C

Pierre et Jean — en 20 minutes

Pierre et Jean — en 20 minutes
1Pierre et Jean (1888) est précédé d'une préface fameuse, « Le roman », où Maupassant expose sa conception du roman moderne. Le récit lui-même raconte comment un héritage inattendu — la fortune d'un ami de la famille léguée au seul cadet, Jean — réveille chez l'aîné, Pierre, un soupçon qui va détruire la paix d'une famille havraise. Voici, en extraits authentiques cousus par de courtes liaisons, l'arc complet de cette tragédie intime.

2« Zut ! » s’écria tout à coup le père Roland qui depuis un quart d’heure demeurait immobile, les yeux fixés sur l’eau, et soulevant par moments, d’un mouvement très léger, sa ligne descendue au fond de la mer.
3Mme Roland, assoupie à l’arrière du bateau, à côté de Mme Rosémilly invitée à cette partie de pêche, se réveilla, et tournant la tête vers son mari :
4« Eh bien,... eh bien,... Gérôme ! »
5Le bonhomme, furieux, répondit :
6« Ça ne mord plus du tout. Depuis midi je n’ai rien pris. On ne devrait jamais pêcher qu’entre hommes ; les femmes vous font embarquer toujours trop tard. »
7Ses deux fils, Pierre et Jean, qui tenaient, l’un à bâbord, l’autre à tribord, chacun une ligne enroulée à l’index, se mirent à rire en même temps et Jean répondit :
8« Tu n’es pas galant pour notre invitée, papa. »
9M. Roland fut confus et s’excusa :
10« Je vous demande pardon, madame Rosémilly, je suis comme ça. J’invite les dames parce que j’aime me trouver avec elles, et puis, dès que je sens de l’eau sous moi, je ne pense plus qu’au poisson. »
11Autour du père Roland, ancien bijoutier retiré au Havre pour la pêche, gravitent ses deux fils : Pierre, l'aîné, médecin fraîchement diplômé, sombre et ambitieux ; Jean, le cadet, avocat placide. Une jeune veuve, Mme Rosémilly, invitée du jour, plaît visiblement aux deux frères — et davantage à l'un qu'à l'autre.
12Jean, aussi blond que son frère était noir, aussi calme que son frère était emporté, aussi doux que son frère était rancunier, avait fait tranquillement son droit et venait d’obtenir son diplôme de licencié en même temps que Pierre obtenait celui de docteur.
13Mais une vague jalousie, une de ces jalousies dormantes qui grandissent presque invisibles entre frères ou entre sœurs jusqu’à la maturité et qui éclatent à l’occasion d’un mariage ou d’un bonheur tombant sur l’un, les tenait en éveil dans une fraternelle et inoffensive inimitié. Certes ils s’aimaient, mais ils s’épiaient. Pierre, âgé de cinq ans à la naissance de Jean, avait regardé avec une hostilité de petite bête gâtée cette autre petite bête apparue tout à coup dans les bras de son père et de sa mère, et tant aimée, tant caressée par eux.
14Jean, dès son enfance, avait été un modèle de douceur, de bonté et de caractère égal ; et Pierre s’était énervé, peu à peu, à entendre vanter sans cesse ce gros garçon dont la douceur lui semblait être de la mollesse, la bonté de la niaiserie et la bienveillance de l’aveuglement. Ses parents, gens placides, qui rêvaient pour leurs fils des situations honorables et médiocres, lui reprochaient ses indécisions, ses enthousiasmes, ses tentatives avortées, tous ses élans impuissants vers des idées généreuses et vers des professions décoratives.
15Ce soir-là, le notaire de la famille, Me Lecanu, se fait annoncer. Léon Maréchal, un vieil ami parisien des Roland, vient de mourir.
16« Avez-vous connu à Paris un certain M. Maréchal, Léon Maréchal ? »
17M. et Mme Roland poussèrent la même exclamation.
18« Je crois bien !
19– C’était un de vos amis ? »
20Roland déclara :
21« Le meilleur, Monsieur, mais un Parisien enragé ; il ne quitte pas le boulevard. Il est chef de bureau aux finances. Je ne l’ai plus revu depuis mon départ de la capitale. Et puis nous avons cessé de nous écrire. Vous savez, quand on vit loin l’un de l’autre... »
22Le notaire reprit gravement :
23« M. Maréchal est décédé. »
24L’homme et la femme eurent ensemble ce petit mouvement de surprise triste, feint ou vrai, mais toujours prompt, dont on accueille ces nouvelles.
25M. Lecanu continua :
26« Mon confrère de Paris vient de me communiquer la principale disposition de son testament par laquelle il institue votre fils Jean, M. Jean Roland, son légataire universel. »
27L’étonnement fut si grand qu’on ne trouvait pas un mot à dire.
28Mme Roland, la première, dominant son émotion, balbutia :
29« Mon Dieu, ce pauvre Léon... notre pauvre ami... mon Dieu... mon Dieu... mort !... »
30Des larmes apparurent dans ses yeux, ces larmes silencieuses des femmes, gouttes de chagrin venues de l’âme qui coulent sur les joues et semblent si douloureuses, étant si claires.
31Mais Roland songeait moins à la tristesse de cette perte qu’à l’espérance annoncée. Il n’osait cependant interroger tout de suite sur les clauses de ce testament, et sur le chiffre de la fortune ; et il demanda, pour arriver à la question intéressante :
32« De quoi est-il mort, ce pauvre Maréchal ? »
33M. Lecanu l’ignorait parfaitement.
34« Je sais seulement, disait-il, que, décédé sans héritiers directs, il laisse toute sa fortune, une vingtaine de mille francs de rentes en obligations trois pour cent, à votre second fils, qu’il a vu naître, grandir, et qu’il juge digne de ce legs. À défaut d’acceptation de la part de M. Jean, l’héritage irait aux enfants abandonnés. »
35Le père Roland déjà ne pouvait plus dissimuler sa joie et il s’écria :
36« Sacristi ! voilà une bonne pensée du cœur. Moi, si je n’avais pas eu de descendant, je ne l’aurais certainement point oublié non plus, ce brave ami ! »
37Le notaire souriait :
38« J’ai été bien aise, dit-il, de vous annoncer moi-même la chose. Ça fait toujours plaisir d’apporter aux gens une bonne nouvelle. »
39La nouvelle bouleverse la maison : Jean, et Jean seul, hérite de toute la fortune de Maréchal. Le soir même, Pierre, mal à l'aise sans savoir pourquoi, erre dans les rues du Havre et finit par entrer boire un bock dans une brasserie, où la servante qu'il connaît le questionne sur cette chance inespérée.
40Quel étrange besoin le poussa tout à coup à raconter à cette servante de brasserie l’héritage de Jean ? Pourquoi cette idée, qu’il rejetait de lui lorsqu’il se trouvait seul, qu’il repoussait par crainte du trouble apporté dans son âme, lui vint-elle aux lèvres en cet instant, et pourquoi la laissa-t-il couler, comme s’il eût eu besoin de vider de nouveau devant quelqu’un son cœur gonflé d’amertume ?
41Il dit en croisant ses jambes :
42« Il a joliment de la chance, mon frère, il vient d’hériter de vingt mille francs de rente. »
43Elle ouvrit tout grands ses yeux bleus et cupides :
44« Oh ! et qui est-ce qui lui a laissé cela, sa grand-mère ou bien sa tante ?
45– Non, un vieil ami de mes parents.
46– Rien qu’un ami ? Pas possible ! Et il ne t’a rien laissé, à toi ?
47– Non. Moi je le connaissais très peu. »
48Elle réfléchit quelques instants, puis, avec un sourire drôle sur les lèvres :
49« Eh bien, il a de la chance, ton frère, d’avoir des amis de cette espèce-là ! Vrai, ça n’est pas étonnant qu’il te ressemble si peu ! »
50Il eut envie de la gifler sans savoir au juste pourquoi, et il demanda, la bouche crispée :
51« Qu’est-ce que tu entends par là ? »
52Elle avait pris un air bête et naïf :
53« Moi, rien. Je veux dire qu’il a plus de chance que toi. »
54Il jeta vingt sous sur la table et sortit.
55Maintenant il se répétait cette phrase : « Ça n’est pas étonnant qu’il te ressemble si peu. »
56Qu’avait-elle pensé ? Qu’avait-elle sous-entendu dans ces mots ? Certes il y avait là une malice, une méchanceté, une infamie. Oui, cette fille avait dû croire que Jean était le fils de Maréchal.
57Le mot de la fille de brasserie s'enfonce en lui comme une écharde. Les jours suivants, l'idée le ronge. Une nuit de brouillard, seul sur la jetée du Havre, il se force enfin à regarder la vérité en face.
58Et de nouveau, tout à coup, le besoin d’être seul pour songer, pour discuter cela avec lui-même, pour envisager hardiment, sans scrupules, sans faiblesse, cette chose possible et monstrueuse, entra en lui si dominateur qu’il se leva sans même boire son verre de groseillette, serra la main du pharmacien stupéfait et se replongea dans le brouillard de la rue.
59Il se disait : « Pourquoi ce Maréchal a-t-il laissé toute sa fortune à Jean ? »
60Ce n’était plus la jalousie maintenant qui lui faisait chercher cela, ce n’était plus cette envie un peu basse et naturelle qu’il savait cachée en lui et qu’il combattait depuis trois jours, mais la terreur d’une chose épouvantable, la terreur de croire lui-même que Jean, que son frère était le fils de cet homme !
61Non, il ne le croyait pas, il ne pouvait même se poser cette question criminelle ! Cependant il fallait que ce soupçon si léger, si invraisemblable, fût rejeté de lui, complètement, pour toujours. Il lui fallait la lumière, la certitude, il fallait dans son cœur la sécurité complète, car il n’aimait que sa mère au monde.
62Et tout seul en errant par la nuit, il allait faire, dans ses souvenirs, dans sa raison, l’enquête minutieuse d’où résulterait l’éclatante vérité. Après cela ce serait fini, il n’y penserait plus, plus jamais. Il irait dormir.
63Alors, à mi-voix, comme on parle dans les cauchemars, il murmura : « Il faut savoir. Mon Dieu, il faut savoir. »
64Il lui faut une preuve. Il se souvient d'un petit portrait de Maréchal qui ornait autrefois le salon parisien de ses parents, et qu'il ne trouve plus. Il en parle à sa mère, qui promet de le rechercher — et, un soir, le retrouve devant toute la famille réunie.
65Donc elle avait menti ! Elle avait menti en répondant, ce matin-là même, à son fils qui lui demandait ce qu’était devenue cette miniature : « Je ne sais pas trop... peut-être que je l’ai dans mon secrétaire. »
66Elle l’avait vue, touchée, maniée, contemplée quelques jours auparavant, puis elle l’avait recachée dans ce tiroir secret, avec des lettres, ses lettres à lui.
67Elle se leva, prit une bougie et sortit. Puis, après une absence qui parut longue à Pierre, bien qu’elle n’eût pas duré trois minutes, Mme Roland rentra, souriante, et tenant par l’anneau un cadre doré de forme ancienne.
68« Voilà, dit-elle, je l’ai retrouvé presque tout de suite. »
69Le docteur, le premier, avait tendu la main. Il reçut le portrait, et, d’un peu loin, à bout de bras, l’examina. Puis, sentant bien que sa mère le regardait, il leva lentement les yeux sur son frère, pour comparer. Il faillit dire, emporté par sa violence : « Tiens, cela ressemble à Jean. » S’il n’osa pas prononcer ces redoutables paroles, il manifesta sa pensée par la façon dont il comparait la figure vivante et la figure peinte.
70Elles avaient, certes, des signes communs : la même barbe et le même front, mais rien d’assez précis pour permettre de déclarer : « Voilà le père, et voilà le fils. » C’était plutôt un air de famille, une parenté de physionomies qu’anime le même sang. Or, ce qui fut pour Pierre plus décisif encore que cette allure des visages, c’est que sa mère s’était levée, avait tourné le dos et feignait d’enfermer, avec trop de lenteur, le sucre et le cassis dans un placard.
71Elle avait compris qu’il savait, ou du moins qu’il soupçonnait !
72Pierre comprit, ou crut comprendre sa terreur et son angoisse. Le regard des femmes est perçant, leur esprit agile, et leur pensée soupçonneuse. Quand celle qui allait entrer apercevrait cette miniature inconnue, du premier coup, peut-être, elle découvrirait la ressemblance entre cette figure et celle de Jean. Alors elle saurait et comprendrait tout ! Il eut peur, une peur brusque et horrible que cette honte fût dévoilée, et se retournant, comme la porte s’ouvrait, il prit la petite peinture et la glissa sous la pendule sans que son père et son frère l’eussent vu.
73Pierre ne dit rien encore. Mais quelques jours plus tard, dans le nouvel appartement de Jean, une querelle anodine sur Mme Rosémilly dégénère et le secret que Pierre retient depuis des semaines lui échappe enfin, devant son frère — et devant la porte close derrière laquelle leur mère écoute.
74– Je dis qu’on n’accepte pas la fortune d’un homme quand on passe pour le fils d’un autre. »
75Jean demeurait immobile, ne comprenant pas, effaré devant l’insinuation qu’il pressentait :
76« Comment ? Tu dis... répète encore ?
77– Je dis ce que tout le monde chuchote, ce que tout le monde colporte, que tu es le fils de l’homme qui t’a laissé sa fortune. Eh bien ! un garçon propre n’accepte pas l’argent qui déshonore sa mère.
78– Pierre... Pierre... Pierre... y songes-tu ?... Toi... c’est toi... toi... qui prononces cette infamie ?
79– Oui... moi... c’est moi. Tu ne vois donc point que j’en crève de chagrin depuis un mois, que je passe mes nuits sans dormir et mes jours à me cacher comme une bête, que je ne sais plus ce que je dis ni ce que je fais, ni ce que je deviendrai tant je souffre, tant je suis affolé de honte et de douleur, car j’ai deviné d’abord et je sais maintenant.
80– Pierre... Tais-toi... Maman est dans la chambre à côté ! Songe qu’elle peut nous entendre... qu’elle nous entend. »
81Mais il fallait qu’il vidât son cœur ! et il dit tout, ses soupçons, ses raisonnements, ses luttes, sa certitude, et l’histoire du portrait encore une fois disparu.
82Il parlait par phrases courtes, hachées, presque sans suite, des phrases d’halluciné.
83Il semblait maintenant avoir oublié Jean et sa mère dans la pièce voisine. Il parlait comme si personne ne l’écoutait, parce qu’il devait parler, parce qu’il avait trop souffert, trop comprimé et refermé sa plaie. Elle avait grossi comme une tumeur, et cette tumeur venait de crever, éclaboussant tout le monde. Il s’était mis à marcher comme il faisait presque toujours ; et les yeux fixés devant lui, gesticulant, dans une frénésie de désespoir, avec des sanglots dans la gorge, des retours de haine contre lui-même, il parlait comme s’il eût confessé sa misère et la misère des siens, comme s’il eût jeté sa peine à l’air invisible et sourd où s’envolaient ses paroles.
84Jean éperdu, et presque convaincu soudain par l’énergie aveugle de son frère, s’était adossé contre la porte derrière laquelle il devinait que leur mère les avait entendus.
85Elle ne pouvait point sortir ; il fallait passer par le salon. Elle n’était point revenue ; donc elle n’avait pas osé.
86Pierre tout à coup, frappant du pied, cria :
87« Tiens, je suis un cochon d’avoir dit ça ! »
88Et il s’enfuit, nu-tête, dans l’escalier.
89Pierre s'enfuit dans la nuit. Jean, effondré, se précipite dans la chambre de sa mère.
90Elle se souleva, s’assit, le regarda, et avec un de ces efforts de courage qu’il faut, en certains cas, pour se tuer, elle lui dit :
91« Non, c’est vrai, mon enfant. »
92Et ils restèrent sans paroles, l’un devant l’autre. Pendant quelques instants encore elle suffoqua, tendant la gorge, en renversant la tête pour respirer, puis elle se vainquit de nouveau, et reprit :
93« C’est vrai, mon enfant. Pourquoi mentir ? C’est vrai. Tu ne me croirais pas, si je mentais. »
94Elle avait l’air d’une folle. Saisi de terreur, il tomba à genoux près du lit en murmurant :
95« Tais-toi, maman, tais-toi. »
96Elle s’était levée, avec une résolution et une énergie effrayantes :
97« Mais je n’ai plus rien à te dire, mon enfant, adieu. »
98Il la saisit à pleins bras, criant :
99« Qu’est-ce que tu fais, maman, où vas-tu ?
100– Je ne sais pas... est-ce que je sais... je n’ai plus rien à faire... puisque je suis toute seule. »
101Elle se débattait pour s’échapper. La retenant, il ne trouvait qu’un mot à lui répéter :
102« Maman... maman... maman... »
103Et elle disait dans ses efforts pour rompre cette étreinte :
104« Mais non, mais non, je ne suis plus ta mère maintenant, je ne suis plus rien pour toi, pour personne, plus rien, plus rien ! Tu n’as plus ni père ni mère, mon pauvre enfant... adieu. »
105Il comprit brusquement que s’il la laissait partir il ne la reverrait jamais, et, l’enlevant, il la porta sur un fauteuil, l’assit de force, puis s’agenouillant et formant une chaîne de ses bras :
106« Tu ne sortiras point d’ici, maman ; moi je t’aime et je te garde. Je te garde toujours, tu es à moi. »
107Elle murmura d’une voix accablée :
108« Non, mon pauvre garçon, ça n’est plus possible. Ce soir tu pleures, et demain tu me jetterais dehors. Tu ne me pardonnerais pas non plus. »
109Il répondit avec un si grand élan de si sincère amour : « Oh ! moi ? moi ? Comme tu me connais peu ! » qu’elle poussa un cri, lui prit la tête par les cheveux, à pleines mains, l’attira avec violence et le baisa éperdument à travers la figure.
110Puis elle demeura immobile, la joue contre la joue de son fils, sentant, à travers sa barbe, la chaleur de sa chair ; et elle lui dit, tout bas, dans l’oreille :
111« Non, mon petit Jean. Tu ne me pardonnerais pas demain. Tu le crois et tu te trompes. Tu m’as pardonné ce soir, et ce pardon-là m’a sauvé la vie ; mais il ne faut plus que tu me voies. »
112– Eh bien ! oui. Au moins je ne t’aurais pas trompé... Tu veux que je reste avec toi, n’est-ce pas ? Pour cela, pour que nous puissions nous voir encore, nous parler, nous rencontrer toute la journée dans la maison, car je n’ose plus ouvrir une porte dans la peur de trouver ton frère derrière elle, pour cela il faut, non pas que tu me pardonnes – rien ne fait plus de mal qu’un pardon –, mais que tu ne m’en veuilles pas de ce que j’ai fait... Il faut que tu te sentes assez fort, assez différent de tout le monde pour te dire que tu n’es pas le fils de Roland, sans rougir de cela et sans me mépriser !... Moi j’ai assez souffert... j’ai trop souffert, je ne peux plus, non, je ne peux plus ! Et ce n’est pas d’hier, va, c’est de longtemps... Mais tu ne pourras jamais comprendre ça, toi ! Pour que nous puissions encore vivre ensemble, et nous embrasser, mon petit Jean, dis-toi bien que si j’ai été la maîtresse de ton père, j’ai été encore plus sa femme, sa vraie femme, que je n’en ai pas honte au fond du cœur, que je ne regrette rien, que je l’aime encore tout mort qu’il est, que je l’aimerai toujours, que je n’ai aimé que lui, qu’il a été toute ma vie, toute ma joie, tout mon espoir, toute ma consolation, tout, tout, tout pour moi, pendant si longtemps !
113Jean garde sa mère. Mais Pierre, désormais étranger dans sa propre famille, ne peut plus rester au Havre. Il sollicite et obtient un poste de médecin à bord d'un paquebot transatlantique, la Lorraine, qui appareille pour New York.
114Le 1er octobre, la Lorraine, venant de Saint-Nazaire, entra au port du Havre, pour en repartir le 7 du même mois à destination de New York ; et Pierre Roland dut prendre possession de la petite cabine flottante où serait désormais emprisonnée sa vie.
115Le lendemain, comme il sortait, il rencontra dans l’escalier sa mère qui l’attendait et qui murmura d’une voix à peine intelligible :
116« Tu ne veux pas que je t’aide à t’installer sur ce bateau ?
117– Non, merci, tout est fini. »
118Elle murmura :
119« Je désire tant voir ta chambrette.
120– Ce n’est pas la peine. C’est très laid et très petit. »
121Il passa, la laissant atterrée, appuyée au mur, et la face blême.
122Mme Roland ne bougeait point et demeurait les yeux baissés, très pâle.
123Son mari lui toucha le bras :
124« Allons, dépêchons-nous, nous n’avons pas une minute à perdre. »
125Elle se dressa, fit un pas vers son fils et lui tendit, l’une après l’autre, deux joues de cire blanche, qu’il baisa sans dire un mot. Puis il serra la main de Mme Rosémilly, et celle de son frère en lui demandant :
126« À quand ton mariage ?
127– Je ne sais pas encore au juste. Nous le ferons coïncider avec un de tes voyages. »
128Tout le monde enfin sortit de la chambre et remonta sur le pont encombré de public, de porteurs de paquets et de marins.
129La vapeur ronflait dans le ventre énorme du navire qui semblait frémir d’impatience.
130« Adieu, dit Roland toujours pressé.
131– Adieu », répondit Pierre debout au bord d’un des petits ponts de bois qui faisaient communiquer la Lorraine avec le quai.
132Comme convenu, toute la famille se hâte de monter dans la Perle pour aller, en pleine mer, hors des jetées, saluer une dernière fois le paquebot et son passager.
133Et les deux rameurs tiraient de toute leur force pour aller le plus loin possible. Tout à coup Roland s’écria :
134« La voilà. J’aperçois sa mâture et ses deux cheminées. Elle sort du bassin.
135– Hardi ! les enfants », répétait Beausire.
136Mme Roland prit son mouchoir dans sa poche et le posa sur ses yeux.
137Roland était debout, cramponné au mât ; il annonçait :
138« En ce moment elle évolue dans l’avant-port... Elle ne bouge plus... Elle se remet en mouvement... Elle a dû prendre son remorqueur... Elle marche... bravo ! Elle s’engage dans les jetées !... Entendez-vous la foule qui crie... bravo !... c’est le Neptune qui la tire... je vois son avant maintenant... la voilà, la voilà... Nom de Dieu, quel bateau ! Nom de Dieu ! regardez donc !... »
139Mme Rosémilly et Beausire se retournèrent ; les deux hommes cessèrent de ramer ; seule Mme Roland ne remua point.
140L’immense paquebot, traîné par un puissant remorqueur qui avait l’air, devant lui, d’une chenille, sortait lentement et royalement du port. Et le peuple havrais massé sur les môles, sur la plage, aux fenêtres, emporté soudain par un élan patriotique se mit à crier : « Vive la Lorraine ! » acclamant et applaudissant ce départ magnifique, cet enfantement d’une grande ville maritime qui donnait à la mer sa plus belle fille. Mais elle, dès qu’elle eut franchi l’étroit passage enfermé entre deux murs de granit, se sentant libre enfin, abandonna son remorqueur, et elle partit toute seule comme un énorme monstre courant sur l’eau.
141Jean, tout bas, dit à sa mère :
142« Regarde, maman, elle approche. »
143Et Mme Roland découvrit ses yeux aveuglés par les larmes.
144La Lorraine arrivait, lancée à toute vitesse dès sa sortie du port, par ce beau temps clair, calme. Beausire, la lunette braquée, annonça :
145« Attention ! M. Pierre est à l’arrière, tout seul, bien en vue. Attention ! »
146Haut comme une montagne et rapide comme un train, le navire, maintenant, passait presque à toucher la Perle. Et Mme Roland éperdue, affolée, tendit les bras vers lui, et elle vit son fils, son fils Pierre, coiffé de sa casquette galonnée, qui lui jetait à deux mains des baisers d’adieu. Mais il s’en allait, il fuyait, disparaissait, devenu déjà tout petit, effacé comme une tache imperceptible sur le gigantesque bâtiment. Elle s’efforçait de le reconnaître encore et ne le distinguait plus.
147Le paquebot, en effet, diminuait de seconde en seconde comme s’il eût fondu dans l’Océan. Mme Roland tournée vers lui le regardait s’enfoncer à l’horizon vers une terre inconnue, à l’autre bout du monde. Sur ce bateau que rien ne pouvait arrêter, sur ce bateau qu’elle n’apercevrait plus tout à l’heure, était son fils, son pauvre fils. Et il lui semblait que la moitié de son cœur s’en allait avec lui, il lui semblait aussi que sa vie était finie, il lui semblait encore qu’elle ne reverrait jamais plus son enfant.
148« Pourquoi pleures-tu, demanda son mari, puisqu’il sera de retour avant un mois ? »
149Elle balbutia :
150« Je ne sais pas. Je pleure parce que j’ai mal. »
151De retour à terre, le père Roland, tout à sa joie, apprend une dernière nouvelle.
152Lorsqu’ils furent revenus à terre, Beausire les quitta tout de suite pour aller déjeuner chez un ami. Alors Jean partit en avant avec Mme Rosémilly, et Roland dit à sa femme :
153« Il a une belle tournure, tout de même, notre Jean.
154– Oui », répondit la mère.
155Et comme elle avait l’âme trop troublée pour songer à ce qu’elle disait, elle ajouta :
156« Je suis bien heureuse qu’il épouse Mme Rosémilly. »
157Le bonhomme fut stupéfait :
158« Ah bah ! Comment ? Il va épouser Mme Rosémilly ?
159– Mais oui. Nous comptions te demander ton avis aujourd’hui même.
160– Tiens ! Tiens ! Y a-t-il longtemps qu’il est question de cette affaire-là ?
161– Oh ! non. Depuis quelques jours seulement. Jean voulait être sûr d’être agréé par elle avant de te consulter. »
162Roland se frottait les mains :
163« Très bien, très bien. C’est parfait. Moi je l’approuve absolument. »
164Comme ils allaient quitter le quai et prendre le boulevard François-Ier, sa femme se retourna encore une fois pour jeter un dernier regard sur la haute mer ; mais elle ne vit plus rien qu’une petite fumée grise, si lointaine, si légère qu’elle avait l’air d’un peu de brume.