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Fort comme la mort — en 20 minutes

Fort comme la mort — en 20 minutes
1Cette version « Lire en 20 minutes » est une traversée du roman de Maupassant faite exclusivement d'extraits authentiques, copiés tels quels et cousus par de courtes transitions éditoriales en italique. Elle suit tout l'arc du livre : la longue liaison du peintre Olivier Bertin et de la comtesse Anne de Guilleroy, le retour de leur passé sous les traits d'Annette, la fille de la comtesse, et le double naufrage qui s'ensuit.

2Le jour tombait dans le vaste atelier par la baie ouverte du plafond. C’était un grand carré de lumière éclatante et bleue, un trou clair sur un infini lointain d’azur, où passaient, rapides, des vols d’oiseaux.
3Mais à peine entrée dans la haute pièce sévère et drapée, la clarté joyeuse du ciel s’atténuait, devenait douce, s’endormait sur les étoffes, allait mourir dans les portières, éclairait à peine les coins sombres où, seuls, les cadres d’or s’allumaient comme des feux. La paix et le sommeil semblaient emprisonnés là-dedans, la paix des maisons d’artistes où l’âme humaine a travaillé. En ces murs que la pensée habite, où la pensée s’agite, s’épuise en des efforts violents, il semble que tout soit las, accablé, dès qu’elle s’apaise. Tout semble mort après ces crises de vie ; et tout repose, les meubles, les étoffes, les grands personnages inachevés sur les toiles, comme si le logis entier avait souffert de la fatigue du maître, avait peiné avec lui, prenant part, tous les jours, à sa lutte recommencée. Une vague odeur engourdissante de peinture, de térébenthine et de tabac flottait, captée par les tapis et les sièges ; et aucun autre bruit ne troublait le lourd silence que les cris vifs et courts des hirondelles qui passaient sur le châssis ouvert, et la longue rumeur confuse de Paris à peine entendue par-dessus les toits. Rien ne remuait que la montée intermittente d’un petit nuage de fumée bleue s’élevant vers le plafond à chaque bouffée de cigarette qu’Olivier Bertin, allongé sur son divan, soufflait lentement entre ses lèvres.
4Peintre à la mode du Tout-Paris, Olivier Bertin se souvient : douze ans plus tôt, il a rencontré celle qui allait devenir sa maîtresse.
5Or, comme il était à la mode et faisait des visites à la façon d’un simple homme du monde, il aperçut un jour, chez la duchesse de Mortemain, une jeune femme en grand deuil, sortant alors qu’il entrait, et dont la rencontre sous une porte l’éblouit d’une jolie vision de grâce et d’élégance.
6Ayant demandé son nom, il apprit qu’elle s’appelait la comtesse de Guilleroy, femme d’un hobereau normand, agronome et député, qu’elle portait le deuil du père de son mari, qu’elle était spirituelle, très admirée et recherchée.
7La comtesse vient poser dans l'atelier pour son portrait ; au fil des séances, le peintre s'éprend d'elle et finit par le lui avouer.
8Troublée par ce début, et voyant venir la crise redoutée, elle essaya de l’arrêter, mais il ne l’écoutait plus. L’émotion débordait de son cœur, et elle dut l’entendre, pâle, tremblante, anxieuse. Il parla longtemps, sans rien demander, avec tendresse, avec tristesse, avec une résignation désolée ; et elle se laissa prendre les mains qu’il conserva dans les siennes. Il s’était agenouillé sans qu’elle y prît garde, et avec un regard d’halluciné il la suppliait de ne pas lui faire de mal ! Quel mal ? Elle ne comprenait pas et n’essayait pas de comprendre, engourdie dans un chagrin cruel de le voir souffrir, et ce chagrin était presque du bonheur. Tout à coup, elle vit des larmes dans ses yeux et fut tellement émue, qu’elle fit : « Oh ! » prête à l’embrasser comme on embrasse les enfants qui pleurent. Il répétait d’une voix très douce : « Tenez, tenez, je souffre trop », et tout à coup, gagnée par cette douleur, par la contagion des larmes, elle sanglota, les nerfs affolés, les bras frémissants, prêts à s’ouvrir.
9Quand elle se sentit tout à coup enlacée par lui et baisée passionnément sur les lèvres, elle voulut crier, lutter, le repousser, mais elle se jugea perdue tout de suite, car elle consentait en résistant, elle se donnait en se débattant, elle l’étreignait en criant : « Non, non, je ne veux pas. »
10Enfuie de l'atelier, elle se fait promener au hasard dans un fiacre.
11Puis, comme elle avait l’esprit prompt et nullement lâche, elle se dit : « Voilà, je suis une femme perdue. » Et pendant quelques minutes encore, elle demeura sous l’émotion, sous la certitude du malheur irréparable, épouvantée comme un homme tombé d’un toit et qui ne remue point encore, devinant qu’il a les jambes brisées et ne le voulant point constater.
12Après une brouille et une reconquête patiente, elle se donne à lui. La liaison s'installe, pour durer.
13Puis des mois s’écoulèrent, et puis des années qui desserrèrent à peine le lien qui unissait l’un à l’autre la comtesse de Guilleroy et le peintre Olivier Bertin. Ce n’était plus chez lui l’exaltation des premiers temps, mais une affection calmée, profonde, une sorte d’amitié amoureuse dont il avait pris l’habitude.
14Chez elle, au contraire, grandit sans cesse l’attachement passionné, l’attachement obstiné de certaines femmes qui se donnent à un homme pour tout à fait et pour toujours. Honnêtes et droites dans l’adultère comme elles auraient pu l’être dans le mariage, elles se vouent à une tendresse unique dont rien ne les détournera. Non seulement elles aiment leur amant, mais elles veulent l’aimer, et les yeux uniquement sur lui, elles occupent tellement leur cœur de sa pensée, que rien d’étranger n’y peut plus entrer. Elles ont lié leur vie avec résolution, comme on se lie les mains, avant de sauter à l’eau du haut d’un pont, lorsqu’on sait nager et qu’on veut mourir.
15Mais à partir du moment où la comtesse se fut donnée ainsi, elle se sentit assaillie de craintes sur la constance d’Olivier Bertin. Rien ne le tenait que sa volonté d’homme, son caprice, son goût passager pour une femme rencontrée un jour comme il en avait déjà rencontré tant d’autres ! Elle le sentait si libre et si facile à tenter, lui qui vivait sans devoirs, sans habitudes et sans scrupules, comme tous les hommes ! Il était beau garçon, célèbre, recherché, ayant à la portée de ses désirs vite éveillés toutes les femmes du monde dont la pudeur est si fragile, et toutes les femmes d’alcôve ou de théâtre prodigues de leurs faveurs avec des gens comme lui. Une d’elles, un soir, après souper, pouvait le suivre et lui plaire et le garder.
16Cette crainte de le perdre fera d'elle, toute sa vie, une amante en combat perpétuel de coquetterie.
17Les années passèrent, cependant, sans les désunir. La chaîne attachée par elle était solide, et elle en refaisait les anneaux à mesure qu’ils s’usaient. Mais toujours soucieuse, elle surveillait le cœur du peintre comme on surveille un enfant qui traverse une rue pleine de voitures, et chaque jour encore elle redoutait l’événement inconnu, dont la menace est suspendue sur nous.
18Le comte, sans soupçons et sans jalousie, trouvait naturelle cette intimité de sa femme et d’un artiste fameux qui était reçu partout avec de grands égards. À force de se voir, les deux hommes, habitués l’un à l’autre, avaient fini par s’aimer.
19Douze ans ont passé. Annette, la fille de la comtesse, élevée en Normandie auprès de sa grand-mère, revient à Paris pour ses dix-huit ans : son père lui destine le marquis de Farandal. Un soir, chez les Guilleroy, mère et fille paraissent ensemble.
20Comme il expliquait à la duchesse que les bijoux de la fille publique assassinée avaient été donnés en cadeau par le meurtrier présumé à une autre créature de mœurs légères, la porte du grand salon s’ouvrit de nouveau, toute grande, et deux femmes en toilette de dentelle blanche, blondes, dans une crème de malines, se ressemblant comme deux sœurs d’âge très différent, l’une un peu trop mûre, l’autre un peu trop jeune, l’une un peu trop forte, l’autre un peu trop mince, s’avancèrent en se tenant par la taille et en souriant.
21On cria, on applaudit. Personne, sauf Olivier Bertin, ne savait le retour d’Annette de Guilleroy, et l’apparition de la jeune fille à côté de sa mère qui, d’un peu loin, semblait presque aussi fraîche et même plus belle, car, fleur trop ouverte, elle n’avait pas fini d’être éclatante, tandis que l’enfant, à peine épanouie, commençait seulement à être jolie, les fit trouver charmantes toutes les deux.
22Quelques jours plus tard, Olivier promène Annette au parc Monceau. La jeune fille bavarde ; le peintre, envahi de souvenirs, s'étonne d'un trouble inconnu.
23La jeune fille, le voyant rêveur, lui demanda :
24– Qu’avez-vous ? vous semblez triste.
25Et il tressaillit jusqu’au cœur. Qui avait dit cela ? Elle ou sa mère ? Non pas sa mère avec sa voix d’à présent, mais avec sa voix d’autrefois, tant changée qu’il venait seulement de la reconnaître.
26Il répondit en souriant :
27– Je n’ai rien, tu m’amuses beaucoup, tu es très gentille, tu me rappelles ta maman.
28Comment n’avait-il pas remarqué plus vite cet étrange écho de la parole jadis si familière, qui sortait à présent de ces lèvres nouvelles.
29L'été suivant, la mère de la comtesse meurt. Anne se retire à Roncières avec Annette ; Olivier vient les y chercher. Un soir de lune, ils se promènent tous trois dans le parc.
30Elle s’appuya sur le bras libre d’Olivier et ils rentrèrent, marchant ainsi, lui entre elles, sous les arbres noirs. Ils ne parlaient plus. Il avançait, possédé par elles, pénétré par une sorte de fluide féminin dont leur contact l’inondait. Il ne cherchait pas à les voir, puisqu’il les avait contre lui, et même il fermait les yeux pour mieux les sentir. Elles le guidaient, le conduisaient, et il allait devant lui, épris d’elles, de celle de gauche comme de celle de droite, sans savoir laquelle était à gauche, laquelle était à droite, laquelle était la mère, laquelle était la fille. Il s’abandonnait volontairement avec une sensualité inconsciente et raffinée au trouble de cette sensation. Il cherchait même à les mêler dans son cœur, à ne plus les distinguer dans sa pensée, et il berçait son désir au charme de cette confusion. N’était-ce pas une seule femme que cette mère et cette fille si pareilles ? et la fille ne semblait-elle pas venue sur la terre uniquement pour rajeunir son amour ancien pour la mère ?
31Quand il rouvrit les yeux en pénétrant dans le château, il lui sembla qu’il venait de passer les plus délicieuses minutes de sa vie, de subir la plus étrange, la plus inanalysable et la plus complète émotion que pût goûter un homme, grisé d’une même tendresse par la séduction émanée de deux femmes.
32Le lendemain, après avoir regardé Olivier jouer au tennis avec Annette éclatante de jeunesse, la comtesse, devant sa glace, comprend soudain ce qu'elle redoute.
33Puis, soudain, le besoin de partir entra en elle, irrésistible, de partir tout de suite, par le premier train, de quitter ce pays clair où l’on voyait trop, dans le grand jour des champs, les ineffaçables fatigues du chagrin et de la vie. À Paris, on vit dans la demi-ombre des appartements, où les rideaux lourds, même en plein midi, ne laissent entrer qu’une lumière douce. Elle y redeviendrait elle-même, belle, avec la pâleur qu’il faut dans cette lueur éteinte et discrète. Alors le visage d’Annette lui passa devant les yeux, rouge, un peu dépeigné, si frais, quand elle jouait au lawn-tennis. Elle comprit l’inquiétude inconnue dont avait souffert son âme. Elle n’était point jalouse de la beauté de sa fille ! Non, certes, mais elle sentait, elle s’avouait pour la première fois qu’il ne fallait plus jamais se montrer près d’elle, en plein soleil.
34De retour à Paris, un soir, les invités s'extasient devant Annette debout sous le portrait de sa mère jeune. Restée seule, la comtesse mesure sa défaite.
35Alors, quand elle se retrouva étendue en son lit, toutes les angoisses qui l’avaient assaillie à la campagne, reparurent. Elles se formulaient davantage ; elle les éprouvait plus nettement ; elle se sentait vieille !
36Ce soir-là, pour la première fois, elle avait compris que dans son salon, où jusqu’alors elle était seule admirée, complimentée, fêtée, aimée, une autre, sa fille, prenait sa place. Elle avait compris cela, tout d’un coup, en sentant les hommages s’en aller vers Annette. Dans ce royaume, la maison d’une jolie femme, dans ce royaume où elle ne supporte aucun ombrage, d’où elle écarte avec un soin discret et tenace toute redoutable comparaison, où elle ne laisse entrer ses égales que pour essayer d’en faire des vassales, elle voyait bien que sa fille allait devenir la souveraine. Comme il avait été bizarre, ce serrement de cœur quand tous les yeux s’étaient tournés vers Annette que Bertin tenait par la main, debout à côté du tableau. Elle s’était sentie soudain disparue, dépossédée, détrônée. Tout le monde regardait Annette, personne ne s’était plus tourné vers elle ! Elle était si bien accoutumée à entendre des compliments et des flatteries, chaque fois qu’on admirait son portrait, elle était si sûre des phrases élogieuses, dont elle ne tenait point compte mais dont elle se sentait tout de même chatouillée, que cet abandon, cette défection inattendue, cette admiration portée tout à coup tout entière vers sa fille, l’avaient plus remuée, étonnée, saisie que s’il se fût agi de n’importe quelle rivalité en n’importe quelle circonstance.
37Quelques jours plus tard, Olivier fait poser Annette dans son atelier, un livre ouvert sur les genoux, sous les yeux de la comtesse.
38Son cœur se serrait, ses doigts tremblaient, il ne savait plus ce qu’il faisait et brouillait les tons en mêlant les petits tas de pâte, tant il retrouvait soudain devant cette apparition, devant cette résurrection, dans ce même endroit, après douze ans, une irrésistible poussée d’émotion.
39Maintenant elle avait fini de lire et regardait devant elle. S’étant approché, il aperçut en ses yeux deux gouttes claires qui, se détachant, coulaient sur les joues. Alors il tressaillit d’une de ces secousses qui jettent un homme hors de lui, et il murmura, en se tournant vers la comtesse :
40– Dieu, qu’elle est belle !
41Mais il demeura stupéfait devant le visage livide et convulsé de Mme de Guilleroy.
42Le soir même, elle l'affronte chez elle.
43Alors, levant lentement ses deux mains, elle prit celles du peintre et les garda, puis, comme si chaque mot l’eût déchirée :
44– Prenez garde, mon ami, vous allez vous éprendre de ma fille.
45Il se récrie, se défend, plaide sa loyauté ; elle ne cède pas.
46Elle attendit qu’il eût fini ses phrases ; puis, sans colère, sans être ébranlée en sa conviction, mais affreusement pâle, elle murmura :
47– Olivier, je sais bien tout ce que vous me dites, et je le pense ainsi que vous. Mais je suis sûre de ne pas me tromper. Écoutez, réfléchissez, comprenez. Ma fille me ressemble trop, elle est trop tout ce que j’étais autrefois quand vous avez commencé à m’aimer, pour que vous ne vous mettiez pas à l’aimer aussi.
48L'automne venu, la comtesse pousse elle-même au mariage d'Annette avec le marquis de Farandal, pour éloigner sa fille.
49Elle l’avait compris très vite d’ailleurs, et, raisonnant avec candeur, jugeait tout simple de prendre pour mari ce beau garçon qui lui donnerait, entre autres satisfactions, celle qu’elle préférait à toutes de galoper chaque matin à côté de lui, sur un pur-sang.
50Ils se trouvèrent fiancés un jour, tout naturellement, après une poignée de main et un sourire, et on parla de ce mariage comme d’une chose depuis longtemps décidée. Alors le marquis commença à apporter des cadeaux. La duchesse traitait Annette comme sa propre fille. Donc toute cette affaire avait été chauffée par un accord commun sur un petit feu d’intimité, pendant les heures calmes du jour, et le marquis, ayant en outre beaucoup d’autres occupations, de relations, de servitudes et de devoirs, venait rarement dans la soirée.
51Découvrant un jour le marquis installé chez les Guilleroy en fiancé, Olivier, seul chez lui devant ses souvenirs, cesse enfin de se mentir.
52Mais tout cet ancien amour remué faisait fermenter en lui une ardeur jeune et nouvelle, une sève de tendresse irrésistible qui rappelait dans son souvenir le visage radieux d’Annette. Il avait aimé la mère, dans un élan passionné de servitude volontaire, il commençait à aimer cette petite fille comme un esclave, comme un vieil esclave tremblant à qui on rive des fers qu’il ne brisera plus.
53Cela, il le sentait dans le fond de son être, et il en était terrifié.
54Il essayait de comprendre comment et pourquoi elle le possédait ainsi ? Il la connaissait si peu ! Elle était à peine une femme dont le cœur et l’âme dormaient encore du sommeil de la jeunesse.
55Lui, maintenant, il était presque au bout de sa vie ! Comment donc cette enfant l’avait-elle pris avec quelques sourires et des mèches de cheveux ! Ah ! les sourires, les cheveux de cette petite fillette blonde lui donnaient des envies de tomber à genoux et de se frapper le front par terre !
56Sait-on, sait-on jamais pourquoi une figure de femme a tout à coup sur nous la puissance d’un poison ? Il semble qu’on l’a bue avec les yeux, qu’elle est devenue notre pensée et notre chair ! On en est ivre, on en est fou, on vit de cette image absorbée et on voudrait en mourir !
57Comme on souffre parfois de ce pouvoir féroce et incompréhensible d’une forme de visage sur le cœur d’un homme !
58Pendant ce temps, la comtesse s'épuise à guetter dans les miroirs la marche du temps.
59Couchée, elle ne pouvait dormir, rallumait une bougie et demeurait, les yeux ouverts, à songer que les insomnies et le chagrin hâtaient irrémédiablement la besogne horrible du temps qui court. Elle écoutait dans le silence de la nuit le balancier de sa pendule qui semblait murmurer de son tic-tac, monotone et régulier « ça va, ça va, ça va », et son cœur se crispait dans une telle souffrance que, son drap sur sa bouche, elle gémissait de désespoir.
60Peu avant le mariage, Olivier offre à tous une loge à l'Opéra pour une représentation de Faust. Devant Annette et son fiancé, il touche le fond de sa jalousie.
61Musadieu racontait des anecdotes sur les premières représentations de cette œuvre à l’Opéra-Comique, sur le demi-four d’alors suivi d’un éclatant triomphe, sur les interprètes du début, sur leur manière de chanter chaque morceau. Annette, à demi tournée vers lui, l’écoutait avec cette curiosité avide et jeune dont elle enveloppait le monde entier, et, par moments, elle jetait sur son fiancé, qui serait son mari dans quelques jours, un coup d’œil plein de tendresse. Elle l’aimait, maintenant, comme aiment les cœurs naïfs, c’est-à-dire qu’elle aimait en lui toutes les espérances du lendemain. L’ivresse des premières fêtes de la vie et l’ardent besoin d’être heureuse la faisaient frémir d’allégresse et d’attente.
62Et Olivier, qui voyait tout, qui savait tout, qui avait descendu tous les degrés de l’amour secret, impuissant et jaloux, jusqu’au foyer de la souffrance humaine où le cœur semble crépiter comme de la chair sur des charbons, restait debout au fond de la loge en les couvrant l’un et l’autre d’un regard de supplicié.
63Au duo du jardin, l'air de Faust bouleverse la salle, et le peintre voit sa petite amie pleurer.
64Puis il n’écouta plus rien, il n’entendit plus rien. Une crise de jalousie suraiguë le déchira, car il venait de voir Annette porter son mouchoir à ses yeux.
65Elle pleurait ! Donc son cœur s’éveillait, s’animait, s’agitait, son petit cœur de femme qui ne savait rien encore. Là, tout près de lui, sans qu’elle songeât à lui, elle avait la révélation de la façon dont l’amour peut bouleverser l’être humain, et cette révélation, cette initiation lui étaient venues de ce misérable cabotin chantant.
66Le lendemain, un article du Figaro raille « l'Art démodé d'Olivier Bertin ». Accablé, il court chez la comtesse, qui lit sa détresse sur son visage.
67Elle eut un élan vers lui, un élan de toute sa pauvre âme si déchirée aussi, de tout son pauvre corps si meurtri lui-même. Lui jetant ses mains sur les épaules, et son regard au fond des yeux, elle lui dit :
68– Oh ! que vous êtes malheureux !
69Il ne nia plus, cette fois, et la gorge secouée de spasmes, il balbutia :
70– Oui... oui... oui !
71Cachés derrière un paravent, dans le coin sombre du salon, ils s'avouent enfin tout.
72Puis après un moment de silence, elle ajouta :
73– C’est la faute de nos cœurs qui n’ont pas vieilli. Je sens le mien si vivant !
74Il essaya de parler et ne put pas, car des sanglots maintenant l’étranglaient. Elle écoutait, contre elle, les suffocations dans sa poitrine. Alors ressaisie par l’angoisse égoïste d’amour qui, depuis si longtemps, la rongeait, elle dit avec l’accent déchirant dont on constate un horrible malheur :
75– Dieu ! comme vous l’aimez !
76Il avoua encore une fois :
77– Ah ! oui, je l’aime !
78Elle songea quelques instants, et reprit :
79– Vous ne m’avez jamais aimée ainsi, moi ?
80Il ne nia point, car il traversait une de ces heures où on dit toute la vérité, et il murmura :
81– Non, j’étais trop jeune, alors !
82Elle fut surprise.
83– Trop jeune ? Pourquoi ?
84– Parce que la vie était trop douce. C’est à nos âges seulement qu’on aime en désespérés.
85Elle demanda :
86– Ce que vous éprouvez près d’elle ressemble-t-il à ce que vous éprouviez près de moi ?
87– Oui et non... et c’est pourtant presque la même chose. Je vous ai aimée autant qu’on peut aimer une femme. Elle, je l’aime comme vous, puisque c’est vous ; mais cet amour est devenu quelque chose d’irrésistible, de destructeur, de plus fort que la mort. Je suis à lui comme une maison qui brûle est au feu !
88Elle sentit sa pitié séchée sous un souffle de jalousie, et prenant une voix consolante :
89– Mon pauvre ami ! Dans quelques jours elle sera mariée et partira. En ne la voyant plus, vous vous guérirez, sans doute.
90Il remua la tête.
91– Oh ! je suis bien perdu, perdu !
92Elle le renvoie marcher jusqu'à la nuit. Le soir même, chez les Guilleroy, un coup de sonnette réveille la maison : un cocher de fiacre apporte une lettre urgente.
93« Monsieur, un grand malheur vient d’arriver. Notre ami, l’éminent artiste, M. Olivier Bertin, a été renversé par un omnibus, dont la roue lui passa sur le corps. Je ne puis encore me prononcer sur les suites probables de cet accident, qui peut n’être pas grave comme il peut avoir un dénouement fatal immédiat. M. Bertin vous prie instamment et supplie Mme la comtesse de Guilleroy de venir le voir sur l’heure. J’espère, Monsieur, que Mme la comtesse et vous, vous voudrez bien vous rendre au désir de notre ami commun, qui peut avoir cessé de vivre avant le jour.
94« Dr de RIVIL. »
95Le comte et la comtesse accourent dans la nuit.
96Ce qu’elle vit d’abord, en pénétrant dans la chambre, ce fut une tête blême sur un oreiller blanc. Quelques bougies et le feu du foyer l’éclairaient, dessinaient le profil, accusaient les ombres ; et, dans cette face livide, la comtesse aperçut deux yeux qui la regardaient venir.
97Tout son courage, toute son énergie, toute sa résolution tombèrent, tant cette figure creuse et décomposée était celle d’un moribond. Lui, qu’elle avait vu tout à l’heure, il était devenu cette chose, ce spectre ! Elle murmura entre ses lèvres : « Oh ! mon Dieu ! » et elle se mit à marcher vers lui, palpitante d’horreur.
98Restée près du lit, elle se penche sur lui.
99Elle était revenue tout contre le lit, et, posant ses mains sur les deux bords de l’oreiller, des deux côtés de cette tête chérie, elle se pencha pour la contempler. Puis elle demanda, si près du visage qu’elle semblait lui souffler les mots sur la peau :
100– C’est vous qui vous êtes jeté sous cette voiture ?
101Il répondit en essayant toujours de sourire :
102– Non, c’est elle qui s’est jetée sur moi.
103– Ce n’est pas vrai, c’est vous.
104– Non, je vous affirme que c’est elle.
105Après quelques instants de silence, de ces instants où les âmes semblent s’enlacer dans les regards, elle murmura :
106– Oh ! mon cher, cher Olivier ! dire que je vous ai laissé partir, que je ne vous ai pas gardé !
107Il répondit avec conviction :
108– Cela me serait arrivé tout de même, un jour ou l’autre.
109Il lui arrache une promesse.
110– Si je ne suis pas mort avant le jour, jurez-moi que vous m’amènerez Annette, une fois, rien qu’une fois ! Je voudrais tant ne pas mourir sans l’avoir revue... Songez que... demain... à cette heure-ci... j’aurai peut-être... j’aurai sans doute fermé les yeux pour toujours... et que je ne vous verrai plus jamais... moi... ni vous... ni elle...
111Elle l’arrêta, le cœur déchiré :
112– Oh ! taisez-vous... taisez-vous... oui, je vous promets de l’amener.
113Puis vient l'heure des adieux.
114Il eut une convulsion rapide de tous les traits, puis quand elle fut passée, il dit :
115– Si nous n’avons plus que quelques moments à rester ensemble, ne les perdons point, profitons-en pour nous dire adieu. Je vous ai tant aimée...
116Elle soupira :
117– Et moi... comme je vous aime toujours !
118Il dit encore :
119– Je n’ai eu de bonheur que par vous. Les derniers jours seuls ont été durs... Ce n’est point votre faute... Ah ! ma pauvre Any... comme la vie parfois est triste... et comme il est difficile de mourir !...
120Il exige qu'elle brûle toutes ses lettres, là, dans la cheminée de la chambre. Elle se résigne.
121D’un même geste de ses deux mains, elle lança dans le foyer les deux paquets de papiers qui s’éparpillèrent en tombant sur le bois. Puis, elle en saisit d’autres dans le secrétaire et les jeta par-dessus, puis d’autres encore, avec des mouvements rapides, en se baissant et se relevant promptement pour vite achever cette affreuse besogne.
122Quand la cheminée fut pleine et le tiroir vide, elle demeura debout, attendant, regardant la flamme presque étouffée ramper sur les côtés de cette montagne d’enveloppes. Elle les attaquait par les bords, rongeait les coins, courait sur la frange du papier, s’éteignait, reprenait, grandissait. Ce fut bientôt, tout autour de la pyramide blanche, une vive ceinture de feu clair qui emplit la chambre de lumière ; et cette lumière illuminant cette femme debout et cet homme couché, c’était leur amour brûlant, c’était leur amour qui se changeait en cendres.
123Le comte est parti chercher garde et interne ; la comtesse veille seule le blessé qui sombre, sa main dans la sienne.
124Le feu agonisait dans le foyer, sous la cendre noire des lettres ; deux bougies s’éteignirent ; un meuble craqua.
125Dans l’hôtel tout était muet, tout semblait mort, sauf la haute horloge flamande de l’escalier qui, régulièrement, carillonnait l’heure, la demie et les quarts, chantait dans la nuit la marche du temps, en la modulant sur ses timbres divers.
126La comtesse immobile sentait grandir en son âme une intolérable terreur. Des cauchemars l’assaillaient ; des idées effrayantes lui troublaient l’esprit ; et elle crut s’apercevoir que les doigts d’Olivier se refroidissaient dans les siens. Était-ce vrai ? Non, sans doute ! D’où lui était venue cependant la sensation d’un contact inexprimable et glacé ? Elle se souleva, éperdue d’épouvante, pour regarder son visage. – Il était détendu, impassible, inanimé, indifférent à toute misère, apaisé soudain par l’Éternel Oubli.