1Miss Harriet est un recueil de nouvelles normandes de Maupassant. Cette version en 20 minutes n'en donne pas les douze contes : elle en suit trois, dans leur intégralité d'arc et en extraits fidèles au texte — le conte-titre, « Miss Harriet », puis deux des nouvelles les plus célèbres du recueil, « La ficelle » et « Mon oncle Jules ».
Miss Harriet
2Nous étions sept dans le break, quatre femmes et trois hommes, dont un sur le siège à côté du cocher, et nous montions, au pas des chevaux, la grande côte où serpentait la route.
3« Ce ne sera pas gai, Mesdames ; je vais vous raconter le plus lamentable amour de ma vie. Je souhaite à mes amis de n'en point inspirer de semblable. »
4Léon Chenal, un vieux peintre, se met alors à raconter. C'était l'été de ses vingt-cinq ans, quand il vagabondait, sac au dos, le long des côtes normandes.
5Donc, en errant ainsi par ce pays même où nous sommes cette année, j'arrivai un soir au petit village de Bénouville, sur la falaise, entre Yport et Étretat. Je venais de Fécamp en suivant la côte, la haute côte droite comme une muraille, avec ses saillies de rochers crayeux tombant à pic dans la mer. J'avais marché depuis le matin sur ce gazon ras, fin et souple comme un tapis, qui pousse au bord de l'abîme sous le vent salé du large. Et, chantant à plein gosier, allant à grands pas, regardant tantôt la fuite lente et arrondie d'une mouette promenant sur le ciel bleu la courbe blanche de ses ailes, tantôt, sur la mer verte, la voile brune d'une barque de pêche, j'avais passé un jour heureux d'insouciance et de liberté.
6Quittant la falaise, je gagnai donc le hameau enfermé dans ses grands arbres et je me présentai chez la mère Lecacheur.
7Tout à coup la barrière de bois qui donnait sur le chemin s'ouvrit, et une étrange personne se dirigea vers la maison. Elle était très maigre, très grande, tellement serrée dans un châle écossais à carreaux rouges, qu'on l'eût crue privée de bras si on n'avait vu une longue main paraître à la hauteur des hanches, tenant une ombrelle blanche de touriste. Sa figure de momie, encadrée de boudins de cheveux gris roulés, qui sautillaient à chacun de ses pas, me fit penser, je ne sais pourquoi, à un hareng saur qui aurait porté des papillotes. Elle passa devant moi vivement, en baissant les yeux, et s'enfonça dans la chaumière.
8Au bout de trois jours j'en savais sur elle aussi long que Mme Lecacheur elle-même.
9Elle s'appelait Miss Harriet. Cherchant un village perdu pour y passer l'été, elle s'était arrêtée à Bénouville, six semaines auparavant, et ne semblait point disposée à s'en aller. Elle ne parlait jamais à table, mangeait vite, tout en lisant un petit livre de propagande protestante. Elle en distribuait à tout le monde, de ces livres. Le curé lui-même en avait reçu quatre apportés par un gamin moyennant deux sous de commission. Elle disait quelquefois à notre hôtesse, tout à coup, sans que rien préparât cette déclaration : « Je aimé le Seigneur plus que tout ; je le admiré dans toute son création, je le adoré dans toute son nature, je le pôrté toujours dans mon cœur. » Et elle remettait aussitôt à la paysanne interdite une de ses brochures destinées à convertir l'univers.
10Chenal se prend d'une curiosité amusée pour cette Anglaise excentrique. Un jour, il vient de terminer une étude qui le rend fier, et il la montre à l'aubergiste sans se douter que miss Harriet passe derrière lui.
11Nous fîmes connaissance assez singulièrement. Je venais d'achever une étude qui me paraissait crâne, et qui l'était. Elle fut vendue dix mille francs quinze ans plus tard. C'était plus simple d'ailleurs que deux et deux font quatre et en dehors des règles académiques. Tout le côté droit de ma toile représentait une roche, une énorme roche à verrues, couverte de varechs bruns, jaunes et rouges, sur qui le soleil coulait comme de l'huile. La lumière, sans qu'on vit l'astre caché derrière moi, tombait sur la pierre et la dorait de feu. C'était ça. Un premier plan étourdissant de clarté, enflammé, superbe.
12Miss Harriet rentrait, et elle passait derrière moi juste au moment où, tenant ma toile à bout de bras, je la montrais à l'aubergiste. La démoniaque ne put pas ne pas la voir, car j'avais soin de présenter la chose de telle sorte qu'elle n'échappât point à son œil. Elle s'arrêta net, saisie, stupéfaite. C'était sa roche, paraît-il, celle où elle grimpait pour rêver à son aise.
13Elle murmura un « Aoh ! » britannique si accentué et si flatteur, que je me retournai vers elle en souriant ; et je lui dis :
14« C'est ma dernière étude, mademoiselle. »
15Elle murmura, extasiée, comique et attendrissante :
16« Oh ! monsieur, vô comprené le nature d'une fâçon palpitante. »
17Je rougis, ma foi, plus ému par ce compliment que s'il fût venu d'une reine. J'étais séduit, conquis, vaincu. Je l'aurais embrassée, parole d'honneur !
18Ils deviennent amis. Chaque jour, miss Harriet accompagne le peintre à son chevalet, silencieuse et fervente. Mais peu à peu ses manières changent.
19C'était une brave créature qui avait une sorte d'âme à ressorts, partant par bonds dans l'enthousiasme. Elle manquait d'équilibre, comme toutes les femmes restées filles à cinquante ans. Elle semblait confite dans une innocence surie ; mais elle avait gardé au cœur quelque chose de très jeune, d'enflammé. Elle aimait la nature et les bêtes, de l'amour exalté, fermenté comme une boisson trop vieille, de l'amour sensuel qu'elle n'avait point donné aux hommes.
20Quand je travaillais, soit au fond de mon vallon, soit dans quelque chemin creux, je la voyais soudain paraître, arrivant de sa marche rapide et scandée. Elle s'asseyait brusquement, essoufflée comme si elle eût couru ou comme si quelque émotion profonde l'agitait. Elle était fort rouge, de ce rouge anglais qu'aucun autre peuple ne possède ; puis, sans raison, elle pâlissait, devenait couleur de terre et semblait près de défaillir. Peu à peu, cependant, je la voyais reprendre sa physionomie ordinaire et elle se mettait à parler.
21Puis, tout à coup, elle laissait une phrase au milieu, se levait et se sauvait si vite et si étrangement que je cherchais si je n'avais rien fait qui pût lui déplaire ou la blesser.
22Quand je lui disais avec une galanterie familière qui la scandalisait toujours : « Vous êtes belle comme un astre aujourd'hui, miss Harriet », un peu de sang lui montait aussitôt aux joues, du sang de jeune fille, du sang de quinze ans.
23Un matin, alors qu'il peint un couple d'amoureux enlacés dans la brume, il l'aperçoit et l'appelle pour lui montrer l'esquisse.
24Elle s'approcha, comme à regret. Je lui tendis mon esquisse. Elle ne dit rien, mais elle demeura longtemps immobile à regarder, et brusquement elle se mit à pleurer. Elle pleurait avec des spasmes nerveux comme les gens qui ont beaucoup lutté contre les larmes, et qui ne peuvent plus, qui s'abandonnent en résistant encore. Je me levai d'une secousse, ému moi-même de ce chagrin que je ne comprenais pas, et je lui pris les mains par un mouvement d'affection brusque, un vrai mouvement de Français qui agit plus vite qu'il ne pense.
25Elle laissa quelques secondes ses mains dans les miennes, et je les sentis frémir comme si tous ses nerfs se fussent tordus. Puis elle les retira brusquement, ou plutôt, les arracha.
26Je l'avais reconnu, ce frisson-là, pour l'avoir déjà senti ; et rien ne m'y tromperait. Ah ! le frisson d'amour d'une femme, qu'elle ait quinze ou cinquante ans, qu'elle soit du peuple ou du monde, me va si droit au cœur que je n'hésite jamais à le comprendre.
27Elle s'en alla sans que j'eusse dit un mot, me laissant surpris comme devant un miracle, et désolé comme si j'eusse commis un crime.
28Bouleversé, il décide de partir. Le soir même, il embrasse par jeu Céleste, la servante de l'auberge, derrière le poulailler.
29Pourquoi l'ai-je lâchée vivement ? Pourquoi me suis-je retourné d'une secousse ? Comment ai-je senti quelqu'un derrière moi ?
30C'était miss Harriet qui rentrait, et qui nous avait vus, et qui restait immobile comme en face d'un spectre. Puis elle disparut dans la nuit.
31Je revins honteux, troublé, plus désespéré d'avoir été surpris ainsi par elle que si elle m'avait trouvé commettant quelque acte criminel.
32Le lendemain, on la cherche en vain. Puis le puits de la ferme se révèle tari.
33Je voulus aussi regarder, espérant que je saurais mieux distinguer, et je me penchai sur le bord. J'aperçus vaguement un objet blanc. Mais quoi ? J'eus alors l'idée de descendre une lanterne au bout d'une corde. La lueur jaune dansait sur les parois de pierre, s'enfonçant peu à peu. Nous étions tous les quatre inclinés sur l'ouverture, Sapeur et Céleste nous ayant rejoints. La lanterne s'arrêta au-dessus d'une masse indistincte, blanche et noire, singulière, incompréhensible.
34Mais soudain, je frissonnai jusqu'aux moelles. Je venais de reconnaître un pied, puis une jambe dressée ; le corps entier et l'autre jambe disparaissaient sous l'eau.
35Je balbutiai, très bas, et tremblant si fort que la lanterne dansait éperdument au-dessus du soulier :
36« C'est une femme qui... qui... qui est là-dedans... c'est miss Harriet. »
37Le corps est remonté du puits. Chenal, resté seul avec la morte, en fait la toilette funèbre et veille toute la nuit.
38Je la regardais à la lueur des chandelles, la misérable femme inconnue à tous, morte si loin, si lamentablement. Laissait-elle quelque part des amis, des parents ? Qu'avaient été son enfance, sa vie ? D'où venait-elle ainsi, toute seule, errante, perdue comme un chien chassé de sa maison ? Quel secret de souffrance et de désespoir était enfermé dans ce corps disgracieux, dans ce corps porté, ainsi qu'une tare honteuse, durant toute son existence, enveloppe ridicule qui avait chassé loin d'elle toute affection et tout amour ?
39Et je comprenais qu'elle crût à Dieu, celle-là, et qu'elle eût espéré ailleurs la compensation de sa misère. Elle allait maintenant se décomposer et devenir plante à son tour. Elle fleurirait au soleil, serait broutée par les vaches, emportée en graine par les oiseaux, et, chair des bêtes, elle redeviendrait de la chair humaine. Mais ce qu'on appelle l'âme s'était éteint au fond du puits noir. Elle ne souffrait plus. Elle avait changé sa vie contre d'autres vies qu'elle ferait naître.
40Les heures passaient dans ce tête-à-tête sinistre et silencieux. Une lueur pâle annonça l'aurore ; puis un rayon rouge glissa jusqu'au lit, mit une barre de feu sur les draps et sur les mains. C'était l'heure qu'elle aimait tant. Les oiseaux réveillés chantaient dans les arbres.
41J'ouvris toute grande la fenêtre, j'écartai les rideaux pour que le ciel entier nous vit, et me penchant sur le cadavre glacé, je pris dans mes mains la tête défigurée, puis, lentement, sans terreur et sans dégoût, je mis un baiser, un long baiser, sur ces lèvres qui n'en avaient jamais reçu.
42Léon Chenal se tut. Les femmes pleuraient. On entendait sur le siège le comte Étraille se moucher coup sur coup. Seul le cocher sommeillait. Et les chevaux, qui ne sentaient plus le fouet, avaient ralenti leur marche, tiraient mollement. Et le break n'avançait plus qu'à peine, devenu lourd tout à coup comme s'il eût été chargé de tristesse.
43Deux autres contes du recueil comptent parmi les plus célèbres de Maupassant. Le premier se passe un jour de marché, en pays de Caux.
La ficelle
44Sur toutes les routes autour de Goderville, les paysans et leurs femmes s'en venaient vers le bourg, car c'était jour de marché. Les mâles allaient, à pas tranquilles, tout le corps en avant à chaque mouvement de leurs longues jambes torses, déformées par les rudes travaux, par la pesée sur la charrue qui fait en même temps monter l'épaule gauche et dévier la taille, par le fauchage des blés qui fait écarter les genoux pour prendre un aplomb solide, par toutes les besognes lentes et pénibles de la campagne.
45Maître Hauchecorne, de Bréauté, venait d'arriver à Goderville, et il se dirigeait vers la place, quand il aperçut par terre un petit bout de ficelle. Maître Hauchecorne, économe en vrai Normand, pensa que tout était bon à ramasser qui peut servir ; et il se baissa péniblement, car il souffrait de rhumatismes. Il prit par terre le morceau de corde mince, et il se disposait à le rouler avec soin, quand il remarqua, sur le seuil de sa porte, maître Malandain, le bourrelier, qui le regardait. Ils avaient eu des affaires ensemble au sujet d'un licol, autrefois, et ils étaient restés fâchés, étant rancuniers tout deux. Maître Hauchecorne fut pris d'une sorte de honte d'être vu ainsi par son ennemi, cherchant dans la crotte un bout de ficelle. Il cacha brusquement sa trouvaille sous sa blouse, puis dans la poche de sa culotte ; puis il fit semblant de chercher encore par terre quelque chose qu'il ne trouvait point, et il s'en alla vers le marché, la tête en avant, courbé en deux par ses douleurs.
46Ce même matin, sur la route de Beuzeville, un portefeuille contenant cinq cents francs a été perdu. Le crieur public l'annonce sur la place. Après le repas, le brigadier de gendarmerie vient chercher Hauchecorne : le maire veut lui parler.
47– Maître Hauchecorne, dit-il, on vous a vu ce matin ramasser, sur la route de Beuzeville, le portefeuille perdu par maître Houlbrèque, de Manneville.
48Le campagnard, interdit, regardait le maire, apeuré déjà par ce soupçon qui pesait sur lui, sans qu'il comprît pourquoi.
49– Mé, mé, j'ai ramassé çu portafeuille ?
50– Oui, vous-même.
51– Parole d'honneur, j'n'en ai seulement point eu connaissance.
52– On vous a vu.
53– On m'a vu, mé ? Qui ça qui m'a vu ?
54– M. Malandain, le bourrelier.
55Alors le vieux se rappela, comprit et, rougissant de colère :
56– Ah ! i m'a vu, çu manant ! I m'a vu ramasser c'te ficelle-là, tenez, m'sieu le maire.
57Et fouillant au fond de sa poche, il en retira le petit bout de corde.
58Mais le maire, incrédule, remuait la tête :
59– Vous ne me ferez pas accroire, maître Hauchecorne, que M. Malandain, qui est un homme digne de foi, a pris ce fil pour un portefeuille ?
60Il fut confronté avec M. Malandain, qui répéta et soutint son affirmation. Ils s'injurièrent une heure durant. On fouilla, sur sa demande, maître Hauchecorne. On ne trouva rien sur lui.
61Le maire le renvoie, fort perplexe. Le lendemain, le portefeuille est retrouvé — un valet de ferme l'avait ramassé et rapporté à son patron, ne sachant pas lire.
62La nouvelle se répandit aux environs. Maître Hauchecorne en fut informé. Il se mit aussitôt en tournée et commença à narrer son histoire complétée du dénouement. Il triomphait.
63– C'qui m'faisait deuil, disait-il, c'est point tant la chose, comprenez-vous ; mais c'est la menterie. Y a rien qui vous nuit comme d'être en réprobation pour une menterie.
64Tout le jour il parlait de son aventure, il la contait sur les routes aux gens qui passaient, au cabaret aux gens qui buvaient, à la sortie de l'église le dimanche suivant. Il arrêtait des inconnus pour la leur dire. Maintenant il était tranquille, et pourtant quelque chose le gênait sans qu'il sût au juste ce que c'était. On avait l'air de plaisanter en l'écoutant. On ne paraissait pas convaincu. Il lui semblait sentir des propos derrière son dos.
65Le mardi suivant, au marché, un maquignon lui lance une plaisanterie qui change tout.
66– Allons, allons, vieille pratique, je la connais, ta ficelle !
67Hauchecorne balbutia :
68– Puisqu'on l'a retrouvé çu portafeuille !
69Mais l'autre reprit :
70– Tais-toi, mon pé, y en a un qui trouve, et y en a un qui r'porte. Ni vu ni connu, je t'embrouille !
71Le paysan resta suffoqué. Il comprenait enfin. On l'accusait d'avoir fait reporter le portefeuille par un compère, par un complice.
72Il voulut protester. Toute la table se mit à rire.
73Il ne put achever son dîner et s'en alla, au milieu des moqueries.
74Il rentra chez lui, honteux et indigné, étranglé par la colère, par la confusion, d'autant plus atterré qu'il était capable, avec sa finauderie de Normand, de faire ce dont on l'accusait, et même de s'en vanter comme d'un bon tour. Son innocence lui apparaissait confusément comme impossible à prouver, sa malice étant connue. Et il se sentait frappé au cœur par l'injustice du soupçon.
75Il ne cesse plus de raconter et de jurer son innocence, de plus en plus obsédé, de moins en moins cru.
76Les plaisants maintenant lui faisaient conter « la Ficelle » pour s'amuser, comme on fait conter sa bataille au soldat qui a fait campagne. Son esprit, atteint à fond, s'affaiblissait.
77Vers la fin de décembre, il s'alita.
78Il mourut dans les premiers jours de janvier et, dans le délire de l'agonie, il attestait son innocence, répétant :
79– Une 'tite ficelle... une 'tite ficelle... t'nez, la voilà, m'sieu le Maire.
80Le second est raconté par un narrateur à un ami, à propos d'un mendiant qui vient de recevoir cent sous.
Mon oncle Jules
81Ma famille, originaire du Havre, n'était pas riche. On s'en tirait, voilà tout. Le père travaillait, rentrait tard du bureau et ne gagnait pas grandchose. J'avais deux sœurs.
82Ma mère souffrait beaucoup de la gêne où nous vivions, et elle trouvait souvent des paroles aigres pour son mari, des reproches voilés et perfides. Le pauvre homme avait alors un geste qui me navrait. Il se passait la main ouverte sur le front, comme pour essuyer une sueur qui n'existait pas, et il ne répondait rien. Je sentais sa douleur impuissante. On économisait sur tout ; on n'acceptait jamais un dîner, pour n'avoir pas à le rendre ; on achetait les provisions au rabais, les fonds de boutique. Mes sœurs faisaient leurs robes elles-mêmes et avaient de longues discussions sur le prix du galon qui valait quinze centimes le mètre. Notre nourriture ordinaire consistait en soupe grasse et bœuf accommodé à toutes les sauces. Cela est sain et réconfortant, paraît-il ; j'aurais préféré autre chose.
83Mais chaque dimanche nous allions faire notre tour de jetée en grande tenue. Mon père, en redingote, en grand chapeau, en gants, offrait le bras à ma mère, pavoisée comme un navire un jour de fête.
84On se mettait en route avec cérémonie. Mes sœurs marchaient devant, en se donnant le bras. Elles étaient en âge de mariage, et on en faisait montre en ville. Je me tenais à gauche de ma mère, dont mon père gardait la droite. Et je me rappelle l'air pompeux de mes pauvres parents dans ces promenades du dimanche, la rigidité de leurs traits, la sévérité de leur allure. Ils avançaient d'un pas grave, le corps droit, les jambes raides, comme si une affaire d'une importance extrême eût dépendu de leur tenue.
85Et chaque dimanche, en voyant entrer les grands navires qui revenaient de pays inconnus et lointains, mon père prononçait invariablement les mêmes paroles :
86– Hein ! si Jules était là-dedans, quelle surprise !
87Mon oncle Jules, le frère de mon père, était le seul espoir de la famille, après en avoir été la terreur. Il avait eu, paraît-il, une mauvaise conduite, c'est-à-dire qu'il avait mangé quelque argent, ce qui est bien le plus grand des crimes pour les familles pauvres. On l'avait embarqué pour l'Amérique, comme on faisait alors, sur un navire marchand allant du Havre à New York.
88Une seconde lettre, deux ans plus tard, disait : « Mon cher Philippe, je t'écris pour que tu ne t'inquiètes pas de ma santé, qui est bonne. Les affaires aussi vont bien. Je pars demain pour un long voyage dans l'Amérique du Sud. Je serai peut-être plusieurs années sans te donner de mes nouvelles. Si je ne t'écris pas, ne sois pas inquiet. Je reviendrai au Havre une fois fortune faite. J'espère que ce ne sera pas trop long, et nous vivrons heureux ensemble... »
89Cette lettre était devenue l'évangile de la famille. On la lisait à tout propos, on la montrait à tout le monde.
90Dix ans passent sans nouvelles. Un prétendant se présente pour l'une des sœurs, et toute la famille part fêter le mariage par un petit voyage à Jersey, sur un paquebot.
91Tout à coup, il avisa deux dames élégantes à qui deux messieurs offraient des huîtres. Un vieux matelot déguenillé ouvrait d'un coup de couteau les coquilles et les passait aux messieurs qui les tendaient ensuite aux dames.
92Mon père, sans doute, fut séduit par cet acte distingué de manger des huîtres sur un navire en marche. Il trouva cela bon genre, raffiné, supérieur, et il s'approcha de ma mère et de mes sœurs en demandant :
93– Voulez-vous que je vous offre quelques huîtres ?
94Les deux dames venaient de partir, et mon père indiquait à mes sœurs comment il fallait s'y prendre pour manger sans laisser couler l'eau ; il voulut même donner l'exemple et il s'empara d'une huître. En essayant d'imiter les dames, il renversa immédiatement tout le liquide sur sa redingote et j'entendis ma mère murmurer :
95– Il ferait mieux de se tenir tranquille.
96Soudain il revient vers les siens, pâle, inquiet.
97Il dit, à mi-voix, à ma mère :
98– C'est extraordinaire, comme cet homme qui ouvre les huîtres ressemble à Jules.
99Ma mère, interdite, demanda :
100– Quel Jules ?
101Mon père reprit :
102– Mais... mon frère... Si je ne le savais pas en bonne position en Amérique, je croirais que c'est lui.
103Le père va interroger le capitaine du navire.
104– C'est un vieux vagabond français que j'ai trouvé en Amérique l'an dernier, et que j'ai rapatrié. Il a, paraît-il, des parents au Havre, mais il ne veut pas retourner près d'eux, parce qu'il leur doit de l'argent. Il s'appelle Jules... Jules Darmanche ou Darvanche, quelque chose comme ça, enfin. Il paraît qu'il a été riche un moment làbas, mais vous voyez où il en est réduit maintenant.
105Mon père, qui devenait livide, articula, la gorge serrée, les yeux hagards :
106– Ah ! ah ! très bien... fort bien... Cela ne m'étonne pas... Je vous remercie beaucoup, capitaine.
107Il revient auprès de sa femme, décomposé.
108Il tomba sur le banc en bégayant :
109– C'est lui, c'est bien lui !
110Puis il demanda.
111– Qu'allons-nous faire ?...
112Elle répondit vivement.
113– Il faut éloigner les enfants. Puisque Joseph sait tout, il va aller les chercher. Il faut prendre garde surtout que notre gendre ne se doute de rien.
114Elle ajouta :
115– Donne de l'argent à Joseph pour qu'il aille payer ces huîtres, à présent. Il ne manquerait plus que d'être reconnu par ce mendiant. Cela ferait un joli effet sur le navire. Allons-nous-en à l'autre bout, et fais en sorte que cet homme n'approche pas de nous !
116Le père envoie le narrateur, enfant, payer l'écailleur — qu'il sait désormais être son oncle Jules.
117Je regardais sa main, une pauvre main de matelot toute plissée, et je regardais son visage, un vieux et misérable visage, triste, accablé, en me disant :
118– C'est mon oncle, le frère de papa, mon oncle !
119Je lui laissai dix sous de pourboire. Il me remercia :
120– Dieu vous bénisse, mon jeune monsieur !
121Avec l'accent d'un pauvre qui reçoit l'aumône. Je pensai qu'il avait dû mendier, làbas !
122Quand je remis les deux francs à mon père, ma mère, surprise, demanda :
123– Il y en avait pour trois francs ?... Ce n'est pas possible.
124– J'ai donné dix sous de pourboire.
125Ma mère eut un sursaut et me regarda dans les yeux :
126– Tu es fou ! Donner dix sous à cet homme, à ce gueux !...
127La famille rentre par un autre bateau, pour ne pas croiser à nouveau le vieil homme.
128Et nous sommes revenus par le bateau de Saint-Malo, pour ne pas le rencontrer. Ma mère était dévorée d'inquiétude.
129Je n'ai jamais revu le frère de mon père !
130Voilà pourquoi tu me verras quelquefois donner cent sous aux vagabonds.