1Ceci n’est pas un résumé, mais une traversée du recueil L’inutile beauté (1890) par des extraits authentiques de Maupassant, cousus par de courtes liaisons. Trois nouvelles y sont représentées : le conte-titre, qui donne au recueil son thème — la beauté comme arme et comme fardeau du mariage —, la nouvelle fantastique Qui sait ? , l’un des derniers textes du versant halluciné de l’auteur, et le bref Un portrait , miniature sur le mystère de la séduction.
2La victoria du comte et de la comtesse de Mascaret roule vers le bois de Boulogne. Mariés depuis onze ans, sept enfants, le comte est dévoré d’une jalousie qui n’a jamais cessé. Ce soir-là, la comtesse rompt enfin le silence.
3– Ah ! vous allez entendre des choses désagréables, mais sachez que je suis prête à tout, que je braverai tout, que je ne crains rien, et vous aujourd’hui moins que personne.
4Il la regardait aussi dans les yeux, et une rage déjà le secouait. Il murmura :
5– Vous êtes folle !
6– Non, mais je ne veux plus être la victime de l’odieux supplice de maternité que vous m’imposez depuis onze ans ! je veux vivre enfin en femme du monde, comme j’en ai le droit, comme toutes les femmes en ont le droit.
7Redevenant pâle tout à coup, il balbutia :
8– Je ne comprends pas.
9– Si, vous comprenez. Il y a maintenant trois mois que j’ai accouché de mon dernier enfant, et comme je suis encore très belle, et, malgré vos efforts, presque indéformable, ainsi que vous venez de le reconnaître en m’apercevant sur votre perron, vous trouvez qu’il est temps que je redevienne enceinte.
10– Mais vous déraisonnez !
11– Non. J’ai trente ans et sept enfants, et nous sommes mariés depuis onze ans, et vous espérez que cela continuera encore dix ans, après quoi vous cesserez d’être jaloux.
12Il lui saisit le bras et l’étreignant :
13– Je ne vous permettrai pas de me parler plus longtemps ainsi.
14– Et moi, je vous parlerai jusqu’au bout, jusqu’à ce que j’aie fini tout ce que j’ai à vous dire, et si vous essayez de m’en empêcher, j’élèverai la voix de façon à être entendue par les deux domestiques qui sont sur le siège. Je ne vous ai laissé monter ici que pour cela, car j’ai ces témoins qui vous forceront à m’écouter et à vous contenir. Écoutez-moi. Vous m’avez toujours été antipathique et je vous l’ai toujours laissé voir, car je n’ai jamais menti, monsieur. Vous m’avez épousée malgré moi, vous avez forcé mes parents qui étaient gênés à me donner à vous, parce que vous êtes très riche. Ils m’y ont contrainte, en me faisant pleurer.
15Ah ! rappelez-vous nos luttes, les portes brisées, les serrures forcées ! À quelle existence vous m’avez condamnée depuis onze ans, une existence de jument poulinière enfermée dans un haras. Puis, dès que j’étais grosse, vous vous dégoûtiez aussi de moi, vous, et je ne vous voyais plus durant des mois. On m’envoyait à la campagne, dans le château de la famille, au vert, au pré, faire mon petit. Et quand je reparaissais, fraîche et belle, indestructible, toujours séduisante et toujours entourée d’hommages, espérant enfin que j’allais vivre un peu comme une jeune femme riche qui appartient au monde, la jalousie vous reprenait, et vous recommenciez à me poursuivre de l’infâme et haineux désir dont vous souffrez en ce moment, à mon côté. Et ce n’est pas le désir de me posséder – je ne me serais jamais refusée à vous – c’est le désir de me déformer.
16Ah ! cette joie, combien de fois je l’ai sentie en vous, je l’ai rencontrée dans vos yeux, je l’ai devinée. Vos enfants, vous les aimez comme des victoires et non comme votre sang. Ce sont des victoires sur moi, sur ma jeunesse, sur ma beauté, sur mon charme, sur les compliments qu’on m’adressait, et sur ceux qu’on chuchotait autour de moi, sans me les dire.
17Il lui avait pris le poignet avec une brutalité sauvage, et il le serrait si violemment qu’elle se tut, une plainte lui déchirant la gorge.
18Et il lui dit tout bas :
19– J’aime mes enfants, entendez-vous ! Ce que vous venez de m’avouer est honteux de la part d’une mère. Mais vous êtes à moi. Je suis le maître... votre maître... je puis exiger de vous ce que je voudrai, quand je voudrai... et j’ai la loi... pour moi :
20Il cherchait à lui écraser les doigts dans la pression de tenaille de son gros poignet musculeux. Elle, livide de douleur, s’efforçait en vain d’ôter sa main de cet étau qui la broyait ; et la souffrance la faisant haleter, des larmes lui vinrent aux yeux.
21– Vous voyez bien que je suis le maître, dit-il, et le plus fort.
22Il avait un peu desserré son étreinte. Elle reprit :
23– Me croyez-vous pieuse ?
24Il balbutia, surpris.
25– Mais oui.
26– Pensez-vous que je croie à Dieu ?
27– Mais oui.
28– Que je pourrais mentir en vous faisant un serment devant un autel où est enfermé le corps du Christ.
29– Non.
30– Voulez-vous m’accompagner dans une église.
31– Pourquoi faire ?
32– Vous le verrez bien. Voulez-vous ?
33– Si vous y tenez, oui.
34Elle éleva la voix, en appelant :
35– Philippe.
36Le cocher, inclinant un peu le cou, sans quitter ses chevaux des yeux, sembla tourner son oreille seule vers sa maîtresse, qui reprit :
37– Allez à l’église Saint-Philippe-du-Roule.
38Et la victoria qui arrivait à la porte du Bois de Boulogne, retourna vers Paris.
39La femme et le mari n’échangèrent plus une parole pendant ce nouveau trajet. Puis, lorsque la voiture fut arrêtée devant l’entrée du temple, Mme de Mascaret, sautant à terre, y pénétra, suivie à quelques pas, par le comte.
40Elle alla, sans s’arrêter, jusqu’à la grille du chœur, et tombant à genoux contre une chaise, cacha sa figure dans ses mains et pria. Elle pria longtemps, et lui, debout derrière elle, s’aperçut enfin qu’elle pleurait. Elle pleurait sans bruit, comme pleurent les femmes dans les grands chagrins poignants. C’était, dans tout son corps, une sorte d’ondulation qui finissait par un petit sanglot, caché, étouffé sous ses doigts.
41Mais le comte de Mascaret jugea que la situation se prolongeait trop, et il la toucha sur l’épaule.
42Ce contact la réveilla comme une brûlure. Se dressant, elle le regarda les yeux dans les yeux.
43– Ce que j’ai à vous dire, le voici. Je n’ai peur de rien, vous ferez ce que vous voudrez. Vous me tuerez si cela vous plaît. Un de vos enfants n’est pas à vous, un seul. Je vous le jure devant le Dieu qui m’entend ici. C’était l’unique vengeance que j’eusse contre vous, contre votre abominable tyrannie de mâle, contre ces travaux forcés de l’engendrement auxquels vous m’avez condamnée. Qui fut mon amant ? Vous ne le saurez jamais ! Vous soupçonnerez tout le monde. Vous ne le découvrirez point. Je me suis donnée à lui sans amour et sans plaisir, uniquement pour vous tromper. Et il m’a rendue mère aussi, lui. Qui est son enfant ? Vous ne le saurez jamais. J’en ai sept, cherchez ! Cela, je comptais vous le dire plus tard, bien plus tard, car on ne s’est vengé d’un homme, en le trompant, que lorsqu’il le sait. Vous m’avez forcée à vous le confesser aujourd’hui, j’ai fini.
44Et elle s’enfuit à travers l’église, vers la porte ouverte sur la rue, s’attendant à entendre derrière elle le pas rapide de l’époux bravé, et à s’affaisser sur le pavé sous le coup d’assommoir de son poing.
45Mais elle n’entendit rien, et gagna sa voiture. Elle y monta d’un saut, crispée d’angoisse, haletante de peur, et cria au cocher : « à l’hôtel ».
46Les chevaux partirent au grand trot.
47Six ans passent. Le comte n’a plus cessé de se demander lequel de ses sept enfants n’est pas de son sang ; il n’ose plus les aimer tous. Un soir, dans l’ombre de la voiture qui les ramène de l’Opéra, il la supplie une dernière fois de lui dire la vérité.
48Elle murmura :
49– J’ai été peut-être plus coupable que vous ne croyez. Mais je ne pouvais pas, je ne pouvais plus continuer cette vie odieuse de grossesses. Je n’avais qu’un moyen de vous chasser de mon lit. J’ai menti devant Dieu, et j’ai menti, la main levée sur la tête de mes enfants, car je ne vous ai jamais trompé.
50Il lui saisit le bras dans l’ombre, et le serrant comme il avait fait au jour terrible de leur promenade au bois, il balbutia :
51– Est-ce vrai ?
52– C’est vrai.
53Mais lui, soulevé d’angoisse, gémit :
54– Ah ! je vais retomber en de nouveaux doutes qui ne finiront plus ! Quel jour avez-vous menti, autrefois ou aujourd’hui ? Comment vous croire à présent ? Comment croire une femme après cela ? Je ne saurai plus jamais ce que je dois penser. J’aimerais mieux que vous m’eussiez dit : « C’est Jacques, ou c’est Jeanne. »
55La voiture pénétrait dans la cour de l’hôtel. Quand elle se fut arrêtée devant le perron, le comte descendit le premier et offrit, comme toujours, le bras à sa femme pour gravir les marches.
56Puis, dès qu’ils atteignirent le premier étage :
57– Puis-je vous parler encore quelques instants, dit-il ?
58Elle répondit :
59– Je veux bien.
60Ils entrèrent dans un petit salon, dont un valet de pied, un peu surpris, alluma les bougies.
61Puis, quand ils furent seuls, il reprit :
62– Comment savoir la vérité ? Je vous ai supplié mille fois de parler, vous êtes restée muette, impénétrable, inflexible, inexorable, et voilà qu’aujourd’hui vous venez me dire que vous avez menti. Pendant six ans vous avez pu me laisser croire une chose pareille ! Non, c’est aujourd’hui que vous mentez, je ne sais pourquoi, par pitié pour moi, peut-être ?
63Elle répondit avec un air sincère et convaincu :
64– Mais sans cela j’aurais eu encore quatre enfants pendant les six dernières années.
65Il s’écria :
66– C’est une mère qui parle ainsi ?
67– Ah ! dit-elle, je ne me sens pas du tout la mère des enfants qui ne sont pas nés, il me suffit d’être la mère de ceux que j’ai et de les aimer de tout mon cœur. Je suis, nous sommes des femmes du monde civilisé, monsieur. Nous ne sommes plus et nous refusons d’être de simples femelles qui repeuplent la terre.
68Elle se leva ; mais il lui saisit les mains.
69– Un mot, un mot seulement, Gabrielle. Dites-moi la vérité ?
70– Je viens de vous la dire. Je ne vous ai jamais trompé.
71Il la regardait bien en face, si belle, avec ses yeux gris comme des ciels froids. Dans sa sombre coiffure, dans cette nuit opaque des cheveux noirs luisait le diadème poudré de diamants, pareil à une voie lactée. Alors, il sentit soudain, il sentit par une sorte d’intuition que cet être-là n’était plus seulement une femme destinée à perpétuer sa race, mais le produit bizarre et mystérieux de tous nos désirs compliqués, amassés en nous par les siècles, détournés de leur but primitif et divin, errant vers une beauté mystique, entrevue et insaisissable. Elles sont ainsi quelques-unes qui fleurissent uniquement pour nos rêves, parées de tout ce que la civilisation a mis de poésie, ce luxe idéal, de coquetterie et de charme esthétique autour de la femme, cette statue de chair qui avive, autant que les fièvres sensuelles, d’immatériels appétits.
72L’époux demeurait debout devant elle, stupéfait de cette tardive et obscure découverte, touchant confusément la cause de sa jalousie ancienne, et comprenant mal tout cela.
73Il dit enfin :
74– Je vous crois. Je sens qu’en ce moment vous ne mentez pas ; et, autrefois en effet, il m’avait toujours semblé que vous mentiez.
75Elle lui tendit la main.
76– Alors, nous sommes amis ?
77Il prit cette main et la baisa, en répondant :
78– Nous sommes amis. Merci, Gabrielle.
79Puis il sortit, en la regardant toujours, émerveillé qu’elle fût encore si belle, et sentant naître en lui une émotion étrange, plus redoutable peut-être que l’antique et simple amour !
80Le recueil rassemble aussi des nouvelles plus brèves, dans des registres très différents. Dans Qui sait ? , l’un des derniers contes fantastiques de Maupassant, un homme raconte, depuis la maison de santé où il s’est réfugié, la nuit où tous les meubles de sa maison ont pris la fuite.
81Mon Dieu ! Mon Dieu ! Je vais donc écrire enfin ce qui m’est arrivé ! Mais le pourrai-je ? l’oserai-je ? cela est si bizarre, si inexplicable, si incompréhensible, si fou !
82Si je n’étais sûr de ce que j’ai vu, sûr qu’il n’y a eu, dans mes raisonnements, aucune défaillance, aucune erreur dans mes constatations, pas de lacune dans la suite inflexible de mes observations, je me croirais un simple halluciné, le jouet d’une étrange vision. Après tout, qui sait ?
83Je suis aujourd’hui dans une maison de santé ; mais j’y suis entré volontairement, par prudence, par peur ! Un seul être connaît mon histoire. Le médecin d’ici. Je vais l’écrire. Je ne sais trop pourquoi. Pour m’en débarrasser, car je la sens en moi comme un intolérable cauchemar.
84La voici :
85J’ai toujours été un solitaire, un rêveur, une sorte de philosophe isolé, bienveillant, content de peu, sans aigreur contre les hommes et sans rancune contre le ciel.
86Ce soir-là, il rentre à pied de l’Opéra, seul, sous un dernier quartier de lune. En approchant de sa maison plongée dans le noir, un malaise le saisit.
87Qu’était-ce ? Un pressentiment ? Le pressentiment mystérieux qui s’empare des sens des hommes quand ils vont voir de l’inexplicable ? Peut-être ? Qui sait ?
88À mesure que j’avançais, j’avais dans la peau des tressaillements, et quand je fus devant le mur, aux auvents clos, de ma vaste demeure, je sentis qu’il me faudrait attendre quelques minutes avant d’ouvrir la porte et d’entrer dedans. Alors, je m’assis sur un banc, sous les fenêtres de mon salon. Je restai là, un peu vibrant, la tête appuyée contre la muraille, les yeux ouverts sur l’ombre des feuillages. Pendant ces premiers instants, je ne remarquai rien d’insolite autour de moi. J’avais dans les oreilles quelques ronflements ; mais cela m’arrive souvent. Il me semble parfois que j’entends passer des trains, que j’entends sonner des cloches, que j’entends marcher une foule.
89Puis bientôt, ces ronflements devinrent plus distincts, plus précis, plus reconnaissables. Je m’étais trompé. Ce n’était pas le bourdonnement ordinaire de mes artères qui mettait dans mes oreilles ces rumeurs, mais un bruit très particulier, très confus cependant, qui venait, à n’en point douter, de l’intérieur de ma maison.
90Je le distinguais à travers le mur, ce bruit continu, plutôt une agitation qu’un bruit, un remuement vague d’un tas de choses, comme si on eût secoué, déplacé, traîné doucement tous mes meubles.
91Oh ! je doutai, pendant un temps assez long encore, de la sûreté de mon oreille. Mais l’ayant collée contre un auvent pour mieux percevoir ce trouble étrange de mon logis, je demeurai convaincu, certain, qu’il se passait chez moi quelque chose d’anormal et d’incompréhensible. Je n’avais pas peur, mais j’étais... comment exprimer cela... effaré d’étonnement. Je n’armai pas mon revolver – devinant fort bien que je n’en avais nul besoin. J’attendis.
92J’attendis longtemps, ne pouvant me décider à rien, l’esprit lucide, mais follement anxieux. J’attendis, debout, écoutant toujours le bruit qui grandissait, qui prenait, par moments, une intensité violente, qui semblait devenir un grondement d’impatience, de colère, d’émeute mystérieuse.
93Puis soudain, honteux de ma lâcheté, je saisis mon trousseau de clefs, je choisis celle qu’il me fallait, je l’enfonçai dans la serrure, je la fis tourner deux fois, et poussant la porte de toute ma force, j’envoyai le battant heurter la cloison.
94Le coup sonna comme une détonation de fusil, et voilà qu’à ce bruit d’explosion répondit, du haut en bas de ma demeure, un formidable tumulte. Ce fut si subit, si terrible, si assourdissant que je reculai de quelques pas, et que, bien que le sentant toujours inutile, je tirai de sa gaine mon revolver.
95J’attendis encore, oh ! peu de temps. Je distinguais, à présent, un extraordinaire piétinement sur les marches de mon escalier, sur les parquets, sur les tapis, un piétinement, non pas de chaussures, de souliers humains, mais de béquilles, de béquilles de bois et de béquilles de fer qui vibraient comme des cymbales. Et voilà que j’aperçus tout à coup, sur le seuil de ma porte, un fauteuil, mon grand fauteuil de lecture, qui sortait en se dandinant. Il s’en alla par le jardin. D’autres le suivaient, ceux de mon salon, puis les canapés bas et se traînant comme des crocodiles sur leurs courtes pattes, puis toutes mes chaises, avec des bonds de chèvres, et les petite tabourets qui trottaient comme des lapins.
96Oh ! quelle émotion ! Je me glissai dans un massif où je demeurai accroupi, contemplant toujours ce défilé de mes meubles, car ils s’en allaient tous, l’un derrière l’autre, vite ou lentement, selon leur taille et leur poids. Mon piano, mon grand piano à queue, passa avec un galop de cheval emporté et un murmure de musique dans le flanc, les moindres objets glissaient sur le sable comme des fourmis, les brosses, les cristaux, les coupes, où le clair de lune accrochait des phosphorescences de vers luisants.
97Puis j’entendis, au loin, dans mon logis sonore à présent comme les maisons vides, un formidable bruit de portes refermées. Elles claquèrent du haut en bas de la demeure, jusqu’à ce que celle du vestibule que j’avais ouverte moi-même, insensé, pour ce départ, se fut close, enfin, la dernière.
98Je m’enfuis aussi, courant vers la ville, et je ne repris mon sang-froid que dans les rues, en rencontrant des gens attardés.
99Réfugié dans un hôtel de la ville, il fait prévenir ses gens. Au matin, son valet de chambre lui annonce la nouvelle.
100– Il est arrivé cette nuit un grand malheur, monsieur, dit-il.
101– Quoi donc ?
102– On a volé tout le mobilier de monsieur, tout, tout, jusqu’aux plus petits objets.
103Cette nouvelle me fit plaisir. Pourquoi ? qui sait ? J’étais fort maître de moi, sûr de dissimuler, de ne rien dire à personne de ce que j’avais vu, de le cacher, de l’enterrer dans ma conscience comme un effroyable secret. Je répondis :
104– Alors, ce sont les mêmes personnes qui m’ont volé mes clefs. Il faut prévenir tout de suite la police.
105L’enquête dura cinq mois. On ne découvrit rien, on ne trouva ni le plus petit de mes bibelots, ni la plus légère trace des voleurs. Oh ! je sus me taire. Mais je ne remeublai pas ma maison. C’était bien inutile. Cela aurait recommencé toujours. Je n’y voulais plus rentrer. Je n’y rentrai pas. Je ne la revis point.
106Sur le conseil des médecins, il voyage — Italie, Afrique — puis rentre en France. À l’automne, une excursion en Normandie le mène à Rouen, dans une rue de brocanteurs au bord de l’Eau de Robec.
107Miséricorde ! Quelle secousse ! Une de mes plus belles armoires m’apparut au bord d’une voûte encombrée d’objets et qui semblait l’entrée des catacombes d’un cimetière de meubles anciens. Je m’approchai tremblant de tous mes membres, tremblant tellement que je n’osais pas la toucher. J’avançais la main, j’hésitais. C’était bien elle, pourtant : une armoire Louis XIII unique, reconnaissable par quiconque avait pu la voir une seule fois. Jetant soudain les yeux un peu plus loin, vers les profondeurs plus sombres de cette galerie, j’aperçus trois de mes fauteuils couverts de tapisserie au petit point, puis, plus loin encore, mes deux tables Henri II, si rares qu’on venait les voir de Paris.
108Songez ! songez à l’état de mon âme !
109Et j’avançai, perclus, agonisant d’émotion, mais j’avançai, car je suis brave, j’avançai comme un chevalier des époques ténébreuses pénétrait en un séjour de sortilèges. Je retrouvais, de pas en pas, tout ce qui m’avait appartenu, mes lustres, mes livres, mes tableaux, mes étoffes, mes armes, tout, sauf le bureau plein de mes lettres, et que je n’aperçus point.
110J’allais, descendant à des galeries obscures pour remonter ensuite aux étages supérieurs. J’étais seul. J’appelais, on ne répondait point. J’étais seul ; il n’y avait personne en cette maison vaste et tortueuse comme un labyrinthe.
111Le commissaire de police fait cerner la boutique du brocanteur, introuvable. Quinze jours plus tard, le narrateur reçoit, à Rouen, une lettre de son jardinier, resté garder la maison vide.
112« Monsieur,
113« J’ai l’honneur d’informer monsieur qu’il s’est passé, la nuit derrière, quelque chose que personne ne comprend, et la police pas plus que nous. Tous les meubles sont revenus, tous sans exception, tous, jusqu’aux plus petits objets. La maison est maintenant toute pareille à ce qu’elle était la veille du vol. C’est à en perdre la tête. Cela s’est fait dans la nuit de vendredi à samedi. Les chemins sont défoncés comme si on avait traîné tout de la barrière à la porte. Il en était ainsi le jour de la disparition.
114« Nous attendons monsieur, dont je suis le très humble serviteur.
115« RAUDIN, PHILIPPE. »
116Ah ! mais non, ah ! mais non, ah ! mais non. Je n’y retournerai pas !
117Le recueil se referme sur des miniatures plus légères. Dans Un portrait , le narrateur cherche à percer le secret d’un séducteur vieillissant, M. Milial, qu’on lui présente enfin dans un salon.
118Tiens, Milial ! dit quelqu’un près de moi.
119Je regardai l’homme qu’on désignait, car, depuis longtemps j’avais envie de connaître ce Don Juan.
120Il n’était plus jeune. Les cheveux gris, d’un gris trouble, ressemblaient un peu à ces bonnets à poil dont se coiffent certains peuples du Nord, et sa barbe fine, assez longue, tombant sur la poitrine, avait aussi des airs de fourrure. Il causait avec une femme, penché vers elle, parlant à voix basse, en la regardant avec un œil doux, plein d’hommages et de caresses.
121Je savais sa vie, ou du moins ce qu’on en connaissait. Il avait été aimé follement, plusieurs fois ; et des drames avaient eu lieu où son nom se trouvait mêlé. On parlait de lui comme d’un homme très séduisant, presque irrésistible. Lorsque j’interrogeais les femmes qui faisaient le plus son éloge, pour savoir d’où lui venait cette puissance, elles répondaient toujours, après avoir quelque temps cherché :
122– Je ne sais pas... c’est du charme.
123Certes, il n’était pas beau. Il n’avait rien des élégances dont nous supposons doués les conquérants de cœurs féminins. Je me demandais, avec intérêt, où était cachée sa séduction.
124Présentés l’un à l’autre, les deux hommes se lient. Quelques jours plus tard, le narrateur, arrivé en avance à un déjeuner, patiente seul dans le salon de Milial et découvre un portrait de femme.
125Je m’assis sur un divan disparu sous les coussins, et je me sentis soudain soutenu, porté, capitonné par ces petits sacs de plume couverts de soie, comme si la forme et la place de mon corps eussent été marquées d’avance sur ce meuble.
126Puis je regardai. Rien d’éclatant dans la pièce ; partout de belles choses modestes, des meubles simples et rares, des rideaux d’Orient qui ne semblaient pas venir du Louvre, mais de l’intérieur d’un harem, et, en face de moi, un portrait de femme. C’était un portrait de moyenne grandeur, montrant la tête et le haut du corps, et les mains qui tenaient un livre. Elle était jeune nu-tête, coiffée de bandeaux plats, souriant un peu tristement.
127Que dire de celle-là ? Elle était chez elle, et seule. Oui, elle était seule, car elle souriait comme on sourit quand on pense solitairement à quelque chose de triste et de doux, et non comme on sourit quand on est regardée. Elle était tellement seule, et chez elle, qu’elle faisait le vide en tout ce grand appartement, le vide absolu. Elle l’habitait, l’emplissait, l’animait seule ; il y pouvait entrer beaucoup de monde, et tout ce monde pouvait parler, rire, même chanter ; elle y serait toujours seule, avec un sourire solitaire, et, seule, elle le rendrait vivant, de son regard de portrait.
128Il était unique aussi, ce regard. Il tombait sur moi tout droit, caressant et fixe, sans me voir. Tous les portraits savent qu’ils sont contemplés, et ils répondent avec les yeux, avec des yeux qui voient, qui pensent, qui nous suivent, sans nous quitter, depuis notre entrée jusqu’à notre sortie de l’appartement qu’ils habitent.
129Celui-là ne me voyait pas, ne voyait rien, bien que son regard fût planté sur moi, tout droit.
130La porte s’ouvrit. M. Milial entrait. Il s’excusa d’être en retard. Je m’excusai d’être en avance. Puis je lui dis :
131– Est-il indiscret de vous demander quelle est cette femme ?
132Il répondit :
133– C’est ma mère, morte toute jeune.
134Et je compris alors d’où venait l’inexplicable séduction de cet homme !