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Le Rosier de Mme Husson — en 20 minutes

Le Rosier de Mme Husson — en 20 minutes
1Le Rosier de Mme Husson (1888) n'est pas un roman mais un recueil de quinze nouvelles indépendantes, sans fil narratif commun. Cette version en 20 minutes n'en couvre donc pas « l'arc » — elle en propose un florilège : le conte-titre presque en entier, puis quatre nouvelles plus courtes qui donnent la mesure du recueil, cousues par de brèves liaisons. Tout le texte ci-dessous, hors liaisons en italique, est cité verbatim.

Le rosier de Mme Husson
2Tout à coup, à l'autre bout de cette voie, un homme apparut, un ivrogne qui titubait.
3Il arrivait, la tête en avant, les bras ballants, les jambes molles, par périodes de trois, six ou dix pas rapides, que suivait toujours un repos. Quand son élan énergique et court l'avait porté au milieu de la rue, il s'arrêtait net et se balançait sur ses pieds, hésitant entre la chute et une nouvelle crise d'énergie. Puis il repartait brusquement dans une direction quelconque. Il venait alors heurter une maison sur laquelle il semblait se coller, comme s'il voulait entrer dedans, à travers le mur. Puis il se retournait d'une secousse et regardait devant lui, la bouche ouverte, les yeux clignotants sous le soleil, puis d'un coup de reins, détachant son dos de la muraille, il se remettait en route.
4Un petit chien jaune, un roquet famélique, le suivait en aboyant, s'arrêtant quand il s'arrêtait, repartant quand il repartait.
5– Tiens, dit Marambot, voilà le rosier de Mme Husson.
6Je fus très surpris et je demandai : « Le rosier de Mme Husson, qu'est-ce que tu veux dire par là ? »
7Le médecin se mit à rire.
8– Oh ! c'est une manière d'appeler les ivrognes que nous avons ici. Cela vient d'une vieille histoire passée maintenant à l'état de légende, bien qu'elle soit vraie en tous points.
9– Est-elle drôle, ton histoire ?
10– Très drôle.
11– Alors, raconte-la.
12– Très volontiers. Il y avait autrefois dans cette ville une vieille dame, très vertueuse et protectrice de la vertu, qui s'appelait Mme Husson. Tu sais, je te dis les noms véritables et pas des noms de fantaisie. Mme Husson s'occupait particulièrement des bonnes œuvres, de secourir les pauvres et d'encourager les méritants. Petite, trottant court, ornée d'une perruque de soie noire, cérémonieuse, polie, en fort bons termes avec le bon Dieu représenté par l'abbé Malou, elle avait une horreur profonde, une horreur native du vice, et surtout du vice que l'Église appelle luxure. Les grossesses avant mariage la mettaient hors d'elle, l'exaspéraient jusqu'à la faire sortir de son caractère.
13Or c'était l'époque où l'on couronnait des rosières aux environs de Paris, et l'idée vint à Mme Husson d'avoir une rosière à Gisors.
14Elle s'en ouvrit à l'abbé Malou, qui dressa aussitôt une liste de candidates.
15Mais Mme Husson était servie par une bonne, par une vieille bonne nommée Françoise, aussi intraitable que sa patronne.
16Dès que le prêtre fut parti, la maîtresse appela sa servante et lui dit :
17– Tiens, Françoise, voici les filles que me propose M. le curé pour le prix de vertu ; tâche de savoir ce qu'on pense d'elles dans le pays.
18Et Françoise se mit en campagne. Elle recueillit tous les potins, toutes les histoires, tous les propos, tous les soupçons. Pour ne rien oublier, elle écrivait cela avec la dépense, sur son livre de cuisine et le remettait chaque matin à Mme Husson, qui pouvait lire, après avoir ajusté ses lunettes sur son nez mince :
19Malvina Levesque s'a dérangé l'an dernier avec Mathurin Poilu.
20Rosalie Vatinel qu'a été rencontrée dans le bois Riboudet avec Césaire Piénoir par Mme Onésime repasseuse, le vingt juillet à la brune.
21Joséphine Durdent qu'on ne croit pas qu'al a fauté nonobstant qu'al est en correspondance avec le fil Oportun qu'est en service à Rouen et qui lui a envoyé un bonnet en cado par la diligence.
22Pas une ne sortit intacte de cette enquête scrupuleuse. Françoise interrogeait tout le monde, les voisins, les fournisseurs, l'instituteur, les sœurs de l'école et recueillait les moindres bruits.
23Comme il n'est pas une fille dans l'univers sur qui les commères n'aient jasé, il ne se trouva pas dans le pays une seule jeune personne à l'abri d'une médisance.
24Or Mme Husson voulait que la rosière de Gisors, comme la femme de César, ne fût même pas soupçonnée, et elle demeurait effarée, désolée, désespérée, devant le livre de cuisine de sa bonne.
25Le cercle des recherches s'élargit aux villages voisins, sans plus de succès — jusqu'au jour où Françoise a une idée.
26– Voyez-vous, madame, si vous voulez couronner quelqu'un, n'y a qu'Isidore dans la contrée.
27Mme Husson resta rêveuse.
28Elle le connaissait bien, Isidore, le fils de Virginie la fruitière. Sa chasteté proverbiale faisait la joie de Gisors depuis plusieurs années déjà, servait de thème plaisant aux conversations de la ville et d'amusement pour les filles qui s'égayaient à le taquiner. Âgé de vingt ans passés, grand, gauche, lent et craintif, il aidait sa mère dans son commerce et passait ses jours à éplucher des fruits ou des légumes, assis sur une chaise devant la porte.
29L'abbé Malou répondit : « Qu'est-ce que vous désirez récompenser, madame ? C'est la vertu, n'est-ce pas, et rien que la vertu.
30« Que vous importe, alors, qu'elle soit mâle ou femelle ! La vertu est éternelle, elle n'a pas de patrie et pas de sexe : elle est la Vertu. »
31Isidore est couronné « rosier » le 15 août, lors d'une grande cérémonie. Le maire prend la parole devant toute la ville rassemblée.
32« Jeune homme, une femme de bien, aimée des pauvres et respectée des riches, Mme Husson, que le pays tout entier remercie ici par ma voix, a eu la pensée, l'heureuse et bienfaisante pensée, de fonder en cette ville un prix de vertu qui serait un précieux encouragement offert aux habitants de cette belle contrée.
33« Vous êtes, jeune homme, le premier élu, le premier couronné de cette dynastie de la sagesse et de la chasteté. Votre nom restera en tête de cette liste des plus méritants ; et il faudra que votre vie, comprenez-le bien, que votre vie tout entière réponde à cet heureux commencement.
34Puis le maire lui mit dans une main une bourse de soie où sonnait de l'or, cinq cents francs en or !... et dans l'autre un livret de caisse d'épargne. Et il prononça d'une voix solennelle : « Hommage, gloire et richesse à la vertu. »
35Le soir, laissé seul dans la boutique de sa mère où traîne une corbeille de pêches, ivre de vin et d'orgueil après le banquet, Isidore retrouve aussi dans sa veste la bourse oubliée.
36Le Rosier en prit une et la mangea à pleines dents, bien qu'il eût le ventre rond comme une citrouille. Puis tout à coup, affolé de joie, il se mit à danser ; et quelque chose sonna dans sa veste.
37Il fut surpris, enfonça ses mains en ses poches et ramena la bourse aux cinq cents francs qu'il avait oubliée dans son ivresse ! Cinq cents francs ! quelle fortune ! Il versa les louis sur le comptoir et les étala d'une lente caresse de sa main grande ouverte pour les voir tous en même temps.
38Qui saura et qui pourrait dire le combat terrible livré dans l'âme du Rosier entre le mal et le bien, l'attaque tumultueuse de Satan, ses ruses, les tentations qu'il jeta en ce cœur timide et vierge ? Quelles suggestions, quelles images, quelles convoitises inventa le Malin pour émouvoir et perdre cet élu ? Il saisit son chapeau, l'élu de Mme Husson, son chapeau qui portait encore le petit bouquet de fleurs d'oranger, et, sortant par la ruelle derrière la maison, il disparut dans la nuit.
39Gisors s'inquiète, cherche en vain. Une semaine plus tard...
40Or, un matin, le Dr Barbesol, sortit de bonne heure, aperçut, assis sur le seuil d'une porte, un homme vêtu de toile grise, et qui dormait la tête contre le mur. Il s'approcha et reconnut Isidore. Voulant le réveiller, il n'y put parvenir. L'ex-Rosier dormait d'un sommeil profond, invincible, inquiétant, et le médecin, surpris, alla requérir de l'aide afin de porter le jeune homme à la pharmacie Boncheval. Lorsqu'on le souleva, une bouteille vide apparut, cachée sous lui, et, l'ayant flairée, le docteur déclara qu'elle avait contenu de l'eau-de-vie. C'était un indice qui servit pour les soins à donner. Ils réussirent. Isidore était ivre, ivre et abruti par huit jours de soûlerie, ivre et dégoûtant à n'être pas touché par un chiffonnier. Son beau costume de coutil blanc était devenu une loque grise, jaune, graisseuse, fangeuse, déchiquetée, ignoble ; et sa personne sentait toutes sortes d'odeurs d'égout, de ruisseau et de vice.
41Rien ne le corrigea.
42Chassé par sa mère, il devint charretier et conduisit les voitures de charbon de la maison Pougrisel, qui existe encore aujourd'hui.
43Sa réputation d'ivrogne devint si grande, s'étendit si loin, qu'à Évreux même on parlait du Rosier de Mme Husson, et les pochards du pays ont conservé ce surnom.
44Un bienfait n'est jamais perdu.
45Maupassant referme ce premier conte sur son ironie noire ; le recueil enchaîne aussitôt vers d'autres scènes — un prétoire, un salon d'antiquaire, une lettre de jeune mariée.
L'assassin
46« Les faits sont indéniables, messieurs les jurés. Mon client, un honnête homme, un employé irréprochable, doux et timide, a assassiné son patron dans un mouvement de colère qui paraît incompréhensible. Voulez-vous me permettre de faire la psychologie de ce crime, si je puis ainsi parler, sans rien atténuer, sans rien excuser ? Vous jugerez ensuite.
47L'avocat retrace la vie de l'accusé, Jean-Nicolas Lougère : un homme simple, élevé dans le culte du respect, marié jeune à une cousine aussi honnête que lui, et employé modèle chez son patron, M. Langlais.
48« Elle mourut d'une fièvre typhoïde en quelques jours.
49« Cet homme était marié depuis dix ans. Depuis dix ans il avait l'habitude de sentir une femme près de lui, toujours. Il était accoutumé à ses soins, à cette voix familière quand on rentre, à l'adieu du soir, au bonjour du matin, à ce doux bruit de robe si cher aux féminins, à cette caresse tantôt amoureuse et tantôt maternelle qui rend légère l'existence, à cette présence aimée qui fait moins lentes les heures. Il était aussi accoutumé aux gâteries matérielles de la table peut-être, à toutes les attentions qu'on ne sent pas et qui nous deviennent peu à peu indispensables. Il ne pouvait plus vivre seul. Alors, pour passer les interminables soirées, il prit l'habitude d'aller s'asseoir une heure ou deux dans une brasserie voisine. Il buvait un bock et restait là, immobile, suivant d'un œil distrait les billes du billard courant l'une après l'autre sous la fumée des pipes, écoutant sans y songer les disputes des joueurs, les discussions de ses voisins sur la politique et les éclats de rire que soulevait parfois une lourde plaisanterie à l'autre bout de la salle. Il finissait souvent par s'endormir de lassitude et d'ennui. Mais il avait au fond du cœur et au fond de la chair le besoin irrésistible d'un cœur et d'une chair de femme ; et, sans y songer, il se rapprochait un peu, chaque soir, du comptoir où trônait la caissière, une petite blonde, attiré vers elle invinciblement parce qu'elle était une femme.
50« Bientôt ils causèrent, et il prit l'habitude, très douce pour lui, de passer toutes ses soirées à ses côtés. Elle était gracieuse et prévenante comme il convient dans ces commerces à sourires, et elle s'amusait à renouveler sa consommation le plus souvent possible, ce qui faisait aller les affaires. Mais chaque jour Lougère s'attachait davantage à cette femme qu'il ne connaissait pas, dont il ignorait toute l'existence et qu'il aima uniquement parce qu'il n'en voyait pas d'autre.
51« La petite, qui était rusée, s'aperçut bientôt qu'elle pourrait tirer parti de ce naïf et elle chercha quelle serait la meilleure façon de l'exploiter. La plus fine assurément était de se faire épouser.
52« Elle y parvint sans aucune peine.
53« Enfin cette gueuse, dans un intérêt facile à concevoir, séduisit le fils même du patron, jeune homme de dix-neuf ans, sur l'esprit et sur les sens duquel elle eut bientôt une influence déplorable. M. Langlais, qui avait jusque-là fermé les yeux par bonté, par amitié pour son employé, ressentit en voyant son fils entre les mains, je devrais dire entre les bras de cette dangereuse créature, une colère bien légitime.
54« Il ne me reste, messieurs, qu'à vous lire le récit du crime, fait par les lèvres mêmes du moribond, et recueilli par l'instruction.
55« – Je venais d'apprendre que mon fils avait donné, la veille même, dix mille francs à cette femme, et ma colère a été plus forte que ma raison. Certes, je n'ai jamais soupçonné l'honorabilité de Lougère, mais certains aveuglements sont plus dangereux que des fautes.
56« Je le fis donc appeler près de moi et je lui dis que je me voyais obligé de me priver de ses services.
57« Il restait debout devant moi, effaré, ne comprenant pas. Il finit par demander des explications avec une certaine vivacité.
58« Comme je me taisais toujours, il m'injuria, m'insulta, arrivé à un tel degré d'exaspération que je craignais des voies de fait.
59« Or, soudain, sur un mot blessant qui m'atteignit en plein cœur, je lui jetai à la face la vérité.
60« Il demeura debout quelques secondes, me regardant avec des yeux hagards ; puis je le vis prendre sur mon bureau les longs ciseaux dont je me sers pour émarger certains registres, puis je le vis tomber sur moi le bras levé, et je sentis entrer quelque chose dans ma gorge, au sommet de la poitrine, sans éprouver aucune douleur. »
61« Voici, messieurs les jurés, le simple récit de ce meurtre, que dire de plus pour sa défense ? Il a respecté sa seconde femme avec aveuglement parce qu'il avait respecté la première avec raison. »
62Après une courte délibération, le prévenu fut acquitté.
63Autre registre, autre ironie : un marchand d'antiquités raconte à son visiteur l'histoire d'un Christ d'ivoire — et d'une baronne fort peu vertueuse.
La baronne
64– Tu pourras voir là des bibelots intéressants, me dit mon ami Boisrené, viens avec moi.
65Il l'emmène chez un antiquaire élégant, intermédiaire discret pour toutes sortes de transactions délicates de la bonne société parisienne.
66– Et votre Christ, dit Boisrené, ce beau Christ de la Renaissance que vous m'avez montré l'an dernier ?
67L'homme sourit et répondit :
68– Il est vendu, et d'une façon fort bizarre. En voici une histoire parisienne, par exemple. Voulez-vous que je vous la dise ?
69– Mais oui.
70– Vous connaissez la baronne Samoris ?
71– Oui et non. Je l'ai vue une fois, mais je sais ce que c'est !
72– Oui, mais je complète vos renseignements : c'est une femme entretenue qui se fait respecter de ses amants plus que si elle ne couchait pas avec eux. C'est là un rare mérite ; car, de cette façon, on obtient ce qu'on veut d'un homme. Celui qu'elle a choisi, sans qu'il s'en doute, lui fait la cour longtemps, la désire avec crainte, la sollicite avec pudeur, l'obtient avec étonnement et la possède avec considération. Il ne s'aperçoit point qu'il la paye, tant elle s'y prend avec tact.
73Au début de janvier, la baronne, sans un sou, vient lui emprunter trente mille francs. Le marchand refuse le prêt — mais une idée lui vient.
74Je venais d'acheter ce Christ de la Renaissance que je vous ai montré, une admirable pièce, la plus belle, dans ce style, que j'aie jamais vue.
75– Ma chère amie, lui dis-je, je vais faire porter chez vous cet ivoire-là. Vous inventerez une histoire ingénieuse, touchante, poétique, ce que vous voudrez, pour expliquer votre désir de vous en défaire. C'est, bien entendu, un souvenir de famille hérité de votre père.
76Moi, je vous enverrai des amateurs, et je vous en amènerai moi-même. Le reste vous regarde. Je vous ferai connaître leur situation par un mot, la veille. Ce Christ-là vaut cinquante mille francs ; mais je le laisserais à trente mille. La différence sera pour vous.
77Le Christ devient l'appât d'un manège bien rodé : la baronne le montre à ses visiteurs comme une relique de famille qu'elle regrette de vendre, dans une « chapelle » aménagée pour sa fille de quinze ans.
78Un matin, voici quinze jours à peine, elle arriva chez moi à l'heure du déjeuner, et posant un portefeuille entre mes mains : « Mon cher, vous êtes un ange. Voici cinquante mille francs ; c'est moi qui achète votre Christ, et je le paye vingt mille francs de plus que le prix convenu, à la condition que vous m'enverrez toujours... toujours des clients... car il est encore à vendre... mon Christ...................
79Un autre conte du recueil tourne, lui, autour d'un pari de fiançailles un peu particulier : une veuve exige d'observer son prétendant tout un été avant de l'épouser.
La fenêtre
80Elle était veuve, j'adore les veuves, par paresse. Je cherchais alors à me marier, je lui fis la cour. Plus je la connaissais, plus elle me plaisait ; et je crus le moment venu de risquer ma demande.
81Donc, un jour, je me présentai chez elle avec des gants clairs et je lui dis : « Madame, j'ai le bonheur de vous aimer et je viens vous demander si je puis avoir quelque espoir de vous plaire, en y mettant tous mes soins, et de vous donner mon nom. »
82« Je ne me marierai pas, monsieur, sans connaître à fond, dans les coins et replis de l'âme, l'homme dont je partagerai l'existence. Je le veux étudier à loisir, de tout près, pendant des mois.
83« Voici donc ce que je vous propose. Vous allez venir passer l'été chez moi, dans ma propriété de Lauville, et nous verrons là, tranquillement, si nous sommes faits pour vivre côte à côte...
84« Je vous vois rire ! Vous avez une mauvaise pensée. Oh ! monsieur, si je n'étais pas sûre de moi, je ne vous ferais point cette proposition. J'ai pour l'amour, tel que vous le comprenez, vous autres hommes, un tel mépris et un tel dégoût qu'une chute est impossible pour moi. Acceptez-vous ? »
85Je lui baisai la main.
86Il s'installe chez elle. Elle le fait surveiller, jour et nuit, par sa femme de chambre Césarine, qui couche dans la pièce voisine. Furieux d'être ainsi épié, il soudoie la soubrette pour qu'elle lui parle en retour de sa maîtresse — et finit, un soir, par la séduire elle-même, presque par vengeance.
87Une heure plus tard, j'entrai avec précaution dans la petite chambre, d'où elle m'écoutait dormir, et je dévissai les verrous.
88Les deux jeunes gens deviennent amants. Un matin, comme chaque jour, il monte fumer une cigarette près d'une fenêtre en encoignure d'escalier.
89Je m'avançais sans bruit, les pieds en mes pantoufles de maroquin aux semelles ouatées, pour gravir les premières marches, quand j'aperçus Césarine, penchée à la fenêtre, regardant au dehors.
90Je m'approchai si doucement que la jeune fille n'entendit rien. Je me mis à genoux ; je pris avec mille précautions les deux bords du fin jupon, et, brusquement, je relevai. Je la reconnus aussitôt, pleine, fraîche, grasse et douce, la face secrète de ma maîtresse, et j'y jetai, pardon, madame, j'y jetai un tendre baiser, un baiser d'amant qui peut tout oser.
91Je fus surpris. Cela sentait la verveine ! Mais je n'eus pas le temps d'y réfléchir. Je reçus un grand coup ou plutôt une poussée dans la figure qui faillit me briser le nez. J'entendis un cri qui me fit dresser les cheveux. La personne s'était retournée – c'était Mme de Jadelle !
92Dix minutes plus tard, Césarine, stupéfaite, m'apportait une lettre ; je lus : « Mme de Jadelle espère que M. de Brives la débarrassera immédiatement de sa présence. »
93Je partis.
94Eh bien, je ne suis point encore consolé. J'ai tenté de tous les moyens et de toutes les explications pour me faire pardonner cette méprise. Toutes mes démarches ont échoué.
95Dernier registre du recueil : une lettre de jeune mariée à sa meilleure amie, sur les mésaventures d'un voyage de noces.
Enragée ?
96Ma chère Geneviève, tu me demandes de te raconter mon voyage de noces. Comment veux-tu que j'ose ? Ah ! sournoise, qui ne m'avais rien dit, qui ne m'avais même rien laissé deviner, mais là, rien de rien !...
97Je me suis rendue affreusement ridicule à tout jamais ; j'ai commis une de ces erreurs dont le souvenir ne s'efface pas, par ta faute, par ta faute, méchante !... Oh ! si j'avais su !
98Le jour du départ, son petit chien Bijou, en jouant, la mord légèrement au nez — un incident vite oublié dans l'émotion des adieux. Le soir, arrivée avec son mari à Dieppe, la jeune femme découvre, terrifiée, ce que cache le mariage.
99Quand nous fûmes seuls, je me sentis honteuse, gênée, sans savoir pourquoi, je te le jure. Enfin je le fis passer dans le cabinet de toilette et je me couchai.
100Et tout à coup, je crus qu'il avait perdu la tête. Puis, la peur m'envahissant, je me demandai s'il me voulait tuer. Quand la terreur vous saisit, on ne raisonne pas, on ne pense plus, on devient fou. En une seconde, je m'imaginai des choses effroyables. Je pensai aux faits divers des journaux, aux crimes mystérieux, à toutes les histoires chuchotées de jeunes filles épousées par des misérables ! Est-ce que je le connaissais, cet homme ? Je me débattais, le repoussant, éperdue d'épouvante. Je lui arrachai même une poignée de cheveux et un côté de la moustache, et, délivrée par cet effort, je me levai en hurlant « au secours ! » Je courus à la porte, je tirai les verrous et je m'élançai, presque nue, dans l'escalier.
101D'autres portes s'ouvrirent. Des hommes en chemise apparurent avec des lumières à la main. Je tombai dans les bras de l'un d'eux en implorant sa protection. Il se jeta sur mon mari.
102Je ne sais plus le reste. On se battait, on criait ; puis on a ri, mais ri comme tu ne peux pas croire. Toute la maison riait, de la cave au grenier.
103Quelques jours plus tard, à Étretat, une nouvelle bouleverse la jeune mariée.
104Tous les baigneurs étaient en émoi : une jeune femme, mordue par un petit chien, venait de mourir enragée. Un grand frisson me courut dans le dos quand j'entendis raconter cela à table d'hôte. Il me sembla tout de suite que je souffrais dans le nez et je sentis des choses singulières tout le long des membres.
105Persuadée d'avoir contracté la rage, elle sombre dans une terreur croissante — jusqu'à la crise finale.
106Mais tout à coup une crise subite, extraordinaire, foudroyante, me saisit. Je poussai un cri effroyable, et repoussant mon mari qui s'attachait à moi, je m'élançai dans la chambre et j'allai m'abattre sur la face, contre la porte. C'était la rage, l'horrible rage. J'étais perdue.
107Résignée à mourir, elle sombre enfin dans le sommeil — jusqu'à ce qu'une voix familière la réveille.
108À onze heures, une voix aimée me réveilla. C'était maman que mes lettres avaient effrayée, et qui accourait pour me voir. Elle tenait à la main un grand panier d'où sortirent soudain des aboiements. Je le saisis, éperdue, folle d'espoir. Je l'ouvris, et Bijou sauta sur le lit, m'embrassant, gambadant, se roulant sur mon oreiller, pris d'une frénésie de joie.
109Eh bien, ma chérie, tu me croiras si tu veux... Je n'ai encore compris que le lendemain !
110Oh ! l'imagination ! comme ça travaille ! Et penser que j'ai cru ?... Dis, n'est-ce pas trop bête ?... Il se moque déjà assez de moi avec mon aventure de Pourville. Du reste, je ne me fâche pas trop de ses plaisanteries. J'y suis faite. On s'accoutume à tout dans la vie...