1Cette page rassemble des extraits authentiques de Bel-Ami, copiés mot pour mot dans le texte intégral et reliés par de courtes transitions, pour parcourir en 20 minutes l'arc complet du roman — de la faim de Georges Duroy à son triomphe final.
2Il fouillait dans sa pensée, sans parvenir à se le rappeler ; puis tout d’un coup, par un singulier phénomène de mémoire, le même homme lui apparut moins gros, plus jeune, vêtu d’un uniforme de hussard. Il s’écria tout haut : « Tiens, Forestier ! » et, allongeant le pas, il alla frapper sur l’épaule du marcheur. L’autre se retourna, le regarda, puis dit :
3– Qu’est-ce que vous me voulez, monsieur ?
4Duroy se mit à rire :
5– Tu ne me reconnais pas ?
6– Non.
7– Georges Duroy du sixième hussards.
8Forestier tendit les deux mains :
9– Ah ! mon vieux ! comment vas-tu ?
10– Très bien, et toi ?
11– Oh ! moi, pas trop ; figure-toi que j’ai une poitrine de papier mâché maintenant ; je tousse six mois sur douze, à la suite d’une bronchite que j’ai attrapée à Bougival, l’année de mon retour à Paris, voici quatre ans maintenant.
12– Tiens ! tu as l’air solide, pourtant.
13Et Forestier, prenant le bras de son ancien camarade, lui parla de sa maladie, lui raconta les consultations, les opinions et les conseils des médecins, la difficulté de suivre leurs avis dans sa position. On lui ordonnait de passer l’hiver dans le Midi ; mais le pouvait-il ? Il était marié et journaliste, dans une belle situation.
14– Je dirige la politique à La Vie Française. Je fais le Sénat au Salut, et, de temps en temps, des chroniques littéraires pour La Planète. Voilà, j’ai fait mon chemin.
15Duroy, surpris, le regardait. Il était bien changé, bien mûri. Il avait maintenant une allure, une tenue, un costume d’homme posé, sûr de lui, et un ventre d’homme qui dîne bien. Autrefois il était maigre, mince et souple, étourdi, casseur d’assiettes, tapageur et toujours en train. En trois ans Paris en avait fait quelqu’un de tout autre, de gros et de sérieux, avec quelques cheveux blancs sur les tempes, bien qu’il n’eût pas plus de vingt-sept ans.
16Duroy suit son ancien camarade jusqu'aux bureaux de La Vie Française, où il découvre l'agitation d'une rédaction et croise les célèbres chroniqueurs Jacques Rival et Norbert de Varenne. Attablés ensuite au café, Forestier lui fait une proposition inattendue.
17Son compagnon se taisait, semblait réfléchir, puis tout d’un coup :
18– Pourquoi n’essaierais-tu pas du journalisme ?
19L’autre, surpris, le regarda ; puis il dit :
20– Mais... c’est que... je n’ai jamais rien écrit.
21– Bah ! on essaie, on commence. Moi, je pourrais t’employer à aller me chercher des renseignements, à faire des démarches et des visites. Tu aurais, au début, deux cent cinquante francs et tes voitures payées. Veux-tu que j’en parle au directeur ?
22– Mais certainement que je veux bien,
23– Alors, fais une chose, viens dîner chez moi demain ; j’ai cinq ou six personnes seulement, le patron, M. Walter, sa femme, Jacques Rival et Norbert de Varenne, que tu viens de voir, plus une amie de Mme Forestier. Est-ce entendu ?
24Duroy hésitait, rougissant, perplexe. Il murmura enfin :
25– C’est que... je n’ai pas de tenue convenable.
26Forestier fut stupéfait :
27– Tu n’as pas d’habit ? Bigre ! en voilà une chose indispensable pourtant. À Paris, vois-tu, il vaudrait mieux n’avoir pas de lit que pas d’habit.
28Duroy est engagé et dîne le lendemain chez les Forestier, où il rencontre M. Walter et Mme de Marelle. Mais sommé d'écrire d'urgence un premier article sur ses souvenirs d'Algérie, il se heurte, seul devant sa page blanche, à son impuissance — et se résout à demander secours à Mme Forestier.
29Il murmura, en hésitant :
30– Voilà... mais vraiment... je n’ose pas... C’est que j’ai travaillé hier soir très tard... et ce matin... très tôt... pour faire cet article sur l’Algérie que M. Walter m’a demandé... et je n’arrive à rien de bon... j’ai déchiré tous mes essais... Je n’ai pas l’habitude de ce travail-là, moi ; et je venais demander à Forestier de m’aider... pour une fois...
31Elle l’interrompit, en riant de tout son cœur, heureuse, joyeuse et flattée :
32– Et il vous a dit de venir me trouver ?... C’est gentil ça...
33– Oui, madame. Il m’a dit que vous me tireriez d’embarras mieux que lui... Mais, moi, je n’osais pas, je ne voulais pas. Vous comprenez ?
34Elle se leva :
35– Ça va être charmant de collaborer comme ça. Je suis ravie de votre idée. Tenez, asseyez-vous à ma place, car on connaît mon écriture au journal. Et nous allons vous tourner un article, mais là, un article à succès.
36Il s’assit, prit une plume, étala devant lui une feuille de papier et attendit.
37Mme Forestier, restée debout, le regardait faire ses préparatifs ; puis elle atteignit une cigarette sur la cheminée et l’alluma :
38– Je ne puis pas travailler sans fumer, dit-elle. Voyons, qu’allez-vous raconter ?
39Il leva la tête vers elle avec étonnement.
40– Mais je ne sais pas, moi, puisque je suis venu vous trouver pour ça.
41Elle reprit :
42– Oui, je vous arrangerai la chose. Je ferai la sauce, mais il me faut le plat.
43Il demeurait embarrassé ; enfin il prononça avec hésitation :
44– Je voudrais raconter mon voyage depuis le commencement...
45Alors elle s’assit, en face de lui, de l’autre côté de la grande table, et le regardant dans les yeux :
46– Eh bien ! racontez-le-moi d’abord, pour moi toute seule, vous entendez, bien doucement, sans rien oublier, et je choisirai ce qu’il faut prendre.
47Grâce à la plume secrète de Madeleine, l'article fait sensation et lance la carrière de Duroy au journal. Il devient bientôt l'amant de Clotilde de Marelle, rencontrée chez les Forestier — une liaison légère qu'entérine, un après-midi, la petite Laurine, fille de Clotilde.
48Il poussa un long soupir de joie ; et ils causèrent presque tranquillement, avec des allures d’intimité, comme s’ils se fussent connus depuis vingt ans.
49Un coup de timbre les fit tressaillir ; et, d’une secousse, ils s’éloignèrent l’un de l’autre.
50Elle murmura : « Ce doit être Laurine. »
51L’enfant parut, puis s’arrêta interdite, puis courut vers Duroy en battant des mains, transportée de plaisir en l’apercevant, et elle cria :
52– Ah ! Bel-Ami !
53Mme de Marelle se mit à rire :
54– Tiens ! Bel-Ami ! Laurine vous a baptisé ! C’est un bon petit nom d’amitié pour vous, ça ; moi aussi je vous appellerai Bel-Ami !
55Il avait pris sur ses genoux la fillette, et il dut jouer avec elle à tous les petits jeux qu’il lui avait appris.
56Il se leva à trois heures moins vingt minutes, pour se rendre au journal ; et sur l’escalier, par la porte entrouverte, il murmura encore du bout des lèvres : « Demain. Cinq heures. »
57La jeune femme répondit : « Oui », d’un sourire, et disparut.
58Les mois passent ; Duroy grimpe les échelons du journal. Un article insolent lui vaut d'être provoqué en duel par un confrère, Louis Langremont ; le lendemain, au bois du Vésinet, ses témoins l'amènent sur le terrain.
59– Tout est prêt. La chance nous a favorisés pour les pistolets.
60Voilà une chose qui était indifférente à Duroy.
61On lui ôta son pardessus. Il se laissa faire. On tâta les poches de sa redingote pour s’assurer qu’il ne portait point de papiers ni de portefeuille protecteur.
62Il répétait en lui-même, comme une prière : « Quand on commandera feu, j’élèverai le bras. »
63Puis on l’amena jusqu’à une des cannes piquées en terre et on lui remit son pistolet. Alors il aperçut un homme debout, en face de lui, tout près, un petit homme ventru, chauve, qui portait des lunettes. C’était son adversaire.
64Il le vit très bien, mais il ne pensait à rien qu’à ceci : « Quand on commandera feu, j’élèverai le bras et je tirerai. » Une voix résonna dans le grand silence de l’espace, une voix qui semblait venir de très loin, et elle demanda :
65– Êtes-vous prêts, messieurs ?
66Georges cria :
67– Oui.
68Alors la même voix ordonna :
69– Feu !
70Il n’écouta rien de plus, il ne s’aperçut de rien, il ne se rendit compte de rien, il sentit seulement qu’il levait le bras en appuyant de toute sa force sur la gâchette.
71Et il n’entendit rien.
72Mais il vit aussitôt un peu de fumée au bout du canon de son pistolet ; et comme l’homme en face de lui demeurait toujours debout, dans la même posture également, il aperçut aussi un autre petit nuage blanc qui s’envolait au-dessus de la tête de son adversaire.
73Ils avaient tiré tous les deux. C’était fini.
74Ses témoins et le médecin le touchaient, le palpaient, déboutonnaient ses vêtements en demandant avec anxiété :
75– Vous n’êtes pas blessé ?
76Il répondit au hasard :
77– Non, je ne crois pas.
78Langremont d’ailleurs demeurait aussi intact que son ennemi, et Jacques Rival murmura d’un ton mécontent :
79– Avec ce sacré pistolet, c’est toujours comme ça, on se rate ou on se tue. Quel sale instrument !
80Le duel — d'où aucun des deux adversaires ne sort blessé — fait de Duroy une petite gloire du journal. Mais peu après, la santé de Charles Forestier s'effondre ; parti soigner sa poitrine à Cannes, il y agonise, et Duroy, appelé à son chevet, veille sa dernière nuit.
81Duroy lui-même commençait à s’assoupir quand il eut la sensation que quelque chose survenait. Il ouvrit les yeux juste à temps pour voir Forestier fermer les siens comme deux lumières qui s’éteignent. Un petit hoquet agita la gorge du mourant, et deux filets de sang apparurent aux coins de sa bouche, puis coulèrent sur sa chemise. Ses mains cessèrent leur hideuse promenade. Il avait fini de respirer.
82Sa femme comprit, et, poussant une sorte de cri, elle s’abattit sur les genoux en sanglotant dans le drap. Georges, surpris et effaré, fit machinalement le signe de la croix. La garde, s’étant réveillée, s’approcha du lit : « Ça y est », dit-elle. Et Duroy qui reprenait son sang-froid murmura, avec un soupir de délivrance : « Ça a été moins long que je n’aurais cru. »
83Lorsque fut dissipé le premier étonnement, après les premières larmes versées, on s’occupa de tous les soins et de toutes les démarches que réclame un mort. Duroy courut jusqu’à la nuit.
84Forestier est enterré à Cannes. De retour à Paris, Duroy attend le retour de la jeune veuve, dont il a résolu de faire sa femme.
85Un court billet le prévint que l’heure décisive allait sonner.
86Je suis à Paris. Venez me voir.
87Madeleine Forestier.
88Rien de plus. Il l’avait reçu par le courrier de neuf heures. Il entrait chez elle à trois heures, le même jour.
89Elle lui tendit les deux mains, en souriant de son joli sourire aimable ; et ils se regardèrent pendant quelques secondes, au fond des yeux.
90Puis elle murmura :
91– Comme vous avez été bon de venir là-bas dans ces circonstances terribles.
92Il répondit :
93– J’aurais fait tout ce que vous m’auriez ordonné.
94Et ils s’assirent. Elle s’informa des nouvelles, des Walter, de tous les confrères et du journal. Elle y pensait souvent, au journal.
95– Ça me manque beaucoup, disait-elle, mais beaucoup. J’étais devenue journaliste dans l’âme. Que voulez-vous, j’aime ce métier-là.
96Puis elle se tut. Il crut comprendre, il crut trouver dans son sourire, dans le ton de sa voix, dans ses paroles elles-mêmes, une sorte d’invitation ; et bien qu’il se fût promis de ne pas brusquer les choses, il balbutia :
97– Eh bien !... pourquoi... pourquoi ne le reprendriez-vous pas... ce métier... sous... sous le nom de Duroy ?
98Elle redevint brusquement sérieuse et, posant la main sur son bras, elle murmura :
99– Ne parlons pas encore de ça.
100Mais il devina qu’elle acceptait, et tombant à genoux il se mit à lui baiser passionnément les mains en répétant, en bégayant :
101– Merci, merci, comme je vous aime !
102Elle se leva. Il fit comme elle et il s’aperçut qu’elle était fort pâle. Alors il comprit qu’il lui avait plu, depuis longtemps peut-être ; et comme ils se trouvaient face à face, il l’étreignit, puis il l’embrassa sur le front, d’un long baiser tendre et sérieux.
103Quand elle se fut dégagée, en glissant sur sa poitrine, elle reprit d’un ton grave :
104– Écoutez, mon ami, je ne suis encore décidée à rien. Cependant il se pourrait que ce fût oui. Mais vous allez me promettre le secret absolu jusqu’à ce que je vous en délie.
105Il jura et partit, le cœur débordant de joie.
106Ils se marient le 10 mai ; devenu « Du Roy de Cantel » grâce à Madeleine, il se met bientôt à courtiser, avec un cynisme calculé, Mme Walter, la femme de son directeur. Un jour, à l'église de la Trinité où elle lui a donné rendez-vous en cachette, elle finit par lui avouer son amour.
107Georges prit possession du prie-Dieu voisin, et, dès qu’ils furent immobiles, dans l’attitude de l’oraison :
108– Merci, merci, dit-il. Je vous adore. Je voudrais vous le dire toujours, vous raconter comment j’ai commencé à vous aimer, comment j’ai été séduit la première fois que je vous ai vue... Me permettrez-vous, un jour, de vider mon cœur, de vous exprimer tout cela ?
109Elle l’écoutait dans une attitude de méditation profonde, comme si elle n’eût rien entendu. Elle répondit entre ses doigts :
110– Je suis folle de vous laisser me parler ainsi, folle d’être venue, folle de faire ce que je fais, de vous laisser croire que cette... cette... cette aventure peut avoir une suite. Oubliez cela, il le faut, et ne m’en reparlez jamais.
111Elle attendit. Il cherchait une réponse, des mots décisifs, passionnés, mais ne pouvant joindre les gestes aux paroles, son action se trouvait paralysée.
112Il reprit :
113– Je n’attends rien... je n’espère rien. Je vous aime. Quoi que vous fassiez, je vous le répéterai si souvent, avec tant de force et d’ardeur, que vous finirez bien par le comprendre. Je veux faire pénétrer en vous ma tendresse, vous la verser dans l’âme, mot par mot, heure par heure, jour par jour, de sorte qu’enfin elle vous imprègne comme une liqueur tombée goutte à goutte, qu’elle vous adoucisse, vous amollisse et vous force, plus tard, à me répondre : « Moi aussi je vous aime. »
114Il sentait trembler son épaule contre lui et sa gorge palpiter ; et elle balbutia, très vite :
115– Moi aussi, je vous aime.
116Il eut un sursaut, comme si un grand coup lui fût tombé sur la tête, et il soupira :
117– Oh ! mon Dieu !...
118Elle reprit, d’une voix haletante :
119– Est-ce que je devrais vous dire cela ? Je me sens coupable et méprisable... moi... qui ai deux filles... mais je ne peux pas... je ne peux pas... Je n’aurais pas cru... je n’aurais jamais pensé... c’est plus fort... plus fort que moi. Écoutez... écoutez... je n’ai jamais aimé... que vous... je vous le jure. Et je vous aime depuis un an, en secret, dans le secret de mon cœur. Oh ! j’ai souffert, allez, et lutté, je ne peux plus, je vous aime...
120Elle pleurait dans ses doigts croisés sur son visage, et tout son corps frémissait, secoué par la violence de son émotion.
121Mme Walter, affolée d'avoir cédé, s'enfuit se confesser et rompt avec lui sur le parvis. Mais elle ne tient pas parole : elle devient sa maîtresse, éperdue et suppliante — tandis que lui, désormais rassasié, la traite avec une froideur calculée.
122Il avait adopté le vendredi comme jour fixe, et la patronne n’invitait jamais personne ce soir-là ; il appartenait à Bel-Ami, rien qu’à lui. Après dîner, on jouait aux cartes, on donnait à manger aux poissons chinois, on vivait et on s’amusait en famille. Plusieurs fois, derrière une porte, derrière un massif de la serre, dans un coin sombre, Mme Walter avait saisi brusquement dans ses bras le jeune homme, et, le serrant de toute sa force sur sa poitrine, lui avait jeté dans l’oreille : « Je t’aime !... je t’aime !... je t’aime à en mourir ! » Mais toujours il l’avait repoussée froidement, en répondant d’un ton sec : « Si vous recommencez, je ne viendrai plus ici. »
123Cependant Madeleine, devenue Mme Du Roy, poursuit ses propres intrigues — notamment avec le ministre Laroche-Mathieu. Renseigné, Georges organise sa vengeance : il se présente une nuit chez le commissaire de police pour la surprendre en flagrant délit.
124Georges dit : « Si vous ne voulez pas ouvrir, nous enfonçons la porte. » Il serrait la poignée de cuivre, et d’une épaule il poussait lentement. Comme on ne répondait plus, il donna tout à coup une secousse si violente et si vigoureuse que la vieille serrure de cette maison meublée céda. Les vis arrachées sortirent du bois et le jeune homme faillit tomber sur Madeleine qui se tenait debout dans l’antichambre, vêtue d’une chemise et d’un jupon, les cheveux défaits, les jambes dévêtues, une bougie à la main.
125Il s’écria : « C’est elle, nous les tenons. » Et il se jeta dans l’appartement. Le commissaire ayant ôté son chapeau, le suivit. Et la jeune femme effarée s’en vint derrière eux en les éclairant.
126Le commissaire s'avance dans la chambre où gît, sous le drap, un corps qui feint de dormir.
127Le commissaire se retourna vivement, et regardant Madeleine dans les yeux :
128– Vous êtes bien Mme Claire-Madeleine Du Roy, épouse légitime de M. Prosper-Georges Du Roy, publiciste, ici présent ?
129Elle articula, d’une voix étranglée :
130– Oui, monsieur.
131– Que faites-vous ici ?
132Elle ne répondit pas.
133Le magistrat reprit :
134– Que faites-vous ici ? Je vous trouve hors de chez vous, presque dévêtue dans un appartement meublé. Qu’êtes-vous venue y faire ?
135Il attendit quelques instants. Puis, comme elle gardait toujours le silence :
136– Du moment que vous ne voulez pas l’avouer, madame, je vais être contraint de le constater.
137On voyait dans le lit la forme d’un corps caché sous le drap.
138Le commissaire s’approcha et appela :
139– Monsieur ?
140L’homme caché ne remua pas. Il paraissait tourner le dos, la tête enfoncée sous un oreiller.
141L’officier toucha ce qui semblait être l’épaule, et répéta :
142– Monsieur, ne me forcez pas, je vous prie, à des actes.
143Mais le corps voilé demeurait aussi immobile que s’il eût été mort.
144Du Roy, qui s’était avancé vivement, saisit la couverture, la tira et, arrachant l’oreiller, découvrit la figure livide de M. Laroche-Mathieu. Il se pencha vers lui et, frémissant de l’envie de le saisir au cou pour l’étrangler, il lui dit, les dents serrées :
145– Ayez donc au moins le courage de votre infamie.
146Le divorce est prononcé aux torts de Madeleine. Libre, Duroy reporte son ambition sur Suzanne, la fille cadette de son patron, jeune fille naïve et riche qu'il entreprend de séduire — et à qui il propose, un jour de promenade, un plan hardi.
147– Eh bien ! il y a un moyen, un seul ! Il faut que la chose vienne de vous, et pas de moi. Vous êtes une enfant gâtée, on vous laisse tout dire, on ne s’étonnera pas trop d’une audace de plus de votre part. Écoutez donc. Ce soir, en rentrant, vous irez trouver votre maman, d’abord, votre maman toute seule. Et vous lui avouerez que vous voulez m’épouser. Elle aura une grosse émotion et une grosse colère...
148Suzanne l’interrompit :
149– Oh ! maman voudra bien.
150Il reprit vivement :
151– Non. Vous ne la connaissez pas. Elle sera plus fâchée et plus furieuse que votre père. Vous verrez comme elle refusera. Mais vous tiendrez bon, vous ne céderez pas ; vous répéterez que vous voulez m’épouser, moi, seul, rien que moi. Le ferez-vous ?
152– Je le ferai.
153– Et en sortant de chez votre mère, vous direz la même chose à votre père, d’un air très sérieux et très décidé.
154– Oui, oui. Et puis ?
155– Et puis, c’est là que ça devient grave. Si vous êtes résolue, bien résolue, bien, bien, bien résolue à être ma femme, ma chère, chère petite Suzanne... Je vous... je vous enlèverai !
156Elle eut une grande secousse de joie et faillit battre des mains.
157– Oh ! quel bonheur ! vous m’enlèverez ? Quand ça m’enlèverez-vous ?
158Toute la vieille poésie des enlèvements nocturnes, des chaises de poste, des auberges, toutes les charmantes aventures des livres lui passèrent d’un coup dans l’esprit comme un songe enchanteur prêt à se réaliser.
159Elle répéta :
160– Quand ça m’enlèverez-vous ?
161Il répondit très bas :
162– Mais... ce soir... cette nuit.
163Elle demanda, frémissante :
164– Et où irons-nous ?
165– Ça, c’est mon secret. Réfléchissez à ce que vous faites. Songez bien qu’après cette fuite vous ne pourrez plus être que ma femme ! C’est le seul moyen, mais il est... il est très dangereux... pour vous.
166Elle déclara :
167– Je suis décidée... où vous retrouverai-je ?
168– Vous pourrez sortir de l’hôtel, toute seule ?
169– Oui. Je sais ouvrir la petite porte.
170– Eh bien ! quand le concierge sera couché, vers minuit, venez me rejoindre place de la Concorde. Vous me trouverez dans un fiacre arrêté en face du ministère de la Marine.
171– J’irai.
172– Bien vrai ?
173– Bien vrai.
174Suzanne s'enfuit avec lui cette nuit même ; ils passent six jours à La Roche-Guyon. Devant le scandale, les Walter, vaincus, consentent au mariage : il aura lieu le 20 octobre, à l'église de la Madeleine.
175Tout à coup le suisse frappa trois fois le pavé du bois de sa hallebarde. Toute l’assistance se retourna avec un long frou-frou de jupes et un remuement de chaises. Et la jeune femme apparut, au bras de son père, dans la vive lumière du portail.
176Elle avait toujours l’air d’un joujou, d’un délicieux joujou blanc coiffé de fleurs d’oranger.
177Elle demeura quelques instants sur le seuil, puis, quand elle fit son premier pas dans la nef, les orgues poussèrent un cri puissant, annoncèrent l’entrée de la mariée avec leur grande voix de métal.
178Elle s’en venait, la tête baissée, mais point timide, vaguement émue, gentille, charmante, une miniature d’épousée. Les femmes souriaient et murmuraient en la regardant passer. Les hommes chuchotaient : « Exquise, adorable. » M. Walter marchait avec une dignité exagérée, un peu pâle, les lunettes d’aplomb sur le nez.
179Derrière elle s'avance tout un cortège, et une Mme Walter à peine capable de marcher, rongée par la jalousie d'avoir dû céder sa fille à son ancien amant. Puis les grandes portes se referment, et l'office commence.
180Maintenant Georges était agenouillé à côté de sa femme dans le chœur, en face de l’autel illuminé. Le nouvel évêque de Tanger, crosse en main, mitre en tête, apparut, sortant de la sacristie, pour les unir au nom de l’Éternel.
181Il posa les questions d’usage, échangea les anneaux, prononça les paroles qui lient comme des chaînes, et il adressa aux nouveaux époux une allocution chrétienne. Il parla de fidélité, longuement, en termes pompeux. C’était un gros homme de grande taille, un de ces beaux prélats chez qui le ventre est une majesté.
182Un bruit de sanglots fit retourner quelques têtes. Mme Walter pleurait, la figure dans ses mains.
183L'évêque achève sa harangue sur le triomphe des heureux de la terre. Georges, ivre d'orgueil, songe à ses vieux parents paysans de Canteleu qu'il va enrichir — avant de se relever, marié, pour le défilé des invités.
184Bel-Ami, à genoux à côté de Suzanne, avait baissé le front. Il se sentait en ce moment presque croyant, presque religieux, plein de reconnaissance pour la divinité qui l’avait ainsi favorisé, qui le traitait avec ces égards. Et sans savoir au juste à qui il s’adressait, il la remerciait de son succès.
185Lorsque l’office fut terminé, il se redressa, et donnant le bras à sa femme, il passa dans la sacristie. Alors commença l’interminable défilé des assistants. Georges, affolé de joie, se croyait un roi qu’un peuple venait acclamer. Il serrait des mains, balbutiait des mots qui ne signifiaient rien, saluait, répondait aux compliments : « Vous êtes bien aimable. »
186Soudain il aperçut Mme de Marelle ; et le souvenir de tous les baisers qu’il lui avait donnés, qu’elle lui avait rendus, le souvenir de toutes leurs caresses, de ses gentillesses, du son de sa voix, du goût de ses lèvres, lui fit passer dans le sang le désir brusque de la reprendre. Elle était jolie, élégante, avec son air gamin et ses yeux vifs. Georges pensait : « Quelle charmante maîtresse, tout de même. »
187Elle s’approcha un peu timide, un peu inquiète, et lui tendit la main. Il la reçut dans la sienne et la garda. Alors il sentit l’appel discret de ses doigts de femme, la douce pression qui pardonne et reprend. Et lui-même il la serrait, cette petite main, comme pour dire : « Je t’aime toujours, je suis à toi ! »
188Leurs yeux se rencontrèrent, souriants, brillants, pleins d’amour. Elle murmura de sa voix gracieuse :
189– À bientôt, monsieur.
190Il répondit gaiement :
191– À bientôt, madame.
192Et elle s’éloigna.
193D’autres personnes se poussaient. La foule coulait devant lui comme un fleuve. Enfin elle s’éclaircit. Les derniers assistants partirent. Georges reprit le bras de Suzanne pour retraverser l’église.
194Elle était pleine de monde, car chacun avait regagné sa place, afin de les voir passer ensemble. Il allait lentement, d’un pas calme, la tête haute, les yeux fixés sur la grande baie ensoleillée de la porte. Il sentait sur sa peau courir de longs frissons, ces frissons froids que donnent les immenses bonheurs. Il ne voyait personne. Il ne pensait qu’à lui.
195Lorsqu’il parvint sur le seuil, il aperçut la foule amassée, une foule noire, bruissante, venue là pour lui, pour lui Georges Du Roy. Le peuple de Paris le contemplait et l’enviait.
196Puis, relevant les yeux, il découvrit là-bas, derrière la place de la Concorde, la Chambre des députés. Et il lui sembla qu’il allait faire un bond du portique de la Madeleine au portique du Palais-Bourbon.
197Il descendit avec lenteur les marches du haut perron entre deux haies de spectateurs. Mais il ne les voyait point ; sa pensée maintenant revenait en arrière, et devant ses yeux éblouis par l’éclatant soleil flottait l’image de Mme de Marelle rajustant en face de la glace les petits cheveux frisés de ses tempes, toujours défaits au sortir du lit.