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Une vie — en 20 minutes

Une vie — en 20 minutes
1Version courte du roman : une traversée en extraits choisis, à lire en une vingtaine de minutes. Le texte est celui de Maupassant ; les passages en italique sont de brèves liaisons éditoriales pour suivre l'arc de la vie de Jeanne, de sa sortie du couvent à sa vieillesse. Pour tout lire, basculez sur le texte intégral depuis le sommaire.

2Rouen, 1819. Jeanne, dix-sept ans, sort du couvent où son père, le baron Le Perthuis des Vauds, l'a tenue enfermée jusqu'à cet âge. La famille part pour le château des Peuples, sur la côte normande, où Jeanne va vivre sa première vie de femme libre.
3Jeanne, ayant fini ses malles, s'approcha de la fenêtre, mais la pluie ne cessait pas.
4L'averse, toute la nuit, avait sonné contre les carreaux et les toits. Le ciel, bas et chargé d'eau, semblait crevé, se vidant sur la terre, la délayant en bouillie, la fondant comme du sucre. Des rafales passaient, pleines d'une chaleur lourde. Le ronflement des ruisseaux débordés emplissait les rues désertes où les maisons, comme des éponges, buvaient l'humidité qui pénétrait au-dedans et faisait suer les murs de la cave au grenier.
5Jeanne, sortie la veille du couvent, libre enfin pour toujours, prête à saisir tous les bonheurs de la vie dont elle rêvait depuis si longtemps, craignait que son père hésitât à partir si le temps ne s'éclaircissait pas, et pour la centième fois depuis le matin elle interrogeait l'horizon.
6Aux Peuples, une vie charmante et libre commence pour elle.
7Une vie charmante et libre commença pour Jeanne. Elle lisait, rêvait et vagabondait, toute seule, aux environs. Elle errait à pas lents le long des routes, l'esprit parti dans les rêves ; ou bien, elle descendait, en gambadant, les petites vallées tortueuses, dont les deux croupes portaient, comme une chape d'or, une toison de fleurs d'ajoncs.
8Un amour de la solitude l'envahissait dans la douceur de ce frais pays et dans le calme des horizons arrondis, et elle restait si longtemps assise sur le sommet des collines que des petits lapins sauvages passaient en bondissant à ses pieds.
9Une nuit, à sa fenêtre, elle se met à rêver d'amour.
10Et elle se mit à rêver d'amour.
11L'amour ! Il l'emplissait depuis deux années de l'anxiété croissante de son approche. Maintenant elle était libre d'aimer ; elle n'avait plus qu'à le rencontrer, lui !
12Comment serait-il ? Elle ne le savait pas au juste et ne se le demandait même pas. Il serait lui, voilà tout.
13Elle savait seulement qu'elle l'adorerait de toute son âme et qu'il la chérirait de toute sa force.
14Le curé du village lui présente bientôt son nouveau paroissien, le vicomte Julien de Lamare, jeune gentilhomme sans fortune installé dans une ferme voisine. Un jour, ils partent en barque de pêche jusqu'à Étretat avec le baron.
15Jeanne dit enfin : « Comme j'aimerais voyager ! »
16Le vicomte reprit : « Oui, mais c'est triste de voyager seul, il faut être au moins deux pour se communiquer ses impressions. »
17Elle réfléchit : « C'est vrai... j'aime à me promener seule cependant... ; comme on est bien quand on rêve toute seule... »
18Il la regarda longuement : « On peut aussi rêver à deux. »
19Le soir, au retour, la mer devient phosphorescente.
20Jeanne et le vicomte, côte à côte, regardaient ces lueurs mouvantes que la barque laissait derrière elle. Ils ne songeaient presque plus, contemplant vaguement, aspirant le soir dans un bien-être délicieux ; et comme Jeanne avait une main appuyée sur le banc, un doigt de son voisin se posa, comme par hasard, contre sa peau ; elle ne remua point, surprise, heureuse, et confuse de ce contact si léger.
21L'affection grandit vite entre eux. Un jour, au baptême d'une barque de pêche baptisée à son nom, Julien lui presse la main.
22Et, sans que sa figure remuât, sans que personne s'en aperçût, il dit, oui certes, il dit très distinctement : « Oh ! Jeanne, si vous vouliez, ce seraient nos fiançailles. »
23Elle baissa la tête d'un mouvement très lent qui peut-être voulait dire « oui ».
24L'après-midi même, dans le bosquet du château, il la presse de répondre.
25Jeanne et Julien allèrent jusqu'au bosquet, entrèrent dans les petits chemins touffus ; et tout à coup il lui saisit les mains : « Dites, voulez-vous être ma femme ? »
26Elle baissa encore la tête ; et comme il balbutiait : « Répondez, je vous en supplie ! » elle releva ses yeux vers lui, tout doucement ; et il lut la réponse dans son regard.
27On se marie le 15 août. Le soir des noces, Julien vient la retrouver dans sa chambre. Jeanne, terrifiée et ignorante de tout, se soumet.
28Que se passa-t-il ensuite ? Elle n'en eut guère le souvenir, car elle avait perdu la tête ; il lui sembla seulement qu'il lui jetait sur les lèvres une grêle de petits baisers reconnaissants.
29Puis il dut lui parler et elle dut lui répondre. Puis il fit d'autres tentatives qu'elle repoussa avec épouvante ; et comme elle se débattait, elle rencontra sur sa poitrine ce poil épais qu'elle avait déjà senti sur sa jambe, et elle se recula de saisissement.
30Las enfin de la solliciter sans succès, il demeura immobile sur le dos.
31Alors elle songea ; elle se dit, désespérée jusqu'au fond de son âme, dans la désillusion d'une ivresse rêvée si différente, d'une chère attente détruite, d'une félicité crevée : « Voilà donc ce qu'il appelle être sa femme ; c'est cela ! c'est cela ! »
32Mais, comme Julien ne parlait plus, ne remuait plus, elle tourna lentement son regard vers lui, et elle s'aperçut qu'il dormait ! Il dormait, la bouche entrouverte, le visage calme ! Il dormait !
33Le voyage de noces les mène en Corse, où Jeanne connaît enfin, sur la mousse d'une source, sa première vraie nuit d'amour. Mais Julien révèle aussi un autre visage : celui de l'avarice.
34« Mon chéri, veux-tu me rendre l'argent de maman parce que je vais faire mes emplettes ? »
35Il se tourna vers elle avec un visage mécontent.
36« Combien te faut-il ? »
37Elle fut surprise et balbutia :
38« Mais... ce que tu voudras. »
39Il reprit : « Je vais te donner cent francs ; surtout ne les gaspille pas. »
40Elle prit les cinq pièces d'or, sans ajouter un mot, mais elle n'osa plus en demander d'autres.
41De retour aux Peuples, la vie conjugale s'installe dans une grisaille que Jeanne n'avait pas prévue.
42Alors elle s'aperçut qu'elle n'avait plus rien à faire, plus jamais rien à faire. Toute sa jeunesse au couvent avait été préoccupée de l'avenir, affairée de songeries. La continuelle agitation de ses espérances emplissait, en ce temps-là, ses heures sans qu'elle les sentît passer. Puis, à peine sortie des murs austères où ses illusions étaient écloses, son attente d'amour se trouvait tout de suite accomplie.
43Mais voilà que la douce réalité des premiers jours allait devenir la réalité quotidienne qui fermait la porte aux espoirs indéfinis, aux charmantes inquiétudes de l'inconnu. Oui, c'était fini d'attendre.
44Ses relations avec Julien avaient changé complètement. Il semblait tout autre depuis le retour de leur voyage de noces, comme un acteur qui a fini son rôle et reprend sa figure ordinaire. C'est à peine s'il s'occupait d'elle, s'il lui parlait même ; toute trace d'amour avait subitement disparu ; et les nuits étaient rares où il pénétrait dans sa chambre.
45Il avait pris la direction de la fortune et de la maison, révisait les baux, harcelait les paysans, diminuait les dépenses et, ayant revêtu lui-même des allures de fermier gentilhomme, il avait perdu son vernis et son élégance de fiancé.
46Sa dureté éclate un jour sur la route, contre le petit valet Marius qui a laissé échapper les chevaux.
47Dès qu'il l'eut rattrapée, Julien, se penchant, l'empoigna par le collet, l'amena près de lui et, lâchant les rênes, se mit à cribler de coups de poing le chapeau qui s'enfonça jusqu'aux épaules du gamin en sonnant comme un tambour. Le gars hurlait là-dedans, essayait de fuir, de sauter du siège, tandis que son maître, le maintenant d'une main, frappait toujours avec l'autre.
48Jeanne, éperdue, balbutiait : « Père... Oh ! père ! » Alors brusquement le baron abaissa la vitre de devant et, attrapant la manche de son gendre, lui jeta d'une voix frémissante : « Avez-vous bientôt fini de frapper cet enfant ? »
49Mais son beau-père la saisit brusquement et l'abaissa avec tant de force qu'il la heurta contre le bois du siège, et il cria si violemment : « Si vous ne cessez pas, je descends et je saurai bien vous arrêter, moi ! » que le vicomte se calma soudain, et, haussant les épaules sans répondre, il fouetta les bêtes qui partirent au grand trot.
50Un hiver, Rosalie, la sœur de lait de Jeanne devenue sa femme de chambre, accouche en secret d'un enfant dont elle refuse de nommer le père. Une nuit de grand froid, malade, Jeanne monte chercher sa bonne dans sa chambre — et la trouve absente. Affolée, elle descend réveiller son mari.
51Elle pénétra chez lui violemment, fouettée par cette conviction qu'elle allait mourir et par le désir de le voir avant de perdre connaissance.
52À la lueur du feu agonisant, elle aperçut, à côté de la tête de son mari, la tête de Rosalie sur l'oreiller.
53Au cri qu'elle poussa, ils se dressèrent tous les deux. Elle s'enfuit, rentra dans sa chambre, puis se précipita de nouveau dans l'escalier qu'elle descendit, courant maintenant dans l'obscurité, poussée par un impérieux besoin de fuir, de ne plus apprendre rien, de ne plus voir personne.
54Elle ouvrit brusquement la porte du jardin et s'élança dans la campagne. Le contact glacé de la neige, où ses jambes nues entraient parfois jusqu'aux genoux, lui donna soudain une énergie désespérée. Elle courait, blanche comme la terre.
55Elle suivit la grande allée, traversa le bosquet, franchit le fossé et partit à travers la lande. Et soudain elle se trouva au bord de la falaise. Elle s'arrêta net, par instinct, et s'accroupit, vidée de toute pensée et de toute volonté.
56Autant mourir, ce serait fini tout de suite.
57Elle se dressa, toute soulevée déjà pour s'élancer et, jetant à la vie l'adieu des désespérés, elle gémit le dernier mot des mourants, le dernier mot des jeunes soldats éventrés dans les batailles : « Maman ! »
58Soudain, la pensée de petite mère la traversa ; elle la vit sanglotant ; elle vit son père à genoux devant son cadavre noyé. Alors elle retomba mollement dans la neige ; et elle ne se sauva plus quand Julien et le père Simon la saisirent par les bras.
59Jeanne survit à une fièvre cérébrale de plusieurs semaines. Une fois rétablie, elle exige la vérité et fait comparaître Rosalie devant le curé.
60Jeanne, penchée au bord de sa couche, la regardait. Elle dit : « C'est bien vrai que tu étais dans le lit de Julien quand je vous ai surpris. »
61Rosalie, à travers ses mains, gémit : « Oui, madame. »
62« Depuis quand cela durait-il ? »
63Rosalie balbutia : « Depuis qu'il est v'nu. »
64« Mais... ton... ton enfant... c'est à lui ?... »
65Rosalie sanglota. « Oui, madame. »
66Le curé plaide le pardon et la réconciliation. Jeanne, épuisée de chagrin, dote Rosalie qu'elle marie à un fermier du pays. Deux ans plus tard, elle-même met au monde un fils, Paul, qu'elle surnommera bientôt Poulet.
67Ce fut en elle une traversée de joie, un élan vers un bonheur nouveau, qui venait d'éclore. Elle se trouvait, en une seconde, délivrée, apaisée, heureuse, heureuse comme elle ne l'avait jamais été. Son cœur et sa chair se ranimaient, elle se sentait mère !
68Dès lors elle n'eut plus qu'une pensée : son enfant.
69Sa mère l'appelle Paulet par câlinerie ; l'enfant, qui ne peut articuler ce mot, le prononce Poulet. Le surnom lui reste. Avec le baron et tante Lison, ses « trois mères », il grandit choyé, mesuré chaque mois sur une échelle tracée au canif contre le lambris du salon.
70Le plus grand souci du jeune homme était la production des salades. Il dirigeait quatre grands carrés du potager où il élevait avec un soin extrême, Laitues, Romaines, Chicorées, Barbes-de-capucin, Royales, toutes les espèces connues de ces feuilles comestibles. Il bêchait, arrosait, sarclait, repiquait, aidé de ses deux mères qu'il faisait travailler comme des femmes de journée.
71Les années passent. Julien se lie avec leurs voisins les Fourville — et se prend, en secret, de passion pour la comtesse Gilberte. Un jour de promenade à cheval, elle pique sa jument avec une violence inexplicable.
72L'animal se cabrait, ruait, bavait. Soudain le comte, inquiet, cria de ses forts poumons : « Fais donc attention, Gilberte ! » Alors, comme par défi, dans un de ces énervements de femme que rien n'arrête, elle frappa brutalement de sa cravache, entre les deux oreilles, la bête qui se dressa, furieuse, battit l'air de ses jambes de devant, et, retombant, s'élança d'un bond formidable et détala par la plaine, de toute la vigueur de ses jarrets.
73Mais le comte eut une sorte de grognement et, se courbant sur l'encolure de son pesant cheval, il le jeta en avant d'une poussée de tout son corps : et il le lança d'une telle allure, l'excitant, l'entraînant, l'affolant avec la voix, le geste et l'éperon, que l'énorme cavalier semblait porter la lourde bête entre ses cuisses et l'enlever comme pour s'envoler.
74Jeanne, ce jour-là, comprit que le comte aimait éperdument.
75Un jour, sur les traces d'un souvenir d'amour, Jeanne découvre dans un bois deux chevaux abandonnés : ceux de Julien et de Gilberte.
76Comme elle avait mis pied à terre, et ne remuait plus, appuyée contre un tronc d'arbre, deux petits oiseaux, sans la voir, s'abattirent dans l'herbe tout près d'elle ; tout à coup ils s'accouplèrent.
77Jeanne fut surprise comme si elle eût ignoré cette chose ; puis elle se dit : « C'est vrai, c'est le printemps » ; puis une autre pensée lui vint, un soupçon. Elle regarda de nouveau le gant, les cravaches, les deux chevaux abandonnés ; et elle se remit brusquement en selle avec une irrésistible envie de fuir.
78Après la première émotion passée, son cœur était redevenu presque calme, sans jalousie et sans haine, mais soulevé de mépris.
79Peu après, la baronne meurt subitement d'une attaque, sous le platane du jardin.
80Il dit enfin : « J'ai bien peur que ce soit... que ce soit... fini. Ayez du courage, un grand courage. »
81Et Jeanne, ouvrant les bras, se jeta sur sa mère.
82Cette nuit-là, veillant seule le corps, Jeanne relit par piété les vieilles lettres de sa mère — et tombe sur un secret qu'aucune fille ne devrait découvrir.
83Elle délia un autre paquet. C'était une écriture nouvelle. Elle commença : « Je ne peux plus me passer de tes caresses. Je t'aime à devenir fou. »
84Rien de plus ; pas de nom.
85Alors Jeanne, brusquement, fut effleurée d'un doute qui devint tout de suite une certitude. Sa mère l'avait eu pour amant.
86Depuis l'affaire de Rosalie, Jeanne vit séparée de Julien. Mais l'envie d'un second enfant la harcèle ; elle va confier son désir au curé du village, l'abbé Picot.
87Il réfléchit quelques instants et, d'une voix tranquille, comme s'il lui eût parlé de la récolte qui venait bien, il lui traça un plan de conduite habile : « Vous n'avez qu'un moyen, ma chère enfant, c'est de lui faire accroire que vous êtes grosse. Il ne s'observera plus ; et vous le deviendrez pour de vrai. »
88Elle suit le conseil ; la ruse réussit, et Jeanne se retrouve bientôt grosse pour de vrai. Un nouveau curé, l'abbé Tolbiac, jeune fanatique intraitable, remplace entre-temps le bon abbé Picot et se met à traquer les amoureux du pays. Un jour, dans la cour du château, des enfants s'attroupent autour d'une chienne en train de mettre bas — spectacle qui met le prêtre hors de lui.
89L'abbé Tolbiac demeura d'abord stupéfait, puis, saisi d'une fureur irrésistible, il leva son grand parapluie et se mit à frapper dans le tas des enfants sur les têtes, de toute sa force. Les galopins effarés s'enfuirent à toutes jambes ; et il se trouva subitement en face de la chienne en gésine qui s'efforçait de se lever. Mais il ne la laissa pas même se dresser sur ses pattes, et, la tête perdue, il commença à l'assommer à tour de bras.
90Jeanne s'était sauvée ; mais le prêtre soudain se sentit pris au cou, un soufflet fit sauter son tricorne ; et le baron, exaspéré, l'emporta jusqu'à la barrière et le jeta sur la route.
91Le comte de Fourville, lui aussi, finit par comprendre. Un jour d'orage, il surprend sa femme et Julien réfugiés dans la cabane roulante d'un berger, au bord de la falaise de Vaucotte.
92Le comte alors, redressé sur les genoux, colla son œil au bas de la porte, en regardant dedans. Il ne bougeait plus ; il semblait attendre. Un temps assez long s'écoula ; et tout à coup il se releva, fangeux de la tête aux pieds. Avec un geste forcené il poussa le verrou qui fermait l'auvent au-dehors, et, saisissant les brancards, il se mit à secouer cette niche comme s'il eût voulu la briser en pièces. Puis soudain, il s'attela, pliant sa haute taille dans un effort désespéré, tirant comme un bœuf, et haletant ; et il entraîna, vers la pente rapide, la maison voyageuse et ceux qu'elle enfermait.
93Lorsqu'il fut en haut de la descente, il lâcha la légère demeure qui se mit à rouler sur la côte inclinée. Elle précipitait sa course, emportée follement, allant toujours plus vite, sautant, trébuchant comme une bête, battant la terre de ses brancards.
94Puis, arrivant au rebord du dernier ravin, elle bondit en décrivant une courbe, et, tombant au fond, s'y creva comme un œuf.
95Julien et Gilberte meurent sur le coup. Jeanne, enceinte, accouche le soir même d'un enfant mort-né. Il ne lui reste plus que Paul — et tout son amour se reporte sur lui, jusqu'à l'étouffer. Le baron le fait élever hors de toute pratique religieuse, ce qui vaut à Jeanne d'être boycottée par la noblesse du voisinage : la marquise de Coutelier lui ferme sa porte.
96« La société se divise en deux classes : les gens qui croient en Dieu et ceux qui n'y croient pas. »
97Jeanne, sentant l'attaque, répliqua : « Mais ne peut-on croire en Dieu sans fréquenter les églises ? »
98La marquise se leva : « Le prêtre porte le drapeau de l'Église, madame ; quiconque ne suit pas le drapeau est contre lui, et contre nous. »
99Jeanne s'était levée à son tour, frémissante : « Vous croyez, madame, au Dieu d'un parti. Moi, je crois au Dieu des honnêtes gens. »
100Envoyé au collège du Havre, Paul devient grand, criblé de dettes de jeu ; puis, une fois majeur, il s'enfuit à Paris avec une maîtresse, réclamant sans cesse de l'argent.
101« Ma pauvre maman, je suis perdu, je n'ai plus qu'à me brûler la cervelle si tu ne viens pas à mon secours. Une spéculation qui présentait pour moi toutes les chances de succès vient d'échouer ; et je dois quatre-vingt-cinq mille francs. C'est le déshonneur si je ne paie pas, la ruine, l'impossibilité de rien faire désormais. Je suis perdu. Je te le répète, je me brûlerai la cervelle plutôt que de survivre à cette honte. »
102L'abbé Tolbiac, apprenant la fuite de Paul, écrit à Jeanne une lettre où perce moins la charité que la vengeance.
103« Madame, la main de Dieu s'est appesantie sur vous. Vous Lui avez refusé votre enfant ; Il vous l'a pris à son tour pour le jeter à une prostituée. N'ouvrirez-vous pas les yeux à cet enseignement du Ciel ? »
104Le baron hypothèque ses dernières terres pour sauver son petit-fils. Un soir, en sortant de chez l'homme d'affaires, il meurt d'une attaque.
105Un soir, comme il réglait les dernières formalités dans le cabinet d'un homme d'affaires, il roula sur le parquet, frappé d'une attaque d'apoplexie.
106Jeanne fut prévenue par un cavalier. Quand elle arriva, il était mort.
107Tante Lison, la vieille tante effacée qui n'avait jamais compté pour personne, meurt à son tour l'hiver suivant. Épuisée par ce dernier deuil, Jeanne se laisse mettre au lit par une inconnue — une forte paysanne qu'elle a du mal à reconnaître.
108Et Jeanne s'écria : « Rosalie, ma fille. » Et, lui jetant les deux bras au cou, elle l'étreignit en la baisant ; et elles sanglotaient toutes les deux, enlacées étroitement, mêlant leurs pleurs, ne pouvant plus desserrer leurs bras.
109Elle finit par demander : « Comment es-tu revenue, ma pauvre fille ? »
110Rosalie répondit : « Pardi, est-ce que j'allais vous laisser comme ça, toute seule, maintenant ! »
111Rosalie reprend en main le gouvernement de la maison — et, devant les dettes de Paul qui ne cessent de s'accumuler, impose la vente du château.
112« Écoutez-moi bien : Vous allez vendre les Peuples !... »
113Jeanne, d'un sursaut, s'assit dans son lit : « Vendre les Peuples ! Y penses-tu ? Oh ! jamais, par exemple ! »
114Mais Rosalie ne se troubla pas. « Je vous dis que vous les vendrez, moi, madame, parce qu'il le faut. »
115Le château est vendu. Jeanne s'installe dans une petite maison sur la route de Goderville. Un jour, revenant visiter une dernière fois la demeure vide avec les nouveaux fermiers, elle retrouve, gravée sur le lambris du salon, l'échelle où l'on mesurait autrefois la taille de Poulet.
116Toutes les légères marques grimpaient sur la peinture à des intervalles inégaux ; et des chiffres tracés au canif indiquaient les âges, les mois, et la croissance de son fils. Tantôt c'était l'écriture du baron, plus grande, tantôt la sienne, plus petite, tantôt celle de tante Lison, un peu tremblée. Et il lui sembla que l'enfant d'autrefois était là, devant elle, avec ses cheveux blonds, collant son petit front contre le mur pour qu'on mesurât sa taille.
117Elle se mit à baiser le lambris, avec une frénésie d'amour.
118Un dernier voyage à Paris pour retrouver Paul : Jeanne se rend seule, à pied, jusqu'à l'adresse de son fils.
119Le portier répondit :
120« Il n'habite plus ici, madame. »
121Un grand frisson la parcourut. Elle balbutia :
122« Ah ! où... où demeure-t-il maintenant ?
123– Je ne sais pas. »
124« Alors il n'a rien dit, en s'en allant ?
125– Oh ! rien du tout, ils se sont sauvés pour ne pas payer, voilà. »
126Jeanne rentre à Batteville sans avoir retrouvé son fils. Des mois plus tard, une lettre annonce que la jeune femme, devenue son épouse, vient d'accoucher d'une fille et se meurt. Rosalie part la chercher.
127Enfin elle aperçut Rosalie qui portait en ses bras une sorte de paquet de linge.
128Jeanne balbutia : « Eh bien ? »
129Rosalie répondit : « Eh bien, elle est morte, c'te nuit. Ils sont mariés, v'là la petite. » Et elle tendit l'enfant qu'on ne voyait point dans ses linges.
130Et soudain une tiédeur douce, une chaleur de vie traversant ses robes, gagna ses jambes, pénétra sa chair ; c'était la chaleur du petit être qui dormait sur ses genoux.
131Alors une émotion infinie l'envahit. Elle découvrit brusquement la figure de l'enfant qu'elle n'avait pas encore vue : la fille de son fils. Et comme la frêle créature, frappée par la lumière vive, ouvrait ses yeux bleus en remuant la bouche, Jeanne se mit à l'embrasser furieusement, la soulevant dans ses bras, la criblant de baisers.
132Mais Rosalie, contente et bourrue, l'arrêta. « Voyons, voyons, madame Jeanne, finissez ; vous allez la faire crier. »
133Puis elle ajouta, répondant sans doute à sa propre pensée : « La vie, voyez-vous, ça n'est jamais si bon ni si mauvais qu'on croit. »