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Contes du jour et de la nuit — en 20 minutes

Contes du jour et de la nuit — en 20 minutes
1Contes du jour et de la nuit (1885) réunit vingt-deux nouvelles où Maupassant passe sans transition du rire à l'effroi — un facteur normand pris de panique, une petite employée ruinée par une soirée de bal, un cheval de labour livré à la cruauté d'un valet de ferme. En voici trois, en extraits fidèles au texte, qui donnent la mesure du recueil.

Le crime au père Boniface
2Le facteur rural Boniface fait sa tournée à travers la campagne normande. En chemin, il feuillette le journal qu'il doit remettre au nouveau percepteur du village, et tombe sur le récit d'un meurtre atroce.
3Ils étaient très nourris ce jour-là. Il s’émut même si vivement au récit d’un crime accompli dans le logis d’un garde-chasse, qu’il s’arrêta au milieu d’une pièce de trèfle, pour le relire lentement. Les détails étaient affreux. Un bûcheron, en passant au matin auprès de la maison forestière, avait remarqué un peu de sang sur le seuil, comme si on avait saigné du nez. « Le garde aura tué quelque lapin cette nuit », pensa-t-il ; mais en approchant il s’aperçut que la porte demeurait entrouverte et que la serrure avait été brisée.
4Alors, saisi de peur, il courut au village prévenir le maire, celui-ci prit comme renfort le garde champêtre et l’instituteur ; et les quatre hommes revinrent ensemble. Ils trouvèrent le forestier égorgé devant la cheminée, sa femme étranglée sous le lit, et leur petite fille, âgée de six ans, étouffée entre deux matelas.
5La tête pleine de cette vision d'horreur, Boniface arrive chez le nouveau percepteur — dont la maison reste étrangement close.
6Le facteur monta les deux marches du perron, posa la main sur la serrure, essaya d’ouvrir la porte, et constata qu’elle était fermée. Alors, il s’aperçut que les volets n’avaient point été ouverts, et que personne encore n’était sorti ce jour-là.
7Mais tout à coup, il demeura immobile, perclus d’angoisse, en passant devant une fenêtre. On gémissait dans la maison.
8Il s’approcha, et enjambant une bordure de thym, colla son oreille contre l’auvent pour mieux écouter ; assurément on gémissait. Il entendait fort bien de longs soupirs douloureux, une sorte de râle, un bruit de lutte. Puis, les gémissements devinrent plus forts, plus répétés, s’accentuèrent encore, se changèrent en cris.
9Alors Boniface, ne doutant plus qu’un crime s’accomplissait en ce moment-là même, chez le percepteur, partit à toutes jambes, retraversa le petit jardin, s’élança à travers la plaine, à travers les récoltes, courant à perdre haleine, secouant sa sacoche qui lui battait les reins, et il arriva, exténué, haletant, éperdu, à la porte de la gendarmerie.
10Il alerte le brigadier, qui accourt avec son gendarme jusqu'à la maison silencieuse — et colle l'oreille au volet à son tour.
11Il demeura longtemps immobile, écoutant. Pour mieux approcher sa tête du volet de bois, il avait ôté son tricorne et le tenait de sa main droite.
12Qu’entendait-il ? Sa figure impassible ne révélait rien, mais soudain sa moustache se retroussa, ses joues se plissèrent comme pour un rire silencieux, et enjambant de nouveau la bordure de thym, il revint vers les deux hommes, qui le regardaient avec stupeur.
13Mais, dès qu’ils eurent passé la barrière, il se retourna vers le piéton, et, d’un air goguenard, la lèvre narquoise, l’œil retroussé et brillant de joie :
14– Que vous êtes un malin, vous !
15Le vieux demanda :
16– De quoi ? j’ai entendu, j’vous jure que j’ai entendu.
17Mais le gendarme, n’y tenant plus, éclata de rire. Il riait comme on suffoque, les deux mains sur le ventre, plié en deux, l’œil plein de larmes, avec d’affreuses grimaces autour du nez. Et les deux autres, affolés, le regardaient.
18Le brigadier, à la fin, se calma, et lançant dans le ventre du vieux une grande tape d’homme qui rigole, il s’écria :
19– Ah ! farceur, sacré farceur, je le retiendrai l’crime au père Boniface !
20Le facteur ouvrait des yeux énormes et il répéta :
21– J’vous jure que j’ai entendu.
22– Ah ! t’as entendu. Et ta femme, c’est-il comme ça que tu l’assassines, hein, vieux farceur ?
23– Ma femme ?...
24Et il se mit à réfléchir longuement, puis il reprit :
25– Ma femme... Oui, all’ gueule quand j’y fiche des coups... Mais all’ gueule, que c’est gueuler, quoi. C’est-il donc que M. Chapatis battait la sienne ?

La parure
26Changement de registre : voici la nouvelle la plus célèbre du recueil, celle d'une petite employée que le rêve d'une seule soirée brillante va ruiner pour dix ans.
27C’était une de ces jolies et charmantes filles, nées, comme par une erreur du destin, dans une famille d’employés. Elle n’avait pas de dot, pas d’espérances, aucun moyen d’être connue, comprise, aimée, épousée par un homme riche et distingué ; et elle se laissa marier avec un petit commis du ministère de l’instruction publique.
28Elle souffrait sans cesse, se sentant née pour toutes les délicatesses et tous les luxes. Elle souffrait de la pauvreté de son logement, de la misère des murs, de l’usure des sièges, de la laideur des étoffes. Toutes ces choses, dont une autre femme de sa caste ne se serait même pas aperçue, la torturaient et l’indignaient. La vue de la petite Bretonne qui faisait son humble ménage éveillait en elle des regrets désolés et des rêves éperdus. Elle songeait aux antichambres muettes, capitonnées avec des tentures orientales, éclairées par de hautes torchères de bronze, et aux deux grands valets en culotte courte qui dorment dans les larges fauteuils, assoupis par la chaleur lourde du calorifère. Elle songeait aux grands salons vêtus de soie ancienne, aux meubles fins portant des bibelots inestimables, et aux petits salons coquets, parfumés, faits pour la causerie de cinq heures avec les amis les plus intimes, les hommes connus et recherchés dont toutes les femmes envient et désirent l’attention.
29Quand elle s’asseyait, pour dîner, devant la table ronde couverte d’une nappe de trois jours, en face de son mari qui découvrait la soupière en déclarant d’un air enchanté : « Ah ! le bon potau-feu ! je ne sais rien de meilleur que cela... » elle songeait aux dîners fins, aux argenteries reluisantes, aux tapisseries peuplant les murailles de personnages anciens et d’oiseaux étranges au milieu d’une forêt de féerie ; elle songeait aux plats exquis servis en des vaisselles merveilleuses, aux galanteries chuchotées et écoutées avec un sourire de sphinx, tout en mangeant la chair rose d’une truite ou des ailes de gélinotte.
30Elle n’avait pas de toilettes, pas de bijoux, rien. Et elle n’aimait que cela ; elle se sentait faite pour cela. Elle eût tant désiré plaire, être enviée, être séduisante et recherchée.
31Elle avait une amie riche, une camarade de couvent qu’elle ne voulait plus aller voir, tant elle souffrait en revenant. Et elle pleurait pendant des jours entiers, de chagrin, de regret, de désespoir et de détresse.

32Or, un soir, son mari rentra, l’air glorieux, et tenant à la main une large enveloppe.
33– Tiens, dit-il, voici quelque chose pour toi.
34Elle déchira vivement le papier et en tira une carte imprimée qui portait ces mots :
35« Le ministre de l’instruction publique et Mme Georges Ramponneau prient M. et Mme Loisel de leur faire l’honneur de venir passer la soirée à l’hôtel du ministère, le lundi 18 janvier. »
36Au lieu d’être ravie, comme l’espérait son mari, elle jeta avec dépit l’invitation sur la table, murmurant :
37– Que veux-tu que je fasse de cela ?
38– Mais, ma chérie, je pensais que tu serais contente. Tu ne sors jamais, et c’est une occasion, cela, une belle ! J’ai eu une peine infinie à l’obtenir. Tout le monde en veut ; c’est très recherché et on n’en donne pas beaucoup aux employés. Tu verras là tout le monde officiel.
39Elle le regardait d’un œil irrité, et elle déclara avec impatience :
40– Que veux-tu que je me mette sur le dos pour aller là ?
41Il n’y avait pas songé ; il balbutia :
42– Mais la robe avec laquelle tu vas au théâtre. Elle me semble très bien, à moi...
43Il se tut, stupéfait, éperdu, en voyant que sa femme pleurait. Deux grosses larmes descendaient lentement des coins des yeux vers les coins de la bouche ; il bégaya :
44– Qu’as-tu ? qu’as-tu ?
45Mais, par un effort violent, elle avait dompté sa peine et elle répondit d’une voix calme en essuyant ses joues humides :
46– Rien. Seulement je n’ai pas de toilette et par conséquent je ne peux aller à cette fête. Donne ta carte à quelque collègue dont la femme sera mieux nippée que moi.
47Il était désolé. Il reprit :
48– Voyons, Mathilde. Combien cela coûteraitil, une toilette convenable, qui pourrait te servir encore en d’autres occasions, quelque chose de très simple ?
49Elle réfléchit quelques secondes, établissant ses comptes et songeant aussi à la somme qu’elle pouvait demander sans s’attirer un refus immédiat et une exclamation effarée du commis économe.
50Enfin, elle répondit en hésitant :
51– Je ne sais pas au juste, mais il me semble qu’avec quatre cents francs je pourrais arriver.
52Il avait un peu pâli, car il réservait juste cette somme pour acheter un fusil et s’offrir des parties de chasse, l’été suivant, dans la plaine de Nanterre, avec quelques amis qui allaient tirer des alouettes, par là, le dimanche.
53Il dit cependant :
54– Soit. Je te donne quatre cents francs. Mais tâche d’avoir une belle robe.

55Le jour de la fête approchait, et Mme Loisel semblait triste, inquiète, anxieuse. Sa toilette était prête cependant. Son mari lui dit un soir :
56– Qu’as-tu ? Voyons, tu es toute drôle depuis trois jours.
57Et elle répondit :
58– Cela m’ennuie de n’avoir pas un bijou, pas une pierre, rien à mettre sur moi. J’aurai l’air misère comme tout. J’aimerais presque mieux ne pas aller à cette soirée.
59Il reprit :
60– Tu mettras des fleurs naturelles. C’est très chic en cette saison-ci. Pour dix francs tu auras deux ou trois roses magnifiques.
61Elle n’était point convaincue.
62– Non... il n’y a rien de plus humiliant que d’avoir l’air pauvre au milieu de femmes riches.
63Mais son mari s’écria :
64– Que tu es bête ! Va trouver ton amie Mme Forestier et demande-lui de te prêter des bijoux. Tu es bien assez liée avec elle pour faire cela.
65Elle poussa un cri de joie :
66– C’est vrai. Je n’y avais point pensé.
67Le lendemain, elle se rendit chez son amie et lui conta sa détresse.
68Mme Forestier alla vers son armoire à glace, prit un large coffret, l’apporta, l’ouvrit, et dit à Mme Loisel :
69– Choisis, ma chère.
70Elle vit d’abord des bracelets, puis un collier de perles, puis une croix vénitienne, or et pierreries, d’un admirable travail. Elle essayait les parures devant la glace, hésitait, ne pouvait se décider à les quitter, à les rendre. Elle demandait toujours :
71– Tu n’as plus rien autre ?
72– Mais si. Cherche. Je ne sais pas ce qui peut te plaire.
73Tout à coup elle découvrit, dans une boîte de satin noir, une superbe rivière de diamants ; et son cœur se mit à battre d’un désir immodéré. Ses mains tremblaient en la prenant. Elle l’attacha autour de sa gorge, sur sa robe montante, et demeura en extase devant elle-même.
74Puis, elle demanda, hésitante, pleine d’angoisse :
75– Peux-tu me prêter cela, rien que cela ?
76– Mais, oui, certainement.
77Elle sauta au cou de son amie, l’embrassa avec emportement, puis s’enfuit avec son trésor.

78Le jour de la fête arriva. Mme Loisel eut un succès. Elle était plus jolie que toutes, élégante, gracieuse, souriante et folle de joie. Tous les hommes la regardaient, demandaient son nom, cherchaient à être présentés. Tous les attachés du cabinet voulaient valser avec elle. Le ministre la remarqua.
79Elle dansait avec ivresse, avec emportement, grisée par le plaisir, ne pensant plus à rien, dans le triomphe de sa beauté, dans la gloire de son succès, dans une sorte de nuage de bonheur fait de tous ces hommages, de toutes ces admirations, de tous ces désirs éveillés, de cette victoire si complète et si douce au cœur des femmes.
80Elle partit vers quatre heures du matin. Son mari, depuis minuit, dormait dans un petit salon désert avec trois autres messieurs dont les femmes s’amusaient beaucoup.
81Il lui jeta sur les épaules les vêtements qu’il avait apportés pour la sortie, modestes vêtements de la vie ordinaire, dont la pauvreté jurait avec l’élégance de la toilette de bal. Elle le sentit et voulut s’enfuir, pour ne pas être remarquée par les autres femmes qui s’enveloppaient de riches fourrures.
82Loisel la retenait :
83– Attends donc. Tu vas attraper froid dehors. Je vais appeler un fiacre.
84Mais elle ne l’écoutait point et descendait rapidement l’escalier. Lorsqu’ils furent dans la rue, ils ne trouvèrent pas de voiture ; et ils se mirent à chercher, criant après les cochers qu’ils voyaient passer de loin.
85Ils descendaient vers la Seine, désespérés, grelottants. Enfin ils trouvèrent sur le quai un de ces vieux coupés noctambules qu’on ne voit dans Paris que la nuit venue, comme s’ils eussent été honteux de leur misère pendant le jour.
86Il les ramena jusqu’à leur porte, rue des Martyrs, et ils remontèrent tristement chez eux. C’était fini, pour elle. Et il songeait, lui, qu’il lui faudrait être au Ministère à dix heures.
87Elle ôta les vêtements dont elle s’était enveloppé les épaules, devant la glace, afin de se voir encore une fois dans sa gloire. Mais soudain elle poussa un cri. Elle n’avait plus sa rivière autour du cou !
88Son mari, à moitié dévêtu, déjà, demanda :
89– Qu’est-ce que tu as ?
90Elle se tourna vers lui, affolée :
91– J’ai... j’ai... je n’ai plus la rivière de madame Forestier.
92Il se dressa, éperdu :
93– Quoi !... comment !... Ce n’est pas possible !
94Et ils cherchèrent dans les plis de la robe, dans les plis du manteau, dans les poches, partout. Ils ne la trouvèrent point.
95Il demandait :
96– Tu es sûre que tu l’avais encore en quittant le bal ?
97– Oui, je l’ai touchée dans le vestibule du Ministère.
98– Mais, si tu l’avais perdue dans la rue, nous l’aurions entendu tomber. Elle doit être dans le fiacre.
99– Oui, c’est probable. As-tu pris le numéro ?
100– Non. Et toi, tu ne l’as pas regardé ?
101– Non.
102Ils se contemplaient atterrés. Enfin Loisel se rhabilla.
103– Je vais, dit-il, refaire tout le trajet que nous avons fait à pied, pour voir si je ne la retrouverai pas.
104Et il sortit. Elle demeura en toilette de soirée, sans force pour se coucher, abattue sur une chaise, sans feu, sans pensée.
105Son mari rentra vers sept heures. Il n’avait rien trouvé.
106Il se rendit à la Préfecture de police, aux journaux, pour faire promettre une récompense, aux compagnies de petites voitures, partout enfin où un soupçon d’espoir le poussait.
107Elle attendit tout le jour, dans le même état d’effarement devant cet affreux désastre.
108Loisel revint le soir, avec la figure creusée, pâlie ; il n’avait rien découvert.
109– Il faut, dit-il, écrire à ton amie que tu as brisé la fermeture de sa rivière et que tu la fais réparer. Cela nous donnera le temps de nous retourner.
110Elle écrivit sous sa dictée.

111Au bout d’une semaine, ils avaient perdu toute espérance.
112Et Loisel, vieilli de cinq ans, déclara :
113– Il faut aviser à remplacer ce bijou.
114Ils prirent, le lendemain, la boîte qui l’avait renfermé, et se rendirent chez le joaillier, dont le nom se trouvait dedans. Il consulta ses livres :
115– Ce n’est pas moi, madame, qui ai vendu cette rivière ; j’ai dû seulement fournir l’écrin.
116Alors ils allèrent de bijoutier en bijoutier, cherchant une parure pareille à l’autre, consultant leurs souvenirs, malades tous deux de chagrin et d’angoisse.
117Ils trouvèrent, dans une boutique du PalaisRoyal, un chapelet de diamants qui leur parut entièrement semblable à celui qu’ils cherchaient. Il valait quarante mille francs. On le leur laisserait à trente-six mille.
118Ils prièrent donc le joaillier de ne pas le vendre avant trois jours. Et ils firent condition qu’on le reprendrait, pour trente-quatre mille francs, si le premier était retrouvé avant la fin de février.
119Loisel possédait dix-huit mille francs que lui avait laissés son père. Il emprunterait le reste.
120Il emprunta, demandant mille francs à l’un, cinq cents à l’autre, cinq louis par-ci, trois louis par-là. Il fit des billets, prit des engagements ruineux, eut affaire aux usuriers, à toutes les races de prêteurs. Il compromit toute la fin de son existence, risqua sa signature sans savoir même s’il pourrait y faire honneur, et, épouvanté par les angoisses de l’avenir, par la noire misère qui allait s’abattre sur lui, par la perspective de toutes les privations physiques et de toutes les tortures morales, il alla chercher la rivière nouvelle, en déposant sur le comptoir du marchand trente-six mille francs.
121Quand Mme Loisel reporta la parure à Mme Forestier, celle-ci lui dit, d’un air froissé :
122– Tu aurais dû me la rendre plus tôt, car, je pouvais en avoir besoin.
123Elle n’ouvrit pas l’écrin, ce que redoutait son amie. Si elle s’était aperçue de la substitution, qu’aurait-elle pensé ? qu’aurait-elle dit ? Ne l’aurait-elle pas prise pour une voleuse ?

124Mme Loisel connut la vie horrible des nécessiteux. Elle prit son parti, d’ailleurs, tout d’un coup, héroïquement. Il fallait payer cette dette effroyable. Elle payerait. On renvoya la bonne ; on changea de logement ; on loua sous les toits une mansarde.
125Elle connut les gros travaux du ménage, les odieuses besognes de la cuisine. Elle lava la vaisselle, usant ses ongles roses sur les poteries grasses et le fond des casseroles. Elle savonna le linge sale, les chemises et les torchons, qu’elle faisait sécher sur une corde ; elle descendit à la rue, chaque matin, les ordures, et monta l’eau, s’arrêtant à chaque étage pour souffler. Et, vêtue comme une femme du peuple, elle alla chez le fruitier, chez l’épicier, chez le boucher, le panier au bras, marchandant, injuriée, défendant sou à sou son misérable argent.
126Il fallait chaque mois payer des billets, en renouveler d’autres, obtenir du temps.
127Le mari travaillait le soir à mettre au net les comptes d’un commerçant, et la nuit, souvent, il faisait de la copie à cinq sous la page.
128Et cette vie dura dix ans.
129Au bout de dix ans, ils avaient tout restitué, tout, avec le taux de l’usure, et l’accumulation des intérêts superposés.
130Mme Loisel semblait vieille, maintenant. Elle était devenue la femme forte, et dure, et rude, des ménages pauvres. Mal peignée, avec les jupes de travers et les mains rouges, elle parlait haut, lavait à grande eau les planchers. Mais parfois, lorsque son mari était au bureau elle s’asseyait auprès de la fenêtre, et elle songeait à cette soirée d’autrefois, à ce bal, où elle avait été si belle et si fêtée.
131Que serait-il arrivé si elle n’avait point perdu cette parure ? Qui sait ? qui sait ? Comme la vie est singulière, changeante ! Comme il faut peu de chose pour vous perdre ou vous sauver !

132Or, un dimanche, comme elle était allée faire un tour aux Champs-Élysées pour se délasser des besognes de la semaine, elle aperçut tout à coup une femme qui promenait un enfant. C’était Mme Forestier, toujours jeune, toujours belle, toujours séduisante.
133Mme Loisel se sentit émue. Allait-elle lui parler ? Oui, certes. Et maintenant qu’elle avait payé, elle lui dirait tout. Pourquoi pas ?
134Elle s’approcha.
135– Bonjour, Jeanne.
136L’autre ne la reconnaissait point, s’étonnant d’être appelée ainsi familièrement par cette bourgeoise. Elle balbutia :
137– Mais... madame !.. Je ne sais... Vous devez vous tromper.
138– Non. Je suis Mathilde Loisel.
139Son amie poussa un cri :
140– Oh !... ma pauvre Mathilde, comme tu es changée !...
141– Oui, j’ai eu des jours bien durs, depuis que je ne t’ai vue ; et bien des misères... et cela à cause de toi !...
142– De moi... Comment ça ?
143– Tu te rappelles bien cette rivière de diamants que tu m’as prêtée pour aller à la fête du Ministère.
144– Oui. Eh bien ?
145– Eh bien, je l’ai perdue.
146– Comment ! puisque tu me l’as rapportée.
147– Je t’en ai rapporté une autre toute pareille. Et voilà dix ans que nous la payons. Tu comprends que ça n’était pas aisé pour nous, qui n’avions rien... Enfin c’est fini, et je suis rudement contente.
148Mme Forestier s’était arrêtée.
149– Tu dis que tu as acheté une rivière de diamants pour remplacer la mienne ?
150– Oui.. Tu ne t’en étais pas aperçue, hein ? Elles étaient bien pareilles.
151Et elle souriait d’une joie orgueilleuse et naïve.
152Mme Forestier, fort émue, lui prit les deux mains.
153– Oh ! ma pauvre Mathilde ! Mais la mienne était fausse. Elle valait au plus cinq cents francs !...

Coco
154Plus sombre, "Coco" raconte l'histoire d'un vieux cheval de labour, gardé par charité dans une grande ferme normande, et confié à un jeune valet de ferme excédé de devoir s'en occuper.
155On conservait, par charité, dans le fond de l’écurie, un très vieux cheval blanc que la maîtresse voulait nourrir jusqu’à sa mort naturelle, parce qu’elle l’avait élevé, gardé toujours, et qu’il lui rappelait des souvenirs.
156Un goujat de quinze ans, nommé Isidore Duval, et appelé plus simplement Zidore, prenait soin de cet invalide, lui donnait, pendant l’hiver, sa mesure d’avoine et son fourrage, et devait aller, quatre fois par jour, en été, le déplacer dans la côte où on l’attachait, afin qu’il eût en abondance de l’herbe fraîche.
157Quand Zidore le menait à l’herbe, il lui fallait tirer sur la corde, tant la bête allait lentement ; et le gars, courbé, haletant, jurait contre elle, s’exaspérant d’avoir à soigner cette vieille rosse.
158Le gars rageait, sentant naître en lui le désir de se venger du cheval. C’était un maigre enfant haut sur jambes, très sale, coiffé de cheveux roux, épais, durs et hérissés. Il semblait stupide, parlait en bégayant, avec une peine infinie, comme si les idées n’eussent pu se former dans son âme épaisse de brute.
159Depuis longtemps déjà, il s’étonnait qu’on gardât Coco, s’indignant de voir perdre du bien pour cette bête inutile. Du moment qu’elle ne travaillait plus, il lui semblait injuste de la nourrir, il lui semblait révoltant de gaspiller de l’avoine, de l’avoine qui coûtait si cher, pour ce bidet paralysé. Et souvent même, malgré les ordres de maître Lucas, il économisait sur la nourriture du cheval, ne lui versant qu’une demi-mesure, ménageant sa litière et son foin. Et une haine grandissait en son esprit confus d’enfant, une haine de paysan rapace, de paysan sournois, féroce, brutal et lâche.
160L'été venu, Zidore se met à maltraiter la bête, puis, peu à peu, cesse de la nourrir tout à fait.
161Alors, peu à peu, chaque jour, le gars diminua la bande de pâturage qu’il lui donnait en avançant le piquet de bois où était fixée la corde.
162La bête jeûnait, maigrissait, dépérissait. Trop faible pour casser son attache, elle tendait la tête vers la grande herbe verte et luisante, si proche, et dont l’odeur lui venait sans qu’elle y pût toucher.
163Mais, un matin, Zidore eut une idée : c’était de ne plus remuer Coco. Il en avait assez d’aller si loin pour cette carcasse.
164Le cheval, le voyant partir, hennit pour le rappeler ; mais le goujat se mit à courir, le laissant seul, tout seul, dans son vallon, bien attaché, et sans un brin d’herbe à portée de la mâchoire.
165Affamé, il essaya d’atteindre la grasse verdure qu’il touchait du bout de ses naseaux. Il se mit sur les genoux, tendant le cou, allongeant ses grandes lèvres baveuses. Ce fut en vain. Tout le jour, elle s’épuisa, la vieille bête, en efforts inutiles, en efforts terribles. La faim la dévorait, rendue plus affreuse par la vue de toute la verte nourriture qui s’étendait par l’horizon.
166Quand il approcha, le jour suivant, de Coco toujours étendu, il s’aperçut qu’il était mort.
167Alors il demeura debout, le regardant, content de son œuvre, étonné en même temps que ce fût déjà fini. Il le toucha du pied, leva une de ses jambes, puis la laissa retomber, s’assit dessus, et resta là, les yeux fixés dans l’herbe et sans penser à rien.
168Et les hommes enfouirent le cheval juste à la place où il était mort de faim.
169Et l’herbe poussa drue, verdoyante, vigoureuse, nourrie par le pauvre corps.