1Cette version rassemble des extraits authentiques de Notre cœur*, cousus par de brèves liaisons, pour parcourir en une vingtaine de minutes l'histoire d'André Mariolle et de Michèle de Burne — la conquête, l'amour inégal, la fuite, et le cœur qui ne guérit jamais tout à fait. Le texte intégral reste disponible pour qui veut le lire en entier.*
2Un jour Massival, le musicien, le célèbre auteur de Rébecca, celui que, depuis quinze ans déjà, on appelait « le jeune et illustre maître », dit à André Mariolle, son ami :
3– Pourquoi ne t’es-tu jamais fait présenter à Mme Michèle de Burne ? Je t’assure que c’est une des femmes les plus intéressantes du nouveau Paris.
4– Parce que je ne me sens pas du tout mis au monde pour son milieu.
5– Mon cher, tu as tort. C’est là un salon original, bien neuf, très vivant et très artiste. On y fait d’excellente musique, on y cause aussi bien que dans les meilleures potinières du dernier siècle. Tu y serais fort apprécié, d’abord parce que tu joues du violon en perfection, ensuite parce qu’on a dit beaucoup de bien de toi dans la maison, enfin parce que tu passes pour n’être pas banal et point prodigue de tes visites.
6Flatté mais résistant encore, supposant d’ailleurs que cette démarche pressante n’était point ignorée de la jeune femme, Mariolle fit un « Peuh ! je n’y tiens guère » où le dédain voulu se mêlait au consentement acquis déjà.
7Massival reprit :
8– Veux-tu que je te présente un de ces jours ? Tu la connais d’ailleurs par nous tous qui sommes de son intimité, car nous parlons d’elle assez souvent. C’est une fort jolie femme de vingt-huit ans, pleine d’intelligence, qui ne veut pas se remarier, car elle a été fort malheureuse une première fois. Elle a fait de son logis un rendez-vous d’hommes agréables. On n’y trouve pas trop de messieurs de cercle ou du monde. Il y en a juste ce qu’il faut pour l’effet. Elle sera enchantée que je t’amène à elle.
9Vaincu, Mariolle répondit :
10– Soit, un de ces jours.
11Le soir même de sa présentation, pendant le dîner, Mme de Burne a déjà remarqué le regard de cet homme différent des autres. Plus tard, dans le salon, elle vient s'asseoir près de lui.
12Elle sentit ce regard d’homme qui venait à elle de l’autre bout de son salon, et, se levant bientôt, elle alla vers lui, souriante, comme on répond à un appel.
13– Vous devez vous ennuyer un peu, monsieur, dit-elle. Quand on n’est pas acclimaté dans une maison, on s’y ennuie toujours.
14Il protesta.
15Elle prit une chaise et s’assit près de lui.
16Et tout de suite ils causèrent. Ce fut instantané chez l’un et chez l’autre, comme un feu qui prend bien dès qu’une allumette l’a touché. Il semblait qu’ils se fussent communiqué d’avance leurs opinions, leurs sensations, qu’une même nature, qu’une même éducation, les mêmes penchants, les mêmes goûts, les eussent prédisposés à se comprendre et destinés à se rencontrer.
17Flatté d’ailleurs par la façon dont elle l’avait reçu, conquis par la grâce provocante qu’elle déployait pour lui et par le charme dont elle savait envelopper les hommes, il s’efforçait de lui montrer cette couleur d’esprit un peu voilée, mais personnelle et délicate, qui lui attirait, quand on le connaissait bien, de rares et vives sympathies.
18Tout à coup elle lui déclara :
19– C’est vraiment fort agréable de causer avec vous, monsieur. On m’avait prévenue d’ailleurs.
20Il se sentit rougir, et hardiment :
21– Et moi on m’avait annoncé, madame, que vous étiez...
22Elle l’interrompit :
23– Dites une coquette. Je le suis beaucoup avec les gens qui me plaisent. Tout le monde le sait, je ne m’en cache pas, mais vous verrez que ma coquetterie est fort impartiale, ce qui me permet de garder... ou de reprendre mes amis sans jamais les perdre, et de les retenir tous autour de moi.
24En rentrant ce soir-là, Mariolle marche aux côtés du romancier Lamarthe, familier de la maison depuis longtemps.
25Ils firent quelques pas ; puis Mariolle demanda :
26– Quelle bizarre femme ! Qu’en pensez-vous ?
27Lamarthe se mit à rire tout à fait.
28– C’est la crise qui commence, dit-il. Vous allez y passer comme nous tous : moi je suis guéri, mais j’ai eu cette maladie-là. Mon cher ami, la crise consiste pour ses amis à ne parler que d’elle quand ils sont ensemble, quand ils se rencontrent, partout où ils se trouvent.
29– Dans tous les cas, pour moi, c’est la première fois, et c’est bien naturel, puisque je la connais à peine.
30– Soit. Parlons d’elle. Eh bien vous allez en devenir amoureux. C’est fatal, tout le monde y passe.
31– Elle est donc bien séduisante ?
32– Oui et non. Ceux qui aiment les femmes d’autrefois, les femmes à âme, les femmes à cœur, les femmes à sensibilité, les femmes des romans passés, la prennent en grippe, et l’exècrent à tel point qu’ils finissent par dire sur elle des infamies. Les autres, nous, qui goûtons le charme moderne, nous sommes forcés d’avouer qu’elle est délicieuse, pourvu qu’on ne s’attache pas à elle. Et c’est justement ce que tout le monde fait. On n’en meurt pas du reste, on n’en souffre même pas trop ; mais on rage qu’elle ne soit pas différente. Vous y passerez si elle le veut ; d’ailleurs, elle vous gobe déjà.
33Lamarthe avait raison. Pris, Mariolle finit par lui écrire une lettre d'adieu pour fuir avant de trop souffrir. Elle le convoque aussitôt et, avec cette franchise qui est sa plus grande arme, lui propose un pacte.
34– Soit, je le sais ; tous mes amis passent par là. Vous m’avez écrit aussi que je suis une affreuse coquette : je l’avoue, mais personne n’en meurt ; je crois même que personne n’en souffre. Il y a bien ce que Lamarthe appelle : la crise. Vous y êtes, mais ça passe et on tombe dans... comment dire ça ?... dans l’amour chronique, qui ne fait plus mal et que j’entretiens à petit feu, chez tous mes amis, afin qu’ils me soient très dévoués, très attachés, très fidèles. Hein ? suis-je sincère aussi, moi, et franche, et crâne ? En avez-vous vu beaucoup, de femmes qui oseraient dire à un homme ce que je viens de vous dire ?
35Elle avait un air si drôle et si décidé, si simple et si provocant en même temps, qu’il ne put s’empêcher de sourire à son tour.
36– Tous vos amis, dit-il, sont des hommes qui ont été souvent brûlés à ce feu-là, même avant de l’être par vous. Flambés et grillés déjà, ils supportent facilement le four où vous les tenez ; mais moi, madame, je n’ai jamais passé par là. Et je sens, depuis quelque temps, que ce sera terrible si je me laisse aller au sentiment qui grandit dans mon cœur.
37Elle devint familière subitement, et se penchant un peu vers lui, les mains croisées sur les genoux :
38– Écoutez-moi : je suis sérieuse. Cela m’ennuie de perdre un ami pour une crainte que je crois chimérique. Vous m’aimerez, soit ; mais les hommes d’à présent n’aiment pas les femmes d’aujourd’hui jusqu’à s’en faire vraiment du mal. Croyez-moi, je connais les uns et les autres.
39Elle se tut, puis ajouta avec un sourire singulier de femme qui dit une vérité en croyant mentir :
40– Allez, je n’ai pas ce qu’il faut pour qu’on m’adore éperdument. Je suis trop moderne. Voyons, je serai une amie, une jolie amie, pour qui vous aurez vraiment de l’affection, mais rien de plus, car j’y veillerai.
41D’un ton plus sérieux elle ajouta :
42– En tous cas, je vous préviens que, moi, je suis incapable de m’éprendre vraiment de n’importe qui, que je vous traiterai comme les autres, comme les bien traités, mais jamais mieux. J’ai horreur des despotes et des jaloux. D’un mari j’ai dû tout supporter ; mais d’un ami, d’un simple ami, je ne veux accepter aucune de ces tyrannies d’affection qui sont les calamités des relations cordiales. Vous voyez que je suis gentille comme tout, que je vous parle en camarade, que je ne vous cache rien. Acceptezvous de faire l’essai loyal que je vous propose ? Si ça ne va pas, il sera toujours temps de vous en aller, quelle que soit la gravité de votre cas. Amoureux parti, amoureux guéri.
43Il la regardait, déjà vaincu par sa voix, par son geste, par toute la griserie de sa personne, et il murmura, tout résigné et tout vibrant de la sentir si près :
44– J’accepte, madame ; et, si j’ai mal, tant pis ! Vous valez bien qu’on souffre pour vous.
45Elle l’arrêta.
46– Maintenant, n’en parlons plus, dit-elle, n’en parlons plus jamais.
47Et elle entraîna la causerie vers des sujets qui ne l’inquiétaient point.
48Il sortit au bout d’une heure, torturé, car il l’aimait, et joyeux, car elle lui avait demandé et il lui avait promis de ne point s’en aller.
49L'été venu, elle l'attire, comme par hasard, jusqu'à Avranches, près de chez sa tante, à deux pas du Mont Saint-Michel qu'il n'a jamais vu.
50Mariolle, le cœur battant, marchait devant lui, scrutant les chemins. Il atteignit une grande allée d’ormes d’un vert puissant qui coupait en deux le jardin par le travers, allongeant au milieu une voûte épaisse de feuillage ; puis il passa outre, et soudain, en approchant d’une terrasse dominant l’horizon, il fut distrait brusquement de celle qui le faisait venir en ce lieu.
51Du pied de la côte sur laquelle il était debout partait une inimaginable plaine de sable qui se mêlait au loin avec la mer et le firmament. Une rivière y promenait son cours, et, sous l’azur flambant de soleil, des mares d’eau la tachetaient de plaques lumineuses qui semblaient des trous ouverts sur un autre ciel intérieur.
52Au milieu de ce désert jaune, encore trempé par la marée en fuite, surgissait, à douze ou quinze kilomètres du rivage, un monumental profil de rocher pointu, fantastique pyramide coiffée d’une cathédrale.
53Elle n’avait pour voisin, dans ces dunes immenses, qu’un écueil à sec, au dos rond, accroupi sur les vases mouvantes : Tombelaine.
54Plus loin, dans la ligne bleuâtre des flots aperçus, d’autres roches noyées montraient leurs crêtes brunes ; et l’œil, continuant le tour de l’horizon vers la droite, découvrait à côté de cette solitude sablonneuse la vaste étendue verte du pays normand, si couvert d’arbres qu’il avait l’air d’un bois illimité. C’était toute la nature s’offrant d’un seul coup, en un seul lieu, dans sa grandeur, dans sa puissance, dans sa fraîcheur et dans sa grâce ; et le regard allait de cette vision de forêts à cette apparition du mont de granit, solitaire habitant des sables, qui dressait sur la grève démesurée son étrange figure gothique.
55Le plaisir bizarre, dont Mariolle jadis avait souvent tressailli devant les surprises que les terres inconnues gardent aux yeux des voyageurs, l’envahit si brusquement qu’il demeura immobile, l’esprit ému et attendri, oubliant son cœur garrotté. Mais, un son de cloche ayant vibré, il se retourna, ressaisi tout à coup par l’espérance ardente de leur rencontre. Le jardin était toujours presque vide. Les enfants anglais avaient disparu. Seuls les trois vieillards faisaient encore leur promenade monotone. Il se mit à marcher comme eux.
56Elle paraît, comme par hasard, avec son père et sa tante. Le lendemain, toute la famille visite l'abbaye avec lui. Dans le cloître, leur émotion à tous deux devient trop forte pour rester tue.
57Elle murmura :
58– Dieu ! est-ce beau !
59Il répondit, en la regardant :
60– Je ne puis penser qu’à vous.
61Avec un sourire, elle reprit :
62– Je ne suis pourtant pas très poétique, mais je trouve cela si beau, que je me sens vraiment très émue.
63Il balbutia :
64– Moi, je vous aime comme un fou.
65Il sentit son bras légèrement pressé, et ils se remirent en route.
66Un gardien les attendait à la porte de l’abbaye, et ils entrèrent par cet escalier superbe, entre deux tours énormes, qui les conduisit à la salle des gardes. Puis ils allèrent de salle en salle, de cour en cour, de cachot en cachot, écoutant, s’étonnant, enchantés de tout, admirant tout, la crypte des gros piliers, d’une beauté si robuste, qui soutient sur ses énormes colonnes le chœur entier de l’église supérieure, et toute la Merveille, construction formidable de trois étages de monuments gothiques élevés les uns au-dessus des autres, le plus extraordinaire chef-d’œuvre de l’architecture monastique et militaire du moyen âge.
67Puis ils arrivèrent au cloître. Leur surprise fut telle, qu’ils s’arrêtèrent devant ce grand préau carré qu’enferme la plus légère, la plus gracieuse, la plus charmante des colonnades de tous les cloîtres du monde. Sur deux rangs, les minces petits fûts coiffés de chapiteaux délicieux portent, tout le long des quatre galeries, une guirlande ininterrompue d’ornements et de fleurs gothiques d’une variété infinie, d’une invention toujours nouvelle, fantaisie élégante et simple des vieux artistes naïfs, dont le rêve et la pensée creusaient la pierre avec leur marteau.
68Michèle de Burne et André Mariolle en firent le tour, à tout petits pas, le bras sur le bras, tandis que les autres, un peu fatigués, admiraient de loin, debout près de la porte d’entrée.
69– Dieu que j’aime ceci ! dit-elle, en s’arrêtant.
70Il répondit :
71– Moi je ne sais plus où je suis, ni où je vis, ni ce que je vois. Je sens que vous êtes près de moi, voilà tout.
72Alors elle le regarda bien en face, souriante, et murmura :
73– André !
74Il comprit qu'elle se donnait. Cette nuit-là, à l'hôtel, seul dans sa chambre, il n'arrive pas à dormir.
75Tous les bruits peu à peu étaient morts dans l’hôtel et dans la rue unique et tortueuse de la ville. Mariolle restait toujours accoudé à sa fenêtre, sachant seulement que le temps passait, regardant la nappe d’argent de la marée haute, et retardant sans cesse l’heure du lit, comme s’il eût subi le pressentiment d’on ne sait quelle providentielle fortune.
76Il lui sembla tout à coup qu’une main touchait sa serrure. Il se retourna d’une secousse. Sa porte lentement s’ouvrait. Une femme entra, la tête voilée d’une dentelle blanche et tout le corps enveloppé d’un de ces grands manteaux de chambre qui semblent faits de soie, de duvet et de neige. Elle referma avec soin la porte derrière elle ; puis comme si elle ne l’eût pas vu, debout et foudroyé de joie dans le cadre clair de sa fenêtre, elle marcha droit à la cheminée et souffla les deux bougies.
77De retour à Paris, Mariolle loue un pavillon secret à Auteuil pour leurs rendez-vous. Mais dans le monde, chez elle, un nouveau venu attire déjà son attention : le comte Rodolphe de Bernhaus.
78M. de Pradon demandait le silence, et Massival ouvrait le piano, dont Mme de Bratiane s’approchait en ôtant ses gants, car elle allait chanter les transports de Didon, quand la porte s’ouvrit encore une fois, et un jeune homme parut qui fixa tous les yeux. Il était grand, svelte, avec des favoris frisés, des cheveux blonds, courts et bouchés, un air absolument aristocrate. Mme Le Prieur elle-même semblait émue.
79– Qui est-ce ? lui demanda Mariolle.
80– Comment ! vous ne le connaissez pas ?
81– Mais non.
82– Le comte Rodolphe de Bernhaus.
83– Ah ! celui qui s’est battu avec Sigismond Fabre.
84– Oui.
85L’histoire avait fait grand bruit. Le comte de Bernhaus, conseiller de l’ambassade d’Autriche, diplomate du plus grand avenir, un Bismarck élégant, disait-on, ayant entendu, dans une réception officielle, un mot mal sonnant sur sa souveraine, se battit le surlendemain avec celui qui l’avait prononcé, escrimeur célèbre, et le tua. Après ce duel par qui l’opinion publique avait été ravagée, le comte de Bernhaus acquit du jour au lendemain une célébrité à la Sarah Bernhardt, avec cette différence que son nom apparaissait dans une auréole de poésie chevaleresque. Il était, en outre, charmant, agréable causeur, excellemment distingué. Lamarthe disait de lui : « C’est le dompteur de nos belles féroces. »
86La jalousie ronge peu à peu Mariolle. L'automne venu, les rendez-vous se raréfient et se refroidissent.
87Pendant les trois premiers mois, elle y vint avec des retards variant entre trois quarts d’heure et deux heures. Comme les averses d’automne forçait Mariolle à attendre sous un parapluie, derrière la porte du jardin, les pieds dans la boue, en grelottant, il fit édifier une sorte de petit kiosque de bois, de vestibule couvert et fermé, derrière cette porte, afin de ne point s’enrhumer à chacune de leurs rencontres. Les arbres ne portaient plus de verdure. À la place des roses et de toutes les autres plantes, s’étalaient, maintenant, de hautes et larges plates-bandes de chrysanthèmes blancs, roses, violets, pourpres, jaunes, qui répandaient dans l’air humide, chargé de l’odeur mélancolique de la pluie sur les feuilles mortes, leur senteur un peu âcre et balsamique, un peu triste aussi, de grandes fleurs nobles d’arrière-saison. Devant la porte du petit logis, les espèces rares, aux nuances combinées, hypertrophiées par l’Art, formaient une grande croix de Malte aux tons délicats et changeants, invention du jardinier, et Mariolle ne pouvait plus passer devant cette plate-bande, où s’épanouissaient de nouvelles et surprenantes variétés, sans avoir le cœur étreint par la pensée que cette croix fleurie semblait indiquer une tombe.
88L'hiver passe ainsi, dans une souffrance sourde. Un soir, à bout de forces, rentrant seul, il se décide enfin.
89Il rentra chez lui, s’assit à sa table, et écrivit :
90« Adieu, madame. Vous rappelez-vous ma première lettre ? Je vous disais adieu aussi ; mais je ne suis pas parti. Comme j’ai eu tort ! J’aurai quitté Paris quand vous recevrez celle-ci. Ai-je besoin de vous expliquer pourquoi ? Les hommes comme moi ne devraient jamais rencontrer les femmes comme vous. Si j’étais un artiste et si mes émotions pouvaient être exprimées de manière à m’en soulager, vous m’auriez peut-être donné du talent ; mais je ne suis rien qu’un pauvre garçon en qui est entré, avec mon amour pour vous, une atroce et intolérable détresse. Quand je vous ai rencontrée, je ne me serais pas cru capable de sentir et de souffrir de cette façon. Une autre, à votre place, aurait versé en mon cœur une allégresse divine en le faisant vivre. Mais vous n’avez pu que le torturer. C’est malgré vous, je le sais ; je ne vous reproche rien, et je ne vous en veux pas. Je n’ai même pas le droit de vous écrire ces lignes. Pardonnez-moi. Vous êtes ainsi faite que vous ne pouvez pas sentir comme je sens, que vous ne pouvez pas seulement deviner ce qui se passe en moi quand j’entre chez vous, quand vous me parlez et quand je vous regarde. Oui, vous consentez, vous m’acceptez, et vous m’offrez même un paisible et raisonnable bonheur dont je devrais vous remercier à genoux toute ma vie. Mais je n’en veux pas. Ah ! quel amour, horrible et torturant, celui qui demande sans cesse l’aumône d’une chaude parole ou d’une caresse émue, et qui ne la reçoit jamais ! Mon cœur est vide comme le ventre d’un mendiant qui courut longtemps, la main tendue, derrière vous. Vous lui avez jeté de belles choses, mais pas de pain. C’est du pain, c’est de l’amour qu’il me fallait. Je m’en vais misérable et pauvre, pauvre de votre tendresse, dont quelques miettes m’auraient sauvé. Je n’ai plus rien au monde qu’une pensée cruelle attachée à moi et qu’il faut tuer. C’est ce que je vais essayer de faire.
91« Adieu, madame. Pardon, merci, pardon. Ce soir encore, je vous aime de toute mon âme. Adieu, madame.
92« ANDRÉ MARIOLLE. »
93Le lendemain matin, il quitte Paris.
94Un matin radieux éclairait la ville. Mariolle monta dans la voiture qui l’attendait devant sa porte, avec un sac de voyage et deux malles dans la galerie. Il avait fait préparer, la nuit même, par son valet de chambre, le linge et les objets nécessaires pour une longue absence, et il s’en allait en donnant pour adresse provisoire : « Fontainebleau, poste restante ». Il n’emmenait personne, ne voulant pas voir une figure qui lui rappelât Paris, ne voulant plus entendre une voix entendue déjà pendant qu’il songeait à certaines choses.
95Il cria au cocher : « Gare de Lyon ! » Le fiacre se mit en marche. Alors il pensa à cet autre départ pour le Mont Saint-Michel, au printemps passé. Il y aurait un an dans trois mois. Puis, pour oublier cela, il regarda la rue.
96Installé près de Fontainebleau, il engage bientôt une petite servante rencontrée dans une auberge, Élisabeth, qui s'attache à lui avec une dévotion silencieuse. Un soir, croyant la maison endormie, il descend et la surprend au bain.
97Il s’approcha, fit tourner la clef sans aucun bruit, et, poussant brusquement la porte, il aperçut allongé dans l’eau, les bras flottant et les seins frôlant la surface de leurs fleurs, le plus joli corps de femme qu’il eût aperçu de sa vie.
98Elle poussa un cri, affolée, ne pouvant fuir.
99Il était à genoux déjà au bord de la baignoire, la dévorant de ses yeux ardents et la bouche tendue vers elle.
100Elle comprit, et, levant soudain ses deux bras ruisselants, Élisabeth les referma derrière la tête de son maître.
101Un mois d'idylle suit, mais le souvenir de Michèle de Burne ne le quitte pas. Un jour, n'y tenant plus, il lui envoie un télégramme. Elle arrive en personne, quelques jours plus tard, jusqu'à sa retraite.
102– Un mot de vous. Je l’ai reçu, et me voici. Nous allons causer maintenant comme des gens sérieux. Donc vous m’aimez toujours... je ne vous demande pas ça en coquette... je vous demande ça en amie ?
103– Je vous aime toujours.
104– Et quelles sont vos prétentions ?
105Elle l'écoute raconter sa fuite, sa jalousie, ses nuits sans sommeil, puis elle explique, avec sa franchise coutumière, ce qu'elle peut lui offrir.
106– On ne peut pas aimer toujours ; on peut seulement être fidèle. Croyez-vous même que le délire exalté des sens doive durer plusieurs années ? Non, non. Quant à la plupart des femmes à passions, à caprices violents, longs ou courts, elles mettent tout simplement leur vie en romans. Les héros sont différents, les circonstances et les péripéties imprévues et changeantes, le dénouement varié. C’est amusant et distrayant pour elles, je le confesse, car les émotions du début, du milieu et de la fin se renouvellent chaque fois. Mais quand c’est fini, c’est fini... pour lui... Comprenez-vous ?
107– Oui, il y a du vrai. Mais je ne vois pas où vous voulez en venir.
108– À ceci : il n’y a point de passion qui persiste très longtemps, je veux dire de passion brûlante, comme celle dont vous souffrez encore. C’est une crise que je vous ai rendue pénible, très pénible, je le sais et je le sens, par... l’aridité de ma tendresse et ma paralysie d’expansion. Mais cette crise passera, car elle ne peut durer éternellement.
109Elle se tut. Anxieux, il interrogea :
110– Et alors ?
111Elle lui propose alors ce qu'elle appelle, à défaut d'amour, une fidélité.
112– C’est vrai. J’adore ça. Mais mon cœur a besoin d’un compagnon caché. Ce goût vaniteux des hommages publics ne m’empêche pas de pouvoir être dévouée et fidèle, et de croire que je saurais donner à un homme quelque chose d’intime qu’aucun autre n’aurait : mon affection loyale, l’attachement sincère de mon cœur, la confiance absolue et secrète de mon âme, et, en échange, recevoir de lui, avec toute sa tendresse d’amant, la si rare et si douce impression de n’être pas tout à fait seule. Ce n’est point de l’amour comme vous l’entendez ; mais cela vaut bien quelque chose aussi !
113Il se pencha vers elle, tremblant d’émotion, et balbutiant :
114– Voulez-vous que je sois cet homme-là ?
115– Oui, un peu plus tard, quand vous aurez moins mal. En attendant, résignez-vous à souffrir un peu, par moi, de temps en temps. Ça passera. Puisque vous souffrez de toute façon, il vaut mieux que ce soit près de moi que loin de moi, n’est-ce pas ?
116De son sourire elle semblait lui dire : « Ayez donc un peu de confiance » ; et, comme elle le voyait palpitant de passion, elle sentait en tout son corps une sorte de bien-être, de contentement, qui la faisait heureuse à sa manière, comme est heureux un épervier dont le vol s’abat sur une proie fascinée.
117Elle repart le soir même pour Paris, où l'attendent déjà d'autres invités. Mariolle, vaincu, promet de la rejoindre dès le lendemain. Mais avant de partir, il cherche Élisabeth, qui a disparu, et la retrouve en larmes, seule dans la petite église du village : elle a compris.
118Il balbutia, ému de la douleur qu’il faisait naître à son tour :
119– Tu te trompes, petite. Je vais, en effet, retourner à Paris, mais je t’emmène avec moi.
120Elle répéta, incrédule :
121– Ça n’est pas vrai, ça n’est pas vrai !
122– Je te le jure.
123– Quand ça ?
124– Demain.
125Se remettant à sangloter, elle gémit : « Mon Dieu ! mon Dieu ! »
126Alors il la prit par la taille, la souleva, l’entraîna, lui fit descendre le coteau dans l’ombre épaissie de la nuit ; et, lorsqu’ils furent au bord de la rivière, il l’assit sur l’herbe et s’assit près d’elle. Il entendait battre son cœur et haleter son souffle, et, troublé de remords, la serrant contre lui, il lui parlait dans l’oreille avec des mots très doux qu’il ne lui avait jamais dits. Attendri de pitié et brûlant de désir, il mentait à peine et ne la trompait point ; et il se demandait, surpris lui-même de ce qu’il exprimait et de ce qu’il sentait, comment, tout vibrant de la présence de l’autre dont il serait à jamais l’esclave, il pouvait frémir ainsi de convoitise et d’émotion en consolant cette peine d’amour.
127Elle s’apaisait en l’écoutant, rassurée peu à peu, ne pouvant croire qu’il l’abusât ainsi, comprenant d’ailleurs, à l’accent de sa voix, qu’il était sincère. Convaincue enfin et éblouie par la vision d’être une dame à son tour, par ce rêve de fillette née si pauvre, servante d’auberge, devenue tout à coup la bonne amie d’un homme riche et si bien, elle fut grisée de convoitises, de reconnaissance et d’orgueil, qui se mêlaient à son attachement pour André.
128Jetant ses bras sur son cou, elle balbutiait, en couvrant son visage de baisers :
129– Je vous aime tant ! Je n’ai plus que vous en moi.
130Il murmura, très attendri en rendant ses caresses :
131– Chère, chère petite !
132Elle oubliait déjà presque tout à fait l’apparition de cette étrangère qui lui avait apporté tant de chagrin tantôt. Cependant un doute inconscient flottait encore en elle, et elle demanda de sa voix câline :