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Mont-Oriol — en 20 minutes

Mont-Oriol — en 20 minutes
1Une traversée de Mont-Oriol (1887) en extraits authentiques du texte de Maupassant, pour donner en 20 minutes le goût de ce roman satirique sur une station thermale auvergnate naissante, l’amour de Christiane et Paul Brétigny, et l’ambition dévorante de William Andermatt.

2Les premiers baigneurs, les matineux déjà sortis de l’eau, se promenaient à pas lents, deux par deux ou solitaires, sous les grands arbres, le long du ruisseau qui descend des gorges d’Enval.
3D’autres arrivaient du village, et entraient dans l’établissement d’un air pressé. C’était un grand bâtiment dont le rez-de-chaussée demeurait réservé au traitement thermal, tandis que le premier étage servait de casino, café et salle de billard.
4Trois médecins rivaux, Bonnefille, Latonne et Honorat, s’y disputent une maigre clientèle. C’est là qu’arrive de Paris Christiane Andermatt, fille du marquis de Ravenel.
5C’était une jeune femme blonde, petite, pâle, très jolie, dont les traits semblaient d’une enfant, tandis que l’œil bleu, hardiment fixé, jetait aux gens un regard résolu qui donnait un attrait charmant de fermeté et un singulier caractère à cette mignonne et fine personne. Elle n’avait pas grand-chose, de vagues malaises, des tristesses, des crises de larmes sans cause, des colères sans raison, de l’anémie enfin. Elle désirait surtout un enfant, attendu en vain depuis deux ans qu’elle était mariée.
6Son mari, le banquier William Andermatt, l’accompagne pour l’installer.
7C’était un homme encore très jeune, un juif, faiseur d’affaires. Il en faisait de toutes sortes et s’entendait à toutes choses avec une souplesse d’esprit, une rapidité de pénétration, une sûreté de jugement tout à fait merveilleuses. Un peu trop gros déjà pour sa taille qui n’était point haute, joufflu, chauve, l’air poupard, les mains grasses, les cuisses courtes, il avait l’air trop frais et malsain, et parlait avec une facilité étourdissante.
8Le frère de Christiane, Gontran, séjourne aussi à Enval avec un ami, Paul Brétigny, qu’on présente à la jeune femme.
9Elle le trouva laid. Il avait des cheveux noirs, ras et droits, des yeux trop ronds, d’une expression presque dure, la tête aussi toute ronde, très forte, une de ces têtes qui font penser à des boulets de canon, des épaules d’hercule, l’air un peu sauvage, lourd et brutal. Mais de sa jaquette, de son linge, de sa peau peut-être s’exhalait un parfum très subtil, très fin, que la jeune femme ne connaissait pas ; et elle se demanda : « Qu’est-ce donc que cette odeur-là ? »
10Le jour même, tout le pays se rassemble : le père Oriol, le plus riche paysan de la contrée, fait sauter à la poudre l’énorme roche qui encombre sa vigne. Un petit chien s’attarde contre la pierre minée, et Christiane supplie qu’on le sauve.
11Son voisin, Paul Brétigny, s’était levé, et, sans dire un mot, il se mit à descendre vers le morne de toute la vitesse de ses longues jambes.
12Des cris d’épouvante jaillirent des bouches ; un remous de terreur agita la foule ; et le roquet, voyant arriver vers lui ce grand homme, se sauva derrière le roc.
13Paul remonte bredouille ; le roquet s’obstine à japper contre la roche condamnée.
14Mais le sol oscilla, soulevé. Une détonation formidable secoua le pays entier, et, pendant près d’une longue minute, tonna dans la montagne, répétée par tous les échos comme autant de coups de canon.
15Christiane ne vit rien qu’une pluie de pierres retombant et une haute colonne de terre menue qui s’affaissait sur elle-même.
16En bas, sur l’emplacement du morne, la foule s’agite étrangement.
17Gontran, venu à leur rencontre, criait :
18– C’est une source. L’explosion a fait jaillir une source !
19Une source minérale, chaude et ferrugineuse, dans la vigne des Oriol. Le soir même, Andermatt s’enflamme devant Gontran.
20Le grand combat, aujourd’hui, c’est avec l’argent qu’on le livre. Moi, je vois les pièces de cent sous comme de petits troupiers en culotte rouge, les pièces de vingt francs comme des lieutenants bien luisants, les billets de cent francs comme des capitaines, et ceux de mille comme des généraux. Et je me bats, sacrebleu ! je me bats du matin au soir contre tout le monde, avec tout le monde. Et c’est vivre, cela, c’est vivre largement, comme vivaient les puissants de jadis. Nous sommes les puissants d’aujourd’hui, voilà, les vrais, les seuls puissants ! Tenez, regardez ce village, ce pauvre village ! J’en ferai une ville, moi, une ville blanche, pleine de grands hôtels qui seront pleins de monde, avec des ascenseurs, des domestiques, des voitures, une foule de riches servie par une foule de pauvres ; et tout cela parce qu’il m’aura plu, un soir, de me battre avec Royat, qui est à droite, avec Châtel-Guyon, qui est à gauche, avec le Mont-Dore, La Bourboule, Châteauneuf, Saint-Nectaire, qui sont derrière nous, avec Vichy, qui est en face !
21Pour prouver la vertu de son eau, le père Oriol imagine une réclame vivante : le père Clovis, vieux braconnier perclus, vrai ou faux paralytique.
22Oriol, s’arrêtant en face de lui, demanda :
23– Veux-tu gagner une pièche de chent francs ?
24L’autre, prudent, ne répondit rien.
25Le paysan reprit :
26– Hein ! chent francs ?
27Alors le vagabond se décida et murmura :
28– Fouchtra, quo sé damando pas !
29Sept cents francs s’il est « guéri » au bout d’un mois : marché conclu. On creuse un bain à même la vigne, et les curieux défilent.
30Christiane et Gontran rejoignirent le marquis, Andermatt et Paul, et ils virent bientôt, à la place où la veille encore s’élevait le morne, une tête humaine, bizarre, coiffée d’une loque de feutre gris, couverte d’une grande barbe blanche, et qui sortait de terre, une sorte de tête de décapité qu’on aurait cru poussée là, comme une plante. Autour d’elle, des vignerons stupéfaits regardaient, impassibles, les Auvergnats n’étant point moqueurs, tandis que trois gros messieurs, clients des hôtels de second ordre, riaient et plaisantaient.
31Oriol et son fils, debout, contemplaient le vagabond qui trempait dans son trou, assis sur une pierre, avec de l’eau jusqu’au menton. On eût dit un supplicié d’autrefois, condamné pour quelque crime étrange de sorcellerie ; et il n’avait point lâché ses béquilles baignées à côté de lui.
32Andermatt, ravi, répétait :
33– Bravo, bravo ! voilà un exemple que devraient suivre tous les gens du pays qui souffrent de douleurs.
34Et, se penchant sur le bonhomme, il lui cria comme s’il eût été sourd :
35– Êtes-vous bien ?
36L’autre, qui semblait abruti complètement par cette eau brûlante, répondit :
37– Il me chemble que je fonds. Bougrre, qu’elle est chaude !
38Pendant que l’affaire mûrit, Paul Brétigny fait à Christiane l’école des sensations.
39– Moi, madame, il me semble que je suis ouvert ; et tout entre en moi, tout me traverse, me fait pleurer ou grincer des dents. Tenez, quand je regarde cette côte-là en face, ce grand pli vert, ce peuple d’arbres qui grimpe la montagne, j’ai tout le bois dans les yeux ; il me pénètre, m’envahit, coule dans mon sang ; et il me semble aussi que je le mange, qu’il m’emplit le ventre ; je deviens un bois moi-même !
40Jour après jour, ces causeries font leur œuvre dans ce cœur encore endormi.
41Toutes ces causeries troublantes et familières, renouvelées chaque jour, chaque jour plus prolongées, tombaient sur le cœur de Christiane ainsi que des graines qu’on jette en terre. Et le charme du grand pays, l’air savoureux, cette Limagne bleue, et si vaste qu’elle semblait agrandir l’âme, ces cratères éteints sur la montagne, vieilles cheminées du monde qui ne servaient plus qu’à chauffer des eaux pour les malades, la fraîcheur des ombrages, le bruit léger des ruisseaux dans les pierres, tout cela aussi pénétrait le cœur et la chair de la jeune femme, les pénétrait et les amollissait comme une pluie douce et chaude sur un sol encore vierge, une pluie qui fera germer les fleurs dont il a reçu la semence.
42Lui, le séducteur blasé, se prend à son propre jeu.
43Mais à partir du moment où la vraie coquetterie se déclara chez Christiane, à partir de l’heure où elle découvrit toutes les adresses natives de la femme pour séduire les hommes, où elle se mit en tête de jeter à ses genoux ce passionné, comme elle aurait entrepris de gagner une partie de croket, il se laissa prendre, ce roué candide, aux mines de cette innocente, et il commença à l’aimer.
44Une excursion au gour de Tazenat, lac rond au fond d’un cratère, précipite tout. Au retour, sous les arbres, dans la nuit :
45En passant dans l’allée, sous les arbres, où des taches de clarté tombaient comme une pluie dans l’herbe à travers les feuilles, Christiane, qui venait l’avant-dernière, suivie de Paul, entendit soudain une voix haletante qui lui disait, presque dans l’oreille : « Je vous aime ! – Je vous aime ! – Je vous aime ! »
46Son cœur se mit à battre si éperdument qu’elle faillit tomber, ne pouvant plus remuer les jambes !
47Quelques soirs plus tard, une promenade vers les ruines de Tournoël laisse Christiane seule avec Paul, au pied d’un châtaignier.
48Il lui avait saisi les mains et lui baisait le bout des ongles en balbutiant :
49– Christiane... Christiane... prenez-moi... tuez-moi... je vous aime... Christiane... !
50Elle le sentait trembler, frissonner à ses pieds. Il lui baisait les genoux maintenant, avec des sanglots profonds dans la poitrine. Elle eut peur qu’il ne devînt fou et se leva pour se sauver. Mais il s’était dressé plus vite qu’elle et l’avait saisie dans ses bras en se jetant sur sa bouche.
51Alors, sans un cri, sans révolte, sans résistance, elle se laissa tomber sur l’herbe, comme si cette caresse lui eût cassé les reins en brisant sa volonté. Et il la prit aussi facilement que s’il cueillait un fruit mûr.
52Au matin, Andermatt reparaît sans prévenir. Pour écarter son mari, Christiane s’invente un mensonge qui fera son chemin.
53– Non.... laisse-moi... laisse-moi... C’est que... c’est que... je crois... je crois que je suis enceinte !...
54Elle avait dit cela, affolée d’angoisse, sans y songer, pour éviter son contact, comme elle aurait dit : « J’ai la lèpre ou la peste. »
55Il pâlit à son tour, ému d’une joie profonde ; et il murmura seulement : « Déjà ! »
56Dès lors elle a choisi son camp. Avant de descendre voir le paralytique, elle prend Paul à part.
57Comme le marquis, Andermatt et Gontran s’en allaient en causant et sans s’occuper d’elle, elle dit, d’une voix ferme, en fixant sur le jeune homme un regard tendre et décidé :
58– Je vous appartiens corps et âme. Faites de moi désormais ce qu’il vous plaira.
59Puis elle sortit, sans le laisser répondre.
60Au bord de la route, le père Clovis joue sa partition en artiste.
61Andermatt le réveilla :
62– Eh bien, mon brave, ça va-t-il mieux ?
63Quand il eut reconnu son bourgeois, le vieux fit une grimace de satisfaction :
64– Oui, oui, cha va, cha va a lo voulounta.
65– Est-ce que vous commencez à marcher ?
66– Comme un lapin, môchieu, comme un lapin. Je dancherai une bourrée avec ma bonne amie au premier dimanche du mois.
67Enthousiasmé, Andermatt court chez les Oriol arracher la promesse de vente. Il reparaît le soir, défait et triomphant.
68Tout à coup on l’aperçut. Il marchait vite, le chapeau à la main, en s’épongeant le front, la cravate de côté, le gilet entrouvert, comme après un voyage, après une lutte, après un effort terrible et prolongé.
69Dès qu’il vit son beau-père, il s’écria :
70– Victoire ! c’est fait ! mais quelle journée, mes amis ! Ah ! le vieux renard, m’en a-t-il donné du mal !
71L’affaire signée, l’été s’achève dans une félicité clandestine.
72Et Paul et Christiane s’aimaient librement, tranquillement, dans une sécurité absolue, sans que personne s’occupât d’eux, sans que personne devinât rien, sans que personne songeât même à les épier, car toute l’attention, toute la curiosité, toute la passion de tout le monde étaient absorbées par la station future.
73Paul, lui, a rebaptisé son amante d’un nom secret.
74Puis il se mettait à genoux, posant ses coudes sur les genoux de Christiane et il murmurait :
75– Liane, regardez-moi ?
76Il l’appelait Liane parce qu’elle s’enlaçait à lui pour l’embrasser, comme une plante étreint un arbre.
77Chez le notaire, devant ses actionnaires, Andermatt baptise aussi sa création.
78N’est-il pas naturel, dès lors, d’appeler nos bains : les Bains du Mont-Oriol, et d’attacher à cette station, qui deviendra une des plus importantes du monde entier, le nom du premier propriétaire. Rendons à César ce qui appartient à César.
79« Et notez, messieurs, que ce vocable est excellent. On dira le Mont-Oriol, comme on dit le Mont-Dore. Il reste dans l’œil et dans l’oreille, on le voit bien, on l’entend bien, il demeure en nous : Mont-Oriol ! – Mont-Oriol ! – Les bains du Mont-Oriol...
80Et Andermatt le faisait sonner, ce mot, le lançait comme une balle, en écoutait l’écho.
81Puis vient la séparation. Le dernier soir, sur la route de La Roche-Pradière, Paul attend Christiane au clair de lune, et la voit venir précédée de son ombre.
82Christiane s’arrêta et l’ombre aussi resta immobile, couchée, tombée sur la route.
83Paul fit rapidement quelques pas, jusqu’à la place où la forme de la tête s’arrondissait sur le chemin. Alors, comme s’il eût voulu ne rien perdre d’elle, il s’agenouilla et, se prosternant, posa sa bouche au bord de la sombre silhouette. Ainsi qu’un chien assoiffé boit, rampant sur le ventre dans une source, il se mit à baiser ardemment la poussière en suivant les contours de l’ombre bien-aimée. Il allait ainsi vers elle, sur les mains et sur les genoux, parcourant de caresses le dessin de son corps comme pour recueillir de ses lèvres l’image obscure et chère étendue sur le sol.
84Elle le rassure, organise déjà leurs rendez-vous de Paris ; lui ne sait que répéter son pressentiment.
85– Liane, je vais te perdre !
86Il ne se trompait qu’à moitié. Un an plus tard, la métamorphose est complète.
87À peine eût-on reconnu la station d’Enval, le 1er juillet de l’année suivante.
88Sur le sommet de la butte, debout entre les deux issues du vallon, s’élevait une construction d’architecture mauresque qui portait au front le mot Casino, en lettres d’or.
89Six chalets de médecins parsèment les vignes ; plus bas s’étale le reste de l’empire.
90Sur la pente tournée au midi, une immense bâtisse toute blanche appelait de loin les voyageurs qui l’apercevaient en sortant de Riom. C’était le grand hôtel du Mont-Oriol. Et juste au-dessous, au pied même de la colline, une maison carrée, plus simple, mais vaste, entourée d’un jardin que traversait le ruisselet venu des gorges, offrait aux malades la guérison miraculeuse promise par une brochure du docteur Latonne. On lisait sur la façade : « Thermes du Mont-Oriol. » Puis, sur l’aile de droite, en lettres plus petites : « Hydrothérapie. – Lavages d’estomac. – Piscines à eau courante. » Et sur l’aile de gauche : « Institut médical de gymnastique automotrice. »
91Trois professeurs de Paris, logés dans des chalets offerts par la Société, patronnent la station. Le docteur Latonne, promu inspecteur, présente fièrement son invention.
92– Voici. Nous avons quatre exercices principaux que j’appellerai les exercices naturels ; ce sont : la marche, l’équitation, la natation et le canotage. Chacun de ces exercices développe des membres différents, agit d’une façon spéciale. Or, nous les possédons ici tous les quatre, produits artificiellement. On n’a qu’à se laisser faire, en ne pensant à rien, et on peut courir, monter à cheval, nager ou ramer pendant une heure sans que l’esprit prenne part, le moins du monde, à ce travail tout musculaire.
93Une ombre au tableau : le père Clovis, « guéri » l’an passé, s’est retrouvé perclus et arrête les nouveaux venus sur les routes pour conter son histoire.
94– Ché-jeaux-là, voyez-vous, cha ne vaut rien, cha garit, ché vrai, et pi on r’tombe, mais on r’tombe prechque mort. Moi, j’avais les jambo qu’allaient pu, à ch’t’heure, v’là que j’ perds les bras, par chuite de la cure. Et mes jambo, ch’est du fer, mais du fer qu’on couperio plutôt que d’ le plier.
95Andermatt le fait taire à prix d’argent : on le « reguérira » chaque été. Christiane, elle, attend un enfant. Paul, arrivé la veille de la fête, la retrouve changée.
96Ils la trouvèrent debout sur le perron du nouvel hôtel. Elle avait les joues creuses, le teint bistré des femmes enceintes, et sa taille fortement bosselée annonçait une grossesse de six mois au moins.
97Le soir de l’inauguration, elle l’entraîne vers la route de leurs adieux. Mais l’amant n’est plus le même homme.
98Elle ne comprenait pas qu’il était, cet homme, de la race des amants, et non point de la race des pères. Depuis qu’il la savait enceinte, il s’éloignait d’elle et se dégoûtait d’elle, malgré lui. Il avait souvent répété, jadis, qu’une femme n’est plus digne d’amour qui a fait fonction de reproductrice. Ce qui l’exaltait dans la tendresse, c’était cet envolement de deux cœurs vers un idéal inaccessible, cet enlacement de deux âmes qui sont immatérielles, c’était tout le factice et l’irréalisable mis par les poètes dans la passion. Dans la femme physique, il adorait la Vénus dont le flanc sacré devait conserver toujours la forme pure de la stérilité. L’idée d’un petit être né de lui, larve humaine agitée dans ce corps souillé par elle et enlaidi déjà, lui inspirait une répulsion presque invincible. La maternité faisait une bête de cette femme. Elle n’était plus la créature d’exception, adorée et rêvée, mais l’animal qui reproduit sa race.
99Sur la route, elle court devant lui, espérant qu’il baisera son ombre comme autrefois.
100Mais la lune, allongeant son profil sur le sol, y dessinait la bosse de son flanc déformé. Et Paul, regardant à ses pieds l’ombre de sa grossesse, restait immobile en face d’elle, blessé dans ses pudeurs poétiques, exaspéré qu’elle ne sentît pas cela, qu’elle ne devinât point sa pensée, qu’elle n’eût pas assez de coquetterie, de tact et de finesse féminine pour comprendre toutes les nuances qui font si différentes les circonstances ; et il lui dit, avec une impatience dans la voix :
101– Voyons, Christiane, ces enfantillages sont ridicules.
102Andermatt, lui, poursuit son idée : marier Gontran, criblé de dettes, pour capter les terres des Oriol. Il le lui dit sans fard, un soir de feu d’artifice.
103– Soit : une des filles du père Oriol, à votre choix. Et voici pourquoi je vous en parle avant le bal.
104– Et maintenant, expliquez-vous plus longuement, reprit Gontran d’une voix froide.
105– C’est bien simple. Vous voyez le succès que j’ai obtenu, du premier coup, avec cette station. Or, si j’avais entre les mains, ou, plutôt si nous avions entre les mains toutes les terres conservées par ce finaud de paysan, j’en ferais de l’or.
106Gontran courtise d’abord Charlotte, la cadette. Mais le père Oriol réserve à Louise, l’aînée, les vignes convoitées : le prétendant change de sœur sans un remords. Au puy de la Nugère, Charlotte comprend.
107Charlotte les suivit, courant derrière eux ; puis soudain elle s’arrêta, les regarda fuir, enlacés et bondissants, et, se retournant brusquement, elle remonta vers Christiane et Paul assis sur l’herbe au sommet de la descente. Quand elle les eut rejoints elle tomba sur les genoux et, cachant sa figure dans la robe de la jeune femme, elle se mit à sangloter.
108Dans la grotte de lave, au fond du cratère, Gontran se déclare à Louise.
109Elle, appuyée contre la paroi de lave, écoutait son cœur battre d’émotion, sans rien dire. La pensée, la seule qui flottait en son esprit troublé, était une pensée de triomphe : elle avait vaincu sa sœur.
110Au retour, un âne mort barre la route ; on le traîne au fossé, et bientôt une famille de gueux s’attelle à sa place, dans les brancards vides.
111Christiane, pour la première fois, comprit la misère des créatures esclaves ; et la mort aussi lui apparut comme une chose bien bonne par moments.
112La demande en mariage est vite expédiée : Andermatt s’en charge, séance tenante, devant Louise et les siens.
113Elle baissa la tête, et, rouge, mais résolue, elle balbutia :
114– Je veux bien, monsieur.
115Puis elle s’enfuit si vite qu’elle heurta la porte en passant.
116Reste Charlotte. Paul, qui la défendait contre le bellâtre Mazelli, se découvre amoureux d’elle. Un jour, l’aveu lui échappe.
117Il saisit soudain les deux mains de la jeune fille et, les baisant avec frénésie, dans une de ces secondes d’entraînement où la tête s’affole, où les mots qui sortent des lèvres viennent de la chair soulevée plus que de l’esprit égaré, il balbutia :
118– Moi ! je vous aime, ma petite Charlotte, moi, je vous aime !
119Elle dégagea bien vite une de ses mains et la lui posa sur la bouche en murmurant :
120– Taisez-vous... Je vous en prie, taisez-vous !... Cela me ferait trop de mal si c’était encore un mensonge.
121Elle s’était dressée ; il se leva, la saisit dans ses bras, et l’embrassa avec emportement.
122Un bruit subit les sépara ; le père Oriol venait d’entrer et il les regardait effaré. Puis, il cria :
123– Ah bougrrre ! ah bougrrre !... ah bougrrre !... de chauvage... !
124Aux fureurs du vieux, Paul répond par le seul argument qui porte à Enval.
125Et, comme Brétigny exaspéré lui hurlait dans le nez :
126– Mais j’ai plus de cent vingt mille francs de rentes, vieux crétin. Entendez-vous ?... trois millions !
127L’autre demanda tout à coup :
128– L’écririez-vous, cha, chur un papier ?
129Papier timbré, signature : le voilà fiancé, presque malgré lui.
130Quand Paul se retrouva dehors, il lui sembla que la terre ne tournait plus dans le même sens. Donc, il était fiancé malgré lui, malgré elle, par un de ces hasards, par une de ces supercheries des événements qui vous ferment toute issue. Il murmurait : « Quelle folie ! » Puis il pensa : « Bah ! je n’aurais pu trouver mieux, peut-être, par le monde entier. » Et il se sentait joyeux, au fond du cœur, de ce piège de la destinée.
131Christiane, alitée, ne sait rien. C’est le docteur Black, appelé à son chevet, qui laisse tomber la nouvelle.
132– Je ne vous dis rien encore du mariage de M. Brétigny, bien que ce ne soit plus un secret, car le père Oriol le raconte à tout le monde.
133Ce fut en elle une sorte de défaillance qui commença par le bout des doigts, puis envahit tout le corps, les bras, la poitrine, le ventre, les jambes.
134Elle questionne, apprend tout, s’évanouit. La nuit même, les douleurs la prennent : quinze heures de martyre.
135Quand cette torture s’affaiblissait quelques instants, quand les déchirures de son corps laissaient renaître sa raison, une pensée alors se plantait dans son âme, plus cruelle, plus aiguë, plus épouvantable que la douleur physique : il aimait une autre femme et il allait l’épouser.
136Une fille naît. Quand William la pose sur l’oreiller, près d’elle :
137Il maintenait écartées, avec deux doigts, les dentelles légères dont était voilée une petite figure rouge, si petite, si rouge, aux yeux fermés, et dont la bouche remuait.
138Et elle songeait, penchée sur ce commencement d’être : « C’est ma fille... la fille de Paul... Voilà donc ce qui m’a fait tant souffrir... Cela... cela... cela... c’est ma fille !... »
139Sa répulsion pour l’enfant dont la naissance avait si férocement déchiré son pauvre cœur et son tendre corps de femme venait soudain de disparaître ; elle le contemplait maintenant avec une curiosité ardente et douloureuse, avec un étonnement profond, un étonnement de bête qui voit sortir d’elle son premier-né.
140Dans les jours qui suivent, une lucidité nouvelle lui vient, née de la souffrance.
141Elle comprit que, même entre les bras de cet homme, quand elle s’était crue mêlée à lui, entrée en lui, quand elle avait cru que leurs chairs et leurs âmes ne faisaient plus qu’une chair et qu’une âme, ils s’étaient seulement un peu rapprochés jusqu’à faire toucher les impénétrables enveloppes où la mystérieuse nature a isolé et enfermé les humains. Elle vit bien que nul jamais n’a pu ou ne pourra briser cette invisible barrière qui met les êtres dans la vie aussi loin l’un de l’autre que les étoiles du ciel.
142Serrant l’enfant contre elle, elle prononce alors son adieu.
143Et serrant l’enfant contre son cœur, elle murmura : « Adieu – adieu ! » C’était à lui qu’elle disait « adieu » dans l’oreille de sa fille, l’adieu courageux et désolé d’une âme fière, l’adieu d’une femme qui souffrira longtemps encore, toujours peut-être, mais qui saura du moins cacher à tous ses larmes.
144Une dernière entrevue l’attend. Relevée, Christiane fait demander Paul, pendant que tout Mont-Oriol applaudit, aux Thermes, la « guérison » mécanique du père Clovis.
145Elle ne fit pas un geste, elle ne dit pas un mot, elle attendait qu’il fût près d’elle. Sa main droite restait allongée sur sa robe et sa main gauche appuyée sur le bord du berceau tout enveloppé de ses rideaux.
146Il s’assied, balbutie quelques banalités. Puis son regard tombe sur le berceau.
147Alors il s’aperçut que les rideaux du petit lit étaient clos du haut en bas avec des épingles d’or que Christiane portait ordinairement à son corsage. Il s’amusait souvent, autrefois, à les ôter et à les repiquer sur les épaules de sa bien-aimée, ces fines épingles dont la tête était formée d’un croissant de lune. Il comprit ce qu’elle avait voulu ; et une émotion poignante le saisit, le crispa devant cette barrière de points d’or qui le séparait, pour toujours, de cet enfant.
148Un cri léger, une plainte frêle s’éleva dans cette prison blanche. Christiane aussitôt balança la nacelle et, d’une voix un peu brusque :
149– Je vous demande pardon de vous donner si peu de temps ; mais il faut que je m’occupe de ma fille.
150Il se lève, baise la main qu’elle lui tend ; sur le seuil, elle forme des vœux pour son bonheur. Ainsi s’achève Mont-Oriol : la station triomphe, et l’amour, comme les sources captées, est rentré sous terre.