
En mourant au moins je te dise
10059
Que le symbole des ingrats
10060
Ce n’est point le serpent, c’est l’homme. » Ces paroles
10061
Firent arrêter l’autre ; il recula d’un pas.
10062
Enfin il repartit : « Tes raisons sont frivoles :
10063
Je pourrais décider, car ce droit m’appartient ;
10064
Mais rapportons-nous-en. – Soit fait », dit le reptile.
10065
Une Vache était là ; l’on l’appelle, elle vient :
10066
Le cas est proposé. « C’était chose facile :
10067
Fallait-il pour cela, dit-elle, m’appeler ?
10068
La Couleuvre a raison : pourquoi dissimuler ?
10069
Je nourris celui-ci depuis longues années ;
10070
Il n’a sans mes bienfaits passé nulles journées ;
10071
Tout n’est que pour lui seul ; mon lait et mes enfants
10072
Le font à la maison revenir les mains pleines :
10073
Même j’ai rétabli sa santé, que les ans
10075
Avaient altérée ; et mes peines
10077
Ont pour but son plaisir ainsi que son besoin.
10078
Enfin me voilà vieille : il me laisse en un coin
10079
Sans herbe : s’il voulait encore me laisser paître !
10080
Mais je suis attachée : et, si j’eusse eu pour maître
10081
Un serpent, eût-il su jamais pousser si loin
10082
L’ingratitude ? Adieu : j’ai dit ce que je pense. »
10083
L’Homme, tout étonné d’une telle sentence,
10084
Dit au Serpent : « Faut-il croire ce qu’elle dit ?
10085
C’est une radoteuse ; elle a perdu l’esprit.
10086
Croyons ce Bœuf. – Croyons », dit la rampante bête.
10087
Ainsi dit, ainsi fait. Le Bœuf vient à pas lents.
10088
Quand il eut ruminé tout le cas en sa tête,
10090
Il dit « que du labeur des ans
10091
Pour nous seuls il portait les soins les plus pesants,
10092
Parcourant sans cesser ce long cercle de peines
10093
Qui, revenant sur soi, ramenait dans nos plaines
10094
Ce que Cérès nous donne, et vend aux animaux ;
10096
Que cette suite de travaux
10097
Pour récompense avait, de tous tant que nous sommes,
10098
Force coups, peu de gré : puis, quand il était vieux,
10099
On croyait l’honorer chaque fois que les hommes
10101
Achetaient de son sang l’indulgence des Dieux. »
10102
Ainsi parla le Bœuf. L’Homme dit : « Faisons taire
10104
Cet ennuyeux déclamateur :
10105
Il cherche de grands mots, et vient ici se faire,
10107
Au lieu d’arbitre, accusateur.
10108
Je le récuse aussi. » L’Arbre étant pris pour juge,
10109
Ce fut bien pis encore. « Il servait de refuge
10110
Contre le chaud, la pluie, et la fureur des vents ;
10111
Pour nous seuls il ornait les jardins et les champs :
10112
L’ombrage n’était pas le seul bien qu’il sût faire ;
10113
Il courbait sous les fruits. Cependant pour salaire
10114
Un rustre l’abattait : c’était là son loyer ;
10115
Quoique, pendant tout l’an, libéral il nous donne
10116
Ou des fleurs au printemps, ou du fruit en automne ;
10117
L’ombre l’été, l’hiver les plaisirs du foyer.
10118
Que ne l’émondait-on, sans prendre la cognée ?
10119
De son tempérament il eût encore vécu. »
10120
L’Homme, trouvant mauvais que l’on l’eût convaincu,
10121
Voulut à toute force avoir cause gagnée.
10122
« Je suis bien bon, dit-il, d’écouter ces gens-là ! »
10123
Du sac et du Serpent aussitôt il donna
10125
Contre les murs, tant qu’il tua la bête.
10127
On en use ainsi chez les grands :
10128
La raison les offense ; ils se mettent en tête
10129
Que tout est né pour eux, quadrupèdes, et gens,
10131
Et serpents.
10133
Si quelqu’un desserre les dents,
10134
C’est un sot. J’en conviens : mais que faut-il donc faire ?
10136
Parler de loin ou bien se taire.
La Tortue et les deux Canards
10140
Une Tortue était, à la tête légère,
10141
Qui, lasse de son trou, voulut voir le pays,
10142
Volontiers on fait cas d’une terre étrangère ;
10143
Volontiers gens boiteux haïssent le logis.
10145
Deux Canards, à qui la commère
10147
Communiqua ce beau dessein,
10148
Lui dirent qu’ils avaient de quoi la satisfaire :
10150
« Voyez-vous ce large chemin ?
10151
Nous vous voiturerons, par l’air, en Amérique :
10153
Vous verrez mainte république,
10154
Maint royaume, maint peuple : et vous profiterez
10155
Des différentes mœurs que vous remarquerez.
10156
Ulysse en fit autant. » On ne s’attendait guère
10158
De voir Ulysse en cette affaire.
10160
La Tortue écouta la proposition.
10161
Marché fait, les oiseaux forgent une machine
10163
Pour transporter la pèlerine.
10164
Dans la gueule, en travers, on lui passe un bâton.
10165
« Serrez bien, dirent-ils ; gardez de lâcher prise. »
10167
Puis chaque Canard prend ce bâton par un bout.
10168
La Tortue enlevée, on s’étonne partout
10170
De voir aller en cette guise
10172
L’animal lent et sa maison,
10173
Justement au milieu de l’un et l’autre oison.
10174
« Miracle ! criait-on : venez voir dans les nues
10176
Passer la reine des tortues.
10177
– La reine ! vraiment oui : je la suis en effet ;
10178
Ne vous en moquez point. » Elle eût beaucoup mieux fait
10179
De passer son chemin sans dire aucune chose ;
10180
Car, lâchant le bâton en desserrant les dents,
10181
Elle tombe, elle crève aux pieds des regardants.
10182
Son indiscrétion de sa perte fut cause.
10184
Imprudence, babil, et sotte vanité,
10186
Et vaine curiosité,
10188
Ont ensemble étroit parentage.
10190
Ce sont enfants tous d’un lignage.
Les Poissons et le Cormoran
10194
Il n’était point d’étang dans tout le voisinage
10195
Qu’un Cormoran n’eût mis à contribution :
10196
Viviers et réservoirs lui payaient pension.
10197
Sa cuisine allait bien : mais, lorsque le long âge
10199
Eut glacé le pauvre animal,
10201
La même cuisine alla mal.
10202
Tout Cormoran se sert de pourvoyeur lui-même.
10203
Le nôtre, un peu trop vieux pour voir au fond des eaux,
10205
N’ayant ni filets ni réseaux,
10207
Souffrait une disette extrême.
10208
Que fit-il ? Le besoin, docteur en stratagème,
10209
Lui fournit celui-ci. Sur le bord d’un étang
10211
Cormoran vit une écrevisse.
10212
« Ma commère, dit-il, allez tout à l’instant
10214
Porter un avis important
10216
À ce peuple : il faut qu’il périsse ;
10217
Le maître de ce lieu dans huit jours pêchera. »
10219
L’Écrevisse en hâte s’en va
10221
Conter le cas. Grande est l’émeute.
10223
On court, on s’assemble, on députe
10225
À l’oiseau : « Seigneur Cormoran,
10226
D’où vous vient cet avis ? Quel est votre garant ?
10228
Êtes-vous sûr de cette affaire ?
10229
N’y savez-vous remède ? Et qu’est-il bon de faire ?
10230
– Changer de lieu, dit-il. – Comment le ferons-nous ?
10231
– N’en soyez point en soin : je vous porterai tous,
10233
L’un après l’autre, en ma retraite.
10234
Nul que Dieu seul et moi n’en connaît les chemins :
10236
Il n’est demeure plus secrète.
10237
Un vivier que Nature y creusa de ses mains,
10239
Inconnu des traîtres humains,
10241
Sauvera votre république. »
10243
On le crut. Le peuple aquatique
10245
L’un après l’autre fut porté
10247
Sous ce rocher peu fréquenté.
10249
Là, Cormoran le bon apôtre,
10251
Les ayant mis en un endroit
10253
Transparent, peu creux, fort étroit,
10254
Vous les prenait sans peine, un jour l’un, un jour l’autre ;
10256
Il leur apprit à leurs dépens
10258
Que l’on ne doit jamais avoir de confiance
10260
En ceux qui sont mangeurs de gens.
10261
Ils y perdirent peu, puisque l’humaine engeance
10262
En aurait aussi bien croqué sa bonne part.
10264
Qu’importe qui vous mange, homme ou loup ; toute panse
10266
Me paraît une à cet égard :
10268
Un jour plus tôt, un jour plus tard,
10270
Ce n’est pas grande différence.
L’Enfouisseur et son Compère
10274
Un pince-maille avait tant amassé
10276
Qu’il ne savait où loger sa finance.
10277
L’avarice, compagne et sœur de l’ignorance,
10279
Le rendait fort embarrassé
10281
Dans le choix d’un dépositaire ;
10282
Car il en voulait un, et voici sa raison :
10283
« L’objet tente ; il faudra que ce monceau s’altère,
10285
Si je le laisse à la maison :
10286
Moi-même de mon bien je serai le larron.
10287
– Le larron ? Quoi ? jouir, c’est se voler soi-même !
10288
Mon ami, j’ai pitié de ton erreur extrême ;
10290
Apprends de moi cette leçon :
10291
Le bien n’est bien qu’en tant que l’on s’en peut défaire ;
10292
Sans cela c’est un mal. Veux-tu le réserver
10293
Pour un âge et des temps qui n’en ont plus que faire ?
10294
La peine d’acquérir, le soin de conserver,
10295
Ôtent le prix à l’or, qu’on croit si nécessaire. »
10297
Pour se décharger d’un tel soin,
10298
Notre homme eût pu trouver des gens sûrs au besoin.
10300
Il aima mieux la terre ; et, prenant son compère,
10301
Celui-ci l’aide. Ils vont enfouir le trésor.
10302
Au bout de quelque temps l’homme va voir son or ;
10304
Il ne retrouva que le gîte.
10305
Soupçonnant à bon droit le compère, il va vite
10306
Lui dire : « Apprêtez-vous ; car il me reste encore
10307
Quelques deniers : je veux les joindre à l’autre masse. »
10308
Le compère aussitôt va remettre en sa place
10310
L’argent volé, prétendant bien
10311
Tout reprendre à la fois sans qu’il y manquât rien.
10313
Mais, pour ce coup, l’autre fut sage :
10314
Il retint tout chez lui, résolu de jouir,
10316
Plus n’entasser, plus n’enfouir ;
10317
Et le pauvre voleur, ne trouvant plus son gage,
10319
Pensa tomber de sa hauteur.
10321
Il n’est pas malaisé de tromper un trompeur.
Le Loup et les Bergers
10325
Un Loup rempli d’humanité
10327
(S’il en est de tels dans le monde)
10329
Fit un jour sur sa cruauté,
10330
Quoiqu’il ne l’exerçât que par nécessité,
10332
Une réflexion profonde.
10333
« Je suis haï, dit-il ; et de qui ? de chacun.
10335
Le loup est l’ennemi commun :
10336
Chiens, chasseurs, villageois, s’assemblent pour sa perte ;
10337
Jupiter est là-haut étourdi de leurs cris :
10338
C’est par là que de loups l’Angleterre est déserte :
10340
On y mit notre tête à prix.
10342
Il n’est hobereau qui ne fasse
10344
Contre nous tels bans publier ;
10346
Il n’est marmot osant crier
10347
Que du Loup aussitôt sa mère ne menace.
10349
Le tout pour un âne rogneux,
10350
Pour un mouton pourri, pour quelque chien hargneux,
10352
Dont j’aurai passé mon envie.
10353
Et bien ! ne mangeons plus de chose ayant eu vie ;
10354
Paissons l’herbe, broutons, mourons de faim plutôt.
10356
Est-ce une chose si cruelle ?
10357
Vaut-il mieux s’attirer la haine universelle ? »
10358
Disant ces mots, il vit des Bergers, pour leur rôt,
10360
Mangeant un agneau cuit en broche.
10362
« Oh ! oh ! dit-il, je me reproche
10363
Le sang de cette gent : voilà ses gardiens
10365
S’en repaissant eux et leurs chiens ;
10367
Et moi, Loup, j’en ferai scrupule ?
10368
Non ; par tous les Dieux ! non ; je serais ridicule :
10370
Thibaut l’agnelet passera
10372
Sans qu’à la broche je le mette,
10373
Et non seulement lui, mais la mère qu’il tette,
10375
Et le père qui l’engendra. »
10377
Ce Loup avait raison. Est-il dit qu’on nous voie
10379
Faire festin de toute proie,
10380
Manger les animaux ; et nous les réduirons
10381
Aux mets de l’âge d’or autant que nous pourrons ?
10383
Ils n’auront ni croc ni marmite ?
10385
Bergers, Bergers, le Loup n’a tort
10387
Que quand il n’est pas le plus fort :
10389
Voulez-vous qu’il vive en ermite ?
L’Araignée et l’Hirondelle
10393
Ô Jupiter, qui sus de ton cerveau,
10394
Par un secret d’accouchement nouveau,
10395
Tirer Pallas, jadis, mon ennemie,
10396
Entends ma plainte une fois en ta vie.
10397
Progné me vient enlever les morceaux ;
10398
Caracolant, frisant l’air et les eaux,
10399
Elle me prend mes mouches à ma porte :
10400
Miennes je puis les dire ; et mon réseau
10401
En serait plein sans ce maudit oiseau :
10402
Je l’ai tissu de matière assez forte. »
10403
Ainsi, d’un discours insolent,
10404
Se plaignait l’Araignée, autrefois tapissière,
10406
Et qui lors étant filandière,
10407
Prétendait enlacer tout insecte volant.
10408
La sœur de Philomèle, attentive à sa proie,
10409
Malgré le bestion, happait mouches dans l’air,
10410
Pour ses petits, pour elle, impitoyable joie,
10411
Que ses enfants gloutons, d’un bec toujours ouvert,
10412
D’un ton demi-formé, bégayante couvée,
10414
Demandaient par des cris encore mal entendus.
10416
La pauvre Aragne, n’ayant plus
10417
Que la tête et les pieds, artisans superflus,
10419
Se vit elle-même enlevée :
10420
L’Hirondelle, en passant, emporta toile, et tout,
10422
Et l’animal pendant au bout.
10424
Jupin pour chaque état mit deux tables au monde :
10425
L’adroit, le vigilant, et le fort sont assis
10427
À la première ; et les petits
10429
Mangent leur reste à la seconde.
La Perdrix et les Coqs
10433
Parmi de certains Coqs, incivils, peu galants,
10435
Toujours en noise, et turbulents,
10437
Une Perdrix était nourrie.
10439
Son sexe, et l’hospitalité,
10440
De la part de ces Coqs, peuple à l’amour porté
10441
Lui faisaient espérer beaucoup d’honnêteté :
10442
Ils feraient les honneurs de la ménagerie.
10443
Ce peuple cependant, fort souvent en furie,
10444
Pour la dame étrangère ayant peu de respect,
10445
Lui donnait fort souvent d’horribles coups de bec.
10447
D’abord elle en fut affligée ;
10448
Mais, sitôt qu’elle eut vu cette troupe enragée
10449
S’entre-battre elle-même et se percer les flancs,
10450
Elle se consola. « Ce sont leurs mœurs, dit-elle ;
10451
Ne les accusons point, plaignons plutôt ces gens :
10453
Jupiter sur un seul modèle
10455
N’a pas formé tous les esprits ;
10456
Il est des naturels de coqs et de perdrix.
10457
S’il dépendait de moi, je passerais ma vie
10459
En plus honnête compagnie.
10460
Le maître de ces lieux en ordonne autrement ;
10462
Il nous prend avec des tonnelles,
10463
Nous loge avec des coqs, et nous coupe les ailes :
10464
C’est de l’homme qu’il faut se plaindre seulement.
Le Chien à qui on a coupé les oreilles
10468
« Qu’ai-je fait pour me voir ainsi
10470
Mutilé par mon propre Maître ?
10472
Le bel état où me voici !
10473
Devant les autres chiens oserai-je paraître ?
10474
Ô rois des animaux, ou plutôt leurs tyrans,
10476
Qui vous ferait choses pareilles ? »
10477
Ainsi criait Mouflar, jeune dogue ; et les gens
10478
Peu touchés de ses cris douloureux et perçants,
10479
Venaient de lui couper sans pitié les oreilles.
10480
Mouflar y croyait perdre. Il vit avec le temps
10481
Qu’il y gagnait beaucoup ; car étant de nature
10482
À piller ses pareils, mainte mésaventure
10484
L’aurait fait retourner chez lui
10485
Avec cette partie en cent lieues altérée :
10486
Chien hargneux a toujours l’oreille déchirée.
10487
Le moins qu’on peut laisser de prise aux dents d’autrui,
10488
C’est le mieux. Quand on n’a qu’un endroit à défendre,
10490
On le munit, de peur d’esclandre.
10491
Témoin maître Mouflar armé d’un gorgerin,
10493
Du reste ayant d’oreille autant que sur ma main ;
10495
Un loup n’eût su par où le prendre.
Le Berger et le Roi
10499
Deux démons à leur gré partagent notre vie,
10500
Et de son patrimoine ont chassé la raison ;
10501
Je ne vois point de cœur qui ne leur sacrifie :
10502
Si vous me demandez leur état et leur nom,
10503
J’appelle l’un, Amour, et l’autre Ambition.
10504
Cette dernière étend le plus loin son empire ;
10506
Car même elle entre dans l’amour.
10507
Je le ferais bien voir ; mais mon but est de dire
10508
Comme un Roi fit venir un Berger à sa cour.
10509
Le conte est du bon temps, non du siècle où nous sommes.
10511
Ce Roi vit un troupeau qui couvrait tous les champs,
10512
Bien broutant, en bon corps, rapportant tous les ans,
10513
Grâce aux soins du Berger, de très notables sommes.
10514
Le Berger plut au Roi par ces soins diligents.
10515
« Tu mérites, dit-il, d’être pasteur de gens :
10516
Laisse là tes moutons, viens conduire des hommes ;
10518
Je te fais juge souverain. »
10519
Voilà notre Berger la balance à la main.
10521
Quoiqu’il n’eût guère vu d’autres gens qu’un ermite,
10522
Son troupeau, ses mâtins, le loup, et puis c’est tout,
10523
Il avait du bon sens ; le reste vient ensuite :
10525
Bref, il en vint fort bien à bout.
10526
L’ermite son voisin accourut pour lui dire :
10527
« Veillé-je ? et n’est-ce point un songe que je vois ?
10528
Vous, favori ! vous, grand ! Défiez-vous des rois ;
10529
Leur faveur est glissante : on s’y trompe ; et le pire
10530
C’est qu’il en coûte cher : de pareilles erreurs
10531
Ne produisent jamais que d’illustres malheurs.
10532
Vous ne connaissez pas l’attrait qui vous engage :
10533
Je vous parle en ami, craignez tout. » L’autre rit,
10535
Et notre ermite poursuivit :
10536
« Voyez combien déjà la cour vous rend peu sage.
10537
Je crois voir cet aveugle à qui, dans un voyage,
10539
Un serpent engourdi de froid
10540
Vint s’offrir sous la main : il le prit pour un fouet ;
10541
Le sien s’était perdu, tombant de sa ceinture.
10542
Il rendait grâce au Ciel de l’heureuse aventure,
10543
Quand un passant cria : « Que tenez-vous ! ô Dieux !
10544
« Jetez cet animal traître et pernicieux,
10546
« Ce serpent. – C’est un fouet. – C’est un serpent, vous dis-je.
10547
« À me tant tourmenter quel intérêt m’oblige ?
10548
« Prétendez-vous garder ce trésor ? – Pourquoi non ?
10549
« Mon fouet était usé ; j’en retrouve un fort bon :
10551
Vous n’en parlez que par envie. »
10553
L’aveugle enfin ne le crut pas,
10555
Il en perdit bientôt la vie :
10556
L’animal dégourdi piqua son homme au bras.
10558
Quant à vous, j’ose vous prédire
10559
Qu’il vous arrivera quelque chose de pire.
10560
– Eh ! que me saurait-il arriver que la mort ?
10561
– Mille dégoûts viendront », dit le prophète ermite.
10562
Il en vint en effet ; l’ermite n’eut pas tort.
10563
Mainte peste de cour fit tant, par maint ressort,
10564
Que la candeur du juge, ainsi que son mérite,
10565
Furent suspects au Prince. On cabale, on suscite
10566
Accusateurs, et gens grevés par ses arrêts.
10567
« De nos biens, dirent-ils, il s’est fait un palais. »
10568
Le Prince voulut voir ces richesses immenses.
10569
Il ne trouva partout que médiocrité,
10571
Louanges du désert et de la pauvreté ;
10573
C’étaient là ses magnificences.
10574
« Son fait, dit-on, consiste en des pierres de prix :
10575
Un grand coffre en est plein, fermé de dix serrures. »
10576
Lui-même ouvrit ce coffre, et rendit bien surpris
10578
Tous les machineurs d’impostures.
10579
Le coffre étant ouvert, on y vit des lambeaux,
10581
L’habit d’un gardeur de troupeaux,
10582
Petit chapeau, jupon, panetière, houlette,
10584
Et, je pense aussi sa musette.
10585
« Doux trésors, ce dit-il, chers gages, qui jamais
10586
N’attirâtes sur vous l’envie et le mensonge,
10587
Je vous reprends : sortons de ces riches palais
10589
Comme l’on sortirait d’un songe.
10590
Sire, pardonnez-moi cette exclamation :
10591
J’avais prévu ma chute en montant sur le faîte.
10592
Je m’y suis trop complu : mais qui n’a dans la tête
10594
Un petit grain d’ambition ? »
Les Poissons et le Berger qui joue de la flûte
10598
Tircis, qui pour la seule Annette
10599
Faisait résonner les accords
10600
D’une voix et d’une musette
10601
Capables de toucher les morts,
10602
Chantait un jour le long des bords
10603
D’une onde arrosant des prairies,
10604
Dont Zéphyr habitait les campagnes fleuries.
10605
Annette cependant à la ligne pêchait ;
10606
Mais nul poisson ne s’approchait ;
10607
La Bergère perdait ses peines.
10608
Le Berger, qui, par ses chansons,
10609
Eût attiré des inhumaines,
10610
Crut, et crut mal, attirer des poissons.
10611
Il leur chanta ceci : « Citoyens de cette onde,
10612
Laissez votre Naïade en sa grotte profonde.
10613
Venez voir un objet mille fois plus charmant.
10614
Ne craignez point d’entrer aux prisons de la Belle ;
10616
Ce n’est qu’à nous qu’elle est cruelle.
10618
Vous serez traités doucement,
10620
On n’en veut point à votre vie :
10621
Un vivier vous attend, plus clair que fin cristal ;
10622
Et, quand à quelques-uns l’appât serait fatal,
10623
Mourir des mains d’Annette est un sort que j’envie. »
10624
Ce discours éloquent ne fit pas grand effet ;
10625
L’auditoire était sourd aussi bien que muet :
10626
Tircis eut beau prêcher. Ses paroles miellées
10628
S’en étant aux vents envolées,
10629
Il tendit un long rets. Voilà les poissons pris ;
10630
Voilà les poissons mis aux pieds de la Bergère.
10632
Ô vous, pasteurs d’humains et non pas de brebis,
10633
Rois, qui croyez gagner par raisons les esprits
10635
D’une multitude étrangère,
10636
Ce n’est jamais par là que l’on en vient à bout ;
10638
Il y faut une autre manière :
10639
Servez-vous de vos rets, la puissance fait tout.
Les deux Perroquets, le Roi et son fils
10643
Deux perroquets, l’un père et l’autre fils,
10644
Du rôt d’un Roi faisaient leur ordinaire ;
10645
Deux demi-dieux, l’un fils et l’autre père,
10646
De ces oiseaux faisaient leurs favoris.
10647
L’âge liait une amitié sincère
10648
Entre ces gens : les deux pères s’aimaient ;
10649
Les deux enfants, malgré leur cœur frivole,
10650
L’un avec l’autre aussi s’accoutumaient,
10651
Nourris ensemble, et compagnons d’école.
10652
C’était beaucoup d’honneur au jeune Perroquet ;
10653
Car l’enfant était prince, et son père monarque.
10654
Par le tempérament que lui donna la Parque,
10655
Il aimait les oiseaux. Un moineau fort coquet,
10656
Et le plus amoureux de toute la province,
10657
Faisait aussi sa part des délices du Prince.
10658
Ces deux rivaux un jour ensemble se jouant,
10659
Comme il arrive aux jeunes gens,
10660
Le jeu devint une querelle.
10661
Le passereau, peu circonspect,
10662
S’attira de tels coups de bec,
10664
Que demi-mort et traînant l’aile,
10665
On crut qu’il n’en pourrait guérir
10666
Le Prince indigné fit mourir
10667
Son Perroquet. Le bruit en vint au père.
10668
L’infortuné vieillard crie et se désespère,
10669
Le tout en vain ; ses cris sont superflus ;
10670
L’oiseau parleur est déjà dans la barque ;
10671
Pour dire mieux, l’oiseau ne parlant plus
10672
Fait qu’en fureur sur le Fils du Monarque
10673
Son père s’en va fondre, et lui crève les yeux.
10674
Il se sauve aussitôt, et choisit pour asile
10676
Le haut d’un pin : là, dans le sein des Dieux,
10677
Il goûte sa vengeance en lieu sûr et tranquille.
10678
Le Roi lui-même y court, et dit pour l’attirer :
10679
« Ami, reviens chez moi ; que nous sert de pleurer ?
10680
Haine, vengeance, et deuil, laissons tout à la porte.
10682
Je suis contraint de déclarer,
10684
Encor que ma douleur soit forte,
10685
Que le tort vient de nous ; mon fils fut l’agresseur ;
10686
Mon fils ! non ; c’est le Sort qui du coup est l’auteur.
10687
La Parque avait écrit de tout temps en son livre,
10688
Que l’un de nos enfants devait cesser de vivre,
10690
L’autre de voir, par ce malheur.
10692
Consolons-nous tous deux, et reviens dans ta cage. »
10694
Le Perroquet dit : « Sire Roi,
10696
Crois-tu qu’après un tel outrage
10698
Je me doive fier à toi ?
10699
Tu m’allègues le Sort : prétends-tu, par ta foi,
10700
Me leurrer de l’appât d’un profane langage ?
10701
Mais que la Providence, ou bien que le Destin,
10703
Règle les affaires du monde,
10704
Il est écrit là-haut qu’au faîte de ce pin
10706
Ou dans quelque forêt profonde,
10707
J’achèverai mes jours loin du fatal objet
10709
Qui doit t’être un juste sujet
10710
De haine et de fureur. Je sais que la vengeance
10711
Est un morceau de roi ; car vous vivez en dieux.
10713
Tu veux oublier cette offense ;
10714
Je le crois : cependant il me faut, pour le mieux,
10716
Éviter ta main et tes yeux.
10717
Sire Roi mon ami ; va-t’en, tu perds ta peine :
10719
Ne me parle point de retour ;
10720
L’absence est aussi bien un remède à la haine
10722
Qu’un appareil contre l’amour. »
La Lionne et l’Ourse
10726
Mère Lionne avait perdu son faon :
10727
Un chasseur l’avait pris. La pauvre infortunée
10729
Poussait un tel rugissement
10730
Que toute la forêt était importunée.
10732
La nuit ni son obscurité,
10734
Son silence, et ses autres charmes,
10735
De la reine des bois n’arrêtait les vacarmes :
10736
Nul animal n’était du sommeil visité.
10738
L’Ourse enfin lui dit : « Ma commère,
10740
Un mot sans plus : tous les enfants
10742
Qui sont passés entre vos dents
10744
N’avaient-ils ni père ni mère ?
10746
– Ils en avaient. – S’il est ainsi,
10747
Et qu’aucun de leur mort n’ait nos têtes rompues,
10749
Si tant de mères se sont tues,
10751
Que ne vous taisez-vous aussi ?
10753
– Moi, me taire ! moi, malheureuse !
10754
Ah ! j’ai perdu mon fils ? il me faudra traîner
10756
Une vieillesse douloureuse !
10758
– Dites-moi, qui vous force à vous y condamner ?
10759
– Hélas ! c’est le Destin qui me hait. – Ces paroles
10760
Ont été de tout temps en la bouche de tous. »
10762
Misérables humains, ceci s’adresse à vous.
10763
Je n’entends résonner que des plaintes frivoles.
10764
Quiconque, en pareil cas se croit haï des Cieux,
10765
Qu’il considère Hécube, il rendra grâce aux Dieux.
Les deux Aventuriers et le Talisman
10769
Aucun chemin de fleurs ne conduit à la gloire.
10770
Je n’en veux pour témoin qu’Hercule et ses travaux :
10772
Ce dieu n’a guère de rivaux :
10773
J’en vois peu dans la fable, encore moins dans l’histoire.
10774
En voici pourtant un, que de vieux talismans
10775
Firent chercher fortune au pays des romans.
10777
Il voyageait de compagnie ;
10778
Son camarade et lui trouvèrent un poteau
10780
Ayant au haut cet écriteau :
10781
« Seigneur Aventurier, s’il te prend quelque envie
10782
« De voir ce que n’a vu nul chevalier errant,
10784
« Tu n’as qu’à passer ce torrent ;
10785
« Puis, prenant dans tes bras un éléphant de pierre
10787
« Que tu verras couché par terre,
10788
« Le porter, d’une haleine, au sommet de ce mont
10789
« Qui menace les cieux de son superbe front. »
10790
L’un des deux chevaliers saigna du nez. « Si l’onde
10792
Est rapide autant que profonde,
10793
Dit-il, et supposé qu’on la puisse passer,
10795
Pourquoi de l’éléphant s’aller embarrasser ?
10797
Quelle ridicule entreprise !
10798
Le sage l’aura fait par tel art et de guise
10799
Qu’on le pourra porter peut-être quatre pas :
10800
Mais jusqu’au haut du mont, d’une haleine, il n’est pas
10801
Au pouvoir d’un mortel ; à moins que la figure
10802
Ne soit d’un éléphant nain, pygmée, avorton,
10804
Propre à mettre au bout d’un bâton :
10805
Auquel cas, où l’honneur d’une telle aventure ?
10806
On nous veut attraper dedans cette écriture ;
10807
Ce sera quelque énigme à tromper un enfant :
10808
C’est pourquoi je vous laisse avec votre enfant. »
10809
Le raisonneur parti, l’aventureux se lance,
10811
Les yeux clos, à travers cette eau.
10813
Ni profondeur ni violence
10814
Ne purent l’arrêter ; et, selon l’écriteau,
10815
Il vit son éléphant couché sur l’autre rive.
10816
Il le prend, il l’emporte, au haut du mont arrive,
10817
Rencontre une esplanade, et puis une cité.
10818
Un cri par l’éléphant est aussitôt jeté :
10820
Le peuple aussitôt sort en armes.
10822
Tout autre aventurier au bruit de ces alarmes,
10823
Aurait fui : celui-ci, loin de tourner le dos
10824
Veut vendre au moins sa vie, et mourir en héros.
10825
Il fut tout étonné d’ouïr cette cohorte
10826
Le proclamer monarque au lieu de son roi mort.
10827
Il ne se fit prier que de la bonne sorte ;
10828
Encore que le fardeau fût, dit-il, un peu fort.
10829
Sixte en disait autant quand on le fit saint Père :
10831
(Serait-ce bien une misère
10833
Que d’être pape ou d’être roi ?)
10834
On reconnut bientôt son peu de bonne foi.
10835
Fortune aveugle suit aveugle hardiesse.
10836
Le sage quelquefois fait bien d’exécuter
10837
Avant que de donner le temps à la sagesse
10838
D’envisager le fait, et sans la consulter.
Les Lapins
10842
Discours à M. le Duc de la Rochefoucault
10844
Je me suis souvent dit, voyant de quelle sorte
10846
L’homme agit, et qu’il se comporte
10847
En mille occasions, comme les animaux :
10848
« Le roi de ces gens-là n’a pas moins de défauts
10850
Que ses sujets ; et la Nature
10852
A mis dans chaque créature
10853
Quelque grain d’une masse où puisent les esprits :
10854
J’entends les esprits corps, et pétris de matière.
10856
Je vais prouver ce que je dis. »
10857
À l’heure de l’affût, soit lorsque la lumière
10858
Précipite ses traits dans l’humide séjour,
10859
Soit lorsque le soleil rentre dans sa carrière,
10860
Et que, n’étant plus nuit, il n’est pas encore jour,
10861
Au bord de quelque bois sur un arbre je grimpe ;
10862
Et nouveau Jupiter, du haut de cet olympe,
10864
Je foudroie à discrétion,
10866
Un lapin qui n’y pensait guère.
10867
Je vois fuir aussitôt toute la nation
10869
Des lapins, qui, sur la bruyère,
10871
L’œil éveillé, l’oreille au guet,
10872
S’égayaient, et de thym parfumaient leur banquet.
10874
Le bruit du coup fait que la bande
10876
S’en va chercher sa sûreté
10878
Dans la souterraine cité :
10879
Mais le danger s’oublie, et cette peur si grande
10880
S’évanouit bientôt. Je revois les lapins
10881
Plus gais qu’auparavant, revenir sous mes mains.
10882
Ne reconnaît-on pas en cela les humains ?
10883
Dispersés par quelque orage,
10884
À peine ils touchent le port,
10885
Qu’ils vont hasarder encore
10886
Même vent, même naufrage ;
10887
Vrais lapins, on les revoit
10888
Sous les mains de la Fortune.
10889
Joignons à cet exemple une chose commune.
10890
Quand des chiens étrangers passent par quelque endroit
10892
Qui n’est pas de leur détroit,
10894
Je laisse à penser quelle fête !
10896
Les chiens du lieu, n’ayants en tête
10897
Qu’un intérêt de gueule, à cris, à coups de dents,
10899
Vous accompagnent ces passants
10901
Jusqu’aux confins du territoire.
10902
Un intérêt de biens, de grandeur, et de gloire,
10903
Aux gouverneurs d’États, à certains courtisans,
10904
À gens de tous métiers en fait tout autant faire.
10906
On nous voit tous, pour l’ordinaire,
10907
Piller le survenant, nous jeter sur sa peau.
10908
La coquette et l’auteur sont de ce caractère :
10910
Malheur à l’écrivain nouveau !
10911
Le moins de gens qu’on peut à l’entour du gâteau,
10913
C’est le droit du jeu, c’est l’affaire.
10914
Cent exemples pourraient appuyer mon discours ;
10916
Mais les ouvrages les plus courts
10917
Sont toujours les meilleurs. En cela j’ai pour guide
10918
Tous les maîtres de l’art, et tiens qu’il faut laisser
10919
Dans les plus beaux sujets quelque chose à penser :
10921
Ainsi ce discours doit cesser.
10923
Vous qui m’avez donné ce qu’il a de solide,
10924
Et dont la modestie égale la grandeur,
10925
Qui ne pûtes jamais écouter sans pudeur
10927
La louange la plus permise,
10929
La plus juste et la mieux acquise,
10930
Vous enfin, dont à peine ai-je encore obtenu
10932
Que votre nom reçût ici quelques hommages,
10933
Du temps et des censeurs défendant mes ouvrages,
10934
Comme un nom qui, des ans et des peuples connu,
10935
Fait honneur à la France, en grands noms plus féconde
10937
Qu’aucun climat de l’Univers,
10938
Permettez-moi du moins d’apprendre à tout le monde
10939
Que vous m’avez donné le sujet de ces vers.
Le Marchand, le Gentilhomme, le Pâtre, et le Fils de roi
10943
Quatre chercheurs de nouveaux mondes,
10944
Presque nus échappés à la fureur des ondes,
10945
Un Trafiquant, un Noble, un Pâtre, un Fils de Roi,
10947
Réduits au sort de Bélisaire,
10949
Demandaient aux passants de quoi
10951
Pouvoir soulager leur misère.
10952
De raconter quel sort les avait assemblés,
10953
Quoique sous divers points tous quatre ils fussent nés,
10955
C’est un récit de longue haleine.
10956
Ils s’assirent enfin au bord d’une fontaine :
10957
Là le conseil se tint entre les pauvres gens.
10958
Le Prince s’étendit sur le malheur des grands.
10959
Le Pâtre fut d’avis qu’éloignant la pensée
10961
De leur aventure passée,
10962
Chacun fit de son mieux, et s’appliquât au soin
10964
De pourvoir au commun besoin.
10965
« La plainte, ajouta-t-il, guérit-elle son homme ?
10966
Travaillons : c’est de quoi nous mener jusqu’à Rome. »
10968
Un Pâtre ainsi parler ! Ainsi parler ; croit-on
10969
Que le Ciel n’ait donné qu’aux têtes couronnées
10971
De l’esprit et de la raison,
10972
Et que de tout berger, comme de tout mouton,
10974
Les connaissances soient bornées ?
10975
L’avis de celui-ci fut d’abord trouvé bon
10976
Par les trois échoués au bord de l’Amérique.
10977
L’un, c’était le Marchand, savait l’arithmétique :
10978
« À tant par mois, dit-il, j’en donnerai leçon.
10980
– J’enseignerai la politique »,
10981
Reprit le Fils de roi. Le Noble poursuivit :
10982
« Moi, je sais le blason ; j’en veux tenir école. »
10983
Comme si, devers l’Inde, on eût eu dans l’esprit,
10984
La sotte vanité de ce jargon frivole !
10985
Le Pâtre dit : « Amis, vous parlez bien ; mais quoi !
10986
Le mois a trente jours ; jusqu’à cette échéance
10988
Jeûnerons-nous, par votre foi ?
10990
Vous me donnez une espérance
10991
Belle, mais éloignée ; et cependant j’ai faim.
10992
Qui pourvoira de nous au dîner de demain ?
10994
Ou plutôt sur quelle assurance
10996
Fondez-vous, dites-moi, le souper d’aujourd’hui ?
10998
Avant tout autre, c’est celui
11000
Dont il s’agit. Votre science
11001
Est courte là-dessus : ma main y suppléera. »
11003
À ces mots, le Pâtre s’en va
11004
Dans un bois : il y fit des fagots, dont la vente,
11005
Pendant cette journée et pendant la suivante,
11006
Empêcha qu’un long jeûne à la fin ne fit tant
11007
Qu’ils allassent là-bas exercer leur talent.
11009
Je conclus de cette aventure,
11010
Qu’il ne faut pas tant d’art pour conserver ses jours,
11012
Et grâce aux dons de la Nature,
11013
La main est le plus sûr et le plus prompt secours.
Livre onzième
Le Lion
11019
Sultan Léopard autrefois
11021
Eut, ce dit-on, par mainte aubaine,
11022
Force bœufs dans ses prés, force cerfs dans ses bois,
11024
Force moutons parmi la plaine.
11025
Il naquit un Lion dans la forêt prochaine.
11026
Après les compliments et d’une et d’autre part,
11028
Comme entre grands il se pratique,
11029
Le Sultan fit venir son vizir le Renard,
11031
Vieux routier, et bon politique.
11032
« Tu crains, ce lui dit-il, Lionceau mon voisin ;
11033
Son père est mort ; que peut-il faire ?
11034
Plains plutôt le pauvre orphelin.
11035
Il a chez lui plus d’une affaire,
11036
Et devra beaucoup au Destin,
11037
S’il garde ce qu’il a, sans tenter de conquête. »
11038
Le Renard dit, branlant la tête :
11039
« Tels orphelins, Seigneur, ne me font point pitié ;
11040
Il faut de celui-ci conserver l’amitié,
11042
Ou s’efforcer de le détruire
11044
Avant que la griffe et la dent
11045
Lui soit crue, et qu’il soit en état de nous nuire.
11047
N’y perdez pas un seul moment.
11048
J’ai fait son horoscope : il croîtra par la guerre ;
11050
Ce sera le meilleur lion
11052
Pour ses amis, qui soit sur terre :
11054
Tâchez donc d’en être ; sinon
11055
Tâchez de l’affaiblir. » La harangue fut vaine.
11056
Le Sultan dormait lors ; et dedans son domaine
11057
Chacun dormait aussi, bêtes, gens : tant qu’enfin
11058
Le Lionceau devient vrai Lion. Le tocsin
11059
Sonne aussitôt sur lui ; l’alarme se promène
11061
De toutes parts ; et le vizir,
11062
Consulté là-dessus, dit avec un soupir :
11063
« Pourquoi l’irritez-vous ? La chose est sans remède.
11064
En vain nous appelons mille gens à notre aide :
11065
Plus ils sont, plus il coûte ; et je ne les tiens bons
11067
Qu’à manger leur part des moutons.
11068
Apaisez le Lion : seul il passe en puissance
11069
Ce monde d’alliés vivants sur notre bien.
11070
Le Lion en a trois qui ne lui coûtent rien,
11072
Son courage, sa force, avec sa vigilance.
11073
Jetez-lui promptement sous la griffe un mouton ;
11074
S’il n’en est pas content, jetez-en davantage :
11075
Joignez-y quelque bœuf ; choisissez, pour ce don,
11077
Tout le plus gras du pâturage.
11078
Sauvez le reste ainsi. » Ce conseil ne plut pas ;
11079
Il en prit mal ; et force États
11080
Voisins du Sultan en pâtirent :
11081
Nul n’y gagna, tous y perdirent.
11082
Quoi que fit ce monde ennemi,
11083
Celui qu’ils craignaient fut le maître.
11085
Proposez-vous d’avoir le Lion pour ami,
11087
Si vous voulez le laisser croître.
Les Dieux voulant instruire un fils de Jupiter
11091
Pour Monseigneur le Duc de Maine
11093
Jupiter eut un fils, qui, se sentant du lieu
11095
Dont il tirait son origine,
11097
Avait l’âme toute divine.
11098
L’enfance n’aime rien : celle du jeune Dieu
11100
Faisait sa principale affaire
11102
Des doux soins d’aimer et de plaire.
11104
En lui l’amour et la raison
11105
Devancèrent le temps, dont les ailes légères
11106
N’amènent que trop tôt, hélas ! chaque saison.
11107
Flore aux regards riants, aux charmantes manières,
11108
Toucha d’abord le cœur du jeune Olympien.
11109
Ce que la passion peut inspirer d’adresse,
11110
Sentiments délicats et remplis de tendresse,
11111
Pleurs, soupirs, tout en fut : bref, il n’oublia rien.
11112
Le fils de Jupiter devait, par sa naissance,
11113
Avoir un autre esprit, et d’autres dons des cieux,
11115
Que les enfants des autres Dieux :
11116
Il semblait qu’il n’agît que par réminiscence,
11117
Et qu’il eût autrefois fait le métier d’amant,
11119
Tant il le fit parfaitement !
11120
Jupiter cependant voulut le faire instruire.
11121
Il assembla les Dieux, et dit : « J’ai su conduire
11122
Seul et sans compagnon, jusqu’ici l’Univers :
11124
Mais il est des emplois divers
11126
Qu’aux nouveaux Dieux je distribue.
11127
Sur cet enfant chéri j’ai donc jeté la vue :
11128
C’est mon sang ; tout est plein déjà de ses autels.
11129
Afin de mériter le sang des immortels,
11130
Il faut qu’il sache tout. » Le maître du tonnerre
11131
Eut à peine achevé, que chacun applaudit.
11132
Pour savoir tout, l’enfant n’avait que trop d’esprit.
11134
« Je veux, dit le Dieu de la guerre,
11136
Lui montrer moi-même cet art
11138
Par qui maints héros ont eu part
11139
Aux honneurs de l’Olympe, et grossi cet empire.
11141
– Je serai son maître de lyre,
11143
Dit le blond et docte Apollon.
11145
– Et moi, reprit Hercule à la peau de lion,
11147
Son maître à surmonter les vices,
11148
À dompter les transports, monstres empoisonneurs,
11149
Comme hydres renaissants sans cesse dans les cœurs :
11151
Ennemi des molles délices,
11152
Il apprendra de moi les sentiers peu battus
11153
Qui mènent aux honneurs sur les pas des vertus. »
11155
Quand ce vint au Dieu de Cythère,
11157
Il dit qu’il lui montrerait tout.
11159
L’Amour avait raison : de quoi ne vient à bout
11161
L’esprit joint au désir de plaire ?
Le Fermier, le Chien, et le Renard
11165
Le Loup et le Renard sont d’étranges voisins :
11166
Je ne bâtirai point autour de leur demeure.
11168
Ce dernier guettait à toute heure
11169
Les poules d’un Fermier ; et, quoique des plus fins,
11170
Il n’avait pu donner d’atteinte à la volaille.
11171
D’une part l’appétit, de l’autre le danger,
11172
N’étaient pas au compère un embarras léger.
11174
« Hé quoi ! dit-il, cette canaille
11176
Se moque impunément de moi ?
11178
Je vais, je viens, je me travaille,
11179
J’imagine cent tours : le rustre, en paix chez soi,
11180
Vous fait argent de tout, convertit en monnaie
11181
Ses chapons, sa poulaille ; il en a même au croc ;
11182
Et moi, maître passé, quand j’attrape un vieux coq,
11184
Je suis au comble de la joie !
11185
Pourquoi sire Jupin m’a-t-il donc appelé
11186
Au métier de renard ? Je jure les puissances
11187
De l’Olympe et du Styx, il en sera parlé. »
11189
Roulant en son cœur ces vengeances,
11190
Il choisit une nuit libérale en pavots :
11192
Chacun était plongé dans un profond repos ;
11193
Le maître du logis, les valets, le Chien même,
11194
Poules, poulets, chapons, tout dormait. Le Fermier,
11196
Laissant ouvert son poulailler,
11198
Commit une sottise extrême.
11199
Le voleur tourne tant qu’il entre au lieu guetté,
11200
Le dépeuple, remplit de meurtres la cité.
11202
Les marques de sa cruauté
11203
Parurent avec l’aube ; on vit un étalage
11205
De corps sanglants et de carnage.
11207
Peu s’en fallut que le Soleil
11208
Ne rebroussât d’horreur vers le manoir liquide.
11210
Tel, et d’un spectacle pareil,
11211
Apollon irrité contre le fier Atride
11212
Joncha son camp de morts : on vit presque détruit
11213
L’ost des Grecs, et ce fut l’ouvrage d’une nuit.
11215
Tel encore, autour de sa tente,
11217
Ajax, à l’âme impatiente,
11218
De moutons et de boucs fit un vaste débris,
11219
Croyant tuer en eux son concurrent Ulysse,
11221
Et les auteurs de l’injustice
11223
Par qui l’autre emporta le prix.
11224
Le Renard, autre Ajax aux volailles funeste,
11226
Emporte ce qu’il peut, laisse étendu le reste.
11227
Le maître ne trouva de recours qu’à crier
11228
Contre ses gens, son Chien : c’est l’ordinaire usage.
11229
« Ah ! maudit animal, qui n’es bon qu’à noyer,
11230
Que n’avertissais-tu dès l’abord du carnage ?
11231
– Que ne l’évitiez-vous ? c’eût été plus tôt fait :
11232
Si vous, maître et fermier, à qui touche le fait,
11233
Dormez sans avoir soin que la porte soit close,
11234
Voulez-vous que moi, Chien, qui n’ai rien à la chose,
11235
Sans aucun intérêt je perde le repos ? »
11236
Ce Chien parlait très à propos :
11237
Son raisonnement pouvait être
11238
Fort bon dans la bouche d’un maître ;
11239
Mais, n’étant que d’un simple chien,
11240
On trouva qu’il ne valait rien :
11241
On vous sangla le pauvre drille.
11243
Toi donc, qui que tu sois, ô père de famille
11244
(Et je ne t’ai jamais envié cet honneur),
11245
T’attendre aux yeux d’autrui quand tu dors, c’est erreur.
11246
Couche-toi le dernier, et vois fermer ta porte.
11248
Que si quelque affaire t’importe,
11250
Ne la fais point par procureur.
Le Songe d’un habitant du Mogol
11254
Jadis certain Mogol vit en songe un vizir
11255
Aux Champs Élysiens possesseur d’un plaisir
11256
Aussi pur qu’infini, tant en prix qu’en durée :
11257
Le même songeur vit en une autre contrée
11259
Un ermite entouré de feux,
11260
Qui touchait de pitié même les malheureux.
11261
Le cas parut étrange, et contre l’ordinaire :
11262
Minos en ces deux morts semblait s’être mépris.
11263
Le dormeur s’éveilla, tant il en fut surpris.
11264
Dans ce songe pourtant soupçonnant du mystère,
11266
Il se fit expliquer l’affaire.
11267
L’interprète lui dit : « Ne vous étonnez point ;
11268
Votre songe a du sens ; et, si j’ai sur ce point
11270
Acquis tant soit peu d’habitude,
11271
C’est un avis des Dieux. Pendant l’humain séjour,
11272
Ce vizir quelquefois cherchait la solitude ;
11273
Cet ermite aux vizirs allait faire sa cour. »
11274
Si j’osais ajouter au mot de l’interprète,
11275
J’inspirerais ici l’amour de la retraite :
11277
Elle offre à ses amants des biens sans embarras,
11278
Biens purs, présents du Ciel, qui naissent sous les pas.
11279
Solitude, où je trouve une douceur secrète,
11280
Lieux que j’aime toujours, ne pourrai-je jamais,
11281
Loin du monde et du bruit, goûter l’ombre et le frais ?
11282
Oh ! qui m’arrêtera sous vos sombres asiles !
11283
Quand pourront les neuf Sœurs, loin des cours et des villes,
11284
M’occuper tout entier, et m’apprendre des Cieux
11285
Les divers mouvements inconnus à nos yeux,
11286
Les noms et les vertus de ces clartés errantes
11287
Par qui sont nos destins et nos mœurs différentes ?
11288
Que si je ne suis né pour de si grands projets,
11289
Du moins que les ruisseaux m’offrent de doux objets !
11290
Que je peigne en mes vers quelque rive fleurie !
11291
La Parque à filets d’or n’ourdira point ma vie ;
11292
Je ne dormirai point sous de riches lambris :
11293
Mais voit-on que le somme en perde de son prix ?
11294
En est-il moins profond, et moins plein de délices ?
11295
Je lui voue au désert de nouveaux sacrifices.
11296
Quand le moment viendra d’aller trouver les morts,
11297
J’aurai vécu sans soins, et mourrai sans remords.
Le Lion, le Singe, et les deux Ânes
11301
Le Lion, pour bien gouverner,
11303
Voulant apprendre la morale,
11304
Se fit, un beau jour, amener
11305
Le Singe, maître ès arts chez la gent animale.
11306
La première leçon que donna le régent
11307
Fut celle-ci : « Grand Roi, pour régner sagement,
11309
Il faut que tout prince préfère
11310
Le zèle de l’État à certain mouvement
11312
Qu’on appelle communément
11314
Amour propre ; car c’est le père,
11316
C’est l’auteur de tous les défauts
11318
Que l’on remarque aux animaux.
11319
Vouloir que de tout point ce sentiment vous quitte,
11321
Ce n’est pas chose si petite
11323
Qu’on en vienne à bout en un jour :
11324
C’est beaucoup de pouvoir modérer cet amour.
11325
Par là votre personnage auguste
11326
N’admettra jamais rien en soi
11327
De ridicule ni d’injuste
11329
– Donne-moi, repartit le Roi,
11330
Des exemples de l’un et l’autre.
11331
– Toute espèce, dit le docteur,
11332
Et je commence par la nôtre,
11333
Toute profession s’estime dans son cœur,
11335
Traite les autres d’ignorantes,
11337
Les qualifie impertinentes,
11338
Et semblables discours qui ne nous coûtent rien.
11339
L’amour-propre, au rebours, fait qu’au degré suprême
11340
On porte ses pareils ; car c’est un bon moyen
11342
De s’élever aussi soi-même.
11343
De tout ce que dessus j’argumente très bien
11344
Qu’ici-bas maint talent n’est que pure grimace,
11345
Cabale, et certain art de se faire valoir,
11346
Mieux su des ignorants que des gens de savoir.
11348
L’autre jour, suivant à la trace
11349
Deux Ânes qui, prenant tour à tour l’encensoir
11350
Se louaient tour à tour, comme c’est la manière,
11351
J’ouïs que l’un des deux disait à son confrère :
11352
« Seigneur, trouvez-vous pas bien injuste et bien sot
11353
« L’homme, cet animal si parfait ? Il profane
11355
« Notre auguste nom, traitant d’âne
11356
« Quiconque est ignorant, d’esprit lourd, idiot.
11358
« Il abuse encore d’un mot,
11359
« Et traite notre rire et nos discours de braire.
11360
« Les humains sont plaisants de prétendre exceller
11361
« Par-dessus nous ; non, non ; c’est à vous de parler,
11363
« À leurs orateurs de se taire :
11364
« Voilà les vrais braillards. Mais laissons là ces gens :
11366
« Vous m’entendez, je vous entends ;
11368
« Il suffit. Et quant aux merveilles
11369
« Dont votre divin chant vient frapper les oreilles,
11370
« Philomèle est, au prix, novice dans cet art :
11371
« Vous surpassez Lambert. » L’autre baudet repart :
11372
« Seigneur, j’admire en vous des qualités pareilles. »
11373
Ces Ânes, non contents de s’être ainsi grattés,
11375
S’en allèrent dans les cités
11376
L’un l’autre se prôner : chacun d’eux croyait faire,
11377
En prisant ses pareils, une fort bonne affaire,
11378
Prétendant que l’honneur en reviendrait sur lui.
11380
J’en connais beaucoup aujourd’hui,
11381
Non parmi les baudets, mais parmi les puissances
11383
Que le Ciel voulut mettre en de plus hauts degrés,
11384
Qui changeraient entre eux les simples excellences,
11386
S’ils osaient, en des majestés.
11387
J’en dis peut-être plus qu’il ne faut, et suppose
11388
Que Votre Majesté gardera le secret.
11389
Elle avait souhaité d’apprendre quelque trait
11391
Qui lui fit voir, entre autre chose,
11392
L’amour-propre donnant du ridicule aux gens.
11393
L’injuste aura son tour : il y faut plus de temps. »
11394
Ainsi parla ce Singe. On ne m’a pas su dire
11395
S’il traita l’autre point, car il est délicat ;
11396
Et notre maître ès arts, qui n’était pas un fat,
11397
Regardait ce Lion comme un terrible Sire.
Le Loup et le Renard
11401
Mais d’où vient qu’au Renard Ésope accorde un point,
11402
C’est d’exceller en tours pleins de matoiserie ?
11403
J’en cherche la raison, et ne la trouve point.
11404
Quand le Loup a besoin de défendre sa vie,
11406
Ou d’attaquer celle d’autrui,
11408
N’en sait-il pas autant que lui !
11409
Je crois qu’il en sait plus ; et j’oserais peut-être
11410
Avec quelque raison contredire mon maître.
11411
Voici pourtant un cas où tout l’honneur échut
11412
À l’hôte des terriers. Un soir il aperçut
11413
La Lune au fond d’un puits : l’orbiculaire image
11415
Lui parut un ample fromage.
11417
Deux seaux alternativement
11419
Puisaient le liquide élément :
11420
Notre Renard, pressé par une faim canine,
11421
S’accommode en celui qu’au haut de la machine
11423
L’autre seau tenait suspendu.
11425
Voilà l’animal descendu,
11427
Tiré d’erreur, mais fort en peine,
11429
Et voyant sa perte prochaine :
11430
Car comment remonter, si quelque autre affamé,
11432
De la même image charmé,
11434
Et succédant à sa misère,
11435
Par le même chemin ne le tirait d’affaire ?
11436
Deux jours s’étaient passés sans qu’aucun vînt au puits.
11437
Le temps, qui toujours marche, avait pendant deux nuits
11439
Échancré, selon l’ordinaire,
11440
De l’astre au front d’argent la face circulaire.
11442
Sire Renard était désespéré.
11444
Compère Loup, le gosier altéré,
11446
Passe par là. L’autre dit : « Camarade,
11447
Je veux vous régaler : voyez-vous cet objet ?
11448
C’est un fromage exquis. Le dieu Faune l’a fait :
11450
La vache lui donna le lait.
11452
Jupiter, s’il était malade,
11453
Reprendrait l’appétit en tâtant d’un tel mets.
11455
J’en ai mangé cette échancrure ;
11456
Le reste vous sera suffisante pâture.
11457
Descendez dans un seau que j’ai mis là exprès. »
11458
Bien qu’au moins mal qu’il pût il ajustât l’histoire,
11460
Le Loup fut un sot de le croire :
11461
Il descend ; et son poids, emportant l’autre part,
11463
Reguinde en haut maître Renard.
11464
Ne nous en moquons point : nous nous laissons séduire
11466
Sur aussi peu de fondement ;
11468
Et chacun croit fort aisément
11470
Ce qu’il craint et ce qu’il désire.
Le Paysan du Danube
11474
Il ne faut point juger des gens sur l’apparence.
11475
Le conseil en est bon ; mais il n’est pas nouveau.
11477
Jadis l’erreur du Souriceau
11478
Me servit à prouver le discours que j’avance :
11480
J’ai, pour le fonder à présent,
11481
Le bon Socrate, Ésope, et certain Paysan
11482
Des rives du Danube, homme dont Marc-Aurèle
11484
Nous fait un portrait fort fidèle.
11485
On connaît les premiers : quant à l’autre, voici
11487
Le personnage en raccourci.
11488
Son menton nourrissait une barbe touffue ;
11490
Toute sa personne velue
11491
Représentait un ours, mais un ours mal léché :
11492
Sous un sourcil épais il avait l’œil caché,
11493
Le regard de travers, nez tortu, grosse lèvre,
11495
Portait sayon de poil de chèvre,
11497
Et ceinture de joncs marins.
11498
Cet homme ainsi bâti fut député des villes
11499
Que lave le Danube. Il n’était point d’asiles
11501
Où l’avarice des Romains
11502
Ne pénétrât alors, et ne portât les mains.
11503
Le député vint donc, et fit cette harangue :
11504
« Romains, et vous, Sénat, assis pour m’écouter,
11505
Je supplie avant tout les Dieux de m’assister :
11506
Veuillent les Immortels, conducteurs de ma langue,
11507
Que je ne dise rien qui doive être repris !
11508
Sans leur aide, il ne peut entrer dans les esprits
11510
Que tout mal et toute injustice :
11511
Faute d’y recourir, on viole leurs lois.
11512
Témoin nous que punit la romaine avarice :
11513
Rome est, par nos forfaits, plus que par ses exploits,
11515
L’instrument de notre supplice.
11516
Craignez, Romains, craignez que le Ciel quelque jour
11517
Ne transporte chez vous les pleurs et la misère,
11518
Et mettant en nos mains, par un juste retour,
11519
Les armes dont se sert sa vengeance sévère,
11521
Il ne vous fasse, en sa colère,
11523
Nos esclaves à votre tour.
11524
Et pourquoi sommes-nous les vôtres ? Qu’on me die
11525
En quoi vous valez mieux que cent peuples divers.
11527
Quel droit vous a rendus maîtres de l’Univers ?
11528
Pourquoi venir troubler une innocente vie ?
11529
Nous cultivions en paix d’heureux champs ; et nos mains
11530
Étaient propres aux arts, ainsi qu’au labourage.
11532
Qu’avez-vous appris aux Germains ?
11534
Ils ont l’adresse et le courage :
11536
S’ils avaient eu l’avidité,
11538
Comme vous, et la violence,
11539
Peut-être en votre place ils auraient la puissance,
11540
Et sauraient en user sans inhumanité.
11541
Celle que vos préteurs ont sur nous exercée
11543
N’entre qu’à peine en la pensée.
11545
La majesté de vos autels
11547
Elle-même en est offensée ;
11549
Car sachez que les Immortels
11550
Ont les regards sur nous. Grâces à vos exemples,
11551
Ils n’ont devant les yeux que des objets d’horreur,
11553
De mépris d’eux, et de leurs temples,
11554
D’avarice qui va jusque à la fureur.
11555
Rien ne suffit aux gens qui nous viennent de Rome :
11557
La terre et le travail de l’homme
11559
Font pour les assouvir des efforts superflus.
11561
Retirez-les : on ne veut plus
11563
Cultiver pour eux les campagnes ;
11564
Nous quittons les cités, nous fuyons aux montagnes ;
11566
Nous laissons nos chères compagnes ;
11567
Nous ne conversons plus qu’avec des ours affreux,
11568
Découragés de mettre au jour des malheureux,
11569
Et de peupler pour Rome un pays qu’elle opprime.
11571
Quant à nos enfants déjà nés,
11572
Nous souhaitons de voir leurs jours bientôt bornés :
11573
Vos préteurs au malheur nous font joindre le crime.
11575
Retirez-les : ils ne nous apprendront
11577
Que la mollesse et que le vice ;
11579
Les Germains comme eux deviendront
11581
Gens de rapine et d’avarice.
11582
C’est tout ce que j’ai vu dans Rome à mon abord.
11584
N’a-t-on point de présent à faire,
11585
Point de pourpre à donner ? c’est en vain qu’on espère
11586
Quelque refuge aux lois : encore leur ministère
11587
A-t-il mille longueurs. Ce discours, un peu fort,
11589
Doit commencer à vous déplaire.
11591
Je finis. Punissez de mort
11593
Une plainte un peu trop sincère. »
11594
À ces mots, il se couche : et chacun étonné
11595
Admire le grand cœur, le bon sens, l’éloquence,
11597
Du sauvage ainsi prosterné.
11598
On le créa patrice ; et ce fut la vengeance
11599
Qu’on crut qu’un tel discours méritait. On choisit
11601
D’autres préteurs ; et par écrit
11602
Le Sénat demanda ce qu’avait dit cet homme,
11603
Pour servir de modèle aux parleurs à venir.
11605
On ne sut pas longtemps à Rome
11607
Cette éloquence entretenir.
Le Vieillard et les trois jeunes Hommes
11611
Un octogénaire plantait.
11612
« Passe encore de bâtir ; mais planter à cet âge ! »
11613
Disaient trois Jouvenceaux, enfants du voisinage :
11615
Assurément il radotait.
11617
« Car, au nom des Dieux, je vous prie,
11618
Quel fruit de ce labeur pouvez-vous recueillir ?
11619
Autant qu’un patriarche il vous faudrait vieillir.
11621
À quoi bon charger votre vie
11622
Des soins d’un avenir qui n’est pas fait pour vous ?
11623
Ne songez désormais qu’à vos erreurs passées ;
11624
Quittez le long espoir et les vastes pensées ;
11626
Tout cela ne convient qu’à nous.
11628
– Il ne convient pas à vous-mêmes,
11629
Repartit le Vieillard. Tout établissement
11630
Vient tard, et dure peu. La main des Parques blêmes
11631
De vos jours et des miens se joue également.
11632
Nos termes sont pareils par leur courte durée.
11633
Qui de nous des clartés de la voûte azurée
11634
Doit jouir le dernier ? Est-il aucun moment
11636
Qui vous puisse assurer d’un second seulement ?
11637
Mes arrière-neveux me devront cet ombrage :
11639
Eh bien ! défendez-vous au sage
11640
De se donner des soins pour le plaisir d’autrui ?
11641
Cela même est un fruit que je goûte aujourd’hui :
11642
J’en puis jouir demain, et quelques jours encore ;
11644
Je puis enfin compter l’aurore
11646
Plus d’une fois sur vos tombeaux. »
11647
Le Vieillard eut raison ; l’un des trois Jouvenceaux
11648
Se noya dès le port, allant à l’Amérique ;
11649
L’autre, afin de monter aux grandes dignités,
11650
Dans les emplois de Mars servant la République
11651
Par un coup imprévu vit ses jours emportés ;
11653
Le troisième tomba d’un arbre
11655
Que lui-même il voulut enter ;
11656
Et, pleurés du Vieillard, il grava sur leur marbre
11658
Ce que je viens de raconter.
Les Souris et le Chat-Huant
11662
Il ne faut jamais dire aux gens :
11663
« Écoutez un bon mot, oyez une merveille. »
11665
Savez-vous si les écoutants
11666
En feront une estime à la vôtre pareille ?
11667
Voici pourtant un cas qui peut être excepté :
11668
Je le maintiens prodige et tel que d’une fable
11669
Il a l’air et les traits encore que véritable.
11670
On abattit un pin pour son antiquité,
11671
Vieux palais d’un Hibou, triste et sombre retraite
11672
De l’oiseau qu’Atropos prend pour son interprète.
11673
Dans son tronc caverneux et miné par le temps,
11675
Logeaient, entre autres habitants,
11676
Force Souris sans pieds, toutes rondes de graisse.
11677
L’oiseau les nourrissait parmi des tas de blé,
11678
Et de son bec avait leur troupeau mutilé.
11679
Cet oiseau raisonnait, il faut qu’on le confesse.
11680
En son temps, aux Souris le compagnon chassa :
11681
Les premières qu’il prit du logis échappées,
11682
Pour y remédier, le drôle estropia
11683
Tout ce qu’il prit ensuite ; et leurs jambes coupées
11685
Firent qu’il les mangeait à sa commodité,
11687
Aujourd’hui l’une et demain l’autre.
11688
Tout manger à la fois, l’impossibilité
11689
S’y trouvait, joint aussi le soin de sa santé.
11690
Sa prévoyance allait aussi loin que la nôtre :
11692
Elle allait jusqu’à leur porter
11694
Vivres et grains pour subsister.
11696
Puis, qu’un Cartésien s’obstine
11697
À traiter ce Hibou de montre et de machine !
11699
Quel ressort lui pouvait donner
11700
Le conseil de tronquer un peuple mis en mue ?
11702
Si ce n’est pas là raisonner,
11704
La raison m’est chose inconnue.
11706
Voyez que d’arguments il fit :
11708
« Quand ce peuple est pris, il s’enfuit ;
11709
Donc il faut le croquer aussitôt qu’on le happe.
11710
Tout ? il est impossible. Et puis, pour le besoin
11711
N’en dois-je pas garder ? Donc il faut avoir soin
11713
De le nourrir sans qu’il échappe.
11714
Mais comment ? Ôtons-lui les pieds. » Or, trouvez-moi
11715
Chose par les humains à sa fin mieux conduite.
11716
Quel autre art de penser Aristote et sa suite
11718
Enseignent-ils, par votre foi ?
Épilogue
11722
C’est ainsi que ma Muse, aux bords d’une onde pure,
11724
Traduisait en langue des Dieux
11726
Tout ce que disent sous les cieux
11727
Tant d’êtres empruntant la voix de la nature.
11729
Truchement de peuples divers,
11730
Je les faisais servir d’acteurs en mon ouvrage :
11732
Car tout parle dans l’Univers :
11733
Il n’est rien qui n’ait son langage.
11734
Plus éloquents chez eux qu’ils ne sont dans mes vers,
11735
Si ceux que j’introduis me trouvent peu fidèle,
11736
Si mon œuvre n’est pas un assez bon modèle,
11738
J’ai du moins ouvert le chemin :
11739
D’autres pourront y mettre une dernière main.
11740
Favoris des neuf Sœurs, achevez l’entreprise :
11741
Donnez mainte leçon que j’ai sans doute omise ;
11742
Sous ces inventions il faut l’envelopper.
11743
Mais vous n’avez que trop de quoi vous occuper :
11744
Pendant le doux emploi de ma Muse innocente,
11745
Louis dompte l’Europe ; et, d’une main puissante
11747
Il conduit à leur fin les plus nobles projets
11749
Qu’ait jamais formés un monarque.
11750
Favoris des neuf Sœurs, ce sont là des sujets
11752
Vainqueurs du Temps et de la Parque.
Livre douzième
Les Compagnons d’Ulysse
11758
À Monseigneur Le Duc de Bourgogne
11760
Prince, l’unique objet du soin des Immortels,
11761
Souffrez que mon encens parfume vos Autels.
11762
Je vous offre un peu tard ces présents de ma Muse ;
11763
Les ans et les travaux me serviront d’excuse :
11764
Mon esprit diminue, au lieu qu’à chaque instant
11765
On aperçoit le vôtre aller en augmentant :
11766
Il ne va pas ; il court, il semble avoir des ailes.
11767
Le héros dont il tient des qualités si belles
11768
Dans le métier de Mars brûle d’en faire autant :
11769
Il ne tient pas à lui que, forçant la victoire,
11771
Il ne marche à pas de géant
11773
Dans la carrière de la gloire.
11774
Quelque dieu le retient : c’est notre Souverain,
11775
Lui qu’un mois a rendu maître et vainqueur du Rhin.
11776
Cette rapidité fut alors nécessaire ;
11777
Peut-être elle serait aujourd’hui téméraire.
11778
Je m’en tais ; aussi bien les Ris et les Amours
11780
Ne sont pas soupçonnés d’aimer les longs discours.
11781
De ces sortes de dieux votre cour se compose :
11782
Ils ne vous quittent point. Ce n’est pas qu’après tout
11783
D’autres divinités n’y tiennent le haut bout :
11784
Le Sens et la Raison y règlent toute chose.
11785
Consultez ces derniers sur un fait où les Grecs,
11787
Imprudents et peu circonspects,
11789
S’abandonnèrent à des charmes
11790
Qui métamorphosaient en bêtes les humains.
11792
Les Compagnons d’Ulysse, après dix ans d’alarmes,
11793
Erraient au gré du vent, de leur sort incertain.
11795
Ils abordèrent un rivage
11797
Où la fille du Dieu du jour,
11799
Circé, tenait alors sa Cour.
11801
Elle leur fit prendre un breuvage
11802
Délicieux, mais plein d’un funeste poison.
11804
D’abord ils perdent la raison ;
11805
Quelques moments après leur corps et leur visage
11806
Prennent l’air et les traits d’animaux différents :
11808
Les voilà devenus ours, lions, éléphants ;
11810
Les uns sous une masse énorme,
11812
Les autres sous une autre forme :
11813
Il s’en vit de petits ;
exemplum, ut talpa.
11815
Le seul Ulysse en échappa ;
11816
Il sut se défier de la liqueur traîtresse.
11818
Comme il joignait à la sagesse
11819
La mine d’un héros et le doux entretien,
11821
Il fit tant que l’enchanteresse
11822
Prit un autre poison peu différent du sien.
11823
Une déesse dit tout ce qu’elle a dans l’âme :
11825
Celle-ci déclara sa flamme.
11826
Ulysse était trop fin pour ne pas profiter
11828
D’une pareille conjoncture :
11829
Il obtint qu’on rendrait à ces Grecs leur figure.
11830
« Mais la voudront-ils bien, dit la Nymphe, accepter ?
11831
Allez le proposer de ce pas à la troupe. »
11832
Ulysse y court, et dit : « L’empoisonneuse coupe
11833
À son remède encore ; et je viens vous l’offrir :
11834
Chers amis, voulez-vous hommes redevenir ?
11836
On vous rend déjà la parole. »
11838
Le Lion dit, pensant rugir :
11840
« Je n’ai pas la tête si folle ;
11841
Moi renoncer aux dons que je viens d’acquérir ?
11842
J’ai griffe et dent, et mets en pièces qui m’attaque.
11843
Je suis roi : deviendrai-je un citadin d’Ithaque ?
11845
Tu me rendras peut-être encore simple soldat :
11847
Je ne veux point changer d’état. »
11848
Ulysse du Lion court à l’Ours : « Eh ! mon frère,
11849
Comme te voilà fait ! je t’ai vu si joli !
11851
– Ah ! vraiment nous y voici !
11853
Reprit l’Ours à sa manière.
11854
Comme me voilà fait ! comme doit être un ours.
11855
Qui t’a dit qu’une forme est plus belle qu’une autre ?
11857
Est-ce à la tienne à juger de la nôtre ?
11858
Je me rapporte aux yeux d’une Ourse mes amours.
11859
Te déplaisais-je ? va-t’en, suis ta route et me laisse.
11860
Je vis libre, content, sans nul soin qui me presse ;
11862
Et te dis tout net et tout plat :
11864
Je ne veux point changer d’état. »
11865
Le prince grec au Loup va proposer l’affaire ;
11866
Il lui dit, au hasard d’un semblable refus :
11868
« Camarade, je suis confus
11870
Qu’une jeune et belle bergère
11872
Conte aux échos les appétits gloutons
11874
Qui t’ont fait manger ses moutons.
11875
Autrefois on t’eût vu sauver sa bergerie :
11877
Tu menais une honnête vie.
11879
Quitte ces bois, et redeviens,
11881
Au lieu de loup, homme de bien.
11882
– En est-il ? dit le Loup : pour moi, je n’en vois guère.
11883
Tu t’en viens me traiter de bête carnassière ;
11884
Toi qui parles, qu’es-tu ? N’auriez-vous pas, sans moi,
11885
Mangé ces animaux que plaint tout le village ?
11887
Si j’étais homme, par ta foi,
11889
Aimerais-je moins le carnage ?
11890
Pour un mot quelquefois vous vous étranglez tous :
11891
Ne vous êtes-vous pas l’un à l’autre des loups ?
11892
Tout bien considéré, je te soutiens en somme
11894
Que, scélérat pour scélérat,
11895
Il vaut mieux être un loup qu’un homme :
11897
Je ne veux point changer d’état. »
11898
Ulysse fit à tous une même semonce :
11900
Chacun d’eux fit même réponse,
11902
Autant le grand que le petit.
11903
La liberté, les bois, suivre leur appétit,
11905
C’était leurs délices suprêmes ;
11906
Tous renonçaient au Lois des belles actions.
11907
Ils croyaient s’affranchir, suivants leurs passions :
11909
Ils étaient esclaves d’eux-mêmes.
11911
Prince, j’aurais voulu vous choisir un sujet
11912
Où je pusse mêler le plaisant à l’utile :
11914
C’était sans doute un beau projet
11916
Si ce choix eût été facile.
11917
Les Compagnons d’Ulysse enfin se sont offerts ;
11918
Ils ont force pareils en ce bas Univers :
11920
Gens à qui j’impose pour peine
11922
Votre censure et votre haine.
Le Chat et les deux Moineaux
11926
À Monseigneur le duc de Bourgogne
11928
Un Chat, contemporain d’un fort jeune Moineau,
11929
Fut logé près de lui dès l’âge du berceau :
11930
La cage et le panier avaient mêmes pénates.
11931
Le Chat était souvent agacé par l’oiseau :
11932
L’un s’escrimait du bec, l’autre jouait des pattes.
11933
Ce dernier toutefois épargnait son ami,
11934
Ne le corrigeant qu’à demi :
11935
Il se fût fait un grand scrupule
11936
D’armer de pointes sa férule.
11937
Le Passereau, moins circonspect,
11938
Lui donnait force coups de bec.
11939
En sage et discrète personne,
11940
Maître Chat excusait ces jeux :
11941
Entre amis, il ne faut jamais qu’on s’abandonne
11943
Aux traits d’un courroux sérieux.
11944
Comme ils se connaissaient tous deux dès leur bas âge,
11945
Une longue habitude en paix les maintenait ;
11947
Jamais en vrai combat le jeu ne se tournait :
11949
Quand un Moineau du voisinage
11950
S’en vint les visiter, et se fit compagnon
11951
Du pétulant Pierrot et du sage Raton.
11952
Entre les deux oiseaux il arriva querelle ;
11954
Et Raton de prendre parti.
11955
« Cet inconnu, dit-il, nous la vient donner belle,
11957
D’insulter ainsi notre ami !
11958
Le Moineau du voisin viendra manger le nôtre ?
11959
Non, de par tous les chats ! » Entrant lors au combat,
11960
Il croque l’étranger. « Vraiment, dit maître Chat,
11961
Les Moineaux ont un goût exquis et délicat ! »
11962
Cette réflexion fit aussi croquer l’autre.
11964
Quelle Morale puis-je inférer de ce fait ?
11965
Sans cela, toute fable est un œuvre imparfait.
11966
J’en crois voir quelques traits ; mais leur ombre m’abuse.
11967
Prince, vous les aurez incontinent trouvés :
11968
Ce sont des jeux pour vous, et non point pour ma Muse :
11969
Elle et ses sœurs n’ont pas l’esprit que vous avez.
Le Thésauriseur et le Singe
11973
Un Homme accumulait. On sait que cette erreur
11975
Va souvent jusqu’à la fureur.
11976
Celui-ci ne songeait que ducats et pistoles.
11977
Quand ces biens sont oisifs, je tiens qu’ils sont frivoles.
11979
Pour sûreté de son trésor,
11980
Notre avare habitait un lieu dont Amphitrite
11981
Défendait aux voleurs de toutes parts l’abord.
11982
Là, d’une volupté selon moi fort petite,
11983
Et selon lui fort grande, il entassait toujours :
11985
Il passait les nuits et les jours
11986
À compter, calculer, supputer sans relâche,
11987
Calculant, supputant, comptant comme à la tâche ;
11988
Car il trouvait toujours du mécompte à son fait.
11989
Un gros Singe plus sage, à mon sens, que son maître,
11990
Jetait quelque doublon toujours par la fenêtre
11992
Et rendait le compte imparfait :
11994
La chambre, bien cadenassée,
11995
Permettait de laisser l’argent sur le comptoir.
11996
Un beau jour dom Bertrand se mit dans la pensée
11998
D’en faire un sacrifice au liquide manoir.
12000
Quant à moi, lorsque je compare
12001
Les plaisirs de ce Singe à ceux de cet avare,
12002
Je ne sais bonnement auquel donner le prix :
12003
Dom Bertrand gagnerait près de certains esprits ;
12004
Les raisons en seraient trop longues à déduire.
12005
Un jour donc l’animal, qui ne songeait qu’à nuire,
12006
Détachait du monceau, tantôt quelque doublon,
12008
Un jacobus, un ducaton ;
12010
Et puis quelque noble à la rose
12011
Éprouvait son adresse et sa force à jeter
12012
Ces morceaux de métal, qui se font souhaiter
12014
Par les humains sur toute chose.
12015
S’il n’avait entendu son compteur à la fin
12017
Mettre la clef dans la serrure,
12018
Les ducats auraient tous pris le même chemin,
12020
Et couru la même aventure ;
12021
Il les aurait fait tous voler jusqu’au dernier
12022
Dans le gouffre enrichi par maint et maint naufrage.
12023
Dieu veuille préserver maint et maint financier
12025
Qui n’en fait pas meilleur usage !
Les deux Chèvres
12029
Dès que les chèvres ont brouté,
12031
Certain esprit de liberté
12032
Leur fait chercher fortune : elles vont en voyage
12034
Vers les endroits du pâturage
12036
Les moins fréquentés des humains :
12037
Là, s’il est quelque lieu sans route et sans chemins,
12038
Un rocher, quelque mont pendant en précipices,
12039
C’est où ces dames vont promener leurs caprices.
12040
Rien ne peut arrêter cet animal grimpant.
12042
Deux Chèvres donc s’émancipant,
12044
Toutes deux ayant patte blanche,
12045
Quittèrent les bas prés, chacune de sa part :
12046
L’une vers l’autre allait pour quelque bon hasard.
12047
Un ruisseau se rencontre, et pour pont une planche.
12048
Deux belettes à peine auraient passé de front
12050
Sur ce pont :
12051
D’ailleurs, l’onde rapide et le ruisseau profond
12052
Devaient faire trembler de peur ces amazones.
12053
Malgré tant de dangers, l’une de ces personnes
12055
Pose un pied sur la planche, et l’autre en fait autant.
12056
Je m’imagine voir, avec Louis le Grand,
12057
Philippe Quatre qui s’avance
12058
Dans l’île de la Conférence.
12059
Ainsi s’avançaient pas à pas,
12060
Nez à nez, nos aventurières,
12061
Qui, toutes deux étant fort fières,
12062
Vers le milieu du pont ne se voulurent pas
12063
L’une à l’autre céder. Elles avaient la gloire
12064
De compter dans leur race, à ce que dit l’histoire,
12065
L’une, certaine Chèvre, au mérite sans pair,
12066
Dont Polyphème fit présent à Galatée,
12068
Et l’autre la chèvre Amalthée,
12070
Par qui fut nourri Jupiter.
12071
Faute de reculer, leur chute fut commune :
12073
Toutes deux tombèrent dans l’eau.
12075
Cet accident n’est pas nouveau
12077
Dans le chemin de la fortune.
À Monseigneur le Duc de Bourgogne
12081
qui avait demandé à M. de la Fontaine
12082
une fable qui fût nommée
Le Chat et la Souris.
12084
Pour plaire au jeune prince à qui la Renommée
12086
Destine un temple en mes écrits,
12087
Comment composerai-je une fable nommée
12089
Le Chat et la Souris ?
12091
Dois-je représenter dans ces vers une belle
12092
Qui, douce en apparence, et toutefois cruelle,
12093
Va se jouant des cœurs que ses charmes ont pris
12095
Comme le Chat et la Souris ?
12097
Prendrai-je pour sujet les jeux de la Fortune ?
12098
Rien ne lui convient mieux : et c’est chose commune
12099
Que de lui voir traiter ceux qu’on croit ses amis
12101
Comme le Chat fait la Souris.
12103
Introduirai-je un roi qu’entre ses favoris
12104
Elle respecte seul, roi qui fixe sa roue,
12105
Qui n’est point empêché d’un monde d’ennemis,
12106
Et qui des plus puissants, quand il lui plaît, se joue
12108
Comme le Chat de la Souris ?
12110
Mais insensiblement, dans le tour que j’ai pris,
12111
Mon dessein se rencontre ; et, si je ne m’abuse,
12112
Je pourrais tout gâter par de plus longs récits.
12113
Le jeune prince alors se jouerait de ma Muse,
12115
Comme le Chat de la Souris.
Le vieux Chat et la jeune Souris
12119
Une jeune Souris, de peu d’expérience,
12120
Crut fléchir un vieux Chat, implorant sa clémence,
12121
Et payant de raisons le Raminagrobis :
12122
« Laissez-moi vivre : une souris
12123
De ma taille et de ma dépense
12124
Est-elle à charge en ce logis ?
12125
Affamerais-je, à votre avis,
12126
L’hôte et l’hôtesse, et tout leur monde ?
12127
D’un grain de blé je me nourris :
12128
Une noix me rend toute ronde.
12129
À présent je suis maigre ; attendez quelque temps :
12130
Réservez ce repas à messieurs vos enfants. »
12131
Ainsi parlait au Chat la Souris attrapée.
12133
L’autre lui dit : « Tu t’es trompée :
12134
Est-ce à moi que l’on tient de semblables discours ?
12135
Tu gagnerais autant de parler à des sourds.
12137
Chat, et vieux, pardonner ? cela n’arrive guères.
12139
Selon ces lois, descends là-bas,
12141
Meurs, et va-t’en, tout de ce pas,
12143
Haranguer les sœurs filandières :
12144
Mes enfants trouveront assez d’autres repas. »
12146
Il tint parole. Et pour ma fable
12147
Voici le sens moral qui peut y convenir :
12148
La jeunesse se flatte, et croit tout obtenir :
12150
La vieillesse est impitoyable.
Le Cerf malade
12154
En pays pleins de cerfs, un cerf tomba malade.
12156
Incontinent maint camarade
12157
Accourt à son grabat le voir, le secourir,
12158
Le consoler du moins : multitude importune.
12160
« Eh ! messieurs, laissez-moi mourir :
12162
Permettez qu’en forme commune
12163
La Parque m’expédie, et finissez vos pleurs. »
12165
Point du tout : les consolateurs
12166
De ce triste devoir tout au long s’acquittèrent,
12168
Quand il plut à Dieu s’en allèrent :
12170
Ce ne fut pas sans boire un coup,
12171
C’est-à-dire sans prendre un droit de pâturage.
12172
Tout se mit à brouter les bois du voisinage.
12173
La pitance du Cerf en déchut de beaucoup ;
12174
Il ne trouva plus rien à frire :
12175
D’un mal il tomba dans un pire,
12176
Et se vit réduit à la fin
12177
À jeûner et mourir de faim.
12178
Il en coûte à qui vous réclame,
12180
Médecins du corps et de l’âme.
12181
Ô temps, ô mœurs ! j’ai beau crier,
12182
Tout le monde se fait payer.
La Chauve-Souris, le Buisson et le Canard
12186
Le Buisson, le Canard, et la Chauve-Souris,
12188
Voyant tous trois qu’en leur pays
12190
Ils faisaient petite fortune,
12191
Vont trafiquer au loin, et font bourse commune.
12192
Ils avaient des comptoirs, des facteurs, des agents
12194
Non moins soigneux qu’intelligents,
12195
Des registres exacts de mise et de recette.
12197
Tout allait bien, quand leur emplette,
12199
En passant par certains endroits
12201
Remplis d’écueils et fort étroits,
12203
Et de trajet très difficile,
12204
Alla tout emballée au fond des magasins
12206
Qui du Tartare sont voisins.
12207
Notre trio poussa maint regret inutile ;
12209
Ou plutôt il n’en poussa point :
12210
Le plus petit marchand est savant sur ce point.
12211
Pour sauver son crédit, il faut cacher sa perte.
12212
Celle que, par malheur, nos gens avaient soufferte
12213
Ne put se réparer : le cas fut découvert.
12215
Les voilà sans crédit, sans argent, sans ressource,
12217
Prêts à porter le bonnet vert.
12219
Aucun ne leur ouvrit sa bourse.
12220
Et le sort principal, et les gros intérêts,
12222
Et les sergents, et les procès,
12224
Et le créancier à la porte,
12226
Dès devant la pointe du jour
12227
N’occupaient le trio qu’à chercher maint détour
12229
Pour contenter cette cohorte.
12230
Le Buisson accrochait les passants à tous coups.
12231
« Messieurs, leur disait-il, de grâce, apprenez-nous
12233
En quel lieu sont les marchandises
12235
Que certains gouffres nous ont prises. »
12236
Le Plongeon sous les eaux s’en allait les chercher.
12237
L’oiseau Chauve-souris n’osait plus approcher
12239
Pendant le jour nulle demeure :
12241
Suivi de sergents à toute heure,
12243
En des trous il s’allait cacher.
12244
Je connais maint detteur qui n’est ni souris-chauve,
12245
Ni buisson, ni canard, ni dans tel cas tombé,
12246
Mais simple grand seigneur, qui tous les jours se sauve
12248
Par un escalier dérobé.
La querelle des Chiens et des Chats et celle des Chats et des Souris
12252
La Discorde a toujours régné dans l’Univers,
12253
Notre monde en fournit mille exemples divers :
12254
Chez nous cette déesse a plus d’un tributaire.
12256
Commençons par les éléments :
12257
Vous serez étonnés de voir qu’à tous moments
12259
Ils seront appointés contraire.
12261
Outre ces quatre potentats,
12263
Combien d’êtres de tous états
12265
Se font une guerre éternelle !
12267
Autrefois un logis plein de Chiens et de Chats,
12268
Par cent arrêts rendus en forme solennelle,
12270
Vit terminer tous leurs débats.
12271
Le maître ayant réglé leurs emplois, leurs repas,
12272
Et menacé du fouet quiconque aurait querelle,
12273
Ces animaux vivaient entre eux comme cousins.
12274
Cette union si douce, et presque fraternelle,
12276
Édifiait tous les voisins.
12278
Enfin elle cessa. Quelque plat de potage,
12279
Quelque os, par préférence, à quelqu’un d’eux donné,
12280
Fit que l’autre parti s’en vint tout forcené
12282
Représenter un tel outrage.
12283
J’ai vu des chroniqueurs attribuer le cas
12284
Aux passe-droits qu’avait une chienne en gésine.
12286
Quoi qu’il en soit, cet altercas
12287
Mit en combustion la salle et la cuisine ;
12288
Chacun se déclara pour son chat, pour son chien.
12289
On fit un règlement dont les Chats se plaignirent,
12291
Et tout le quartier étourdirent.
12292
Leur avocat disait qu’il fallait bel et bien
12293
Recourir aux arrêts. En vain ils les cherchèrent.
12294
Dans un coin, où d’abord leurs agents les cachèrent ;
12296
Les Souris enfin les mangèrent.
12297
Autre procès nouveau. Le peuple souriquois
12298
En pâtit : maint vieux Chat, fin, subtil, et narquois,
12299
Et d’ailleurs en voulant à toute cette race,
12301
Les guetta, les prit, fit main basse.
12302
Le maître du logis ne s’en trouva que mieux.
12304
J’en reviens à mon dire. On ne voit, sous les Cieux
12305
Nul animal, nul être, aucune créature,
12306
Qui n’ait son opposé : c’est la loi de nature.
12307
D’en chercher la raison, ce sont soins superflus.
12308
Dieu fit bien ce qu’il fit, et je n’en sais pas plus.
12310
Ce que je sais, c’est qu’aux grosses paroles
12311
On en vient, sur un rien, plus des trois quarts du temps.
12312
Humains, il vous faudrait encore à soixante ans
12314
Renvoyer chez les barbacoles.
Le Loup et le Renard
12318
D’où vient que personne en la vie
12319
N’est satisfait de son état ?
12320
Tel voudrait bien être soldat
12321
À qui le soldat porte envie.
12323
Certain Renard voulut, dit-on,
12324
Se faire loup. Eh ! qui peut dire
12325
Que pour le métier de mouton
12326
Jamais aucun loup ne soupire ?
12328
Ce qui m’étonne est qu’à huit ans
12329
Un prince en fable ait mis la chose,
12330
Pendant que sous mes cheveux blancs
12331
Je fabrique à force de temps
12332
Des vers moins sensés que sa prose.
12333
Les traits dans sa fable semés
12334
Ne sont en l’ouvrage du poète
12335
Ni tous ni si bien exprimés :
12336
Sa louange en est plus complète.
12338
De la chanter sur la musette,
12339
C’est mon talent ; mais je m’attends
12340
Que mon héros, dans peu de temps,
12341
Me fera prendre la trompette.
12342
Je ne suis pas un grand prophète :
12343
Cependant je lis dans les cieux
12344
Que bientôt ses faits glorieux
12345
Demanderont plusieurs Homères ;
12346
Et ce temps-ci n’en produit guères.
12347
Laissant à part tous ces mystères,
12348
Essayons de conter la fable avec succès.
12350
Le Renard dit au Loup : « Notre cher, pour tous mets
12351
J’ai souvent un vieux coq, ou de maigres poulets :
12353
C’est une viande qui me lasse.
12354
Tu fais meilleure chère avec moins de hasard :
12355
J’approche des maisons ; tu te tiens à l’écart.
12356
Apprends-moi ton métier, camarade, de grâce ;
12358
Rends-moi le premier de ma race
12359
Qui fournisse son croc de quelque mouton gras :
12360
Tu ne me mettras point au nombre des ingrats.
12362
– Je le veux, dit le Loup : il m’est mort un mien frère,
12363
Allons prendre sa peau, tu t’en revêtiras. »
12364
Il vint ; et le Loup dit : « Voici comme il faut faire,
12365
Si tu veux écarter les mâtins du troupeau. »
12367
Le Renard, ayant mis la peau,
12368
Répétait les leçons que lui donnait son maître.
12369
D’abord il s’y prit mal, puis un peu mieux, puis bien.
12371
Puis enfin il n’y manqua rien.
12372
À peine il fut instruit autant qu’il pouvait l’être,
12373
Qu’un troupeau s’approcha. Le nouveau loup y court
12374
Et répand la terreur dans les lieux d’alentour.
12376
Tel, vêtu des armes d’Achille,
12377
Patrocle mit l’alarme au camp et dans la ville :
12378
Mères, brus et vieillards, au temple couraient tous.
12379
L’ost au peuple bêlant crut voir cinquante loups :
12380
Chien, berger et troupeau, tout fuit vers le village,
12381
Et laisse seulement une brebis pour gage.
12382
Le larron s’en saisit. À quelque pas de là
12383
Il entendit chanter un coq du voisinage.
12384
Le disciple aussitôt droit au coq s’en alla,
12386
Jetant bas sa robe de classe,
12388
Oubliant les brebis, les leçons, le régent,
12390
Et courant d’un pas diligent.
12392
Que sert-il qu’on se contrefasse ?
12393
Prétendre ainsi changer est une illusion :
12395
L’on reprend sa première trace
12397
À la première occasion.
12399
De votre esprit, que nul autre n’égale,
12400
Prince, ma Muse tient tout entier ce projet :
12402
Vous m’avez donné le sujet,
12404
Le dialogue, et la morale.
L’Écrevisse et sa Fille
12408
Les Sages quelquefois, ainsi que l’Écrevisse,
12409
Marchent à reculons, tournent le dos au port.
12410
C’est l’art des matelots : c’est aussi l’artifice
12411
De ceux qui, pour couvrir quelque puissant effort,
12412
Envisagent un point directement contraire,
12413
Et font vers ce lieu-là courir leur adversaire.
12414
Mon sujet est petit, cet accessoire est grand :
12415
Je pourrais l’appliquer à certain conquérant
12416
Qui tout seul déconcerte une ligue à cent têtes.
12417
Ce qu’il n’entreprend pas, et ce qu’il entreprend,
12418
N’est d’abord qu’un secret, puis devient des conquêtes.
12419
En vain l’on a les yeux sur ce qu’il veut cacher,
12420
Ce sont arrêts du Sort qu’on ne peut empêcher :
12421
Le torrent à la fin devient insurmontable.
12422
Cent dieux sont impuissants contre un seul Jupiter.
12423
Louis et le Destin me semblent de concert
12424
Entraîner l’Univers. Venons à notre fable.
12426
Mère Écrevisse un jour à sa fille disait :
12427
« Comme tu vas, bon Dieu ! ne peux-tu marcher droit ?
12429
– Et comme vous allez vous-même ! dit la fille :
12430
Puis-je autrement marcher que ne fait ma famille ?
12431
Veut-on que j’aille droit quand on y va tortu ? »
12433
Elle avait raison : la vertu
12435
De tout exemple domestique
12437
Est universelle, et s’applique
12438
En bien, en mal, en tout ; fait des sages, des sots ;
12439
Beaucoup plus de ceux-ci. Quant à tourner le dos
12440
À son but, j’y reviens ; la méthode en est bonne,
12442
Surtout au métier de Bellone :
12444
Mais il faut le faire à propos.
L’Aigle et la Pie
12448
L’Aigle, reine des airs, avec Margot la pie,
12449
Différentes d’humeur, de langage, et d’esprit
12451
Et d’habit,
12453
Traversaient un bout de prairie.
12454
Le hasard les assemble en un coin détourné.
12455
L’Agasse eut peur, mais l’Aigle, ayant fort bien dîné,
12456
La rassure, et lui dit : « Allons de compagnie :
12457
Si le maître des Dieux assez souvent s’ennuie,
12459
Lui qui gouverne l’Univers,
12460
J’en puis bien faire autant, moi qu’on sait qui le sers.
12461
Entretenez-moi donc, et sans cérémonie. »
12462
Caquet-bon-bec alors de jaser au plus dru,
12463
Sur ceci, sur cela, sur tout. L’homme d’Horace,
12464
Disant le bien, le mal, à travers champs, n’eût su
12465
Ce qu’en fait de babil y savait notre Agasse.
12466
Elle offre d’avertir de tout ce qui se passe,
12468
Sautant, allant de place en place,
12469
Bon espion, Dieu sait. Son offre ayant déplu,
12471
L’Aigle lui dit tout en colère :
12473
« Ne quittez point votre séjour,
12474
Caquet-bon-bec, ma mie : adieu ; je n’ai que faire
12476
D’une babillarde à ma cour :
12478
C’est un fort méchant caractère. »
12480
Margot ne demandait pas mieux.
12482
Ce n’est pas ce qu’on croit que d’entrer chez les Dieux :
12483
Cet honneur a souvent de mortelles angoisses.
12484
Rediseurs, espions, gens à l’air gracieux,
12485
Au cœur tout différent, s’y rendent odieux,
12486
Quoiqu’ainsi que la Pie il faille dans ces lieux
12488
Porter habit de deux paroisses.
Le Milan, le Roi, et le Chasseur
12492
À son Altesse Sérénissime Monseigneur le Prince de Conti
12494
Comme les Dieux sont bons, ils veulent que les Rois
12496
Le soient aussi : c’est l’indulgence
12498
Qui fait le plus beau de leurs droits,
12500
Non les douceurs de la vengeance :
12501
Prince, c’est votre avis. On sait que le courroux
12502
S’éteint en votre cœur sitôt qu’on l’y voit naître.
12503
Achille, qui du sien ne put se rendre maître,
12505
Fut par là moins Héros que vous.
12506
Ce titre n’appartient qu’à ceux d’entre les hommes
12507
Qui, comme en l’âge d’or, font cent biens ici-bas.
12508
Peu de grands sont nés tels en cet âge où nous sommes :
12509
L’Univers leur sait gré du mal qu’ils ne font pas.
12511
Loin que vous suiviez ces exemples,
12512
Mille actes généreux vous promettent des temples.
12513
Apollon, citoyen de ces augustes lieux,
12514
Prétend y célébrer votre nom sur sa lyre.
12516
Je sais qu’on vous attend dans le palais des Dieux :
12517
Un siècle de séjour doit ici vous suffire.
12518
Hymen veut séjourner tout un siècle chez vous.
12520
Puissent ses plaisirs les plus doux
12522
Vous composer des destinées
12524
Par ce temps à peine bornées !
12525
Et la Princesse et vous n’en méritez pas moins.
12527
J’en prends ses charmes pour témoins ;
12529
Pour témoins j’en prends les merveilles
12530
Par qui le Ciel, pour vous prodigue en ses présents,
12531
De qualités qui n’ont qu’en vous seuls leurs pareilles
12533
Voulut orner vos jeunes ans.
12534
Bourbon de son esprit ces grâces assaisonne,
12536
Le Ciel joignit en sa personne
12538
Ce qui sait se faire estimer
12540
À ce qui sait se faire aimer :
12541
Il ne m’appartient pas d’étaler votre joie ;
12543
Je me tais donc, et vais rimer
12545
Ce que fit un oiseau de proie.
12547
Un Milan, de son nid antique possesseur,
12549
Étant pris vif par un Chasseur,
12551
D’en faire au Prince un don cet homme se propose.
12552
La rareté du fait donnait prix à la chose,
12553
L’oiseau, par le Chasseur humblement présenté,
12555
Si ce conte n’est apocryphe,
12557
Va tout droit imprimer sa griffe
12559
Sur le nez de Sa Majesté.
12560
– Quoi ! sur le nez du Roi ? – Du Roi même en personne.
12561
– Il n’avait donc alors ni sceptre ni couronne ?
12562
– Quand il en aurait eu, ç’aurait été tout un :
12563
Le nez royal fut pris comme un nez du commun.
12564
Dire des courtisans les clameurs et la peine
12565
Serait se consumer en efforts impuissants.
12566
Le Roi n’éclata point : les cris sont indécents
12568
À la Majesté souveraine.
12569
L’oiseau garda son poste : on ne put seulement
12571
Hâter son départ d’un moment.
12572
Son maître le rappelle, et crie, et se tourmente,
12573
Lui présente le leurre, et le poing ; mais en vain.
12575
On crut que jusqu’au lendemain
12576
Le maudit animal à la serre insolente
12578
Nicherait là malgré le bruit,
12579
Et sur le nez sacré voudrait passer la nuit.
12581
Tâcher de l’en tirer irritait son caprice.
12582
Il quitte enfin le Roi, qui dit : « Laissez aller
12583
Ce Milan, et celui qui m’a cru régaler.
12584
Ils se sont acquittés tous deux de leur office,
12585
L’un en milan, et l’autre en citoyen des bois :
12586
Pour moi, qui sais comment doivent agir les Rois,
12588
Je les affranchis du supplice. »
12589
Et la cour d’admirer. Les courtisans ravis,
12590
Élèvent de tels faits, par eux si mal suivis :
12591
Bien peu, même des Rois, prendraient un tel modèle ;
12593
Et le veneur l’échappa belle,
12594
Coupable seulement, tant lui que l’animal,
12595
D’ignorer le danger d’approcher trop du maître.
12597
Ils n’avaient appris à connaître
12598
Que les hôtes des bois : était-ce un si grand mal ?
12600
Pilpay fait près du Gange arriver l’aventure.
12602
Là, nulle humaine Créature
12603
Ne touche aux animaux pour leur sang épancher :
12604
Le Roi même ferait scrupule d’y toucher.
12605
« Savons-nous, disent-ils, si cet oiseau de proie
12607
N’était point au siège de Troie ?
12608
Peut-être y tint-il lieu d’un prince ou d’un héros
12610
Des plus huppés et des plus hauts :
12611
Ce qu’il fut autrefois il pourra l’être encore.
12613
Nous croyons, après Pythagore,
12614
Qu’avec les animaux de forme nous changeons :
12616
Tantôt milans, tantôt pigeons,
12618
Tantôt humains, puis volatiles
12620
Ayant dans les airs leurs familles. »
12622
Comme l’on conte en deux façons
12623
L’accident du Chasseur, voici l’autre manière.
12625
Un certain fauconnier ayant pris, ce dit-on,
12626
À la chasse un Milan (ce qui n’arrive guère),
12628
En voulut au Roi faire un don,
12630
Comme de chose singulière :
12631
Ce cas n’arrive pas quelquefois en cent ans ;
12632
C’est le non plus ultra de la fauconnerie.
12633
Ce Chasseur perce donc un gros de courtisans,
12634
Plein de zèle, échauffé, s’il le fut de sa vie.
12636
Par ce parangon des présents
12638
Il croyait sa fortune faite :
12640
Quand l’animal porte-sonnette,
12642
Sauvage encore et tout grossier,
12644
Avec ses ongles tout d’acier,
12645
Prend le nez du Chasseur, happe le pauvre sire.
12647
Lui de crier ; chacun de rire,
12648
Monarque et courtisans. Qui n’eût ri ? Quant à moi,
12649
Je n’en eusse quitté ma part pour un empire.
12651
Qu’un pape rie, en bonne foi
12652
Je ne l’ose assurer ; mais je tiendrais un roi
12654
Bien malheureux, s’il n’osait rire :
12655
C’est le plaisir des Dieux. Malgré son noir souci,
12656
Jupiter et le peuple immortel rit aussi.
12657
Il en fit des éclats, à ce que dit l’histoire,
12658
Quand Vulcain, clopinant, lui vint donner à boire.
12659
Que le peuple immortel se montrât sage, ou non,
12660
J’ai changé mon sujet avec juste raison ;
12662
Car, puisqu’il s’agit de morale,
12663
Que nous eût du Chasseur l’aventure fatale
12664
Enseigné de nouveau ? L’on a vu de tout temps
12665
Plus de sots fauconniers que de rois indulgents.
Le Renard, les Mouches, et le Hérisson
12669
Aux traces de son sang un vieux hôte des bois,
12671
Renard fin, subtil et matois,
12672
Blessé par des chasseurs et tombé dans la fange,
12673
Autrefois attira ce parasite ailé
12675
Que nous avons mouche appelé.
12676
Il accusait les Dieux, et trouvait fort étrange
12677
Que le Sort à tel point le voulût affliger,
12679
Et le fit aux mouches manger.
12680
« Quoi ! se jeter sur moi, sur moi le plus habile
12682
De tous les hôtes des forêts !
12683
Depuis quand les renards sont-ils un si bon mets ?
12684
Et que me sert ma queue ? est-ce un poids inutile ?
12685
Va ! le Ciel te confonde, animal importun !
12687
Que ne vis-tu sur le commun ? »
12689
Un Hérisson du voisinage,
12691
Dans mes vers nouveau personnage,
12692
Voulut le délivrer de l’importunité
12694
Du peuple plein d’avidité.
12695
« Je les vais de mes dards enfiler par centaines,
12697
Voisin Renard, dit-il, et terminer tes peines.
12698
– Garde-t’en bien, dit l’autre ; ami, ne le fais pas.
12699
Laisse-les, je te prie, achever leurs repas.
12700
Ces animaux sont soûls ; une troupe nouvelle
12701
Viendrait fondre sur moi, plus âpre et plus cruelle. »
12702
Nous ne trouvons que trop de mangeurs ici-bas :
12703
Ceux-ci sont courtisans, ceux-là sont magistrats.
12704
Aristote appliquait cet apologue aux hommes.
12706
Les exemples en sont communs,
12708
Surtout au pays où nous sommes.
12709
Plus telles gens sont pleins, moins ils sont importuns.
L’Amour et la Folie
12713
Tout est mystère dans l’Amour,
12714
Ses flèches, son carquois, son flambeau, son enfance :
12716
Ce n’est pas l’ouvrage d’un jour
12718
Que d’épuiser cette science.
12719
Je ne prétends donc point tout expliquer ici :
12720
Mon but est seulement de dire, à ma manière,
12722
Comment l’aveugle que voici
12723
(C’est un Dieu), comment, dis-je, il perdit la lumière :
12724
Quelle suite eut ce mal, qui peut-être est un bien ;
12725
J’en fais juge un amant, et ne décide rien.
12727
La Folie et l’Amour jouaient un jour ensemble :
12728
Celui-ci n’était pas encore privé des yeux.
12729
Une dispute vint : l’Amour veut qu’on assemble
12731
Là-dessus le conseil des Dieux ;
12733
L’autre n’eut pas la patience ;
12735
Elle lui donne un coup si furieux,
12737
Qu’il en perd la clarté des cieux.
12739
Vénus en demande vengeance.
12741
Femme et mère, il suffit pour juger de ses cris :
12743
Les Dieux en furent étourdis,
12745
Et Jupiter, et Némésis,
12746
Et les Juges d’Enfer ; enfin toute la bande.
12747
Elle représenta l’énormité du cas ;
12748
Son fils, sans un bâton, ne pouvait faire un pas :
12749
Nulle peine n’était pour ce crime assez grande :
12750
Le dommage devait être aussi réparé.
12752
Quand on eut bien considéré
12753
L’intérêt du public, celui de la patrie,
12754
Le résultat enfin de la suprême cour
12756
Fut de condamner la Folie
12758
À servir de guide à l’Amour.
Le Corbeau, la Gazelle, la Tortue et le Rat
12762
À Madame de la Sablière
12764
Je vous gardais un temple dans mes vers :
12765
Il n’eût fini qu’avecque l’Univers.
12766
Déjà ma main en fondait la durée
12767
Sur ce bel Art qu’ont les Dieux inventé,
12768
Et sur le nom de la Divinité
12769
Que dans ce temple on aurait adorée.
12770
Sur le portail j’aurais ces mots écrits
12771
Palais sacré de la déesse Iris ;
12772
Non celle-là qu’a Junon à ses gages ;
12773
Car Junon même et le maître des Dieux
12774
Serviraient l’autre, et seraient glorieux
12775
Du seul honneur de porter ses messages.
12776
L’apothéose à la voûte eût paru ;
12777
Là, tout l’Olympe en pompe eût été vu
12778
Plaçant Iris sous un dais de lumière.
12779
Les murs auraient amplement contenu
12780
Toute sa vie ; agréable matière,
12782
Mais peu féconde en ces événements
12783
Qui des États font les renversements.
12784
Au fond du temple eût été son image :
12785
Avec ses traits, son souris, ses appas,
12786
Son art de plaire et de n’y penser pas,
12787
Ses agréments à qui tout rend hommage.
12788
J’aurais fait voir à ses pieds des mortels
12789
Et des héros, des demi-dieux encore,
12790
Même des dieux : ce que le monde adore
12791
Vient quelquefois parfumer ses autels.
12792
J’eusse en ses yeux fait briller de son âme
12793
Tous les trésors, quoique imparfaitement :
12794
Car ce cœur vif et tendre infiniment,
12795
Pour ses amis, et non point autrement ;
12796
Car cet esprit, qui, né du firmament,
12797
A beauté d’homme avec grâces de femme,
12798
Ne se peut pas, comme on veut exprimer.
12799
Ô vous, Iris, qui savez tout charmer,
12800
Qui savez plaire en un degré suprême,
12801
Vous que l’on aime à l’égal de soi-même
12802
(Ceci soit dit sans nul soupçon d’amour ;
12803
Car c’est un mot banni de votre cour,
12804
Laissons-le donc), agréez que ma Muse
12806
Ce que chez vous nous voyons estimer
12807
Achève un jour cette ébauche confuse.
12808
J’en ai placé l’idée et le projet,
12809
Pour plus de grâce, au devant d’un sujet
12810
Où l’amitié donne de telles marques,
12811
Et d’un tel prix, que leur simple récit
12812
Peut quelque temps amuser votre esprit.
12813
Non que ceci se passe entre monarques :
12814
N’est pas un roi qui ne sait point aimer :
12815
C’est un mortel qui sait mettre sa vie
12816
Pour son ami. J’en vois peu de si bons.
12817
Quatre animaux, vivants de compagnie,
12818
Vont aux humains en donner des leçons.
12820
La Gazelle, le Rat, le Corbeau, la Tortue,
12821
Vivaient ensemble unis : douce société.
12822
Le choix d’une demeure aux humains inconnue
12824
Assurait leur félicité.
12825
Mais quoi ! l’homme découvre enfin toutes retraites.
12827
Soyez au milieu des déserts,
12829
Au fond des eaux, en haut des airs,
12830
Vous n’éviterez point ses embûches secrètes.
12831
La Gazelle s’allait ébattre innocemment,
12833
Quand un chien, maudit instrument
12835
Du plaisir barbare des hommes,
12836
Vint sur l’herbe éventer les traces de ses pas.
12837
Elle fuit. Et le Rat, à l’heure du repas
12838
Dit aux amis restants : « D’où vient que nous ne sommes
12840
Aujourd’hui que trois conviés ?
12841
La Gazelle déjà nous a-t-elle oubliés ? »
12842
À ces paroles, la Tortue
12843
S’écrie, et dit : « Ah ! si j’étais
12844
Comme un corbeau d’ailes pourvue,
12845
Tout de ce pas je m’en irais
12846
Apprendre au moins quelle contrée,
12847
Quel accident tient arrêtée
12848
Notre compagne au pied léger ;
12849
Car, à l’égard du cœur, il en faut mieux juger. »
12851
Le Corbeau part à tire d’aile :
12852
Il aperçoit de loin l’imprudente Gazelle
12854
Prise au piège, et se tourmentant.
12855
Il retourne avertir les autres à l’instant ;
12856
Car, de lui demander quand, pourquoi, ni comment
12858
Ce malheur est tombé sur elle,
12859
Et perdre en vains discours cet utile moment,
12861
Comme eût fait un maître d’école,
12863
Il avait trop de jugement.
12865
Le Corbeau donc vole et revole.
12867
Sur son rapport les trois amis
12869
Tiennent conseil. Deux sont d’avis
12871
De se transporter sans remise
12873
Aux lieux où la Gazelle est prise.
12874
« L’autre, dit le Corbeau, gardera le logis :
12875
Avec son marcher lent, quand arriverait-elle ?
12877
Après la mort de la Gazelle. »
12878
Ces mots à peine dits, ils s’en vont secourir
12880
Leur chère et fidèle compagne,
12882
Pauvre chevrette de montagne.
12884
La Tortue y voulut courir :
12886
La voilà comme eux en campagne,
12887
Maudissant ses pieds courts avec juste raison,
12888
Et la nécessité de porter sa maison.
12889
Rongemaille (le Rat eut à bon droit ce nom)
12890
Coupe les nœuds du lacs : on peut penser la joie.
12891
Le chasseur vient, et dit : « Qui m’a ravi ma proie ? »
12892
Rongemaille, à ces mots, se retire en un trou,
12893
Le Corbeau sur un arbre, en un bois la Gazelle :
12895
Et le chasseur à demi fou
12897
De n’en avoir nulle nouvelle,
12899
Aperçoit la Tortue, et retient son courroux.
12901
« D’où vient, dit-il, que je m’effraie ?
12902
Je veux qu’à mon souper celle-ci me défraie. »
12903
Il la mit dans son sac. Elle eût payé pour tous,
12904
Si le Corbeau n’en eût averti la Chevrette.
12906
Celle-ci, quittant sa retraite,
12907
Contrefait la boiteuse, et vient se présenter.
12909
L’homme de suivre, et de jeter
12910
Tout ce qui lui pesait : si bien que Rongemaille
12911
Autour des nœuds du sac tant opère et travaille
12913
Qu’il délivre encore l’autre sœur,
12914
Sur qui s’était fondé le souper du chasseur.
12916
Pilpay conte qu’ainsi la chose s’est passée.
12917
Pour peu que je voulusse invoquer Apollon,
12918
J’en ferais, pour vous plaire, un ouvrage aussi long
12920
Que l’Iliade ou l’Odyssée.
12921
Rongemaille ferait le principal héros,
12922
Quoique à vrai dire ici chacun soit nécessaire.
12923
Porte-maison l’Infante y tient de tels propos,
12925
Que Monsieur du Corbeau va faire
12926
Office d’espion, et puis de messager.
12927
La Gazelle a d’ailleurs l’adresse d’engager
12929
Le chasseur à donner du temps à Rongemaille.
12931
Ainsi chacun en son endroit
12933
S’entremet, agite, et travaille.
12934
À qui donner le prix ? Au cœur si l’on m’en croit.
12935
Que n’ose et que ne peut l’amitié violente !
12936
Cet autre sentiment que l’on appelle amour
12937
Mérite moins d’honneurs ; cependant chaque jour
12939
Je le célèbre et je le chante.
12940
Hélas ! il n’en rend pas mon âme plus contente.
12941
Vous protégez sa sœur, il suffit ; et mes vers
12942
Vont s’engager pour elle à des tons tout divers.
12943
Mon maître était l’Amour : j’en vais servir un autre,
12945
Et porter par tout l’Univers
12947
Sa gloire aussi bien que la vôtre.
La Forêt et le Bûcheron
12951
Un Bûcheron venait de rompre ou d’égarer
12952
Le bois dont il avait emmanché sa cognée.
12953
Cette perte ne put sitôt se réparer
12954
Que la Forêt n’en fût quelque temps épargnée.
12956
L’Homme enfin la prie humblement
12958
De lui laisser tout doucement
12960
Emporter une unique branche,
12962
Afin de faire un autre manche :
12963
Il irait employer ailleurs son gagne-pain ;
12964
Il laisserait debout maint chêne et maint sapin
12965
Dont chacun respectait la vieillesse et les charmes.
12966
L’innocente forêt lui fournit d’autres armes.
12967
Elle en eut du regret. Il emmanche son fer :
12969
Le misérable ne s’en sert
12971
Qu’à dépouiller sa bienfaitrice
12973
De ses principaux ornements.
12975
Elle gémit à tous moments :
12977
Son propre don fait son supplice.
12979
Voilà le train du monde et de ses sectateurs :
12980
On s’y sert du bienfait contre les bienfaiteurs.
12981
Je suis las d’en parler. Mais que de doux ombrages
12983
Soient exposés à ces outrages,
12985
Qui ne se plaindrait là-dessus ?
12986
Hélas ! j’ai beau crier et me rendre incommode,
12988
L’ingratitude et les abus
12990
N’en seront pas moins à la mode.
Le Renard, le Loup, et le Cheval
12994
Un Renard, jeune encore, quoique des plus madrés,
12995
Vit le premier cheval qu’il eût vu de sa vie.
12996
Il dit à certain Loup, franc novice : « Accourez,
12998
Un animal paît dans nos prés,
12999
Beau, grand ; j’en ai la vue encore toute ravie.
13000
– Est-il plus fort que nous ? dit le Loup en riant :
13002
Fais-moi son portrait, je te prie.
13003
– Si j’étais quelque peintre ou quelque étudiant,
13004
Repartit le Renard, j’avancerais la joie
13006
Que vous aurez en le voyant.
13007
Mais venez, que sait-on ? peut-être est-ce une proie
13009
Que la Fortune nous envoie. »
13010
Ils vont ; et le Cheval, qu’à l’herbe on avait mis,
13011
Assez peu curieux de semblables amis,
13012
Fut presque sur le point d’enfiler la venelle.
13013
« Seigneur, dit le Renard, vos humbles serviteurs
13014
Apprendraient volontiers comment on vous appelle. »
13015
Le Cheval, qui n’était dépourvu de cervelle,
13016
Leur dit : « Lisez mon nom, vous le pouvez, messieurs :
13018
Mon cordonnier l’a mis autour de ma semelle. »
13019
Le Renard s’excusa sur son peu de savoir.
13020
« Mes parents, reprit-il, ne m’ont point fait instruire ;
13021
Ils sont pauvres ; et n’ont qu’un trou pour tout avoir ;
13022
Ceux du Loup, gros messieurs, l’ont fait apprendre à lire
13024
Le Loup, par ce discours flatté,
13026
S’approcha. Mais sa vanité
13027
Lui coûta quatre dents : le Cheval lui desserre
13028
Un coup ; et haut le pied. Voilà mon Loup par terre
13030
Mal en point, sanglant, et gâté.
13031
« Frère, dit le Renard, ceci nous justifie
13033
Ce que m’ont dit des gens d’esprit :
13034
Cet animal vous a sur la mâchoire écrit
13035
Que de tout inconnu le Sage se méfie. »
Le Renard et les Poulets d’Inde
13039
Contre les assauts d’un Renard
13040
Un arbre à des Dindons servait de citadelle.
13041
Le perfide ayant fait tout le tour du rempart,
13043
Et vu chacun en sentinelle,
13044
S’écria : « Quoi ! ces gens se moqueront de moi !
13045
Eux seuls seront exempts de la commune loi !
13046
Non, par tous les Dieux, non. » Il accomplit son dire.
13047
La lune, alors luisant, semblait contre le Sire
13048
Vouloir favoriser la dindonnière gent.
13049
Lui, qui n’était novice au métier d’assiégeant,
13050
Eut recours à son sac de ruses scélérates,
13051
Feignit vouloir gravir, se guinda sur ses pattes,
13052
Puis contrefit le mort, puis le ressuscité.
13054
Arlequin n’eût exécuté
13056
Tant de différents personnages.
13057
Il élevait sa queue, il la faisait briller,
13059
Et cent mille autres badinages.
13060
Pendant quoi nul dindon n’eût osé sommeiller
13061
L’ennemi les lassait en leur tenant la vue
13063
Sur même objet toujours tendue.
13064
Les pauvres gens étant à la longue éblouis,
13065
Toujours il en tombait quelqu’un : autant de pris
13066
Autant de mis à part : près de moitié succombe.
13067
Le compagnon les porte en son garde-manger.
13069
Le trop d’attention qu’on a pour le danger
13071
Fait le plus souvent qu’on y tombe.
Le Singe
13075
Il est un Singe dans Paris
13076
À qui l’on avait donné femme :
13077
Singe en effet d’aucuns maris,
13078
Il la battait. La pauvre dame
13079
En a tant soupiré, qu’enfin elle n’est plus.
13080
Leur fils se plaint d’étrange sorte,
13081
Il éclate en cris superflus :
13082
Le père en rit, sa femme est morte ;
13083
Il a déjà d’autres amours
13084
Que l’on croit qu’il battra toujours ;
13085
Il hante la taverne, et souvent il s’enivre.
13087
N’attendez rien de bon du peuple imitateur,
13089
Qu’il soit singe ou qu’il fasse un livre :
13091
La pire espèce, c’est l’auteur.
Le Philosophe scythe
13095
Un Philosophe austère, et né dans la Scythie,
13096
Se proposant de suivre une plus douce vie,
13097
Voyagea chez les Grecs, et vit en certains lieux
13098
Un Sage assez semblable au vieillard de Virgile,
13099
Homme égalant les Rois, homme approchant des Dieux,
13100
Et, comme ces derniers satisfait et tranquille.
13101
Son bonheur consistait aux beautés d’un jardin.
13102
Le Scythe l’y trouva qui, la serpe à la main,
13103
De ses arbres à fruit retranchait l’inutile,
13104
Ébranchait, émondait, ôtait ceci, cela,
13106
Corrigeant partout la Nature,
13107
Excessive à payer ses soins avec usure.
13109
Le Scythe alors lui demanda :
13110
Pourquoi cette ruine. Était-il d’homme sage
13111
De mutiler ainsi ces pauvres habitants ?
13112
« Quittez-moi votre serpe, instrument de dommage ;
13114
Laissez agir la faux du Temps :
13115
Ils iront assez tôt border le noir rivage.
13116
– J’ôte le superflu, dit l’autre ; et l’abattant,
13118
Le reste en profite d’autant. »
13119
Le Scythe, retourné dans sa triste demeure,
13120
Prend la serpe à son tour, coupe et taille à toute heure ;
13121
Conseille à ses voisins, prescrit à ses amis
13123
Un universel abatis.
13124
Il ôte de chez lui les branches les plus belles,
13125
Il tronque son verger contre toute raison,
13127
Sans observer temps ni saison,
13129
Lunes ni vieilles ni nouvelles.
13130
Tout languit et tout meurt. Ce Scythe exprime bien
13132
Un indiscret stoïcien :
13134
Celui-ci retranche de l’âme
13135
Désirs et passions, le bon et le mauvais,
13137
Jusqu’aux plus innocents souhaits.
13138
Contre de telles gens, quant à moi, je réclame.
13139
Ils ôtent à nos cœurs le principal ressort ;
13140
Ils font cesser de vivre avant que l’on soit mort.
L’Éléphant et le Singe de Jupiter
13144
Autrefois l’Éléphant et le Rhinocéros,
13145
En dispute du pas et des droits de l’Empire,
13146
Voulurent terminer la querelle en champ clos.
13147
Le jour en était pris, quand quelqu’un vint leur dire
13149
Que le Singe de Jupiter,
13150
Portant un caducée, avait paru dans l’air.
13151
Ce Singe avait nom Gille, à ce que dit l’histoire.
13153
Aussitôt l’Éléphant de croire
13155
Qu’en qualité d’ambassadeur
13157
Il venait trouver Sa Grandeur.
13159
Tout fier de ce sujet de gloire,
13160
Il attend maître Gille, et le trouve un peu lent
13162
À lui présenter sa créance.
13164
Maître Gille enfin, en passant,
13166
Va saluer son Excellence.
13167
L’autre était préparé sur la légation ;
13169
Mais pas un mot. L’attention
13170
Qu’il croyait que les Dieux eussent à sa querelle
13171
N’agitait pas encore chez eux cette nouvelle.
13173
Qu’importe à ceux du firmament
13175
Qu’on soit mouche ou bien éléphant ?
13176
Il se vit donc réduit à commencer lui-même.
13177
« Mon cousin Jupiter, dit-il, verra dans peu
13178
Un assez beau combat, de son trône suprême ;
13180
Toute sa cour verra beau jeu.
13181
– Quel combat ? » dit le Singe avec un front sévère.
13182
L’Éléphant repartit : « Quoi ! vous ne savez pas
13183
Que le Rhinocéros me dispute le pas ;
13184
Qu’Éléphantide a guerre avecque Rhinocère ?
13185
Vous connaissez ces lieux, ils ont quelque renom.
13186
– Vraiment je suis ravi d’en apprendre le nom,
13187
Repartit maître Gille : on ne s’entretient guère
13188
De semblables sujets dans nos vastes lambris. »
13190
L’Éléphant, honteux et surpris,
13191
Lui dit : « Et parmi nous que venez-vous donc faire ?
13192
– Partager un brin d’herbe entre quelques fourmis :
13193
Nous avons soin de tout. Et quant à votre affaire,
13194
On n’en dit rien encore dans le conseil des Dieux :
13195
Les petits et les grands sont égaux à leurs yeux. »
Un Fou et un Sage
13199
Certain Fou poursuivait à coups de pierre un Sage.
13200
Le Sage se retourne, et lui dit : « Mon ami,
13201
C’est fort bien fait à toi, reçois cet écu-ci.
13202
Tu fatigues assez pour gagner davantage ;
13203
Toute peine, dit-on, est digne de loyer :
13204
Vois cet homme qui passe, il a de quoi payer ;
13205
Adresse-lui tes dons, ils auront leur salaire. »
13206
Amorcé par le gain, notre Fou s’en va faire
13208
Même insulte à l’autre bourgeois.
13209
On ne le paya pas en argent cette fois.
13210
Maint estafier accourt : on vous happe notre homme,
13212
On vous l’échine, on vous l’assomme.
13214
Auprès des Rois il est de pareils fous :
13215
À vos dépens ils font rire le maître.
13216
Pour réprimer leur babil, irez-vous
13217
Les maltraiter ? Vous n’êtes pas peut-être
13218
Assez puissant. Il faut les engager
13219
À s’adresser à qui peut se venger.
Le Renard anglais
13223
À Madame Harvey
13225
Le bon cœur est chez vous compagnon du bon sens
13226
Avec cent qualités trop longues à déduire,
13227
Une noblesse d’âme, un talent pour conduire
13229
Et les affaires et les gens,
13230
Une humeur franche et libre, et le don d’être amie
13231
Malgré Jupiter même et les temps orageux.
13232
Tout cela méritait un éloge pompeux :
13233
Il en eût été moins selon votre génie ;
13234
La pompe vous déplaît, l’éloge vous ennuie.
13235
J’ai donc fait celui-ci court et simple. Je veux
13237
Y coudre encore un mot ou deux
13239
En faveur de votre patrie :
13240
Vous l’aimez. Les Anglais pensent profondément ;
13241
Leur esprit, en cela, suit leur tempérament.
13242
Creusant dans les sujets, et forts d’expériences,
13243
Ils étendent partout l’empire des sciences.
13244
Je ne dis point ceci pour vous faire ma cour :
13246
Vos gens à pénétrer l’emportent sur les autres ;
13248
Même les chiens de leur séjour
13250
Ont meilleur nez que n’ont les nôtres.
13251
Vos renards sont plus fins ; je m’en vais le prouver.
13253
Par un d’eux, qui, pour se sauver
13255
Mit en usage un stratagème
13256
Non encore pratiqué, des mieux imaginés.
13257
Le scélérat, réduit en un péril extrême,
13258
Et presque mis à bout par ces chiens au bon nez,
13260
Passa près d’un patibulaire :
13262
Là, des animaux ravissants,
13263
Blaireaux, renards, hiboux, race encline à mal faire,
13264
Pour l’exemple pendus, instruisaient les passants.
13265
Leur confrère, aux abois, entre ces morts s’arrange.
13266
Je crois voir Annibal qui, pressé des Romains
13267
Met leurs chefs en défaut, ou leur donne le change,
13268
Et sait, en vieux Renard, s’échapper de leurs mains.
13270
Les chefs de meute, parvenues
13271
À l’endroit où pour mort le traître se pendit,
13272
Remplirent l’air de cris : leur maître les rompit,
13273
Bien que de leurs abois ils perçassent les nues.
13275
Il ne put soupçonner ce tour assez plaisant.
13276
« Quelque terrier, dit-il, a sauvé mon galant ;
13277
Mes chiens n’appellent point au-delà des colonnes
13279
Où sont tant d’honnêtes personnes.
13280
Il y viendra, le drôle ! » Il y vint, à son dam.
13282
Voilà maint basset clabaudant ;
13283
Voilà notre Renard au charnier se guindant.
13284
Maître pendu croyait qu’il en irait de même
13285
Que le jour qu’il tendit de semblables panneaux ;
13286
Mais le pauvret, ce coup, y laissa ses houseaux.
13287
Tant il est vrai qu’il faut changer de stratagème !
13288
Le chasseur, pour trouver sa propre sûreté,
13289
N’aurait pas cependant un tel tour inventé,
13290
Non point par peu d’esprit : est-il quelqu’un qui nie
13291
Que tout Anglais n’en ait bonne provision ?
13293
Mais le peu d’amour pour la vie
13295
Leur nuit en mainte occasion.
13297
Je reviens à vous, non pour dire
13299
D’autres traits sur votre sujet ;
13301
Tout long éloge est un projet
13303
Peu favorable pour ma lyre.
13305
Peu de nos chants, peu de nos vers,
13306
Par un encens flatteur amusent l’Univers,
13307
Et se font écouter des nations étranges.
13309
Votre Prince vous dit un jour
13311
Qu’il aimait mieux un trait d’amour
13313
Que quatre pages de louanges.
13314
Agréez seulement le don que je vous fais
13316
Des derniers efforts de ma Muse.
13318
C’est peu de chose ; elle est confuse
13320
De ces ouvrages imparfaits.
13322
Cependant ne pourriez-vous faire
13324
Que le même hommage pût plaire
13325
À celle qui remplit vos climats d’habitants
13327
Tirés de l’île de Cythère ?
13329
Vous voyez par là que j’entends
13330
Mazarin, des Amours Déesse tutélaire.
Le Soleil et les Grenouilles
13334
Les filles du limon tiraient du Roi des astres
13336
Assistance et protection :
13337
Guerre ni pauvreté, ni semblables désastres
13338
Ne pouvaient approcher de cette nation :
13339
Elle faisait valoir en cent lieux son empire.
13340
Les reines des étangs, grenouilles, veux-je dire,
13342
(Car que coûte-t-il d’appeler
13344
Les choses par noms honorables ?)
13345
Contre leur bienfaiteur osèrent cabaler,
13347
Et devinrent insupportables.
13348
L’imprudence, l’orgueil, et l’oubli des bienfaits,
13350
Enfants de la bonne fortune,
13351
Firent bientôt crier cette troupe importune :
13352
On ne pouvait dormir en paix.
13353
Si l’on eût cru leur murmure,
13354
Elles auraient, par leurs cris
13355
Soulevé grands et petits
13356
Contre l’œil de la nature.
13357
Le Soleil, à leur dire, allait tout consumer ;
13359
Il fallait promptement s’armer,
13360
Et lever des troupes puissantes.
13361
Aussitôt qu’il faisait un pas,
13362
Ambassades coassantes
13363
Allaient dans tous les États :
13364
À les ouïr, tout le Monde,
13365
Toute la machine ronde
13366
Roulait sur les intérêts
13367
De quatre méchants marais.
13369
Cette plainte téméraire
13370
Dure toujours ; et pourtant
13371
Grenouilles doivent se taire,
13372
Et ne murmurer pas tant :
13373
Car si le Soleil se pique,
13374
Il le leur fera sentir ;
13375
La République aquatique
13376
Pourrait bien s’en repentir.
La Ligue des Rats
13380
Une Souris craignait un Chat
13381
Qui dès longtemps la guettait au passage.
13382
Que faire en cet état ? Elle, prudente et sage,
13383
Consulte son voisin ; c’était un maître Rat,
13384
Dont la rateuse seigneurie
13385
S’était logée en bonne hôtellerie,
13386
Et qui cent fois s’était vanté, dit-on,
13387
De ne craindre ni chat, ni chatte
13388
Ni coup de dent, ni coup de patte.
13389
« Dame Souris, lui dit ce fanfaron,
13390
Ma foi ! quoi que je fasse,
13391
Seul, je ne puis chasser le Chat qui vous menace :
13392
Mais assemblons tous les Rats d’alentour,
13393
Je lui pourrai jouer d’un mauvais tour. »
13394
La Souris fait une humble révérence ;
13395
Et le Rat court en diligence
13396
À l’office, qu’on nomme autrement la dépense,
13397
Où maints Rats assemblés
13398
Faisaient, aux frais de l’hôte, une entière bombance.
13400
Il arrive, les sens troublés,
13402
Et les poumons tout essoufflés.
13403
« Qu’avez-vous donc ? lui dit un de ces rats ; parlez.
13404
– En deux mots, répondit-il, ce qui fait mon voyage,
13405
C’est qu’il faut promptement secourir la Souris ;
13407
Car Raminagrobis
13409
Fait en tous lieux un étrange carnage.
13411
Ce chat, le plus diable des chats,
13412
S’il manque de souris, voudra manger des rats. »
13413
Chacun dit : « Il est vrai. Sus ! sus ! courons aux armes ! »
13414
Quelques rates, dit-on, répandirent des larmes.
13415
N’importe, rien n’arrête un si noble projet ;
13417
Chacun se met en équipage ;
13418
Chacun met dans son sac un morceau de fromage ;
13419
Chacun promet enfin de risquer le paquet,
13420
Ils allaient tous comme à la fête,
13421
L’esprit content, le cœur joyeux.
13422
Cependant le Chat, plus fin qu’eux,
13423
Tenait déjà la Souris par la tête.
13424
Ils s’avancèrent à grands pas
13425
Pour secourir leur bonne amie :
13427
Mais le Chat, qui n’en démord pas,
13428
Gronde et marche au-devant de la troupe ennemie.
13430
À ce bruit, nos très prudents Rats,
13432
Craignant mauvaise destinée,
13433
Font, sans pousser plus loin leur prétendu fracas,
13435
Une retraite fortunée.
13437
Chaque Rat rentre dans son trou ;
13438
Et si quelqu’un en sort, gare encore le matou !
Daphnis et Alcimadure
13442
Imitation de Théocrite À Madame de la Mésangère
13444
Aimable fille d’une mère
13445
À qui seule aujourd’hui mille cœurs font la cour,
13446
Sans ceux que l’amitié rend soigneux de vous plaire,
13447
Et quelques-uns encore que vous garde l’amour ;
13449
Je ne puis qu’en cette préface
13451
Je ne partage entre elle et vous
13452
Un peu de cet encens qu’on recueille au Parnasse,
13453
Et que j’ai le secret de rendre exquis et doux.
13455
Je vous dirai donc... Mais tout dire,
13457
Ce serait trop ; il faut choisir,
13459
Ménageant ma voix et ma lyre,
13460
Qui bientôt vont manquer de force et de loisir.
13461
Je louerai seulement un cœur plein de tendresse,
13462
Ces nobles sentiments, ces grâces, cet esprit ;
13463
Vous n’auriez en cela ni maître ni maîtresse,
13464
Sans celle dont sur vous l’éloge rejaillit.
13466
Gardez d’environner ces roses
13468
De trop d’épines, si jamais
13470
L’Amour vous dit les mêmes choses :
13472
Il les dit mieux que je ne fais ;
13473
Aussi sait-il punir ceux qui ferment l’oreille
13475
À ses conseils. Vous l’allez voir.
13477
Jadis une jeune merveille
13478
Méprisait de ce dieu le souverain pouvoir :
13480
On l’appelait Alcimadure :
13481
Fier et farouche objet, toujours courant aux bois,
13482
Toujours sautant aux prés, dansant sur la verdure
13484
Et ne connaissant autres lois
13485
Que son caprice ; au reste, égalant les plus belles,
13487
Et surpassant les plus cruelles ;
13488
N’ayant trait qui ne plût, pas même en ses rigueurs :
13489
Quelle l’eût-on trouvée au fort de ses faveurs !
13490
Le jeune et beau Daphnis, berger de noble race,
13491
L’aima pour son malheur : jamais la moindre grâce
13492
Ni le moindre regard, le moindre mot enfin,
13493
Ne lui fut accordé par ce cœur inhumain.
13494
Las de continuer une poursuite vaine,
13496
Il ne songea plus qu’à mourir.
13498
Le désespoir le fit courir
13500
À la porte de l’inhumaine.
13501
Hélas ! ce fut aux vents qu’il raconta sa peine ;
13503
On ne daigna lui faire ouvrir
13504
Cette maison fatale, où, parmi ses compagnes,
13505
L’ingrate, pour le jour de sa nativité,
13507
Joignait aux fleurs de sa beauté
13508
Les trésors des jardins et des vertes campagnes.
13509
« J’espérais, cria-t-il, expirer à vos yeux ;
13511
Mais je vous suis trop odieux,
13512
Et ne m’étonne pas qu’ainsi que tout le reste
13513
Vous me refusiez même un plaisir si funeste.
13514
Mon père, après ma mort (et je l’en ai chargé),
13516
Doit mettre à vos pieds l’héritage
13518
Que votre cœur a négligé.
13519
Je veux que l’on y joigne aussi le pâturage,
13521
Tous mes troupeaux, avec mon chien ;
13523
Et que du reste de mon bien
13525
Mes compagnons fondent un temple
13527
Où votre image se contemple,
13528
Renouvelants de fleurs l’autel à tout moment.
13529
J’aurai près de ce temple un simple monument :
13531
On gravera sur la bordure :
13532
« Daphnis mourut d’amour. Passant, arrête-toi,
13534
« Pleure, et dis : Celui-ci succomba sous la loi
13536
« De la cruelle Alcimadure. »
13537
À ces mots, par la Parque il se sentit atteint :
13538
Il aurait poursuivi ; la douleur le prévint.
13539
Son ingrate sortit triomphante et parée.
13540
On voulut, mais en vain, l’arrêter un moment
13541
Pour donner quelques pleurs au sort de son amant ;
13542
Elle insulta toujours au fils de Cythérée,
13543
Menant dès ce soir même au mépris de ses lois,
13544
Ses compagnes danser autour de sa statue.
13545
Le Dieu tomba sur elle, et l’accabla du poids :
13547
Une voix sortit de la nue,
13548
Écho redit ces mots dans les airs épandus :
13549
« Que tout aime à présent : l’insensible n’est plus. »
13550
Cependant de Daphnis l’Ombre au Styx descendue
13551
Frémit et s’étonna la voyant accourir.
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Tout l’Érèbe entendit cette belle homicide
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S’excuser au berger, qui ne daigna l’ouïr
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Non plus qu’Ajax, Ulysse, et Didon, son perfide.
Le Juge arbitre, l’Hospitalier, et le Solitaire
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Trois Saints, également jaloux de leur salut,
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Portés d’un même esprit, tendaient à même but.
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Ils s’y prirent tous trois par des routes diverses :
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Tous chemins vont à Rome ; ainsi nos concurrents
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Crurent pouvoir choisir des sentiers différents.
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L’un, touché des soucis, des longueurs, des traverses
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Qu’en apanage on voit aux procès attachés,
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S’offrit de les juger sans récompense aucune,
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Peu soigneux d’établir ici-bas sa fortune.
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Depuis qu’il est des lois, l’homme, pour ses péchés,
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Se condamne à plaider la moitié de sa vie :
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La moitié ? les trois quarts, et bien souvent le tout.
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Le conciliateur crut qu’il viendrait à bout
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De guérir cette folle et détestable envie.
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Le second de nos Saints choisit les hôpitaux.
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Je le loue ; et le soin de soulager ces maux
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Est une charité que je préfère aux autres.
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Les malades d’alors, étant tels que les nôtres,
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Donnaient de l’exercice au pauvre hospitalier ;
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Chagrins, impatients, et se plaignant sans cesse :
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« Il a pour tels et tels un soin particulier ;
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Ce sont ses amis ; il nous laisse. »
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Ces plaintes n’étaient rien auprès de l’embarras
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Où se trouva réduit l’appointeur de débats :
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Aucun n’était content ; la sentence arbitrale
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À nul des deux ne convenait :
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Jamais le Juge ne tenait
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À leur gré la balance égale.
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De semblables discours rebutaient l’appointeur :
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Il court aux hôpitaux, va voir leur directeur.
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Tous deux ne recueillant que plainte et que murmure,
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Affligés, et contraints de quitter ces emplois,
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Vont confier leur peine au silence des bois.
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Là, sous d’âpres rochers, près d’une source pure,
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Lieu respecté des vents, ignoré du soleil,
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Ils trouvent l’autre Saint, lui demandent conseil.
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« Il faut, dit leur ami, le prendre de soi-même.
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Qui mieux que vous, sait vos besoins ?
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Apprendre à se connaître est le premier des soins
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Qu’impose à tous mortels la Majesté suprême.
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Vous êtes-vous connus dans le monde habité ?
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L’on ne le peut qu’aux lieux pleins de tranquillité :
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Chercher ailleurs ce bien est une erreur extrême.
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Troublez l’eau : vous y voyez-vous ?
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Agitez celle-ci. – Comment nous verrions-nous ?
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La vase est un épais nuage
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Qu’aux effets du cristal nous venons d’opposer.
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– Mes frères, dit le Saint, laissez-la reposer,
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Vous verrez alors votre image.
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Pour vous mieux contempler demeurez au désert. »
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Ainsi parla le Solitaire.
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Il fut cru ; l’on suivit ce conseil salutaire.
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Ce n’est pas qu’un emploi ne doive être souffert.
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Puisqu’on plaide, et qu’on meurt, et qu’on devient malade,
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Il faut des médecins, il faut des avocats ;
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Ces secours, grâce à Dieu, ne nous manqueront pas :
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Les honneurs et le gain, tout me le persuade.
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Cependant on s’oublie en ces communs besoins.
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Ô vous, dont le public emporte tous les soins,
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Magistrats, princes et ministres,
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Vous que doivent troubler mille accidents sinistres,
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Que le malheur abat, que le bonheur corrompt,
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Vous ne vous voyez point, vous ne voyez personne.
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Si quelque bon moment à ces pensées vous donne,
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Quelque flatteur vous interrompt.
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Cette leçon sera la fin de ces ouvrages :
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Puisse-t-elle être utile aux siècles à venir !
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Je la présente aux Rois, je la propose aux Sages :
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Par où saurais-je mieux finir ?